Essais sur la peinture  

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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.
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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.

Essais sur la peinture (1795) is a text by Denis Diderot. The text was described by Johann Wolfgang von Goethe, as "a magnificent work, which speaks even more helpfully to the poet than to the painter, though to the painter too it is as a blazing torch."

Contents

Excerpt

« Mes pensées bizarres sur le dessin

La nature ne fait rien d’incorrect. Toute forme belle ou laide a sa cause, et de tous les êtres qui existent, il n’y en a pas un qui ne soit comme il doit être.

Voyez cette femme qui a perdu les yeux dans sa jeunesse. L’accroissement successif de l’orbe n’a plus distendu ses paupières. [...] L’altération a affecté toutes les parties du visage. »

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Full text[1]

Full text of "Essais sur la peinture"

A VE RTISSEMEN T.

N n'insistera pas sur l'authenticité; des deux ouvrages réunis dans ce volume. Ceux qui savent distinguer les Ecrivains qui ont un caractère y reconnoîtront Diderot dès la première page ; ils re- trouveront son cachet presqu'à chaque ligne. Pour les autres , toutes les pro- testations imaginables et tous les raison- nemens seroient fort inutiles.

On verra dans le premier Essai sur la Peinture quels secours peuvent tirer les arts delà perspicacité du véritable hom- me de lettres et des réflexions du phi- losophe. Peut-être s'égareront-ils quel*

a


Ci)}

quefois sur la partie purement'tecliniqueif

mais y quant aux autres parties , il est impossible qu'elles ne s'étendent et ne s'éclairent entre leurs mains y quand ils y appliquent leurs lumière» et leurs mé- ditations. L'imitation de la nature , l'idée du beau , la connoissancs approfondie des passions ont été les objets de leurs études : c'est la base de tous les arts; c'est celle de la peinture et de la seuîp* ture y comme de l'éloquence et de la poésie.

Il faut se garder de confondre les ré* flexions sur le Salon de 1766., avec cet petites brochures innocentes et malignes qui paroissoici^fj tous les deux ans , à cha» g[ue exposition de tableaux. En les par-


( iij )

Courant _, on ne tardera pas à se con*

vaincre qu'elles sont de nature à être ïues encore long-temps avec le môme felaisir. Diderot répand à profusion dans toutes ses remarques , le sel de cette gaîté caustique , de cette libre originalité qui rajeunit tout, et jette le plus souvent du piquant , même sur les articles qui en semblent le moins susceptibles : voilà pourquoi on n'a osé en retrancher aucun. Parmi les artistes qu'il passe en i;evue, plusieurs existent encore aujourd'hui > et d'autres sont à peine hors de la scène, îl est intéressant de comparer l'idée qu'en avoit un homme tel que Diderot, avee l'opinion qui s'est fixée depuis sur la plupart d'entreux. On verra qu'en



Civ)

cherchant à donner des idcfes justes sup leur compte , à Fimpératrice de Russie ( car c'est pour elle que ce travail a été entrepris ) , l'Auteur a souvent jugé comme la postérité.


ESSAIS


ESSAI

SUR

LA PEINTURE.


CHAPITRE PREMIER. M es censées bizarres sur le Dessin,

A nature ne fait rien d'incorrect. Toute forme , belle ou laide , a sa cause; et, de tous les êtres qui existent , il n'y en a pas un qui ne soit comme il doit être.

Voyez cette femme qui a perdu les yeux dans sa jeunesse. L'accroissement successif de l'orbe n'a plus distendu ses paupières ; elles sont rentrées dans la cavité que l'ab- sence de l'organe a creusée; elles se sont rapetissées. Celles d'en-haut ont entraîné les sourcils , celles d'en-bas ont fait remonter légèrement les joues; la lèvre supérieure s'est ressentie de ce mouvement et s'est re-




(V)

levée ; l'altération a affecté toutes les parties du visage , selon qu'elles étoient plus éloi- gnées ou plus voisines du lieu principal de l'accident. Mais , croyez-vous que la diffor- mité se soit renfermée dans l'ovale? croyez- vous que le col en ait été tout à fait garanti? et les épaules, et la gorge? Oui , bien pour vos yeux et les miens. Mais appeliez la nature ; présentez-lui ce col , ces épaules , cette gorge; et la nature dira : cela , c'est le col , ce sont les épaules , c'est la gorge d'une femme qui a perdu les yeux dans sa jeunesse.

Tournez vos regards sur cet nomme dont le dos et la poitrine ont pris une forme convexe. Tandis que les cartilages antérieurs du col s'allongeoient , les vertèbres posté- rieures s'en affaissoient ; la tête s'est ren- versée , les mains se sont redressées à l'arti- culation du poignet, les coudes se sont portés en arrière ; tous les membres ont cherché ie centre de gravité commun qui convenoit le mieux à ce système hétéroclite ; le visage en a pris un air de contrainte et de peine. Couvrez cette figure ; n'en montrez que les pieds à la nature; et la nature dira , sans hésiter : ces pieds sont ceux d'un bossu.


(3)

Si les causes et les effets nous étoient ëvidens , nous n'aurions rien de mieux à faire que de représenter les êtres tels qu'ils sont. Plus rimitation seroit parfaite et ana- logue aux causes , plus nous en serions satisfaits.

Malgré l'ignorance des effets et des causes , et les règles de convention qui ont été les suites de cette ignorance , j'ai peine à dou- ter qu'un artiste qui oseroit négliger ces règles, pour s'assujettir à une imitation rigoureuse de la nature , ne fût souvent jus- tifié de ses pieds trop gros , de ses jambes courtes, de ses genoux gonflés , de ses têtes lourdes et pesantes , par ce tact fin que nous tenons de l'observation continue des phé- nomènes, et qui nous feroit sentir une liaison secrète, un enchaînement nécessaire entra ces difformités.

Un nez tors , en nature , n'offense point, parce que tout tient ; on est conduit à cette difformité par de petites altérations adja- centes qui l'amènent et la sauvent. Tordez le nez à l'Antinous, en laissant le reste tel qu'il est ; ce nez sera mal. Pourquoi ? c'est que V Antinous n'aura pas le nez tors , mais eusse.

À a


(4)

Nous disons d'un homme qui passe dans îa rue, qu'il est mal fait. Oui, selon nos pauvres règles ; mais selon la nature , c'est autre chose. Nous disons d'une statue qu'elle est dans les proportions les plus belles. Oui, d'après nos pauvres règles ; mais selon la nature?

Qu'il me soit permis de transporter îe voilé de mon bossu sur la Vénus de Médicis , et de ne laisser appercevoir que l'extrémité de sou pied. Si , sur l'extrémité de ce pied, îa nature , évoquée de rechef , se chargeoit d'achever la figure , vous seriez peut-être surpris de ne voir naître sous ses crayons que quelque monstre hideux et contrefait. Mais si une chose me surprenoit, moi , c'est qu'il en arrivât autrement.

Une figure humaine est un système trop composé, pour que les suites d'une incon- séquence insensible dans son principe , ne jettent pas la production de l'art la plus par- faite à mille lieues de l'œuvre de la nature.

Si j'étois initié dans les mystères de l'art, je saurois peut-être jusqu'où l'artiste doit s'assujettir aux proportions reçues, et je vous îe dirois. Mais ce (pie je sais, c'est qu'elles ne tiennent point contre le despotisme de


(S) la nature , et que l'âge et la condition en entraînent le sacrifice en cent manières di- verses. Je n'ai jamais entendu accuser une figure d'être mal dessinée , lorsqu'elle mon- trait bien son organisation extérieure, l'âge et 1 habitude , ou la facilité de remplir ses fonctions journalières. Ce sont ses fonctions qui déterminent , et la grandeur entière de la figure , et la vraie proportion de chaque membre , et leur ensemble : c'est de-là que je vois sortir , et l'enfant, et l'homme adulte et le vieillard ; et l'homme sauvage et l'homme policé ; et le magistrat, et le militaire et le portefaix. S'il y avoit une figure difficile à trouver , ce seroit celle d'un homme de vingt-cinq ans , qui seroit formé subitement du limon de la terre , et qui n'auroit encore rien fait ; mais cet homme est une chi-«  mère.

L'enfance est presqu'une carricature; j'en dis autant de la vieillesse. L'enfant est une masse informe et fluide qui cherche à se développer; le vieillard, une autre masse informe et sèche qui rentre en elle-même et tend à se réduire à rien. Ce n'est que. dans l'intervalle de ces deux âges , depuis le commencement de la parfaite adolescence

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(6) Jusqu'au sortir de la virilité , que l'artiste s'assujettit à la pureté , à la précision rigou- reuse du trait, et que le pocn piû i, ou poco mcnO) le trait en-dedans ou en-dehors fait défaut ou beauté.

Vous me direz que, quels que soient Page et les fonctions , en altérant les formes , elles

n'anéantissent pas les organes. D'accord

ïl faut donc les eonnoitre,.., j'en conviens. Voilà le motif qu'on a d étudier récorché.

L étude de l'écorché a sans doute ses avan- tages; mais n'est-il pas à craindre que cet lîcorché ne reste perpétuellement dans l'ima- gination ; que l'artiste n'en devienne entêté de la vanité de se montrer savant ; que son ceil corrompu ne puisse plus s'arrêter à la superficie ', qu'en dépit de la peau et des graisses , il n'entrevoie toujours le muscle , son origine, son attache et son insertion ; qu'il ne prononce tout fortement ; qu'il ne soit dur et sec , et que je ne retrouve ce maudit écorché , même dans ses figures de femmes ? Puisque je n'ai que l'extérieur à montrer, j'aimerois bien autant qu'on m'ac- coutumai aie bien voir, et qu'on me dispen- sât d'une connôissàiice perfide qu'il faut que j'oublie.


(7)

On n'étudie l'écorché , dit-on , que pour apprendre à regarder la nature ; mais il est d'expérience qu'après cette étude , on a beaucoup de peine à ne pas la voir autrement qu'elle est.

Personne que vous , mon ami , ne lira ces papiers ; ainsi jy puis écrire tout ce qui me plaît. Et ces sept ans employés à l'acadé- mie à dessiner d'après le modèle, les croyez- vous bien employés , et voulez-vous savoir ce que j'en pense ? C'est que c'est-là et pen- dant ces sept pénibles et cruelles années qu'on prend la manière dans le dessin. Toutes ces positions académiques , contrain- tes , apprêtées, arrangées; toutes ces actions froidement et gauchement exprimées par un pauvre diable , et toujours par le même pauvre diable , gagé pour venir trois fois la semaine se déshabiller et se faire mannequi- rier par un professeur, qu'ont-elles de com- mun avec les positions et les actions de la nature ? Qu'ont de commun l'homme qui tire de l'eau dans le puits de votre cour, et celui qui , n'ayant pas le même fardeau à tirer, simule gauchement cette action , avec ses deux bras en-haut, sur l'estrade de l'école? Qu'a de commun celui qui fait

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(8) semblant de mourir là , avec celui qui expire dans son lit , ou qrfon assomme dans la rue ? Qu'a de commun ce lutteur d'école avec celui de mon carrefour ? Cet homme qui implore , qui prie , qui dort , qui réfléchit , <|ui s'évanouit à discrétion, qu'a-t-ilde com- mun avec le paysan étendu de fatigue sur la terre , avec le philosophe qui médite au coin de son feu, avec l'homme étouffé qui évanouit dans la foule? Rien; mon ami, tien.

J'aimerois autant qu'au sortir de-lâ , pour compléter l'absurdité , on envoyât les élèves apprendre la grâce chez Vestris ou Garde! , ou tel autre maître à danser qu'on voudra. Cependant, la vérité de nature s'oublie, l'imagination se remplit d'actions, de posi- tions et de figures fausses , apprêtées , ridi- cules et froides. Elles y sont emmagasinées, et elles eu sortiront pour s'attacher sur la toile. Toutes les fois que l'artiste prendra ses crayons ou son pinceau , ces maussades fantômes se réveilleront , se présenteront à lui ; il ne pourra s'en distraire , et ce sera un prodige s'il réussit, à les exorciser pour les chasser de sa tête. J'ai connu un jeune- homme plein dégoût qui, avant de jet 1er le


(9) moindre trait sur sa toile, se mettoit à ge- noux et disoit : Mon Dieu , délivrez-moi du modèle. S'il est si rare aujourd'hui de voir un tableau composé d'un certain nombre de figures, sans y retrouver, par-ci par-là , quel- ques-unes de ces figures , positions , actions, attitudes académiques qui déplaisent à la mort à un homme de goût , et qui ne peuvent en imposer qu'à ceux à qui la vérité est étrangère , accusez-en l'éternelle étude du modèle de l'école.

Ce n'est pas dans l'école qu'on apprend la conspiration générale des mouvemens ; cons- piration qui se sent , qui se voit , qui s'étend et serpente de la tête aux pieds. Qu'une femme laisse tomber sa tète en rêvant , tous ses membres obéissent à ce poids ; qu'elle la reî lève et la tienne droite , même obéissance du reste de la machine.

Oui , vraiment, c'est un art, et un grand art que de poser le modèle ; il faut voir comme M. le professeur en est fier. Et ne craignez pas qu'il s'avise de dire au pauvre diable gagé : mon ami, pose-toi toi- même ; fais ce que tu voudras. Il aime bien mieux lui donner quelqu'attitude singu- lière , que de lui en laisser prendre une simple


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fêà naturelle : cependant il faut en passer par-la.

Cent fois j'ai été tenté de dire aux jeunes élèves que je trouvois sur le chemin du Louvre , avec leurs portefeuilles sous lo le bras : Mes amis , combien y a-t-il que vous dessinez-ià ? deux ans ? Eh bien , c'est plus qu'il ne faut. Laissez-moi cette boutique de manière. Allez-vous en aux Chartreux , et vous y verrez la véritable attitude de la piété et de la componction. C'est aujourd'hui veille de grande fête : allez à la paroisse ; rodez autour des confessionnaux , et vous y verrez la véritable attitude du recueillement et du repentir. Demain allez à la guin- guette, et vous verrez l'action vraie de l'homme en colère. Cherchez les scènes publiques; soyez observateurs dans les rues, dans les jardins , dans les marchés , dans les maisons, et vous y prendrez des idées justes du vrai mouvement dans les actions de la vie. Tenez , regardez vos deux camarades qui disputent; voyez comme c'est la dispute même qui dispose à leur insçu de la posi- tion de leurs membres. Examinez-les bien , et vous aurez pitié de la leçon de votre in- sipide professeur, et de l'imitation de votre


insipide modèle. Que je vous 'plains , mes amis , s'il faut qu'un jour vous mettiez à la place de toutes les faussetés que vous avez apprises , la simplicité et la vérité de le Sueur! et il le faudra bien si vous voulez être quelque chose.

Autre chose est une attitude , autre chose une action. Toute attitude est fausse tt petite , toute action est belle et vraie.

Le contraste mal entendu est une des plus funestes causes du maniéré. Il n'y a de véritable contraste que celui qui naît du fond de l'action , ou de la diversité, soit des organes, soit de l'intérêt. Voyez Raphaël, le Sueur ; ils placent quelquefois trois , quatre, cinq figures debout les unes à côté des au- tres , et l'effet en est sublime. A la messe ou à vêpres aux Chartreux, on voit sur deux longues files parallèles, quarante à cinquante moines , mêmes stalles , même fonction , même vêtement, et cependant pas deux de ces moines qui se ressemblent; ne cherchez pas d'autre contraste que celui qui les dis* lingue. Voilà le vrai: tout autre est mesquin et faux.

Si ces élèves étoient un peu disposés à profiter de mes conseils , je leur dirois


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encore : N'y 'a-t-il pas assez long-temps que Vous ne voyez que la partie de l'objet que vous copiez ? Tachez, mes amis, de suppo- ser toute la figure transparente, et de placer Voire œil au centre : de-là vous observerez tout le jeu extérieur de la machine ; vous verrez comme >t certaines parties s'éten- dent , tandis que d'autres se raccourcissent; comment celles-là s'affaissent , tandis que celles-ci se got/flotit ; et, perpétuellement occupé d'un ensemble et d'un tout, vous réussirez à montrer dans la partie de l'objet que votre dessin présente , toute la corres- pondance convenable avec relie qu'on ne voit pas , et, ne m'offrant qu'une face, vous forcerez toutefois mon imagination à voir encore la face opposée ; et c'est alors que je m'écrierai que vous êtes un dessinateur surprenant.

Mais ce n'est pas assez que d'avoir bien établi l'ensemble : il s'agit d'v introduire les détails sans détruire la masse ; c'est l'ou- vrage de la verve , du génie , du sentiment et du sentiment exquis.

Voici donc comment je désirerois qu'une école de dessin fut conduite. Lorsque l'élève sait dessiner facilement d après l'estampe et


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la bosse , je le tiens pendant deux ans de-, vant le modèle académique de l'homme et de la femme. Puis , je lui expose des enfans, des adultes , des hommes faits , des vieillards , des sujets de tout âge , de tout sexe , pris dans toutes les conditions de la société , toutes sortes de natures, en un mot. Les sujets se présenteront en foule à la porte de mon académie, si je les paie bien; si je suis dans un pays d'esclaves , je les y ferai venir.. Dans ces différens modèles , le pro- fesseur aura soin de lui faire remarquer les accidens que les fonctions journalières , la manière de vivre , la condition et l'âge ont introduits dans les formes. Mon élève ne reverra plus le modèle académique qu'une fois tous les quinze jours ; et le professeur abandonnera au modèle le soin de se poser lui-même. Après la séance de dessin , un "habile anatomiste expliquera à mon élève l'écorché , et lui fera l'application de ses leçons sur le nud animé et vivant , et il ne dessinera d après l'écorché que douze fois au plus dans une année. C'en sera assez pour qu'il sente que les chairs sur les os et les chairs non appuyées ne se dessinent


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pas de la même manière ; qu'ici le trait est rond, là comme anguleux; et que s'il né- glige ces finesses , le tout aura l'air d'une Vessie soufflée , ou d'un balle de coton.

Il n'y auroit point de manière , ni dans îe dessin', ni dans la couleur , si l'on imiloit scrupuleusement la nature. La manière vient du maître , de l'académie, de l'école et

  1. iême de l'antique.


( «)


CHAPITRE IL Mes petites idées sur la Couleur.

Vj'est le dessin qui donne la forme aux êtres ; c'est la couleur qui leur donne la vie. Voilà le souffle divin qui les anime.

Il n'y a que les maîtres dans l'art qui soient bons juges du dessin ; tout le monde peut juger de la couleur.

On ne manque pas d'exeellens dessina» teurs ; il y a peu de grands coloristes. Il en est de même en littérature. Cent froids lo- giciens pour un grand orateur. Dix grands orateurs pour un poète sublime. Un grand intérêt fait éclorre subitement un homme éloquent ; quoiqu'en dise Helvélius , on ne feroit pas dix bons vers, même sous peine de mort.

Mon ami , transportez-vous dans un ate- lier ; regardez travailler l'artiste. Si vous le voyez arranger bien symmétriquement ses testes et -ses demi-teintes tout autour de


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sa palette , ou si un quart-d'heure de travail n'a pas confondu tout cet ordre , prononcez hardiment que cet artiste est froid et qu'il ne fera rien qui vaille. C'est le pendant d'un lourd et pesant érudit, qui a besoin d'un passage , qui monte à son échelle , prend et ouvre son auteur, vient à son bureau , copie la ligne dont il a besoin, remonte à l'échelle et remet le livre à sa place. Ce n'est pas là l'allure du génie.

Celui qui a le sentiment vif de la cou- leur , a les yeux attachés sur sa toile ; sa bouche est entr'ouverte,il halète; sa palette est l'image du chaos. C'est dans ce chaos qu'il trempe son pinceau, et il en tire l'œuvre de la création, et les oiseaux et les nuances dont leur plumage est teint , et les fleurs et leur velouté , et les arbres et leurs diffé- rentes verdures , et l'azur du ciel et la Vapeur des eaux qui les ternit , et les ani- maux et les longs poils et les taches variées de leur peau , et le feu dont leurs jeux étincellent II se lève , il s'éloigne , il jette un ooup-d'œil sur son œuvre. Il se rassied ; et vous allez voir naître la chair, le drap , le velours, le damas, le taffetas , la mousse- line , la toile , le gros linge , l'étoffe grossière;

vous


( '7 ) vous verrez îa poire jaune et nuire tomber de l'arbre , et îe raisin vercl attaché au sep.

Mais pourquoi ja-t-iî si peu d'artistes qui sachent rendre la chose à laquelle tout le monde s'entend ? Pourquoi cette variété de coloristes , tandis que la couleur est une en nature ? La disposition de l'organe y fait sans doute. L'cëil tendre et foible ne sera pas ami des couleurs vives et fortes. L'homme qui peint répugnera à introduire dans son tableau les effets qui le blessent dans la nature. Il n'aimera, ni les ronges éclafans , ni les grands blancs. Semblable à. la tapisserie dont il couvrira les murs de son appartement, sa toile sera coloriée d'un ton foible, doux et tendre; et communé- ment il vous restituera par l'harmonie ce qu'il vous refusera en vigueur. Mais pour- quoi le caractère , l'humeur même de l'homme n'influeroient-ils pas sur son coloris ? Si sa pensée habituelle est triste, sombre et noire ; s'il fait toujours nuit dans sa tête mélanco- lique et dans son lugubre atelier; s'il bannit le jour de sa chambre; s'il cherche la soli- tude et les ténèbres , n'aurez-vous pas raison de vous attendre à une scène , vigoureuse

B


WÊE


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peut-être, mais obscure, terne ef sombre ? S'il est ictérïque et qu'il voie tout jaune , comment s'empêchera -t-il de jetter sur sa composition le même voile jaune que son organe vicié jette sur les objets de la na- ture , et qui le chagrine , lorsqn il vient à comparer l'arbre verd qu'il a dans son ima- gination, avec l'arbre jaune qu'il a sous ses

veux ?

j

Soyez sûr qu'un peintre se montre dans son ouvrage autant et plus qu'un littérateur dans le sien. Il lui arrivera une fois de sor- tir de son caractère, de vaincre la disposi- tion et la pente de son organe. C'est comme l'homme taciturne et muet qui élève une fois la voix. L'explosion faite , il retombe dans son état naturel , le silence. L'artiste triste, ou né avec un organe foibîe , produira une fois un tableau vigoureux de couleur; mais il ne tardera pas à revenir à son coloris naturel.

Encore un coup , si l'organe est affecté , quelle que soit son affectation , il répandra sur tous les corps , interposera entr'eux et lui une vapeur qui flétrira la nature et son imitation.

L'artiste qui prend de la couleur sur sa




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('9)

palette , ne sait pas toujours ce qu'elle pro- duira sur son tableau. En effet, à quoi compare-t-il cette couleur , cette teinte sur sa palette ? A d'autres teintes isolées , à des couleurs primitives. Il fait mieux : il la re- garde où il l'a préparée, et il la transporte d'idée dans l'endroit où elle doit être appli- quée. Mais combien de fois ne lui arrive- t-il pas de se tromper dans cette apprécia- tion ? En passant de la palette sur la scène entière de la composition, ]# couleur est modifiée, afroibîie, rehaussée, et change to- talement d'effet. Alors , l'artiste tâtonne , manie, remanie, tourmente sa couleur. Dans ce travail , sa teinte devient un composé de diverses substances qui réagissent plus ou moins les unes sur les autres, et tôt ou tard se désaccordent.

En général donc l'harmonie d'une corn-- position sera d'autant plus durable , que le peintre aura été plus sûr de l'effet de son pinceau, aura touché plus fièrement, plus librement, aura moins remanié et tourmenté sa couleur , l'aura employée plus simple et plus franche.

On voit des tableaux modernes perdre leur accord en très-peu de temps ; on en volt

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d'anciens qui se sont conservés frais , har- monieux et vigoureux , malgré le laps du temps. Cet. avantage me semble être plutôt la incompensé du faire que l'effet de la qua- lité des couleurs.

Rien, dans un tableau, n'appelle comme la couleur vraie. Elle parle à l'ignorant comme au savant. Un demi-connoisseur pas- sera sans s'arrêter devant un chef-d'œuvre de dessin, d'expression, de composition; l'œil n'a jamais négligé le coloriste.

Mais ce qui rend le coloriste vrai rare , c'est le maître qu'il adopte. Pendant un temps infini , l'élève copie les tableaux de ce maître , et ne regarde pas la nature; c'est-à-dire, qu'il s'habitue à voir par les yeux d'un autre et qu'il perd l'usage des siens. Peu -à-peu ilse fait un technique qui l'enchaîne, et dont iï ne peut ni s'affranchir ni s'écarter ; c'est une chaîne qu'il s'est mise à l'œil , comme l'es- clave à son pied. Voilà l'origine de tant de faux coloris. Celui qui copiera d'après la Grenée , copiera éclatant et solide ; celui qui copiera d après le Prince , sera rougeâtre et briqueté; celui qui copiera d'après, Greuze, sera gris et violàtre ; celui qui étudiera Chardin sera vrai. Et de-là cette variété de


( «« )

jugemens du dessin et; de la couleur, même entre les artistes. L'un vous dira que le Poussin est sec , l'autre que Piubens est outré; et moi, je suis le Lilliputien qui leur frappe doucement sur l'épaule , et qui les avertit qu'ils ont dit une sottise.

On a dit que la plus belle couleur qu'il y eût au monde , étoit cette rougeur aimable dont l'innocence , la jeunesse, la santé , la modestie et la pudeur coloroient les joues d'une fille ; et l'on a dit une chose qui n'étoit pas seulement fine 3 touchante et dé- licate , mais vraie : car , c'est la chair qu'il est difficile de rendre ; c'est ce blanc onc- tueux, égal sans être pâle ni mat; c'est ce mélange de rouge et de bleu qui transpire imperceptiblement; c'est le sang , la vie qui font le désespoir du coloriste. Celui qui a acquis le sentiment de la chair , a fait un grand pas ; le reste n'est rien en comparai- son. Mille peintres sont morts sans avoir senti la chair ; mille autres mourront sans l'avoir sentie.

La diversité de nos étoffas et de nos dra- peries n'a pas peu contribué à perfection- ner lait de colorier. Il y a un prestige dont il est difficile de se garantir, c'est celui d'un

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(M)

grand harmoniste. Je ne sais comment je Vous rendrai clairement ma pensée. Voilà sur une toile une femme vêtue de satin blanc. Couvrez le reste du tableau, et ne regardez que le vêtement; peut-être ce satin vous paroîtra-t-il sale , mat , peu vrai. Mais restituez cette femme au milieu des objets dont elle est environnée, et en même-temps le satin et sa couleur reprendront leur effet. C'est que tout le ton est trop foible ; mais chaque objet perdant proportionnellement , le défaut de chacun vous échappe : il est sauvé par l'harmonie. C'est la nature vue à la chute du jour.

Le ton général de la couleur peut être foible sans être faux.

Le ton général de la couleur peut être foible, sans que l'harmonie soit détruite ; au contraire , c'est la vigueur de coloris qu'il est difficile d'allier avec l'harmonie.

Faire blanc et faire lumineux , sont deux choses fort diverses. Tout étant égal d'ail- leurs entre deux compositions, la plus lu- mineuse vous plaira sûrement davantage. C'est la différence du jour et de la nuit.

Quel est donc pour moi le vrai , le grand coloriste? C'est; celui qui a pris le ton de-


(*3)

la nature et des objets bien éclairés, et qui a su accorder son tableau.

Il y a des caricatures de couleur comme de dessin, et toute caricature est de mau- vais goût.

On dit qu'il y a des couleurs amies et des couleurs ennemies ; et l'on a raison , si l'on entend qu'il y en a quj. s'allient si diffi- cilement, qui tranchent tellement les unes à côté des autres, que l'air et la lumière, ces deux harmonistes universels , peuvent à peine nous en rendre le voisinage immé- diat supportable. Je n'ai garde de renverser dans l'art l'ordre de l'arc-en-ciel. L'arc-en- ciel , est en peinture ce que la basse fonda- mentale est en musique; et je doute qu'au- cun peintre entende mieux cette partie , qu'une femme un peu coquette , ou une bouquetière qui sait son métier. Mais je crains bien que les peintres pusillanimes ne soient partis delà pour restreindre pauvre- ment les limites de l'art, et se faire un petit technique facile et borné , ce que nous ap- pelons entre nous un protocolle. En effet, il y a tel protocollier en peinture , si hum- ble serviteur de l'arc- en- ciel , qu'on peut presque toujours le deviner. S'il a donné

B 4


( 24) telle ou telle couleur à un objet, on peut être sûr que l'objet voisin sera de telle ou telle couleur. Ainsi la couleur d'un coin de leur toile étant donnée, on sait tout le reste. Toute leur vie , ils ne font plus (jue trans- porter ce coin. C'est un point mouvant qui èc promène sur une surface, qui s'arrête et se place où il lui plaît, mais qai a toujours le même cortège: il ressemble à un Grand Seigneur qui n'auroit qu'un habit avec ses valets sons ia même livrée. Ce n'est pas ainsi qu'en usent Verne t et Chardin; leur intrépide pinceau se plaît à entremêler avec la plus grande hardiesse , la plus grande va- riété et l'harmonie la plus soutenue, toutes les couleurs de la nature avec toutes leurs nuances. Ils ont pourtant un technique pro- pre et limité. Je n'en doute point, et je le découvrirais si je voulois nfcn donner la peine. C'est que l'homme n'est pas dieu; c'est que l'attelier de l'artiste n'est pas la nature.

Vous pourriez croire que pour se forti- fier dans la couleur , un peu d étude des oi- seaux et des fleurs ne nuirait pas. Non, mou ami. Jamais celte imitation ne donnera le sentiment de la chair. Voyez ci* que de-


vient Bachelier, quand il a perdu de vue sa rose, sa jonquille et son œillet. Proposez à madame Vien de faire un portrait, et portez ensuite ce portrait à Latonr. Mais non, ne le lui portez pas; le traître n'estime aucun de ses confrères assez pour lai. dire la vé- rité. Proposez-lui plutôt à lui qui sait faire de la chair, de peindre une étoffe, un ciel, un œillet, une prune avec sa vapeur, une pêche avec son duvet, et vous verrez avec quelle supériorité il s'en tirera. Et ce Char- din , pourquoi prend-on ses imitations d e- tres inanimés pour la nature même ? c'est qu'il fait de la chair quand il lui plaît.

Liais ce qui achève de rendre fou le grand coloriste, c'est la vicissitude de cette chair j c'est qu'elle s'anime et qu'elle se flé- trit d'un clin-d'oeil à l'autre ; c'est que tan- dis que l'œil de l'artiste est attaché à la toile, et que son pinceau s'occupe à me rendre , je passe, et que lorsqu'il retourne la tête, il ne me retrouve plus. C'est l'abbé Leblanc qui s'est présenté à mon idée , et j'ai baillé d'ennui. C est l'abbé Trublet qui s'est mon- tré , et j'ai Pair ironique. C'est mon ami Grinmi ou ma Sophie qui m'ont apparu , et mon cœur a palpité , et la tendresse et




(26) îa sérénité se sont répandues sur mon vi- sage ; la joie me sort par les pores de la peau, le cœur s'est dilaté, les petits réser- voirs sanguins ont oscillé, et la teinte im- perceptible du fluide qui s'en est échappé, a versé de tous côtés l'incarnat et îa vie. Les fruits, les fleurs changent sous le re- gard attentif de Latour et de Bachelier; quel supplice n'est donc pas pour eux le vi- sage de l'homme , cette toile qui s'agite , se meut, s'étend, se détend, se colore, se ternit selon la multitude infinie des alter- natives de ce souffle léger et mobile qu'on appelle Famé ?

Mais j'allois oublier de vous parler de la couleur de la passion ; j'étois pourtant tout contre. Est-ce que chaque passion n'a pas îa sienne ? Est-elle la même dans tous lc% instans d'une passion ? La couleur a ses nuances dans la colère. Si elle enflamme le visage , les jeux sont ardens ; si elle est extrême , et qu'elle serre le cœur au lieu de le détendre , les yeux s'égarent, la pâleur se répand sur le front et sur les joues, les lèvres deviennent tremblantes et blanchâtres. Une femme garde-t-elle le même teint dans l'attente du plaisir, dans les bras du plaisir ?


(27) au sortir de ses bras ? Oh ! mon àrai, quel art que celui de la peinture ! J'achève en une ligne ce que le peintre ébauche à peine en une semaine; et son malheur , c'est, qu'il sait, voit et sent comme moi , et qu'il ne peut rendre et se satisfaire ; c'est que ce sen- timent le portant en avant , le trompe sur ce qu'il peut , et lui fait gâter un chef- d'œuvre : il étoit, sans s'en douter, sur la dernière limite de l'art.


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CHAPITRE III. Tout ce que j'ai compris de ma vie du Clair-obscur.

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JLj e clair-obscur est la juste distribution des ombres et de la lumière. Problème simple et facile, lorsqu'il n'y a qu'un objet régulier ou qu'un point lumineux ; mais problême dont la difficulté s'accroît à mesure que les formes de l'objet sont variées; à mesure que la scène s'étend, que les êtres s'y multi- plient , que la lumière y arrive de plusieurs endroits , et que les lumières sont diverses. Ah! mon ami , combien d'ombres et de lu- mières fausses dans une composition un peu compliquée ! combien de licences prises! en cm bien d endroits la vérité sacrifiée à refFet!

On appelle un eflel de lumière en pein- ture, ce que vous avez vu dans le tableau de Cbrésus , un mélange des ombres et de la lumière } viaî , fort et piquant: moment




(2 9 ) poétique qui vous arrête et vous étonne. Chose difficile , sans doute; mais moins peut- être qu'une distribution graduée qui éclai- reroït la scène d'une manière diffuse et large, et où la quantité de lumière seroit accordée à chaque point de la toile, eu égard a sa véritable exposition et à sa véritable distance du corps lumineux : quantité que les objets environnans font varier en cent manières diverses , pins ou moins sensibles , selon les pertes et les emprunts qu'ils occa- sionnent.

Rien de plus rare que l'unité de lumière dans une composition , sur-tout chez les paysagistes. Ici, c'est du soleil ; là, de la iune; ailleurs , une lampe, un flambeau, ou quelqn'autre corps enflammé. Vice commun , mais difficile à discerner.

îl y a aussi des caricatures d'ombres et de lumières; et toute caricature est de mau- vais goût.

Si , dans un tableau , la vérité des lu- mières se joint à celle de la couleur, tout est pardonné , du moins dans le premier instant. Incorrections de dessin , manque d'expression , pauvreté de caractères , vices


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d'ordonnance , on oublie tout ; on demeure extasié , surpris , enchaîné , enchanté.

S'il nous arrive de nous promener au Tuileries , au bois de Boulogne , ou dans quelqu'endroit écarté des Champs-Elisées, sous quelques-uns de ces vieux arbres épar- gnés parmi tant d'autres qu'on a sacrifiés au parterre et à la vue de l'hôtel de Pompa- dour(i766); sur la fin d'un beau jour, au mo- ment où le soleil plonge ses rayons obliques à travers la masse touffue de ces arbres , dont les branches entremêlées les arrêtent , les renvoient, les brisent, les rompent, les dispersent sur les troncs , sur la terre, entre les feuilles, et produisent autour de nous une variété infinie d'ombres fortes , d'om- bres moins fortes, de parties obscures, moins obscures , éclairées , plus éclairées, tout-à- fait éclatantes: alors, les passages de l'obscu- jité à l'ombre, de l'ombre à la lumière, de îa lumière au grand éclat , sont si doux , si touchans , si merveilleux , que l'aspect d'une branche , d'une feuille, arrête fœil et sus- pend la conversation au moment même le plus intéressant. Nos pas s'arrêtent involon- tairement ; nos regards se promènent sur la toile magique , et nous nous écrions : quel





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tableau ! oh que cela est beau ! Il semble que nous considérions la nature comme le résultat de l'art ; et , réciproquement , s'il arrive que le peintre nous répète le même enchantement sur la toile, il semble que nous regardions l'effet de l'art comme celui de la nature. Ce n'est pas au sallon, c'est dans le fond d'une foret, parmi les mon- tagnes que le soleil ombre et éclaire , que Loutherbourg et Vernet sont grands.

Le ciel répand une teinte générale sur les objets. La vapeur de l'atmosphère se dis- cerne au loin , près de nous son effet est moins sensible ; autour de moi les objets gardent toute la force et toute la variété de leurs couleurs , ils se ressentent moins de la teinte de l'atmosphère et du ciel; au loin, ils s'effacent, ils s'éteignent, toutes leurs couleurs se confondent; et la distance qui produit cette confusion, cette monotonie , les montre tous gris , grisâtres , d'un blanc mat, ou plus ou moins éclairé , selon le lieu de la lumière et l'effet du soleil : c'est le même effet que celui de la vitesse avec laquelle on tourne un globe tacheté de différentes couleurs , lorsque cette vitesse est assez grande pour lier les taches et réduire


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leurs sensations particulières de rouge , de blanc, de noir, de bien, de verd, à une sen- sation unique et simultanée.

Que celui qui n'a pas étudié et senti les effets de la lumière et de l'ombre dans les campagnes, au fond des forêts , sur les mai- sons des hameaux , sur les toits des villes , îe jour, la nuit, laisse-là les pinceaux ; sur- tout, qu il ne s avise pas d'être paysagiste. Ce n'est pas dans la nature seulement , c'est sur les arbres , c'est sur les eaux de Vernet , c'est sur les collines de Louther- bourg que le clair de la lune est beau.

Un site peut sans doute être délicieux. Il est sûr que de hautes montagnes , que d'antiques forêts , que des ruines immenses en imposent. Les idées accessoires qu'elles réveillent sont grandes. J'en ferai descendre quand il me plaira Moïse ou Numa. La vue d'un torrent qui tombe à grand bruit, à travers des rochers escarpés qu'il blanchit de son écume, me fera frissonner. Si je ne le vois pas , et que j'entende au loin son fracas , c'est ainsi , me dirai-je , que ces fléaux si fameux dans l'histoire ont passé. Le mon de reste , et tous leurs exploits ne sont plus qu'un vain bruit perdu qui m'amuse. Si je

vois




( 33 ) vois une verte prairie , de l'herbe tendre eC molle , un ruisseau qui l'arrose, un coin de forêt écarté qui me promette du silence , de la fraîcheur et du secret , mon ame s'at- tendrira; je nie rappellerai celle que j'aime: où est-elle, m'écrierai- je ? pourquoi suis-je seul ici? Mais ce sera la distribution varice des ombres et des lumières qui ôtera ou don- nera à toute la scène son charme général. Qu'il s'élève une vapeur qui attriste le ciel, et qui répande sur l'espace un ton grisâtre et monotone -, tout devient muet, rien ne m'inspire ni ne m'arrête , et je ramène mes pas vers ma demeure.

Je connois un portrait , peint par le Sueur: voua jureriez que la main droite est hors de la toile et repose sur la bordure. On vante singulièrement ce merveilleux dans la jambe et le pied du Saint-Jean-Baptiste de Ra- phaël, qui est au Palais-Royal. Ces tours de l'art ont été fréquens dans tous les temps et chez tous les peuples. J'ai vu un arlequin , ou un scaramouche de Gillot, dont la lan- terne étoit à un demi-pied du corps. Quelle est la tête de Latour autour de laquelle l'œil ne tourne pas ? Où est le morceau de Chardin , ou même de Roland de Laportc ,

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(34) où Pair ne circule pas entre les verres , le? fruits et les bouteilles ? Le bras du Jupiter foudroyant d'Apelle saiMoit hors de la toile, menaçoit l'impie , l'adultère , s'avançoit vers sa tête. Peut-être n'appartiendroit-il qu'à uil grand maître de déchirer le nuage qui en- veloppoit Enée,et de mêle montrer comme il apparut à la crédule et facile reine de Cartilage :

Cïrcum fusa repente Scindit se nubes , et in aethera purgat apertum.


Avec tout cela . ce n'est pas-là la grande parti© , la partie difficile du clair-obscur. La voici :

Imaginez , comme dans la géométrie des indivisibles de Cavalieri , toute la profon- deur de la toile coupée , n'importe en quel sens , par une infinité de plans infiniment petits. Le difficile, c'est la dispensation juste de la lumière et des ombres s et sur chacun de ces plans , et sur chaque tranche infi- niment petite des objets qui les occupent; ce sont les échos , les reflets de toutes ces lumières les- unes sur les autres. Lorsque •cet effet est produit, (mais où et quand


(35) Fesfc-il ? ) l'œil est arrêté , il se repose» Sa- tisfait par-tout, il se repose par-tout; il s'avance , il s'enfonce , il est ramené sur sa trace. Tout est lié , tout tient. L'art et l'ar- tiste sont oubliés. Ce n'est plus une toile , c'est la nature, c'est une portion de l'univers qu'on a devant soi.

Le premier pas vers l'intelligence du clair- obscur , c'est une étude des règles de la perspective. La perspective approche les parties des corps, ou les fait fuir , par la seule dégradation de leurs grandeurs , par la seule projection de leurs parties , vues à travers un plan interposé entre l'œil et l'objet, et attachées , ou sur ce plan même , ou sur ua plan supposé au-delà de l'objet.

Peintres , donnez quelques instans à l'étude de la perspective , vous en serez bien ré- compensés par la facilité et la sûreté que vous en retrouverez dans la pratique de votre art. Réfléchissez-y un moment , et vous concevrez que le corps d'un prophète enveloppé de toute sa volumineuse drape- rie , et sa barbe touffue , et ces cheveux qui se hérissent sur son front , et ce linge pitto- resque qui donne un caractère divin à sa tête , sont assujettis dans tous leurs points

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(36) aux mêmes principes que le polyèdre. A la longue , l'un ne vous embarrassera pas plus que l'autre, Plus vous multiplierez le nom* bre idéal de vos plans , plus vous serez cor- rects et vrais ; et ne craignez pas d'être froids par une condition de plus ou de moins ajoutée à votre technique.

Ainsi que la couleur générale d'un tableau , la lumière générale a son ton. Plus elle est forte et vive, plus les ombres sont limitées, décidées et noires. Eloignez successivement la lumière d'un corps , et successivement vous en aiïbibUrez l'éclat et l'ombre. Eloi- gnez-la davantage encore , et. vous verrez la couleur d'un corps prendre un ton mono- tone , et son ombre s'amincir , pour ainsi dire, au point que vous n'en discernerez plus les limites. Rapprochez la lumière, le corps s'éclairera et son ombre se terminera. Au crépuscule , presque plus d'effet de lumière sensible , presqu'aucune ombre particuliers discernable. Comparez une scène de la na- ture , dans un jour et sous un soleil bril- lant, avec la même scène sous un ciel né- buleux. Là, les lumières et les ombres se- ront fortes ; ici, tout sera foible et gris. Mais vous avez vu cent fois ces deux scènes


(37) se succéder en un clin-d'œil , lorsqu'au mi- lieu d'une campagne immense , quelque nuage épais porté par les vents qui régnoient dans la partie supérieure de l'atmosphère ,. tandis que la partie qui vous entouroitétoit immobile et tranquille , alloit à votre insçu s'interposer entre l'astre du jour et la terre. Tout a perdu subitement son éclat. Une teinte , un voile triste, obscur et monotone est tombé rapidement sur la scène. Les oiseaux même en ont été surpris, et leur chant suspendu. Le nuage a passé ; tout a repris son éclat , et les oiseaux ont recommencé leur ramage.

C'est l'instant du jour , la saison , le cli- mat , le site , l'état du ciel , le lieu de la lumière , qui en rendent le ton général fort ou foible, triste ou piquant. Celui qui éteint la lumière, s'impose la nécessité de donner du corps à l'air même , et d'apprendre à mon ceil à mesurer l'espace vuide par des objets interposés et graduellement afïbiblis. Quel homme , s'il sait se passer du grand, agent, et produire sans son secours un grand effet !

Méprisez ces gauches repoussoirs, si gros- sièrement , si bêtement placés, qu'il est

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(33) impossible d'en mèconnoître l'intention. On a dit qu'en architecture , il falloit que les parties principales se tournassent en ornemens ; il faut , en peinture , que les objets essentiels se tournent en repoussoirs. Il faut que dans une Composition les figures se lient, s'avan- cent , se reculent , sans ces intermédiaires postiches, que j'appelle des chevilles ou des bouche- trous.Tesnière avoit une autre niasie. Mon ami , les ombres ont aussi leurs cou- leurs. Regardez attentivement les limites et même lamasse de l'ombre d'un corps blanc, et vous y discernerez une infinité de points noirs et blancs interposes. L'ombre d'un corps rouge se teint de rouge ; il semble que la lumière, en frappant fécarlate, en détache et emporte avec elle des molécules. L'ombre d'un corps avec la chair et le sang de la peau , forme une foible teinte jaunâtre. L'ombre dam corps bleu prend une nuance de bleu ; et les ombres et les corps reflètent les uns sur les autres. Ce sont ces reflets infinis des ombres «et des corps qui engendrent l'har- monie sur votre bureau, où le travail et le génie ont jette la brochure à coté du livre, le livre à côté du cornet, le cornet au milieu ee 'oiaquinte objets disparate de nature, de


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forme et de couleur. Qui est-ce qui observe, qui est-ce qui connoît , qui est-ce qui exé- cute, qui est-ce qui fond tous ces effets en- semble , qui est-ce qui en connoît le résultat nécessaire ? La loi en est pourtant bien simple ; et le premier teinturier à qui vous portez un échantillon d'étoffe nuancée, jette la pièce d'étoffe blanche dans sa chaudière , et sait l'en tirer teinte comme vous l'avez désirée. Mais le peintre observe lui-même cette loi sur sa palette , quand il mêle ses teintes. Il n'y a pas une loi pour les couleurs , une loi pour la lumière, une loi pour les ombres ; c'est par-tout la même.

Et malheur aux peintres , si celui qui par- court une galerie, y porte jamais ces prin- cipes ! Heureux le temps où ils seront po- pulaires ! C'est la lumière générale de la nation qui empêche le souverain , le ministre et l'artiste de faire des sottises. O sacra reverentia plebis ! Il n'y en a pas un qui ne soit tenté de s'écrier ; Canaille, combien je me donne de peine, pour obtenir de toi lin signe d'approbation!

Il n'y a pas un artiste qui ne vous dis© qu'il sait tout cela mieux que moi. Répondez-

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lui de ma part que toutes ces figures lui crient qu'il en a menti.

Il y a des objets que l'ombre fait valoir, d'autres qui deviennent plus piquans à la lumière. La tête des brunes s'embellit dans îa demi-teinte, Celle des blondes à la lu- mière.

Il est un art de faire les fonds, sur-tout aux portraits. Une loi assez générale, c'est qu'il n'y ait au fond aucune teinte qui, com- parée à une autre teinte du sujet, soit assez forte pour l'étouffer ou arrêter l'œil.


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CHAPITRE IV.

Ce que tout le monde sait sur l'Ex* pression , et quelque chose que tout le monde ne sait pas.


Sind lacrymce rerum , et mentem morlalia tanstmt.


JL/expression est en général l'image d'un s en riment.

Un comédien qui ue se connoîfc pas en peinture , est un pauvre comédien ; un peintre qui n'est pas physionomiste , est un pauvre peintre.

Dans chaque partie du monde , chaque contrée ; dans une même contrée , chaque province ; dans une province , chaque ville ; dans une ville , chaque famille ; dans une famille , chaque individu ; dans un individu, chaque instant a sa physionomie , sou ex- pression.


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L'homme entre en colère , il est attentif ? il est curieux , il aime , iî hait, il méprise , il dédaigne, iî admire ; et chacun des niou- vemens de son ame vient se peindre sur son visage encaractères clairs , évidens , aux- quels nous ne nous méprenons jamais.

Sur son visage ! Quedis-je?Sur sa bouche, sur ses joues , dans ses yeux , en chaque partie de son visage. L'œil s'allume, s'éteint, languit , s'égare , se fixe ; et, une grande imagination de peintre est un recueil immense de toutes ces expressions. Chacun de nous; en a" sa petite provision ; et c'est la base du jugement que nous portons de la laideur et delà beauté. Remarquez-le bien , mon ami; interrogez-vous à l'aspect d'un homme ou d'une femme; et vous reconnoîtrez que c'est toujours l'image d'une bonne qualité ,. ou l'empreinte plus ou moins marquée d'une mauvaise qui vous attire ou vous repousse.

Supposez l'Antinous devant vous. Ses traits sont beaux et réguliers. Ses joues larges et pleines annoncent la santé. Nous aimons la santé, c'est la pierre angulaire du bonheur. Il est tranquille ; nous aimons le repos. Il a l'air réfléchi et sage ; nous aimons la rér


(43 ) flexion et la sagesse. Je laisse là le reste de la figure ; et je vais m'occuper seulement de ïa tête.

Conservez tous les traits de ce beau vi- sage comme il sont; relevez seulement un des coins de la bouche ; l'expression devient ironique , et le visage vous plaira moins. Remettes la bouche dans son premier état, et relevez les sourcils , le caractère devient orgueilleux, et il vous plaira moins. Relevez les deux coins de la bouche en même-temps , et tenez les jeux bien ouverts , vous aurez une physionomie cynique, et vous craindrez pour votre Ulle si vous êtes père. Laissez retomber les coins de la bouche, et rabaissez les paupières ; qu'elles couvrent la moitié de Tiris, et partagent la prunelle en deux; et vous en aurez fait un homme faux , caché , dissimulé , que vous éviterez.

Chaque âge a ses goûts. Des lèvres ver- meilles bien bordées , une bouche entrou- verte et riante , de belles dents blanches , une démarche libre, le regard assuré, une gorge découverte , de belles grandes joues larges, un nez retroussé , me fesoieut galop- per à dix-huit ans. Aujourd'hui , que le vice ne m'est plus bon, et que je ne suis plus


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(44) bon au vice , c'est une jeune fille qui a Pair décent et modeste , la démarche composée, le regard timide , et qui marche en silence à côté de sa mère , qui m'arrête et me charme.

Qui est-ce qui a le bon goût ? Est-ce moi à dix-huit ans ? est-ce moi à cinquante? La question sera bientôt décidée. Si l'on m'eût dit à dix -huit ans : mon enfant, de l'image du vice , osi de l'image de la vertu , quelle est îa plus belle? Belle demande! aurois-je répondu ; c'est celle-ci.

Pour arracher de l'homme la vérité, il faut à tout moment donner ie change à la passion , en empruntant des termes généraux et abstraits. C'est qu'à dix-huit ans , cen'étoit pas l'image delà beauté, mais îa physionomie du plaisir qui me faisoit courir.

L'expression est foible ou fausse, si elle laisse incertain sur le sentiment.

Quel que soit le caractère de l'homme , si sa physionomie habituelle est conforme à l'idée que vous avez d'une vertu, il vous attirera; si sa physionomie habituelle est conforme à l'idée que vous avez d'un vice, il vous éloignera.


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On se fait à soi-même quelquefois sa phy- sionomie. Le visage accoutumé à prendre le caractère de la passion dominante , le garde. Quelquefois aussi on la reçoit de la nature, et il faut, bien la garder comme on l'a reçue. Il lui a. plu de nous faire bons, et de nous donner le .visage du méchant; ou de nous faire médians, et de nous donner le visage de la bonté.

J'ai vu au fond du fauxbourg Saint-Mar- ceau , où j'ai demeuré long-temps , des en- fans charmans de visage. A Page de douze à treize ans , ces jeux pleins de douceur étoient devenus intrépides et ardens ; cette agréable petite bouche s'étoit contournée bi- zarrement; ce col , si rond, étoit gonflé de muscles ; ces joues larges et unies étoient parsemées d'élévations dures. Ils avoient pris la physionomie de la halle et du ^marché. A force de s'irriter, de s'injurier, de se battre , de crier , de se décoëffer pour un liard, ils avoient contracté, pour toute leur vie, l'air de l'intérêt sordide, de l'impudence et de la colère.

Si l'ame d'un homme ou la nature a donné à soij visage l'expression d« la bienveillance,


( 46 ) de la justice et de la liberté , Vous le sen- tirez, parce que vous portez en vous-même des images de ces vertus , et vous accueillerez celui qui vous les annonce. Ce visage est une lettre de recommandation écrite dans une langue commune à tous les hommes.

Chaque état de la vie a son caractère propre et son expression.

Le sauvage a les traits fermes , vigoureux et prononcés , des cheveux hérissés , une barbe touffue, la proportion la plus rigou- reuse dans les membres : quel est la fonction qui auroit pu l'altérer ? Il a chassé., il a couru , il s'est battu contre l'animal féroce , il s'est exercé , il s'est conservé, il a produit son sem- blable : les deux seules occupations naturelles. Il n'a rien qui sente l'effronterie ni la honte. Un air de fierté mêlé de férocité. Sa tête est droite et relevée ; son regard fixe. Il est le maître dans sa forêt. Plus je le considère, plus il me rappelle la solitude et la franchise de son domicile. S'il parle, son geste est impérieux , son propos énergique et court. Il est sans loi et sans préjugé. Son ame est prompte à s'irriter. Il est dans un état de guerre per- pétuelle. Il est souple, il est agile; cependant il est fort.


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Les traits de sa compagne, son regard^ son maîntiin ne sont point de la femme ci-* vilisée. Elle est nue, sans s'en appercevoir. Elle a suivi son époux dans la plaine, sur la montagne , au fond de la forêt. Elle a par- tagé son exercice. Elle a porté son enfant dans ses bras. Aucun vêtement n'a soutenu ses mamelles. Sa longue chevelure est éparse. Elle est bien proportionnée. La voix de son époux étoit tonnante; la sienne est forte. Ses regards sont moins arrêtés ; elle conçois de l'effroi plus facilement. Elle est agile.

Dans la société, chaque individu de ci- toyens a son caractère et son expression .: l'artisan , le noble , le roturier , l'homme de lettres , 1 ecclésiastique a le magistrat, le militaire.

Parmi les artisans , il y a des habitude* de corps , des physionomies de boutiques et d'ateliers.

Chaque société a son gouvernement , et chaque gouvernement a sa qualité domi- nante , réelle , ou supposée , qui en est l'aine, le soutien et le mobile.

La république est un état d'égalité. Tout sujet se regarde comme un petit monarque.


(4M L'air du républicain sera liant , dur et fier.

Dans la monarchie , où Ton commande et l'on obéit, le caractère , l'expression sera celle de l'affabilité , de la grâce , de la dou- ceur , de l'honneur , de la galanterie.

Sous le despotisme , la beauté sera celle de l'esclave. Montrez-moi des visages doux, soumis, timides , circonspects, supplians efc modestes. L'esclave marche la tête inclinée ; il semble toujours la présenter à un glaive prêt à le frapper.

Et qu'est-ce que la sympathie ? J'entends cette impulsion prompte , subite , irréfléchie, qui presse et colle deux êtres l'un à l'autre , à îa première vue , au premier coup , à la première rencontre ? Car la sympathie , même en ce sens, n'est point une chimère. C'est l'attrait momentané et réciproque de quelque vertu. De la beauté naît l'admira- tion; de l'admiration, l'estime , le désir de posséder et l'amour.

Voilà pour les-caractères et leurs diverses physionomies ; mais ce n'est pas tout : il faut joindre encore à cette connoissance une pro- fonde expérience des scènes de la vie. Je

m'explique.


( 49 ) m'explique. Il faut avoir étudié le bonheur et la misère de l'homme sous toutes ses faces ; des batailles , des famines , des pestes , des inondations, des orages., des tempêtes; la nature sensible , la nature inanimée, en convulsion. Il faut feuilleter les historiens, se remplir des poètes , s'arrêter sur leurs images. Lorsque le pocte dit, vero inôessu patuit dea, il faut chercher en soi cette fi- gure-là. Lorsqu'il dit, summa pîacidum vaput extulit unda } il faut modeler cette tête-là ; sentir ce qu'il en faut prendre , ce qu'il en faut laisser ; connoître les passions douces et fortes , et les rendre sans grimace. Le Laocoon souffre , il ne grimace pas ; ce- pendant la douleur cruelle serpente depuis l'extrémité de son orteil jusqu'au sommet de sa tête. Elle affecte profondément, sans inspirer de l'horreur. Faites que je ne puisse ni arrêter mes jeux , ni les arracher de dessus votre toile.

Ne confondez point les minauderies , la grimace, les petits coins de bouche rele- vés, les petits becs pinces et mille autres puériles afféteries , avec la grâce , moins en- core avec l'expression.

Que votre tête soit d'abord d'un beau

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(Sô) caractère. Les passions se peignent plus fa- cilement sur un beau visage. Quand elles sont extrêmes, elles n'en deviennent que plus terribles. Les Euménides des anciens sont belles , et n'en sont que plus effrayantes. C'est quand on est en même-temps attiré et repoussé violemment, qu'on éprouve le plus de mal-aise ; et ce sera reflet d'une Eu- ménide à laquelle on aura conservé les grands traits de la beauté.

L'ovale du visage , alongé dans l'homme , large par le haut ,se rétrécissant par le bas : caractère de noblesse.

IVovale du visage , arrondi dans la femme , dans l'enfant: caractère de jeunesse , principe de la grâce.

Un trait déplacé de l'épaisseur d'un che- veu , embellit ou dépare.

Sachez donc ce que c'est que la grâce , ou cette rigoureuse et précise conformité des membres avec la nature de faction. Sur- tout ne la prenez point pour celle de l'acteur ou du maître à danser. La grâce de l'action et; celle de Marcel se contredisent exacte- ment. Si Marcel rencoutioit un homme placé comme l'Antinous, lui portant une main sous


(S. ) îe menton et Fàùtre sur les épaules : Allons donc , grand dadais , lui diroit-il , est-ce qu'on se tient comme cela ? Puis , lui repoussant les genoux avec les siens , et le relevant par- dessous les bras, il ajouteroit : on diroit que vous êtes de cire , et que vous allez fondre. Allons, nigaud , tendez-moi ce jarret; dé- ployez-moi cette figure; ce nez un peu au vent. Et quand il en auroit fait le plus in- sipide petit-maître , il commenceroit à lui sourire , et à s'applaudir de son ouvrage.

Si vous perdez le sentiment de la diffé- rence de l'homme qui se présente en com- pagnie , et de riiomme intéressé qui agît ; de l'homme qui est seul, et de l'homme qu'on regarde , jettez vos pinceaux dans le feu. Vous académiserez , vous redresserez , vous guin- derez toutes vos figures.

Voulez-vous sentir , mon ami, cette diffé- rence? Vous êtes seul chez vous. Vous atten- dez mes papiers qui ne viennent point. Vous pensez que les souverains veulent être servis appoint nommé. Vous voilà étendu sur votre chaise de paille, les bras posés sur vos ge- noux; votre bonnet de nuit renfoncé sur vos veux, ou vos cheveux épars et mal retroussée 8ous un peigne courbé ; votre robe de chambre


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entr'ouverte et retombant à longs plis de l'ua et de l'autre côté : vous êtes tout-à-fait pit- toresque et beau. On vous annonce M. le marquis de Castries ; et voilà le bonnet re- levé , la robe de chambre croisée ; mon homme droit , tous ses membres bien composés ; se manièrant , se marcélisant ; se rendant très- agréable pour îa visite qui lui arrive , trés- maussade pour l'artiste. Tout-à-l'heure vous étiez son homme ; vous ne l'êtes plus.

Quand on considère certaines figures , cer- tains caractères de tête de Raphaël, desCar- raches et d'autres, on se demande où ils les ont prises. Dans une imagination forte , dans les auteurs, dans les nuages, dans les accidens du feu, dans les ruines , dans la nation où ils ont recueilli les premiers traits que la poésie a ensuite exagérés.

Ces hommes rares avoient de la sensibi- lité , de l'originalité , de l'humeur. Ils lisoient, les poètes sur-tout. Un poète est un homme d'une imagination forte, qui s'attendrit, qui s'effraie lui-même des fantômes qu'il stf fait.

Je ne saurois résister. Il faut absolument, mon ami , que je vous entretienne de l'action et de la réaction du poète «uj le statuaire t


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on le peintre , du statuaire sur le poëte , et

de l'un et de l'autre sur les êtres tant animés qu'inanimés de la nature. Je rajeunis de mille ans , pour vous exposer comment , dans les temps anciens , ces artistes influoient réci- proquement les uns sur les autres, comment ils înfluoient sur la nature munie , et luidon- noient une empreinte divine. Homère avoifc dit que Jupiter ébranloit l'Olympe du seul mouvement de ses noirs sourcils. C'est le théologien qui avoit parlé ; et voilà la tête que le marbre exposé dans un temple avoit à montrer à l'adorateur prosterné. La cer- velle du sculpteur s'échaufFoit, etilnepre- noit la terre molle et l'ébauchoir que quand il avoit conçu l'image orthodoxe. Le poëte avoit consacré les beaux pieds de Thétis , et ces pieds étoient de foi ; la gorge ravissante de Vénus , et cette gorge étoit de foi ; les épaides charmantes d'Apollon, et ces épaules étoient de foi ; les fesses rebondies de Gany- mède, et ces fesses étoient de foi. Le peuple s'attendoit à retrouver sur les autels ses dieux et ses déesses avee les charmes caractéris- tiques de son catéchisme. Le théologien ou le poëte les avoit désignés , et le statuaire ïi'avoit garde d'y manquer. On se seroit moqu*

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(54) cTiin Neptune qui n'auioifc pas eu la poi- trine, d'un Hercule qui n'auroit pas eu I» dos de la bible payenne ; et le bloc de marbr* hérétique seroit resté dans Patelicr.

Qu'arrivoit-il de-là : car, après tout , le poète tTavoit rien révélé ni fait croire; le peintre et le sculpteur n'avoient représenté que de* qualités empruntées de la nature ? C'est que, quand au sortir du temple , le peuple venoit à reconnoître ces qualités dans quelques in- dividus , il en étoit bien autrement touché. La femme avoit fourni ses pieds à Thétis , sa gorge à Vénus : la déesse les lui rendoit ,, mais les lui rendoit sanctifiés i divinisé-;. L nomme avoit fourni à Apollon ses épaulés , sa poitrine à Neptune, ses flancs nerveux à Mars , sa tête sublime à Jupiter, ses fesses à Ganymède; mais Apollon, Neptune, Mars, Jupiter et Ganymède les lui rendoient sanc- tifiés, divinisés.

Lorsque quelque circonstance permanente, quelquefois même passagère , a associé cer- taines idées dans la tête des peuples , elles ne s'y séparent plus; et, s'il arrivoit à un liber lin de rccroin Ci ta maîtresse sur Faute! de Vénus, parce qu'en effet c'étoifc elle, un dévot n'en étoit pas moins porté à révérer


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les épaules de son dieu sur le dos d'un mor- tel , quel qu'il fût. Ainsi , je ne puis m'em- pêcher de croire , que lorsque le peuple assemblé s'amusoit à considérer des hommes nuds aux bains , dans les gymnases , dans les jeux publics, il y avoit , sans qu'ils s'en dou- tassent, dans le tribut d'admiration qu'ils rendoicnt à la beauté , une teinte mêlée de sacré et de profane , je ne sais quel mélange bizarre de libertinage et de dévotion. Un voluptueux qui tenoit sa maîtresse entre ses bras , l'appeloit ma reine, ma souveraine , ma déesse; et ces propos fades dans notre bouehe , avoient bien un autre sens dans la sienne. C'est qu'ils étoient vrais ; c'est qu'en effet il étoit dans les cieux , parmi les dieux ; c'est qu'il jouissoit réellement de l'objet de son adoration et de l'adoration na- tionale.

Et pourquoi les choses se seroient-elles passées autrement dans l'esprit du peuple que dans la tête de ses poêles ou théologiens? Les ouvrages que nous eu avons , les des- criptions qu'ils nous ont laissés des objets de leurs passions , sont pleines de compa- raisons , d'allusions aux objets de leur culte. C'est le sourir des Grâces ; c'est la jeunesse

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d'Hébé; ce sont les doigts de l'Aurore ; c'est la gorge , c'est le bras , c'est l'épaule , ce sont les cuisses, ce sont les jeux de Vénus. Va-t-en à Delphes , et tu verras mon Batyle. Prends cette fille pour modèle, et porte ton tableau à Paphos. Il ne leur a manqué que de nous dire plus souvent où Ton voyoit ce dieu , ou cette déesse , dont ils caressoient l'original vivant ; mais les peuples qui lisoient leurs poésies ne l'ignoroient pas.

Sans ces simulacres subsistans , leurs ga- lanteries auroient été bien insipides et bien froides. Je vous en atteste , vous, mon ami; et vous , fin et délicat Suard ; vous, chaud et bouillant Arnaud; vous, original , savant, profond et plaisant Gagliani. Dites-moi, ne pensez-vous pas quec'est-là l'origine de tous ces éloges des mortels , empruntés des attri- buts des dieux , et de toutes ces épithètes indi visiblement attachées aux héros et aux dieux? C'étaient autant d'articles de la foi , autant de versets du symbole payen , con- sacré par la poésie, la peinture et la sculpture* Iiorsque nous voyons ces épithètes revenir sans cesse, si elles nous fatiguent et nous' ennuient, c'est qu'il ne subsiste plus aucune statue, aucun temple, aucun modèle aux-


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(57) quels nous puissions les rapporter. Le payen , au contraire , à chaque fois qu'il les retrou- vent dans un poëte , rentroit d'imagination dans un temple, revoyoit le tableau, serap- peloit la statue qui les avoit fournies.

Attendez, mon ami: peut-être que ce qui suit donnera quelque vraisemblance à des idées qui ne vous ont amusé jusqu'à présent que comme un rêve agréable, que comme un système ingénieux. Si notre religion n'é- toit pas une triste et. plate métaphysique ; si nos peintres et nos statuaires étoient dés hom- mes à comparer aux peintres et aux sta- tuaires anciens : ( j'entends les bons , car vrai- semblablement ils en ont eu de mauvais , et plus que nous , comme l'Italie est le lieu où l'on fait le plus de bonne et de mauvaise musique); si nos prêtres n'étoient pas de stu- pides bigots; si cet abominable christianisme ne s'étoit pas établi par le meurtre et par le sang; si les joies de notre paradis ne se réduisoient pas à une impertinente vision béatifîque de je ne sais quoi , qu'on ne com- prend ni n'entend ; si notre enfer offroit au- tre chose que des gouffres de feux , des dé- mons hideux et gothiques , des hurlemens • et des grincemens de dents ; si nos tableaux


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pouvoient être autre chose que des scènes d'atrocités, un écorchc , un pendu, un rôti, un grillé, une dégoûtante boucherie; si tous nos saints et nos saintes n'étoient pas voi- lés jusqu'au bout du nez ; si nos idées de pudeur et de modestie n'avoient proscrit la vue des bras , des cuisses , des tétons , des épaules, toute nudité; si l'esprit de morti- fication n'avoit flétrit ces tétons , amolli ces cuisses, décharné ces bras, déchiré ces épau- les ; si nos artistes n'étoient pas enchaî- nés et nos poètes contenus par les mots ef- frayans de sacrilège et de profanation; si la "vierge Marie avoit été la mère du plaisir ; ou bien, mère de Dieu, si c'eût été ses beaux yeux , ses beaux tétons , ses belles fesses , qui eussent attiré l'esprit-saint sur elle , et que cela fût écrit dans le livre de son his- toire ; si l'ange Gabriel y étoit vanté par ses belles épaules ; si la Magdeîaine avoit eu quelque'avanture galante avec le Christ; si aux noces de Gana , le Christ entre deux vins , un peu non-conformiste , eut par- couru la gorge d'une des filles de noce et les fesses de S. Jean , incertain s'il reste- roi t fidèle ou non à l'apôtre au menton onar


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bragé d'un duvet léger: vous verriez ce qu'il en seroit de nos peintres , de nos poètes et de nos statuaires ; de quel ton nous parle- rions de ces charmes qui joueroient un si grand et si merveilleux ro'e dans l'histoire de notre religion et de notre Dieu ; et de quel oeil nous regarderions la. beauté à la- quelle nous devrions la naissance , l'incar- nation du sauveur, et la grâce de notre ré- dempiion.

Nous nous servons cependant encore des expressions de charmes divins , de beauté divine; mais sans quelque reste de paganis- me que l'habitude avec les anciens poètes entretient dans-nos cerveaux poétiques, cela seroîc froid et vuide de sens. Cent femmes de formes diverses peuvent recevoir le mê- me éloge; mais il n'en étoit pas ainsi chez les Grecs. Il existoit en marbre ou sur la toile un modèle donné; et celui qui, aveuglé par sa passion , s'avisoit de comparer quel- que figure commune avec la Vénus de Guy- de ou de Paphos , étoit aussi ridicule que celui qui parmi nous oseroit mettre quelque petit nez retroussé de bourgeoise a coté de madame la comtesse de Brionne: on fiaus- seroit les épaules, et on lui rïroit au visage.


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Nous avons cependant quelques caractè- res traditionnels , quelques figures données par la peinture et par la sculpture. Personne ne se méprend au Christ, à St.-Pierre , à la Vierge , à la plupart des Apôtres ; et croyez- vous qu'au moment oùunbon croyant recon- noîtdansla rue quelques-unes de ces têtes, il n'éprouve pas un léger sentiment de respect? Que seroit-ce donc si ces figures ne se pré- sentoient jamais à la vue sans réveiller un cortège d'idées douces, voluptueuses, agréa- bles qui missent les sens et les passions en jeu?

Grâces à Raphaël , au Guide , au Bara- che, au Titien, et à quelques autres pein- tres Italiens , lorsque quelque femme nous offre ce caractère de noblesse, de grandeur, d'innocence et de simplicité qu'ils ont donné à leurs vierges , voyez ce qui se passe alors dans ï'ame ; si le sentiment qui nous affecte n'a pas quelque chose de romanesque , qui tient de l'admiration , de la tendresse et du respect; et si ce respect ne dure pas encore, lors même que nous savons , à n'en pouvoir douter, que cette vierge est consacrée par état au culte de la Vénus publique , qui se célèbre tous les soirs aux environs du Palais-


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(61 ) Royal? Il semble qu'on vous propose-la d'aller coucher avec la mère de votre dieu. Il faut avouer aussi que ces belles et grandes indolentes-là ne promettent pas beaucoup de plaisir , et qu'on les aimeroit mieux en peinture à son chevet, qu'en chair et vivantes dans son lit.

Combien de choses plus fines encore sur l'expression ! Savez-vous qu'elle décide quel- quefois la couleur ? N'y a-t-il pas un teint plus analogue qu'un autre à certains états , à certaines passions ? La couleur pâle et blême ne messied pas aux poètes, aux musiciens, aux statuaires , aux peintres : ces hommes sont communément bilieux ; fondez dans ce blême une teinte jaunâtre , si vous voulez. Les cheveux noirs ajoutent de l'éclat à la blan- cheur, et de la vivacité aux regards. Les cheveux blonds s'accorderont mieux avec la langueur, la paresse , la non-chalance s les peaux transparentes et fines , Iesyeux hu- mides, tendres et bleus.

L'expression se fortifie merveilleusement par ces accessoires légers qui facilitent en- core l'harmonie. Si vous me peignez une chaumière , et que vous placiez un arbre à l'çntrée , je veux que cet arbre soit vieux ,


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rompu , gercé , caduc ; qu'il y ait une con- formité d'accidens , de malheurs et de misère entre lui et l'infortuné auquel il prête son ombre les jours de fête.

Les peintres ne manquent pas ces gros- sières analogies; mais s'ils en connoissoient distinctement la raison , bientôt -ils iroient plus loin. J'entends ceux qui ont l'instinct de Greuze ; et les autres ne tomberoient pan dans des disparates qui font pitié quand elles ne font pas rire.

Mais je vais vous développer , par un ou deux exemples, le fil secret et délié qui les a conduits dans îe choix délicat dé leurs accessoires. Presque tous les peintres de ruines vous montreront autour de leurs fa- briques solitaires, palais, villes, obélisques, ou autres édifices renversés ; un vent violent qui souffle; un voyageur qui porte son petit bagage sur son dos , et qui passe ; une femme courbée sous le poids de son enfant enveloppé dans des guenilles, et qui passe; des hommes à cheval qui conversent, le nez sous leur man- teau , et qui passent. Qui est-ce qui a sug- géré ces accessoires ? L'affinité des idées. Tout passe ; l'homme et la demeure de l'homme. Changez l'espèce de l'édifice ruiné;


(63) supposez à la place des ruines d'une ville, quelque grand tombeau ; vous verrez l'affinité des idées opérer pareillement sur Paitiste , et attirer des accessoires tout contraires aux premiers. Alors , le voyageur fatigué aura déposé son fardeau à ses pieds, et lui et son chien seront assis et se reposeront sur les degrés du tombeau ; la femme arrêtée et assise , allaitera son enfant ; les hommes se- ront descendus de cheval , et , laissant paître en liberté leurs animaux', étendus sur la terre , ils continueront l'entretien , ou ils s'amuseront à lire l'inscription de la tombe. C'est que les ruines sont un lieu de péril , et que les tombeaux sont des sortes d'asyles ; c'est que la vie est un voyage , et le tom- beau le séjour du repos; c'est que l'homme s'assied où la cendre de l'homme repose.

Il y auroit un contre-sens à faire passer le voyageur le long du tombeau et à l'ar- rêter entre des ruines. Si le tombeau com- porte autour de lui quelques êtres qui se meuvent, ce sont , ou des oiseaux qui pla- nent au-dessus à une grande hauteur , ou d'autres qui passent à tire-d'aîle , ou des travailleurs à qui le labeur dérobe le terme de la vie, et qui chantent au loin. Je ne


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parle ici que des peintres de ruines* Les peintres d'histoire , les paysagistes varient, contrastent, diversifient leurs accessoires , comme les idées se diversifient , s'unissent , se fortifient , s'opposent et contrastent dan» leur entendement.

Je me suis quelquefois demandé pourquoi les temples ouverts et isolés des anciens sont si beaux et font un si grand effet. C'est qu'on en décoroit les quatre faces , sans nuire à la simplicité ; c'est qu'ils étoient accessi- bles de toutes parts : image de la sécurité. Les rois même ferment leurs palais par des portes ; leur caractère auguste ne suffit pas pour les garantir de la méchanceté des hom- mes. C'est qu'ils étoient placés dans des lieux écartés , et que l'horreur d'une forêt en- vironnante , se joignant au sombre des idées superstitieuses , remuoit Pâme d'une sen- sation particulière. C'est que la divinité ne parle pas dans le tumulte des villes ; elle aime le silence et la solitude. C'est que l'hommage des hommes y étoit porté d'une manière plus secrette et plus libre. Il n'y avoit point de jours fixes où l'on s'y assem- blât ; ou , s'il y en avoit , ces jours-là le con- cours et le tumulte les rendoient moins

augustes.


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augustes, parce que le silence et la solitude n'y étoient plus.

SI j'avois eu à former la place de Louis XV où elle est , je me serois bien gardé d'abattre la forêt. J'aurois voulu qu'on en vit la profondeur obscure entre les colonnes d'un, grand péristiie. Nos architectes sont sans génie ; ils ne savent ce que c'est que les idées accessoires qui se réveillent par le local et les objets circou voisins : c'est comme nos poêles de théâtre, qui n'ont jamais su tirer aucun parti du lieu de la scène.

Ce seroit ici le moment de traiter du choix de la belle nature. Mais il suffit de savoir que tous les corps et tous les aspects d'un corps ne sont pas également beaux: voilà pour les formes. Que tous les visages ne sont pas également propres à rendre fortement la même passion ; il y a des bou- deuses charmantes , et des ris déplaisons : voilà pour les caractères. Que tous les in- dividus ne montrent pas également bien Page et la condition , et qu'on ne risque jamais de se tromper quand on établit la convenance la plus forte entre la nature , dont on fait choix , et le sujet qu'on traite.

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Mais ce que j'esquisse ici en passant , se trouvera peut-être un peu plus fortement rendu au chapitre de la composition qui va suivre. Qui sait où renchaînement des idées me conduira ? Ma foi ! ce n'est pas moi.


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CHAPITRE V.

Paragraphe sur la Composition , ou j'espère que j'en parlerai.


N.


o u s n'avons cm'une cerfaîne mesure de sagacité. Nous ne sommes capables que d'une certaine durée d'attention. Lorsqu'on fait un poème , un tableau, une comédie , une histoire, un roman, une tragédie, un ouvrage pour le peuple , il ne faut pas imi- ter les auteurs qui ont écrit des traités d'éducation. Sur deux mille enfans , à peine y en a-t-il deux qu'on puisse élever d'après leurs principes. S'ils y avoient réfléchi, ils auroient conçu qu'un aigle n'est pas le mo- dèle commun d'une institution générale. Une composition qui doit être exposée aux jeux d'une foule de toutes sortes de spec- tateurs , sera vicieuse , si elle n'est pas in- telligible pour un homme de bon sens tout court, >

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Qu'elle soit simple et claire. Par consé- quent aucune figure oisive, aucun accessoire superflu. Qnc le sujet en soit un. Le Poussin a montré clans un même tableau , sur le devant, Jupiter qui séduit Calisto; et dans îe fond , la nymphe séduite tramée par Ju- noîi. C ; cst une faute indigne d'un artiste aussi sage.

Le peintre n'a qu'un instant ; et il ne lui est pas plus permis d'embrasser deùxiristans que deux actions. Il y a seulement quelques circonstances où il n'est, ni contre la vé- rité , ni contre l'intérêt de rappeler l'instant qui n'est plus , ou d'annoncer l'instant qui va stuvre. Une catastrophe subite surprend un homme au milieu de ses fonctions; il est à la catastrophe, et il est encore à ses fonctions.

Un chanteur que l'exécution d'un air dl bravura met à la gêne , un violon qui se démène et se tourmente , m'angoisse et me chagrine. J'exige du chanteur tant, d'ai- sance et de liberté; je veux que le sympho- niste promène ses doigts sur les cordes , si facilement, si légèrement, que je ne me doute pas de la difficulté de la chose. Il me faut du plaisir pur et sans peine; et je tourne.


(69) le dos à un peintre qui me propose un em- blème , un logogryphe à déchiffrer.

Si la scène est une , claire, simple etliée, j'en saisirai Pensemble cP un coup-d'œil ; mais ce n'est pas assez. Il faut encore qu'elle soit varice ; et elle le sera , si l'artiste est rigou- reux observateur de la nature.

Un homme fait une lecture intéressante à un autre. Sans qu'ils y pensent l'un et l'au- tre , le lecteur se disposera de la manière la plus commode pour lui ; l'auditeur en fera autant. Si c'est Robbé qui lit, il aura l'air d'un Energnmène ; il ne regardera pas son papier, ses veux seront égarés dans l'air. Si je l'écoute, j'aurai l'air sérieux. Ma main droite ira chercher mon menton, et soutenir ma tête qui tombe; et ma main gauche ira chercher le coude de mon bras droit , et soutenir le poids de ma tête et de ce bras. Ce n'est pas ainsi que j'entendrois réciter Voltaire,

Ajoutez un troisième personnage à la scène , il subira la loi des deux premiers ; c'est un système combiné de trois intérêts. Qu'il en survienne cent , deux cents mille: la même loi' s'observera. Sans doute il y aura un moment de bruit , de mouvement , de

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( 7° ) tumulte, de cris , de flux , de reflux, cFon-» dulations ; c'est le moment où chacun ne pense qna soi, et cherche à se sacrifier la république entière. Mais on ne tardera pas à sentir l'absurdité de sa prétention et l'inuti- lité de ses efforts. Peu-à-peu chacun se ré- soudra à se départir d'une portion de son in- térêt, et la masse se composera.

Jettez les yeux sur cette masse dans îe moment tumultueux : l'énergie de chaque individu s'exerce dans toute sa violence ; et comme il n'y en a pas un seul qui en soit pourvu précisément au même degré , c'est ici comme aux feuilles d'un arbre : pas ime qui soit du même verd, pas un de ces individus qui soit le même d'action et de position.

Regardez ensuite la masse dans le moment du repos; celui où chacun a sacrifié le moins qu'il a pu de son avantage; et comme îa même diversité subsiste dans les sacrifices , même diversité d'actions et de positions. Et le moment du tumulte , et le moment du repos ont cela de commun , que chacun s'y irioi&re ce qu'il est.

Qye l'artiste garde cette loi des énergies et des hatérêts, eï qiitJqiVé tendue que soit


(7i ) m toile , sa composition sera vraie par-tout. Le seul contraste que le goût puisse approu- ver , celui qui résulte de la variété des éner- gies et des intérêts , s'y trouvera, et il n'y en faut point d'autre.

Ce contraste d'étude, d'académie, d'école, de technique, est faux. Ce n'est pins une action qui se passe en nature , c'est une ac- tion apprêtée, compassée , qui se joue sur la toile. Le tableau n'est plus une rue, une place publique, un temple; c'est un théâtre.

On n'a point encore fait, et l'on ne fera jamais un morceau de peinture supportable d'après une scène théâtrale ; et c'est, ce me semble ,une des plus cruelles satyres de nos acteurs, de nos décorations , et peut-être de nos poètes.

Une autre chose qui ne choque pas moins, ce sont les petits usages des peuples civilisés. La politesse, cette qualité si aimable, si douce , si estimable dans le monde , est maus- sade dans les arts d'imitation. Une femme ne peut plier les genoux, un homme ne peut déployer son bras, prendre son chapeau sur sa (vie, et tirer un pied en arrière, que sur un écran. Je sais bien qu'on m'objectera les

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(7M tableaux de Watteau ; maïs je m'en mocquc, et je persiste.

Otez à Watteau ses sites, sa couleur, îa grâce de ses figures, de ses vêfeemens ; ne voyez que la scène , et jugez, II faut aux arts d'imitation quelque chose de sauvage, de brut, de frappant et d'énorme* Je per- mettrai bien à un Persan de porter la maia à son front et de s'incliner ; mais voyez le caractère de cet homme incliné; voyez son respect , son adoration ; voyez la grandeur de sa draperie , de son mouvement. Quel est celui qui mérite un hommage si pro- fond ? Est-ce son dieu? est-ce son père?

Ajoutez à la platitude de nos révérences, celle de nos vêtemens : nos manches re- troussées , nos culottes en fourreau , nos basques carrées et plissées , nos jarretières sous îe genou, nos boucles en lacs d'amour, nos souliers pointus» Je défie le génie même de la peinture et de la sculpture , de tirer parti de ce système de mesquinerie. La belle chose , en marbre ou en bronze , qu'un Fran- çais avec son juste-au-corps à boutons , son £pÛ€ et son chapeau !

Mais revenons à l'ordonnance , à l'ensem- ble des personnage On peut , on doit en


(73) sacrifier un pe u au technique. Jusqu'où ? je n'en sais rien. Mais je ne veux pas qu'il en coûte la moindre chose à l'expression , à l'effet du sujet. Touche-moi , étonne-moi , déchire-moi , fais-moi tressaillir, pleurer, frémir , m'indigner d'abord ; tu récréeras mes veux après , si tu peux.

Chaque action a plusieurs instans; mais je l'ai dit , et je le répète , l'artiste n'en a qu'un dont la durée est celle d'un coup-d'œil. Ce- pendant, comme sur un visage où régnoit la douleur et où l'on a lait peindre la joie , je retrouverai la passion présente confondue parmi les vestiges de la passion qui passe , il peut aussi rester, au moment (pie le peintre a choisi, soit dans les attitudes, soit dans les caractères, soit dans les actions , des traces subsistantes du moment qui a précédé.

Un système d'êtres un peu composé ne change pas tout à-la-fois : c'est ce que n'ignore pas celui qui connoît la nature et qui a le sentiment du vrai; mais ce qu'il sent aussi, c'est que ces figures partagées , ces person- nages indécis, ne concourant qu'à moitié à l'effet général, il perd du côté de l'intérêt ce qu'il gagne du côté de îa variété. Qu'est-ce




(74) qui entraîne mon attention ? C'est ïe con- cours de la multitude. Je ne sanrois me re- fuser à tant de monde qui m'invite. Mes jeux , mes bras , mon ame, se portent mal- gré moi où je vois leurs yeux , leurs bras , leur ame attachée. J'aimerois doue mieux , s'il étoit possible , reculer îe moment de l'action , pour être énergique , et me débar- rasser des paresseux. Pour les oisifs , à moins que Je contraste n'en soit sublime , cas rare , je n'en veux point. Encore, lorsque ce con- traste est sublime, la scène change , et Poisif devient le sujet principal.

Je ne saurais souffrir, à moins que ce ne- su i t. dans une apothéose, ou qucîqu'autre sujet de verve pure , le mélange des êtres allégoriques et réels. Je vois frémir d'ici tous les admirateurs de Rubens; mais, peu m'im- porte , pourvu que le bon goût et îa vérité me sourient.

Le mélange des êtres allégoriques et réels clonne à l'histoire l'air d'un conte ; et, pour trancher Je mot, ce défaut défigure pour moi la plupart des compositions de Rubens. Je ne les entends pas. Qu'est-ce que cette figure qui tient un nid d'oiseaux , -an Mef- eure , Parc- en-ciel , le zodiaque , le sagil i aire ,




(73) clans la chambre et autour du lit d'une accou* chée ? Il faudrait faire sortir de la bouche de chacun de ces personnages , comm» on le voit à nos vieilles tapisseries de château , une légende qui dit ce qu'ils veulent.

Je vous ai déjà dit mon avis sur le mo- nument de Reims, exécuté par Pigalle, et mon sujet m'y ramène. Que signifie , à côté de ce porte-fàix étendu sur des ballots, cette femme qui conduit un lion par la crinière ? La femme et l'animal s'en vont du côté du porte-faix endormi; et je suis sur qu'un en- fant s'écrieroit : maman, cette femme va faire manger ce pauvre homme-là , qui dort, par sa bête. Je ne sais si c'est son dessein; mais cela arrivera, si cet homme ne s'éveille, et que cette femme fasse un pas de plus. Pigalle , mon ami , prends ton marteau ; br»e-moi cette association d'êtres bizarres. Tu veux faire un roi protecteur; qu'il le soit de l'agriculture, du commerce et de la population. Ton porte-faix dormant sur ses ballots , voilà bien le commerce. Abats de l'autre côté de ton piédestal un taureau ; qu'un vigoureux habitant des champs se re- pose entre les cornes de l'animal ,ct tu auras


(7M ^agriculture. Place entre l'un et l'autre une bonne grosse paysanne qui allaite un enfant, et je reconnoitrai la population. Est-ce que ce n'est pas une belle chose qu'un taureau abattu ? Est-ce que ce n'est pas une belle chose qu'un paysan nud qui se repose ? Est-ce que ce n'est pas une belle chose qu'une paysanne à grands traits et grandes ma- melles? Est-ce que cette composition n'of- frira pas à ton ciseau toutes sortes de na- tures ? Est-ce que cela ne me touchera pas, ne m'intéressera pas plus que tes figures sym- boliques ? Tu m'auras montré le monarque protecteur des conditions subalternes , comme il le doit être; car ce sont elles qui forment le troupeau ci la na( ion.

C'est qu'il faudroit méditer profondément son sujet. Il s'agit vraiment bien de meubler sa toile de figures ! Il faut que ces figÉres ^y placent d'elles-mêmes comme dans la nature. Il faut qu'elles concourent toutes a. un effet commun , d'une manière forte , simple et claire; sans quoi, je dirai comme Fontenelle à la sonate : Figure , que me veux-tu ?

La peinture a cela de commun avec la



(77 ) poésie, et il semble qu'on ne s'en soit pas encore avisé , que toutes deux elles doivent être bene moratœ ; il faut qu'elles aient clés mœurs. Boucher ne s'en doute pas ; il est toujours vicieux , et n'attache jamais. Greuze est toujours honnête, et la foule se presse* autour de ses tableaux. J'oserois dire à Bou- cher : si tu ne t'adresses jamais qu'à un po- lisson de dix-huit ans , tu as raison, mon ami ; continue à faire des culs, des tétons; mais, pour les honnêtes gens et moi , on aura beau t'exposera la grande lumière du sallon , nous t'y laisserons pour aller chercher dans un coin obscur , ce Russe charmant de le Prince, et cette jeune , honnête , innocente marraine qui est debout à ses côtés. Ne t'y trompes pas , cette figure-là me fera plutôt faire un péché le matin que toutes tes impures. Je ne sais où tu vas les prendre ; mais il n'y a pas moyen de s'y arrêter, quand on fait quelque cas de sa santé.

Je ne suis pas scrupuleux. Je lis quelque- fois mon Pétrone. La satyre d'Horace , Am- bubaiarum, me plaît au moins autant qu'une autre. Les petits madrigaux infâmes de Ca- tulle, j'en sais les trois quarts par cœur.


(78)

Quand je suis en piquenique avec mes amis, et que la tête s'est un peu échauffée de vin blanc , je cite sans rougir une épigramme de Ferrand. Je pardonne au poète, au pein- tre , au sculpteur, au philosophe même, un instant de verve et de folie ; mais je ne Veux pas qu'on trempe toujours là son pin- ceau , et qu'on pervertisse le but des arts. Un des plus beaux vers de Virgile et un des plus beaux principes de Part imitatif, c'est celui-ci :

Sunt lacrimœ rerum t et msntem mortalia tangunt.

Il faudroit l'écrire sur la porte de son atelier : Ici les malheureux trouvent des yeux qui les pleurent»

Rendre la vertu aimable , le vice odieux, le ridicule saillant , Voilà le projet de tout honnête-homme qui prend la plume , le pin- ceau , ou le ciseau. Qu'un méchant soit en société , qu'il y porte la conscience de quel- qu'infamie secrette; ici il en trouve le châ- timent. Les gens de bien l'asseient, à leur iusçu, sur la selette. Ils le jugent; ils l'in- terpellent lui-même. Il a beau s'enibarras-


.'... *


(79) ser , pâlir , balbutier ; il faut qu'il souscrive à sa propre sentence. Si ses pas le conduisent au saiîon, qu'il craigne d'arrêter ses regards sur ta toile sévère ! C'est à toi qu'il appar- tient aussi de célébrer, d'éterniser les grandes et belles actions; d honorer la vertu malheu- reuse et flétrie , de flétrir le vice heureux et honoré , d'effrayer les tyrans. Montre-moi Commode abandonné aux bêtes. Que je le voie, sur ta toile , déchiré à coups de crocs. Fais-moi entendre les cris mêlés de la fu- reur et de la joie autour de son cadavre. Venge l'homme de bien du méchant , des dieux et du destin. Préviens, si tu l'oses, les jugemens de la postérité ; ou, si tu n'en as pas le courage , peins-moi du moins celui qu'elle a porté. Reverse sur les peuples fa- natiques l'ignominie dont ils ont prétendu couvrir ceux qui les instruisoient et qui leur disoient la vérité. Etale-moi les scènes san- glantes du fanatisme. Apprends aux souve- rains et aux peuples ce qu'ils ont à espérer île ces prédicateurs sacrés du mensonge. Pourquoi ne veux-tu pas fasseoir aussi parmi les précepteurs du genre-humain , les consolateurs des maux de la vie , les vengeurs


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du crime, les rémunérateurs de la vertu ? Est-ce que tu ne sais pas que ,

Segnius irritant animas demissa per aurem Quam quce sunt oculis subjectajidelibus , et quai Ipse sïbi tradit spectator?

Tes personnages sont muets, si tu veux ; mais ils font que je me parle et que je m'en- tretiens avec moi-même.

On distingue la composition en pittoresque et en expressive. Je me soucie bien que l'ar- tiste ait disposé ses figures pour les effets les pins piquans de lumière, si l'ensemble ne s'adresse point à mon ame ; si ses per- sonnages y sont comme des particuliers qui s'ignorent dans une promenade publique , ou comme les animaux au pied des montagnes du paysagiste.

Toute composition expressive peut être en même-temps pittoresque; et quand elle a toute l'expression dont elle est susceptible, elle est suffisamment pittoresque , et je fé- licite l'artiste de n'avoir pas immolé le sens commun au plaisir de l'organe. Sïi eût fait autrement, je me serois écrié, comme si

j'avois


(8!)

j'avoîs entendu un beau parleur qui dérai- sonne : tu dis très-bien , mais tu ne sais ce que tu dis.

Il y a sans doute des sujets ingrats; mais c'est pour l'artiste ordinaire qu'ils sont com- muns. Tout est ingrat pour une tête stérile. A votre avis , étoit-ce un sujet bien inté- ressant qu'un prêtre qui dicte à son secré- taire des homélies ? Voyez cependant ce que Carie Vanloo en a fait. C'est , sans contre- dit, le sujet le plus simple et la plus belle de ses esquisses.

On a prétendu que l'ordonnance étoit in- séparable de l'expression. Il me semble qu'il peut y avoir de l'ordonnance sans expres- sion, et que rien même n'est si commun. Four de l'expression sans ordonnance , la chose me paroît plus rare , sur-tout quand je considère que le moindre accessoire su- perflu nuit à l'expression, ne fût-ce qu'un chien , un cheval , un bout de colonne , une» urne.

L'expression exige une imagination forte , une verve brûlante , l'art de susciter des fantômes , de les animer, de les agrandir ; l'ordonnance , en poésie , ainsi qu'en pein- ture , suppose un certain tempéramment de

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'Jugement et de verve, de chaleur et de sa- gesse, d'ivresse et de sens froid, dont les exemples ne sont pas communs en nature. Sans cette balance rigoureuse , selon que l'en- thousiasmeou la raison prédomine, l'artiste est extravagant ou froid.

Laprincipale idée bien conçue doit exer- cer son despotisme sur toutes les autres. C'est la force motrice de la machine, qui „ semblable à celle qui retient les corps céles- tes dans leurs orbes et les entraîne , agit en raison inverse de la distance.

L'artiste veut-il savoir s'il ne reste rien d'équivoque et d'indécis sur sa toile ? Qu'il appelle deux hommes instruits qni lui ex- pliquent séparément et en détail toute sa composition. Je ne connoisp resqu'aucune composition moderne qui résistât à cet essai. De cinq à six figures , à peine en resteroit- il deux ou trois sur lesquelles il ne fallut pas passer la brosse. Ce n'est pas assez qu@ tu aies voulu que celui-ci fit telle chose , celui-là telle autre , il faut encore que ton idée ait été juste et conséquente, et que tu l'aies rendue si nettement que je ne m'y Kiéprenne pas , ni moi , ni les autres , ni




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ceux qui sont a présent, nî ceux qui vien- dront après.

Il y a dans presque tous nos tableaux une Foibïesse de concept , une pauvreté d'idée dont il est impossible de recevoir une se- cousse violente, une sensation profonde. On regarde , on tourne îa tête , et l'on ne se rappelle rien de ce qu'on a vu. Nul fantôme qui vous obsède et qui vous suive. J'ose pro- poser au plus intrépide de nos artistes de nous effrayer autant par son pinceau que. nous le sommes par le simple récit du ga- zettier, de cette foule d'Anglais expirans , étouffes dans un cachot trop étroit, par les ordres d'un Nabad. Et à quoi sert donc que tu broies tes couleurs, que tu prennes ton pinceau , que tu épuises toutes les ressour- ces de ton art, si tu m'affectes moins qu'une gazette ? C'est que ces hommes sont sans imagination , sans verve : c'est qu'ils ne peuvent atteindre à aucune idée forte et grande.

Plus une composition est vaste , plus elle demande d'études d'après nature. Or quel est celui d'entr'eux qui aura îa patience de la finir • qui est-ce qui y mettra le prix

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quand elle sera achevée? Parcourez les ou- vrages des grands maîtres , et vous y remar- querez en cent endroits Pindigence de l'ar- tiste à côté de son talent; parmi quelques vérités de nature , une infinité de choses •exécutées de routine. Celles-ci blessent d'au- tant plus qu'elles sont à côté des autres ; c'est le mensonge rendu plus choquant par la présence de la vérité. Ah! si un sacrifice, une bataille, un triomphe, une scène pu- blique pouvoit être rendue avec la même vérité dans tous ses détails qu'une scène do- mestique de Greuze ou de Chardin!

C'est sous ce point de vue sur-tout, que Je travail du peintre d'histoire est infiniment plus difficile que celui du peintre de genre. Jl y a une infinité de tableaux de génie qui rléfîent notre critique ; quel est le tableau de bataille qui pût supporter le regard du roi dePrussc?Le peintre de genre a sa scène .sans cesse présente sous ses yeux ; le pein- tre d'histoire, ou n'a" jamais vu , ou n'a vu qu'un instant la sienne. Et puis l'un est pur jet simple imitateur , copiste d'une nature commune ; l'autre est , pour ainsi dire , îe créateur d'une nature idéale et poétique. Il fcôarche sur une ligne difficile à garder. D'un




(85) côté de cette ligne , il tombe dans îe mes- quin ; de l'autre , il tombe dans l'outré. On peut dire de lun , multa ex industriel ? pauca ex animo ; de l'autre, au contraire, pauca ex industriel > plurima ex animo.

L'immensité du travail rend le peintre d'histoire négligent clans les détails. Où esS celui de nos peintres qui se soucie de faire des pieds et des mains? Il vise, dit- il, à l'effet général, et ces misères n'y font rien. Ce n'étoit pas l'avis de Paul Véronèse , mais c'est le sien. Presque toutes les gran- des compositions sont croquées. Cependant le pied et la main du soldat qui joue aux cartes dans son corps-de-garde sont les mô- mes dont il marche au combat , dont il frappe dans la mêlée.

Que voulez-vous que je vous dise du eos* tume? Il seroifc choquant, de le braver à un certain point; il y auroit plus souvent de la pédanterie et du mauvais goût à s'y assu- jettir à la rigueur. Des figures nues dans un siècle , chez un peuple , au milieu d'une scène , où c'est l'usage de se vêtir , ne nous offensent point. C'est que la chair est plus belle que la plus belle draperie ; c'est que le corps de l'homme ^ sa poitrine, ses bras,

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ses épaules; c'est que les pieds, les mains, la gorge d'une femme sont plus beaux que foute la richesse des étoffes dont on les cou- vriroit; c'est que l'exécution en est encore plus savante et plus difficile; c'est que major e longifkjuù re erentia , et qu'en faisant nud on éloigne la scène, on rappelle un âge plus innocent et plus simple , des moeurs plus sauvages, plus analogues aux arts d'imi- tation , c'est qu'on est mécontent du temps présent, et que ce retour vei's les temps an- tiques ne nous déplaît pas ; c'est que si les nations sauvages se civilisent imperceptible- ment, il n'en est pas tout-a-fait de ipoémë des individus; qu'on voit bien des hommes se dépouiller et se faire sauvages , mais ra- rement des sauvages prendre des habits et se civiliser; c'est que les figures à demi-nues dans une composition, sont comme les foret;; et la campagne transportées autour de nos maisons.

Grœca res est riihil lelare. C'éfoit l'u- sage des Grecs nos maîtres dans tous les beaux arts. Mais si nous avons permis â l'ar- tiste de dépouiller ses ligures , n'ayons pas la barbarie de l'asservir à un costume ridi- cule et gothique. Les veux du goût ne sont


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pas ceui du pensionnaire de l'académie dfe& inscriptions. Bouchardon a vêtu Louis XV à la romaine , et il a bien fait. Toutefois ne faisons pas un* précepte d'une licence. Li- cencia sumpia pudenter. Gomme ces gens- ci sont ignorons , et qu'ils ne savent point garder de mesure , si vous leur jettez la bride sur le col , je ne désespère pas qu'ils n'en viennent à mettre un plumet sur îa te! c d'un soldat Romain.

Je ne connois guère de loix sur la ma- nière de draper les figures ; elle est tonte de poésie pour l'invention , toute de rigueur pour l'exécution. Point de petits plis chif- fonnés les uns sur les autres. Celui qui aura jette un morceau d'étoffe sur le bras tendu d'un homme , et qui faisant seulement tour- ner ce bras sur lui - même , aura vu des muscles qui saiïloient, s'affairer, des mus- cles affaissés devenir saiïïans, et l'étoffe des- siner ces mouvemens, prendra son manne- quin et le jettera dans le feu.

Je ne puis souffrir qu'on me montre I'é- corché sous la peau; mais on ne peut trop me montrer le nud sous la draperie.

On dit beaucoup de bien et beaucoup de> mal de la manière de draper des anciens*

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Mon avis qui est en ceci sans conséquence, est qu'elle étend la lumière des parties lar- ges par 1 opposition des ombres et des lu- mières des petites parties longues et étroi- tes. Une autre manière d@ draper, sur-tout en sculpture, oppose des lumières larges à des lumières larges _, et détruit l'effet des unes par les autres.

Il me semble qu'il y a autant de genres de peintures que de genres de poésie; mais c'est une division superflue. La peinture en portrait et Part du buste doivent être hono- rés chez un peuple républicain, où il con- vient d'attacher sans cesse les regards des citoyens sur les défenseurs de leurs droits et de leur liberté. Dans un état monarchi- que c'est autre chose; il n'y a que Dieu efc le roi.

Cependant, s'il est vrai qu'un art ne se soutienne que par le premier principe qui lui donna naissance , la médecine par l'em- pyrisrne , la peinture par le portrait , la sculp- ture par le buste, le mépris du portrait et du buste annonce la décadence des deux arts. Point de grands peintres qui n'aient sçu faire le portrait : témoins Raphaël , Ru- ■fcensj le Sueur, Vandeick. Point de grande


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sculpteurs qui n'aient sçu faire le buste. Toué élève commence comme Part a commencé. Pierre disoit un jour : Savez-vous pourquoi nous autres peintres d'histoire , nous ne fai- sons pas le portrait? c'est que cela est trop difficile.

Les peintres de genre et les peintres d'his- toire n'avouent pas nettement le mépris qu'ils se portent réciproquement; mais on le devine. Ceux-ci regardent les premiers comme des têtes étroites > sans idées , sans poésie , sans grandeur , sans élévation , sans génie , qui vont se traînant servilement d'a- près la nature qu'ils n'osent perdre un mo- ment de vue. Pauvres copistes , qu'ils cora- pareroient volontiers à notre artisan des Gobelins , qui va choisissant ses brins de laine les uns après les autres , pour en for- mer la vraie nuance du tableau de l'hom- me sublime qu'il a derrière le dos. A les entendre, ce sont gens à petits sujets mes- quins , à petites scènes domestiques pri- ses du coin des rues , à qui Ton ne peut rien accorder au-delà du mécanique du mé- tier , et qui ne sont rien quand ils n'ont pas porté ce mérite au dernier degré. Le pein- tre de genre de son côté regarde la peinture




( 9 o) historique comme un genre romanesque , où il n'y a ni vraisemblance ni vérité , où tonE est outré , qui n'a rien de commun avec la nature ; où la fausseté se décèle , et dans les caractères exagérés qui n'ont existé nulle part , et dans les incidens qui sont tous d'imagination , et dans le sujet entier que l'artiste n'a jamais vu hors de sa tête creuse, et dans les détails qu'il a pris on ne sait où , et dans ce style qu'on appelle grand et su- blime , et qui n'a point de modèle en nature, et dans les actions et les mouvemens des figures, si loin des actions et des mouvemens réels. Vous voyez bien , mon ami, que c'est la querelle de la prose et de la poésie , de l'histoire et du poème épique , delà tragédie héroïque et delà tragédie bourgeoise, de la tragédie bourgeoise et de la comédie gaie.

Il me semble que la division de la pein- ture, en peinture de genre et peinture d'his- toire, est sensée; mais je voudrais qu'on eût un peu plus consulté la nature des choses dans cette division. On appelle du nom de peintres de genre indistinctement, et ceux qui ne s'occupent que des fleurs, des fruits , des animaux , des bois , des forets , des mon- tagnes , et ceux qui empruntent leurs scènes


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de la vie commune et domestique ; Tcsnière, Wowermans , Greuze , Chardin , Loutber- bourg , Vernet même sont des peintres de genre. Cependant je proteste que îe père qui fait la lecture à sa famiile , le fiîs in- grat et les fiançailles de Greuze ; que les marines de Vernet, qui m'offrent toutes sortes dlncidens et de scènes , sont autant pour moi des tableaux d'histoire , que les sept Sacremens du Poussin , la famille de Darius de le Brun, ou la Suzanne de Vanïoo.

Voici ce que c'est. La nature a diversifié les êtres en froids, immobiles, non-vivans, non- s en tans , non - pensans , et en êtres qui vivent , sentent et pensent. La ligne étoit tracée de toute éternité : il filloit appeller peintres de genre , les imitateurs de la nature brute et morte ; peintres d'his- toire , les imitateurs de la nature sensible et vivante; et la querelle étoit finie.

Mais , en laissant aux mots les acceptions reçues , je vois que la peinture de genre a presque toutes les difficultés de la pein- ture historique ; qu'elle exige autant d'es- prit , d'imagination , de poésie même, égale science du dessin , de la perspective . d®


( 9 Z ) Ja couleur, des ombres, de la lumière , des caractères , des passions , des expressions, des draperies , de la composition , une imi- tation plus stricte de la nature, des détails plus soignés; et (pie, nous montrant des choses plus connues et plus familières , elle a plus de juges et de meilleurs juges.

Homère est-il moins grand poète , lorsqu'il range des grenouillas en bataille sur les bords d'une mare, que lorsqu'il ensanglante les fiots du Simoïs et du Xanthe , et qu'il engorge le lit des deux fleuves de cadavres humains ? Ici seulement les objets sont plus grands , les scènes plus terribles. Qui est-ce qui ne se reconnoît pas dans Molière ? Et si Ton ressuscitait les héros de nos tragé- dies , ils auroient bien de la peine à se reconnoître sur notre scène ; et placés de- vant nos tableaux historiques, Brutus, Catilina , César , Auguste , Caton, deman- deroient infailliblement qui sont ces gens-là. Qu'est-ce que cela signifie, si non que la peinture d histoire demande plus d'éléva- tion . d imagination Dèut-être > une autr# poésie plus étrange ; la peinture de genre, plus de vérité ; et que cette dernière pein-


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fure , même réduite au vase et à la cor- beille de fleurs, ne se pratiquerait pas sans toute la ressource de fart cf. quehprétm- celle de génie, si ceux dont elle décore les appartemens avoieut autant de goût que d'argent ?

Pourquoi me placer sur ce buffet nos maussades ustensiles de ménage ? Est-ce q;*€ ces fleurs seront plus brillantes dans un pot de la manufacture de Nevers que dans un vase de meilleure forme ? Et pour- quoi ne verrois-je pas , autour de ce vase , une danse d^enfans , les joies du temps de la vendange , une bacchanale? Pourquoi, si ce vase a des anses, ne les pas former de deux serpens entrelacés ? Pourquoi la queue de ces serpens n'iroit-elle pas faire quelques circonvolutions à la partie infé- rieure? Et pourquoi leurs rétes penchées sur l'orifice ne sembleraient-elles pas y cher- cher feau pour se désaltérer ? Mais il fau- drait savoir animer les choses mortes ; et -Je nombre de ceux qui savent conserver la vie aux choses qui font reçue , est facile à compter.

Un mot encore, avant que de finir , sur


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(94) les peintres de portrait et sur les sculp- teurs

Un portrait peut avoir l'air triste , som- bre , mélancolique , serein , parce que ces états sont permanens ; mais un portrait qui rit est sans noblesse , sans caractère f souvent même sans vérité, et par consé- quent une sottise. Le ris est passager. On rit par occasion ; mais on n'est pas rieur *ar état.

Je ne saurois m'empêeher de croire qu'en sculpture une figure qui fait bien ce qu'elle fait, ne fasse bien ce quelle fait, et par conséquent ne soit belle de tous côtés. Xa vouloir également belle de tous côtés , c'est une sottise. Chercher entre ses mem- bres des oppositions purement techniques, y sacrifier la vérité rigoureuse de son action , voilà l'origine du style antithétique et petit. Toute scène a uh aspect , un point de vue plus intéressant qu'aucun autre ; c'est de-Ià qu'il faut la voir. Sacrifiez à cet aspect , à ce point de vue, tous les aspects, ou points de vue subordonnés ; c'est le mieux.

Que] grounnc plus simple, plus beau mie celui du Laocoon et de ses enfans? Ouel


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grouppe plus maussade , si on le regarde par îa gauche , de l'endroit où la tête du pèro se voit à peine , et où l'un des enfans est projette sur l'autre ? Cependant le Laocoon est jusqu'à présent le plus beau, morceau de .sculpture connu.


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CHAPITRE VI.

Mon mot sur V Architecture.


Il ne s'agit point ici ,mon ami , d'examiner le caractère des différens ordres d'architecture; encore moins de balancer les avantages de l'ar- chitecture grecque et romaine avec les préro- gatives de l'architecture gothique ; de vous montrer celle-ci , étendant l'espace au-dedans par la hauteur de ses voûtes et la légèreté de ses colonnes , détruisant au- dehors l'im- posant de la masse par la multitude et le mauvais goût des ornemens ; de faire valoir l'analogie de l'obscurité des vitraux colorés , avec la nature incompréhensible de l'être adoré et les idées sombres de l'adorateur ; mais de vous convaincre que, sans archi- tecture , il n'y a ni peinture ni sculpture , et que c'est à l'art qui n'a point de modèle subsistant sousîe ciel, que les deux arts imi- tateurs de la nature doivent leur origine et leur progrès.

Transportez-


■(97:

Transportez-Vous* dans la Grèce , au temps t)ù une énorme poutre de bois , soutenue sur deux troncs dVirbres équarris, formoit la magnifique et superbe entrée de la tente d'Agamemnon ; ou , sans remonter si loin, dans les âges , établissez- vous entre les sept collines, lorsqu'elles n'étoient couvertes que de chaumières , et ces chaumières habitées par les brigands, aïeux des fastueux maîtres du monde*

Croyez-vous que dans toutes ces chau- mières il y eût un seul morceau de peinture , bonne ou mauvaise ? Certainement vous ne, le crovez pas.

Et les dieux, mieux révérés peut-être quo. quand ils sortirent de dessous le ciseau des phis grands maîtres , comment les y Voyez-vous ? Fort inférieurs , beaucoup plus mal taillés , sans doute , que ces bûches dû bois informes , auxquelles le charpentier a fait à~peu-près un nez , des yeux , une bou- che , des pieds et des mains, et devant les- quelles l'habitant de nos hameaux fait sa prière.

£h bien ! mon ami , comptez que les tem- ples , les chaumières et les dieux resteront dans cet état misérable jusqu'à ce qu'ij

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arrive quelque grande calamité publique * une guerre, une famine , une peste, un vœu public , en conséquence duquel vous voyiez un arc-de-triomphe élevé au vainqueur, une grande fabrique de pierre consacrée au dieu.

D'abord, Parc-de-triomphe et le temple ne se feront remarquer que par la masse , et je ne crois pas que la statue qu'on y pla- cera, ait d'autre avantage sur l'ancienne que d'être plus grande. Pour plus grande, elle le sera certainement; car il faudra propor- tionner l'hôte à son nouveau domicile.

De tout temps les souverains ont, été les émules des dieux. Lorsque le dieu aura une vaste demeure , le souverain exhaussera la sienne ; les grands, émules des souverains, exhausseront les leurs : les premiers ci- toyens , émules des grands , en feront au- tant ; et , dans l'intervalle de moins d'un siècle , il faudra sortir de l'enceinte des sept collines pour retrouver une chaumière.

Mais les murs des temples, du palais du maître , des hôtels des premiers hommes de l'état , des maisons des citoyens opuîens, offriront de toutes parts de grandes surfaces nues qu'il faudra couvrir,


< 99 )

Xes ehétifs dieux domestiques ne répon- dront plus à Pespace qu'onleur auraaccordé; il en faudra tailler d'autres.

On les taillera du mieux qu'on pourra ; on revêtira les murs de toiles plus ou moins mal barbouillées.

Mais le goût «'accroissant avec la richesse et le luxe , bientôt l'architecture des tem- ples, des palais , des hôtels , des maisons , de- viendra meilleure, et la sculpture et la pein- ture suivront ses progrès.

J'en appelle h présent de ces idées à l'expérience.

Citez-moi un peuple qui ait des statues et des tableaux, des peintres et de6 sculpteurs , sans palais ni temples, ou avec des temples d'où la nature du culte ait banni la toile co- loriée et la pierre sculptée.

Mais, si c'est l'architecture qui a donné naissance à la peinture et à la sculpture , c'est en revanche à ces deux arts que l'ar- chitecture doit sa grande perfection; et je vous conseille de vous méfier du talent d'un architecte qui n'est pas un grand dessinateur. Où cet homme se seroit-il formé l'œil? Où auroit-il pris le sentiment exquis des pro- portions ? Où auroit-il puisé les idées du

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( ÏQQ )

grand , du simple , du noble , du lourd , du léger , du svelte , du grave , de l'élégant , du sérieux ? Michel Ange était grand dessi- na! eur , lorsqu'il conçut le plan de la fa- çade et du dôme de Saint-Pierre de Rome , et notre Perrault dessinoit supé- rieurement lorsqu'il imagina la colonnade du Louvre.

Je terminerai ici mon chapitre sur l'archi- tecture. Tout l'art est compris sous ces trois mots : solidité ou sécurité, convenance et symmétrie.

D'où l'on doit conclure que ce système; de mesures d'ordres vitruvitnnes et rigou- reuses, semble n'avoir été inventé que pour conduire à la monotonie et étouffer le génie.

Cependant je ne finirai point ce paragra- phe , sans vous proposer un petit problême à résoudre.

On dit de Saint-Pierre de Rome,' que le* proportions y sont si parfaitement gardées , que l'édifice perd au premier coup-d'œil tout l'effet de sa grandeur et de son étendue ; ensorte qu'on en peut dire : magnus esse , ventiri parvus.

La-dessus, voici comment on raisonne»


I ioi ) Â quoi donc ont servi toutes ces admirables proportions? A rendre petite et commune une grande chose? Il semble qu'il eut mieux valu s'en écarter , et qu'il y auroit eu plus d'habileté à produire l'effet contraire , et à donner de la grandeur à une chose ordinaire et commune.

On répond qu'à la vérité l'édifice auroit paru plus grand au premier coup-d'œil , si l'on eût sacrifié avec art les proportions ; mais on demande lequel étoit préférable 9 ; ou de produire une admiration grande et subite , ou d'en créer une qui commençât foible , s'accrût peu-à-peu , et devînt enfin grande et permanente par un examen réfléchi et détaillé ?

On accorde que tout étant égal d'ailleurs, un homme mince et élancé paroîtra plus grand qu'un homme bien proportionné; mais on demande encore quel est, de ces deux hommes , celui qu'on admirera davantage ;. et si le premier ne consentiroit pas à être réduit aux proportions les pins rigoureuse» de l'antique , au hasard de perdre quelque chose de sa grandeur apparente?

On ajoute que l'édifice étroit , que l'art % agrandi 3 finit par être conçu tel qu'il est;

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( 101 )

au lieu que le grand édifice , que Part et-se* proportions ont l'éduit à une apparence ordi- naire et commune , finit par être conçu grand : le prestige défavorable des propor- tions s'évanouissant par la comparaison né- cessaire du spectateur aveo quelques-une* des parties de l'édifice.

On réplique qu'il n'est pas étonnant que l'homme consente à perdre de sa grandeur apparente , en acceptant des proportions ri- goureuses , parce qu'il n'ignore pas que c'est de cette exactitude rigoureuse dans la pro- portion de ses membres , qu'il obtiendra l'avantage de satisfaire le plus parfaitement qu'il est possible , aux différentes fonctions de la vie; que c'est d'elle que dépendront la force , la dignité , la grâce , en un mot , la beauté dont l'utilité est toujours la base ; mais qu'il n'en est pas ainsi d'un édifice qui n'a qu'un seul objet , qu'un seul but.

On nie que la comparaison du spectateur avec une des parties de l'édifice , produise l'effet qu'on en attend , et répare l'illusion défavorable du premier eoup-d'œiï. En s'ap- prochant de cette statue , qui devient tout- à-coup colossale , sans doute on est étonné : on conçoit l'édifice beaucoup plus granc$


I *°3 )

qu'on ne l'avoit d'abord apprécié ; mais I* dos tourné à la statue , la puissance générale de toutes les autres parties de l'édifice reprend son empire, et restitue l'édifice , grand en lui- même , à une apparence ordinaire et com- mune : en sorte que, d'un côté, chaque détail paroît grand, tandis que le tout reste petit et commun; au lieu que dans le système contraire d'irrégularité , chaque détail paroît petit, tandis que le tout reste extraordinaire, imposant etgrand.

Le talent d'agrandir les objets par la magie de Fart , celui d'en dérober l'énormité par l'intelligence des proportions, sont assuré- ment deux grands talens ; mais quel est le plus grand des deux ? Quel est celui que l'architecte doit préférer? Comment falloit-îl faire Saint-Pierre de Rome ? Valoit-iï mieux réduire cet édifice à un effet ordinaire et commun par l'observation rigoureuse des proportions, que de lui donner un aspect étonnant par une ordonnance moins sévère et moins régulière?

Et que Ton ne se presse pas de choisir ; car enfin , Saint-Pierre de Rome , grâces à «es proportions si vantées , ou n'obtient ja- mais, ou n'acquiert qu'à la longue ce qu'oa

G 4


( 104) lui auroit accordé constamment et subife- tnent , dans un autre système. Qu'est-ce qu'un accord qui empêche l'effet général ? Qu'est-ce qu'un défaut qui fait valoir le tout?


  • Interrompons le philosophe un seul mo-

ment; et sans nous arroger le droit de pro- noncer sur le fond de cette question délicate , observons que Saint-Pierre de Rome n'a pas été achevé comme il a été d'abord conçu dans le premier plan. L'incohérence ou la discordance qui en est résultée entre la nef et le chœur de ce superbe édifice , ne se- roit-elle pas plutôt que l'observation rigou- reuse des proportions , la véritable cause du peu d'effet qu'il fait au premier coup-d'œil? Si le premier plan eût été exécuté en son entier , peut-être l'effet en auroit-il été d'un imposant sans égal, malgré l'exactitude la plus scrupuleuse des proportions. C'est ce que nous déciderons, mon cher philosophe, sur les lieux , pendant notre voyage d'Italie» En attendant, reprenons le fil de vos obser- vations. ( Note du correspondant de Diderot?)


< ■"* )


Voilà la querelle de l'architecture gothique et de l'architecture grecque ou romaine , proposée dans toute sa force.

Mais la peinture n'offre -t- elle pas la même question à résoudre ? Qui est le grand pein- tre , ou de Raphaël que vous allez chercher en Italie , et devant lequel vous passeriez sans le reconnoître , si l'on ne vous tiroifc pas par la manche , et qu'on ne vous dit pas, le voilà ; ou de Rembrand , du Titien, deRubens, de Vandeick et de tel autre grand coloriste , qui Vous appelle de loin , et vous attache par une si forte, si frappante imita- tion de la nature , que vous ne pouvez plus en arracher les yeux?

Si nous rencontrions dans la rue une seule des figures de femmes de Raphaël , elle nous arrêterait tout-à-coup ; nous tomberions dans l'admiration la plus profonde; nous nous attacherions à ses pas , et nous la sui- vrions jusqu'à ce qu'elle nous fut dérobée. Et il y a sur la toile du peintre, deux, trois, quatre figures semblables ; elles y sont en- vironnées d'une foule d'autres figures d'hom- mes d'un aussi beau caractère : toutes con-


MÏÏT v


( ïo6 )

eourent de la manière la plus grande , 1& plus simple , la plus vraie , à une action extraordinaire , intéressante , et rien ne m'appelle , rien ne me parle , rien ne m'ar- rête ! Il faut qu'on m'avertisse de regarder, qu'on me donne un petit coup sur l'épaule , tandis que , savans et ignorans , grands el petits , se précipitent d'eux-mêmes vers les bamboches de Tesnière.

J'oserois dire à Raphaël : Oportuit hœc Jhcere et alla non omittere. J'oserois dire qu'il n'y eut peut-être pas un plus grand poëte que Raphaël : pour un plus grand peintre , je le demande ; mais qu'on com- mence d'abord par bien définir la peinture*


  • Je nie la mineure. Je nie que Denis

Diderot et moi nous passions devant un tableau de Raphaël sans y prendre garde. Je nie qu'on m'ait jamais frappé sur l'épaule , pour m'arrêter devant la Sainte-Famille de Versailles. Je soutiens que je n'ai jamais pu m'en arracher , et que j'ai été obligé de m'acheter îa plus belle épreuve que j'aie pu déterrer de l'estampa qu'Edelinck en a faîte } pour l'avoir sans cesse devant les yeux,


( ï0 7 )

Je voudrois , sans doute , que Raphaël fut aussi grand coloriste qu'il est poète su- blime ; mais , depuis quand la poésie n'appelle- t-eîle plus, n'arrête-elle plus Denis Diderot? Quelle que soit la définition de la peinture , il faudra toujours y Faire entrer la poésie comme chose essentielle.

Nous en demandons jusques dans une fleur , ou dans une pêche de Vanhuysem ; car , si elle n'a pas l'aspect poétique, pour- quoi la peindroit-on ? Un peintre de fleurs ou de fruits peut être froid ou chaud comme un peintre d'histoire. [Note du corresp.)


Autre question. Si l'on a appauvri l'ar- chitecture , en l'assujettissant à des mesures, h des modules , elle qui ne doit reconnoître de loi que celle de la variété infinie des convenances , n'auroït-on pas aussi appauvri la peinture , la sculpture , et tous les arts , enfans du dessin , en soumettant les figures à des hauteurs de têtes , les têtes à des lon- gueurs de nez? N'auroit-on pas fait de la science des conditions , des caractères, des passions, des organisations diverses, une petite affaire de règle et de compas? Qu'on


( io8)

me montre sur toute la surface de la terrç, je ne dis pas une seule figure entière , mais lapins petite partie d'une figure , un ongle , que l'artiste puisse imiter rigoureusement. Mais , laissant de côté les difformités natu- relles , pour ne s'attacher qu'à celles qui sont nécessairement occasionnées par les fonctions habituelles , il me semble qu'il n'y a que les dieux et l'homme sauvage , dans la représentation desquels on puisse s'assujettir à la rigueur des proportions ; ensuite les héros, les prêtres, les magistrats, mais avec moins de sévérité. Dans les ordres inférieurs , il faut choisir l'individu le dIus rare , ou celui qui représente le mieux son état , et se soumettre ensuite à toutes les altérations qui le caractérisent. La figure sera sublime , non pas quand j'y remarquerai l'exactitude des proportions , mais quand j'y verrai , tout au contraire , un système de dif- formités bien liées et bien nécessaires.

En effet , si nous connaissions bien com- ment tout s'enchaîne dans Ja nature , (pie deviendraient toutes les conventions sym- métriques? Un bossu est bossu de la tete aux pieds. Le plus petit défaut particulier a son influence générale sur toute la masse*


( I0 9 ) Cette influence peut devenir imperceptible; mais elle n'en est pas moins réelle. Combien de règles et de productions qui ne doivent notre aveu qu'à notre paresse , notre inex- périence , notre ignorance et nos mauvais veux!

Et puis , pour en revenir à la peinture , d'où nous sommes partis, souvenons-nous sans cesse de la règle d'Horace :

Pictoribus atquè po'ëtis QuidUbet audendi semperjuit cequa potestas; Sed non ut placidis coeant immitia, non ut

Serpentes avibus geminentur*

C'est-àrdire , vous imaginerez , vous pein- drez, célèbre Rubens , tout ce qu'il vous plaira ; mais à condition que je ne verrai point dans l'appartement d'une accouchée , îe zodiaque , le sagittaire , etc. Savez-vous ce que c'est que cela? Des serpens accou- plés avec des oiseaux.

Si vous tentez l'apothéose du graiidHenri, exaltez votre tête; osez, jettez , tracez, entassez tant de figures allégoriques que votre génie fécond et chaud vous en four- nira ; j'y consens. Mais, si c'est le portrait de la lin gère du coin que vous avez fait j


( no ) un comptoir , des pièces de toile dépliées ? une aune , à ses côtés quelques jeunes apprenties , un serin avec sa cage , voilà tout. Mais il vous vient en tête de trans- former votre lingère en Hébé. Faites , je ne m'y oppose pas ; et je ne serai plus choqué de voir autour d'elle Jupiter avec son aigle, Pallas, Vénus, Hercule, tous les dieux d'Homère et de Virgile. Ce ne sera plus la boutique d'une petite bourgeoise ; ce sera l'assemblée des dieux ; ce sera l'Olympe ; et que m'importe , pourvu que tout soit un?


Dsnîquè fit quodvis simple* duntaxaA et unum^




(XII)




CHAPITRE VII.

Un petit corollaire de ce qui -précède.


JVlAis que signifient fous ces principes^ si le goût est une chose de caprice, et s'il n'y a aucune règle éternelle , immuable „ du beau?

Si le goût est une chose de caprice , s'il n'y a aucune règle du beau , d'où viennent donc ces émotions délicieuses qui s'élèvent si subitement, si involontairement, si tu- multueusement, au fond de nos âmes, qui les dilatent ou qui les serrent, et qui forcent de nos yeux les pleurs de la joie, de la dou- leur , de l'admiration , soit à l'aspect de quelque grand phénomène physique , soit au récit de quelque grand trait moral ? Apage , Sophista! tu ne persuaderas jamais à mon cœur qu'il a tort de frémir , à mes entrailles , qu'elles ont tort de s'émouvoir.

Le vrai , le bon et le beau se tiennent


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icte bien près. Ajoutez à Tune des deux pre- mières qualités quelque circonstance rare , éclatante, et îe vrai sera beau, et le bon sera beau. Si la solution du problême des trois corps n'est que le mouvement de trois points donnés sur un chiffon de papier , ce n'est rien; c'est une vérité purement spéculative. Mais si l'un de ces trois corps est» l'astre qui nous éclaire pendant le jour; l'autre, l'as- tre qui nous luit pendant la nuit ; et le troi- sième , le globe que nous habitons : tout-à- coup ,1a vérité devient grande et belle.

Un poète disoit d'un autre poète : il n'ira pas loin; il n'a pas le secret. Quel secret? celui de présenter des objets d'un grand in- térêt, des pères, des mères, des époux, des femmes, des enfans.

Je vois une haute montagne couverte d'une obscure, antique et profonde forêt. J'en vois, j'en entends descendre à 'grand bruit un torrent dont les eaux vont se briser contre les pointes escarpées d'un rocher. Le soleil penche à son couchant; il transforme en au«s tant de diamans les gouttes d'eau qui pen- dent attachées aux extrémités inégales des pierres. Cependant , les eaux , après avoir franchi les obstacles qui les retardoient ,

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Vont se rassembler dans un vaste et large canal qui les conduit à une certaine distance vers une machine. C'est là que, sous des masses énormes , se broie et se prépare la subsis- tance la plus générale de l'homme. J'entre- vois la machine; j'entrevois ses roues que l'écume des eaux blanchit; j'entrevois au travers de quelques saules le haut de la. chaumière du propriétaire : je rentre en moi -même , et je rêve.

Sans doute la forêt qui me ramène à l'o- rigine du monde est une belle chose ; sans doute , ce rocher , image de la constance eC de la durée, est une belle chose; sans doute, ces gouttes d'eau transformées par les rayons du soleil , brisés et décomposés en autant de diamans étincelans et liquides , sont une» belle chose ; sans doute, le bruit, le fracas d'un torrent qui brise le vaste silence de la montagne et de sa solitude, et porte à mon aine une secousse violente , une terreur secrète, est une belle chose!

Mais ces saules, cette chaumière , ces ani- maux qui paissent aux enviions , tout ce spectacle d'utilité n'ajoute-t-il rien à mon plaisir ? Et quelle différence encore de la sensation de l'homme ordinaire a celle du

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( "4 ) philosophe ! C'est lui qui réfléchit et qui voit, dans l'arbre de la foret, le mât qui doit un jour opposer sa tête altière à la tempête et aux vents; dans les entrailles de la mon- tagne Je métal brut qui bouillonnera un jour au fond des fourneaux ardens , et prendra la forme, et des machines qui fécondent la terre, et de celles "qui en détruisent }e^ ha- bitans; dans le rocher , les niasses de pierre dont on élèvera des palais aux rois et des temples 1 aux dieux ; dans les eaux du tor- rent, tantôt la fertilité, tantôt lé ravage de la campagne; la foimation des rivières, des fleuves 5 Je commerce, les habitans de Puni- Ters liés, leur?, trésors portés de rivage en rivage , et delà dispersés dans toute la pro- fondeur des contihens ; et son ame mobile passera subitement de la douce et volup- tueuse émotion du plaisir au sentiment de la terreur, si son imagination vient à sou- lever les flots de l'Océan.

C'est ainsi que le plaisir s'accroîtra à pro- portion de l'imagination , de la sensibilité et des connoissances. La nature et Part qui la copie ne disent rien à l'homme stupide ou froid; peu de chose à l'homme ignorant.

Qu'est-ce donc que le goût? une facilité


( "3 ) acquise, par des expériences réitérées, à sai- sir le vrai ou. le bon, avec la circonstance qui le rend beau, et d en être promp tendent et vivement touché.

Si les expériences qui déterminent le ju- gement sont présentes à la mémoire, on aura ïe goût éclairé : si la mémoire en est passée, et qu'il nen reste que 1 impression, on aura le tact, l'instinct.

Michel-Ange donne au dôme de S. Pierre de Rome la plus belle forme possible. Le géomètre de la Hire, frappé de cette forme, en trace l'épure , et trouve que cette épure est la courbe de la plus grande résistance. Qui est-ce qui inspira cette courbe à Michel- Ange, entre une infinité d'autres qu'il pou- voit choisir ? L'expérience journalière de la vie. C'est elle qui suggère au maître char- pentier aussi sûrement qu'au sublime Euler, l'angle de Tétai avec le mur qui menace ruine ; c'est elle qui lui a appris à donner à Paîîe du moulin l'inclinaison la plus fa- vorable au mouvement de rotation ; c'est elle qui fait souvent entrer dans son calcul subtil des élémens que la géométrie de l'a- cadémie ne sauroit saisir.

De l'expérience et de l'étude ; voila les

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(n6)

préliminaires et de celui qui fait et de ce- lui qui juge. J'exige ensuite de là sensibi- lité. Mais comme on voit des hommes qui pratiquent la justice, la bienfaisance, la vertu, par le seul intérêt bien entendu, par l'esprit et le goût de Tordre, sans en éprou- ver le délice et la volupté, il peut y avoir aussi du goût- sans sensibilité , de même que de la sensibilité sans goût. La sensibilité , quand elle est extrême, ne discerne plus; tout l'émeut indistinctement. L'un vous dira froidement : cela est beau ! LVutre sera ému , transporté, ivre. Sa.Het , tundeL pede ter- ra?n } ex oculis stijlabit ainicïs rorem* Il balbutiera; il ne trouvera point d'expres- sions qui rendent l'état dé son ame.

Le plus heureux est sans contredit ce der- nier. Le meilleur juge ? C'est autre chose. Les hommes froids , sévères et tranquilles observateurs de la nature , connoissent sou- vent mieux les cordes délicates qu'il faut pincer : ils font des enthousiastes, sans l'être; c'est l'homme et l'animal.

La raison rectifie quelquefois le jugement rapide de la sensibilité; elle en appelle. De- là , tant de productions presqu'aussitôt ou- bliées qu'applaudies; tant d'autres ou inaper-


( "7 ) çnes ou dédaignées, qui reçoivent du temps, du. progrès de l'esprit et de Part, d'une at- tention plus rassise , le tribut qu'elles mé- ritoient.

Delà , l'incertitude du succès de tout ou- vrage de génie. Il est seul. On ne l'apprécie qu'en le rapportant immédiatement à la na- ture. Et qui est-ce qui sait remonter jusques là ? Un autre homme de génie.


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(IÎ8)

OBSERVATIONS SUR LE SALON ' DE PEINTURE DE 1765 ;

Par B IDE ROT,


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mon ami kt*


!Num fumum ex fulgore 3 sedex fum»


claie lucem cogilat.


Jîorat.


Oi j'ai quelques notions réfléchies de îa peinture et de la sculpture, c'est à vous, morr ami , que je les dois. J aurois suivi au salon la foule des oisifs : j'aurois accordé, comme eux, un coup d'oeil superficiel et distrait aux productions de nos artistes. D un mot , j aurois jellé dans le feu un morceau précieux , ou porté jusqu'aux nues un ouvrage




(«9)

médiocre ; approuvant, dédaignant , sans chercher les mot fs de mon engoumeut % ou de mon dédain. C'est la tâche que vous m'avez imposée , qui a fixé mes yeux sur la toile, et qui m'a fait tourner autour du marbre. J'ai donné le temps à l'impression, d'arriver et d'entrer ; j'ai ouvert mon ame aux effets ; je m'en suis laissé pénétrer. J'ai recueilli la sentence du vieillard et la pensée de l'enfant , le jugement de l'homme de lettres , le mot de l'homme du monde et les propos du peuple ; et s'il m'arrive de blesser l'artiste , c'est souvent avec l'arme qu'il a lui-même aiguisée. Je l'ai interrogé , et j'ai compris ce que c'étoit que finesse de dessin et vérité de nature. J'ai conçu la, magie de la lumière et des ombres; j'ai connu la couleur ; j'ai acquis le sentiment de la chair. Seul, j'ai médité ce que j'ai vu et entendu ; et ces termes de l'art, unité, variété, contraste, symmétrie , ordonnance, composition , caractère , expression , si fami- liers dans ma bouche , si vagues dans mon esprit , se sont circonscrits et fixés.

Oh ! que ces arts qui ont pour objet d'imiter la nature, soit avec le discours, comme l'éloquence et la poésie; soit avec les sons,

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(120 ) comme la musique ; soit avec les couleurs et le pinceau , comme la peinture; soit avec îe crayon , comme le dessin ; soit avecPébâu- choir et la terre molle , comme la sculpture ; îe burin, la pierre et les métaux , comme îa gravure ; le touret , comme la gravure en pierres fines; les poinçons, le mattoif et lecboppe , comme la ciselure; oh, que ces arts sont longs , pénibles et difficiles!

Rappelez-vous , mon ami, ce que Char- din nous disoit au Salon , au milieu de nos arrêts de morts., ce Messieurs, Messsieurs, de la douceur ! Entre tous les tableaux qui sont ici, cherchez le plus mauvais, et sachez que deux mille malheureux, désespérant de faire jamais aussi mal , ont brisé le pin- ceau entre leurs dents. Ce Parocel , que vous appeliez un barbouilleur, et qui Test en effet , si vous le comparez à Vernet , ce Parocel est pourtant un homme rare , relativement à la multitude de ceux qui ont abandonné la carrière dans laquelle ils sont entrés avec lui. Lemoine disoit qu'il falioit trente ans de métier pour savoir conserver son esquisse (ï) , efc Lemoine


(i) Conserver son esquisse , veut dire transformer


( "I )

savoit ce qu'il disoit. Si vous voulez m'é- coufer, vous apprendrez peut-être à être indulgens.

Chardin sembloit douter qu'il y eut une éducation plus longue et plus pénible que celle du peintre , sans excepter celle du médecin , du jurisconsulte , ou du docteur desorbonne. «On nous met, disoit-il , àTâge de sept à huit ans, le po te- crayon à la main. Nous commençons à dessiner , d'après l'exemple , des jeux, des bouches, des nez, des oreilles, ensuite des pieds et des mains. Nous avons eu long- temps le dos courbé sur le porte-feuille , lorsqu'on nous place devant l'Hercule ouïe Torse, et vous n'avez pas été témoin des larmes que ce Satyre, ce Gladiateur, cette Vénus-Médicis , cet Antinous ont fait couler. Soyez sûrs que ces chef-d'œuvres de l'antiquité n'exciteroienf, plus la jalousie des maîtres , s'ils avoient été livrés au dépit des élèves. Après avoir séché

sa première ébauche en un tableau achevé. On peut savoir faire une belle esquisse , sans être en état cTea faire le tableau. Ceci soil dit sans i lerrompre M. Chardin et son rapporteur. Note ne M. G* *** , comme toutes celles qui suivent.


( 122 )

des journées , et passé des nuits à la lampe devant la nature immobile et inanimée , on nous présente enfin la nature vivante; et, tout-à-coup., le travail de toutes les années précédentes semble se réduire à rien.On-ne fut pas plus emprunté la première fois qu'on prit le crayon. Il faut apprendre ' à l'œii à regarder la nature; et combien qui, ne l'ont jamais vue et qui ne la ver- ront jamais! C'est le supplice de toute notre vie. On nous a tenus cinq à six ans devant le modèle , lorsqu'on nous livre à notre génie, si nous en avons. Le talent ne se décide pas en un moment ; ce n'est pas au premier essai qu'on a la franchise de s'avouer son incapacité. Combien de tentatives, tantôt heureuses, tantôt malheureuses ! Cependant des années précieuses se sont écoulées avant que le jour du dégoût , de la lassitude et de l'ennui soit venu. L'élève a atteint l'âçe 'de 19 a 20 an;, lorsque la palette lui tombant des mains , il reste sans état , sans ressource et souvent sans mœurs; car, avoir sans cesse sous les yeux la nature toute nue, être jeune et sage, cela ne se peut. Que faire alors? Que devenir? Il faut, ou mourir de faim , ou se jeter dans quelques-unes de ces cou-


( ^3 ) ditions subalternes dont la porte est ouverte à la misère. On prend ce dernier parti ; et, à 1 exception d'une vingtaine qui viennent ici, tous les deux ans, s'exposer aux bêtes , les autres , ignorés et moins malheureux peut-être , ont le plastron sur la poitrine dans une salle d'armes, ou le mousquet sur l'épaule dans un régiment, ou l'habit de théâtre sur les tréteaux. Ce que je vous dis-îà , c'est l'histoire de Bellecojir , de Brisait, de Le- kain , mauvais peintres que le désespoir a rendus comédiens ?j.


Vous nous racontâtes , s'il vous en sou- vient , qu'un de ces échappés de l'académie s'étant fait tambour dans un régiment , son pèrerépondoitàcenxqui lui en demandoient des nouvelles , qu'il avoit quitté la peinture pour la musique ; mais Chardin souriant , et puis reprenant le ton sérieux , repartit : a Tons les pères de ces enfans incapables et déroutés ne prennent pas la chose aussi gaîment,.... Enfin , ce que vous voyez ici , est le fruit des travaux du petit nombre de ceux qui ont lutté avec plus ou moins de sucées. Celui qui n'a pas senti la difficulté de l'art , ne fait rien qui vaille * celui qui, comme ïuon fils, par


nr^


(124 )

exemple, l'a sentie trop tôt , ne fait rien dn tout ; et croyez que la plupart des hautes conditions de la société seroient vidés, si Ton n'y étoit admis qu'après un examen aussi sévère que celui que nous subissons».

Mais, lui dis-je , Monsieur Chardin, il ne faut pas s'en prendre à nous , si _, medio- cribus esse poëtis _, non di } non hommes , non concessere columnœ ; et cet homme qui irrite les dieux , les hommes et les co- lonnes contre les imitateurs médiocres de la nature , n'ignoroit pas la difficulté du métier.

ci Eh bien ! répondit Chardin , il vaut mieux croire qu'il avertit le jeune élève du péril qu'il court, que de le rendre l'apologiste des dieux , des hommes et des colonnes. C'est comme s'il lui disoit : Mon ami , prends-garde , tu ne connois pas ton juge ; il ne sait rien , et n'en est pas moins cruel...» Adieu , Messieurs , de la douceur , de la douceur ! j>


Je crains bien que notre ami Chardin n'ait demandé l'aumône à des statues. Le


('25) goût est sourd à la prière. Ce que Malherbe a dit de la mort , je le dirois presque de la critique :

Le pauvre, en sa cabane où le chaume le couvre,

Est sujet à ses lois • ~Et la garde qui veille aux barrières du Louvre ,

N'en défend pas nos rois.

Je vous décrirai les tableaux, et ma des- cription sera telle , qu'avec un peu d'ima- gination et de goût on les réalisera aisément dans sa tête, et qu'on y posera les objets à-peu-près comme nous les avons vus sur la toile ; et afin qu'on juge du fond qu'on peut faire sur ma censure , ou sur mon éloge , j'ai fait précéder mon travail par quelques réflexions sur la peinture , la sculpture , la gravure et l'architecture. Vous me lirez .comme un auteur ancien , à qui Ton passe une page commune en faveur d'une bonne ligne.

Il me semble que je vous entends d'ici vous écrier douloureusement : Tout est perdu î Mon ami , arrange , ordonne, nivelé ; on n'em- prunte les béquilles de l'abbé Morelîet que «juand on manque de génie.


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( 116 )

Il est vrai que ma tête esUasse. Le fardeau que j'ai porté pendant vingt-ans (i) m'a si bien courbé , que je désespère de me redres- ser. Quoi qu'il en soit, rappelez-vous mon épigraphe : nonfumum ex fulgore 3 sedex Jumo dare lucem. Laissez-moi fumer un moment, et puis nous verrons,.

Avant que d'entrer en chantier, il faut , mon ami , que je vous prévienne de ne point regarder simplement comme mauvais les tableaux sur lesquels je glisserai. Tenez pour détestables les productions des Boizots , JSonnotte , Francisque _, Antoine Lebel , Arnaud 3 Paroccl } A !a;n 3 Descamps 3 Deshavs le jeune , et d'autres.

N'exceptez àAman i qu'un morceau mé- diocre , Argus et Mercure > qu'il a peint à. Rome ; et de Deshays le jeune , qu'une ou deux têtes que son fripon de frère lui a croquées pour le pousser à 1 académie.

Quand je relève les défauts d'une compo- sition, entendez, si elle est mauvaise, qu'elle restera mauvaise , son défaut fut-il corrigé; et quand elle est bonne, qu'elle seroit par- faite , si Ton en corrigeoit le défaut.


(i) Le soin de veiller à l'édition de l'Encyclopédie.




( «7 ) Nous avons perdu cette année deux grands peintres et un habile sculpteur : Carie 'Vanloo et Deshays Faîne, et Michel-

  • dnge Slodz. La mort nous a aussi enlevé

un amateur célèbre , le comte de Cdylus. Cependant , je me trompe fort , ou l'Ecole française , la seule qui subsiste aujourdhui, est encore loin de son déclin. Rassemblez, si vous pouvez , tous les ouvrages des pein- tres et des statuaires de l'Europe , et vous n'en formerez pas notre Salon : Paris est la seule ville du monde où Ton puisse, tous les deux ans, jouir d'un spectacle pareil.


( I2 8)


CARLE VANLOO.

VjARLE Vanloo seul a laissé plus de douze morceaux -.Auguste qui fait fermer le Tem r le de Janus , les Grâces, une Suzanne , sept Esquisses de la rie de Saint-Grégoire, une Vestale, V Etude d'une tête d'Ange, un Tableau allé- gorique.

Monsieur du Houx toujours verd (i) , vous ressemblez à la feuille de votre en- seigne , qui pique de tous cotés. Il y a huit jours que l'article de Vanloo étoit trop court; aujourd hui il est trop long: il res- tera, s'il vous pîaît, comme il est.


(i) Petit compliment que je rembourse en passant. Tout honnête homme est exposé aux traits de la satyre dans sa profession. Moi ? honnête faiseur de feuilles , j'ai reçu du philosophe , pour éti ennes , une enseigne reprciCiuant un Houx, avec l'inscription au-dessus en demi-cercle : Au Houx toujours ierd ; et en-bas , l'épigraphe ondoyante : Semperjrondescit.

Auguste


( **9 )

Auguste fait fermer le Templb DE JANUS.

Tableau de neuf pieds huit pouces de haut 3 sur huit pieds quatre pouces de large. Pour la Galerie de Choisy.

A droite de celui qui regarde , le Temple de Janus est placé de manière qu'on en voit les portes. Au-delà des portes, contre la façade du temple , la statue de Janus sur un piédestal. En-deçà, un trépied avec son couvercle à terre; un prêtre vêtu de blanc, les deux mains passées dans un gros anneau de fer , ferme les portes, couvertes en-haut, en-bas et dans leur milieu , de larges bandes de tôle. A côté de ce prêtre , plus surlefond, deux autres prêtres vêtus comme le premier. En face du prêtre qui ferme , un enfant portant une urne et regardant la cérémonie. Au milieu de la scène et sur le devant , Auguste , seul, debout , eu habit militaire , en silence, une branche d'olivier à la main. A u pied d'Auguste , sur le même plan , un œfant, un genou eu terre , une corbeille


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sur son autre genou , et jeltant des fleurs. Deirière l'empereur , un jeune prêtre dont on ne voit presque point la tête. Sur la gauche , à quelques dislances , une troupe mêlée de peuple et de soldais. Du même côté , tout-à-fait à l'extrémité de la toile et sur le devant, un sénateur vu par le dos et tenant un rouleau de papier : voilà ce qu'il plaît à Vanloo d'appeler une fête publique.

Il me semble que le temple n'étant pas ici un pur accessoire , une simple décora- tion de fond , il falloit le montrer davan- tage, cl n'en pas faire une fabrique pauvre et mesquine ; ces bandes de fer qui couvrent les portes sont larges et de bon effet. Pour ce Janus , il a Pair de deux mauvaises fi- gures égyptiennes accoîlées. Et pourquoi plaquer ainsi contre un mur le Saint du jour? Le prêtre qui tire les portes , les tire à merveille; il est beau d'action , de draperie et de caractère. J'en dis autant de ses voi- sins : les têtes en sont belles, peintes d'une manière grande , simple et vraie. La touche en est mâle et forte. S il y a un autre artiste capable d en faire autant , qu'on me le nomme. Le petit porteur d'urne est lourd


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et peut-être superflu. Cet autre , qui jette des fleurs , est. charmant , bien imaginé et on ne peut mieux ajusté. Il jette ses (leurs avec grâce ; avec trop de grâce , peut-être : on diroit, comme l'Aurore , qni ]es secoue du bout de ses doigts. Pour votre Auguste , JVL Vanloo , il est misérable. Comment ne s'est-il pas trouvé dans votre atelier un élève qui ait osé vous dire qu'il étoitroide, ignoble et court ; qu'il étoît fardé comme une ac- trice, et que cette draperie rouge, dont vous l'avez chamarré , blessoit l'œil et désaccor- doit le tableau ? Cela un empereur ? avec cette longue palme qu'il tient collée contre son épaule gauche , c'est un quidam de la confrérie de Jérusalem, qui revient de la procession. Et ce prêtre , que j appereois derrière lui , que me veut-il avec son cof- fret et son action niaise et gênée ? Ce séna- teur embarrassé de sa robe et de son papier, qui me tourne le dos, figure de remplissage, que l'ampleur de son vêtement par en-bas rend mince et fluet par en-haut : et le tout, que signifie-t-il ? où est l'intérêt? où est lô sujet?

Fermer le temple de Janus , c'est annoncer une paix générale dans l'empire, une ré-

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jouissance , une fête , et j'ai beau parcourir la toile , je n'y Vois pas le moindre vestige de joie. Cela est froid ; cela est insipide : tout est d'un silence morne , d'un triste à périr ; c'est un enterrement de vestale.

Si j'avois eu ce sujet à exécuter , j'aurois montré le temple davantage. Mon Janus eut été grand et beau. J'aurois placé un tré- pied à la porte du temple ; de jeunes en- fans, couronnés de fleurs, y auroient brûlé des parfums. Là, on auroit vu un grand prêtre , vénérable d'expression, de draperie et de caractère. Derrière ce prêtre , j'en au- rois grouppé quelques antres. Les prêtres ont été de tout temps observateurs jaloux des souverains : ceux-ci auroient cherché à dé- mêler ce qu'ils avoient à craindre ou â espérer du nouveau maître ; j'aurois attaché sur lui leurs regards attentifs. Auguste , accompagné à? Agrippa et de Mécène , au- roit ordonné qu'on fermât le Temple ; il en auroit eu le geste. Les prêtres, les mains passées dans l'anneau , auroient été prêts à obéir. J'aurois assemblé une foule tumul- tueuse de peuple , que les soldats auraient' eu bien de la peine à contenir. J'aurois voulu sur-tout que ma scène fût bien éclairée


( i33 ) , rien n'ajoute à la gaîté comme îa lumière d'un beau jour. La procession de St.-Sulpice ne seroit pas sortie par un temps sombre et nébuleux , comme celui du tableau de J^anlco.

Cependant , si dans l'absence de l'artiste , le feu eût pris à cette composition , et n'eût épargné que le grouppe de prêtres , et quel- ques têtes éparses par-ci par-là , l'aspect de ces précieux restes nous auroit fait supposer un tableau superbe , et nous nous serions tous écriés : quel dommage !


Les GftACES.

Tableau de sept pieds six pouces de haut x sur six pieds deux pouces de large.

Parce que ces figures se tiennent , le peintre a cru qu'elles étoient grouppées. L'aînée des trois sœurs occupe le milieu. Elle est toute de face ; elle a le bras droit posé sur les reins de celle que vous voyez à votre gauclie , et le bras gauche entrelassé avec le bras droit de celle que vous voyez à votre droite. La scène , si c'en, est une ;

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est dans ira paysage. On voit un nuage qui descend du ciel, passe derrière les figures, et se répand à terre. Celles des Grâces qui est à votre gauche , de deux tiers pour la tête et pour le dos , a le bras gauche posa sur l'épaule de ceîJc du milieu et tient un flacon dans fa main droite : c'est la plus j^uiie. La seconde à votre droite , de deux tiers pour le dos et de profil pour la tête, a dans sa main gauche une rose. Pour l'aînée, c'est une branche de myrthe qu'on lui a donnée, et qu'elle tient dans sa main droite. Le site est jonc hé de quelques fleurs.

H est difficile d'imaginer une composition plus froide, des Grâces plus insipides, moins légères , moins agréables. Elles n'ont ni vie , ni action , ni caractère. Que font- elies-ïà? Je veux mourir , si elles eu savent rien : elles se montrent. Ce n'est pas ainsi que le poète les a vues. C'étoitau printemps ; il iaisoit un beau clair de lune ; la verdure nouvelle couvroit les montagnes; les ruis- seaux murmuroient; on entendoit, on voyoit jaillir leurs eaux argentées ; l'éclat de l'astre de la nuit onduïoit sur leur surface. Le lieu étoit solitaire et tranquille : c'étoitsur l'herbe molle delà prairie ? au voisinage d'une forêt*


C ï35 ) qu'elles chantoient et qu'elles dansoient. J® les vois , je les entends aussi. Que leurs chants sont doux ! qu'elles sont belles! que leurs chairs sont fermes ! La lumière tendre de la lune adoucit encore la blancheur de leur peau. Que leurs mouyemens sont faciles et légers ! C'est le vieux Pan qui joue de la flûte. Les deux jeunes Faunes , qui sont à ses cotés, ont dressé leurs oreilles pointues; leurs veux ardens parcourent les charmes les phis secrets des jeunes danseuses. Ce qu'ils Voient ne les empêche pas de regretter ce que la variété des mouvemens de îa danse leur dérobe. Les Nymphes des bois ont accouru ; les Nymphes des eaux ont sorti leurs têtes d'entre les roseaux. Bientôt elles se joindront aux jeux des aimables sœurs :

Juiictœque Nymphas Gratlce décentes Alterno terrant quatiwit pede.


Mais revenons h celles de Vanloo 3 qui ne valent pas les trois sœurs que je quitte. Celle du milieu est roide ; on diroit qu'elle a été arrangée par Marcel. Sa tête est trop ibrte ; elle a peine à îa soutenir. Et ces petits lambeaux de draperie qu'on a collés sur les

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Fesses de l'une et sur le haut des cuisses de l'autre , qu'est-ce qui les attache-là? qu'est- ce qui les y retient? Rien , si ce n'est le mauvais goût de l'artiste et les mauvaises mœurs du peuple. Il ne savent pas que ce n'est pas une femme nue qui est indécente. Une femme indécente , c'est une femme nue qui auroit une cornette sur sa tête , ses bas à ses jambes et ses mules aux pieds. Cela me rappelle la manière dont madame jHocquet avoit rendu la Vénus pudique la plus déshonnête créature possible. Un jour elle jugea que la déesse se cachoit mal avec sa main inférieure ; et la voilà qui fait placer un linge en plâtre entre cette main et la partie correspondante de la statue , qui eut tout de suite l'air d'une femme qui s'essuie.

Croyez- votts , mon ami , c^Apellc se fûè avisé de placer grand de draperie comme la main sur tout le corps des trois Grâces ? Hélas ! depuis qu'elles sortirent nues de la tête du vieux poète jusqu'à Apelle , et depuis Apelle jusqu'à nous , si quelque pein- tre les a vues , je vous jure qua ce n'est pas

Celles de Vanloù sont longues et gtbks ,


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(i37 )

sur-foutàleurs parties supérieures. Ce nuage qui tombe de la droite , et qui vient s'é- tendre à leurs pieds , n'a pas le sens commun. Pour des natures douces et molles comme celles-ci , la touche en est trop ferme , trop vigoureuse. Et puis, tout autour , un beau verd imagmaire qui les noircit et les enfume: nul effet; nul intérêt. Peint et dessiné de pratique. C'est une composition fort infé- rieure à celle qu'il avoit exposée au salon précédent, et qu'il a ensuite mise en pièces, et coupée par morceaux , pour recommencer ce sujet. Sans doute , puisque les Grâces sont soeurs , il faut qu'elles aient un air de fa- mille; mais faut-il qu'elles aient la môme tête ?

Avec tout cela , la plus mauvaise de ces figure*s vaut mieux que les minauderies , les afféteries et les culs rouges de Boucher. C'est du moins de la chair, et même de la belle chair , avec un caractère de sévérité qui dé- plaît moins encore que le libertinage et les mauvaises mœurs. S'il y a de la manière ici, elle est grande.


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La chaste Susaivne.

Tableau de sept pieds six pouces de haut, sur six pieds deux pouces de large.

Notez , une fois pour toutes , qu'à droite et à gauche veut toujours dire à droite et à gauche de celui qui regarde le tableau.

Ici on voil au centre de la toile, îa Susanne assise ; elle vient de sortir du bain , placée entre les deux vieillards ; elle est penchée vers celui qui est à gauche, et abandonnée aux regards de celui qui est à droite. Son beau bras, ses belles épaules , ses reins, une de ses cuisses, toute sa tête, les trois quarts de ses charmes. Sa tête est renversée , ses yeux tournés vers le ciel en appelant le se- cours; son bras gauche retient îe linge qui couvre le haut de ses cuisses ; sa main droite écartée, repoujsc le bras gauche du vieillard qui est de ce col é. La belle figure ! la posi- tion en est grande. Son trouble, sa douleur sont fortement exprimés; elle est dessinée de grand goût. Ce sont des chairs vraies , la plus belle couleur, et tout plein de vérités de nature répandues sur le col ? sur la gorge ,


( i39 ) anx genoux ; ses jambes , ses cuisses , fous ees membres ondoyans sont on ne sauroit mieux placés ; il y a de la grâce , sans nuire à îa noblesse , de la vérité , sans aucnne af- fectation de contraste. La partie de la figure, qui est dans la demi-teinte , e:>t du plus beau faire. Ce linge blanc qui est étendu sur les cuisses , reflète admirablement sur les chairs ; c'est une masse de Pair qui n'en dé- truit point l'effet: magie difficile, qui montre et l'habileté du maître , et la vigueur de son coloris.

Le vieillard qui est à gauche , est vu de profil. Il a la jambe gauche fléchie ; et de son genou droit, il semble presser le dessous de la cuisse de la Susanne ; sa main gauche tire le linge qui couvre les cuisses , et sa main droite invite Susanne à céder. Ce vieillard a un faux air de Henri IV: caractère de tête bien choisi; mais il faîïoit y joindre plus de mouvement, plus d'action , plus de désir, plus d'expression. C'est une figure froide, lourde , et n'offrant qu'un grand vêlement roide, uniforme, sans pli, sous lequel rien ne se dessine ; c'est un sac d'où sortent une tête et deux bras: il faut draper large sans doute , mais ce n'est pas ainsi.


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L'autre vieillard est de bout , et vu presque de faee. Il a écarté avec sa main gauche tous les voiles qui lui dérobôient la Susanne de son côte ; il tient, il tient encore ses voiles écartés. Sa droite et son bras , étendus devant la femme , ont le geste menaçant ; c'est aussi l'expression de sa tête. Celui-ci est encore plus froid que l'autre : couvrez le reste de la toile, et cette figure ne vous montrera plus qu'un Pharisien qui propose quelque difficulté à Jésus- Christ.

Plus de chaleur , plus de violence , plus d'emportement dans ces vieillards , auroit donné un intérêt prodigieux à cette femme innocente et belle } livrée à la merci de deux vieux scélérats. Elle-même en auroit pris plus de terreur et d'expression: car tout s'entraîne ; les passions sur la toile s'accordent, et se dé- saccordent comme les couleurs. Il y a dans l'ensemble une harmonie de sentimens , comme de tons. Les vieillards plus pressans, le peintre eût senti que la femme devoit être plus effrayée, et bientôt ses regards auroient fiit au ciel une toute autre instance.

On voit à droite une fabrique en pierre grisâtre. C'est apparemment un réservoir , un appartement de bains. Sur le devant, un canal d'où jaillit vers la droite un petit




( i4i ) jet d'eau mesquin , de mauvais goût , et qui rompt îe silence. Si les vieillards avoienteu tout l'emportement imaginable, et la Susanne toute la terreur analogue, je ne sais si lo sifflement , le bruit d'une masse d'eau s'élan- çant avec force , n'auroit pas été un accessoire très-vrai.

Avec ces défauts , cette composition do Vanloo est encore une belle chose. De Troy a peint le même sujet. Il n'y a presqu'au- enn peintre ancien dont II n'ait frappé l'ima- gination et occupé îe pinceau; et je gage (\ue le tableau de Vanloo se soutient au milieu de tout ce qu'on a fait. On prétend que la Susanne est académisée. Seroit-ee , en effet , que son action auroit quelqu'ap- pret , que les mouvemens en seroient un peu trop cadencés pour une situation vio- lente ? Ou seroit-ce , plutôt , qu'il arrive quel- quefois de poser si bien le modèle , que celle position d'étude peut être transportée sur la toile avec succès , quoiqu'on la reconnoisse ? S'il y a une action plus violente de la part de» vieillards , il peut y avoir aussi une action plus naturelle et plus vraie de la Susanne : mais , telle qu'elle est , j'en suij content; et si j'avoisle malheur d'habiter un


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palais , ce morceau pourroit bien passer de l'atelier de l'artiste dans ma galerie.

Un peintre italien a composé très-ingénieu- sement ce sujet. Il a placé les deux tiéiU lards du même côté. La Susanne porte tonte sa draperie de ce côîé, et pour se dérober aux regards des vieillards , elle se livre entièrement aux jeux du spectateur. Cette composition est très-libre , et personne n'en est blessé : c'est que l'intention évidenle sauve tout, et que le spectateur n'est jamais du sujet.

Depuis que j'ai vu cette Sasanne de Vanloo , je ne saurois plus regarder celle de notre ami, le baron d' 'Holbach ; eib est cependant du Bourdon,


Les Arts suppliais. (and subsequent chapters)

Tableau allégorique de deux pieds cinq pouces de haut 3 sur deux pieds de large; appartenant au marquis de Marigny,

Les Arts désolés s'adressent au Destin pour en obtenir la conservation de macame


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de Pompadour , qui les protégeoit en effet. Elle aimoit Carie Vanloo , elle a été la bienfaitrice de Cochin • le graveur Quai avoit son touret chez elle.

Trop heureuse , la France , si elle se fut bornée à délasser le souverain par des arau- s'emens , et à ordonner aux artistes des ta- bleaux et des statues !

On voit à la partie inférieure et à droite de ta toile , la Peinture ,îa Sculpture , PAr- chitecturc , la Musique , les Beaux-Arts , caractérisés chacun parleurs vêtemens, leurs têtes et leurs attributs , presque tous à ge- noux et les bras levés vers la partie supé- rieure et gauche où le peintre a placé le Destin et les trois Parques. Le Destin est appuyé sur le Monde ; le livre fatal est à sa gauche , et à sa droite Punie d'où il lire la chance des humains. Une des Parques tient la quenouille , une autre file ; la troisième va couper le fil de la vie chère aux Arts , mais le Destin lui arrête la main.

C'est un morceau très-précïeux que celui- ci. Il est du plus beau fini. Belles attitudes , beaux caractères , belles draperies, belles pas- sions , beau coloris i et composé on ne peut mieux.


( i44) La Peinture devoit se distinguer entre les autres Arts; aussi le fait-elle. La phis violente allariïie est sur son visage : elle s'élance; elle a la bouche ouverte; elle crie. Les Parques sont ajustées à ravir ; leur action et leurs attitudes sont tout-à-fait naturelles. Il n'y a rjen à désirer , ni pour la correc- tion du dessin, ni pour l'ordonnance , ni pour la vérité ; la touche est par-tout franche et spirituelle. Les juges difficiles disent que la couleur trop entière des figures nuit à l'har- monie de l'ensemble. La seule chose que je reprendrois, si j'osois, c'est que le grouppe du Destin et des Parques , au lieu de fuir, vient en-devant ; la loi des plans n'est pas observée. Ils accusent aussi les parties infé- rieures des Parques d'être un peu grêles. Cela se peut. Ce qui m'a semblé de ces fi- gures , c'est qu'elles étoient d'un excellent goût de dessin. Peut-être que Vernet de- manderait que les nuages sur lesquelles elles sont assises fussent plus aériens; mais, qui est-ce qui fera des ciels et des nuages au gré de Vernet , si la Nature ou Dieu ne s'en mêle ? Une lueur sombre et rougeâtre s'é- chappe de dessous les vêtemensdelâ Parque au ciseau ; ce qui fait concevoir une scène

qui




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qui se' passe au brait du tonnerre et aux cris des arts éplorés. Ou Toit au coté gauche du tableau , au-dessous des Parques , une foule de figures accablées , désolées , prosternées; c'est la gravure, avec des élèves.

Cc^a est beau , très-beau, et par-tout les tous de couleur les mieux fondus et les plus suaves. C'est le morceau qu'un artiste em- porl croit du Salon par préférence ; mais nous en aimerions mieux un autre, vous et moi , parce que le sujet est froid et qu'il n'y a rien -là qui s'adresse fortement à Pâme. Cuchi/i , prenez l'allégorie de VanJoo <> j'y consens ; mais laissez-moi la Pleureuse de Greuze. Tandis que vous resterez extasié sur la science de l'artiste et les effets de l'art, moi, je parlerai à ma petite affligée ; je la consolerai, j'essuyerai ses larmes , je baiserai ses mains ; et quand je l'aurai quittée , je méditerai quelques vers bien doux sur la perle de son oiseau.

Les Suppiians de VanJoo n'obtinrent rien du Destin. M e . de Pompadour* mourut au mo- ment où on lacroyoit horsde péril. Eh bien! qu'est- il resté de cette femme trop célèbre ? Le Traité de Versailles et ses effets; l'Amour de Bouchardori) qu'on admirera à jamais j

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quelques pierres gravées de Guai qui éton- neront les antiquaires à venir ; un bon petit tableau de Vanloo qu'on regardera quel- que fois , et une pincée de cendres.


Esquisses pour la Chapelle de Saint-Grégoire aux Invalides.

Carie n'auroit laissé que ces Esquisses, qu'elles lui feraient un rang parmi les grands peintres.

Mais , pourquoi les a-t-il appelées des Esquisses ? Elles sont coloriées : ce sont des tableaux , et de beaux tableaux qui ont encore ce mérite , que le regret de la main qui défaillit en les exécutant , se joint à l'admiration et la rend plus touchante.

Il y en a sept : Le Saint vend son bien et le distribue aux pauvres. Il obtient par ses prières la cessation de la peste. Il convertit une Je mm e hérétique. Il refuse le pontificat. Il reçoit les hommages de son clergé. Il dicte ses homélies à un secrétaire. Il est enlevé aux deux.


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( H7 ) On voit dans la première , le Saint à gauche |>lacé sur la rampe d'un péristile ; il a derrière lui un assistant. A torre , sur le devant , c'est une pauvre mère groupée avec ses deux enfans. Qu'elle est touchée , cette mère! Comme cette petite fille sollicite bien la chante du Saint! Voyez l'avidité de ce petit garçon à manger son morceau de pain, et l'intérêt que ces figures jettent sur la partie la plus avancée du sujet! Une foule d'autres mendians sont répandus autour de la balus- trade , en tournant sur le fond ; c'est une masse de demi-teinte sur un fond clair. Une lumière qui s'échappe de dessous une arcade percée , vient éclairer toute la scène et y établir la plus douce harmonie.

C'est ici qu'il faut voir comment on peint îa mendicité ; comment on la rend intéres- sante sans la montrer hideuse; jusqu'où il est permis de la vêtir tans larendreni opulente, ni guénil'euse ; quelle est l'espèce de beauté qui convient aux hommes , aux femmes et aux enfans, qui ont souffert la faim et senti longtemps et par état les besoins urgens de la vie. Il y a là une ligne étroite sur laquelle il est difficile de se tenir. Belle


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( i,3) chose , mon ami ! belle de caractères, d'ëx- préssion et de composition !

Dans la seconde, le Saint se promène , pieds nuds , dans les rues , pour fléchir îe ciel et arrêter la peste. Il est suivi et pré- cédé de son clergé; un groupe d'acolytes Vêtus de blanc fixe la lumière au centre, La procession s'avance de gauche i\ droite vers le temple; le Saint et sou assistant (er- minent la marche du clergé. Le Saint a les veux tournés vers le ciel ; il est en habit de diacre. Une douce clarté répandue autour de sa ière îe désigne , mais pins encore sa simplicité, sa noblesse et sa piété. Comme tous ses jeunes acolytes sont beaux! Comme ces torches allumées impriment la terreur! Comme un seul incident suffit au génie , pour montrer toute la désolation dune vide! 11 ne lui faut (prune jeune fille qui soulève un vieillard moribond, et qui l'exhorte à bien espérer. Le geste du Saint attache les regards sur ce groupe. Quelle défaillance dans ce moribond! Quelle confiance dans la jeune fille ! Belle chose, mon ami ! belle chose ï Un ciel orageux.quis'éclaircit, semble èjmoncer la lin prochaine du fléau.


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( H9 ) Dans la troisième , le Saint ;vêfu de blané, ferme l'oreille, et éloigne du bras le député du clergé qui vient lui proposer la thiare. Il est évident que îe Saint retiré sous cette Voûte, étoifc en prière Jorsque Je député est Venu ; car il est courbé , et sa main touche encore à la pierre dont il s'est appuyé pour se relever. One cela est simple! Comme cet homme refuse bien! Gomme il est bien pé- nétré de son insuffisance : Ce n'est pas-là le 77 o la espicGpari hvpoeriîe de nos prestolets. La progression de l'âge a été gardée, sans nuire à la ressemblance. Bei!e chose , mon ami ! Et l'effet de cette nuée claire sur le fond et de cet antre obscur sur le devant , qui est-ce qui ne le sent pas?


La quatrième nous le montre la tctQ cou- verte de la thiare, la croix pontificale à lu main , assis sur la chaire de Saint-Pierre et vêtu des habits sacerdotaux. J\ étend la main ; il bénit son clergé prosterné. La scène ne s'est pas passée autrement; j'en suis .sûr. Le bon Saint avoit ce caracière vénérable et doux : c'est ainsi que fous ces prêtres étoient prosternés. Le cardinal assistant étoit à sa gauche; il avoit à sa droite les autres

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jirélafs. ïl étoit sous un baldaquin. L'ombre de ce baldaquin le couvroit , et il se déta- choit en demi feinte sur cette architecture grisâtre. Il n'y avoit dans la position de tous Ces personnages, d'autre contraste que celui de l'action. Regardez cette scène» et dires- moi S'il y a une seule circonstance qui dé- cèle la fausseté. Ce caractère des têtes est pris de la vie ordinaire et commune. Je les ai vues cent fois dans nos églises ; cela fait foule sans confusion. Ces expressions de visages et de dos sont tout-à-fait vraies. Voilà la tête qui convient au père commun des crojans. Et ce gros assistant , si bien nourri , si bien vêtu , qu'on voit sur le devant au- dessous du trône , qu'en dites-vous ? Ne vous rappelle-t-il pas notre vieux , beau et bon cardinal de Polignac ? Aucunement : celui-ci eût. été une trouvaille pour un buste, ou pour un portrait de nos jours; mais pour des temps rustres et gothiques, il y falloir plus de simplicité et moins de noblesse connue dans l'assistant de Vanloo. Voulez-vous que \% Vous dise une idée vraie? C'est que ces visages réguliers, nobles et grands, font aussi mal dans une composition historique , qu'un bel et grand arbre , bien droit , bien


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arrondi, dont le tronc s'élève sans fléchir

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dont l'écorce n'offre ni rides , ni crevasses ,

ni gerçures , et dont les branches s'étendant également en tout sens , forment une vaste cime régulière , feroit mal dans un paysage, Cela est trop monotone , trop symmétrique. Tournez auteur de cet arbre, il ne vous présentera rien de nouveau ; on fa tout vu sous un aspect; c'est de tout côté l'image .du bonheur et de la prospérité. Il n'y a point d'humeur , ni dans cette belle tête, ni dans ce bel arbre. Comme ce cardinal de l'Esquisse est attentif ! Comme il regarde bien ! Le beau corps ! la belle attitude! Quelle est na- turelle et simple. Ce n'est pas à l'académie qu'on l'a prise; et puis, un intérêt un, une action une : tous les points de la toile disent la même chose , chacun à sa façon. Belle chose, mon ami! belle chose !


On prétend que le gouvernement a voulu les avoir ces Esquisses , et qu'il en a fait

offrir cent louis D'une? Non, mon

ami , de toutes; oui, de toutes : c'est-à- dire le prix de chacune, et à-peu-près la moitié de ce qu'il en a coiité à l'artiste en études. Les héritiers les ont retirées à la

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renie pour six ou sept mille livre. Cela s'en ira quelque jour trouver la Famille de Lj- comède et le Mercure de Pigal.

Vous me demanderez comment , avee toutes les précautions qu'on prend quelque- fois pour étouffer les sciences , les arts et la philosophie, on n'y réussit pas ? Cela confirmerait dans l'opinion qu'on verseroit des sacs d'or aux pieds du génie, qu'on n'en obt.îendroit rien , parce que l'or n'est pas sa véritable récompense ; c'est sa vanité _, et non son avarice qu'il faut satisfaire. Réduisez- le à dormir dans un grenier sur un graba! ; ne lui laissez (pie de l'eau à boire et des croûtes à ronger , vous l'irriterez; mais vous ne Péteindrez pas, Or, il n'y a point ; de lieu au monde où il obtienne plus prompte m eiit, plus pleinement qu'ici le tribut de la con- sidération. Le pouvoir écrase quelquefois ; mais la nation porte aux nues , et le génie continue à travailler en enrageant et mou- rant de faim.


Dans la cinquième Esquisse , St.-Grcgoire célèbre la messe. Le trône pontifical est à droite dans la précédente ; l'autre est à gauche




( *&3 ) dans celle-ci. On voit entre les mains du Saint

îe pain eucharistique rayonnant et lumineux. La femme hérétique , a genoux sur les mar- ches de l'autel, regarde la merveille avec surprise. Au-dessous de celte femme , le peintre a placé le clergé et des assistants* Belle chose , mon ami! composition riche sans confusion!


La sixième est, à mon avis , la plus belle de toutes. Il n'y a cependant que deux liguies , le Saint qui dicte ses homélies , et son secrétaire qui îes écrit. Le Saint est assis, le cor.de appuyé sur la table ; i! est en surplis et eu roche t , la tête couverte de ia barette. La belle tête ! On ne sait si on arrêtera les veux sur elle, ou sur l'atti- tude si simple, si naturelle et si vraie du .secrétaire ; on va de Fun à l'autre de ces personnages, et toujours avec îc même plai- sir. La nature, la vérité , la solitude , le silence de ce cabinet ; la lumière douce et tendre qui l'éclairé de la manière la plus analogue à la scène , à l'action, aux per- sonnages : voila, mon ami, ce qui rend celle composition sublime , et ce que Bou- cher n'a jamais conçu. Cette Esquisse e3 ! ;


( i54) surprenante. Mais, dîtes-moi où cete befœ de Vanloo a trouvé cela ? car , cehit une bête ; il ne savoit ni écrire , ni lire , îi par- ler , ni penser. Méfiez-vous de ce. gens qui ont leurs poches pleines d'esprit, et qui le sèment à tout propos ; ils n'ont pas le démon. lis ne sont pas tristes , sonbres , mélancoliques et muets ; ils ne s&ntjamais ni gauches , ni bêtes. Le pinçon , l'alluiettè , la linotte, le serin, jasent et babiileit tant que le jour dure ; le soleil coucié , ils fburent leurs têtes sous l'aile, et le; voilà endormis. C'est alors que le génie prend sa lampe et rallume, et que Foiseai soli- taire , sauvage , inapprivoisabîe , bain et triste de plumage , ouvre son gosier, com- mence son chant, fait retentir le bocage et rompt mélodieusement le silence et les té- nèbres de la nuit»


La septième et dernière Esquisse est un projet de plafond. On voit le Saint le? mains jqintes et les jeux tournes vers le ebl , où il est porté par une multitude d'ang?s. Il y en a sept ou huit au moins , groupés de la manière la plus variée et la plus hardie. Une gloire éclatante peice le dàne et


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montre les demeures éternelles; et les ange* et le Saint ne forment qu'une masse, mais une masse où tout se sépare et se distingue par la variété et l'effet des acciclens de la lumière et delà couleur. On voit le Saint et son cortège aller et s'élever verticalement. Cette Esquisse n'est pas la moindre. Les autres sont un peu grisâtres , comme il convient à des Esquisses : celle-ci est co- loriée.


Le temps que Vanloo avoit passé dans î'attelier dn statuaire Le gros n'avoit pas été perdu pour le peintre, sur-tout lors- qu'il s'agissoit d'exécuter ces morceaux aériens , où l'on saisit difficilement la vé- rité par la seule force de l'imagination, et où le pinceau se refuse ensuite à l'image idéale la plus nette et la mieux conçue. Carie modeloit sa machine , et il en étudioit les lumières, les raccourcis, les effets, dans le vague même de l'air. S'il y découvroit un point de vue plus favorable qu'un autre, il s'y arrêtoit, et retournoit toute sa composition d'une ma- nière plus piquante , plus hardie et plus pittoresque.


( i56) Ah ! monsieur Doyen (i) , quelle tâche ces Esquisses vous imposent! Je vous attends au Salon prochain. Malgré tout ce que vous avez fait depuis votre Diomède , vos Bac- chantes et votre Virginie , pour m'ôter îa bonne opinion que j'avois de votre ta- lent ; quoique je sache que vous vous piquez de bel-esprit, la pire de toutes les qualités dans un grand artiste ; que vous fréquentez la bonne compagnie et les agréables, et que vous soyez une espèce d'agréable vous-même , je vous estime en- core : mais je n'en suis pas .moins d'avis que vous devriez un remerciement à celui qui briileroit les Esquisses de Vaiiloo ; remer- ciment que vous ne feriez pas , parce que vous êtes présomptueux et vain : autre fâ- cheux symptôme.


( i ) C'est. Doyen qui a obtenu du duc de Choiseul l'agrément de faire les tableaux de la chapelle de Saint Grégoire aux Invalides , à la place de feu Vanloo* C'étoit le véritage génie de Carie que ces tableaux d'église 5 il y étoit presque toujours simple , grand 5 admirable. Pierre s'étoit offert d'exécuter les tableaux de la chapelle dos Invalides , d'après les Esquises de Vanloo; cette" oifie n'a pas été acceptée.


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( i5 7 )

Une Vestale.

Tableau de deux pieds de large } sur deux et demi de haut j appartenant à madams Geqffrin,


Mais pourquoi est-ce que ces figures de Vestales nous plaise ntpresque toujours ? C'est qu'elles supposent de la jeunesse, des grâces , de la modestie, de l'innocence et de la dignité ; c'est qu'à ces qualités don- nées d'après les modèles antiques , il s© joint des idées accessoires de temple , d'au- tel , de recueillement, de retraite et de sacré; c'est que leur vêtement blanc, large, à grands plis , qui ne laisse appercevoir que les mains et la tête, est d'un goût excellent; c'est que cette draperie , ou ce voile , qui retombe sur le visage et qui en dérobe une partie , est original et pittoresque ; c'est qu'une Vestale est un être à-îa-fois historique, poétique etmcfc.

Celle-ci est eoïfée de sou voile; elle porte une corbeille de fleurs. On la voit de face; elîe a tous les cliarmes de son état. Il s'échappe à. droite et à gauche, de dessous


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( i58 ) son voLle, deux boucles de cheveux noirs. Ces boucles parallèles font mal ; elles lui rendent le col trop petit , sur-tout quand on la regarde à une certaine distance (i).


Etude d'une tête d'Ange,

Pour lep lafondde la Chapelle des Invalides, de proportion colossale.

Elle est vigoureusement peinte , celte tête ; elle regarde le ciel. Mais on est tenté de lui trouver trop peu de hauteur de front pour son volume et pour l'énorme étendue du bas du visage. De près, tranchons le mot, elle paroît maussade et sans grâce ; reste à savoir si , destinée pour une cou- pole de cent, deux cents pieds d'élévation, elle peut être bien jugée à quatre pas de distance.

( i ) Je n'aime point le caractèfe de tête de cette "Vestale epi tient un peu de la beauté flamande. C'est | à Vien qu'il faut faire faire des Vestales.


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( *$9 )

Voilà tout ce que Carie Vanloo nous a laissé. Il naquit, le io février 1705 , à Nice en Provence. L'année suivante, le maréchal de Benvick assiégea cette ville. On descendit l'enfant dans la cave. Une bombe tomba sur la maison , traversa les plafonds et consuma le berceau ; mais Peu- fan t n J étoit plus , il avoit été transporté ailleurs par son jeune frère.

Benedetto Lulti , donna les premiers prin- cipes de l'art à Jean-Baptiste et à Carie Vanloo. Celui ci fît connoissance avec le statuaire Legros , et prit du goût pour la sculpture. Legros meurt en 1719, et Carie laisse l'ébauchoir pour le pinecau. Son goût, dans les premiers temps , se ressentoit de la fougue de son caractère. Jean-Baptiste , son frère, plus tranquille, lui prêchoit sans cesse la sagesse et la sévérité. Ils travail- lèrent ensemble; mais Carie quitta Jean- Baptiste, pour sefaire décorateur d'opéra. S'il se dégoûta de ce mauvais genre ,ce fut pour se livrer à de petits portraits dessinés, genre plus misérable encore : c'étaient les écarts d'un jeune-homme qui ainioit éper- dûment le plaisir , et pour qui les moyens les phi?) prompts d'avoir de l'argent étoient


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( tSû ) les meilleurs. En 1727, il fait le voyage de Rome avec Louis et François Vanioo ses neveux.

A Rome, il remporte le prix du des- sin. Ii est admis â la pension. On reconnoît son talent L'étranger recherche ses ouvrages ; et il peint , pour l'Angleterre, une femme orientale à sa toilette avec un bracelet à la cuisse , singularité qui a rendu ce morceau célèbre. De Rome, il passe à Turin. Il décore les églises, il embellit les palais; et les compositions des premiers maîtres ne déparent pas les siennes.

Il se montre à Paris avec la fille du mu- sicien S omis y qu'il avait épousée, et qui y porta le premier le goût de la musique ita- lienne. Il ambitionne l'entrée de l'académie; il y est reçu. Il devient rapidement adjoint à professeur, professeur, lecteur , chevalier de Tordre de Saint-Miche!, premier peintre du roi, directeur de l'éeoîe des élèves* voiîà comment on encourage le talent.

Parmi ses tableaux de cabinet , on vante une Résurrection , son allégorie des Par- tjues,S8L Conversation espagnole , qui est chez madame Geojfrin ; un Concert d*ins- t rumens. Son St\~CharIe$-ISorrQmée com- muniant


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( i6ï ) Tfruniant les pestiférés, sa Prédication de Sa:.J: Augustin , sont distingués parmi se» tableaux publics.

Carie dessinoit facilement, rapidement et grandement.il a peint large; sou. coloris est vigoureux et sage : beaucoup de technique, peu d'idéal. I! se coritentôit difficilement, et les morceaux qu'il détruisoit étaient souvent \e$ meilleurs; Il ne savoit ni lire ni écrire. Il était né peintre , connue on naît apôtre* Il ne dédaignoit pas le conseil de ses élèves , dont il payoit quelquefois la sincérité d'un soufflet , ou d'un coup de poing ; mais le moment après , et l'incartade du maître et le défaut de l'ouvrage étoient ré- parés.

Il mourut le i5 juillet 1760 , d'un coup de sang, à ce qu'on dit; et j'y consens, pourvu qu'on m'accorde que les Grâces maussadej qu'il avoit exposées au Salon nrécédent, ont accéléré sa fin (1). S'il leur eut


( I ) .Te ne crois pas que le mauvais succès des Gracei du salon précédent ait influé sur sa vie ; et si ses Grâce* et son Auguste de ce talon-ci lui avoient causé quel- que chao-rm , ses esquisse» de Saint-Grégoire et sa Su- SvUine «uu'oient en de quoi le consoler. Vanïoo é"toi*


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échappé , les dernières qu'il a peintes n'au- roient pas manqué leur coup. Sa mort esû

îiomme à prendre un violent déplaisir , à avoir un ter-» rible accès de désespoir , mais non pas à se laisser ronger par le chagrin. Il avoit tous les symptômes du génie. Il étoit naturellement d'une humeur enjouée, et puis , tout-à-coup 5 il tomboit dans un silence effrayant pour qui ne l'auroit pas connu.- Il i estoit muet quelque- fois pendant des semaines entières , soupant tous les soirs avec sa femme 5 ses enfans et ses élèves T -sans proférer une parole , et tournant sur eux des yeuxétin— celans et terribles. Il traitoit les élèves du roi qu'il avoit chez lui , comme des enfans. Il les assembloit «quelquefois pour savoir leur jugement sur ce qu'il vcnoit de faire. S'il s'élevoit parmi eux une voix sincère , ils étoient obligés de se sauver tous , et à toutes jambes 5 pour n'être pas assommés. Un quart-d'heure après, il fais oit venir le censeur, et lui disoit : tu avois raison 5 voilà 20 sols pour aller ce soir à la comédie 5 et il n'auroit pas lait bon de refuser ses présens. Quelquefois il en- voyoit un élève lui acheter de la couleur , et quand celui-ci lui rapportoit quatre ou cinq sols que le mar- chand lui avoit rendus , il lui disoit : c'est pour toi 3 c'est pour toi} et il falloit les prendre ou s'exposer à quelque scène. Il alloit tous les soirs au spectacle , et sur-tout à la comédie italienne ; mais il étoit aussi da grand matin dans son atelier, et quand il étoit pressé ou obsédé d'une idée , il passoit la nuit à se promener dans sa maison , comme un voleur qui cherche à s'échap- per 5 et qui attend le retour de l'aurore avec impatience.


( rô 3 ) une perte réelle pour Doyen e£ pour La* grenée.

Son confrère à l'académie DanJrê-Barâon , qui sait lire et écrire , mais qui ne sait pas faire de tableaux , a publié un précis de sa vie , où il n'y a rien de pi- cjuant. C'est qu'il faut être peintre pour écrire la vie «Tun peintre. On trouve à la fin de cette brochure une liste des principaux ouvrages de Carie»


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( 164 )


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VANLOO»


Neçeu âo Carle, et son successeur d.Gns la place de Directeur de TEcole des Elèves pensionnaires du Roi.


XiE plus remarquable de ses portraits est celui de Carie , son oncle. Il étoit placé sur la face du Salon la plus éclairée : on Voyoit au-dessus la Susanne , l'Auguste et les Grâces ; de chaque côté, trois Esquisses; au-dessous , les Anges qui semblent porter au ciel Saint-Grégoire et son peintre ; plus bas , à quelque distance , la Vestale et les Arts supplians. C étoit un mausolée que Chardin , qui présidoit à l'arrangement des tableaux , avoit élevé à la mémoire de son confrère.

Carie, en robe de ebambr t , en bonne! d'atelier , le corps de profil, la tête de face, sortoit du milieu de ses propres ouvrages»




(16S) II ressembloit à étonner : la veuve ne put le regarder sans verser des larmes. La touche en est. vigoureuse. ; il est p^'int de grand© manière, cependant un peu rouge. En gé- néral , Michel fait les portraits d'hommes largement , et les dessine bien. Pour ceux de femmes , c'est autre chose : il est lourd , il est sans finesse de tons ; il vise k la craie de Drouais. Michel est un peu, froid ; Drou ai 's est tout-à-fait faux. Quand on tourne les yeux: sur tontes ces figures mortes qui tapissent le Salon, on s'écrie:

JjATOUR, LsiTOURj UBI ES ?


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(i66)


BOUCHER.


o e ne sais que dire de cet homme-ci. La dégradation du goût, de la couleur, de la composition , des caractères , de l'expression , du dessin , a suivi pas-à-pas la dépravation des mœurs. Que voulez-vous que cet artiste jette sur sa toile ? Ce qu'il a dans l'imagi- nation. Et que peut avoir dans l'imagination un homme qui passe sa vie avec les pros- tituées du plus bas étage ? La grâce de ses bergères est la grâce de la Favart dans \Annette et Lubin ; celle de ses déesses est empruntée de la Deschamps (i). Je vous défie de trouver dans toute une campagne un seul brin d'herbe de ses paysages; et puis , une confusion d'objets entassés les uns sur les autres , si déplacés , si dispa- rates, que c'est moins le tableau d'un homme


(i) Célèbre courtisanne, morte l'année précédente dans la plus austère pénitence.




(167)

sensé que le rêve d'un fou. C'est de lui qtnï a été écrit :


Velut œgrl somnia , vanœ Fingentur species , ut nec pes nec captif,

J'ose dire que cet homme ignore vraiment ce que c'est que la grâce. J'ose dire qu'il n'a jamais connu la vérité,, J'ose dire que les idées de délicatesse, d'honnêteté, d'in- nocence, de simplicité, lui sont devenues presqu'étrangères. J'ose dire qu'il n'a pas vu un instant la nature , du moins celle qui est faite pour intéresser mon ame, la vôtre ? celle d'un enfant bien né , celle d'une femme qui sent. J'ose dire qu'il est sans goût» Entre une infinité de preuves que j'en don- nerois , une seule suffira ; c'est que dans la multitude d'hommes et de femmes qu'il a peints, je défie qu'on en trouve quatre d'un caractère propre au bas-relief , encore moins à la statue. Il y a trop de mines, de pe- tites mines , de manière , d'afféterie , pour un art sévère. Il a beau me les montrer nues , je leur vois toujours du rouge , des mouches , des pompons , et toutes les fan- Soles de la toilette. Croyez-vous qu'il aie

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(iB8)

jamais eu dans sa tête quelque chose d# ce lie image honnête et charmante du Pétrarque :

E'I riso , e'î canto , e^l parlar doïce umano?


Ces analogies fores et déliées qui appellent sur la toile les objets les uns à cC'v des autres , et qui les y lient par des fils secrets et imperceptibles, sur mon dieu! il ne sait ce que c'est. Toutes ses compositions font aux jeux un tapage insupportable ; c'est le plus mortel ennemi du silence que je con- noi^se. Il en est venu à faire les plus jolies marionnettes du inonde, et je vous prédis qu'il finira par des enluminures. Eh bien , mon ami ! c'est au moment où Boucher cesse d'être un artiste , qu'il est nommé premier peintre du roi. Vous me direz qu'il est en son genre ce (pic CrèbiUon îe fils est dans le sien , et vous aurez raison. Ce sont à-peu-près les mêmes mœurs ; mais pe::!-étre trouverez-vous plus de talent à l'homme de lettres qu'au peintre. Le seul avantage de celui-ci sur l'autre , c'est une fécondité qui ne s'épuise point , une facilité incroyable, sur-tout dans les accessoires ds


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( 169 )

ses pastorales. Il groupe bien les enfans ; mais qu'ils ne cessent pas de folâtrer sardes nnaçes : dans tonte cette innombrable fa- mille , vous n'en trouverez pas un que vous puissiez employer à quelqu'àction réelle de la vie, comme à étudier sa leçon, à lire, à écrire , à teiîler du chanvre. Ce sont des" natures romanesques* et idéales ; de petits bâtards de Bacchus ou de Silène. Par exemple , ces enfâns-là , la sculpture s'en aecommoderoit assez autour d'un vase an- tique. Ils sont gras, joufflus, potelés; ils donneroient à l'artiste l'occasion de montrer qu'ai sait pétrir le marbre.... En un mot , prenez tous les tableaux de Boucher , et à peine y en aura-t-il un a qui vous ne puis- siez dire, comme Fontenelle à la sonate: Sonate , que me veux-tu? Tableau , que vie veux-tu ? Il fut un temps où il étoit pris de la fureur de faire des vierges. Eh bien ! ces vierges ?... étoieiit de jolies petites catins. Et des anges ? de petits satyres' liber- tins. Dans ses pajsages , il est d'un gris de couleur et dune uniformité de ton qui vous feroiénl prendre sa toile , à deux pieds de distance , pour v,n morceau de gazon , ou d'une couche de persil, coupé en quarré :


( 17° ) avec tout cela , ce n'est pas un sot pour- tant ; c'est un faux bon peintre , comme on est un faux bel-esprit, II n'a pas la pensée de l'art , il n'en a que les concetti.


Jupiter en Diane, et Calisto.


Tableau ovale d'environ deux pieds de haut 3 sur un pied et demi de large.

On voit au centre le Jupiter métamor- phosé. Il est de profil ; il se penche sur les genoux de Calisto. D'une main , il cherche à écarter doucement son linge ; cette main qui s'occupe à la dévoiler. Au-dessous de la nymphe , le peintre a répandu de la dra- perie , un carquois : des arbres occupent le fond. On voit à gauche un groupe d'enfans qui jouent dans les airs ; au-dessus de c© groupe , l'aigle de Jupiter.

Mais, est-ce que les personnages de îa mythologie ont d'autres pieds et d'autres mains que nous ? Ah , Lagrenée ! que vou-


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( I70

lez-Vous que je pense de cela , lorsque )& vous vois tout à côté , et que je suis frappé de votre couleur ferme , de la beauté de vos chairs, et des vérités de nature qui percent de tous les points de votre com- position ? Des pieds , des mains , des bras , des épaules , une gorge , un col , s'il vous en faut comme vous en avez baisé quelque- fois , Lagrenée vous en fournira ; pour Boucher , non. Passé cinquante ans , mon ami , il n'y a presque pas un peintre qui appelle le modèle ; ils ne font plus que de pratique , et Boucher en est-là. Ce sont ses anciennes figures tournées et retournées. Est-ce qu'il ne nous a pas déjà montré cent fois , et cette Calisto , et ce Jupiter , et cette peau de tigre dont il est couvert?


Angélique et Médor.


Tahleau de la forme et de la grandeur du précédent.

Les deux figures principales sont placées à droite de celui qui regarde. Angélique est


( 172 )

couchée nonchalamment à ferre , et vue par le dos, à l'exception d'une petite por- tion de son visage qu'on attrape et qui lai donne Pair delà mauvaise humeur. Du même côté, mais sur un plan plus enfoncé, Médor debout, vu de face, le corps penché , porte sa main vers le tronc d'un arbre sur lequel il écrit apparemment les deux, vers de Quinault ; ces deux vers que Lulli a si bien mis en musique, et qui donnent lien à toute la bonté d'âme de Holand de se montrer, et de me faire pleurer quand les autres rient:

Angélique engage son cœur; * Medor en est vainqueur.


Des amours sont occupés à entourer l'arbre de guirlandes. Médor est à moitié couvert d'une peau de tvgre, et s i main gauche tient un dard de chasseur. Au-dessous d'An- gélique , imaginez de la draperie , un coussin (un coussin , mon ami ! ) qui va là comme le tapis du Nicai.se de la Fontaine , un carquois et des flèches. A terre , un gros amour étendu sur le dos , et dans les airs,




deux antres qui jouent aux environs de l'arbre confident du bonheur de Médor ; et puis à gauche, un paysage et des arbres.

Iî a phi au peintre d'appeler cela ^4n- gélique et Médor ; mais 'ce sera , mon ami , tout ce qu'il me plaira. Je vous défie de me montrer quoi que ce soit qui ca- ractérise la scène et qui désigne les per- sonnages. Eh , mordieu ! il n'avoit qu'à se laisser mener par le poète. Comme le#ieu de la scène est plus beau, plus grand, plus pittoresque et mieux choisi! C'est un antre rustique ; c'est un lieu retiré ; c'est le séjour de l'ombre et du silence ; c'est- là que , loin de tout importun , on peut rendre un amant heureux , et nos pas en plein jour , en pleine campagne , sur un coussin : c'est sur la mousse du roc. . . . que Médor grave son nom et celui d'Angé- lique. Tenez , monsieur Bouclier y

cela n'a pas le sens commun. Petite com- position de boudoir! Et puis , ni pieds , ni mains , ni vérité , ni couleur , et toujours du persil sur les arbres. Voyez, ou plutôt ne vojez pas le Médor , ses jambes sur- tout \ elles sont d'un petit garçon qui n'a


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( *74 )

ni goût, ni étude. L'Angélique est une petite tripière. O le vilain mot! D'accord, mais il peint. Dessin rond et mou, chairs flasques. Cet homme ne prend le pinceau que pour me montrer des tettons et des fesses : je suis bien aise d'en voir, mais je ne puis souffrir qu'on me les montre.




(17S)


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CHARDIN.


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ous venez à temps , Chardin , pour ré- créer mes yeux que plusieurs de vos con- frères avoient mortellement affligés. Vous revoilà donc , grand magicien , avec vos compositions muettes ! Qu'elles parlent éloquemment à l'artiste ! Tout ce qu'elles lui disent sur l'imitation de la nature , la science de la couleur et l'harmonie ! Comme l'air circule autour de ces objets î la lu- mière du soleil ne sauve pas mieux les dis- parates des êtres qu'elle éclaire. C'est vous qui ne connoissez ni couleurs amies , ni couleurs ennemies.

S'il est vrai , comme le disent les phi- losophes , qu'il n'y a de réel que nos sen- sations; que ni le vide de l'espace , ni la solidité des corps n'est peut-être rien de ce que nous éprouvons qu'ils m'apprennent ces philosophes , quelle différence il y a pour eux , à quatre pas de distance , de tes tableaux entre le créateur et toi.


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( i.7$- )

Chardin est si vrai , si vrai , si harmonieux \ que , quoiqu'on ne voie sur sa toile qu ■ la nature inanimée , des vases, des jattes f des bouteilles , du vin , de l'eau , des raisins , des fruits, des pâtés, il se soutient et peut- être vous arrête à côté de deux des plus beaux Vernels auprès de qui il n'a pas balancé de se mettre. C'est , mon ami , comme dans l'univers, où la présence d'un homme , d'un cheval , d'un être animé ne détruit, point reflet d'un bout de roche, d'un arbre, d'un ruisseau. Le ruisseau, l'arbre, le bout de roche intéressent moins sans doute crue l'homme , la femme, le cheval; mais ils sont également vrais.

Il me semble que cette peinture qu'on appelle de genre , devroit être celle des vieillards ou de ceux qui sent nés vieux; elle ne demande que de l'étude et de la patience. Nulle verve, peu de génie, guère de poésie , beaucoup de technique et de vé- rité ; et puis, c'est tout. Or , vous savez que le temps où nous nous mettons à ce qu'on appelle , d'après l'usage plutôt que d'après l'expérience, la .recherche de la vérité, la philosophie est précisément celui où nos tempes grisonnent et où nous aurions mau- vaise


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valses grâce à écrire une leHre galante, Piéfîéehissez à cette ressemblai; ce de.^ phi- losophes avec les peintres de genre. Mais k propos de cheveux gris , j'en ai vu c«  matin ma tête toute argentée', et je me sais écrié comme Sophocle , lorsque Socrate lui deinandoit comment aîloieut les amours i à domino agresti etfurioso pro/ugi: ce J'é- chappe au maître sauvage et furieux j».

Je m'amuse à causer ici avec vous d'au- tant plus volontiers, que je ne vous dirai de .Chardin qu'un seul mot , et le voici ^Choi- sissez son site; disposez sur ce site las objets comme je vais vous les indiquer, et soyez sûr d'avoir vu ses tableaux.

Il a peint les attributs des sciences , les attributs des arts, ceux de la musique; de-s rafraîchissemens , des fruits , des animaux. Il n'y a presque point à choisir ; tous ces tableaux sont de la même perfection. Je vais vous les esquisser le plus rapidement que je pourrai.


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(i 7 8)

Les Attributs des Sciences.

On voit sur une table couverte d'un tapis rougeâlre , en allant , je crois , de la droite à la gauche , des livres posés sur la tranche , un microscope , une clochette , un globe à demi -caché d'un rideau de* taffetas verd , un thermomètre , un miroir concave sur son pied, une lorgnette avec son étui, des cartes roulées , un bout de télescope.

C'est 'la nature même pour la vérité des formes et de la couleur. Les objets se sé- parent les uns des autres , avancent , re- culent comme s'ils étoient réels. Rien de plus harmonieux } et nulle confusion, mal- gré leur nombre et le petit espace.


Les Attributs des Arts.

Ici ce sont des livres à plat , un vase antique , des dessins , des marteaux , des ciseaux , des règles , des compas, une statue en marbre , des pinceaux , des palettes et autres objets analogues. Ils sont posés sur




( *79 ) une espèce de balustrade. La statue est celî* de la fontaine de Grenelle, le chef-d'œuvre de Bouchardon.

Même vérité ! Même couleur ! Même


îarmome :


Les Attributs de la Musique.


Le peintre a répandu sur une table, cou- verte d'un tapis rougeâtre, une foule d'ob- jets divers, distribués de la manière la plus naturelle et la plus pittoresque. C'est un pupitre dressé ; c'est devant ce pupitre un flambeau à deux branches; c'est par-derrière une trompette et un cor de chasse dont on voit le concave de la trompe par-dessus le pupitre ; ce sont des hautbois , une man- dore , des papiers de musique étalés , le manche d'un violon avec son archet , et des livres posés sur la tranche. Si un être animé, malfaisant, un serpent étoit peint aussi vrai, il efFraycroit.

Ces trois tableaux ont chacun trois pieds dix pouces de large sur trois pieds dix pouces de haut.

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( .180 )

Mafraîchùsemens ^fruits ci animaux.

Imaginez une fabrique quarrée de pierre grisâtre; une espèce de fenêtre, avec sa saisie et sa corniche. Jetiez sur ce! te fabrique , avec "je plus de noblesse et d'élégance que tous pourrez,, une guirlande de gros verjus qui s'étëwdé le long de la corniche , et qui re- tombe sur les deux côtés. Placez dans l'in- férieur de la fenêtre une verre plein de vin, une bouteille , un pain entamé , d'autres carafes qui rafraîchissent dans un scande favenee , un cruchon de terre, des radis, des œufs frais , une salière , deux tasses à café servies et fumantes, et vous verrez le tableau de Chardin. Cette fabrique de pierre large et unie , avec cette guirlande de verjus qui la décore , est de la plus grande beauté. C'est un modèle pour la façade d'un temple de Bacchus.


Vendant du -précédent tableau.

La même fabrique de pierre. Autour, une guirlande de gros raisins muscats blancs.


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( 181) En dedans, des pêches, des primes, des carafes de limonade dans un seau de fer- blanc peint en verd, un citron pelé et coupé par le milieu , une corneille pleine d'é- chaudés , un mouchoir masulipatan pendant en-dehors , une carrafe d'orgeat avec un verre qui en est à moitié plein. Combien d'objets! Quelle diversité de formes et de couleurs , et cependant quelle harmonie ! quel repos!. Le mouchoir est d'une molesse à étonner.


Troisième tableau de rafraîchisse-

mens , à placer entre les deux premiers.

S'il est vrai qu'un connoisseur ne puisse se dispenser d'avoir au moins un Chardin, qu'il s'empare de celui- ci. I/artiste com- mence à vieillir; il a fait quelquefois aussi bien, jamais mieux. Suspendez par la patte un oiseau de rivière. Sur un buffet au-dessous, supposez des biscuits entiers eï; rompus ,, un bocal bouché de liège et rempli d'olives, une jatte de la Chine peinte et couverte, un

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( 182)

cifron , une serviette dépliée et jetîée né- gligemment , un pâté sur un rondin de bois , avec un verre à moitié plein de vin ; c'est ici qu'on voit qu'il n'y a guères d'ob- jets ingrats dans la nature, et qu'il ne s'agit que de les savoir rendre. Les biscuits sont jaunes, le bocal est verd, la serviette blan- che , le vin rouge ; et ce jaune , ce verd , ce- blanc , ce rouge , mis en opposition , récréent l'œil par l'accord le plus parfait. Et ne croyez pas que cette harmonie soit le résultat d'une manière foible , douce et léchée. Point du tout ; c'est par-tout la touche la plus vigou- reuse, il est vrai que ces objets ne changent point sous les jeux de l'artiste ; tels il les a vus un jour , tels il les retrouve le lende- main. Il n'en est pas ainsi de la nature animée : la constance n'est l'attribut que de la pierre.


Une Corbeille de raisin*.

C'est tout le tableau. Dispersez seulement autour de la corbeille quelques grains de raisins séparés, un macaron , une poire et


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( 183)

deux ou trois pommes d'api; on conviendra que des grains de raisin séparés , un maca- ron, des pommes d'api isolées se sont favo- rables ni de forme ni de couleur ; cepen- dant, qu'on voie le tableau de Chardin,

Placez sur un banc de pierre un panier d'osier plein de prunes , auquel une mé- chante ficelle serve d'anse , et jetiez autour des noix, deux ou trois cerises et quelques grapillons de raisin.


Cet homme est le premier coloriste du sallon,et peut-être un des premiers coloristes de la peinture. Je ne pardonne point à cet impertinent TVebb d'avoir écrit un traité de l'art , sans citer un seul Français. Je ne pardonne pas davantage à Hogarth d'avoir dit que l'Ecole française n'avoit pas même un coloriste médiocre. Vous en avez menti, monsieur Hogarth! C'est, de votre part, platitude ou ignorance. Je sais bien que votre nation a le tic de dédaigner un auteur impartial qui ose parler de nous avec éloge ; mais faut-il que vous fassiez bassement la cour à vos concitoyens aux dépens de la

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( lS 4 T vérité ? Peignez , peignez-mieux , si vous pouvez. Apprenez à dessiner, et n'écrivez point. Nous avons , les Anglais et nous , deux manières bien diverses. -La nôtre est de surfaire les productions anglaises ; la leur est de déprimer les nôtres. Hogarlh vivoit encore il y a deux ans ;ilavoitété en France, et il y a trente ans que Chardin est un grand coloriste.

Le faire de Chardin est particulier. Il a de commun avec la manière heurtée, que de près on ne sait ce que c'est , et qu'à mesure qu'on s'éloigne , l'objet se crée et finit par être celui de la nature même. Quelquefois aussi , Chardin vous plaît éga- lement de près et de loin. Cet homme est au-dessus de Greuze , de toute la distance de la terre au ciel , mais en ce point seu- lement. Il n'a point de manière; je me trompe, il a la sienne. Mais puisqu'il a une manière sienne, il devroit être faux dans quelques circonstances , et il ne Test jamais. Tachez, mon ami , de vous expliquer cela. Connois- sez-vous en littérature un style propre à tout? Le genre de peinture de Chardin est à- la vérité le plus facile , mais aucun,


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( 18S )

peïnfre vivant , pas même Vernet , n'est aussi parfait dans le sien.

Je me rappelle deux paysages de Feu Deshays , dont je ne vous ai rien dif. C'est que ce n'est rien; c'est qu'ils sont tous les deux d'un dur , aussi dur..., que ces der- niers mots.


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( 186 )


SERVANDONI.




Vj e Servandoni est un homme que tout l'or du Pérou n'enrichiroit pas. C'est le Panurge de Rabelais, qui avoit quinze mille moyens d'amasser , et trente mille de dépenser. Grand machiniste , grand architecte , bon peiutre , sublime décorateur , il n'y a aucun de ces talens qui ne lui ait valu des sommes immenses. Cependant, il n'a rien et n'aura jamais rien. Le roi , la nation , le public ont renoncé au projet de le sauver de la misère. On lui aime autant les dettes qu'il a que c&ftes qu'il feroit


Deux Dessus de portes.

Tableaux de quatre pieds huit pouces 3 sut deux pieds quatre pouces de haut.

L'un représente des ruines et un trophée d'armes. JL'cffet de la lumière en est beau ,


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( ^7 )

il est bien colorié ; mais je lui préféreroîs celui ow I on voit un tombeau avec des ro- chers, et une chute d'eau , quoiqu'on puisse écrire au-dessous de tous les deux ces mots qui renferment un des mystères de l'art : Tarvus ideri , senllrl rnagnus. On sent grands des objets qu'il a peints petits.


Si l'Hercule Farnèse n'est qu'une figure colossale où toutes les parties de détail , la tête, le col, les bras, le dos, la poitrine, le corps , les cuisses , les jambes , les pieds , les articulations , les muscles , les veines ont suivi proportionnellement l'exagération de la grandeur, dites-moi pourquoi cette figure , réduite à la hauteur ordinaire , reste toujours un Hercule ? Pourquoi , réduite à quinze pouces de hauteur , c'est encore un Her- cule ? Cela ne s'explique point , à moins qu'il n'y ait à ces productions énormes quelques formes affectées qui gardent leur excès, tan- dis que les autres le perdent. Mais à quelles parties de ces figures appartient cette exagé- ration permanente qui subsiste au milieu de la réduction proportionnelle des autres? Je vais tacher de vous le dire. Permettez que je rompe, par quelqu'écart qui nous délasse 9


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- ( i38 ) îa monotonie de ces descriptions , et l'ennui de ces mots parasites: heurté > empâté , vrai , naturel > bien colorié } bien éclairé, chau- dement fait ? froid 3 dur , sec , moelleux , que tous avez tant entendus 5 sans ce que vous ïe.s entendrez encore.

Qu'est-ce que l'Hercule de la fable? C'est un homme fort et vigoureux, qu'elle arme d'une massue et qu'elle occupe sur les grands chemins, dans les forêts, sur les montagnes, à combattre des brigands et à écraser des monstres. Voilà l'état donné. Sur quelles par- ties d'un homme de cet état , l'exagération permanente doit-elle principalement tomber? Sur la tête ? Non : on ne combat pas de la tête, on n'écrase pas de la tête. La tète gar- dera donc à la rigueur sa proportion natu- relle , conformément à la hauteur de la figure. Sur les pieds? Non: il suffit que les pieds portent bien îa ligure ; et ils le feront, s'ils sont aussi à-peu-près proportionnés à la hau- teur. Sur le col ? Oui , sans doute ; c'est l'origine des muscles et des nerfs , et le coi sera exagéré de grosseur un peu au-delà de îa proportion donnée. J'en dis autant des épaules, de la poitrine, de tous les muscles de ces parties , mais sur- tout des muscle*.




( '89) Ce sont les bras qui portent la massue , et qui frappent. C'est là que doit être vigou- reux un tueur d'hommes , un écraseur de bêtes. Il doit avoir dans les cuisses quel- qu'excès constant, et de l'état, puisqu'il est destiné à grimper des rochers , à s'enfoncer dans les forêts , à roder sur les grands che- mins. Tel est en effet l'Hercule de Ghcon. Regardez-le bien, et vous y reconnoîtrez un système exagéré dans certaines parties désignées par la condition de l'homme : exagération qui , s'affoiblissant insensible- ment , s'en va, avec un art, un goût, un tout sublime , rechercher les proportions de la nature commune à ses deux extrémités , et à toutes les parties que la condition de l'homme laisse sans fonction. Supposez à présent que d'un Hercule de huit à. neuf pieds de haut , vous en fassiez , sur une échelle plus petite , un Hercule de cinq pieds et -demi. Ce sera encore un Hercule, parce qu'au milieu de la réduction de toutes les parties d'une nature ordinaire et com- mune, il y en a d'autres qui, quoiqu'aussi réduites proportionnellement, garderont ce- pendant leur excès. Vous le verrez petit , vous le sentirez grand. Plus la partie mou


( 19° ) exagérée d'une nature ordinaire et commune sera voisine de la partie qui garde son excès, plus vous la trouverez arïbiblie; plus an con- traire la distance entre la partie exagérée et la partie non exagérée sera grande, moins Tous en appercevrez la disproportion. Tel est encore le caractère de l'Hercule de Gif- con. C'est de la tête au col , et non des cuisses aux pieds, qu'on sent fortement le passage d'une nature à Vautre.

Maintenant , à côté de cet Hercule , ima- ginez quelques-unes de ces natures légères, élégantes, s veltes, un Mercure, par exemple. Faites décroître l'une de ces figures en même proportion que vous ferez croître l'autre. Que le Mercure prenne successivement tout ce que l'Hereule perdra de son exagération permanente , et que l'Hercule prenne aussi successivement tout ce que le Mercure per- dra de sa légèreté de condition et d'état. Suivez cette métamorphose idéale, jusqu'à ce que vous ayez deux figures réduites, qui se ressemblent parfaitement, et vous aurez; rencontré les proportions de l'Antinous. Q'uest-ce donc que FAntinousFG'estunnomnie qui n'est d'aucun état; c'est un fainéant qui n'a jamais rien fait, et dont aucune desfonc-




( »« )

fions de la vie n'a altéré les proportions. L'Hercule est l'extrême de l'homme labo- rieux ; l'Antinoiis est l'extrême de l'homme

oisif. Il est né grand comme il est. C'est un modèle primitif et commun ; c'est la figure que vous choisirez pour la plier à toutes sortes de conditions , soit par l'exagération de quelques parties pour les natures fortes , soit par raffoiblissement de ces parties pour les natures légères; et c'est la connoissance pliH ou moins profonde , plus ou moins exacte que vous aurez des conditions , qui détermi- nera les parties sur lesquelles l'excès oul'af- Ipiblissement doit tomber. Le difficile de la chose ne consiste pas dans ce choix; ce n'est pas là le sublime de Glycon. Ce que je vous demande , c'est que votre système aille in- sensiblement des parties que vous aurez affoiblies ou exagérées , se confondre dans la nature commune des autres parties , avec tant d'art et de science que , grand ou pe- tit , je reconnoisse toujours votre soldat , si c'est à l'état militaire que vous ayez con- duit l'Antinous ; votre porte-faix , si c'est un portefaix que vous en ayez fait.

Mais, si c'est, le dieu de la lumière ; si c'est le vainqueur du serpent Pithon ; si




( *9* )

l'état exige de la force , de îa grâce , de îa grandeur et de la vélocité? Alors, vous lais- serez à l'Antinous toutes ses proportions dans les parties supérieures : je dis ses pro- portions et non son caractère , car ce sont deux choses diverses ; et en répandant l'al- tération seulement sur les jambes et les cuisses, d'où elle ira rechercher par grada- tion les parties supérieures de l'Antinous , vous aurez V Apollon du Belvédère > vigou- reux d'en-haut , véîoce par en-bas.

C'est ainsi qu'un macpiignon expérimenté se forme l'idée d'un beau cheval de bataille. Le cheval de bataille est une nature moyenne entre le cheval de trait le plus vigoureux et le cheval de course le plus léger. Et soyez sûr que deux hommes consommés dans le maquignonage,ont, à de très-petites diffé- rences près j îa même image dans la tête , et avec tous les retours délicats de l'exagé- ration ou de l'affoiblissement à la nature ordinaire et commune.

Voilà, mon ami, un échantillon de la mé- taphysique du dessin (i). Toute science, tout


(l) Toute celte théorie subtile peut servir à la so- klti.Qitt du problème 3 com.nie#v j^ IXerouie d.e, trois pieds r

ait




( 193)

art a la sienne , à laquelle le génie s'assu- jettit par instinct, sans le savoir. Parinstinct? Oh! la belle occasion de métaphysiquer en- core ! Ce sera pour une autre fois ; vous n'y perdrez rien. Il y a sur le dessin des choses plus fines encore que vous ne perdrez pas davantage.

jplacé à côté d'un Mercure de proportion colossale , de neuf pieds par exemple , l'Hercule reste toujours un Hercule , c'est-à-dire un homme fort et nerveux , et le 3Vtercure toujours un dieu svelte et léger. Tout état , toute condition de la vie a ses habitudes de corps et de mouve- jnent. Pour des yeux un peu fins , chaque homme porte l'enseigne de son métier avec lui. Un écrivain , un tailleur d'habits , un forgeron , un graveur 5 un boucher , un bou- langer, n'ont entr'eux aucune partie du corps qui se res- semble , aucune direction de mouvement qui leur soit commune. C'est toujours faute d'yeux assez perçans , assez exercés , si nous ne remarquons pas entre les individus des dissemblances prodigieuses. Voilà pourquoi on a dit que pour dieu il n'y auroit point de chef-d'œuvre de l'art. Oh ! combien il nous montreroit de balourdises dans l'Hercule de Glycon , ou dans l'Apollon, du Belvédère !


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( 194 )


LEPRINCE.


est im débutant qui n'est pas sans mérite. Outre son morceau de réception , qui est un très-beau tableau , il a exposé une quantité d'autres compositions , pfcrmi lesquelles on en discerne quelques-unes qui peuvent arrêter un homme de goût. En général , il possède iabase de Part,. le dessin, il dessine très-bien. Il touche ses figures avec esprit. C'est dommage que sa couleur ne réponde pas tout-à-fait à ces deux qualités. lin opposant le travail de Lep rince à celui de Vernet , Chardin semble avoir dit au premier: Jeune-homme, regardez bien, et vous apprendrez à faire fuir vos lointains , à rendre vos ciels moins lourds , à donner de la vigueur à votre touche , sur-tout dans vos grands morceaux, à la rendre moins sourde et à tendre à l'effet.

Je ne réponds point des imitations rui se ; c'est à ceux qui commissent îe local et les mœurs du pays à prononcer là-dessus. Mais


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( 19s )

Je les trouve, pour Ja plupart ,foibles comme la santé de l'artiste, mélancoliques et douces comme son caractère,


Vue d'une partie de St.-Pétersbourg.

Tableau de cinq pieds de long , sur deux pieds six pouces de haut.

Elle est prise du palais qu'occupoit notre ambassadeur , M. de V Hôpital. Elle montre l'île St. -Basile, le port, la douane , le sénat, les collèges de justice , la forteresse et la cathédrale. Les petites figures placées sur le devant , sont Pambassadeur et les personnes de sa suite ; elles sont spirituelles. Ce cha- riot où Ton voit une femme couchée , se promenant et voyageant, sans doute à la manière du pays , fait très-bien. Mais je mai pas le courage de louer ce morceau à l'aspect du Port de Dieppe de Vernet. Il est sombre , il est triste, sans ciel, sans effet de lumière ; sans effet du tout.


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(196)

FâRTI DE TROUPES CoSAQT7E5

ET TAKTARES.

\Tahleau de sept pieds de haut y sur cinq pieds six pouces de large,

ïîs reviennent au pillage. Ils ont rassemblé leur butin pour le partager. La scène est tranquille. Pourquoi s'asservir si scrupuleu- sement au costume et aux mœurs ? Il me semble qu'une querelle survenue entre ces brigands auroit animé cette froide compo- sition , où l'on n'est intéressé que par le pittoresque des vêtemens , et dont on n'a à louer que la touche des figures qui est plus large ici qu'en aucune des compositions de cet artiste. Le technique s'aequiert à la longue; la verve, l'idéal ne vient point, il faut l'apporter en naissant. Je dirais volon- tiers aux Quarante , rassemblés trois fois la semaine au Louvre : Eh ! que m'importe qu'il n'y ait pas un sollécisme dans tous vos écrits , s'il n'y a pas une idée frappante , pas une ligne qui vive ? Vous écrivez comme Lcprince peint, et comme Pierre dessine: très-correctement , d'accord ; mais très-froî-


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( 197)

dément. II n'y a , à proprement parler , que trois grands peintres originaux , Raphaël 9 le Dominiquin et le Poussin (1). Entre les autres, qui forment pour ainsi dire leurs écoles , il v en a qui se sont distingués par quelques qualités particulières. Le Sueur a son coin ; Rubens le sien. On pourra re- procher quelquefois à celui-ci une main es- tropiée , une tête mal emmanchée ; mais quand vous avez vu ses figures , elles vous suivent et vous inspirent du dégoût pour le» autres.


Préparatifs pour le départ D'raE Horde.

Tableau de deux pieds six pouces de haut , sur deux pieds trois pouces de- là j-ge.

A droite, des arbres auxquels on a sus- pendu un cimeterre, un carquois plein de flèches , et d'autres armes. Un Calmouck est

(1) Et le Corrègo ? à votre avis 3 B'e3t-ce pas pp peintre original?

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(i 9 8)

occupe à les détacher. Il obéit à l'orde de son officier, qui est debout et qui lui com- mande. Entre l'officier et le Culmouck, sous une tente formée d'un grand voile tendu , on voit un Tàrtarë et sa femme assis. La femme est tout-à-fait agréable ; elle intéresse par son naturel et sa grâce. Sur la gauche , l'Horde commence à défiler.

Morceau où l'on voit tout ce que l'ar- tiste a de talent et de défauts. Bon , et puis c'est tout.


Pastorale Russe.


Tableau de la grandeur du précédent.

Songez , mon ami , que je laisse toujours- là les mœurs que je ne connois point. Les artistes diront de celui-ci tout ce qu'il leur plaira ; mais il a un sombre , un repos , une paix, un silence , une innocence" qui m'en- chantent. Il semble qu'ici le peintre ait été secondé par sa propre 'foibiesse. Ce sujet simple demandoit une touche légère et douce; elle y est. Peu d'effet de lumière ; il y en a peu. C'est un vieillard qui a cessé de jouer




( 199 )

de sa guitarre, pour entendre nn jeune ber- ger jouer de son chalumeau. Le vieillard est assis sous un arbre : je le crois aveugle. S il ne l'est pas , je voudrois qu'il le fut, Il y a une jeune fille à côté de lui. Le jeune garçon est assis à terre , a quelque distance du vieillard et de la jeune fille. Il a son chalumeau à la bouche. Il est de position , de caractère , de vêtement , d'une simplicité qui ravit. Sa tête sur-tout est charmante. Le vieillard et la jeune fille écoutent à merveille. Le côté droit de la scène montre des ro- chers au pied desquels on voit paître quel- ques moutons. Cette composition va droit à Pâme. Je me trouve bien là. J'y resterai appuyé contre cet arbre, entre le vieillard et la jeune fille , tant que le jeune garçon jouera. Quand il aura cessé de jouer, et que le vieillard remettra ses doigts sur sa bala- îaîe , j "irai m'asseoir à côté du jeune garçon; et lorsque la nuit s'approchera , nous re- conduirons, tous les trois ensemble, le bon vieillard dans sa cabane. Un tableau avec lequel 011 raisomae, qui met le spectateur en scène et le mêle avec ses acteurs, eÉ dont enfin Famé reçoit une sensation déli- cieuse ? n'est jamais uu mauvais tableau.

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( 200 )

Vous me direz qu'il est foible de couleur.... D'accord ! Qu'il est sourd et mono- tone Cela se peut. Mais il touche ?

mais il arrête ; et que m'importent tes passages de tons savans , ton dessin pur et correct ,1a vigueur de ton colons , la magie de ton clair-obscur , si ton sujet me laisse froid ? La peinture est Fart d'aller à î'ame par l'entremise des yeux. Si l'effet s'arrête aux jeux , le peintre n'a fait que la moindre partie du chemin.


PÊCHE AUX ENVIRONS DE PÉTEB.SBOURG.


Tableau de deux pieds six pouces âé haut y sur deux pieds trois pouces de long.

Triste et malheureuse victime de Vernetf


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WBBêUèbéb^KSKÊËëêèëBEÊÈEÊSê&ê hrBBH^^HhH HHfli


( 201 )

Plusieurs petits tableaux des mœurs de la Russie.


Quelques paysans se disposent à passer un bac , et se reposent en attendant. Mais pourquoi se reposent-ils simplement? Est-ce qu r il n'y avoit pas moyen de varier ce repos ? C'est le moment où une femme peut donner à tetter à son enfant ; où des paysans peu- vent compter ce qu'ils ont gagné ; où, s'il y a un jeune garçon et une jeune fille qui s'aknent , ils se le marqueront par quelques caresses furtives. Le batelier n'en viendra pas moins vite. Ces montagnes qui sont à droite me semblent vraies. J'oserai dire que ces eaux ne sont pas mal, au hazard de faire rire Vcrnet , s'il m'entendoit. Ce rivage est bien. Si ces passagers qui attendent ne font que cela , ils le font naturellement , et ce passeur ne me déplaît pas.


( 202 )

Po^-t de la Ville de Neuva.

C'est peut-être une grande fabrique sur les lieux. Elle peut en imposer par sa masse , surprendre par la bizarrerie de sa construc- tion , effrayer par la hauteur de ses arches. Ce sera, si l'on veut, le sujet d'une bonne planche dans un auteur de voyages ; mais c'est une chose détestable en peinture. Si vous me demandez ce que cela seroi£ devenu sous le crayon ou le pinceau de ce sorcier de Servandoni, je vous répondrai que je n'en sais rien. Pour Leprince , il n'en a fait qu'une plate composition. Le pont est maigre et sans effet. Ces masses aiguës qui le soutiennent sont grossières , sans aucun de ces accidens qui en auroient rendu l'aspect piquant. Toute la montagne est d'ocre. S'il y a quelque maître de forges dans les environs , il a tort de n® pas fouiller-là.


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(**3 ) Halte de Tartares.

On voit à droite des forêts , un chariot attelé et passant , un bout de roche. A-peu- près au centre , il y a sur un autre endroit; où le terrein est rompu et forme une élé- vation , une femme debout et un homme assis. Vers la gauche , un Tartare ou un voyageur à cheval. Plus sur la gauche , d'autres Tartares. C'est sur l'élévation formée par la rupture du terrein , au centre de la toile , un peu au-delà , vers la gauche , près de la femme debout et de l'homme assis , que la halte se fait. Si les mœurs sont vraies, ce morceau peut intéresser par-là; du reste, c'est peu de chose. Les objets n'y sont liés que pour l'œil ; aucune action commune ne les enchaîne. En effet , qu'ont entr'eux de commun , ce chariot qui passe , cette femme debout , cet homme assis, ce voyageur à cheval ? Qu'ont-ils de commun avec la halte ou le sujet principal? Rien qui se sente. Cela est placé là csmrae dans un tableau de genre , un mouchoir , une tasse, une soucoupe , une jatte , une corbeille de fruits ; et à moins qu'il n'y ait dans le tableau de genre la plus


( 204 ) grande vérité de ressemblance et le plus beau faire , et dans un paysage tel que celui-ci , une grande beauté de site , avec la plus rigoureuse imitation des mœurs , cela ne signifie rien, et ne mérite pas d'être regardé.


Paysage açec figures vêtues en différentes modes.


Ce paysage montre sur la droite une montagne. Un peu au-delà de la montagne, des eaux avec des bateaux à bord. En avan- çant vers la gauche , d'autres moatagnes qui occupent et forment le fond. Au centre de la toile , un traîneau en brancard tiré par un cheval. Sur ce traîneau , un panier dans lequel on voit un mouton et un veau. En allant toujours vers la gauche , un groupe d'hommes diversement vêtus qui se reposent. Puis , une fabrique élevée sur pilotis. Sur cet espace piloté , un chariot. Près du cha- riot , un jeune-homme couché. Tout-à-fait à gauche , des eaux. .

Il faudroit à toutes ces actions isolées un


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(aô5 )

peu plus de mouvement et d'Intérêt; quelque

chose dans les êtres animés qui reflétât du

sentiment sur les êtres inanimés ; quelque

chose dans ceux-ci qui fît de l'effet sur les

premiers ; en un mot; , de l'invention , une

convenance de scène particulière , un choix

d'incidens. Il n'y a rien de tout cela. Tout

homme qui sait dessiner seulement comme

notre ami Carmontelle , sans avoir plus de

verve que lui, n'a qu'à mettre les pieds

hors des barrières , sur les cinq heures du

soir, ou sur les neuf heures du matin, et

il trouvera des sujets pour mille tableaux ;

mais ces tableaux ne pourront piquer la

curiosité.. Oh! si le Faire étoit supérieur; si

dans chaque figure T'imita lion de la nature

ctoit à son dernier point; si c'étoit un gueux

de Calot 3 ou un vielleux de Berghem , ou

un ivrogne de Ténières 3 la vérité de l'objet

en feroit oublier la pauvreté.

Nous venons de battre bien du pays. Je ne sais , mon ami , si vous en êtes aussi fa- tigué que moi ; mais , dieu merci ! nous voilà de retour. Asseyons-nous ; délassons- nous. Si nous nous rafraîchissions , ce ne seroit pas trop mal fait, Nous quitterions


( 206 )

ensuite nos habits de voyage , et nous irions ensemble à ce Baptême russe auquel non» sommes invités.


Le Baptême -Russe.


Tableau d'environ deux pieds six pouces de haut 3 sur quatre ou cinq pieds de large.

C'est, ma foi! une belle cérémonie! Cette grande cuve baptismale d'argent fait un bel effet. La fonction de ces trois prêtres , qui sont tous les trois à droite , debout , a de la dignité. Le premier embrasse le nouveau né par-dessous les bras, et le plonge par les pieds dans la cuve. Le second tient le rituel et lit les prières sacramentelles. Il lit bien , comme un vieillard doit lire , en éloignant le livre de ses yeux. Le troisième regarde attentivement sur le livre. Et ee quatrième qui répand des parfums dans une poêle ar- dente placée vers la cuve baptismale , ne remarquez- vous pas comme il'esfc bien riche- ment et noblement vêtu ? comme son action


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( 207 ) est naturelle et vraie ? Vous conviendrez que voilà quatre têtes bien vénérables. Mais vous ne m'écoutez pas. Vous négligez les prêtres vénérables et toute la sainte céré- monie , et vos jeux demeurent attachés sur le parain et sur la marainè. Je ne vous en sais pas mauvais gré. Il est certain que ce parain a le caractère le plus franc et le plus honnête qu'il «oit possible d'imaginer. Si je le retrouve hors d'ici , je ne pourrai jamais me défendre de rechercher sa connoissance et son amitié; j'en ferai mon ami, vous dis- je. Pour cette maraine , elle est si aimable, si décente, si douce que j'en ferai , dites- vous , ma maîtresse , si je puis.... Et pourquoi non ?. < .. Et s r iîs sont époux, voilà donc votre bon ami de Russie?.... Vous m'embarrassez. Mais aussi, c'est qu'à la place du Russe , ou je ne laisserais pas trop approcher me» amis de ma femme , ou j'auroïs la justice de d ire : ma femme est si charmante , si aimable „

si attrayante.. Et vous pardonneriez à

voire ami ?.,.. O non î Mais ne voilà-t-iî pas une conversation bien édifiante, tout à tra- vers la plus auguste cérémonie 'du christia- nisme ; celle qui nous régénère en Je^us- Christ , en nous lavant de la faute que notre


( 208 )

grand-père a commise il y a sept ou huit mille ans ? Allons ,mon ami , contenez-vous. Voyez comme ce parain et cette maraine sont bien à leurs fonctions. Ils en imposent ; ils sont pieux sans bigoterie. Par derrière les trois prêtres , ce sont apparemment des parens i des témoins, des amis, des assistans qu'on Voit. Les belles études de têtes que le Toussin feroit ici ! car elles ont tout-à-faifc

le caractère des siennes Que voulez-vous

dire avec vos études du Poussin? Je

veux dire que j'oubliois que je vous parle d'un tableau. Et ce jeune acolyte qui étend sa main pour recevoir les vaisseaux de l'huile sainte qu'un autre lui présente sur un plat, convenez qu'il est posé de la manière la plus simple et pourtant la plus élégante , qu'il étend son bras avec facilité et avec grâce , et que c'est de tout point une figure charmante. Comme il tient bien sa tête ï Comme cette tête est bien placée ! Comme ses cheveux sont bien jettes! La physionomie distinguée qu'il a ! Comme il est droit, sans être maniéré ni roide ! Comme il est bien et simplement habillé ! Cet homme qui est à côté de lui , et qui est baissé sur un coffre ouvert, c'est apparammentle pire ou quelque

assistant


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( 209 )

assistant qui cherche de quoi emmail]otf% prompteinent l'enfant au sortir de la cuve, ïlegardez-bien cet enfant; il a tout ce qu'il faut pour faire un bel enfant. Ce jeune homme que je vois derrière le parrain est ou son page, ou sou éeufer ; et cette femme assise sur le fond , à tranche , à côté de lui, c'est ou la sage-femme , ou la garde-malade. Four celle qu'on entrevoit dans un-lit, sous ce rideau , il n'y a pas h s'y tromper; c'est l'accouchée^ à qui l'odeur de ces parfums qu'on brûle donnera un mal de fête effroyable, si Ton ny prend garde. À cela près, voilà v ma foi ! une belle cérémonie et un beau tableau ! CVs( le tableau de réception de ]'artiste(i). Combien de noms qu'on ne liroifc

(1) Leprlnce a été agrée par l'académie , à son. retour de Russie. On est agréé sur la simple inspection d'un tableau qui promet 5 mais pour être reçu académicien ? il faut porter un tableau qui reste à l'académie , si , sur ce tableau , l'auteur est jugé digne d'être reçu. Leprince a offert son Baptême Russe quelques jours après l'ouverture du Salon,. et a élé reçu académicien d'une voix unanime. Du grade d'académicien , on monta successivement à celui de conseiller j et quand on est peintre d'histoire du grand genre , on parvient à la place d'adjoint-à-professeur 5 puis de professeur , enfla de recteur de l'académie,

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( 2Ï0 )

pas sur le livret , si Ion n Y-toit admis â ï'acaçléinie qu'en produisant de pareils titres? J'ai honle de vous dire que îe coloris en est cuivreux etrougeârre , que le fond en est trop

brun, que les passages de lumières Mais il

faut bien que l'homme perce par queîqrf en- droit. Du reste , ce(ie composition est soute- nue ; touîesles figures en sont intéressantes ; la couleur même est vigoureuse. Je vous jure que l'artiste a fait ceitii-ià dans un intervalle de bonne santé, et que si j étois jeune, lifire , et qu'on me proposât cet honnête Russe pour beau-père, et pour femme cette jeune fîllequi tient si modestement un cierge


Leprincc a certainement du talent , mais il a une i)ien mauvaise santé, lia de l'esprit , et il a l'air fin et malin. Le Salon prochain décidera du rang qu'il tiendra parmi nos artiste?. Ce peintre a publié de* Cahiers gravés , contenant la représentation d:s habitans <le différens pays du Nord qu'il a parcourus ; de leurs liabits , de leurs usages , de leurs meubles , de leurs habitations, etc. Ce recueil est amusant , et si l'on peut compter sur la véracité et l'exactitude du crayon, il est «ussi instructif qu'agréable. Il est à désirer pour Leprincc ■ que son Baptême Russe soit gravé. Comme il est précieux par le caractère des tètes, eî que s'il pèche par quelque côté c'est par la couleur , il gagnevoit beaucoup à la gravure.




( 2ÏÎ )

à cote de lui , avec un peu d'aisance , fout autan, qu'il en faudrait; pour que ma petite Russe put , quand il lui plairoit , dormir la grasse matinée , moi lui-faire compagnie sur le même oreiller , et élever sans peine les petits bambins que ces vénérables papas schismatiques viendroient baptiser chez moi fous les neuf à dix mois, je serois , ma foi ! lente d'aller voir quel temps il fait dans ce pavs là.


Manière de voyager en Hiver.


Et pour faire sortir le décousu de tous ces objets, je vais décrire ce tableau comme si c'étoit un Chardin.

Eu allant de la droite à la gauche , de petites montagnes couvertes de neige. Der- rière ces montagnes, 1er, toits blancs d'un hameau. Sur le devant et au pied des petites montagnes, un poteau de seigneur qui mar- que le chemin ; ce poteau est planté à l'entrée d'un pont de' bois. Une voiture tirée par des chevaux et prenant vers la droite, est prête à entrer sur le pont. Au-dessous du pont , il faut supposer quelque grande rivière prie

3


et" couverte de neige , car en apperçoit les arrières-becs et tes mâts de quelques grands bai eaux retirés vers le rivage. Sur Je devant, ira paysan voit nie sur la gauche des pro- visions.

Tout ce qu'on appf€nd : là, c'est la manière dontics Voituressonl Construifes en ïlussiê(i). Je ne sais si ces bâtorfs recourbés ne seroienl; pas, en ce pays-ci même , sur-fout dans les provinces où les chemins sont unis et ferrés, d'un très-bon usage , avec la précaution dY ajouter de larges roulettes de fer.


Halte de Paysans en Eté.

À droite , on voit un bout de forêt , et près de-îà un eliarrio!" chargé de bestiaux. Plus Bas, un ruisseau. En s'avaneant vers la


(i) Ces voitures sont des traîneaux fort communs en Allemagne et clans Ses pays du Word , cl dont le* paysans se servent dans les temps de neige. Il ne seroif guère po.-sible do s'en seivir avec avantage sur de'* èlicmins uni ne seroient pas couverts de neige; mais oit voit dans le tableau des paysans qui se disposent à passer le Lac , une voiture fmlandoise , aussi simple qu'ingénieuse ? et çrtiî paroît particulière à ces pays-là,


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( 2I 3.) gauche , un grand charriot. Vers ce chisrrriof ; , une vache et un mou Ion. Un homme , vu par le dos, est penché sur le coffre de bois porté psr le charriot. Sur Je fond , encore un charriot. Sur un lieu plus bas et plus avance vers là gauche , un groupe d'hommes et de femmes en repos. Tout-à-fait à gauche eî; vers le fond , un autre groupe d'hommes et de femmes.

Tous ces objets, quoiqif isolés , sont assez: harmonieusement disposés. Il y a quelque art à les avoir liés pour l'oeil par la seule- variété du site et des lumières; mais la virer en est presqu'aussi froide que la descrip- tion ; et s'ils sont vrais, ce que je supposés toujours , ils ne peuvent intéresser qu'uîfc homme transplanté à sept ou huit cents» lieues de son pays , et qui venant à jetter' les yeux sur un de ces morceaux, se re- trouve en un instant chez lui, au milieu de> ses compatriotes , proche de son père, de sa mère , de sa femme , de ses parens , de se* amis. Si j'étois à Moscou , doutez-vous , cher Grimm,.que là vue d'rine carte de Paris ne me fit plaisir? Je dïrois : Voilà la rue Ncuvc- dè- Luxembourg. C'est-îà Qu'habite celui que je chéris. Peut-être il pense à moi daris

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C214) ce moment. Il me regrette; il me souhaité tout le bonheur que je puis avoir loin de lui. Voilà la rueNeuve-des-Petits-Champs ;c'est- ïà que demeurent la gaîté , la plaisanterie, la raison ,1a confiance, l'amitié , l'honnêteté, la tendresse et la liberté. L'hôtesse aimable avoifc promis à l'esculape de Genève de s'endormir à dix heures, et nous causions et nous riions encore à minuit. Voilà la rue Royaie-Saint-Roch ; c^est-là que se rassem- ble tout ce que la capitale renferme d'hon- nêtes et d'habiles gens. Ce n'est pas. assez, pour trouver celte porte ouverte, que d'être titré ou savant, il faut encore être bon; c'est-là que le commerce est sûr ; c'est-là qu'on parle histoire , politique , finance , belles-lettres , philosophie; c'est-là qu'on s'estime assez pour se contredire ; c'est-là qu'on trouve le vrai cosmopolite, l'homme qui sait user de sa fortune, le bon père , le bon ami , le bon époux. C'est-là que tout étranger de quelque nom et de quelque mérite veut, avoir un accès , et peut compter sur l'accueil le plus doux et le plus poli. Et cette aimable baronne vit-elle encore ? Sa santé étoit si frêle! Se mocque-t-clle tou- jours de beaucoup de gens qui ne l'en aiment


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(215 )

pas moins? Voilà la rue des Viciix-ÀugtTS- tïns. Ici , mon ami , la parole me manque- roit. Je m'appuyerois ia tête sur les deux mains ; quelques larmes tomberoient de mes yeux , et je me dirqis à moi-même : elle est- là j comment se fait-il que je sois icî(i) ?


Le Berceau pour les Eneans.

C'est une des meilleures compositions de-

Leprince Vous le trouvez , me dites-vous r

mieux colorié que le Baptême ?... Oh î non.... ïl vous paroît plus intéressant que le Bap- tême ?... Oh! non. Mais aussi, diable! c'est que ce Baptême Russe , auquel vous vou- lez comparer ce tableau-ci , est une belle chose.


(l) Heureusement, cher ami, vous n'avez qu'un pas à faire pour y aller.. Elle vous attend , et je vais vous chasser de chez moi à l'instant , pour que vous n'en per- diez pas par ma faute. Mais , convenez auparavant que ces tableaux de Leprince ont un attrait particulier pour ceux qui ne connaissent pas hs mœurs et les usages qu'il a peints. Rien n'attaché davantage que le-s laLlcavus: qui représentent des mœurs étrangères:

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( 2i6 )

Dans le Berceau pour les erifâris , on voie à droite une portion d'une baraque en bois. A la porte de cette baraque , sur un banc grossier , un vieux paysan en chemise , jambes singulièrement vêtues etmeds singulièrement chatlssés. Autour de ce vieillard , à terre, sur le devant, parmi de mauvaises herbes, une terrine, un auge! , des bâtons, un coq qui cherche la vie. Devant le vieillard, une espèce de petit hamac, occupé par un bam- bin , gras, potelé, bien nourri, tout nud , étendu sur ses langes; ce hamac est suspendu par une corde à une grosse branche d'arbre t la corde fait plusieurs tours autour de la branche. Une grande servante , assez jeune et assez bien vêtue pour n'être pas la femme du vieux paysan , tire la corde , comme si son dessein étoil d'élever le hamac ou ber- ceau , ou peut-être le descendre. Autour du hamac , deux autres enfans; Pun sur le fond, l'autre sur le devant: Pun vu de face, l'autre vu par le dos ; tous les deux regardant avec joie le petit suspendu. Sur le devant, une chèvre et un mouton. Plus, vers la gauche, une vieille avec sa quenouille et son fuseau; elle a interrompu son ouvrage pour parler à celle qui tient la corde du hamac. Tout-




( 2I 7 ) à -fait à gauche, vers le devant et sur le fond, chaumière et hameau. Autour de la chaumière , différons outils et agrêts cham- pêtres.

Le paysan est très-beau. Vrai caractère , vraie nature rustique. Sa chemise , tout son vêtement, larges et de bon goût. J'en dis autant de la vieille qui filoit et qui paroîfc être la grand'mcre des enfans ; c'est une vieille excellente. Belle tête , belle drape- rie , action simple et vraie. Les enfans , et celui qui est dans le hamac , et les deux autres, charmans. Mais il y a tout plein de choses ici qui me chiffonnent , et qui tien- nent peut-être à la connoissance des mœurs. Voilà bien la chaumière du paysan ; mais il est trop grossier , trop pauvrement vêtu pour que cette vieille soit sa femme. Celle qui tient la corde du hamac , et qui remonte ou descend le berceau , peut bien être la fille ou la servante de la vieille , mais elle n'est de rien au paysan. Quel est l'état de ces deux femmes ? Où est leur habitation? Ou je me trompe fort, ou il y a quelqu'amphi- bologie dans cette composition. En Russie, les femmes seroiént-elles mieux vêtues que les hommes? Quoi qu'il en soit, ici le colorii


(218 )

tîu peintre et sa touche sont beaucoup plus fermes. II est moins briquëté , moins rou- geâtre de ton que dans son Baptême ; maïs ce Baptême intéresse bien autrement : il est bien plus riche de caractères.


Intérieur d' u k e Ch a msre de Paysan russe.


On voit dans cette chambre une paysanne russe assise. Cette paysanne est aussi très- bien vêtue , notez cela; c'est comme au ta- bleau précédent. Près d'elle, vers la droite, une petite table sur laquelle elle est accou- dée , le bras étendu sur une corbeille pleine d'eeufs. Devant elle , un jeune paysan, fort démonstratif , les bras élevés et tenant un œuf dans chaque main.. Un grand rideau blanc attaché sur une perche , tombe , en «^élargissant , derrière la paysanne. Elle a à ses pieds un chat qui fait le dos et qui se frotte contr'eile. Elle est élevée sur une espèce d'estrade qui n'a qu'une marche. Le peintre a répandu sur cette estrade et au- dessous, à terre ,un panier , un autre panier , une terrine remplie de diiféreas légumes.




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(219 )

Pins sur la gauche et sur le devant, il y a une table avec un pot-à-1'eau. Tout-à-faifc à gauche et clans rombre,une vieille qui dort , et qui laisse à la jeune marchande d'oeufs , sa fille , toute la facilité possible d'accepter l'échange qu'on lui propose. Ce tableau est joli. L'idée en est polissonne , ou je me trompe fort. Le jeune paysan est vigoureux. Jeune fille, je n'entends pas trop ce qu'il vous promet; mais, en France , je vous conseillerais d'en rabattre la moitié. Mais laissons ce point. Il faudroit savoir, pour le traiter à fond , jusqu'où les hommes tiennent parole aux femmes en Russie.


(220 )


CASANOVA.


L/est un grand peintre ce Casanovc(i) ! Il a de l'imagination et de la verve ; il soit de son cerveau des chevaux qui hennissent, bondissent, mordent ec combattent , ruent , des hommes qui s'égorgent en cent manières diverses, des cr-anes entr'ouverls, des poi- trines percées , des cris , des menaces, du feu, de la fumée , du sang , des morts , des mourans ; toute la confusion, toutes les


(i) Casanove est Allemand j maïs comme je n'ac- corde pas que Roslin prouve quelque chose contre l'Allemagne et le Nord, je ne prétends pas non plus que Casanove fasse preuve en leur faveur. Et , pour tout dire , je trouve l'éloge que le philosophe en fait , trop magnifique. Je doute que Casanove parvienne jamais à la réputation d'un peintre de la première force. Les érudits en peinture reconnoissent ses groupes et ï-.es lambeaux pillés , ses larcins de toute espèce ; et les tableaux qu'il a exposés dans ce Salon n'ont pas fait la sensation qui précède ]$ réputation d'un gT-:ui F l peintre.




( 221 }

■fi erreurs d'une mêlée, ii sait aussi ordonner ■des positions plus tranquilles ; et montrer îe soldat en marche on faisant halte , comme en bataille , et quelques-unes des parties Jes plus importantes du technique ne lui manque pas.


Une marche d'Armée.

^Tableau d'environ onze pieds de long, sur près de sept pieds de hauteur.

Voici une des plus belles machines et des plus pittoresques que je connoisse. Le beau spectacle ! La belle et grande poésie'

Comment vous transporterai-je aux pied* de ces roches qui touchent îe ciel ? Com- ment vous montrerai-je ce pont de grosses poutres soutenues en-dessous parades che- vrons , jette du sommet de ces roches vers ce vieux château? Gomment vous donnerai-je une idée vraie de ce vieux château, des antiques tours dégrades qui le composent , et de cet autre pont en voûte qui les unit et les sépare ? Comment ferai- je descendre le torrent des montagnes, en précipiterai-je ks eaux sous ce pont, et le» répaudrai-je


K*J


( ^22 )

fout au four du site élevé sur lequel toute cette masse de pierre esc construite ? Com- ment vous tràicerai-je la marche de cette armée qui part du sentier étroit qu'on a pratiqué sur le sommet des roches, et qui en conduit laborieusement et tortueusement les colonnes, du haut de ces roches sur le pont par lequel en communique au château ? Com- ment vous effrayerai- je pour ces soldais , pour ces lourdes et pesantes voitures de ba- gage qui passent de la montagne au château sur cette tremblante fabrique de bois ? Com- ment vous ouvrirai-je entre ces bois pourris, des précipices obscurs et profonds ? Com- ment ferai- je passer tout ce monde sous les portes d'une des tours , pour le conduire de ces portes sous la voûte de pierre qui les unit , et les disperser ensuite dans la plaine ? Dispersés dans la plaine , vous exigerez que je vous montre les uns baignant leurs chevaux , les autres se désaltérant, ceux- ci étendus nonchalamment sur les bords de cet étang vaste et tranquille , ceux-là sous une tente qu'ils ont formée d'un grand voile qui tient ici au tronc d'un arbre ; là à un bout de roche , buvant, causant , riant /man- geant . donnaiiî, assis, debout, couchés sur




( 22 3 ) îc dos , couchés sur le ventre , hommes, femmes , enfans, armes , chevaux, bagages? Mais peut-être qu'en désespérant, de réaliser dans votre imagination tant d'objets animés, inanimés, ils le sont et je l'ai fait? Si cela est, Dieu soit loué ! Cependant je ne m'en tiens pas quitte. Laissons respirer la musq de Casanove et la mienne, et regardons son ouvrage plus froidement.

A droite du spectateur, imaginez une masse de grandes roches de différente hauteur. Sur les plus basses de ces roches , un pont de bois jette de leur sommet au pied d'une tour. Cette tour unie et séparée d'une autre tour par une voûte de pierre. Cette fabrique d'ancienne architecture militaire bâtie sur un monticule. Des eaux qui descendent des montagnes , se rendent sous le pont de bois , sous la voûte de pierre , font le tour par, derrière le monticule, et forment à sa gauche un vaste étang. Supposez un arbre au pied du monticule. Couvrezle monticule démolisse et de verdure. Adossez contre la tour qui est à droite , une chaumière. Faites sortir d'entre Jes pierres dégradées du sommet de l'une et l'autre tour, des arbrisseaux et dis plantes parasites. Hérissez-en la cime de*


( 224) montagnes qui sont à gauche. Au-delà de ï'étang que les eaux ont formé à droite, sup- posez quelques ruines lointaines , et vous au- rez une idée^ du local. Voici maintenant la inarche de Tannée.

Elle défile du sommet des montagnes qui sont à droite , par un sentier escarpé. Elle se rend sur le pont de bois jette des plus basses de ces montagnes au pied d'une des tours du château. Elle tourne le monticule sur lequel le château est élevé. Elle gagne la voûte de pierre qui unit les deux tours. Elle passe sous cette voûte , et de-îà elle se répand de gauche et de droite autour du monticule , sur les bords de l'étang, et arrive, en se repliant , au bas de ces hautes montagnes du sommet desquelles elle est partie. En levant les yeux, chaque soldat peut mesurer avec effroi la hauteur d'où il est descendu.

Passons aux détails. On voit au sommet des roches quelques soldats en entier. A mesure qu'ils s'engagent dans îe sentier es- carpé , ils disparaissent. On les retrouve , lorsqu'ils débouchent sur le pont de bois. Ce

Pont est charp'é d'une voilure de basra&'e. Une grande partie de Paginée a déjà fait le tour du monticule, a passé cous la voûte de pierre f

et


( 225 )

'et se repose. Imaginez autour du monticule sur lequel le château s'éiève , tous les inci-. dens d'une halte d'armée , et vous aurez le tableau de Casanove. Il n'est pas possible d'entrer dans le récit de ces incidens : ils va- rient à l'infini; etpuis , ce que j'en aï esquissé dans les premières lignes , suffît.

Ah! si la partie technique de cette com- position rëpondoit à la partie idéale ; si Ver- net avoit peint le ciel et les eaux, Louther- hourg le château et les roches , et quel- qu'autre grand maître , les figures ! Si tous ces objets placés sur des plans distincts avoient été éclairés et coloriés selon la distance de ces plans! Il faudrait avoir vu une fois en sa vie ce tableau ; mais malheureusement celui de Casanove manque de toute la per- fection qu'il aurait reçue de ces différentes mains : c'est un beau poëme , bien conçu , bien conduit et mal écrit.

Ce tableau est sombre; il est terne > il est sourd. Toute la toile ne paraît vous offrir d'abord que les divers accidens d'une grande croûte de pain brûlé. Et voilà l'effet de ces grandes roches, de cette grande masse de pierre élevée au centre de la toile , de ce merveilleux pont de bois et de cette précieuse


(226 ) voûte de pierre , détruit et perdu; et Voilà l'effet de toute cette variété infinie de groupes et d'actions , détruit et perdu. Il n'y a point d'intelligence dans les tons de la couleur, point de dégradation dans la perspective , point d'air entre les objets : l'oeil est arrêté et ne sauroit se promener. Les objets de devant n'ont rien de la vigueur exigée par leur site. Cependant , si la scène se passe proche du spectateur * la figure la plus voisine d» lui sera au moins huit ou dix fois plus grande que celle qui sera placée en arrière , à huit ou dix toises de celle figure. Alors, ou il faut de la vigueur sur le devant , ou il n'y aura point de vérité , point d'effet. Si, au contraire, la scène se passe dans l'enfonce- ment de la toile, et. que le spectateur en soie loin , les objets seront relativement d'une dégradation plus insensible, et exigeront des tons plus doux , parce qu'il y aura une plus grande masse d'air entre l'œil et la scène ; la proximité de l'œil sépare les objets ; son éloignement les presse et les confond. Voilà l'A. B.C. que Casainove paroît avoir oublié. Mais , comment , me direz-vous , a-t-il oublié ce dont il se souvient si bien ailleurs? Vous répondrai- je comme je sens ? C'est qu'ailleurs


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( 22? )

son ordonnance est à lui , il est l'inventeur; ici je le soupçonne de n'être que compila- teur. II aura ouvert ses porte-feuijies d'es- tampes ; il aura habillaient fondu trois ou quatre tableaux de paysages ensemble ; il en aura fait un cuvjuus admirable : mais lorsqu'il aura été question de peindre ce croquis , le faire , :e métier , le talent. , le technique l'aura abandonné. S'il avoit vu la scène dans la nature ou dans sa tête , il 1 au- roit vue avec ses plans , son ciel, ses eaux, ses lumières, ses vraies couleurs; et il l'au- roit exécutée. Rien n'est si commun , et ce- pendant si difficile à reconnoîrre , que le pla- giat en peinture. Je vous en dirai peut être un mot dans l'occasion. Le style le décèle en littérature; la couleur en peinture. Quoi qu'il en soit , combien de beautés détruites par le monotone de ce tableau , qui reste malgré cela par la poésie , la variété, la fé- condité des détails et des actions , la plus belle production ( i ) de Casanove!

(i) Cette belle production n'a pas fait de sensation. Son enharmonie elle défaut d'entente dans les lumières ont blessé les ignorans, et ont prouvé aux connoisseur3 que ce tableau n'étoit qu'un, Cento» pillé ça et là ? et assorti sans jugement.


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( 22.3 )

Uste Bataille,

^Cabjëau de quatre pieds de .long s sur trois pieds de haut.

C'est un combat d'Européens: on voit sur îe devant un soldat mort ou blessé; auprès, un cavalier dont le cheval reçoit un coup de bayonnette. Ce cavalier lâche un coup de pistolet à un autre qui a le sabre levé sur lui. Vers la gauche, un cheval abattu, dont le cavalier est renversé. Sur le fond , une mêlée de combatlans. A droite , sur ie devant, des roches et des arbres rompus. Le ciel est éclairé de feux et obscurci par la fumée. Voilà la description la plus froide qu'il soit rpossible d une action fort chaude.


Autre Bataille.

Mêmes dimensions qu'au précédent.

C'est une action entre des Turcs et des Européens. Sur le devant, un enseigne turc dont le cheval est abattu d'un coup porté




( 2*9 ) â la cuisse gauche : le cavalier semble d'un® main couvrir sa tête de son drapeau , et de l'autre se défendre de son sabre. Cependant un Européen s'est saisi du drapeau et me- nace de son épée la tête de Ferme mi. A droite, sur le fond, des soldats diversement attaquans ou attaqués. Entre ces soldats , on en remarque un, le sabre à la main , spec- tateur immobile» Sur le fond , à gauche , de* morts, des mourans, des blessés et d'autres soldats presque de repos.

Cette dernière bataille , c'est de la belle couleur prise sur la palette et transportée sur la toile ; mais nulle forme , nul effet , point de dessin.. Et pourquoi? C'est que les figures sont un peu grandes, et que M. Cd- sanove ne les sait pas rendre. Plus un mor- ceau est grand , plus l'esquisse en est difficile à conserver.

La composition précédente, où les figures sont plus petites , est mieux. Toutefois , il y a du feu , du mouvement , de l'action dans toutes deux. On y frappe bien, on s'y défend bien ; on y attaque , on y tue bien : c'est l'image que j'ai des horreurs d'une mêlée.

Casanove ne dessine pas précieusement ; ses figures sont courte!?. Quoique chaud

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( 230 ) dans sa composition, je le trouve monotone et stérile. C'est toujours au centre de la toile un grand cheval avec ou sans cava- lier. Je sais bien qu'il est difficile d'imaginer une action plus grande, plus noble, plus belle que celle d'un beau cheval, appuyé sur ses deux pieds de derrière, jettant avec impétuo- sité ses deux autres pieds en avant, la tête retournée , la crinière agitée , la queue on- doyante , franchissant l'espace au milieu d'un tourbillon de poussière; mais , parce qu'un objetest beau , faut-il le répétera toutpropos? Les autres affectent de pyramiderdehaut en bas , celui-ci de pyramider de la surface de la toile vers le fond : autre monotonie du- dit homme. C'est toujours un point an centre de la toile , très-saillant en-devant; puis, de ce point , sommet de la pyramide , partent des objets qui vont successivement en s'éten- dant jusqu'à la partie la plus enfoncée , où se trouve le plus étendu de tous ces plans, ou la base de la pyramide. Cette ordonnance lui est si propre, que je le reconnoitrois d'un bout à l'autre d'une galerie.





( 2§I )

Un Cavalier Espagnol.

J?etite composition de dix pouces de large t sur quatorze pouces de haut. .

L'Espagnol est à cheval ; il occupe presque toute la toile. La figure , le cheval et l'action sont du plus grand naturel. On voit à droite une troupe de soldats qui défilent vers le fond; à gauche, ce sont des montagnes très- suaves.

Beau petit tableau , très-vigoureux, très- chaud de couleur et très-vrai. Bonne touche «t spirituelle. Effet décidé , sans dureté. Achetez ce beau petit tableau , et soyez sûr de ne vous en jamais dégoûter , à moins que vous ne sojez né inconstant dans vos goûts. On quitte la femme la plus aimable sans autre motif que la durée de ses complai- sances; on s'ennuie de la plus douce des jouis- sances sans trop savoir pourquoi. Pourquoi le tableau, auroit-il quelque privilège sur la chose ? C'est pourtant un présentbien agréable que la vie! L'habitude rend les choses plus nécessaires , la possession moins flatteuse et ïes privations plus cruelles. Comme cela est arrangé! Y avez-vous jamais rien compris?

P 4


( *3« )


BAUDOUIN.


Jl eintre en miniature. Bon garçon, qui a de la figure , de la douceur , de l'esprit , un peu libertin ; mais, qu'est-ce que cela me fait ? Ma femme a ses quarante-cinq ans passés, et il n'approchera pas de ma fille , ni lui , ni ses compositions.

Il y avoit au Salon une quantité de petits tableaux de Baudouin, placés dans l'embra- sure d'une fenêtre , et toutes les jeunes filles , après avoir, promené leurs regards distraits sur quelques tableaux, finissoient leur tournée à l'endroit où l'on voyoit la Paysanne querellée par sa mère et la Cueilleur de cerises : cetoit pour cette travée qu'elles avoient réservé toute leur attention. A un certain âge , on lit plutôt un ouvrage libre qu'un bon ouvrage, et l'on s'arrête plutôt devant un tableau ordurier que devant un bon tableau, il y a même des vieillards qui sont punis de la continuité de leurs débauches , par le goût stérile qulît


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en ont conservé. Quelques-uns de ces vieil- lards se traînoient aussi, béquille en main , dos voûté, lunettes sur le nez, aux petite» infamies de Baudouin,


Le Confessionnal




Un confessionnal est occupé par un prêtre ; il est entouré d'un troupeau de jeunes filles qui viennent s'accuser du péché qu'elles ont fait , ou qu'elles feroient volontiers : voilà pour l'oreille gauche du confesseur. Son oreille droite entendra les sotises des vieilles, des vieux et des petits morveux qui occupent ce côté. Le hazard ou la pluie a fait entrer deux grands égrillards dans l'église ; les voilà qui ruent tout à travers le troupeau des jeunes pénitentes. Le scan- dale s'élève : le prêtre s'élance de sa boîte; il s'adresse durement à nos jeunes étourdis; voilà le moment du tableau. Le prêtre est à moitié hors du confessionnal ; il a l'air indigné. Un de ces jeunes gens , la lorgnette à la main , l'air ironique et méprisant, la tête retournée vers le confesseur , est tenté


( ^34)

de lui dire son fait. Son camarade , qui pres- sent que Faflaire peut devenir grave, cherche à l'entraîner. Les jeunes filles ont la plupart les jeux hfpocri cernent baissés. Les vieilles et les vieillards sont courroucés. Les mar- mousets , placés derrière leurs parens , sou- rient. Cela est plaisant ; mais la piété de notre archevêque (i), qui n'entend pas la plaisanterie , a fait ôter ce morceau du salon.


L'Espérance déçue.

Dans un petit appartement de plaisir , un boudoir, on voit, nonchalamment étendu sur une chaise longue , un petit-maîtye peu disposé à renouvelle? sa fatigue. Debout , à côté de lui, une jeune fille en chemise , Pair piqué, semble lui dire en se remettant du rouge : Quoi! c' est-là tout ce que vous savez ?


(i) Nota que la piété éclairée du prélat n'a pat été choquée du Cueilleur de cerises , ni de la Fille que- rellée , mais seulemeat du Confessionnal»


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(235)

Le Cueilleur de cerises.

On voit sur un arbre un grand garçon jardinier qui cueille des cerises. Au pied de l'arbre , une jeune paysanne prête à les re- cevoir dans son tablier. Une autre paysanne, assise à terre, regarde le cueilleur. Entre celle-ci et l'arbre , un âne , chargé de ses paniers, qui broute. Le jardinier a jette sa poignée de cerises dans le giron de la pay- sanne ; il ne lui en est resté dans la main que deux accouplées qu'il tient suspendues au doigt du milieu. Mauvaise pointe. Idée grossière et plate ; mais je dirai mon avis sur cefa , à la fin.


Petite Idylle galante.


A droite , une ferme avec son colombier. A la porte de la ferme , au-dessous du co* lombier, une jeune paysanne assise , ou plutôt voluptueusement renversée sur un banc de pierre. Derrière elle, sa sœur ca- dette , debout: elles regardent, toutes deux, deux pigeons qui sont à terre ; à quelque


( »3« )

distance, et qui se caressent L'aînée rêve et soupire ; la cadette lui fait signe du doigt de ne pas effaroucher les deux oiseaux. Au haut de la maison., à la fenêtre d'un grenier à foin, un jeune paysan qui sourit mali- gnement de l'attention voluptueuse de l'une et.de la crainte ingénue de l'autre. Passe pour cela 3 c'est comme ma description. On y entend tout ce qu'on veut et tout ce qui y est sans rougir. Autour du banc , on a jette confusément un chaudron , des choux, des panais, une cruche, un tonneau et d'au- tres objets champêtres.


Le Lever.


C'est une jeune femme assise sur le bord d'un lit à baldaquin ; elle vient d'en sortir. Debout , sur un plan plus reculé , une femme de chambre lui présente sa chemise. A ses pieds , et plus sur le devant , un autre femme de chambre se dispose à lui mettre ses mules. Je ne sens pas le sel de cela. Voilà des mules où ces pieds n'entreront jamais. Cela ç*t ridicule et vrai.




( ^37 ) La Fille querellée par sa Mère.

La scène est dans une cave. La fille et son doux ami en étoient sur un point, sur un

point c'est dire assez que ne le dire

point.... Lorsque la mère est arrivée , juste- ment-, justement... c'est dire encore ceci assex clairement. La mère est en grande colère ; elle a les deux poings sur .les côtés. Sa fille debout , ayant derrière elle une belle botte de paille , fraîchement foulée , baisse les yeux et pleure; elle n'a pas eu le temps de rajus- ter son corset et son fichu , et il y paroit bien. A côté d'elle, sur le milieu de l'escalier de la cave , on voit par le dos un gros garçon qui s'esquive. A la position de ses bras et de ses mains, on n'est aucunement en douie sur la partie de son vêtement qu'il relève : nos amans étoient du reste gens avisés. Au bas de l'escalier , il y a sur un tonneau, un pain , des fruits , une serviette , avec une bou- te i Ile de vin.

Cela est tout-à-fait libertin; mais on peut aller jusques-îà. Je regarde; je souri* , et je passe.


La FoIcé du Sang,

Ou la Fille qui reconnoît son Enfant à Notre-Dame -parmi les Erifans- trouçés.


L'église. Entre deux piliers , le banc des enfans-trouvés. . Autour de ce banc, une foule d'hommes , de femmes, d'enfans de tout âge, de tout sexe, et caractérisés par îe bruit , la joie , la surprise. Dans la foule , derrière îa sœur-grise , une grande fille qui tient un enfant et qui le baise.

Beau sujet manqué! Je prétends que cette foule nuit à l'effet, et réduit un événement touchant et pathétique a un incident qu'on a peine à deviner ; qu'il n'y a plus ni si- lence , ni repos , et qu'il ne falloit là qu'un petit nombre de spectateurs. Le dessinateur Cochin répond que plus la' scène est nom- breuse , plus la force du sang paroît. Le dessinateur Cochin raisonne comme un homme de lettres, et moi je raisonne comme un peintre.

Veut-on faire sortir la force du sang dans




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( 2 39 )

toute sa violence, et conserver à la scène son repos , sa solitude et son silence ; voici comme il falloit s'y prendre , et comme Greuze s'y scroit pris. Je suppose qu'un père et une mère s'en soient allés à Notre- Dame avec leur famille , composée d'un© fille aînée, d'une sœur cadette et d'un petit frère. Ils arrivent au banc des énfans-trou- vés, le père et la mère avec le petit garçon d'un côté, la fille aînée et la sœur cadette de l'autre. L'aînée reconnoît son enfant. A Tins tant , emportée par la tendresse ma- ternelle, qui lui fait oublier la présence de son père, homme violent à qui sa faute avoifc été cachée , elle s'écrie , elle s'élance et porte ses deux bras vers cet enfant. Sa sœur cadette a beau la tirer par sa robe , elle n'entend rien. Pendant que cette cadette lui dit tout bas : Ma sœur } que faites-vous ?. Vous n'y pensez vas....... Vous vous per- dez, Mon père,.,.., la pâleur s'empare du

visage de la mère. Le père prend un air terrible et menaçant; il jette sur sa femme des regards pleins de fureur. Le petit gar- çon, pour qui tout cela est lettre-close , . baille aux corneilles. La sneur-grise est dans l'étonnemçnt.Le petitnombre de spectateurs,


m


(240)

hommes et femmes d'un certain âge , car il ne doit point y en avoir d'autres, marquent, les femmes de la joie, de la pitié, les hommes de la surprise. Et voilà ma com- position qui vaut mieux que celle de Bau- douin ; mais il faut trouver l'expression de cette fille aînée , et cela n'est pas aisé. J'ai dit qu'il ne devoit y avoir autour du banc que des spectateurs d'un certain âge; c'est qu'il est honnête et d'usage que les autres , jeunes garçons et jeunes filles, ne s'y arrêtent pas. Donc ? Donc Cochin ne sait ce qu'il dit(i). S'il défend son confrère contre la lumière de sa conscience et de son propre goût , à la bonne heure !

Greuze s'est fait peintre-prédicateur des bonnes mœurs ; Baudouin , peintre-prédi- cateur des mauvaises. Greuze , peintre de familles etd'honnêtes-gcns ; Baudouin, pein- tre de petites-maisons et de libertins. Mais


( I ) Et moi qui sais ce que je dis au moins dans celte occasion-ci , je dis que voilà un des plus beaux sujets de tableau qu'on puisse trouver , et que je suis dé- solé qu'il ne soit pas sorti do la tête de Greuze. De quoi se mêle ce barbouilleur de Baudouin de traiter un sujet de ce pathétique avec sa petite manière froide et léchée ? Qu'il reste peintre et poète de boudoir î

heureusement


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(24î )

heureusement , il n'a ai dessin , ni génie , ni couleur , et nous avons du génie, du dessin , de la couleur , et nous serons les plus fo ' ;.

Baudouin me dkoît un jour le sujet dhm tableau. Il vouloit montrer , chez une sage— femme, une fille qui vient d'y accoucher cja idesiin t, et que la misère forçoit

d'abandonner son enfant aux enfans-trouvés. Eh! que ne placez-vous, lui répondis- je, la scène dans un grenier, et que ne me montrez-vous une honnête-femnie que le

me motif contraint à la même action ? Cela sera plus beau, plus touchant et plus honnête. Un grenier prête plus au talent que le taudis d'une sage-femme. Quand i! n'en coule aucun sacrifice à l'art, ne vaut- il pas a .eux -mettre en scène la vertu pré- férablement au vice? Votre composition n'inspirera qu'une pitié stérile; la "mienne inspirera le même sentiment avec fruit. — Oh! cela est trop sérieux; et puis, des modèles de filles j'en trouverai tant qu'il me plaira. — Eh bien ! voulez-vous un sujet gai ? — Oui , et même un peu graveleux , si vous pouvez ; car, je ne m'en défends p , î'aaue 1a gravelure ; et le puKac ne la h

6


( 242 )

pas. ■—> Puisqu'il vous en faut , il y en aura, et vos modèles seront encore rue Fromen- teau. — Dites , dites vite ? — Tandis qu'il se frottoit les inains d'aise , imaginez, çon- tinuai-je, un fiacre qui s'en va, entre onze heures et midi, prendre le chemin de Saint- Denis. Au milieu de la rue Saint-Denis , une des soupentes du fiacre casse , et voilà la voiture sur le côté. Les glaces de bois se baissent , la portière s'ouvre , et il en sort un moine avec trois filles. Le moine se met à courir pour se soustraire aux regards du public. La caniche du fiacre saute d'à- ccUé de son maître , suit le moine , l'atteint et saisit des dents sa longue jaquette. Tandis que le moine se démène pour se débarrasser

  • du chien , le fiacre , qui ne veut pas perdre

sa course , descend de son siège et va au moine. Cependantune des filles pressoit avec sa main, ou avec la lame de son couteau, une bosse qu'une de ses compagnes s'étoit faite au front ; et l'autre , à qui l'aventure paroissoit comique , toute débraillée et les mains sur les côtés , éclatoit de rire. Les marchands et les marchandes en rioient aussi sous leurs portes, et les polissons quis'étoient assemblés autour du moine, lui crioient:


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l4h ! il a chiè au lit ! slh ! il a cldë an lit! — Gela est excellent, dit Baudouin....», Et même un peu moral , ajoarai-je. C'estdu moins îe vice puni ; et qai sait si le moine, à qui ce contretemps est arrivé il y a huit jours, faisan t un tour au salon ,ne se recon- noîtra pas et ne rougira pas ? Et n'est-ce rien que d'avoir fait rougir un moine ?

La Mère qui querelle sa fille est le meilleur des petits tableaux de Baudouin. Il est mieux dessiné que les autres, et d'une assez jolie couleur : toujours un peu grisâtre. Rabatte- ment de l'homme étendu sur le sopha de la fille qui remet du rouge , pas mal. Toute la scène du Confessionnal vouloit être mieux dessinée , demandent plus d'humeur, plus de force. Cela est sans effet; et par-dessus le marché ,1a besogne de la patience, du temps, du tiers et du quait , augmentée , revue et corrigée par îe beau-père (i).

Il y a aussi des miniatures et des portraits; de jolis portraits et assez joliment peints. Un Silène porté par des Satyres , durs , secs , roug'eâtres , et les Satyres, et le Silène. Tout cela n'est pas absolument sans mérite ; mais


(i) Baudouin éioit gendre de Bouclier.

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( 244 ) II. y manque.... Comment dirai-je ce qui y manque? Cela n'est pas moins difficile à dire qu'essentiel à avoir , et malheureusement cela ne vient pas comme des champignons. JVî^iis , pourquoi suis-je si embarrassé ? Vous savez bien ce qu'il faut garder comme ses deux prunelles. Il y eut une fois un profes- seur de l'université qui tomba amoureux de la nièce d'un chanoine , eu lui apprenant le latin. Il fit un enfant à son élève. Le chanoine s'en vengea cruellement. Est-ce que Bau- douin auroit montré à peindre et fait un enfant à la nièce d'un chanoine ? Du moins , il n'a pas Pair d'avoir ce qy? jAbailard perdit dans cette occasion. Bon soir donc k M. [ JBaudouin ! et sur ce , je prie dieu auHlvous ait ., mon ami , en sa sainte garde , et si ce n'est par, sa volonté de vous préserver des jiièces de chanoine , qu'il vous garantisse çta .jnoins des oncles.




(2 4 5>


ROLAND DE LA PORTE,


'n a dit, mon ami, que celui qui ne rioit pas aux comédies de Regnard, n'avoit pas le droit de rire aux comédies de Mo- lière. Ëh bien! dites à ceux qui passent devant Roland de la Porte sans s'arrêter p qu'ils n'ont pas le droit de regarder Char- din. Ce n'est pourtant, ni la rouche , ni la vigueur, ni la vérité ? ni l'harmonie de Char- din ; c'est tout contre , c'est-à-dire , à mille lieues et à mille ans. C'est cette petite dis- tance imperceptible qu'on sent et qu'on ne franchit point. Travaillez, étudiez, soignez „ recommencez : peines perdues. La nature a dit: tu iras-là 3 jusques-là, et pas plus loin que là. Il est plus aisé de passer dut pont Notre-Dame à Roland de la Porte T que de Roland de la Porte à Chardin.


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( 246 )

MÉDAILLON DU Roi, Opale de deux pieds neuf pouces de haut.

C'est l'imitation d'an vieux plâtre arec tous les accidens de! a vétusté. Il est écorné, troué : il v a la poussière , la crasse , la saleté ; c'est le vrai , ma un poccofreddo. Et puis , ce genre est si facile qu'il n'y a plus que le peuple qui l'admire.


Un Morceau de genre.

Sur une table de bois, un mouchoir Masu- lipatan , un pot-à-1'eau de fajence , un verre- d'eau, ujae tabatière de carton, une brochure sur un livre

Pauvre victime de Chardin ! Comparez seulement le Masulipatan de Chardin avec celui-ci; combien Roland vous paroîtradur, sec §t empesé !




(247 )


Un autre Morceau de genre.


Un grand évier coupe horizontalement la toile en deux , et allant de la droite à la gauche , on y voit des champignons autour d'un pot de terre où trompe une branche de laurier- thim ; puis , une botte d'asperges , ues œufs frais snr un tablier de cuisine, dont une portion retombe au-devant de l'évier , et dont le reste , sur le fond et dans l'ombre, passe derrière la botte d'asperges ; puis , un chaudron de cuivre incliné et vu par le de- dans, une poivrière de fer blanc, un égru- geoir de bois avec son pilon

Autre victime de Chardin ? - mais, mon- sieur Roland de la Porte , consolez-vous. Que le diable m'emporte si, excepté vous et Chardin, personne s'en doute! Et soyez persuadé que celui qui , chez les anciens , auroit su produire cette illusion -là , n'en déplaise aux mânes de Caylus et aux oreilles vivantes de Jfebb, auroit été chanté, apo- théose par les poètes , et auroit vu sa statue au Céramique , ou dans quelque recoin du Pritanée.


Q4


( 2-0 )

Deux Portraits.

Je les ai vus. Monsieur Roland > prêfea l'oreille à vos deux portraits , et vous les entendrez , malgré l'air foible et éteint qu'ils ont , vous dire d'une voix claire et forte : retourne a la chose inanimée. Ils sont de bon conseil ; ils disent comme slls étoieht vivans.


'[Autre Tableau de genre.

Je pourrois vous en faire grâce , mais ces morceaux circulent dans le commerce; des fripons de brocanteurs les baptisent comme il leur plaît, et'font. des dupes.

Toujours en allant de droite à gauche , c'est mon allure. Sur une table brisée et d'un marbre bleuâtre , des raisins , de petits mor- ceaux de sucre , une tasse avec sa soucoupe de terre blanche ; sur le fond , une jatte pleine de pêches , une bouteille de ratafia , une ca- rafTe d'eau; autour, quelques prunes, des mies-de-pain , des poires , des pêches; enfin, une boîte-à-café de fer-blanc. Ces différens


^MbM-iMvmA


MaEÊSÊÊÈ


SmBÈSÊBBÊKÊEËËÈBÊBsÊttÊSSËÊÊÈiÊÈËUHKÊÊ


( 249 )

objets ne vont point ensemble, et cest une faute que Chardin ne commet pas.

Celui , mon ami, qui .sait faire de la chair excelle dans tous ces sujets , et celui qui excelle dans ces sujets ce sait pas pour cela faire de la chair . Les couleurs de la rose des jardins sons bel les , mais la vie n y est pas comme sous les roses du visage d'une jeune fille. Les premières sont tout ce qu'on peut pomparer de mieux à celles-ci , mais c'est elles qu'on flatte.


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( *So)


D E S C A M P S.


Encore à celui-ci la petite politesse que vous savez. Vous peignez gris , monsieur Descamps ^ vous peignez lourd et sans vérité. Cet enfant qui tient un oiseau est roide : l'oiseau n'est ni mort ni vivant; c'est un de ces morceaux de boi» peint qui ont un sitiîetà la queue. Et cette grosse , courte et maussade Cauchoise, à qui en veut-elle ? Elle est entre deux de ses enfans , et c'est moi qu'elle regarde. Celui-ci qui pleure , si c'est du poids de l'énorme tête que vous lui avez faite, il a raison. On dit que vous vous mêlez de littérature ; dieu veuille que vous soyez meilleur en belles-lettres qu'en peinture ! Si vous avez la manie d'écrire, écrivez en prose , en vers, comme il vous plaira, mais ne peignez plus. Ou si, par délassement , vous passez d'une muse à l'autre , mettez les productions de ceile-ci dans votre cabinet. Vos amis , après dîner,


HSiV*»»- ^i^^^^^^X'^i^^^^Y^r^*^;^ àt'&-5%^ - I


(251 la serviette sur le bras et le cure-dent à la main , diront : mais cela n'est pas mal. Jeune-homme qui dessine , Elève qui modèle, Petite -fille qui donn® à manger à ton oiseau , allez tous au cabinet de monsieur Descamps } votre père , et n'en sortez pas.


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(252)


BELLENGE.


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n tableau de fleurs , plusieurs tableaux de fruits , au pont Notre-Dame , chez Trem- blin , sans rémission. Le tableau de fleurs est pourtant son morceau de réception ! On prétend qu'il n'est pas sans mérite. Mais la couleur en est-elle fraîche , vraie , sédui- sante ? — Non. — Le velouté des fleurs y est-il ? — Non. — ■ Qu'est-ce * qu'il y a donc ?....


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(253)


AROCEL


Deux Tableaux.


Cèphale se réconciliant avec Procris s et Procris tuée par Céphale.


.vez-vous vu quelquefois dans les an- berges des copies de grands-maîtres ? Eh bien ! c'est cela ; mais gardez-m'en le secret. C'est un père de famille que ce Parocel, qui n'a que sa palette pour nourrir une femme et cinq ou six enfans. En regardant ce Céphale tuer sa Procris en plein Salon, je lui disoi:* : tu Jais bien pis que tu ne crois... Ce Parocel est mon voisin ; c'est un bon-homme qui a même , à ce qu'on dit , quelque talent pour la décoration. lime voit au Salon ; il m'aborde: Voilà mes tableaux, me dit-il , qu'en pensez- vous? — Mais mais.... j'aime votre Frocris;

elle a de beaux gros tettons. — Eh ï oui, cela séduit, cela séduit.... Tirez-vous-en mieux, si vous pouvez.


254


G R E U Z E.


  • ) E suis peut-être un peu long ; mais si

vous saviez comme je m'amuse en vous ennuyant ! Vous me direz que c'est comme tous les ennuyeux du monde ; ils ennuient sans s'en appercevoir. Quoi qu'il en soit, voilà toujours plus décent dix tableaux de décrits, et trente-un peintres jugés.

Voici votre peintre et le mien ; le premier qui se soit avisé parmi nous de donner des mœurs à l'art , et d'enchaîner des événemens d'après lesquels il seroit facile de faire un roman. Il est un peu vain, notre peintre ! mais sa vanité est celle d'un enfant ; c'est l'ivresse du. talent. Otez - lui cette naïveté qui lui fait dire de son propre ouvrage : voyez-moi cela ! c'est cela qui est beau l vous lui ôterez la verve, vous éteindrez le feu, et le génie s'éclipsera. Je crains bien , lorsqu'il deviendra modeste , qu'il n'ait rai- son d» l'être. Nos qualités , certaines du


I B^fl I Bfl : '-'- ,• 'ifi--'.'^'-Vr-. PifTsi»* Ç^il»§» MB


( 2S5 ) moins , tiennent clc près à nos défauts. La plupart des honnêtes-femmes ont de l'hu- meur. Les grands artistes ont un petit coup de hache à la tête. Presque toutes les femmes salantes sont généreuses. Les dévotes , les bonnes même, ne sont pas ennemies de la médisance. Il est difficile à un maître qui sent qu'il fait le bien de n'être pas un peu. despote. A qui passera-t-on les défauts , si ce n'est aux grands-hommes? Je hais toutes ces petites bassesses qui ne montrent qu'une ame abjecte, mais je ne hais pas les grands crimes. Premièrement , parce qu'on en fait de beau:; tableaux et de belles tra- gédies ; et puis , c'est que les grandes et su- blimes actions et les grands crimes portent le même caractère d'énereie. Si un homme n'émit pas capable d'incendier une ville , un autre homme ne seroit pas capable de se précipiter dans %ii gouffre pour la sauver. Si lame de César n'eut pas été possible , celle de Caton ne l'auroit pas été davan- tage. L'homme est né citoyen , tantôt du Ténare, tantôt de l'Olympe. C'est Castor et Fol lux ; un héros, un scélérat; Marc- JLurèle , Borgia : Diversis sludiis ovopro- gnatus eodern.


(256)

Nous avons trois peintres habiles , féconds et studieux observateurs de la nature, ne commerçant, ne finissant rien sans avoir appelé plusieurs fois le modèle; c'est la Grencs s Greuze et Vevnet. Greuze p son i aient par- tout, dans les cohues popu- laires;, dans les églises , aux marchés, aux promenades, dans les maisons , dans les rues ; sans cesse il va recueillant des actions, des caractères, des passions, des expression?. Chardin, et lui parlent fort bien de leur art; Chardin avec jugement et de sang-froid, Greuze avec chaleur et enthousiasme : Z*aiour y en petit comité, est aussi fort bon à entendre.

Greuze a exposé un grand nombre de morceaux , quelques-uns médiocres , plu- sieurs bons, beaucoup d'exccllens. Parcou- rons-les.


La jeujste-pille qui pleure son oiseau,

Tableau ovale de deux pieds de haut.

La jolie élégie ! Le charmant poëme! La belle idylle que Gemer en feroit ! C'est la

vignette


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( 257 )

Vignette d'un morceau de ce poète. Tableau délicieux! le plus agréable et peut- être le pins intéressant du Salon. La pauvre petite est de face; sa tête est appuyée sur sa main gauche. L'oiseau mort est posé sur le bord su- périeur de la cage, la tête pendante, les a îles tramantes, les pattes en Pair. Le joli cata- falque que cette cage ! Que cette guirlande de verdure qui serpente autour , a de grâce! La pauvre petite, ah! qu'elle est affligée! Qu'elle est naturellement placée ! Que sa tête est belle! Qu'elle est élégamment coëffée ! Que son visage a d'expression ! Sa douleur est profonde : elle est à son malheur ; elle y est toute entière. O ! la belle main ! la belle main! Le beau bras! Voyez la vérité des détails de ces doigts , et ces fossettes, et cet! e mollesse, et cette teinte de rougeur dont 3a pression de la tête a coloré le bout de ses doigts délicats , et le charme de tout cela. On s'approcheroit de cette main pour la baiser , si on ne respectoit cet enfant n*t sa douleur. Tout enchante en elle, jusqu'à son ajustement. Ce mouchoir de col est jette d'une manière ! Il est d'une souplesse et d'une légè- reté! Quand on apperçoit ce tableau, on dit délicieux ! Si l'on s'y arrête , ou qu'on y

R


( 3.38 ) revienne , on sVcrie : délicieux ! délicieux ! pientôt on se surprend conversant avec cet enfant et la consolant. Cela est si vrai, que voici ce que je me souviens de lui avoir dit à. différentes reprises :

Pauvre petite, votre douleur est bien pro- fonde, bien réfléchie! Pourquoi cet air rêveur €t mélancolique ? Quoi , pour un oiseau! Vous ne pleurez pas; vous êtes affligée, et la pen- sée accompagne votre affliction. La petite ! Ouvrez-moi votre cœur ; parlez-moi vrai. Est-ce bien la mort de cet oiseau qui vous retire si fortement et si tristement en vous- même ? Vous baissez les yeux. Vous

ne me répondez pas. Vos pleurs sont prêts à couler. Je ne suis pas père; je ne suis ni indiscret ni sévère Eh bien ! je le con- çois: il vous aimoit; il vous le juroit } et ïe juroit depuis si long- temps ! Il souffi»oit tant! Le moyen de voir souffrir ce qu'on aime! Eh! laissez-moi continuer ; pourquoi me fer- mer la bouche de votre main ? Ce matin

ià par malheur votre mère étoit absente.

Il vint. Vous étiez seule. IL étoit si beau , si passionné , si tendre, si charmant! I: avoit tant d'amour dans les yeux , tant de vérité daas les expressions! Il dis oit de ces mots


, I A. .-> !




qui vont si droit à Pâme ! Et en les disant , il étoit à vos genoux cela se conçoit en- core. Il tenoit une de vos mains. De temps en temps vous y sentiez la chaleur de quel- ques larmes qui tomboient de ses yeux, et qui couloient îe long de votre bras. Votre mère ne revenoit toujours point. Ce n'est pas votre faute , c'est la faute de voire mère.... Ne voilà- t-il pas que vous pleurez de plus

belle? Mais ce que je vous en dis n'est

pas pour vous faire pleurer. Et pourquoi pleurer? Il vous a promis. Il ne manquera à rien de ce qu'il vous a promis. Quand on aété assez heureux pour rencontrer un enfant charmant comme vous , pour lui plaire , pour

s'y attacher, c'est pour toute la vie Et

mon oiseau ?.... Mon ami, elle sourit. Ah! qu'elle étoit belle? Ah! si vous Paviez vu

sourir et pleurer ' Je continuai: eh bien !

votre oiseau? Quand on s'oublie soi-même, se sou vient-on de son oiseau? Lorsque l'heure du retour de votre mère approcha , votre tendre ami s'en alla. Qu'il eut de peine à s'arracher dauprès de vous !.... Vous me re- gardez. Eh oui ! je sais tout cela. Combien il se leva et se rassit de fois ! Combien il vous dit et redit adieu sans s'en aller! Com-


( z6o )

bien de fois il sortit et rentra! Qu'il étoîfc îaeureux , content , transporté ! Je viens de le voir chez son père. Il est d'une gaîté char- mante, crime gafté qu'ils partagent tous sans

pouvoir s'en défendre Et ma mère ? Votre

mère? A peine fut-il parti, qu'elle rentra. Elle vous trouva rêveuse comme vous Tétiez toutVà-l'hëure ; on Test toujours comme cela. Votre mère vousparïoit, et vous n'entendiez pas ce qu'elle vous disoit. Elle vous com- mandoit une chose, et vous en faisiez une autre. Quelques pleurs se présentoient aux bords de vos paupières. Vous les reteniez de votre mieux , ou bien vous détourniez la tôt e pour les essuyer furtivement. Vos distrac- tions continues impatientèrent votre mère. Elle vous gronda , et ce vous fut une occa- «ion de pleurer sans contrainte et de soulager

votre cœur Continuerai-je , petite ? Je

crains que ce que je vais dire ne renouvelle

votre peine. Vous le voulez? Eh bien!

Votre bonne mère se reprocha de vous avoir affligée. Elle s'approcha de vous ; elie vous prit les mains; elle vous baisa le front et les joues , et vous en pleurâtes bien davantage. Votre tète se pencha sur elle, et votre visage que la routeur commencoit à colorer


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( 261 )

Tenez! tout comme le voila qui se colore,... alla se cacher clans son sein. Combien cette bonne mère vous dit de choses douces, et combien ces choses douces vous faisoienÉ de mal! Cependant voire serin a voit bran s'égosiller, vous avertir, vous appeler , battre des ailes , se plaindre de votre oubli , vous ne le voyiez point, vous ne l'entendiez point : vous étiez à d'autres pensées. Son eau et sa graine ne furent poin t renouvellées ; et ce ma- tin l'oiseau n'étoit plus.,.,. Vous me regardez; encore ? Est-ce qu'il me reste encore quel- que chose à dire? Ah! j'entends, petite. Cet oiseau , c'est lui qui vous l'avoit donné. Eh

bien ! il en retrouvera ira autre aussi beau

Ce n'est pas tout encore. Vos jeux se fixent sur moi , et se remplissent de nouveau de larmes. Qu'y a-t-il donc encore ? Parlez, jo ne saurois vous deviner.... Et si la mort de cet, oiseau n'étoit que le présage?.... Que ferois- je ! Que deviendrois-je , s'il étoit ingrat! Quelle idée ! Ne craignez rien, pauvre petite! Cela

ne se peut. Cela ne sera pas Quoi, mon

ami , vous me riez au nez ! vous vous moquez d'un grave -personnage qui s'occupe à con- soler mi enfant en peinture de la perte de son oiseau, de la perte de tout ce qu'il vow*

il :\


( 2Ô2 )

plaira ! Mais voyez donc comme elle esf belle , comme elle est intéressante ! Je n'aime point à affliger; malgré cela il ne me déplai- roit pas trop d'être la cause de sa peine.

Le sujet de ce petit poème est si fin que beaucoup de personnes ne Font pas entendu; ils ont cru que cette jeune fille ne pleuroiÊ que son serin, Greuze a déjà peint une fois le même sujet. Il a placé devant une glace fêlée une grande fille en satin blanc, pénétrée d'une profonde mélancolie Ne pensez-vous pas qu "il y auroit autant de bêtise à attribuer les pleurs de notre jeune fille à la perte d'uij oiseau que la mélancolie de l'autre jeune fille à son miroir cassé? Cette enfant pleure autre chose, vous dis-je. D'abord vous l'avez entendue, elle en convient, et son affliction réfléchie le dit de reste. Tant de douleur?

A son âge! Et pour un oiseau! Mais quel

âge a-t-elîe donc ? Quelle question m'avez-

Vous faite 3 et que vous répondrai-je? Sa tête est de quinze à seize ans , et son bras et sa main, de dix-huit à dix-neuf. C'est un défaut de cette composition , qui devient d'autant plus sensible que la tête étant ap- puyée contre la main, une de ces parties donne tout contre la mesure de Faulre.


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( ^3 ) Placez la main autrement, et l'on ne s'ap- percevra plus qu'elle est un peu trop forte et trop caractérisée. C'est que la tête a été prise d'après un modèle , et la main d'après un autre. Du reste , elle est très-vraie, cette main, très-belle ., très-parfaitement coloriée? et dessinée. Si vous voulez passer à ce tableau cette tache légère , avec un ton de cou- leur un peu violatre , c'est une chose très- belle. La tête est bien éclairée , de la couleur îa plus agréable qu'on puisse donner à une blonde: car elle est blonde , notre petite; peut-être demanderoit-on que cette tête fit un peu plus le rond de bosse. Le mouchoir rave qu'elle a autour du col est large , léger , du plus beau transparent. Le tout fortement touché, sans nuire aux finesses de détails. Greuze peut avoir fait aussi bien, mais pas mieux.

Lorsque le salon fut tapissé, on en fit les pre* raiers honneurs au marquis de Marigny. Le di- recteur ordonnateur des arts s'y rendit avec le cortège des artistes favoris qu'il admet à sa table; les autres s'y trouvèrent. Il alla, il regarda, il approuva, il dédaigna. La pleu- reuse de Greuze l'arrêta et le surprit. Cela est beau _,. dit-il à l'artiste qui lui répondit ~

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( ^4 ) Mer. sieur } je le sais. On me loue de reste , mais je manque d'ouvrage. C'est 3 lui ré- pondit Vemet 3 que vous avez une nuée d'ennemis , et parmi ces ennemis , il y en a un qui a l'air de vous aimer à la Jolie , et qui vous perdra. Et qui est cet ennemi r lui demanda Greuze ? C'est vous , répon- dit Vemct (i).


(i) Il est vrai 5 mon ami Greuze, que vous avez des loris impardonnables avec vous-même. Vous ima- ginez qu'il ne s'agit que d'avoir du génie, un grand talent , un amc fière et sensible , de faire de beaux tableaux , et d'attendre que la fortune vienne vous retirer de votre grenier du quartier de la Sorbonue , et vous offrir un asyle dans quelque maison royale. D'où venez- veus donc? Que n'apprenez-vous à avoir le jarret sou- ple, à faire le valet dans l'antichambre de M. le direc- te ur-ordonnateur , à flagorner vos confrères qui ont du crédit sur lui, aies regarder comme vos maîtres , et à les assurer que vous n'êtes qu'un enfant auprès d'eux ? Peut-être , à force de bassesses , réussirez-vous à vou3 fane pardonner d'avoir du génie , et de faire de beaux tableaux? Vous m'objectez que quand vous aurez appris tous mes beaux secrets , vous pourriez bien avoir désap- pris celui de faire de beaux tableaux 5 mais , qu'importe ? Vous aurez un logement au Louvre, des pensions, le cordon de Saint-Michel peut-être. Vos chef'-d'ceuvres ne blesseront plus la vanité d'aucun de vos confrères, et toute l'académie de peinture s'écriera que vous êtes un grand-


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( 2-55 )

peintre , dès que vous aurez cesse de l'être. Vous ne Voulez pas vous soumettre à mes avis ? Veméi vous l'a bien dit; vous êtes le plus cruel de vos ennemie. Restez donc avec votre génie et votre pauvreté. Faites de beaux tableaux, et ne prétendez pas faire fortune? \ oiei la liste des grâces que M. le directeur-ordon- nateur des arts a procurées à M. Grcuza jusqu'à ce jour. Lorsque le talent de ce peintre fut connu , on lui permit de faire un voyage à Rouie à ses dépens ; et lorsqu'il eût mangé le peu d'argent qu'il avoit amassé peur ce voyage , on lui permit de revenir à Paris , avant d'en avoir pu tirer le fruit qu'il en espér oit. Depuis son retour , ou lui a permis de Faire les plus beaux tableaux , et de les vendre le moins mal qu'il pouveit. Lors du succès de son tableau du Paralytique au dernier Salon , on lui permit de le Faire porter à Versailles pour être montré au roi et à la Famille royale , et de dépenser une vingtaine d'écus à ce voyage. Depuis, n'ayant pas trouvé d'acheteur pour ce tableau , qui lui a coûté deux cents louis en éludes, on vient de lui permettre de le vendre à l'académie impériale des Arts à PéLersbourg, afin de porter la réputation du peintre aux dernières limites de l'Europe. La suite des grâces accordées à M. Oreaz-e pour le Salon prochain.

( L 'article des autres tableaux de Greuze, exposés à ce Salon } manque dans le ni an us cri t. )


( 266 )


V ERNE T.


Le Port de Dieppe,


VTRANDE et immense composition; ciel jégcr et argentin ; belle masse de bâtimens. Vue pittoresque et piquante : multitude de figures occupées à la pêche , à l'apprêt, à la vente du poissdn, au travail, au racommo- dage des filets et autres pareilles manœuvres» Actions naturelles et vraies ; figures rigou- reusement et spirituellement touchées. Ce- pendant, car il faut tout dire , ni aussi vi- goureusement , ni aussi spirituellement que de coutume.

Dans les quatre parties du jour, la plus belle entente de lumières. Je vais parcourant ces morceaux, et ne nVarrêtant qu'au talenÊ particulier , au mérite propre qui les dis- tinguent. Qu'en arrivera-t-il ? c'est qu'à la fin vous concevrez que cet artiste à tous iss taleos et tous les mérites»


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( 267)

Vues de Noge^t-sur-Sein]?.

Excellente leçon pour le Prince dont on a entremêlé les tableaux avec ceux de Ver- net ! Il ne perdra pas ce qu'il a , et il con- noîtra ce qui lui manque. Il y a beaucoup d'esprit, de légèreté et de naturel dans les figures de le Prince ; mais de la faiblesse , de la sécheresse, peu d'effet. Vetnet peint dans la pâte, est toujours ferme, d'accord, et étouffe son voisin. Ses lointains sont va- poreux , ses ciels légers ; on n'en sauroifi dire autant de le Prince. Celui-ci n'est pourtant pas sans mérite. En s'éloiguant de Vernet, il se fortifie et s'embellit; l'autre Tenace et l'éteint. Ce cruel voisinage est encore une des malices du tapissier.


Deux Pendans.

Un Naufrage , un Paysage.

Le paysage est charmant; mais le nau- frage est tout autre chose. C'est sur-tout aux figures qu'il faut s'attacher. Le vent est ter- rible ; les hommes ont peine à se tenir de-


( 266 ) bout. Vojez cette femme noyée qu'on vient de retirer des eaux ; et défendez-vous de la douleur de son mari , si vous le pouvez.


\Aulre "Naufrage au clair de la liaie.


Considérez


bien ces hommes occupés à réchauffer une femme évanouie, au Feu qu'ils ont allumé sous une roche, et dites que vous avez vu un des groupes les plus inféressans qu'il fût possible d'imaginer. Et cette scène touchante , comme elle est éclairée! Et cette voûte , comme elle est teinte de la lueur rougeâtre des feux! Et ce contraste de la lumière foibîe et paie de la lune , et de la lumière forte, rouge, triste et sombre des feux allumés !I1 n'est pas permis à tout pein tre d'opposer ainsi des phénomènes discordans , efc d'être harmonieux en dépit deux. II vient un point où les deux lumières se rencontrent , se fondent ensemble, et forment une teinte particulière, et où il n'est pas aisé de n'étr© pas faux.


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( 269 )

Marine au coucher du soleil

Si vous avez vu la mer à cinq heures du soir en automne , vous connoissez ce tableau.


Sept petits tableaux de Paysages ; appartenans à madame Geqffrin.

Je voudrois en savoir un médiocre , je vous le dirois. Le plus foible est beau; j'en- tends beau pour un autre : car il y en a un ou deux qui sont au-dessous de l'artiste , et que Chardin a cachés. Pensez des autres tant' de bien qu'il vous plaira.

Le jeune Lutherbourg a aussi exposé une scène de nuit que nous aurions pu comparer avec celle de Vemet , si le tapissier Veuf, voulu ; mais il a placé l'une de ces com- positions à un des bouts du Salon , et l'autre à l'autre bout. Il a craint que ces deux mor- ceaux ne se tuassent. Je les ai bien regar- dés ; mais 'j'avoue que je n'en sais pas assez pour juger entreux. Il y a, ce me semble, plus de vigueur d'un côté, plus d'harmonie et de moelleux de l'autre. Quant à l'intérêt, des pâtres mêlés avec leurs animaux qui se


( 2 7°) réchauffent sous une roche , ne sont pas à com- parer avec une femme mourante qu'on rap- pelle à la vie. Je ne crois pas non plus que le paysage qui occupe le reste de la toile de Loutherbourg soit h mettre en parallèle avec la marine qui occupe le reste de la toile de Vernet. Les lumières de Vernet sont infiniment plus vraies, et son pinceau pins précieux. Je résume : Loutherbourg seroit vain du tableau de Vernet ; Vernet ne rougiroit pas de celui de Loutherbourg,

Un des morceaux des Quatre Saisons , celui ou Ton voit à droite , sur le fond, un moulin à eau , autour du moulin , les eaux courantes , au bord des eaux , des femmes qui lavent du linge , m'a singulièrement frappé par l'a couleur, la fraîcheur, la di- versité des objets , la beauté du site et la vît de la nature.

Le reste des paysages fait dire: ^Lllquando bonus dorinitat H orne rus. Ces roches jau- nâtres sont ternes , sourdes, sans effet; c'est par-tout la même teinte: composition malade de bile répandue. Le pèlerin qui les traverse est pauvre , mesquin, dur et sec. Un peintre "jaloux de sa réputation n'auroit pas montré ce tableau ; un peintre envieux de la gloire


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( 27* ) de son confrère, l'auroit mis au grand jour. Le tapissier la placé dans un coin. J'aime 4 voir que Char 'in pense et sente bien.

Autre composition malade d'une maladie plus dangereuse ; c'est la bile verte répandue. Ce morceau est aussi sec , aussi monotone, aussi terne, aussi froid, aussi sale que le pré- cédent. Chardin Ta fourré dans le même coin. M. Chardin, je vous en loue.

Il y aura , mon ami , dans cet article de p'ernet quelques redites de ce que j'en écrivois il y a deux ans; mais l'artiste me montrant le même génie et le même pin- ceau , il faut bien que je retombe dans le même éloge. Je persiste dans mon opinion. Vernet balance le Claude Lorrain dans l'art d'élever des vapeurs sur la toile, et lui est infiniment supérieur dans l'invention des scènes , le dessin des figures, la variété des incidens et le reste. Le premier n'est qu'un grand paysagiste tout court ; l'autre est un peintre çf histoire , selon mon sens. Le Lor- rain choisit des phénomènes de nature plus rares, et par cette raison peut- être plus piquant; l'atmosphère de Vcrnet est plus commune 3 et par cette raison plus facile à recoimoitre.


(*7*)


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S L I N


Un Père arrivant dans sa Terre ou il est reçu par ses enfans.

Tableau de dix pieds sur huit.


VjE tableau représente les portraits de toute la famille de la Rochejbucauh , une des plus illustres maisons de France , et une des plus respectables par ses vertus et la noblesse de ses sentimens. Pour faire ce ta- bleau , il y assoit concurrence entre RosJi/i et Greuze. Notre amateur , M. If'atelet, qui sait en peinture tout ce qu'il en a écrit en poésie, et M. le marquis de Marigny , chef et protecteur des arts , ont fait préférer Roslin. Voyons ce qu'a fait celni-ci , et nous dirons ensuite un mot de ce que l'autre se proposoit de faire.

Le tableau de Roslin représente M. le duc de la Rochejbucault , chef de la mai* son, mort depuis quelques années. Il arrive


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( *73 ) tlars une de ses terres o'i sa Famille l'attend* Ses deux filles, madame la duchesse à } Em>i/Iâ et madame la duchesse cYJEstissaç , vont au- devant de lui ; elles «ont suivies par leurs eûfans. Les figures sont de petite nature. Je vais prendre ma description par la droite 9 et la suivre jusqu'à l'extrémité gauche da îa toile.

On voit d'abord un carosse de campagne, le cocher sur con siège , et quelques va- le ;s de pied.; à la livrée de la Rochcfou- cault. Vers la portière, sur le devant, une paysanne par le dos, étalant son tablier pour recevoir quelque largesse. Au pied de cette femme , un enfant aussi par le dos , age- nouillé et le corps appuyé sur une hotte; puis , un autre domestique ; plus, sur le de- vant, un enfant en chemise et en culotte , tête et pieds nuds , avec un groupe de pay- sans et de paysannes auxquels un autre valet du pied distribue des aumônes. Au milieu de la toile , le chef de la famille, avant un de ses petits-fils derrière lui. Au devant de lui ses deux filles , suivies de leurs énfans, s'avancent bien posément. Derrière ce groupe , à quelque distance , un jeune- homme faisant une révérence maussade :


{ *74 ) "

t^est le fils aîné de la duchesse â'MstiSsaâ* proche de lui , deux autres jeunes enfans. Tout-J-fait sur la gauche, une jeune fille* Voilà les personnages et quelque-uns des accessoires du tableau. Couvrez le fond d'une grande terrasse de verdure , et vous aurez toute la sublime composition de JRoslin.

Jamais composition ne fut plus sotte, plus pîatte et p^us triste. Le roide des ligures Fa fait surnommer le Jeu de Quilles de Rosi in. Au premier aspect , on se croiroit sur le théâtre de JSicolet , au milieu de la plus belle parade. On reconnoît le père Cas- sandre à son air long , sec , triste, enfumé et maussade. Cetfe grande créature qui s'a- vance en satin blanc , c'est Mamselle Zir- xabclle, et ce grand fiandrin qui tire sa ré- vérence , c'est monsieur le beau Liandre ; le reste , ce sont les bambins de la fa- gmille.

Les valets de pied , les paysans , les enfans , le carosse , durs et secs tant qmon veut. Les autres figures sans expression dans les têtes, «ans grâces, sans dignité dans le maintien. C'est un cérémonial d'un froid et d'un em- pesé à faire bailler. Quoi ! ces filles ne son- gent pas à aller au-devant de leur père ,






\ »75 )

les bras ouverts ; ni ce père à ouvrir se§ bras pour îes recevoir ; ni aucun de ces petits •enfans à se détacher des autres, et à crier en courant : Bon jour, mon grand papa / bonjour, rnon grand papa ï Je ne sais si tons ces gcns-là étoient bien pressés , bien contens de se rejoindre. Cela devroit être j car c'est la famille de France la plus unie, la plus honnête , et où l'on s'aime le plus. C'est l'hôtel de la Rochefoucault que la ten- dresse paternelle et la piété filiale ont choisi pour asyîe; mais il n'en reste aucun vestige sur la toile de Roslln. Ici, il n'y a ni ame, ni vie, ni joie, ni vérité. Ni ame , ni vie, ni joie , ni vérité dans les maîtres. Ni ame , ni vie , ni joie , ni vérité dans les valets» Ni ame, ni vie , ni vérité, ni joie , ni mou- vement dans îes paysans. C'est un grand et triste éventail. Cette grande terrasse verte* et monotone qui occupe le fond, joue très* bien le vieux tapis usé d'un billard , et achève d'obscurcir, d'assourdir et d'attrister la scène.

Cependant, iliaut avouer qu'il y a des étoffes, des draperies , des imitations de détail de la plus grande vérité. Ce sanîn , par exemple , de manselle Zlrzabelle est oa

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( 276 )

ne peut mieux , de molesse , de couleur , de reflet et de plis ; mais s'il rie faut pas habiller une personne comme un mannequin, il ne faut pas habiller un mannequin comme une personne. Plus la draperie est vraie, plus l'ensemble est choquant , si la figure est fausse. J en dis autant de la perfection de ces broderies. Plus elles sont parfaites , plus elles font sortir la maussaclerie des objets faux sur lesquels elles sont appliquées. Puis- que tontes Jei figures sont mannequinées , il falloit aussi manneqninerles draperies. Vou- lez-vou sentir la vérité de cette observation? Attachezun beau point de Hongrie sur. un bras de bois , et vous verrez comme le travail et la richesse du point et la vérité des plis des- sécheront et roidiront ce bras de bois encore davantage.

Ce rare morceau coûte quinze mille francs , Ct Ton donneroit toute chose a un homme de goût pour l'accepter , qu'il n'en vou- drait point. Une seule tête de Greuze su- roît mieux valu.... Mais , me direz-vous , Qreuze fait le portrait, et supérieuremerit a Rosiin? — Il est vrai. — Greuze compose, et Rosiin n'y entend rien ? — D "accord ! »- Pourquoi donc M. TFateïct et M. de Ma-


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rignyï —Eh! qui sait les motifs particuliers qui meuvent ces grandes têtes-là? Greuze proposoit de rassembler la famille dans un sallon le matin; d'occuper les hommes à de la physique expérimentale, les femmes à tra- vailler, et les enfans tnfbulens à déranger et à agacer les uns et les autres. Il proposoit quelque «hose de mieux ; c etoit d'amener au château du bon seigneur , les paysans , les pères, mères, frères, sœurs, enfans , pé- nétrés de reconnoissance des secours qu'ils en avoicnt obtenus dans la disette de 1707. Dans cette année malheureuse, M. le duc de la Rochefoucault employa soixante mille francs à faire travailler et subsister les habitons de ses terres : on donnoit six liards , deux sols , aux enfans de cinq ans qui ramas- soient des pierres dans de petits paniers. Voilà l'action qu'il convenoit de consacrer par la peinture (1). Ce spectacle eut autrement

(2) îly avoit cent traits de cette illustre et respec- table famille à consacrer. M. le duc de la Rochefou- cault étoit eu ces derniers temps presque le seul qui vécût dans ses terres en grand seigneur. Il j( ignoit à l'avantage d'être le chef d'une des plus illustres maisons de France , le mérite d'être un des plus honnêtes hommes du royaume. Son rang se montroit 3 non dans la hauteur

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( 2 7% ) affecté que les complimens du père Cas* sandre , les révérences de M. Lyzndrc , 1©

satin de Mamseile Zirzabelle , et toute 1* parade de Nicolet*


Une Tête de jeune tille.

Cet essai de pastels à l'huile ne me déplaît pas. Cette manière de peindre a de la vi- gueur. Cela tiendra mieux que cette pous- sière précieuse que le peintre en pastel dé- pose sur sa toile, et qui s'en détache aussi facilement que celle des ailes d'un papillon»


clés manières, mais par d'éminentes vertus. Sa fortune im- mense servoit à répandre des bienfaits 5 à encourages l'industrie , à mettre le pauvre en état de gagner sa vie par son travail. Cet esprit de bienfaisance et de bonté s'esl perpétué dans sa famille. Madame la duchesse d'Enville est une des plus excellentes femmes que j'aie jamais connues» Tout ce qu'elle a fait pour secourir , soutenir , protéger ia malheureuse famille Calas , est incroyable. Je ne pardonnerai à M. Roslin, ni à la vie , ni à la mort , d'avoir aussi ridiculement et aussi maussadement travesti la femme de France que j'aime et que je respecte le plus.


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{ 279)

Autres Portraits*

Ses autres portraits , parmi lesquels îï y a celui de madame j&délaidè et celui d<t madame Victoire , sont communs , pour n* rien dire de pis. Nulle transparence.. Ces teintes imperceptibles , celte dégradation délicate d'où résulte l'harmonie , ne vous y attendez pas : ils sont tous , je ne dis pas d'il» coloris, mais d'une couleur enéière; c'est du rouge et du plâtre.

Madame A.âèlaiâe et madame Victoire y bien engoncées , bien roides , bien massives , bien ignobles,, bien maussades , bien plaquée* de vermillon , ressemblent supérieurement à deux têtes de coelfeuses , surchargées de de graines , de chenilles , d'agrémens , de* chaînettes 9 de points, de soucis de hanne- ton , de fleurs d'Italie , de festons , de tout© la boutique d'une marchande de modes. C© sont , si vous l'aimez mieux , deux grosses créatures en chasubles qu'on ne sauroit re- garder sans rire ; tant le mauvais gaût em est choquant !

Roslin, suédois de naissance y est aujour- d'hui un aussi bon brodeur que Car lis

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( 2G0 }

Vanloo fut autrefois an grand teinturier* Cependant i] pouvoit être un peintre; mais il Falloir, venir de bonne-heure dâné Athènes. C'est -là qu'aux dépens de l'hortneur , (!e ia bonne-foi , de la vertu , des mœurs , on fait Ères-', progrès surprenant daps les choses de goiïî, dans lé sentiment delà gracé, dans la cpnnoissarice -et le choix des caractères , des expressions et des autres accessoires d'un art qui suppose le tact le plus délié, le plus délieat, le jflgement le plus exquis, je ne .sais quelle noblesse , une sorte d'élévation, une multitude de qualités fines, vapeurs délicieuses qui s'élèvent du fond d'un lieu empëst». Vos artistes, mon ami , auront de la verve ; mais elle sera dure, agreste et sau- vage. Les Goîhs et les Vandales ordonneront une scène ; mais combien de siècles s'écôu- leront avant qu'ils sachent , je ne dis pas l'ordonner comme Raphaël, mais sentir com- bien Raphaël l'a noblement, simplement, grandement ordonnée! Croyez-vous (pie les beaux-arts puissent avoir aujourd'hui à Francfort et à Léipsick le caractère qu'ils ont eu autrefois dans Athènes et dans Rome, ou même celui qu i^s ont sous nos veux dans Pans ? Non, les mœurs iry sont pas. Les




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peuples sont dispersés par petits pelotons. Chacun parle un ramage particulier , dur et barbare. Il n'y a point de concurrence d'une petite souveraineté à une autre ; et il faut quelquefois la rivalité et l'effervescence de vingt millions d'hommes réunis, pour faire sortir de la foule un grand artiste. Prenez ces soixante mille ouvriers qui forment notre manufacture de Lyon , dispersez-les dans le royaume ; peut-être la main-d'œuvre restera- t- elle la même , mais le goût sera perdu. Il est une empreinte nationale que Rosliri a apportée en France , et qu'il a gardée. Si Meings fait des prodiges , c'est qu'il s'est expatrié jeune; c'est qu'il est à Rome; c'est qu'il n'en est point sorti. Faites-lui repasser les Alpes , séparez-le des grands modèles , enfermez-le à Dresde ou ailleurs , et nous verrons ce qu'il deviendra. Et pourquoi ne vous Je garantirois-je pas abâtardi , nul, avant qu'il soit dix ans , moi qui vois tous les jours nos maîtres et nos élèves perdre ici , dans la capitale, le grand goût qu'ils ont apporté de l'Ecole romaine ; moi qui ai vécu dans le même grenier avec Preisler et Tf r ille 9 et qui sais ce qu'ils sont devenus , l'un allant à Copenhague , l'autre restant à Paris ? Preisler


( 2$2 )

Itoitcependantbeaucoup plùfs for! que W T iïï&% aujourd'hui il n'est plus rien du tout, et Willa «st devenu le premier graveur de l'Europe. Jusqu'à présent je n'ai connu qu'un seul homme dont le goût soit resté pur et intact au milieu des barbares (i) : c'est Voltaire ; mais quelles conséquences générales peut-on tirer d'un être singulier et bizarre , qui devient généreux et gai à l'âge où les autres deviennent avares et tristes?

(ï) Sur ce sujet je dirai, en prenant le ton irrésolu et l'accent gascon de M. de Mairan , qu'il y a Lien de* choses à dire 5 mais c'est la matière d'un traité et non pas d'une ieuilte. Au resle , le philosophe ressemble ici aux prédicateurs à [qui un mauvais passage d'un livre apocryphe fournit le texte d'un sermon important. M. Rdslin ne valoit pas trop la peine de faire agiter cette grande question qui intéresse la réputation des diverse* nations de l'Europe. M. Rosïin auroit beau eu venir en France en quittant le berceau , il auroit toujours élé froid et sans grâce , tout comme fc u M. Coypel , quoique né en France et décoré du titre de premier peintre du roi , a'a pas laissé d'être froid comme glace et un des plus mau- vais peintres de l'académie. M. Rosira ne. devroit jamais peindre la figure , ni la nature animée ; il faut qu'il s en, tienns «us étOiiti» 3 âui vrûdèiïç» 3 svw dentelle^




( 283)


.V A L A D E.


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ous devons , mon ami , des remercîmens à nos mauvais peintres ; car ils ménagent voire copiste et mon temps. Vous m'acquit- terez auprès de M. Valadc , si vous le ren- contrez jamais. -

IZosIizi est un Guide , un Titien , un Paul- Veronèse > un Vandeick 7 en com- paraison de Yalade*


DESPORTES NEVEU.


J.N E m'oubliez pas. non plus auprès de M. •Desportes.

Desportes le neveu peint les animaux et les fruits. Voici un de ses morceaux, et ce n'est pas le plus mauvais.

Imaginez à droite un grand arbre. Sus- pendez à 1 ses branches un lièvre groupé avec un canard. Au-dessous , accrochez la gibe- cière, la carnassière et la poire à poudre.


(284)

Etendez à ferre mi lapin et quelques fai- sans. Placez au centre du tableau , sur le devant, un chien couchant formant un arrêt sur le gibier qui est au pied de l'arbre, et sur le fond , un lévrier qui retourne la tête et fixe le gibier suspendu.

Cela n'est pas sans couleur, ni sans vérité» M. Despdrtes , attendez que Chardin ne soit plus et nous vous regarderons.

Je ne me soucie, ni de ce morceau , ni de celui où , sur une table de marbre , on voit à droite des livres à plat, avec un gros in-folio sur la tranche qui sert d'appui à un Vivre de musique ouvert , contre lequel est dressé un violon ; à gauche, une guirlande de muscats b-ancs , des fruits , des prunes , des grains de raisins détachés et des roses ; mais faime mieux le premier.

Vous avez vu comme cela étoit dur et cru ? Eh bien ! entre vingt mille personnes que l'exposition des tableaux a attirées au Salon , je gage qu'il n'y en a pas cinquante en état de distinguer ces tableauu de ceux de Chardin. Et puis, travaillez ? donnez-vous bien de la peine? EfEicez , peignez , repei- gnez, et pour qui? Je sais votre réponse pair cœur: pour cette petite église invisible d"élus ?


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me direz-vous , qui entraînent à la longue les suffrages de la multitude , et qui assurent tôt ou tard à un artiste son véritable rang. Oui ; mais en attendant , il est confondu dans ïa foule , et il meurt avant que vos apôtres clandestins aient opéré la conversion des sots. Il faut, mon ami, travailler pour soi; et tout homme qui ne se paie pas par ses mains , eu recueillant dans son cabinet, par l'ivresse, par l'enthousiasme du métier, la meilleure partie de la récompense , feroit fort bien de


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mer en repos.


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MADAME VIEN.


Ùn Pigeon qui couve.


L est posé sur son panier d'osier. On voit des brins de la paille du nid qui s'échappent irrégulièrement autour de l'oiseau. Il a de la sécurité. Sans voir le nid, un savant pi- geonnier comme vous devineroit c qu'il fait. Il est de profil, et Ion cr< it î^ voir en entier. Son plumage brun est de la plus grand*


vérité. La têfe et le col sont à tromper. Là finesse et le précieux de ce morceau arrêtent et font plaisir. Si je ne craignois qu'on m'ac- cusât de m'arrëter à des misères , je dirois que les brins d'osier du panier sont trop fai- blement touchés par devant, et que c'est le contraire aux brins de paille qui sortent du panier par derrière*


DE M A C H Y.


Ju k 3 belles études qu'il y auroit à faire au Salon ! Que de lumières à. recueillir de la comparaison de Vanloo avec Vien > de Vernei avec Leprince t de Chardin avec Roland, de Machy avec Servandoni! Il faudroit être accompagné d'un artiste ha- bile et véridique , qui nous laisserai t voir et dire tout à notre aise, et qui nous coigneroit de temps-en-temps le nez sur les belles choses que nous aurions dédaignées, et sur les mau- vaises qui nous auraient extasiés. On ne tar- deront pas à s'entendre au technique. Pour l'idéal , cela ne s'apprend pas; mais celui qui «ait juger un [poète sur c§ point ; sait aussi


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( 25 7 }

|ag*r un peintre. II y auroit seulement quel- ques sujets où le Cicérone nous feroit sentiï que l'artiste a préféré telle action moins vraie, tel caractère plus folbïe , telle position moins Frappante, à d'autres dont il ne méconnoissoit pas l'avantage , mais où il y avoît plus à perdra qu'à gagner pour l'ensemble. De Machy , vu tout seul, peut obtenir un signe d'approbation; placé devant Servanâoni } il fait pitié. En voyant l'un agrandir de petites choses , on sent que l'autre en rapetisse de grandes. La coloris ferme et vigoureux du premier fait sortir le papier mâché , le gris , le blafard du second. Queîqu'obtus qu'on soit , il fauÊ être frappé de la fadeur , de l'insipidité ds celui-ci , mises en contraste avec la verve et la chaleur de celui-là. Allons au fait.


Le Portail de Saïnte-Geneçicçe 5 le jour que le Roi en posa la pre~ mière pierre.

Ce Portail, qui est grand et noble, est devenu sous le pinceau de Machy un petit château de cartes. Ce concours , ce tumulte du peuple où il y eut plusieurs citoyen» blés-


( 288 )

ses , étouffés , écrasés , on n'en voit pas trace chez M. de Machy • mais à îa place, cle petits bataillons quarrés de marionnettes bien droites , bien tranquilles , bien de fiie les unes à côté des autres , la froide symétrie d'une procession , à la place du désordre et du mou- vement d'une grande cérémonie. II n'y a là ni verve, ni variété , ni caractère, ni cou- leur, ni esprit. Nul effet général. Ton blafard. Cochin vaut infininiment mieux dans ses Bals de la cour.

La Colonnade du Louvre , second tableau de Machy, ne donne aucune idée de la chose. Il n y a là de surprenant que fart du peintre de réduire à rien un des plus grands, des pins imposans monumens du monde. Ecrivez sous ce morceau , magnus videri , sentlri par vus ; car c'est tout au rebours de Servanioni. Machy sait rendre petit et mesquin ce qui est noble et grand.

Le passage sous le péris file duLoiwre^du côté de la rue Fromenteau 3 troisième mor- ceau. Peint gris. Grande architecture appau- vrie ; c'est le talent particulier de l'homme. Il y a cependant un. rayon de soleil, qui vient du dedans de la cour, qui a de l'effet,

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(289)

La Construction de la nouvelle Halle , quatrième morceau \ est plate, toujours grise-, sans entente de lumière. C'est un vrai tableau de lanterne magique. Gomme il montre des grues , des échafauds , du fracas , et qu'il papillotte bien d'ombres noires, très-noires, et de lumièics blanches, très-blanches, je suis persuadé que , projette sur Un grand drap , il réjouiroit beaucoup les en fans.

Je ne sais ce que c'est (pie ses autres ruines ; ni vous , ni moi , ni personne.

DROUAIS, Portraitiste.


ien mes remercîmens à M. Drouais 9 avec les vôtres : vous m'entendez. Tous les visages de cet homme-là ne sont que le rouge vermillon le plus précieux ; artistement cou- ché sur la craie la plus fine et la plus blanche. Passons tous ces portraits , vite , vite , pour nous arrêter un moment devant ce jeune homme velu à l'espagrîol et jouant de la guittarre. Il est certain qu'il est charmant de caractère , d'ajustement et de visage , et que si un enfant de cet âge et de catte figure se

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( 2 9° ) promenoit au Palais-Royal ou aux Tuileries , il arrêteroit les regards de toutes nos femmes , et qu'à l'église il ny a point de dévote qui n'en eût quelque distraction ; mais il est beau comme toutes uns dames que nous voyons passer dans leurs chars dorés, sur le boule- vard , surchargées de ronge et de pompons. Il n'y en a pas une de laide dans le fond de sa, voiture , et pas une qui ne déplût sur la toile. Ce n'est pas de la chair ; car où sont la vie, l'onctueux , le transparent , les tons, les dégradations, les nuances? C'est un masque de cette peau fine dont on fait les gants de Strasbourg. Aussi ce jeune homme , attravant par sa jeunesse , la grâce de sa position , le luxe et le goût de son ajustement", est-il froid , insipide e! mort !

Vous voulez , mon ami , que je vous dise un mot de ce petit anglais à cheveux courts , plats et sans poudre , à chemise sans man- cheltes , en habit gris , chapeau sous lé*$>ras , ajusté en un mot comme tous les enfans d'Angleterre (i). Supposez-lui une couleur


(i) Le petit espagnol est le marquis de la Jamaïque , fils du duc de Berwick , à qui Ton a seulement un peu 4claù'ci le teint espagnol et jaunâtre. Le second est le


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( ï-9* ) vraie , et îe morceau sera précieux ; car il est bien vêtu et d'une naïveté d'expression et de caractère tout-à-fait piquante. Il a quel- que chose de plus original que ce polisson de Drouais , qui , avec son porte-feuille sous le bras et son chapeau sur la tête , fit une fortune si générale à un des Salons pré- cédent.


JULIAË


„/tl M. JuliartXa. même politesse , s'il vous pi. ii(: , qu'à M. Drouais. Si vous trouvez ame qui vive à Paris, autre que îe menu M. de la 1er lé , qui sache que M. Juliart ait fait un paysage , deux paysages , trois dessins de paysages, j'ai tort de ne les avoir

portrait du petit Fox 5 le plus jeune des fils de milcrd Holiand.

Je ne comprends pas comment Drouais n'est pas le peintre de toutes les femmes de Paris. Sa craie et son vermillon avec de la grâce dans les positions , et du goût dans la parure , sont précisément ce qu'il leur faut. Roslin est. aussi faux que Drouais , et par-dessus le marché, maussade et froid. Cependant il a la pratique des femmes , et Drouais paroit réwiit aux enfaus.

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( 292 )

pas vus , admirés , et de m'en taire. Cepen- dant , mon ami , ma devise n'est pas celle du sage d 1 Horace ; 2V 'il admirari. Si l'on ne peut obtenir et garder le bonheur qu'à cette condition , Den/s Diderot est fort à plaindre. Vous me direz que j'entends mal le nil admirari du poète. C'est, il ne faut s'étonner de rien. — Grimm ', prenez]- y garde. On n'admire guère ce qui n étonne pas (i), et comptez que si M. de la Perte , propriétaire des productions de M. Juliart , admire ses productions , c'est qu'il est plus ou moins étonné du prodigieux talent de V artiste.


D E S H A Y S.


Cj'est le frère de celui que nous venons de perdre. Ces deux frères me rappellent une aventure de la jeunesse de Piron$ car aujourd'hui ce vieux fou se frappe îa

(i) En revanche , on peut s'étonner sans admirer 5 ainsi, si je m'étonne du goût de M. de la Ferté , je ne l'admire pas pourcela.


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( 293 )

poitrine et se fesse devant dieu de tous î<fs mots plaisans qu'il a dits et de toutes les drôles de sottises qu'il a faites. Pardieu , mon ami ! cet atome qu'on appelle homme a de la vanité bien plus gros que lui ! Un malheureux méchant petit poète qui g?ima- gine qu'il a fâché l'Eternel , qu'il le réjouit, et qu'il est en son pouvoir de faire rire ou pleurer dieu , à son gré , comme un idiot du parterre! Ce Pi von donc qui s'étoitun soir enivré avec im acteur , un musicien et un maître à danser , s'en revenoit avec ses convives faisant bacchanale dans les rues. On les arrête; on les conduit chez le commissaire Lajbsse , qui demande à l'au- teur qui il est: celui-ci répond , Je père des Fils ingrats ,* à facteur , qui répond qu'il est le tuteur des Fils ingrats ; au maître à danser et au musicien qui répondent , l'un qu'il apprend à danser, l'autre qu'il montre à chanter aux Fils ingrats. On les jouoit alors. Le commissaire , sur ees réponses , n'a pas de peine à deviner à quelle espèce de gens il a à faire. Il quitte son air grave , et se met de bonne humeur avec eux. Il dit à Piron qu'il étoit un peu de la famille , et qu'il avoit eu un frère qui étoit homme

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( 294 )

d'esprit et poète (1). Pardien î lui répond Piron , je le crois bien ; j'en ai bien un , moi , qui est bêle à manger du foin. Le Deshavs qui est mort en auroit pu dire autant, et même à un commissaire ; car il s'exp^oit volontiers 'à rendre visite à ces magistrats subalternes , qui veillent ici à ce qu'on ne casse pas les lanternes et qu'on ne batte pas les filles chez elles. Je m'amuse à Vous faire des contes, parce que je n'ai rien à vous dire du cadet des Deshays } dont les tableaux sont encore plus mauvais que Ceux de l'aîné n'étoient bons , quoiqu'ils fussent très-bons ; qui n'a pas une bluette de génie , qui est sans talent, et qui est entré à l'académie de peinture, comme l'abbé du Resnel à l'académie française. Ce der- nier disoifc : connoissez-vous un homme plus heureux que moi ? J'ai désiré trois choses en ma vie , et je les ai eues toutes trois. J ai voulu être poète, et je l'ai été; j'ai voulu £tre de l'académie, et j'en suis; j'ai voulu avoir un carosse , et j'en ai un. Un conte, mon ami , et un propos plaisant valent mieux

(î) Le frère du commissaire Lofasse , dont il est qucslion ici , a fait une tragédie de Mau/ius qui est îe*i«e au tkéùuc.


HynENHHR


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( *95 ) que cent mauvais tableaux et tout le mal qu'on en pourroit dire.

L É P I C I É.


iVJL o n ami , si nous continuions à faire des contes !


La Descente de Guillaume- le-conquerant en angleterre.

Tableau Je vingt-six pieds de large 3 sur douze de haut.

Un général ne pouvoit guère faire mieux entendre à ses soldats qu'il falloit vaincre ou mourir , qu'en brûlant les vaisseaux qui les avoient apportés. C'est ce que fit Guil- laume, Le beau trait pour l'historien ! Le beau modèle pour les conquérans ! Le beau sujet pour le peintre! pourvu que ce peintre ne soit pas Lêpiciê. Quel instant croyez- vous que celui-ci ait choisi? Celui, n'est-ce pas , où la flamme consume les vaisseaux , et où le général annonce à son armée l'al- ternative terrible? Vous croyez qu'on voit:

14


( 2j6 )

sur, là toile les vaisseaux en rflamme , Guillaume sur son cheval , parlant à ses troupes , et qu'on remarque sur cette multitude innombrable de visages, toute la variété des impressions de l'inquiétude, de lasurprise, de l'admiration , de la terreur, de l'abattement , de la confiance et de la joie ? Votre tête se remplit de groupes. Vous y cherchez l'action véritable de Guil- laume , les caractères de ses principaux officiers , le silence ou le murmure , le repos ou le mouvement de son armée ? Tran- quillisez-vous, et ne vous donnez pas une peine dont l'artiste s'est dispensé. Quand on a du génie, il n'y a point d'instans in- grats ; le génie féconde tout. Lépicié s'est lié au sien, comme vous verrez par l'instant qu'il a choisi.

On voit dans son tableau , à droite, du côté de la mer et des vaisseaux , une (bible lueur , avec de la fumée qui indique que l'incendie est tombé , quelques soldats oisifs et muets, sans mouvement, sans passion, sans caractère. Puis on voit tout seul , un


gros homr


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à tue-tête : je lui ai demandé plus de cent fois à qui il en vouloit , sans avoir pu le



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( z 97 ) savoir. Ensuite Guillaume _, au centre de son armée, sur son cheval , s'avançant de la droite à la gauche , comme dans son pays et dans une occasion commune. Son cheval est de biais , et on le voit par la croupe , et lui presque par le dos , avec la tête tournée du côté du spectateur. Il est précédé d'in- fanterie et de cavalerie, en marche du même côté et vues par le dos. Ainsi , toute l'armée s'avance vers le fond du tableau de droite à gauche. Du reste , ni bruit , ni tu- multe , ni enthousiasme militaire , ni clairons, m trompettes. Cela est mille fois plus froid et plus maussade que le passage d'un régi- ment sous les murs d'une ville de province, cheminant vers sa garnison. Trois objets seuls se font remarquer : cette grosse , courte et lourde figure pédestre, placée seule entre Guillaume et les vaisseaux brûlés , les bras étendus, et criant sans qu'on l'entende: Guillaume sur son cheval , l'homme et le cheval aussi pesans et aussi monstrueux, aussi faux et aussi tristes , moins nobles et moins signifians que votre Louis XI V de la place Vendôme ; et puis , le clos énorme d'un autre cavalier , et la croupe plus énorme encore de son cheval.


( 29 8 )

Maintenant , voulez-vous un tableau T Laissez ces figures à-peu-près comme , elles sont distribuées , et faites leur faire jroîte- face. Enflammez les vaisseaux ; faites parler Guillaume , et montrez-moi sur les visages les passions avec leur expression accrue par là lueur rougeâtre de la flamme des vais- seaux. Que l'incendie vous serve encore k produire quetqu'étonnant effet de lumière ; là disposition des figures s'y prête, même sans la.changcr. Mais voyez un peu le pres- tige de l'étendue et de la masse? Le tablotm de Lé icié frappe et appelle d'abord ; il est vrai qu'il n'arrête pas long-temps. Si pavois la t'êfe de Rubens } de le Sueur , du Car- ra eue , ou de tel autre , je vous dirois com- ment on auroit pu tirer parti de l'instant que l'artiste a préféré; mais au défaut de Tune de ces té tes- là, je n'en sais rien. Je conçois seulement qu'il faut remplacer l'intérêt du moment qu'on néglige , par je ne sais quoi de sublime qui s'accorde très- bien avec la tranquillité apparente ou réelle du moment suivant , qu'on ose choisir , et qui est infini- ment au-dessus du mouvement : témoin ce déluge universel du Poussin , dont l'effet est terrible , et où il n'y a cependant que trois


S£x£Sf|sBsKi raSu BPEffiW! Wlffll nffifll HBiSfiX Ww


(299)

ou quatre figures ! Mais , qui est-ce qui trouve de ces choses-là ? Et quand l'artiste les a trouvées , qui est-ce qui les sent ? Au théâtre , ce n'est pas dans les scènes violentes et lorsque la multitude s'extasie , que le grand acteur s'attire mon admiration et me montre son talent. Rien n'est si facile que de se livrer à la fureur, aux. injures , à l'emporte- ment , que de me montrer un Jïls tout dégoutaîit du meurtre de son père 3 et , sa tête à la main , demandant son sa/aire. Dans ces effets , le -poète qui fait le même rôle que 1 instant dans le tableau , est pour la moitié. Mais cYst , prends un siège , Cinna , qu'il est difficile de bien dire. C'est lorsque la passion retenue, couverte, dissi- mulée , bouillonne secrètement au fond du cœur , comme le feu dans la chaudière sou- terraine des volcans ; c'est dans le moment qui précède l'explosion ; c'est quelquefois dans le moment qui la suit , que je vois ce qu'un homme sait faire. C'est dans la scène tranquille que l'acteur me montre son intelligence et son jugement. C'est lorsque le peintre a laissé de côté tout l'avantage qu'il pouvoit tirer d'un moment chaud , que j'attends de lui de grands caractères , du repos, du silence et


( 3°° )

tout le merveilleux d'un idéal rare et d'un technique presqu'aussi rare(i). Vous trouve- rez cent peintres qui se tireront d'une ba- taille engagée , contre un qui sache se tirer d'une bataille perdue ou gagnée. Dans le tableau de Lêpicié x rien ne remplace l'intérêt qu'il a négligé ; il n'y a ni harmonie , ni noblesse : il est sec . dur et cru.


Jésus-Christ, baptisé par s a i n t - j e a is t .


Tableau de sept pieds neuf pouces de haut , sur sept pieds six pouces de


large.


Pressés de finir et d'être payés , ces gens- là ne savent ce qu'ils font. Malheur aux productions de l'artiste qui mesure le temps et qui ne voit que son salaire ! Celui-ci a fait, comme l'autre, .de son Baptême, une scène solitaire, et par le ton vaporeux et

(t) Toute celte tabule théorie de l'effet du repos et du silence dans les ouvrages de poésie et de peinture , mériteroit d'être mieux développée. Je ne connois rien d'écrit ià-dessus..




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( SOI )

grisâtre dont elle est peinte, ses figures et ses groupes font l'effet d'un arrangement fortuit et bizarre de nuées. On voit, à. droite, sur le fond , trois apôtres effrayés. Et de quoi? Une voix qui dit : voilà mon Jîls bien aimé, n'a rien d'effrayant. Ce Saint* Jean , les yeux tournés vers le ciel , verse l'eau sur la tête du Christ , sans regarder ce qu'il fait. Et cç gros quartier de pierre équarri , sur lequel il est posé , qui est-ce qui l'a apporté là ? On diroit qu'il étoit essen- tiel à la cérémonie , et qu'un bout de roche détaché n'eut pas été tout aussi bon , plus naturel et plus pittoresque. Car , que fait un maçon , quand il taille une pierre ? Il en 6 te tous les accidens ; c'est le symbole de l'éducation qui nous civilise , nous ôte l'em- preinte brute et sauvage de la nature; nous rend très-agréables dans le monde , très-plats dans un poème ou sur la toile. Et ce vête- ment mou , flexible et doux , si vous me donnez cela pour une peau de mouton , vous avez raison : c'en est une eu effet , mais bien peignée , bien soufrée , bien blanche , bieu passée en mégie , et nullement celle de l'homme des forêts et de la montagne. Ce Christ, qui est vers la gauche, est étique


( 302 ) avec son air toujours ignoble et gueux. Est-il donc impossible de s'affranchir de ce jmisérable caractère traditionnel? Je le crois d'autant moins , que nous avons deux difTé- rens caractères de Christ; le Christ sur la croix est autre que le Christ an milieu de ses Apôtres. On voit encore à gauche , comme de coutume , au centre de la lumière , la divine et chétivc colombe.. Autour déplie , d'un côte , quelques chérubins ; de l'autre , quelques anges groupés. Et puis, il faut voir la couleur , les pieds , les mains, le dessin , les chairs de tout cela.

Mais il me semble que les tableaux dont on décore les temples, n'étant faits, que pour graver dans la mémoire les faits et gestes des héros de la religion , et accroître la vénéra- tion des peuples, il n'est pas indifférent qu'il soit bon ou mauvais.- A mon sens, un peintre d égùse est une espèce de prédica- teur plus clair, p-us frappant, plus intelli- gible, plus à portée du cbmmundeshomm.es que le curé et son vicaire. Ceux-ci parlent aux oreilles qui sont souvent bouchées ; le tableau parle aux veux , comme le spec- tacle de la nature , qui nous a appris pre. qiie tout ce que nous savons. Je pousse la chose


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( 3 Ô 3 ) pins loin , et je regarde les Iconoclastes et les contempteurs des processions , des image:; , des statues et de tout l'appareil du culte extérieur , comme des exécuteurs aux g*ge's du philosophe ennemi de la superstition; avec cette différence , que ces valets lui font bien plus de mal que leur maître. Supprimez tous les symboles sensibles ; eî le reste s.e réduira bientôt à un galimatias métaphy- sique , qui prendra autant de formes et de tournures bizarres qu'il y aura de tel es. Que l'on suppose pour un instant que tous les hommes devinssent aveugles; et je gage qu'avant qu'il soit dix ans , ils disputeront et s'extermineront à propos de la forme ,de l'effet effile la couleur des êtres les plus familiers de l'univers. De même en religion , supprimez toute représentation et tonte image , et bientôt ils se brouilleront ets'en- tr'égorgeront sur les articles les plus simples de leur croyance. Ces absurdes rigoristes en religion ne connoissent pas l'effet des céré- monies extérieures sur le peuple. Ils n'ont jamais vu notre Adoration de la Croix, le Vendredi-Saint , 1 enthousiasme de la mul- titude à la procession de la Fête-Dieu ; en- thousiasme qui me gagne moi-même quel-




(304) quefoïs. Je n'ai jamais vu cette longue file de prêtres en habits sacerdotaux; ces jeunes acolvtes , vêtus de leurs aubes blanches , ceints de leurs larges ceintures bleues , et jettant des fleurs devant, le Saint-Sacrement; cette foule qui les précède et qui les suit dans un silence religieux , tant d'hommes îe front prosterné contre la terre ; je n'ai jamais entendu ce chantgrave et pathétique, entonné par les prêtres et répondu affec- tueusement par une infinité de voix d'hom- mes , de femmes , de jeunes filles et d'en- fans j sans que mes entrailles ne s'en soient émues , n'en aient tressailli, et que les larmes ne m'en soient venues aux yeu|j^Il y a là- dedans je ne sais quoi de grand '^m sombre, de solemnel , de mélancolique. J'ai connu un peintre protestant qui avoit fait un long séjour à Rome , et qui convenoit qu'il n'a- voit jamais vu le souverain Pontife officier dans Saint-Pierre, au milieu des cardinaux et de toute la prélatine romaine, sans de- venir catholique ; il reprenoit sa religion à ia porte. Mais , disent.-i:s , ces images , ces cérémonies conduisent à l'idolâtrie. Il est plaisant de voir des marchands de mensonges craindre que le nombre n'en augmente avec

l'eugouement.




(y>S)

l'engouement. Mon ami , si nous aînions mieux la vérité que lés beaux-ails, prions dieu pour les iconoclastes.


Saint-Crépis et Saint-Crépinien distribuant

leurs biens aux pauvres.

Tableau de sept pieds rie haut 3 sur cinq pieds de large.

Mon ami , encore un petit conte!

Un poète qui fait des tragédies, comme M. Lépicié des tableaux , lisoit un jour à l'abbé de Vois en on une de ses tragédies , farcie des plus beaux vers de Corneille , de Racine et de Voltaire. Pendant la lecture, voilà l'abbé qui à tout moment se lève, et fait à chaque fois une profonde révérence. Eh ! à qui en avez vouf&donc avec vos révérences , lui dit le poète? Eh! quand en voit passer des gens de sa connais- sance y ne Jaut-il pas les saluer, lui ré- pondit l'abbé ? Mon ami , tirez aussi votre chapeau ; faites la révérence à Saint-Crépin ft Saint-Çrépinien 3 et saluez léï$ueuu


,(3o6)

Les deux jeunes Saints sont élevés et debout sur une espèce d'estrade. A droite, au-dessous de l'estrade, des vieillards , des femmes , des enfant , une foule de pauvres , les bras tendus vers eux et attendant la distribution. Sur l'estrade , derrière les S lints , à gauche , deux assistans ou com- pagnons.

Le Saint- Crépin est beau de draperie et de caractère; c est la simplicité même et la commisération ; mais il appartient à le Sueur. Pour tous ces gueux , ils sont trop bien vêtus; ils ont les couleurs etïes chairs trop fraîches; les en (ans sont gras et potelés ; les femmes du plus bel embonpoint; les vieillards bien nourris et vigoureux , et dans un état bien policé, ces fainéans ne scroient pas-là , ils seroient renfermés. Caris Vanloo , dans ses esquisses pour la chapelle des Invalides ,a mieux connu la limite de la poésie et de la v-eme, ^

Je vous ai promis quelque part un mot sur le plagiat en peinture. Rien , mon ami , n'est si commun et si difficile à reconnoître. 'Un artiste voit une figure; c'est une femme qui lui plaît de position. En deux coups de crayon , voilà le sexe changé et la position


( 3 l3 7 ) pose. L'cxprasion d'un enfant, on la trans- porte sur le visages d'en adulle. La joie , la frayeur dam adulle, on la donne à un enfant, etc. On ouvre son porte-feuille d'es- tampes. On détache ici un bout de paysage; là un antre bout de sife. On dérobe à celui- ci sa chaumière , à celui-là sa vache et son n outon; à cet autre une montagne ,ou son étang, ou son ruisseau ; et de toutes ces pièces rapportées , ou se fait une grande fabrique générale, p: écrément comme on dit que feu le maréchal de Belle-laie s'étoit fait sa 1erre de Bissy. On a encore la res o; rce de jetter dans l'ombre ce qui étoit dans le clair, et. réciproquement d exposer à la lumière ce qui érpit dans l'ombre. Je veuxqu'un peintre , qu'un poète ep instruise, en inspire, eu échauffe un autre , et cet emprunt de lumières et d'inspiration n'est point un plagiat (i). Se 'aine entend dire à une femme décrépite qui se niouroit dans

(i) Mais , n'est-il pas bien étrange qu'en dérobant ainsi à un homme sublime les choses les plus précieuses , le plagiaire réussisse à en faire des choses communes , plaies et froides ? C est qu'on peut tout prendre , excepté le génie de l'homme 3 qui fait le véritable prix de tous Ijgs •uvrages de l'art.

V 2


(3°S) son fauteuil , le visage tourné vers une fe- nêtre que le soleil éclairoit : ah ! mon fils y que cela est beau , le soleil! Il s'en sou- vient, et ii fait dire à une jeune fille, étroite- ment resserrée par un jaloux , la première fois qu'elle voit les rues : ah ! ma bonne 9 tue c^cst beau } les rues ! Voilà en petit, connue il est permis d'imiter en grand.


A M A N D.


OALUEZ encore celui-ci, non comme pla- giaire , ce qu'il a est bien à lui, malheu- reusement!

Son Mercure , de foules les natures cé- lestes la plus sVelte , est lourd, paralysé d'un bras , et c'est celui dont il menace Argus. Cet Argus endormi est bien maigre, bien sec , comme le doit être un surveillant ; mais il est roide et hideux, comme aucune figure ne doit être en peinture. Et celle Vache qui est couchée entre Mercure et une vache. Point de douleur,


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ijiiilc passion , point d'eunuî, rien qui in-


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( 309 )

clique îa métamorphose. Quand on a du génie, c'est-là qu'on le montre; jamais un ancien meut pris le pinceau sans s'être fait de cette vache une imagination singulière. Monsieur Amand , ce morceau n'est qu'une vieille croule qui a noirci chez le brocanteur. Qu'elle y retourne.

Joseph vendu par ses' Frères.


Optez, mon ami , voulez-vous la descrip- tion de ce tableau , ou aimez-vous mieux un conte ?

Mais il me semble , dites-vous , que la composition n'en est pas mauvaise. — J'en conviens. — Que ce gros; quartier de roche , sur lequel on compte le prix de l'enfant , fait assez bien au centre de la toile. ■ — ■ D'accord. — Que le marchand penché sur cette pierre , et cet autre qui est derrière , sont passables de caractère et de draperie. — Je ne le nie pas. ■ — Que parce que ce Jo- seph est roide , court , sans grâce, sans belle couleur, sans expression , sans intérêt, et même un peu hydropique des jambes , ce n'est pas une raison pour déchirer tout le tableau. ■ — Je n'ai garde. — Que ces groupes

y 3


'( 310 ) «Je frères d'un côté, de marchands de l'autre, sont même distribués avec intelligence. — Gela me semble aussi. - — Que la couleur.. . — Ho ! ne parlons pas de la couleur ni du dessin. Je terme les jeux 'à-dessus; mais ce que je sens, c'est un froid morte: que me gagne clans le sujet le plus pathétique. Où avez-vous pris qu'il fut permis de me mon- trer une pareille scène , sans me fendre le cœur? Ne parlons plus de ce tableau, je vous eii prie. Y penser m'afflige.


Tajs-crède pansé par Herminie.

Au pont Notre-Dame.


Armide et Renaud.

Pis , cent fois pis que V Angélique et Mèdor de Boucher. Chez Tremblin(i).

Grands sujets traités par un je ne sais qui ; car ce n'est pas un artiste que cela. Cela n'en a aucune des parties, si ce n'esfc


(i) Tremblin * ctlèbre brocanteur du pont Notre- Dame.


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(3" ) une étincelle de verve qui s'éteint quand l'homme veut passer de 1 esquisse au tableau. Ah ! monsieur Amand , que le mot de le Mo ne est vrai !

Ce Cambyse qui tue le dieu Apis , esquisse , est court; mais il est heurté fièrement, et voilà ce qu'on peut appeller de la fureur.

Psammitichus qui , au défaut de coupe >Jait ses libations avec son casque.

Autre esquisse. Beau sujet, bien poétique, bien pittoresque ; mais je le cherche , et n'apperçois que cinq ou six valets de tuerie qui terrassent un bœuf. Cela est chaud pourtant, mais strapassé, tant qu'on veut.


Magon répandant au milieu du Sénat de Cartilage les anneaux des Chevaliers Romains tués à la h uia ille de Cannes.

Quel sujet encore ! Cette esquisse est moins chaude que les précédentes, mais mieux!


( 312 ) "entendue de lumières, et bien ordonne* pour l'effet. Ali! si je pouvois dépouiller cet ^mand de ce qu'il a de chaleur et de poésie pour en doter Lagrenèe ! Et si j'avois i:n enfant qui eut déjà fait quelques pro- grès dans fart, comme en lui tenant un moment les yeux sur la Justice et la Çlé- mence de Lagrenèe 3 entre V Angélique et Médor de Bouclier, et le Renaud et A.r- mide NALmand , il auroit bientôt conçu ce que c'est que le vrai et le faux, l'extra- vagant et le sage, le froid et le chaud, le noble et le maniéré } la bonne et la mauvaise couleur , etc.


Il A G O N A II D.


Le grand-prêtre Corésus s'immole

POUR SAUVER CaLLIRHOE.

Tableau de douze pieds six fonces de de large 3 sur neuf pieds six pouces de haut.

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JL L m'est impossible , mon ami , de vous entretenir de ce tableau. Vous savez que je n'ai pu le voir, et qu'il netoit plus au


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( 3*3 >

salon lorsque la sensation qu'il fît m'y ap- pela. C'est votre affaire d'en rendre compte. Nous en causerons ensemble : cela sera d'au- tant mieux , que peut-être découvrirons-nous pourquoi , après un premier tribut d'éloges payé à l'artiste , après les premières excla- mations , le public a semblé se refroidir. Le premier aspect, en frappoit ; au second ins- tant, l'impression s'affoiblissoit. Toute com- position dont le succès ne se soutient pas, manque d'un vrai mérite. Mais pour rem- plir l'article de Fragonard 3 je vais vous faire part d'une vision assez étrange qui me tourmenta une nuit, après un jour dont j'avois passé la matinée à voir quelques tableaux , et la soirée à lire quelques dialogues de Fiat on.

& A n t r e de Platon.


Il me sembla que j'étais renfermé dans le lieu qu'on appelle l'antre de ce philo- sophe ; c'étoit une longue caverne obscure. J y étois assis parmi une multitude d'hom- mes , de femmes et d'enfans. Nous avions tous les pieds et les mains enchaînés , er là tête si Bien prise'entre des éclisses de buis,


( 3*4 )

qu'il nous ctoit impossible de la tourner. Mais ce qui m'étonnoit , c'est que la plupart de mes compagnons de prison buvoient, rioient , chantoient , sans paraître gênés de leurs chaînes ; vous eussiez dit à les voir que c'étoit leur état naturel , et qu'ils ii"en désiraient pas d'autre. Il me sembloit même qu'on regardoit de mauvais œil ceux qui faisoient quel qu'effort pour recouvrer la liberté de leurs pieds , de leurs mains et de leurs têtes , ou qui vouloient en procurer •l'usage aux autres ; qu'on ]es désignent par des noms odieux; qu'on s'éloignoît d'eux, comme s'ils eussent été infectés d'un mal contagieux; et que lorsqu'il arrivoit quelque désastre dans la caverne , on ne manquoit jamais de les en accuser. Equipés comme je viens de vous le dire , nous avions tous le dos tourné à l'entrée de cette demeure, et nous n'en pouvions regarder que le fond qniétoit tapissé d'une toile immense.

Par derrière nous , il y avoit des rois , des ministres, des prêtres , des docteurs, des apôtres , des prophètes , des théologiens, des politiques , des charlatans, des fripons , des artisans d illusions, et rouie la 1 rompe des marchands d'espérances et de cramlcs.


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( 3*5 ) Chacun d'eux avoit une petite provision de figures transparentes et colorées propres à son état , et toutes ces figures étoient si bien faites , si bien peintes , en si grand nombre tt si variées , qu'il y avoit de quoi fournir à la représentation de toutes les scènes comiques , tragiques et burlesques de la vie.

Ces charlatans, comme je îe vis ensuite, placés entre nous et Pentrée de la caverne, avoient par-derrière eux une grande lampe suspendue, à la lumière de laquelle ils expo- soient leurs petites figures , de façon que leurs ombres ', portées par-dessus nos têtes et s'agrandissant en chemin, alloient se pro- jeter sur la toile tendue au fond de la ca- verne, et v former des scènes si naturelles, si vraies, que nous les prenions pour réelles, et que' tantôt nous en riions à gorge dé- ployée , tantôt nous en pleurions à chaudes larmes. Ce qui vous paraîtra d'autant moins étrange , qu'il y avoit derrière la toile d'autres fripons subalternes , aux gages des premiers, qui prêtoient à ces ombres les accens , les discours , les vraies voix de leurs rôles.

Malgré le prestigexie cet apprêt , il y avoit


( 3*6 ) tmeîques-uns d'entre nous clans la Foule qui lesoupçonnoient,quisecouoientde temps en temps leurs chaînes, et quiavoient la meilleure envie de se débarrasser de leurs éclisses et de tourner la tête ; mais à l'instant, tantôt l'un , tantôt l'autre! des charlatans que nous avions à dos, se mettoit à crier d'une voix forte et terrible : Garde-toi de tourner la tête ! Malheur à qui secouera sa chaîne f Respecte les éclisses ! Je vous dirai une autre fois ce qui arrivoit à ceux qui mépri- soient le conseil de la voix ; h^ perds qu'ils couroienr, les persécutions qu'ilsavoienfi à soufifrir. Ce sera pour quand nous ferons de la philosophie : aujourd'hui qu'il s'agit de tableaux , j'aime mieux vous en décrire quelques-uns de ceux que je vis sur la grande toile. Je vous jure qu'ils val oient bien Jes meilleurs du salon. Sur celte toile , tout pa- roissoit d'abord assez décousu : on pleuroit , on rioit , on jouoit , on buvoit, on çhan- toit, on se mordoit les poings ; on s'arrachent les cheveux, on se caressoii, on se fouet- toit, ; au moment où l'un se noyoit , un autre étoit, pendu , un troisième élevé sur un piédestal ; mais à la longue tout se lioit , s!éclaircissoit et s'entendoit. Chacun avoit sa


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suite de table.iux à parcourir sur la grande toile , et voici ce que je vis s'y passer à différens intervalles que je rapprocherai pour abréger.

D'abord , ce fut un jeune homme , ses longs vêtemens sacerdotaux en désordre , la main armée d'un thyrse ,1e front couronné de lierre , en un mot, dans tout l'appareil d'un grand-prêtre de Bacchus. Il vcrsoitd'un grand vase antique, des flots de vin dans de larges et profondes coupes qu'il porloit en- suite à la bouche de quelques femmes aux jeux hagards et à la tête échevclée. Il s'eni- vroit avec elles , elles s'enivroient avec lui ; et quand ils étoient ivres, ils se levoientet se mettoient à courir les rues en poussant des cris mêlés de fureur et de joie. Les peuples , frappés de ces cris, se renfermoient dans leurs maisons et craignoient de se trou- ver sur le passage de ces furieux. Ils pouvoient mettre en pièces le téméraire qu'ils auroient rencontré, et je vis qu'ils le faisoient quelquefois, . . . Eh bien! mon ami, qu'en dites- vous?




(3>8)

G r i m m.

Je dis que voilà deux assez beaux ta- bleaux de Bacchanales^ à- peu-près du même genre.

Diderot.

En voici un troisième d'un genre diffé- rent.

Le jeune prêtre qui conduisoit ces furieuses étoit de la plus belle figure. Je le remarquai, et il me sembla, dans le cours de mon rêve , que plongé dans une ivresse plus dange- reuse que celle dn vin , il s'adressoit, avec le visage , le geste et les discours les plus passionnés et les pUis tendres, à une jeune fille qui refusoit de l'entendre et dont il embrassoit vainement les genoux.

G R I M M.

Celui-ci , pour n'avoir que deux figures principales , n'en seroit pas plus facile à faire.

Diderot.

Sur-tout s'il fallôit leur donner l'expres- sion forte et!e caractère peu commun qu'elles avoient sur la toile.


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Tandis que ce prêtre sollicitoifc inutilement sa jeune inflexible, voilà que j entends tout- e-coup d:ins ie fond des habitations, des cris , des ris , des hurîemens, et que j'en vois sortir des pères , des mères , des femmes, des filles, des enfans. Les pères se précipi- toient sur leurs filles qui avoient perdu tout sentiment de pudeur ; les mères sur leurs fils qui les méconnoissoient. Les enfans d«  différent sexes , mêlés , confondus , se rou- loient à terre. C'étoit un spectacle de joie extravagante , de licence elfrénéc , d'une ivresse et d'une fureur inconcevables. Ah! si j'étois peintre! J'ai encore tous ces visages- îà présens à mon esprit.


G R I M M.


Je connois un peu nos artistes, et je vcTns jure qu'il ny en a pas un seul en état d ébau- cher ce tableau.


Diderot.

Au milieu de ce tumulte , quelques vieil- lards que l'épidémie avoit épargnés , les jeux baignés de larmes, prosternés daus un tem- ple , frappoient la terre de leurs fronts , em- l'rassoientde la manière la plus suppliante les


{ 3*> )

autels du dieu , et j'entendis très-distmcte- ment le dieu , ou plutôt Je fripon subal- terne placé derrière la toile , tmi disoit : Çu 'elle meure 3 ou qu y un autre meure pour elle!

G R I M M*

Mais , mon ami , du train dont, vous rêvez, un seul de vos rêves suffiroit pour une ga- lerie entière.

Diderot.

Attendez, attendez : vous n'y êtes pas ! J'étois dans une extrême impatience d'ap- prendre quelle seroit la suite de cet oracle Funeste , lorsque le temple s'ouvrit de rechef à mes yeux. Le pavé en étoit couvert d'un grand tapis rouge , bordé d'une large frange d'or; ce riche tapis et sa frange retom- boienfc au-dessous d'une longe marche qui rêgnoit tout le long de la façade. A droite , près de cette marche, il y avoit un de ces grands vaisseaux de sacrifice destiné à re- cevoir le sang des victimes. De chaque côté de la partie du temple que je découvrons , deux grandes colonnes d'un marbre blanc et transparent semblaient en sY'levant chercher la voûte. A droite, au pied de la colonne

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(32Ï )

îa plus avancée , on avoit placé une urne de marbre noir, couverte en partie des linges nécessaires aux cérémonies sanglantes. De l'autre côté de la même colonne , c'étoit un grand candélabre de la forme la plus noble ; il étoit si haut , que peu s'en falloit qu'il n'atteignît le chapiteau de la colonne. Dans l'intervalle des deux colonnes , de l'autre côté, il y avoit un grand autel ou trépied triangulaire, sur lequel le feu sacré étoit allumé. Je voyois la lueur rougeâtre des brasiers ardens, et la fumée des parfums me déroboit une partie de la colonne inté- rieure. Voilà le théâtre d'une des plus ter- ribles et des plus touchantes représentations qui se soient exécutées sur la toile de ma caverne pendant ma vision.

G R I M M.

Mais, dites-moi, mon ami, n'avez-VouS confié votre rêve à personne?

Diderot.

Non. Pourquoi me faites-vous cette ques- tion ?

G R I M M.

C'est que je crois que Vous avez rêvé

X



( 322 )

l'histoire de Corésus et de Callirhoé _, avec tous ses détails; du moins, le temple que

  • rous venez de décrire est exactement le

lieu de la scène du tableau de Fmgçnardk

Diderot.

Cela se peut. J'avois tant entendu parler de ce tableau les jours précédens, qu'ayant à faire un temple en rêve , j'aurai fait 1-î sien. Quoi qu'il en soit, tandis que mes yeux parcouroient ce temple, et rcmar- jquoient des apprêts qui me présageoicnt je ne sais quoi dont mon coeur étoit oppressé, •je vis arriver seul , un jeune acoljte vêtu de blanc. Il avo.it Tair triste : il alla s'ac- croupir au pied du candélabre, et s'appuyer les bras sur la sailiie de la base de la co- lonne intérieure. Il fut suivi d'un prêtre ; ce prêtre avoit 'les bras croisés sur la poi- lime, la tête tout-à-fnt penchée : il parois- soit absorbé dans la douleur et. la réflexion, la plus prpfonde. Il s'avaneoit à pas lents. J'aUendois qu'il relevât sa tête. Il le fît , ^n tournant k s yeux vers le ciel et poussant î.e soupir le plus douloureux , qiie j'accom- pagnai moi-même d'un cri , quand je recon- nus e« prêtre.:;/ c'étoit le ju&iio tftwe j'avois


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( 3^3 ) Y« , quelques instans auparavant , presser, avec tant d'instance et si peu de succès, la jeune inflexible. Il étoit aussi vêtu de blanc : toujours beau ; mais la douleur avoit fait une impression profonde sur son visage. Il avoit le front couronne de lierre , et il te- nait dans sa main droite le couteau sacré; il alla se placer debout, à quelque distance cl ;i jeune acolyte qui l'a voit précédé. Il vint bientôt un second acolyte, encore vêtu de blanc , qui s'arrêta derrière lui. _ Je vis entrer ensuite une jeune fille : elle étôit pareillement vêtue de blanc; une cou- ronne de l'oses lui ceignoitîatête. La pâleur de la morl couvroit son visage; ses genoux tremblans se déroboient sous elle : à peine eut-elle la force d'arriver jusqu'aux pieds de celui dont elle. étoit adorée; car e'étoit


celle qui avoit si fié rem en


t déd;


igné sa ten-


dresse et ses vœux. Quoique tout se passât en silence , il n'y avoit qu'à les regarder Vun et l'autre, et se rappeler les mots de


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V-,


vicie , pour comprendre qu


le e'étoit la


victime, et qu'il alloit en être le sacrifica?

teur. Lorsqu'elle fut proche du grand-prêtre, son malheureux amant, ah! cent fois plu*


ma;iicureux qu'elle


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ïonr-à-fait , et. elle tomba renversée sur îe lit ou le lieu même où elle devoit recevoir îe coup mortel. Elle avoit le visage tourné vers le ciel ; ses jeux étoient fermés : ses deux bras , que la vie sembloit avoir déjà quittés, peïidoient à ses côtés. Le derrière de sa tête touchoil presque aux vêtemens du grand-prêtre, son sacrificateur et son amant: le reste de son corps étoit étendu ; seule- ment, l'acolyte qui s'étoit arrêté derrière le grand-prêtre le tenoit un peu relevé.

Tandis que la malheureuse destinée des hommes et la cruauté des dieux ou de leurs ministres, caries dieux ne sont que lesins- frumens de ceux-ci, m'occupoient , et que j'essuyois quelques larmes qui s'étoient échappées de mes yeux , il étoit entré un troisième acolyte vêtu de blanc , comme l'es autres , et le front couronné de roses. Que ce jeune acolyte étoit beau ! Je ne sais si c'étoit sa modestie , sa jeunesse , sa douceur, sa noblesse qui m'intéressoient, mais il me parut l'emporter sur le grand-prêtre même. ïl s'étoit accroupi à quelque distance de la victime évanouie , et sesyeux attendris étoient attachés sur elle. Un quatrième acolyte, en habit blanc aussi, vint se ranger près de


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celui qui soutenoit la victime; II mit; urar genou en terre et il posa sur son autre- genou un grand bassin qu'il prit par les bords , comme pour le présenter au sang qui alloii couler : ce bassin, la place de cet acolyte et son attitude , ne désignoient que trop celte fonction" cruelle. Cependant il était accouru dans le temple beaucoup d'au- tres personnes : les hommes nés compatis- sans , recherchent dans les spectacles cruels l'exercice de cette qualité.

Je distinguai vers le fond, proche de la colonne intérieure du côté gauche , deux prêtres âgés, debout, ef; remarquables, tant pur le vêlement irrégulier dont leur tête étoit enveloppée , que par la sévérité de- leur caractère et la gravité de leur main- tien.

Il v avoit presqu'en - dehors , contre la colonne antérieure du même côté, une femme seule : un peu plus loin et plus en-dehors , une autre femme, le dos appuyé contre une borne , avec un jeune enfant mid sur ses genoux. La beauté de cet enfant , et plus peut-être encore l'effet singulier de la lu- mière qui les éclairoit sa mère et lui , les ont fixés dans ma mémoire. Au-delà de ces


( 326 )

femmes , mais dans TinLérieur du temple ? deux autres spectateurs; au-devant de ces spectateurs, précisément entre les deux co- lonnes, vis-à-vis de l'autel et de son brasier ardent, un vieillard dont le caractère et les Cheveux gris me frappèrent. Je me doute bien que l'espace plus reculé étoit rempli de monde; mais de l'endroit que j'occupoiV, flans mon rêve et dans la caverne , je ne po.u- Ttîi» rien voir de plus.

G R i M M.

C'est qu'il n'y avoit rien cle plus à voir, et que ce sont-là tous les personnages du tableau de FrctFunanf. Ils se sont trouvés placés dans votre rêve,, tout juste comme sur sa toile.

Diderot.

Si Cela est , ô le beau tableau que Fra- gonani a fait ! Mais écoutez le reste.

Le ciel briiîoit de la clarté la plus pure. Le soleil scmbioit précipiter toute là niasse de sa lumière dans le temple, et se plaire à la rassembler sur la vie Lime , îorsepïe les voûtes s'obscurcirent de ténèbres épaisses qui, s étendant sur nos têtes et se mèîantà




( 327 )

l'air et â la lumière-, produisirent une hor- reur soudaine. A ttravers ces ténèbres, je vis planer un génie; internai : je le vis,; des jeux hagards lui .sortaient de la tête. Il te- noit un poignard d'une main ; de l'autre , il secouoit une torche ardente. Il crioit; c'é- toifc le désespoir; et l'amour, le redoutable amour était porté sur son dos. A l'instant , le grand-prêtre serre le couteau sacré ; il lève le bras : je crois qu'il en va frapper la victime , qu'il va l'enfoncer dans le sein de celle qui l'as dédaigné et que le ciel lui a livrée; point du tout, il s'en frappe lui- même ! Un cri général perce et déchire l'air. Je vois la mort et ses symptômes errer sur les joues, sur le front du tendre et "géné- reux infortuné; ses genoux défaillent ; sa tète retombe en arrière; un de ses bras est pendant : la main dont il a saisi le couteau, ie tient encore enfoncé dans son cœur. Tous les regards s'attachent ou craignent de s'at- tacher sur lui ; tout marque la peine et l'effroi. L'acolyte qui est au pied du candélabre , a la bouche entr'ouvcrte et regarde avec effroi. Celui qui soutient la victime retourne la tête et regarde avec effroi. Celui qui tient le bassin funeste relève ses jeux efrravcs.

X 4


(328) Le visage et les bras tendus de celui qui me parut si beau , montrent tonte sa dou- leur et tout son effroi. Ces deux prêtres âgés, dont les regards cruels ont dû se re- paître si souvent de la vapeur du sang dont ils ont arrosé les autels, n'ont pu se refuser à la douleur, à la commisération, à l'effroi; jLs plaignent le malheureux , ils souffrent , ils sont consternés. Cette femme , seule , appuyée contre une des colonnes , saisie d'horreur et d'effroi, s'est retournée subite- ment; et cette autre avec son enfant, qui avait le dos contre une borne , s'est renver- sée en arrière : une de ses mains s'est por- tée sur ses jeux , et son autre bras semble repousser d'elle ce spectacle effrayant, La surprise et l'efFroi sont peints sur les visages des spectateurs les plus éloignés; mais rien n'égale la consternation et la douleur du vieillard aux cheveux gris : ses cheveux se sont dressés sur son front. Je crois le voir en- core , la lumière du brasier ardent l'éclairant , et ses bras étendus au-dessus de l'autel. Je vois ses yeux;. je vois sa bouche; je le vois s'élancer : j'entends ses cris ; ils me réveils- lent. La toile se replie, et la caverne dï&-> paroît. . . v


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^ 329 )

G R I M M.

Voilà le tableau de Fragonard. Le voila avec tout son effet.


Diderot,


En vérité?


G R I M M.


C'est le même temple , la même ordon- nance , les mêmes personnages , la même action, les mêmes caractères, le même in- térêt général , les mêmes qualités , les mêmes défauts. Dans la caverne, vous n'avez vu que les simulacres des êtres ; et Fragonard _, sur sa toile , ne vous en auroifc montré non plus que les simulacres. C'est un beau rêve (me vous avez fait ; c'est un beau rêve qu'il a peint. Quand on perd son tableau pour un moment de vue, on craint toujours que sa toile ne replie comme la vôtre , et que ces fantômes intéressans et sublimes dont il l'a remplie ne s'évanouissent comme ceux de la nuit. Si vous aviez vu son tableau, vous auriez été frappé de la même magie de lumière , et de la manière dont les té- nèbres se fondoient avec elle , et du lugubre que ce mélange portoit dans tous les points


(33^ )

de sa composition ; vous auriez éprouvé la iiieme commisération , le même effroi ; vous âdriez vu la masse de cette lumière, forte d'abord , se dégrader avec une vitesse et uii art surprenans •; vous en auriez remarqué les échos se jouant supérieurement entre las figures. Ce vieillard , dont les cris perçans vous ont réveillé, il y étoit au même en- droit, et tel que vous Pavez vu ; et les deux Femmes et le jeune enfant, tous vêtus, éclairés, effrayés comme vous Pavez dit. Ce sont les mêmes prêtres âgés , avec leur dra- perie de tête, large, grande et pittoresque; les mêmes acolytes avec leurs habits blancs et sacerdotaux , répandas précisément sur sa toile comme sur la vôtre. Celui que vous avez trouvé si beau, il étoit beau dans le tableau comme dans votre rêve, recevant la lumière par le dos, ayant par conséquent toutes ses parties antérieures dans la demi- teinte ou l'ombre : effet de peinture plus facile à rêver qu'à produire, et, 'qui ne lui avoit ôté ni sa noblesse ni son expression,

]) I D E R T.

Ce que vous me dites me feroit presque croire que moi, quiny crois pas pendant iiî


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(33')

Jour, je suis en commerce avec Iiiî pendant la nuit. Mais l'instant effroyable de mon rêve, celui où le sacrificateur s'enfonce le poignard dans le sein , est donc celui que Frag'onard a choisi?

G R I M M.

Assurément. Nous avons seulement ob- servé dans le tableau que les vêtemens du grand-prêtre tenoient un peu trop de ceux dune femme.

Diderot.

Attendez ! Mais c'est comme dans mon

rêve.

G R I M M.

Que ces jeunes acolytes, tout nobles, tout charmans qu'ils étoient , étoient d'un sexe indécis , des espèces d'hermaphrodites.

Diderot.

C'est encore comme dans mon rêve.

G R i M M.

Que la victime, bien couchée, bien tom- bée , étoit peut-être un peu trop étroite- ment serrée d^en bas par ses yêtemens.


(332 )

Diderot.

Je î'ai aussi remarque dans mon rêve mais je lui faisois un mérite d'être décente, même dans ce moment.

G R I M M.

Que sa tête, foible de couleur, peu ex- pressive, sans teintes, sans passages, étoit plutôt celle d'une femme qui sommeille qu«- d'une femme qui s'évanouit.

Diderot. Je l'ai rêvée avec ces défauts.

G R I M M.

Pour la femme qui tenoit l'enfant sur ses genoux , nous l'avons trouvée supérieurement peinte et ajustée; et le rayon de lumière échappé qui l'éclairoit, à faire illusion. Le reflet de la lumière sur la colonne antérieure , de la dernière vérité; le candélabre, de la plus belle forme , et faisant bien for. Il a fallu des figures aussi vigoureusement colo- riées que celles de Fragonard y pour se sou- .tenir au-dessus de ce tapis rouge Jbord£ d'une frange d'or. jLes têtes des vieillards


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( 333 ) ttous ont paru faites d'humeur, et marquant bien la surprise et l'effroi ; les génies , bien furieux , bien aériens ; et la vapeur noire qu'ils amenoient avec eux, bien éparse , et ajoutant un terrible étonnant à la scène; les masses d'ombre relevant de la manière la plus forte et la plus piquante, la splendeur éblouissante des clairs. Et puis, un intérêt unique. De quelque côté qu'on portât Ici Jeux, on rencontrait l'effroi; il éioifc dans tous les personnages : il s'élançoit du grand- prétre, il se répand oit par les deux génies, par la vapeur obscure qui les accompagnoit, par la sombre lueur des brasiers. Il étoit impossible de soustraire son ame à une im- pression si répétée ; c'étoit comme dans les émeutes populaires, où la passion du grand nombre vous saisit , avant même que le motif vous en soit connu. Mais , outre la crainte qu'au premier signe de croix tous ces beaux simulacres ne disparussent , il y a des juges d'un gorit sévère qui ont cru sen- tir , dans toute la composition, je ne sais quoi dé théâtral qui leur a déplu. Queiqu'ils en disent, croyez que vous avez fait un beau rêve , et Fragonard un beau tableau. Il a toute la magie , toute l'intelligence et toute


( 334) la machin» pittoresque : la partie idéale eit sublime dans cet artiste , à qui il ne manque qu'une couleur plus vraie et une perfection technique que le temps et l'expérience peu- vent lui donner

Jusqu'à présent, mon cher philosophe , je vous ai laissé dire , et j'ai parlé comme il vous a plu. Vous avez bien fait de vous arrêter à ce tableau de Fragonarâ ', qui a principalement fixé l'attention du public , moins encore par son propre mérite , que peut-être par Je besoin que nous avons de trouver un successeur à Carie- Vanloo et à Deshays. Quand on pense à cette foule de jeunes gens revenus de Rome et agréés par l'académie , sans donner la moindre espérance ., on n'en peut pas bien augu- rer pour la gloire de l'école française, déjà assez décriée d'ailleurs. Nous n'avons qu'un Fragonatd qui promette , contre cette foule de Briard, Brenet , Lépicié , Amanl , Taraval , qui certainement ne feront jamais rien. Je ne .crois pas le ta- bleau de Fragonard sans mérite, tant, s'en faut; mais il


faut attendre le salon


pro-


chain pour voir ce que cet artiste deviendra. Ce ne seroit pas la première fois que nou*




wmsem


(335) aurions vu un peintre, nouvellement arrivé de Rome et la tête pleine des richesses de l'Italie , débuter d'une manière assez bril- lante , et puis s'affoiblir- et s'éteindre de salon en sa!on. Ce qui me donne quelque doute sur le génie de Jïragonard , c'est qu'en comparant l'effet de son tableau avec le pathétique de son sujet, je ne trouve pas qu'il y atteigne. Si la victime vous pareil plutôt endormie qu'évanouie , le sacrifica- teur m'a paru froid et sans caractère : son sexe est aussi indécis (pie celui des acolytes; on ne sait s'il est homme ou femme; et la faute n'en est pas seulement à ses vêtemens, mais à sa tête et à tout son corps. Vous ave» relevé dune manière très-ingénieuse ce je ne sais quoi qui donne à toutes ces figures plutôt un air de fantômes et de spectres que de personnages réels : car enfin, tout ce beau rêve que vous venez de me conter, tous l'avez fait au salon, en contemplant le tableau de FragonarJ; et la plupart du temps, si je m'en souviens, j'avois le plai- sir d'être à côté de vous et de vous entendre rêver tout haut. Mais, comptez que votre rêve est plus beau que son tableau, et que iioiui ne risquons rien d'attendre au çaloa


(33M

prochain pour prendre notre parti sur cef artiste.

Au reste, un écho est un son réfléchi ; un écho de lumière est une lumière réfléchie. Ainsi , une lumière qui tombe fortement sur un corps , d'où elle est renvoyée sur un autre , lequel en est assez vivement éclairé pour la réfléchir sur un troisième, et de ce troisième sur un quatrième , etc. forme , sur ces différens objets , des échos, comme un son qui va se répétant de montagne en montagne. Ce terme est technique , et c'est en ce sens que les artistes remploient.


t Un Paysage.

Tableau de vingt-deux pouces sur dix-huit.

On y voit un pâtre debout sur une butte. Il joue de la flûte ; il a son chien à côté de lui, avec une paysanne qui l'écoute. Du même côté , une campagne ; de l'autre , des rochers et des arbres. Les rochers sont beaux ; le pâtre est bien éclairé et de bel effet : la femme est foible et floue; le ciel, mauvais.


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i 337 ) L'absence des Pères et Mères

MISE A PROFIT.

A droite , sur de la paille , un havrcsac avec une carnacière; à coté, un petit tam- bour. Plus vers le fond, une cuve de bois, avec du linge mouillé et tors jette par-dessus; plus dans l'enfoncement du mur , un pot de grès en urne avec une bouilloire. Puis , la porte de la chaumière , par laquelle sort u» chien , poil jaune , dont on ne voit que la tête et un peu des épaules ; le reste du corps est couvert par un chien, poil blanc, portant au col un billot. Ce chien est sur le devant; il a le museau posé sur une espèce de tonne ou grand baquet qui fait table : sur cette table , mettez un bout de nappe , un plat de terre verni en verd et quelques fruits.

D'un côté de la table, sur le fond, vers la droite, on voit une petite fille assise de face, ayant une main sur les fruits, l'autre sur le dos du chien jaune. Derrière et à coté de cette petite fille, il y a un petit garçon lin peu plus âgé, faisant signe de la main et parlant à an de ses frères qui est assis £ terre auprès de Pâtre; l'autre main de


( 338 ) celui-là est posée sur celle de sa petite sœur et sur le chien jaune : il a aussi la tête et le corps un peu portés en avant.

De l'autre côté de la table, devant le foyer qui est tout-à-fait à l'angle gauche du tableau, et qu'on ne reconnoît qu'à la lueur du feu , un frère plus grand est assis à terre, une main appuyée sur la table, et tenant de l'autre la queue d'un poêlon. C'est à celui-ci que son frère cadet parle et fait signe.

Sur le fond, tout-à-fait dans rombre, on apperçoit un autre garçon déjà grandelet , tenant embrassée et pressant vivement la g œur aînée de tous ces marmots ; elle paroît s,e défendre de son mieux.

Tous ces enfans ont un air de famille commun avec leur sœur aînée; et je présume que si cette chaumière n'est pas celle d'un guè- brc, le garçon grandelet est un petit voisin qui a pris le moment de 1 absence du père et de la mère pour venir faire une petite niche à sa jeune voisine.

On voit à gauche , au-dessous du foyer , dans l'enfoncement du mur, des pots, des bouteilles et autres ustensiles de ménage.

Le sujet est joliment imaginé. Il v a de


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( 339 ) l'effet et de la couleur. On ne sait trop d'où vient la lumière : à cela près, vile est pi- qua le ; moins toutefois qu'an tableau de CaUirkoè. El Je paroît prise hors de la toile et tomber de la gauche à la droite. La moitié de la main de l'enfant au poêlon , Celle dont il s'appi Je sur la table, fait plai- sir à voir par sa partie de demi-teinte et sa partie éclairée.


LES SCULPTEURS.

Quelques questions que je me suis faites sur la sculpture


«J 'aime les fanatiques , non pas ceux qui vous présentent une formule absurde de croyance, et qui vous portant Je poignard à la gorge , vous crient , signe ou meursf mais bien ceux qui, fortement épris de quelque goût particulier et innocent , ne voient plus rien qui lui soit comparable ,1e défendent de toute leur FoMe ; vont dans les maisons et les rues , non la lance , mais le syllogisme en arrêt , sommant tous ceux qu'ils rencontrent , ou de confesser leur absurdité, ©u de convenir de la supériorité de leur

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Dulcinée sur foutes les créatures du monde. Ils sont plaisans ceux-ci ; ils m'amusent ; ils m'étonnent quelquefois. Quand parhazara ils ont rencontré la vérité , ils l'exposentavcc une énergie qui brise et renverse tout. Dans le paradoxe accumulant (images sur images, appellant à leur secours toutes les puissances de l'éloquence , les (expressions figurées , les comparaisons hardies , les tours , les mou- vemens; s'adressant au sentiment, à l'ima- gination, attaquant Pâme et sa sensibilité par toutes sortes d'endroits, le spectacle de leurs efforts est encore beau. Tel est Jean- Jacques Rousseau, lorsqu'il se déchaîne contre les lettres qu'il a cultivées toute sa vie , contre la philosophie qu'il professe , contre la société de nos villes corrompues, au milieu desquelles il brûle d'habiter , et où il seroit désespéré d'être ignoré , méconnu , oublié. Il a beau fermer la fenêtre de sou Hermitage qui donne du côté de Pans , c'est le seul endroit du monde qu il voie : au fond de sa m!rêt , il n'y est pas ; il «st à Paris. Tel est Winkelmann (i) 3 lorsqu'il

(i) Interrompons un moment le philosophe , pour dire un mot de ce charmant enthousiaste de Winkeh wann. Je ne suis cjuel est le charpentier qui a osé


( 34* ) compare les productions des artistes anciens et celles des artistes modernes. Que ne voit- il pas dans ce tronçon d'homme qu'on ap- pelle le Torse ? Les muscles qui se gonflent sur sa poitrine, ce n'est rien moins que les ondulations des flots de la mer ; ses larges épaules courbées , c'est une grande voûte concave qu'on ne rompt point, qu'on for- tifie au contraire par les fardeaux dont on la charge. Et ses nerfs ? les cordes des bal- listes anciennes qui lançoient des quartiers de roches à des distances immenses, ne sont en comparaison que des fils d'araignée De- mandez à cet enthousiaste charmant par

traduire son histoire de l'art chez les anciens , qui vient de paroître en deux volumes , grand m-8°. C'est un homme qui ne sait pas le français, qui , je crois, n'entend pas l'allemand , mais qui certainement n'entend pas le livre qu'il a osé traduire. Les termes les plus familiers de l'art lui sont à peine connus 5 il confond par exemple naturel et nature à chaque page. Il faut lire cet excellent ouvrage en allemand , si on le peut. Il est rempli de chaleur, d'enthousiasme, cl® goût , do Vues grandes et profondes. L'auteur traite durement les ignorans • mais c'est qu'il méprise souverainement tcut homme qui n'a pas passé sa vie dans cette étude. Quint à la traduction française , elle est bonne à jettor •m feu, Et puis 3 parlez } monsieur k philosophe.

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( 3+2 ) quelle voie Glvcon, Phidias et les autre* sont parvenus à faire des ouvrages si beaux et si parfaits? Il vous répondra : par le sen- timent de la liberté qui é : ève lame et lui inspirent c!c grandes chose-;; par les rt com- penses de la nation , la considération pu- blique, la vue, 1 étude , l'imitation constante de la belle nature , îe respect de la posté- rité, Pivresse de l'immortalité, le travail assidu , 1 heureuse influence des mœurs et du climat , et le génie. Il n'y a sans doute aucun point decette réponse qu'on osât con- tester; mais faites-lui une seconde question, et demandez-lui s'il vaut mieux étudier l'antique que la nature, sans la connoïssanee , Fétude et le goût de laquelle les anciens artistes, avec tous les avantages particuliers dont ils ont été favorisés , ne nous auroient pourtant laissé (pie des ouvrages médiocres? L 'antique , vous dira-t-il sans balancer, l'a iti j le! et voilà tout d un coup 1 homme qui i e plus de prit, de chaleur et de goût, a nuit, tout au beau milieu du Toboso. <J J:i qiii dédaigne l'antique pour la nature, ri squed« n'être; jamais que petit, foibleetmes- qu;n de dessin, de caractère, de draperie efc d 'e «pression ; celui qui aura négligé la nature




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pour l'antique, risquera d'être Froid, sans vie , sans aucune de ces vérités cachées et secrettes qu'on n'apperçoit que dans la nature même. Il me semble qu'il faudroifc étudier l'antique pour apprendre à voir la nature.

Les artistes modernes se sont révoltes contre l'étude de l'antique , parce qu'elle leur a été préchée par des amateurs; et les littérateurs modernes ont été les défenseurs de l'étude de l'antique , parce qu'elle a été attaquée par des philosophes.

Il me semble, mon ami, que les statuaires tiennent plus à Tan tique que les peintres. Seroit-ce parce que les anciens nous ont laissé quelques belles statues, et que leurs tableaux, au contraire, ne nous sont connus que par les descriptions et le témoignage des écrivains ? Il y a une grande différence entre la plus belle ligne de Pline et le gladiateur àH^tgasias.

Il me semble encore qu'il est plus diffi- cile de juger de la sculpture que de la pein- ture, et cette mienne opinion, si elle est vraie, doit me rendre plus circonspect. Il n'y a presque qu'un homme de l'art qui puisse discerner en sculpture une très-belle

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( 344 ) chose d'une chose commune. Sans douté l'athlète expirant vous touchera , vous atten- drira , peut-être même vous frappera si vio- lemment que vous ne pourrez ni en séparer, niy attacher vos regards; si toutefois vous aviez à choisir entre cette statue et le Gladiateur, dont l'action, belle et vraie certainement, n'est pourtant pas faite pour s'adresser à votre arae, vous feriez rire Pigal et FaJconet , en 'préférant la première à celle-ci. Une grande figure seule et toute blanche , cela est si simple ! Il y a là si peu de ces données qui pourraient faciliter la comparaison de ï'ouvrasfe de l'art avec celui de la nature! La peinture me rappelle par cent côtés ce que je vois , ce que j'ai vu ; il n'en est pas ainsi de la sculpture. J'oserai acheter un tableau sur mon goût , sur mon juge- ment ; s'il s'agit d'une statue , je prendrai l'avis de l'artiste.

Vous croyez donc , me direz-vous , la sculpture plus difficile que la peinture ? Je ne dis pas cela ; juger et faire sont deux choses. Voilà le bloc de marbre ; la figure y est , il faut l'en tirer. Voilà la toile ; elle est plane ; c'est là-dessus qu'il faut créer. ïl faut que l'image sorte , s'avance , prenne


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( 345 )1 ïe relief, que je tourne autour : moi , si ell» est modelée ; mon œil , si elle est peinte. Mais si elle est modelée , il faut qu'elle vive sans aucune de ces ressources qui sont sur

la palette , et qui donnent la vie Mais

ces ressources mêmes, direz-vous, est-il si aisé d'en faire usage? Le sculpteur a tout , lorsqu'il a le dessin, l'expression et la facilité du ciseau ; avec ces moyens il peut tenter avec succès une figure nue. La peinture exige d'autres choses encore. Quant aux dif- ficultés à vaincre , dans les sujets plus com- posés, il me semble qu'elles s'accroissent en plus grand nombre pour le peintre que pour le sculpteur. L'art de grouper est le même, l'art de draper est le même; mais le clair- obscur , mais l'ordonnance , mais le lieu de la scène , mais les ciels , mais les arbres , mais les eaux, mais les accessoires, mais les fonds, mais la couleur et tous ses acci- dens ? Sed nostrum non est tarifas compo- nere lltes. La sculpture est faite pour les aveugles et pour ceux qui voyent , la pein- ture ne s'adresse qu'aux yeux. En revanche , la première a certainement moins d'objets que la seconde : on peint tout ce qu'on veut; la sévère , grave et chaste sculpture choisit.


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Elle joue quelquefois autour d'une urne ou d"un vase, même dans les compositions les plus grandes et les plus pathétiques. On voit en bas-relief des enfaris qui folâtrent sur un bassin qui va recevoir le sang humain; mais c'est encore avec une sorte de dignité qu'elle joue : elle est sérieuse, même quand el'e badine. Elle exagère sans doute; peut-être même l'exagération lui convient-elle mieux qu'à la peinture. Le peintre et le sculpteur sont deux poètes , mais celui-ci ne charge jamais. La sculpture ne souffre ni le bouffon, ni le burlesque , ni le plaisant , rarement même le comique : le marbre ne rit pas. Elle s'enivre pourtant avec les faunes et les sylvains; elle a très-bonne grâce à aider les satyres à remettre le vieux Silène sur sa monture, ou à soutenir les pas chancelans de son disciple. Elle est voluptueuse , mais jamais ordurière ; elle garde encore , dans h volupté, je ne sais quoi de recher- ché, de rare, d'exquis, qui m'annonce que son travail est long, pénible, difficile, et que, s"il est permis de prendre le pinceau pour attacher à îa toile une idée frivole qu'on peut créer en un instant et effacer d'un souffle, il n'en est pas ainsi du ciseau qui*


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déposant la pensée de l'artiste sur une ma- tière dure, rebelle et d une éternelle durée., doit avoir Fait im cl oix réfléchi, ori.iinal et peu commun. Le drayon est plus libertin que le pinceau , et le pinceau plus libertin que !e ciseau. La sculpture suppose un en- thousiasme plus opiniâtre et plus profond ; plus de cette verve forte et tranquille en apparence; plus de ce feu couvert et secret qui bout au- dedans : c'est une muse vio- lente , mais silencieuse et cachée.

Si la sculpture ne souffre point une idée commune, elle ne -souffre pas davantage une exécution médiocre. Une légère incorrection de dessin , qu'on daigneroit à peine apper- cevoir dans un tableau, est impardonnable dans une statue. Michel-Ange le savoit bien ; où il a désespéré d être parfait et correct, il a mieux aimé laisser le marbre brut. . . Mais, direz- vous, cela- meure prouve que, la sculpture ayant moins à faire que la peinture, on en exige plus strictement ce qu'on est en droit d en attendre. ... Je l'ai pensé comme vous.


De quelques questions que je me suis faites sur la sculpture , la première , c'est : Pourquoi la chaste sculpture est pourtant moins scrupuleuse que la peinture , et montre plus souvent et plus franchement la nudité des sexes.

C'est , je crois , qu'après tout elle ressemble moins que la peinture; c'est que la matière qu'elle emploie est si froide, si réfractaire , si impénétrable ; mais surtout , c'est que la principale difficulté de son imitation consiste dans le secret d'amollir cette matière dure et froide , d'en faire de la chair douce et m;olle; de rendre les contours des membres du corps humain ; de rendre chaudement et avec vérité ses veines , ses muscles , ses articulations , ses reliefs, ses méplats , ses inflexions, ses sinuosités; et qu'un bout de draperie lui épargne des mois entiers de travail et d'étude : c'est que peut-être ses mœurs , plus sauvages et plus innocentes , sont meilleures que celles de la peinture; et qu'elle pense moins au moment présent qu'au temps à venir. Les hommes n'ont pas toujours été vêtus; qui sait s'ils le seront toujours?

La seconde , c'est : Pourquoi la sculpture , tant ancienne que moderne , a dépouillé les femmes de ce voile que la pudeur de la nature et l'âge de puberté jettent sur les parties sexuelles, et l'a laissé aux hommes?

Je vais tâcher d'entasser mes réponses , afin qu'elles se dérobent les unes par les autres. La propreté, l'indisposition périodique , la chaleur du climat , la commodité du plaisir , la curiosité libertine , et l'usage des courtisanes qui servaient de modeles dans Alliènes et dans Rome ; voilà les raisons qui se présenteront les premières à tout homme de sens; et je les crois honnes. Il est simple de ne pas rendre ce que l'on ne trouve pas dans son modèle. Mais l'art a peut-être des motifs plus recherchés ; il vous fera remarquer la beauté de ce contour , le charme de ce serpentement , de cette longue, douce et légère sinuosité qui part de l'extrémité d'une des aines , et qui s'en va s'abaissant et se relevant alternativement , jusqu'à ce qu'elle ait atteint l'extrémité de l'autre aine; il vous dira que le chemin de cette ligne infiniment agréable serait rompu dans son cours par une touffe interposée; que cette touffe isolée ne se lie à rien , et fait tache dans la femme ; au lieu que , dans l'homme , cette espèce de vêtement naturel , d'ombre assez épaisse aux mamelles , va s'éclaircissant , à la vérité , sur les flancs et sur les cotés du ventre ; mais y subsiste , quoique rare, et va , sans s'interrompre , se rechercher elle-même plus serrée , plus élevée , plus fournie autour des parties naturelles. Il vous montrera ces parties naturelles de l'homme, dépouillées, comme un intestin grêle, un ver d'une forme déplaisante.

. La troisième : Pourquoi les anciens n'ont jamais drapé leurs figures qu'avec des linges mouillés?

C'est que , quelque peine que l'on se donne pour caractériser en marbre une étoffe, on n'y réussit jamais qu'imparfaitement; qu'une étoffe épaisse et grossière dérobe le nu que la sculpture est plus jalouse encore de prononcer que la peinture; et que, quelle que soit la vérité de ses plis , elle conservera je ne sais quoi de lourd qui , se joignant à la nature de la pierre , fera prendre au tout un faux air de rocher.

La quatrième : Pourquoi le Laocoon a la jambe raccourcie plus longue que l'autre ?

C'est que , sans cette incorrection hardie de dessin , la figure eût été déplaisante à l'œil ; c'est qu'il y a des effets de nature qu'il faut ou pallier ou négliger. J'en apporte un exemple bien commun et bien simple , dans lequel je défie le plus grand artiste de ne pas pécher contre la vérité ou contre la grâce. Je suppose une femme nue assise sur un banc de pierre; quelle que soit la fermeté de ses chairs, certainement le poids de son corps appliquant fortement ses fesses contre la pierre sur laquelle elle est assise , elles boursoufileront désagréablement par les côtés et formeront par derrière , l'une et l'autre , le plus impertinent bourrelet qu'on puisse imaginer. Mais est-ce que l'arrête du banc ne tracera pas à ses cuisses , en-dessous , une très-profonde et très-vilaine coupure ? Que faire donc alors ? Il n'y a pas à balancer j il faut ou fermer les yeux à ces effets , et supposer qu'une femme a les fesses aussi dures que la pierre , et que l'élasticité de ses chairs ne peut être vaincue par le poids de son corps, ce qui n'est pas vrai ; ou jeter tout autour de sa figure quelque draperie qui me dérobe en même temps et l'effet désagréable , et les parties de son corps les plus belles.

La cinquième , c'est : Quel serait l'effet du coloris le plus beau et le plus vrai de la peinture sur une statue ?

Mauvais , je pense. i°. Il n'y aurait autour de la statue qu'un seul point oii ce coloris serait vrai. 2°. Il n'y a rien de si déplaisant que le contraste du vrai mis à côté du faux 5 et jamais la vérité de la couleur ne répondra à la vérité de la chose. La chose , c'est la statue , seule , isolée, solide , prête à se mouvoir : c'est comme le beau point d'Hongrie de Roslin , sur des mains de bois ; son beau satin si vrai , sur des figures de mannequin. Creusez l'orbite des yeux à une statue , et remplissez-les d'un œil d'émail ou d'une pierre colorée ; et vous verrez si vous en supporterez l'effet. On voit même , par la plupart de leurs bustes , qu'ils ont mieux aimé laisser le globe de l'œil uni et solide , que d'y tracer l'iris, et que d'y marquer la prunelle ; laisser imaginer un aveugle , que de montrer un œil crevé : et , n'en déplaise à nos modernes, les anciens me paraissent en ce point d'un goût plus sévère , qu'ils ne l'ont.

La peinture se divise en technique et idéale j et l'une et l'autre se sous-divise en peinture en portrait , peinture de genre , et peinture historique. La sculpture comporte à peu près les mêmes divisions j et de même qu'il y a ^es femmes qui peignent la tête , je ne trouverais point étrange qu'on en vît paraître incessamment une qui fît le buste. Le marbre , comme on le sait , n'est que la copie de la terre cuite. Quelques uns ont pensé que les anciens travaillaient , d'abord , le marbre ; mais je crois que ces gens-là n'y ont pas assez réfléchi.


lin jour que F al cône t me montre it les morceaux des jeunes élèves en sculpture qui avaient concouru pour le prix, et qu'il



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rue voyoit étonné de la vigueur d'expression et de caractères , de la grandeur et de la noblesse de ces ouvrages sortis de dessous les mains d'écrans de dix-neuf à vingt ans, attendez-les dans dix ans dlei, me dit-il, et je vous promets qu'ils ne sauront plus rien de cela. C'est que les sculpteurs ont besoin plus long-temps encore du modèle que les peintres, et que, soit paresse, soit avarice ou pauvreté, les uns et les autres ne l'appellent pins passé quarante-cinq ans. C'est que la sculpture exige une simplicité, une naïveté, une rusticité de verve qu'on ne conserve guère au-deîâ d'un certain âge. Et voilà la raison pour laquelle les sculp- teurs dégénèrent plus vite que les peintres „ à moins que cette rusticité ne leur soit na- turelle et de caractère. Pigal est bourru , JJalconel l'est encore davantage ; ils feront bien jusqu'à la fin de leur vie. Si vous ren- contrez un sculpteur poli, doux, maniéré, honnête , dites qu'il est et qu'il restera médiocre.

Le plagiat est aussi possible en sculpture ; mais il est rare qu'il soit ignoré. Il n'est ni aussi facile à pratiquer , ni aussi facile à dé- guiser qu'en peinture. Et pins, allons à nos artistes.


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LE MOIN E.


jet artiste fait bien le portrait; c'est son seul mérite. Lorsqu'il tente une grande ma- chine, on sent que la tête n'y répond pas : il a beau se frapper le front, il n'y a per- sonne. Sa composition est sans grandeur , sans génie , sans verve , sans effet ; ses ligures sont insipides , froides , lourdes et maniérées : c'est comme son caractère , où il ne reste pas la moindre trace de l'homme de nature. Voyez son monument de Bordeaux : si vous lui ôtez l'imposant de la masse, que devient le reste? Faites des portraits, rlonsieur l& Moine, mais îaissez-là les monumens, sur- tout les inommiens funèbres! Tenez, je vous le dis à regret , vous n'avez pas seulement assez d'imagination pour bien cûiiîerune pleu- reuse. Jetiez les yeux sur le mausolée de Deskays , et vous conviendrez que cette muse vous est inconnue.

De sept à huit bustes de le Moine , il y en a deux ou trois que Ton peut regarder; celui de la comtesse de Brionne 3 celui de

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( 355 ) ïa marquise de Gléon et celui de notre ami Garrick.

La belle tête, mon ami, que celle de madame de Gléon / Qu'elle est belle! Elle vit, elle intéresse, elle sourit mélancolique- ment. On est lente de s'arrêter, et de lui demander pour qui le bonheur est fait, puis- qu'elle n'est pas heureuse? Car elle ne l'est pas. Je ne la connois point cette femme charmante, je n'en ai jamais entendu par- ler, mais je gage qu'elle souffre : c'est bien dommage \ Au reste, si ce n'est pas mie créature admirable d'esprit et de caractère, comme elle Test d'expression et de figure, renoncez a jamais à la fiai des physionomies, et écrivez sur le dos de votre main \fronti fiullaJtdJr.

Le buste de Garrick est bien. Ce n'est pas reniant Garrick qui baguenaude dans la rue, qui joue, saute, pirouette et gambade dans la chambre : c'est Rosclus commandant à ses veux , à son [Vont , à ses joues , à sa bouche, à tous les muscles de son visage, ou plutôt à sou ame , qui prend la passion qu'il veut et qui dispose ensuite de toutesa personne , comme vous de vos pieds pour avancer ou reculer , clo vos mains pour


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lâcher ou prendre : il' est sur la scène.

Madame la comtesse de Brionne

Madame la comtesse de Brionne? Eh bien? mon ami, que voulez-vous que j'en dise? Madame la comtesse de Brionne n'est en- core qu'une belle préparation. Les grâces et ïa vie vont éclore , mais cl! es n'y sont, pas; elles attendent que Po livra ee soit fini : et quand )c sera-t-il ? Aux cheveux, le marbre n'est qtt'égratigné ; Le Moine a. cru que du crayon noir pouvoit suppléer au ciseau. Gui-dà ! Va-t-en voir s'ils viennent i Et puis, cette poitrine; j'en ai vu de nouée, c! comme celle-là. Monsieur le Moine , Monsieur le Moine , il faut savoir travailler le marbre», et cette pierre réfrsetaire ne se laisse pas pétrir par les premières mains venues. Si quelqu'un du métier , comme Falconet , voulait être franc, il vous diroit que les yeux sont froids et secs ; que quand on bouche les narines i: faut ouvrir la bouche, sans quoi le buste étouffe. Il vous diroit, de vos autres portraits modelés , qu'ils sont plus touchés, plus hardis, mais pas assez finis, quoiqu'ils doivent l'être, parce que la nature Test, et qu il. faut finir tout ee qui est fait pour être vu de près.


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FALCO


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V o ici un bromme qui a dn génie , et qui à toutes sortes de qualités compatibles et incompatibles avec le génie, quoique ces dernières se soient pourtant rencontrées dans François de Vérulam et dans Pierre Cor- neille. C'est qu'il a de la finesse, du goût, de l'esprit, de la délicatesse, de îa gentil- fesse et de îa grâce fout-plein : c'est qu'il est rustre et poli, affable et brusque, tendre et dur : c'est qu'il pétrit la terre et le marbre, et qu'il lit et médite : c'est qu'il est doux et caustique, sérieux et plaisant : c'est qu'il est philosophe , qu'il ne croit rien et qu'il sait bien pourquoi : c'est qu'il est bon père, et que son fils s'est sauvé de chez lui : c'est qu'il aimoit sa maîtresse à îa folie, et qu'il l'a fait mourir de douleur; qu'il en est de- Venu triste , sombre , mélancolique ; qu'il en a pensé mourir de regret ; qu'il y a long- temps qu'il l'a perdue et qu'il n'en est pas consolé. Ajoutez à cela, qu'il n'y a point


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( 35? ) d'homme plus jaloux du suffrage de ses con- temporains et plus indifférent sur celui de la postérité. Il porte cette philosophie à un point, qui ne se conçoit pas , et cent fois il ni'a dit qu'il ne donneroit pas un écu pour assurer une durée éternelle à la plus belle de ses statues.

Pi gai , le hou Pigal , qu'on appeloit à Rome le mulet de la sculpture , à force de faire , a su hure la nature , et la faire vraie , chaude et rigoureuse j mais il n'a et n'aura, ni lui ni son compère l'abbé Gougenot , l'idéal de Falconet , et Falconet a déjà le faire de Figal. Il est bien sûr que vous ne tirerez de Figal, ni le Pygmalion , ni K' Alexandre , ni V Amitié de Falconet , et il n'est pas décidé que celui-ci ne refît le Mercure et le Citoyen de Figal. Au de- meurant, ce sont deux grands hommes, et qui , dans quinze ou vingt siècles, lorsqu'on retirera des ruines de la grande vide quel- ques pieds ou quelques têtes de leur sta- tues , prouveront que nous n'étions pas des enfaus _, du moins en sculpture. Quand Figal vit le Pygmalion 'de Falconet, il dit : je voudrois bien l'avoir fait. Quand Je monument de Rhein\p fut exposé au Roule ?

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( 3&o ) Falconci ', qui n'aime pas Viqal , lui|.di£, après avoir vu et" bien va son ouvrage : <( Monsieur Pigql, je rie vous aime pas « et je crois que vous me le rendez bien; îs j'ai vu votre Cllo) en. Je pense qu'on peut 53 faire aussi beau , puisque vous 1 avez fait; 33 mais je ne crois pas que l'art puisse aller 53 une ligue au-delà. Cela n'empêche pas »5 que nous ne demeurions connue nous 35 sommes. »


Là figure de femme assise, destinée pour un bosqnei de plantes à fleurs d'hiver, est de l'aveu de tous; grands, petits, savans, iguoraris , eonnoissèurs , non-corinoisseurs , un chef-d'œuvre de beau caractère, de belle position et de belle draperie. Celte draperie est une seule et unique pièce d'étoffe qui s'en va prendre les bras , les jambes , le corps, les épaules , le dos, toute la ligure; la dessinant, la mordant, ta montrant devant, de côté, derrière, d'une manière aussi claire et peut-être plus piquante que si elle étoit toute nue. Ccfre draperie n'est pas épaisse ; ce n'est pas non plus un voile léger : elle est d'un corps mitoyen qui se concilie à


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( 3& )

merveille aTec îa légèreté et la fonction de ]a figure. Son visage est beau ; on y voit un intérêt tendre et doux pour les fleurs qu'elle protège , et qu'elle cherche à déro- ber aux menaces du froid en étendant sur elles un pan de son vêtement. Elle est un peu penchée, et il est impossible d'imagi- ner son action faite avec plus de vérité et de grâce. Je relis ma description et je îa trouve calquée sur îa figure. Ceux qui cher- chent noise à tout lui trouvent le menton un peu trop saillant.


S A I N T - À M B R O I S E.


Modèle de quatre pieds six pouces de haut.


C'est ce fongueux évêque qui osa fer- mer les portes de l'église à Théodose _, et à qui un certain souverain de par le inonde, qui dans la guerre passée avoit une si bonne envie de faire un tour dans la rue des prêtres , et une cerlaine souveraine , qui vient de débarrasser son clergé de toute cette richesse inutile qui l'einpêcîioit d'être respec-


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table , auroient fait couper la barbe et les oreilles en lui disant : « apprenez, mon- ?» sieur l'abbé, que le temple de votre Dieu 91 est sur mon domaine, et que si monpré- w décesseur vous a accordé par grâce les «î trois arpens de terrain qu'il occupe, je s? puis les reprendre et vous envoyer porter n vos autels et votre fanatisme ailleurs. Ce •> lieu-ci est la maison du père commun t* des hommes, bons ou médians , et je 55 veux entrer quand il me plaira. Je ne 5î m'accuse point à vous; quand je daigne- as rois vous consulter, vous n'en savez pas » assez pour me conseiller sur ma conduite, 55 et de quel front vous immiscez-vous d'en 5» juger? îî Mais le plat empereur ne parla pas ainsi, et Tévêque savoit bien à qui il avoit à faire. Le statuaire nous Ta montré dans le moment de son insolente apostrophe. Il a le bras étendu, le front de la répri- mande et de la sévérité ; il parle : la tête est d'humeur, mais je la crois un peu petite. La draperie, grande, large, bien traitée, pittoresquement relevée par-devant , dessi- nant à merveille le bras gauche qu'elle couvre, et sous lequel j'imagine que l'é- vêque tient son bréviaire ou ses homélies ;


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si le volume en paroît énorme , c'est la faute du costume et non de l'artiste. Je pense bien qu'il se seroit plu davantage à nous montrer un prophète juif ou quelque prêtre idolâtre , dont un bout du vêtement seroit venu se répandre sur la tête , après avoir parcouru et moulé tout le corps. Au reste , on peut tirer parti de tout , et Falconet l'a prouvé par son Saint-A.mbroise qui n'est pas occupé , comme on a coutume de nous montrer ses pareils , à ramener sa cliappe sous son bras, et à nous rappeler le geste familier de Pantalon.


Alexandre cédant Campaspe 5

l'une de ses Concubines >

Au Peintre Apelle,

Bas-relief en marbre, de deux pieds six pouces de haut sur deux pieds de large.

Il faut que je décrive ce bas-relief, parce qu'il est beau, et que, sans l'avoir bien présent, il seroit difficile d'entendre mes ©bservations.

A droite, le peintre a quitté son cheVaîefc,


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sur lequel on volt l'ébauche de Campaspe. 11 a lïïi genou en terre; it est surpris et pé- nétré de la faveur du .souverain". CeHe figure de ronde bosse correspond au chevalet qui est de bas-relief.

A gauche , Mlexajiâre esta côté de Cam- paspe , sur le fond, debout, un peu avancé vers nivelle. Il pavoît offrir au peintre ce beau modèie : i! fient de la main gauche sa concubine par le poignet; son autre bras est posé sur les épaules de Çanipàspë. C'est Faction d'un homme qui la cède à celui oui Fa désirée.

Cultivasse esc assise sur un siése couvert de quelque draperie ; elle a les yeux bais- sés : elle a derrière elle un coussin. Cette figure est de ronde bosse, et elle correspond en partie kV^lexandre qui est en bas^xelief, et à deux soldats - placés derrière e!ïé, qui sont aussi de bas-relief.

UjdpeUe de celle composition paroîtétre une réminiscence du Pygjnalion d'il y a deux ans. Le trait qu'il a tracé sur sa toile devroit être léger comme un lil d'araignée, et il est grossier.

\i\Alexandre est de toute beauté. La 'bonté et la noblesse sont peintes sur som


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( ses )

visage ; mais c'est la bonté qui domine , peut- être même un peu trop. Du reste?, on 11e pensera jamais une action plus vraie, une position plus «impie et* une draperie plus noble; ce large manteau jette sur ses épaules fait à ravir.

Il est, d'un homme d'esprit d'avoir faiè baisser les jeux à Campaspe. Gaie, elle au- rait blessé la vanité & Alexandre , qu'elle anroit quitté sans regret; triste, elle auroit mortifié slpelle. Mais ily a tant d'innocence et de simplicité danj le caractère de sa tête, que , si vous placez un voile au-dessus de sa gorge, et que, ce voile tombant jusqu'au bout de ses pieds , tous ses appas nuds vous soient dérobés, de manière que vous n'ap- perceviez plus que la tête, vous prendrez cette Campaspe pour une filîe bien élevée qui ignore ce que. c'est qu'un homme , et qui se résigne à la volonté de son père qui Jni donne l'artiste que voila pour époux. Ce caractère de fête est faux ; c'est encore une réminiscence, mais bien déplacée, dé la statue de Pjgiri.aUon. Fàlconet _, mon ami, vous avez oublié l'état de celte femme; vous n'avez pas ; ■■■■••.'• que c'est une concubine, qu'elle a couché avec Alexandre 3 et qu'elle


(366)

9. connu le plaisir avec lui et peut-être avee d'autres avant lui. Si tous eussiez donné tles' traits un peu plus larges à votre Cam- paspe, ç'auroit été une femme, et tout eut été bien.

Mais dites-moi, je vous prie , que font derrière elle ces deux vieux légionnaires ? Est-ce qvfsilexa&dre , qui n'ignoroit pas apparemment que sa concubine seroit ex- posée toute nue aux regards d'un peintre , s'est fait accompagner chez elle? Vous n'y pensez pas. Allons , mon ami , chassez-moi ces deux soldats, déplacés à tous égards; je vous proteste qu'ils n'y étoient pas , et que la scène s'est passée entre trois personnes , Alexandre , Apelle et Campaspe . ... Et la loi du bas-relief, me direz-vous?. . . Et la loi du sens-commun, vous répondrai-je?. . Et sur quoi sera projettée ma Campaspe , qui est de ronde bosse?. . . Eh bien! mon ami, sur deux femmes que vous mettrez à la place de ces deux tristes macédoniens. Ce.s deux femmes, suivantes de Campaspe } seront plus décentes et plus intéressantes; d'ailleurs, elles étoient dans l'appartement de Campaspe , avant l'arrivée à? Alexandre : car je ne me persuaderai jamais qu'une femme seule s'ex


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(3*7)

pose toute une au* regards d'un artiste. El voyez le joli caractère que vous donnerez à ces suivantes ; elles se sont retirées à L'écart * n'est-il pas vrai , quand le souverain a paru : témoins de sa générosité, comment pensez-vous qu'elles en seront affectées ? C'est un groupe de bas-relief charmant à faire. Votre jdpelle est un peu grossièrement: vêtu ; un peintre n'est pas un ouvrier connu© i«n statuaire. Il est maigre , cela me con- vient : ceux en qui brûle le tison de Pro* tnèthéâ en sont consumés. Mais pourquoi m'avoir moutonné sa tête? Le génie est, ce me semble, autrement peigné que cela. Et cette Campaspc , qui savoit dès la veille qu'on de voit la peindre , auroit bien dû penser de son côté à faire une autre toilette de tête; sa coiffure est aussi par trop négligée. Pour ces chairs-là, elles sont belles assurément; mais ce n'est pourtant pas encore la mollesse delà statue de Pygmalion, et lorsque Vien disoit que , pour le coup , Falconsû avoïÊ prouvé que la sculpture l'emportoit sur ia peinture (i), il n'avoit pas tout-à-fait tort.

(i) Mot Ires-fin, pour exprimer que le groupe de Pygmalion , exposé au salon précédent et qui est ua


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Falcojzet a établi , sur le bas-relief, une règle qui me paroît sensée, mais qui met de dures entraves à l'artiste. Il dit : le fond du marbre , c'est le ciel; donc il ne doit jamais porter d'ombre. Mais comment ne pas pro- jetter l'ombre des figures sur un ciel qui touche immédiatement aux figures ? Com- ment? Le voici. Si vous introduisez dans votre composition une figure qui soit de


sujet de sculpture , étoit très-supérieur au bas-relief ïïApelle et dâ Campaspe , qui est un. sujet de pein- ture. Ce groupe de Pygrhalion étoit certainement une jolie chose ; cependant la figure du statuaire étoit , à mon sens, assez commune, et celle de la statue char- mante , mais maniérée: Il y a d'ailleurs dans ce sujet je ne sais quoi de faux , au moins lorsqu'il s'agit de le traiter en marbre. Comment exprimer que la statue se change en figure humaine ? En donnant à sa tête la vie et la pensée, et à tout son corps le sentiment de la chair , n'est-il pas vrai ? Mais une belle statue a tout cela 5 quoiqu'elle reste de marbre* et si celle de Pygrn alion n'avoit pas eu ce caractère divin de pensée et de vie , ce statuaire n'en seroit pas devenu amoureux f ju. Le miracle qui combla l'artiste de joie et de sur- prise , consistent donc dans la métamorphose de ces beaux muscles de p. erre en muscles de chair véritable . Or, comment exprimer cette métamorphose en marbre et par le ciseau ?

iouuc-oojîc ,


1 1 < '^*5.^V4rf^V^^^^ i;; * , ^^*'-S?*"


( 8°9 )

ronde-bosse, plactz immédiatement derrière -elle un objet qui reçoive son ombre (1). Et l'ombre de cet objet que deviendia-t-elle? Rien. Il n'aura point d'ombre , si vous îe faites de bas-relief; alors il sera sur votre marbre, comme les objets qui sont éloignés et qui semblent tenir au ciel. On ne cherche pas l'ombre d'un corps qu'on voit dans ré- loignemcnt , ou dont on ne voit que la moitié. — Mais Falconet se conforme-t-ibà sa loi ? ■ — Très-scrupuleusement. — Et quel avantage prétend-il en tirer? — Celui de réduire le bas-relief à la vérité du tableau, et d'en lier toutes les parties. Voilà ce qui lui a fait introduire ses deux soldats dans le bas-relief dont il s'agit ici : il lui fàlloit, sur le derrière , des objets qui reçussent l'ombre de Campaspe } qu'il a faite de ronde- bosse ; mais deux suivantes auroient égale- ment rempli ce but, et auroient été mieux imaginées.


(1) C'est aux grands artistes et aux véritables con- naisseurs à prononcer sur les avantages et les înconvé- riiens de cette pratique. Il ne m'est pas non plus dé- montré que dans un sujet de bas-relief il faille mettra des figures de ronde bosse , ou 3 si vous voulez 3 qu'il (aille les y souffrir.

À a


37° T


Là BOUGE MÉLANCOtlE,

figure de marbre ^environ trois piedâ de hauteur.


La clonce mélancolie, c'est une figuré mal nommée; c'est la mélancolie. Imaginez une jeune fille debout, le coude appnyé sur une colonne, et tenant dans sa main une colombe; elle la regarde. Comme elle Va regarde'! Comme une pauvre récluse regar- derai t , au travers des barreaux de sa cel- lule, deux amans tendres et passionnés. Sou bras droit pend bien , et bien négligemment; seulement il est un peu rond. On accuse ©ussi la draperie de manquer de légèreté par en-bas, vers les jambes : à la bonne heure ! mais on n'y reeonnoît pas moins Thomme qui possède les physionomies des passions les plus difficiles à rendre.




( 37* )


1/ A M î T I È ,

Figure de marbre d'environ trois pieds cLe hauteur.


Contenez , ni on ami , que si on avoif fexhumé ce morceau on en feroit le déses- poir des modernes. C'est une figure debout qui tient un cœur entre ses deux mains ; c'est 3e sien qu'elle tremble d'offrir : c'est un morceau plein d'ame et de sentiment ; on se sent toucher, attendrir, en le regardant. Ce visage invite, de la manière la plus éner- gique, la plus douce et la plus modeste, à accepter son présent. Elle seroit si fâchée, s'il étoit réfusé! La tête est d'un caractère tout-à-fait rare. Je ne me trompe pas: il y a dans cette tête je ne sais quoi d'enthou- •iastiqua et de sacré qu'on n'a point encore connu; c'est la sensibilité,- la candeur, l'inno- cence, la timidité, la circonspection fon-' dues ensemble. Cette borche entrouverte , ces bras tendus, ce corps un peu penché sont d'une expression indicible. Le coeir lui bat; elle craint, elle espère. Que cçîa est

A a 2


( 37* ) beau et neuf! Je jure que la fiîle de Greuzâ qui pleure son serin , est à cent lieues de ce pathétique. Et c'est un faqui libraire

qui s'est procuré la terre cuite! est ce que cela fait dans la boutique d'm ■?

Les bras et les mains sont on • modelés. La tête est singu EFée;

c'est -à cette coiffure, qui "S de

ceux qui servent dans les temples , que la figure doit en partie son caractère sacré. On trouve l'idée du cœur petite, symbolique et mesquine. Je trouve , moi , qu'il ne lui manque que l'antiquité de la mythologie et la sanction du paganisme ; accordez-lui ce sceau, et vous n'aurez plus rien à dire. On trouve les jambes un peu lourdes ; je sais ce que c'est : le statuaire ayant fait le haut de sa statue tant soit peu long, s'est trouvé dans la nécessité , ou de passer par-dessus les règlesdes proportions, en faisandes jambes grêles , ou de faire le bas de sa figure tanê soit peu court. Il a pris ce dernier parti.

Je viens de juger Falconet au poids du sanctuaire, avec la dernière sévérité. A pré- sent, j'ajouterai qu'avec les défauts du pins foibîe de ses morceaux , il v?y a pas un artiste à l'académie qui ne fut vain du l'avoir fait.


JJBuBËBmEHiBb aBjaJBMKnBllBiMM wBwi ÎBBgB8Kai88l«MlB*IBBWIi«WWwPwHHPTffw


(373 )


.V. A 'S S E.


Vj ET, artiste n'est pas brillant cette fois- ci. Son portrait de Passerai , assez bien modelé. Je fais peu de cas de sa tête d' * en- fant. Et sa Comédie ? Drapée maigre , d'a- près un petit mannequin arrangé avec des épingles, sans grâce; du reste , gaie, spi- rituelle , d'un rire faux qu'il falloit fin.


P A J O U.


JLje buste du maréchal de Clermont- Tonnerre. Je me souviens d'un autre portrait de ce maréchal, peint par Aved; ne vous le rappellez-vous pas ? Il étoit placé au-dessus de l'escalier. Le général y étoit en buffle , debout, près de sa tente , l'air noble et fier. Pajou, lui, l'a fait innocent et bête.

Aa 3


( 374 > Ce M. de la Live , qui est à cAté t est froid fcî plat comme lui. Vous prendrez cela comme il vous plaira , cela ue peut manquer d'être frai. ..Mais, dites-vous , est-ce que sa tête jfie Vôusparoît pas ressemblante ?-— Elle est sans finesse. — Mais , tant mieux ! — Oui t mais , j'entends sans finesse de ciseau.

Le Modèle de Saint- Franc ois de Sales est lourd et maussade. Par l'esquisse , jugez de ce que cela deviendra à l'exécution ; car, je vous le répète , mon ami ,1e marbre n'est jamais qu'une copie. L'artiste jette son feu sur la terre; puis, quand il en est à la pierre, l'ennui et le froid le gagnent. Ce froid et cet ennui s'attachent au ciseau et pénètrent le marbra , à moins que le statuaire n'ait une chaleur inextinguible, comme le vieuxpoet^ l'a dit de ses dieux.

ZjC Bénitier ^ pauvre de forme, et les \enfans qui le soutiennent, ni touchés , m groupés.

ha Bacchante qui tient le petit Bacchus* Misérable! misérable ! La femme et l'enfant mal groupés. Avec cela , le moins mauvais de tous»

Le Tombeau, dessin-esquisse, Monsieur ^Pajou , mettez-y donc l'air sépulcral e£


( 37S ) lugubre, si vous voulez que j'en dise dti bien»

La Leçon mtatomique , autre dessin. Gela une leçon anatomiqne ;t un banquet

romain. Otez ce cadavre; mettez à sa place un grand turbot: , et ce sera une estampe toute prèle pour la première édition d© Juvenal.



A D A


J\_ b o wri n A e l E , exécrable Axlam f Je ïï£ parle pas du plus ancien des sots" maris ; mais d'un sculpteur de son nom qui nous donne ira des Pères du désert qui prie sur le bout d'une roche y pour Polipnéme: je ne sais quelle petite bête légère et frisée pour unt des moutons à longue laine ducyclope , et un sac de noix pour un Ulysse*


An â


grrvasz


( 376 )


C A F FI E RI.


Uus diable voulez- vous que je vous dise de Coffiéri? Qu'il a fait les bustes àeLulll fet de Rameau que la célébrité de ces deux noms a fait regarder, Placez-moi devant ce Triton un diacre qui lui étende son étolesur la tête , et vous aurez un démoniaque tout prêt à rendre le diable.


C H ALLE.


V^elui-ci vient de mourir. Dieu soif loué î Gela console un peu de la perte d© JBouchardon.

Le buste de Floncel est ébauché , encore ne Pest-il pas spirituellement.

Concevez-vous qu'un nomme soit perclus de goût au point de coucher sur le ventre une figure qui a des tétions, et de lui cou- vrir les fesses ? Eh ! stupide , que veux- tu


nSwfijfflB HM^StoJBS 3m


( 377 > (îonc que je voie? Mais il faut voir encore comment il vous les a couvertes ! C'est par un petit bout de draperie tortillée, imitant parfaitement le bourlet d'une chemise re- levée , précisément comme une femme- de-chambre le voit le matin à sa maîtresse.


D' II U E S.


'Ai entendu un artiste qui disoit en pas- sant devant le Saint-adugustin dCHuès : mon dieu, que nos sculpteurs sont bêtes! Cette exclamation indiscrette me frappa. Je m'arrêtai, je regardai , et au lieu d'un saint , je vis la tête hideuse d'un sapajou em- barrassé dans une chasuble d'évêque.


M I G N O T.


As-relief d'une naïade vue par le dos. Dos de femme charmant. Caractère fluide et coulant. Dessin pur , simple et facile.


( 378 )


B R I D A N.


Saint-Barthélemi sur le point d'être écorché,


Groupe en plâtre de trois pieds de haut»

JL L a un genou en terre; ses bras sont levé* vers }e eiel. Il prie sans Frayeur , sans émo- tion; il offre ses souffrances et sa vie sans regret. Le bourreau a le dos tourné : il a saisi le bras gauche du Sain!: ; il l'a serré d'une corde, et il attache cette corde au haut d'un chevalet. Il a bien l'air de son état ; ce couteau qu'il tient dans sa bouche fait frémir. C'est une idée belle comme du Carra che. A cela près , \e groupe est très- beau , les formes sont grandes , le dessin- correct, les muscles prononcés justes ? et tous les détails bien étudiés.

Je vous ai dit que ce couteau que le bour- reau tient dans sa bouche fait frémir ? et cela.




( 379 ) &st vrai. Je eonnols pourtant une Idée de peintre plus forte et plus atroce (i) ; c'est un vieux prêtre qui aiguise son couteau contre la pierre de l'autel, en attendant que sa vic- time lui soit livrée. Je ne sais si elle if est pas de Dcshays.


(i) J'en connois une troisième 5 touîe aussi belle que celle du Carrache , pillée par M. B'ridan , et celle de Deshays C'est un bouclier suivi de l'agneau qu'il va égorger. Tandis que de la mam droUe il attache le croc auquel il va suspendre sa victime , celle-ci lui lèche la main gauclie qui est pendante et qui tient le cou- teau meurtrier. Vous prétendez , mon cher philosophe , avoir vu ce touchant tableau de vos yeux , en passant par la rue des boucheries de votre quartier 3 et moi je voua soutiens que vous ne l'avez jamais vu que dans votre tête. Il n'eu est pa^ moins beau pour cela ; et j'aurois mauvaise' opinion d'an peintre à qui cette idée seroit venue 3 çt qui n'en sauroit pas faire un tableau patlié-

ti<me*


(38o)


B E R R U E R.


Cléobis ET Biton,

Bas-relief en marbre de deux pieds quatre pouces de largeur } sur un pied huit pouces de hauteur.

Y oict un beau, un très-beau morceau. D'abord , rien de plus touchant que l'action de deux en fans qui , au défaut de bœufs , s'attachent au charriot de leur mère , et la traînent eux-mêmes au temple de Junon 011 elle devoit sacrifier. Les anciens récompen- soient , étcrnisoient ces actions. Ah! si pavois cette voix qui se fait entendre des temps présent et à venir , comme je célébrerois celle qui vient de se passer sous mes yeux! Je vais vous dire cela ; vous n'en serez pas moins touché du bas-reliefs. Les libraires de l'Encyclopédie récompensent le domestique du chevalier de Jaucourt d'une somme assez


■i




(381 )

lionnéte , pour douze ou quinze années de courses relatives à cet ouvrage. Ce domes- tique, de lui-même , à Finsçu de son maître, pense que le mien n'a rien eu , qu'il a plus fatigué que lui, et il vient, sans . l'avoir connu précédemment, lui offrir la moitié de sa récompense. Je n'y entends rien , ou cette justice est au-dessus de la piété fi- liale. Quoi qu'il en soit , revenons à notre bas-relief.

La mère est assise sur le char ; elle a sur un de ses genoux un vase de sacrifice. Ses deux mains sont posées sur le haut du vase. Son caractère est simple ; l'attitude vraie et la draperie bien entendue. Cela a une odeur d'antiquité qui plaît. Le char est so- lide et de beile forme. Les deux enfans sont nuds , dans le goût sain du bas-relief, et tirant bien. Mais il faut tout dire; la mère paroît un peu jeune pour d'aussi grands en- fans; ii falioit là une matrone vénérable par son âge*, d'un caractère de tête touchant. Celui des eu uns qui est sur le plan de de- vant, a là jambe gauche pleine de vérités de hàtflire ; mais la droite est cassée au-dessous du genon. La tête de l'antre enfant est mal dessinée; prenez-le parle nez, meltcz-le.


(8*0

de face , et Vous verrez qtte son oreille fai- san! autant de chemin que son nez, se trou- vera derrière sa tête. Et pais , ils ont tous Je:; deux la physionomie de nos anges. Du reste , ce jeune artiste sait amollir et vivifier 3e marbre. Qu'il soit reçu bien vite ! M. Fli- pot, ouvrez les deux, battans.

Il y a de- ce Be? ruer un vase de marbre, autour duquel on voit de bas-relief des en- fans qui jouent avec un cep de vigne. Petit chef-d'œuvre ; enfans groupés à ravir , bien larges, jouant bien; marbre bien mou , bien paîtri , le bas-relief bien entendu, et le vase d'une forme î Ce large cerceau de marbre" hlajic qui porte le bas-relief est du meilleur eux!-.

Un tombeau qui â le caractère lugubre , c'est celui-ci. Figures bien pathétiques; Tune f : iste et muette , l'autre agissante et parlante. La première est l'Amitié qui s'abandonne à sa douleur; l'autre est la Pureté qui pare une urne cinéraire d'une guirlande. Belle dra- perie , bien poétique! Beaux caractères de têtes! belle pensée !

il y a du même ariiste d'autres projets de tombeaux ; mais il ne sont pas aussi heureux.




13»3)

YeflS Voïïâ tiré des sculpteurs et moi aussi. Vous voyez, mon ami, que cent morceaux de sculpture s'expédient à moins de frais, que cinq ou six tableaux. Ce sont les ouvrages de sculpture qui transmettent à la postérité les progrès des beaux-arts chez une nation. Le temps anéantit les tableaux ; la terre con- serve les débris du marbre et du bronze. Que nous reste-t-il à\A r elle? Rien. Mais, puisque son pinceau égaloit les sublimes ci- seaux de son temps , Y Hercule-Farnèse y V Apollon du Belvédère , la Vénus de Me- dicis 3 le Gladiateur^ le Faune, le Lao- coon , V Athlète expirant témoignent et déposent aujourd'hui de son talent.

Nous avons perdu dans l'intervalle dn" Salon p recèdent à celui-ci ,im habile statuaire. C'est René- Michel SI odtz. Il naquit à Paris en 1705; il gagne le prix de l'académie à vingt- un ans. Il part pour Rome : il s'y ins- truit ; il s y distingue. Je n'ai vu d-e lui que son buste d'Iphigénie , et son mausolée de îLanguct , curé de Saint-Sulpice , le plus grand charlatan de son étlt et de son siècle.

La tête de ce dernier est de toute beauté, Qt le marbre demande sublimenieut pardoijj


(384) à dieu des friponneries de l'homme. Je ne connois point de pécheur à qui il ne pût inspirer quelque confiance en la miséricorde infinie. Cependant Vlphigénie l'emporte en- core sur ce morceau. Tout y est , et la no- blesse de caractère , et le choix des formes , et leur pureté , et la netteté du travail, et l'excellence du goût : cela est à compter parmi les précieux ouvrages de fart.

Sloitz revint à Paris en 1747. Le plat C'oypel , alors premier peintre du roi, et dont un certain M. de Tournehem > oncle de madame rfe Pompadour et directeur de l'aca- démie \ étoit embéguiné , reçut Slodtz froi- dement, et l'artiste resta sans travail. Bonne leeon pour les souverains ! S'ils mettent à la tête des arts une espèce , c'est du dégoût qu'ils assurent aux hommes rares, et de la protection aux espèces. Le ciseau tombe des mains de Slodtz, et le voilà livré à la dé- coration théâtrale , aux catafalques , aux feux d'artifice et à toutes les puérilités des menus. Mais quel est sur l'homme l'effet de son talent ravalé ? Le chagrin , la mélancolie, la bile épanchée dans le sang et la mort , comme il arriva à Slodtz en 1764. Son sort rappelle celui du puget,

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( 355 )

On vante de SîoJtz le tombeau du marquîî Cauoni à Florence > une têt* de Calchas 9 et les bas-reliefs dn portrait de Saint- Sulpice. Il a voit su se garantir de l'exactitude froide et de la simplicité affectée , les deux défauts où Ton tombe par une imitation servi! e de l'anti- que. Il étoit entraîné à la manière souple et gracieuse, jusqu'à lui sacrifier quelquefois la correction du dessin. Il savoit travailler le marbre , et on lui connoît peu d'égaux dans l'art de bien draper. Du reste , homme d® bien , avec le sceau de Y habile-homme .sans jalousie.

LES GRAVEURS.


1 vous pensez , mon ami, que parmi cette multitude innombrable d'hommes qui tracent des caractères alphabétiques sur le papier, il n'y en a pas un qui n'ait sa manière d'é- crire assez différente d'une autre , pour qu'un expert qui sait son métier , n'en puisse at- tester par serment, et former la sentence du juge (1), vous ne serez pas surpris qui! n'y

(1) Vous prenez mal votre temps, mon cher phi- losophe, pour me faire croire à la science des écriva«Mh

Bfe


(386) ait pas lm graveur qui n'ait un burin et nn faire qui lui soient propres. Et vous ne le

experts et à l'infaillibilité de leurs décisions. L'année passée , je vous aurois peut-être accorde tout ce que vous vous m'auriez dit la-dessus , et j'aurois fait comme ces sauvages , qui , quand, ils ont une fois pris leur mission- naire en affection, il se font volontiers chrétiens pour lui fane plaisir. Ils trouvent que cela est si indifférent - qu'il faudroit avoir l'humeur peu obligeante pour ré- sister à ses prières. Mais en cette année 1766, il m'est impossible de vous rien accorder sur cette prétendue science des écrivains-experts. J'ai eu occasion de réflé- chir sur la méthode de ces gens~là , et d'examiner ia solidité de leurs prétentions d'après les principes d'un de leurs membres, appelle Vallain-^ et je vous jure que j'aimerors mieux mourir que d'asseoir, en qualité de juge , la moindre décision en conséquence d'une science aussi arbitraire et aussi conjecturale. Comptez que la jurisprudence d'un peuple est bien barbare , lorsqu'elle s^étaie de telles autorités. Cela n'empêche pas que Mariette ne puisse reconnoître le burin de tous les graveurs de Paris , et même de l'Europe. Il y en a peut-être cinq cents dans toute l'Europe 3 mettez-en mille , vingt mille si voulez : quelle comparaison avec tous ces milliards d'hommes qui savent tracer des ca- ractères alphabétiques ? Leur multitude innombrable rend les combinaisons infinies , et tout homme qui as- sure que deux écritures ne peuvent être parfaitement semblables , me paroit un fou bien téméraire 5 et si son assertion peut s'attirer la moindre croyance , il me paroit


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Serez pas davantage que Mariette reconnoîsse tous ces burins et faires particuliers , lors* que vous saurez que Jaquemin , Lem» pereur , ou tel autre joaillier du Quai dej Orfèvres a si bien dans sa tête toutes les pierres de quelqu'importance qu'il a vues dans le commerce , qu'on chercherait vaine- ment à les déguiser à son œil expérimenté , en les faisant repasser sur la meule du la- pidaire.

Il y auroit un moyen de se connoître assez promptement en gravure. Ce seroit de se coin» poser un porte-feuille d'estampes choisies


un fou de la plus dangereuse espèce. Ajoutez à la considératioa du nombre des combinaisons borné par le nombre des graveurs , que communément ils n'ont pul intérêt de déguiser leur manière , et qu'au contraire 3 dans tous les cas où les experts sont consultés , il y a presque toujours eu intérêt de contrefaire ou de déguiser l'écriture dont ils doivent juger , et vous achèverez de Vous convaincre qu'il est impossible de conclure d'un de ces procédés à l'autre. Je vous passeroii plus aisé- ment la comparaison du style d'un auteur avec le burin d'un artiste , et je nommerois bien quatre ou cinq écrivains célèbres, dont je me ferbîs fort de reconno:tre la manière 3 quelque peine qu'.ls prissent pour la dégui- . ser 5 encore serois-jebien fâché d'asseoir sur mon opinioa soie décision judiciaire.

Bb 2


(383)

pour évite étude, çfc ne croyez pois qu'il en fallût beaucoup. Le seul portrait du maré- chal de Harcourt , qu'on appelle le cadet à la perle v vous apprendroit comment on traite la plume , la chair , les cheveux , le buffle, la soie ,1a broderie, le linge, le drap, le métal et le bois. Ce morceau est de Mas- son , et il est d'un burin hardi. Ajoutez-y les Pèlerins d'Emaûs , qu'on appelle la JSappe. Ramassez quelques morceaux capi- taux à'Ecleliîik , de Yischer , de Gérard dludran 5 etc ; n'omettez pas sur-tout la Vérité portée par le Temps , de ce der- nier. Ayez pour les petits sujets quelques estampes de Calot et de Lahelïe : ce der- nier est riche et chaud; et puis , exercez vOs yeux , en attendant que votre porte-feuille soit formé, je vais vous ébaucher les pre- miers linéamens de Tait.

On grave sur les métaux, sur îe bois, sur la pierre , sur quelques substances ani- males, sur le verre, en creux et en relief!

Sculpter , c'est dessiner avec l'ébàuchdîr et le ciseau ; graver, c'est dessiner soit avec le burin, soit avec îe lourd. Ciseler, c'est; dessiner avec le mattoir et les ciseicîs. Le dessin est la base d'un grand nombre d'arts.,





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H il est a?sez commun de dessiner facile- ment avec quelques-uns de ces instiumens, et de s'en acquitter médiocrement avec le crayon. Toutes ces manières de dessiner font le sculpteur , le modeleur , le graveur en taille-douce, le graveur en bois , le gra- veur en pierre fine, le graveur en médailles, en cachet , et le ciseleur. Il ne s'agit ici que du traducteur du peintre , du graveur en taille-douce.

Le graveur en taille - douce est propre- ment un prosateur qui se propose de rendre un poète d'une langue dans une autre. La couleur disparoîfc; la vérité , le dessin , la com- position, les caractères , l'expression restent. Il est bien singulier et bien fâcheux que les Grecs qui a voient la gravure en pierre fine , n'aient pas songé à la gravure en cuivre (1)»


(1) Je croîs que l'invention de la gravure en cuivre ienoit moins à la gravure en pierre fine qu'à l'invention du papier qui manquoit aux anciens : car , sur quoi au- roient-ils déposé l'estampe gravée en cuivre ? L'inven- tion de l'imprimerie entraîna ensuite celle de la gravure en cuivre qui étoit tout contre. C'est cet art de trans- former les vieux chiffons de linge en papier, don? l'invention se perd dans l'obscurité des siècles barbares , f[ui a changé la face de l'esprit humaine * mais nous uts

Bb 3


( 39°)

Ils avoîent des cachets qu'ils ïmprimoicnt se£ îa cire , et il ne leur vint point en pensés d'étendre cette invention. Songez qu'elle nous aurait conservé les chefs-d'œuvres en pein- ture des grands maîtres de l'antiquité. Deux découvertes qui se touchent dans l'esprit laumain , sont quelquefois séparées par des siècle*.

Les tableaux sont tous destinés à périr. X<e froid, le chaud, Pair et les vers en ont déjà beaucoup détruit. C'est à la gravure â Sauver ce qui peut en être conservé.- Les peintres , s'ils étoient un peu jaloux de leur gloire, ne devroient donc pas perdre de vue le graveur. Raphaël corrigeoit lui-même le trait de Marc- Antoine. .

Un excellent auteur qui tombe entre les mains d'un mauvais traducteur , est perdu, Un auteur médiocre qui a le bonheur de rencontrer un bon traducteur , a tout à gagner. Il en est de même du peintre et du graveur, sur-tout si le premier n'a point de couleur. La gravure tue le peintre qui n'est


jouissons encore que des plus foibles de ses bienfaits : c'est dans huit ou dix siècles qu'il faudra voir ses efïett sur les hommes.


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( 39 1 ) que coloriste. La traduction (ne l'auteur qui n'a que du style.

En qualité de traducteur d'un peintre , îe graveur doit montrer le talent et le style de son original. On ne grave point EapJiaël comme le Guerchin ; le Guerchin } comme le Domlnlquin • le Dominiquin , comme Ruhens ; ni liuhe.ns , comme Mlchel-^4nge, Lorsque le graveur a été un homme intel- ligent, au premier aspect de l'estampe la ma- nière du peintre est sentie.

Entre les peintres, l'un demande un burin franc , une touche hardie, un ensemble chaud et libre. Un autre veut être plus fini , plus moelleux , plus suave , plus- fondu de con- tours , et demande une touche plus indécise. Et ne croyez pas que ces différences soient incompatibles avec la bonne gravure. L'es- quisse même a sa manière qui n'est pas celle de l'ébauche.

Si quelques principes réfléchis n'éclairent pas îe graveur, s'il ne sait pas analyser ce qu'il copie, il n'aura jamais qu'une routine qu'il mettra à tout; et pour un?, estampe pas- sable où sa routine s'accordera avec la manière du peintre , il eu fera mille mau- vaises.

Bb 4


( 392 )'. Lorsque vous jetterez les yeux sur urtei gravure , et que vous y verrez les mêmes objets traités diversement , vous n'attribuerez donc pas cette variété à un goût arbitraire , bizarre et fantasque. C'est une suite du genre de peinture ; c'est ïa convenance du sujet. C'est qu'un même genre de peinture , un même sujet ont offert des oppositions , des tons de couleur , des effets de lumière , qui ont entraîné des travaux opposés.

Ne pensez pas qu'un graveur rende tout également bien. Baléchou qui sait conserver à ses eaux la transparence des eaux de Ver- riez ^ fait des montagnes de velours.

N'estimez ni un travail propre , égal et servilement conduit, ni un travail libertin et déréglé. Il n'y a là que de la patience; ici , que de la paresse ou même de l'insuffi- sance.

Il y a des artistes qui affectent une gravure losange , d'autres une gravure quarrée. Dans la gravure losange, les tailles dominantes qui établissent les formes, les ombres ou les demi-teintes se croisent obliquement ; dans la gravure quarrée , elles se coupent à an- gles droits. Si l'on place les unes sur les autres des tailles trop losanges , ces figures ,


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BafiB Ktoti mBBw twini


( 393 ) trop allongées en un sens, trop étroites dans Pautre , produiront une infinité de petits blancs qui s'enfileront de suite , et. qui in- terrompront, sur- tout dans les masses d'om- hrcs , la tranquillité et le sourd qu'elles demandent.

Les uns gravent serré ; d'autres gravent lâche. La gravure serrée peint mieux et donne delà douceur; la gravure lâche allour- dit, ôte la souplesse et fatigue l'œil. Ce sont deux étoffes ; l'une tramée gros , et l'autre tramée fin. La dernière est la précieuse.

C'est par les éntretailles qu'on caractérisé les métaux , les eaux, la soie , les surfaces polies et luisantes. Il y a des tailles en points ; il y a des points semés dans les tailles. Les points empâtent les chairs. Il y a des points ronds et des points couchés qu'on en- tremêle selon les effets à produire.

Si Ton forme avec une pointe aiguë des traits ou des hachures, sans recourir ni à l'eau-forte, ni au burin, cela s'appelle gra- ver à la pointe sèche. La pointe sèche ouvre le cuivre , sans en rien détacher. On l'em- ploie dans le fini , aux objets les plus ten- dres , les plus légers , aux ciels, aux loin- tains, et son travail contrastant avec celui


( 394)

de Peau-forte et du burin, est toujours heu- reux et piquant.

Si dans la gravure à l'eau-forte , cette esclave capricieuse • du graveur a tracé un si! 'on peu profond et qui ait encore le défaut (l'être plus' large que profond , attendez-vous à voir cet endroit gris , relativement au travail du burin. L'eau-forte fait la joie ou le désespoir de l'artiste, dont elle allonge ou abrège l'ouvrage tandis qu'il dort. Si elle a trop mordu , et que la taille soit aussi pro- fonde que large, celte taille prenant autant de noir dans son milieu que sur ses bords, 3e pauvre imprimeur en taille douce aura beau fatiguer son bras et user la peau de sa main à frotter sa planche , le ton sera aigre , noir, dur, sur-tout clans les demi-teintes.

S il arrive aux tailles de prendre trop de largeur' , les espaces ^blancs \ resserrés , se confondront. Tout le travail du burin n'empêchera ni l'âcreté, ni les crevasses. Que l'artiste tienne ses lumières larges , il sera toujours maître de les restreindre.

Si vous attachez vos jeux sur une gravure faiïe avec intelligence, vous y discernerez la iaiiïe de l'ébauche dominante sur les tra- vaux du fini.


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(39s)

Ce sontles secondes et troisièmes tailles qui donnent à la peau sa moïesse. Voyez les points se resserrer vers les ombres ; voyez- les s'écarter vers la lumière. P^egardez chaque point comme un rayon de lumière éteint. Les points ne se sèment pas indistincteriient; ils correspondent toujours à l'intervalle vide et blanc de deux points collatéraux.

Laissez-moi dire , mon ami. C'est à l'aide de ces petits détails techniques que vous saurez pourquoi telle estampe vous plaît , toile autre vous déplaît, et pourquoi votre œil se récrée ici , et s'afflige là.

Porter les touches à leur dernier degré de vigueur, est le dernier soin de l'artiste. Un principe commun au dessin, à la pein- ture et à la gravure , c'est que les plus grands bruns ne peuvent être amenés que par gra- dation.

L'eau-forte est heureuse, lorsqu'elle laisse peu d'ouvrage au burin , sur-tout dans les petits sujets. Le burin grave et sérieux ne» badine pas comme la pointe, Qu'il ne se mêle que de laccord général.

Je dirois au graveur : que les formes soient bien rendues par vos tailles ; que celles-ci dégradent donc scrupuleusement


(39 6 )

selon les plans des objets ; que celles qui précèdent Commandent toujours celles qui suivent; que les endroits de demi-teintes auprès des lumières soient moins chargés de tailles que les reflets et les ombres ; que les premières, secondes et troisièmes fassent avancer ou fuir de plus en plus ; que chaque chose ait son travail propre: que la figure, le paysage , l'eau , les draperies , les métaux en soient caractérisés; produisez le plus d'ef- fet avec le moins de copeaux.

Un mot encore, mon ami, delà gravure noire et de la gravure au crayon , et je vous laisse.

La gravure noire (i) consiste à couvrir toute une surface de petits points noirs qu'on adoucît, affoibîit , amattit , efface : dc-îâ les ombres , les reflets , les teintes , les demi-teintes, le jour et la nuit. Dans la


(i) ILes Anglais sont tios maîtres dans ïa gravure en noir ; il se fait à Londres de très-beaux ouvrages en ce genre. A Paris , on ne grave point, du tout en manière noire (1766). Nos artistes n'en font pas même de cas ; ils prétendent qu'elle manque de vigueur et de force. Je crois qu'ils poussent leur aversion trop loin , et qu'il est des supts tendres et doux auxquels cette gravure convient merveilleusement.


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(397)

«aille - douée , tout est éclairé ; le travail •introduit l'ombre et la nuit. Dans la gra- vure noire , la nuit est profonde : le travail fait poindre le jour dans cette cuit.

La gravure au crayon est Part d'imiter les dessins au crayon. Belle invention qui a sur tous les genres de gravures l'avan- tage de fournir des exemples à copier aux élèves. Celui qui dessine d'après la taille- douce , se . fait une manière dure , sèche et ■ arrangée.

Le procédé de la grayure au crayon dif- fère peu de celui de la manière noire; ce sont des points variés , sans ordre , qu'oïl laisse séparés ou qu'on unit en les écrase nfci travail qui imite la neige , et donne à fes? tampe l'air d'un papier sur les petites vmh nences duquel le crayon a déposé sa pous- sière. C'est un nommé François qui 1% inventée; celui qui l'a perfectionnée -'appel!* Marteau, ou Desmarteaux (i).


(i) Ces deux graveurs se sont disputés l'honneur ik «et te invention , qui leur appartient peut-être à tous drux. Au reste 5 voilà une véritable invention que nous avons vu se faire et se perfectionner sous nos yeux, 'sans que personne ait presque daigné en parler , taudis çue la peinture «a caustique 3 qui a'a pas fait faire a»


(39M La gravure conserve et multiplie les fa* bleanx ; la gravure au crayon multiplie et transmet les dessins.

Je ne dirai de ]a gravure en médailles qu'une chose, c est que la gloire des sou- verains est intéressée à l'encourager. Les beaux médaillons , les belles monnoies don- neront un pJusgrand lustre à leur règne. Plus ils auront exécuté de grandes choses, plus ils ont droit de penser que les hommes à venir seront curieux de voir les images de ceux dontl histoire leur transmettra les hauts faits. ■' * Passons maintenant aux morceaux de \ gravure qu'on a exposés au sallon cette anr.ée.


C O C H I N.

JLLy a de Cochin un frontispice pour l'En- cyclopédie ; c'est un morceau très-ingénieu- sement composé. On voit en haut la Vérité

tableau médiocre 5 s'est fait prôner deux ou trois ans de suite. Celle manière d'imiter les dessins au crayon par la gravure , influera sensiblement sur les progrès de l'ait en Europe , tt sera d'une utilité infinie» Elle tnérite de faire épouue dans l'histoire de i'art.




( 399 )

entre la Raison et l'Imagination ; la Raison qui cherche à lui arracher son voile , l'Ima- gination qui se prépare à l'embellir. .Au- dessous de ce groupe, une foule de Phi 7 o- sophes spéculatifs. Pins bas, la troupe des Artiste». Les Philosophes ont les yeux atta- chés sur la Vérité. La Métaphysique or- gueilleuse cherche moins à la voir qu'à la deviner ; (a Théologie lui tourne le dos et attend sa lumière d'en-haut. Il y a certaine- ment dans cette composition une grande variété de caractères et d'expressions ; mais les plans n'avancent , ne reculent pas assez. Le plus élevé devroit se perdre dans l'en- foncement ; le suivant, venir un peu en avant ; le troisième, y être tout-à-fait. Si la gravure réussit à corriger ce défaut, le mor- ceau sera parfait.

Du même, plusieurs dessins allégoriques relatifs à dc< événemens passés sous les règnes de nos rois. Ces dessins doivent être gravés pour une nouvelle édition &q V abrégé chro- nologique du président HénauH. L'esprit, la raison , le pittoresque , tout y est , et les têtes, et les expressions, et l'ensemble des figures, et la composition. Cet artiste, homme d'esprit et homme de plaisir , grand dessina-


( 4oo ) feur » autrefois graveur du premier ordre * n'auroit fait que ces dessins (i), quiis suf- firoient pour lui assurer une réputation solide.

(i) Il a fait depuis une estompe à l'honneur de feu M. le Dauphin. On voit en haut les armes de ce prince rayonnantes de gloire 5 au bas , la mort qui a déchiré un grand voile qui déroboit un nombreux cortège de vertus désignées par leurs attributs* adroite et à gauche 3 il y a les lambeaux du voile déchiré. Cette idée est ingénieuse. L'auteur a demandé à M. Diderot une inscription pour celte estampe , et celui-ci lui a donné à choisir entre les trois suivantes :

Scindit se nubes , et in œthera purgat epertum.

C'est ce que Virgile dit â?Enée , lorsque ïe nuage «'étant ouvert 3 il parut aux yeux des Carthaginois.

Ou bien celle-ci j qui paroît faite exprès pour l'es- tampe :

Vélum Scinditur , et vita ' gloria morte pâte t. ( VcrsiVAiisone.)

Ou bien ce vers-ci , de la fabrique du philosophe :

La mort a révélé le secret de sa vie.

Ce vers me paroit aussi beau que simple.

L'inscription qu'on a faite pour le mausolée du comte de Caylus est d'un caractère différent. Vous savez que ce célèbre amateur a ordonné , par son testament , de mettre sur sa tombe une urne étrusque sans antres acces- soires. La fabrique de la paroisse Saint - Germain- l'AuxeiTois s'occupe actuellement de ce monument, et

LEBAS.




( 40i)


L E B A S.

'est lui qui a porté le coup mortel à la bonne gravure parmi nous, par une manière qui lui est propre , dont l'effet est scd Misant , et que tous les jeunes élèves se sont efforcés d'imiter inutilement. Il a exposé quatre estampes de la troisième suite des. Ports da France de Vernet. C'est Cochin qui a fait les figures, et c'est ce qu'il y a de bien. Ces associés n'ont pas pleuré bien amèrement la mort de Baléchou.

W I L L E.

1 l est le seul qui sache allier la fermeté avec le moelleux du burin. Il n'y a que lui aussi qui sache rendre les petites têtes. Ses Musiciens ambulans,, d'après le tableau de JPietrich , bien , très-bien !

l'agent de la fabrique ayant trouvé l'autre jour un phi- losophe dans la rue , lui dit: Vous devrie;.-bien nom donner une inscription pour l'urne du comte; de Càyliih Eh bien! répond tout aussi-lôtle philosophe, mettez-y ses deux vers :

Ci gît un antiquaire, acariâtre et brusque !

4di ! qu'il est bien logé dans cette cruche étrusque I

Ce


( 402 )


ROETTIERS.

JViÉDAlLLïs et Jetions qu'on ne sauroiÉ regarder, quand on a vu un grand bronze, ou une pierre gravée antique.


F L I P A R T.

JL\ i E n qui vaille. Une Tempête d'après Vernet ! Ali! Baïechou 3 ubl , ubi es ?


i ♦^i. m * *** ! *** * *"" . *» *é*i0KÊ0Èttm


M O I T T E.


'n ne sauroit plus mauvais. Son Donneur de Sérénade et sa Paresseuse , d'après Greuze, presque supportable. Quant au Monument de Rlieims, conduit et corrigé par Çochin } très-complètement manque (i). La

(i) Si l'estampe du monument de Rheims n'est pas

ygjtwfi à bien sous ic burin de M* MQMPiiH>fwt c -wr f


» (j-> -i-4- * H a»--* >#Av-*




( 403 )

R^ure du monarque , roide et marchant sur les talons , défauts du bronze ; trous et noirs

Venir aussi que l'original en bronze n'est pas sorti heu- reusement des mains di bon PigaL La figure du roi qui est pédestre , est absolument manquée. Le roi & l'air d'un charrier 5 il est ignoble et lourd , et il faut avoir un talent tout particulier de manquer une figure , pour donner au roi l'air ignoble. Des deux figures , celle du citoyen qui se repose sur un ballot , a été jugée admirable , et elle est sans doute modelée supé- rieurement et pleine de détads ' de nature précieux» Mais , à ne considérer que la partie idéale , qu'est-c© qu'une grande figure toute nue , qui , se reposant sur un ballot, doit exprimer la sécurité dont on jouit sous le règne de Louis XV ? Pourquoi l'appe liez-vous citoyen ? Il a l'air d'un gros croebeteur. Pourquoi est-il Jiud ? Est-ce que dans nos pays froids , on voit les citoyens se reposer tout nuds , vers le soir , dans les grandes chaleurs ? Cela scroit bon si la scène étoit en Grèce 5 ou aux extrémités de l'Italie. Vous dites qu'on ne peut rien faire de nos habits, sur-tout en bronze. Je Le sais. Tâchez donc d'arranger le lion sens et le costume ensemble. Ce cjue je sais, c'est que les anciens ne faisoient et ne soulu'oient jamais rien contre le sens commun, et qu'on remarque un jugement profond dans tous leurs ouvrages, qualité précieuse et rare parmi les modernes. L'autre ligure du monument de Rheims est allégorique ; c'est la France qui conduit tin lien par sa crinière. Figure froide 5 confusion de fi; urcs vraies ai allégoriques crue le bon goût condamne avec raison.

Ce 2


( 404 ) clans les lumières , et les devants etlesfuyani Confondus ensemble , etl'architecture du fond attachée au piédestal.

îl est certain que le compère Gougenot n'a pas été heureux clans le choix du sujet de ce monument , et que l'exécution du bon Pigal répond assez exactement r la. froide conception du compère. Le bon Pigal âuroit mieux l'ait de suivre l'idée de M» Diderot. Celui- ci proposoit de mettre trois figures autour du piédestal Ae la figure du roi. D'un côté , le citoyen, que j'aurois demandé autrement et plus heureusement caractérisé ; de l'autre , un laboureur s' appuyant sur le soc de sa charrue , ou , ce que j'aime beaucoup mieux, sur les cornes de son bœuf. Groupe superbe! plus beau que celui d'un sacrifice , puisqu'enfin celui-ci ne peut rap- peller que des idées fausses et superstitieuses, tandis que le premier réveille les idées touchantes de prospé- rité publique, d'aisance procurée par le travail-, avec la simplicité et l'innocence des mœurs rustiques. Sur* le devant, le philosophe plaeoit. une mère de famille allaitant son enfant. 'La belle ligure encore ! Par ces tiois figures , il mdiquoit sans effort , sans allégorie , les trois signes caractéristiques de la félicité publique sous le règne d'un bon roi, l'état florissant de la po- pulation , de 1 agriculture et du commerce • et il y avoil là de quoi faire un monument sublime , si , ce que j'ai peine à croire , il est possible qu'un artiste exécute d'une manier* sublime ce qu'il n'a pas conçu lui-même.


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UoS)


BEAUVARLET.


eux petits enfans qui tiennent les pattes d'un chien sur une guittare : gravure large et facile. Pour V Offrande à Vénus } d'après Vien 3 rien de la finesse de dessin du tableau, La Conversation espagnole et la Lecture de Carie Vanloo (i) dessinés pour être mis sur cuivre , mous de touche, et les carac- tères de tète honnêtement manques. L'artiste pouvoit se dispenser d'avertir qu'ils n'étoienfc pas originaux.

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L'EMPEREUR, MELINI, ALIAMET.


communi Martyrum.

JlIien à leur dire; pas mêma qu'ils tâchent d'être meilleurs. Ils en sont là; il faut qu'ils y restent.

(i) Ce sont les deux tableaux appartenans à madame Gcoffrin , qui sont déjà célèbres et comptés parmi le* meilleurs ouvrages de Carie Vanloo. Les dessins d» M. Bçauvarlet m'ont paru bien freids.


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D U V I y I E R.

JJeaucoup de médailles. Prenez l'Inaugu- ration de la Statue de Louis XV & Paris; l'Ambassadeur Turc présentant ses lettres de créance; le buste de la princesse Trubeskoi ? avec le revers , son tombeau environné dg cyprès , et envoyez le reste à la mitraille.




STRANG E.

JL l a gravé la Justice et la Mansuétude s d'après Raphaël. Pourquoi lui reproche- rois-je d'avoir altéré le dessin de Raphaël? De plus habiles que lui en ont bien fait autant.


COZZETTE.

JL/EUX morceaux exécutes en tapisserie» Le portrait de M. Paris de Marmonlel , d'après le pastel de La tour ; c'est à s'jp


fc- j>M*^i-'J£ K &£S#^i*&'£{*t£l^U<îiJ


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( 407 )

tromper; c'est le tableau. Un médaillon re«  présentante Peinture , d'après Caris Vanloo. Ma foi! si quelqu'un discerne à quatre pas le tableau du morceau de tapisserie , je les lui donne tous les deux.

Les Chinois ont substitué aux laines teintes, dont l'air, ce terrible débouilli, ne tarde pas à manger les couleurs, les plumes des oiseaux qui sont plus éclatantes , plus durables , et qui fournissent à toutes les nuances.

Et laus deo 3 pax vivis 3 r égides defunctis \


F ï N s


( 4°8 )

TABLE DES CHAPITRES

et Articles contenus dans ce Volume.


Chapitre I, Mes pensées bizarres sur le. Dessifï, Page i

Ciiàp. II. Mes petites idées sur la Cou- leur , t i5

Chap. III. Tout ce que y ai compris de ma vie du Cl air- obscur, 28

Chap. IV. Ce que tout le monde sait sur l 'Expression , et quelque chose que tout

le monde ne sait pas , - 4 1

Chap. V. Paragraphe sur la Composition _, où j? espère que j'en parlerai _, 67

Chap. VI. Mon mot sur V 'Architecture ,96

Chap. VII. Un petit corollaire de ce quh précède } m

Observations


H


BHUMliTlWlIBl


^H $$M$&$ï ^M^^$^^^^^S^§!W^È^^§k?


409 )


Observations sur le Salon de Peinture ,

p. 118

Carle Vanloo, 128

Auguste fait ; fermer le Temple de Ja- nus , 129

Les Grâces , igg

La chaste Susanne 3 138

Les Arts supplians , 142

[Esquisses pour la Chapelle de Saint- G ré-


goire aux Invalides 3 XJne Vestale , Etude d'une tête d'Ange 3

MichelVanloo^

Boucher _,

'Jupiter en Diane _, et Calisto. Angélique et Médor.

C H A R D I Kj

Les Attributs des Sciences 3 Les Attributs des Arts , Les Attributs de la Musique 3 'JRaJrafchissemens, Fruits et Animaux, 180 Vendant du précédent Tableau, ibid,

P d


146 157 i58

164

166

170

  • 7*

175

178 ibicL

179


( 4 10 ) Troisième tableau de Rafraîchissement f à placer entre les deux premiers 3 i8t Une Corbeille de raisins , x8si

ServandonIj 186

Deux Dessus de Portes 3 ibid.

Leprince, 194

Vue d'une partie de St.-Pèlersboiirg , 195 Parti de troupes Cosaques et Tartares , 196 Préparatifs pour le départ d'une Horde, 197 Pastorale Russe , 198

Pêche aux environs de Pètersbourg , 209 Plusieurs petits tableaux des mœurs de la Russie, soi

Pont de la Ville de Nena, 20a

Malte de Tar tare s, 203

Paysages avec figures vêtues en différentes modes , 204

Le Baptême Ruzse , 206

Manière de voyager en Hiver y 211

Halte de Paysans en Eté > 21a

Pc Berceau pour les En/àns , 2 ii>

'Intérieur d'une chambre de Paysan Rus- se y 2l8

Casanova, 220

,. Une Marche d'Armée â 221

Une Bataille 3 228


'#* H »»**& ••'iif;2^*-'-*-'v',s ^:ii^ 7 ^3^*^^^^'7%i' ; »H


(4")

Autre Bataille 3 228

C/7z Cavalier Espagnol 3 23 r

Baudouin,, 232

Le Conjèssionnal , 233

L'Espérance déçue 3 234,

£(? Cueilleur de Cerises > 235

Petite Idylle galante t ibid.

Ze Z<? £/* j 236

La Fille querellée par sa Mère 3 237

La Force du sang 3 238

Roland de la P o r t e ^ 24 >

Médaillon du Roi 3 246

'Un morceau de genre , ibid*

'Un autre Morceau de genre 3 247

Deux Portraits _, 248

Autre Tableau de genre s i'oid.

Descamps, 2^0

BELLENGÉ , 2o2

P A R O C E L , 203

Deux Tableaux 3 Céphale se réconciliant avec Procris 3 et Procris tuée par Cé- phale _, ibid. Greuze , 254 T*a jeune Fille qui pleure son Oiseau , 256

V E R N E 7 , 266

Le Port de Diepp e 3 ibid.

~Fues de JV r agent- sur- Seine 3 tôj

DdV


( 4i2 ) Vn Naufrage } un Paysage , 26^

neutre Naufrage au clair de la lime } 26S Marine au coucher du soleil , 269

Sôjjt petits tableaux de Paysages y apparie* nans à madame Geofjrin > ibid»

ÈOSLIN , 272

tJfi Père arrivant dans sa Terre 3 où il es(

reçu par ses enfans 3 ibid.

Vne Tête de jeune Pille 3 278

Autres Portraits 3 279

V A L A D E , 283

Desportes neveu > ibid,

M A D A M E VlEN, 28.*

Un Pigeon qui couve , ibid.

De Machy, 285

Le Portail de Sie.-Geneviève , le jour qus le liai en posa la première pierre 3 287

Drouais, Portraitiste 3

J U L I A R T ,

D e s iï a y s ,

Ïï E P I C I É f

Pa Descente de G u ill ai imc-le- Conquérant;

en Angleterre } ibid.

Jésus-Christ baptisé par Saint- Jean 3 30a


289

291 292

295


HH^HHHHHHHH


(413)

Saint-Crêpin etSaint-Crépinien âistrihuciïît leurs biens aux pauvres 3 305

À M A n d , 308

Joseph vendu par ses Frères, 309

Tancrède pansé par Herminle , ,319

Armide et Renaud , f*" r ibid.

Psammitichus qui , au dèfaul de coupe 3 fait ses libations avec son casque. 311

Magon répandant au milieu du Sénat de Carthage les anneaux des Chevaliers Romains tués à la Bataille de Can- nes , ibid.

Fragonard, 313

Le Grand- Prêtre Corésus s'immole pour sauver Callirhoé , ibid. L'Antre de Platon, 313 Un Paysage , 336 L'Absence desPères et Mères mise à pro- fit, 337 LjCs Sculpteurs 3 339

Le Moine , 355

Falconet, 308

Saint-Ambroise 3 361

Aie ■ an Ire cédant Campaspe , Vune de, ses Concubines , au Peintre Appelle. 363








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