Histoire de la caricature moderne  

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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.
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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.

Histoire de la caricature moderne is a book by Champfleury.

Full text

Full text of "Histoire de la caricature moderne"

SxJ^bris

PROFESSOR J. S.WILL


HISTOIRE

DE LA

CARICATURE

MODERNE


Droits de liaduction et de reproduction réserve


2365. -- Paris. — Typ. Gh. Unsinger, b3, rue du U^



Tons ilrnits r(«prv(S.



HZ

F52.


PRÉFACE


Avant de montrer le rôle de la caricature chez les différents peuples et à des époques diverses, j'ai voulu étudier tout au début les caricaturistes modernes, et voici pourquoi.

La caricature tient un rang effacé dans l'histoire, peu d'écrivains s'étant préoccupés de ses manifestations ; mais aujourd'hui que l'érudit ne se contente plus des documents historiques officiels, et qu'il étudie par les monuments figurés tout ce qui peut éclairer les événements et les hommes, la caricature


VI PRÉFACE

sort de sa bassesse et reprend le rôle qu'elle fut chargée de jouer de tout temps.

La caricature est avec le journal le cri des citoyens. Ce que ceux-ci ne peuvent exprimer est traduit par des hommes dont la mission consiste à mettre en lumière les sentiments intimes du peuple.

Quelques-uns trouvent la caricature vio- lente, injuste, taquine, hardie, turbulente, passionnée, menaçante, cruelle, impitoyable. Elle représente la foule. Et comme la carica- ture n'est guère significative qu'aux époques de révolte et d'insurrection, s'imagine-t-on dans ces moments une foule tranquille, rai- sonnable, juste, équitable, modérée, douce et froide?

J'écris ces lignes à l'heure où la caricature, à peu près disparue en France, semble morte ^ Elle ne meurt jamais. Tapie dans un coin, repliée sur elle-même, se nourrissant de ses

1. A un moment de compression, sous le second Empire.


PRKFAGK VII

rancunes comme l'ours vit de sa graisse Fhi- ver, la caricature dort comme les chats, et au moindre mouvement politique, son œil



vert apparaît à travers les cils de ses paupières.

La France a méconnu jusqu'ici le principe de la

caricature. L'esprit français, dans sa vivacité et


VIII PRÉFACE

sa malice, semble craindre les inconvénients de la personnalité et ses dures conséquences. Il a fallu que les Anglais nous apprissent à voir le grotesque et à ne pas regimber contre sa portée. Ces peuples réfléchis, protestants (il ne faut pas l'oublier), durent à leurs principes religieux une faculté d'examen d'un ordre particulier. John Bull, pesant mais réfléchi, s'il n'a pas notre légère spontanéité, creuse un sillon profond lorsqu'il se mêle de railler, et sa grosse plaisan- terie, qu'elle soit arrosée d'ale ou de porter, vaut bien celle qui s'échappe du vin de Cham- pagne.


II


La caricature se manifeste surtout en France, du moyen âge à la révolution. Elle débute par saper le pouvoir des moines et ne s'arrête qu'à la mort du roi en 1793.


PRÉFACE IX

C'est un art grossier, cynique, un art sans art, curieux pourtant comme expression des sentiments de révolte d'un peuple qui s«î réveille.

Du onzième jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, je constate de curieux monuments laissés par la caricature, je ne vois pas le carica- turiste.

Le peuple n'a pas encore choisi un défen- seur hardi, en lui disant : « Tu seras roi. »

Le premier roi fut un Anglais, homme puissamment organisé, peintre et moraliste, Hogarth, le véritable père de la caricature qui, ce jour-là, élevée par un grand artiste, put inscrire le nom de son initiateur à côté de ceux de Fielding et de Swift.

Cet homme de génie, dont les compositions compliquées appartiennent autant à la litté- rature qu'à la peinture, ne trouva de succes- seur ni en Angleterre ni en France. Gillray, Rowlandson, les Cruikshank ne le firent pas oubher; et en France, Debucourt, Carie Ver-


X PREFACE

net n'eflleurèrent que des ridicule^^ superficiels.

Nous sommes toujours petits-maîtres avec des ostentations de délicatesse; toutes sortes de ménagements garrottent nos esprits, les forcent de se plier au goût du jour et nous em- pêchent d'oser, tant nous craignons de paraître choquants. Aussi, que de concessions à une nation qui fait de la personnalité un crime ! Et combien de coins n'est-il pas nécessaire d'entasser dans l'opinion, avant que, vaincue, elle reconnaisse son maître !

Les gens ne pardonnent pas à ceux qui dé- voilent leurs faiblesses, leurs mensonges et leurs laideurs. L'homme s'irrite de trouver sans cesse sa figure rétléchie par un miroir où n'apparaissent que ses difformités morales. Qu'on se raille de lui légèrement, mais il ne faut pas trop appuyer.

— Est-il intéressant, s'écrient les délicats, de représenter ces laideurs?

Chétifs estomacs qui ne peuvent digérer la raillerie, ou plutôt, braves gens qui ayant peur


PRÉFACK XI

pour eux affichent d'extrêmes délicatesses.

Qu'il serait curieux de connaître la vie d'un Lucien qui ne respecta ni prêtres, ni dieux, ni vanités, ni prétentions, ni gens personnages sérieux, ni hommes k principes^ et qui tradui- suit à sa barre les rhéteurs religieux et philo- sophiques de son temps pour les dépouiller de leurs masques !

« Aussi , s'écrie le satirique , tu vois que de gens me haïssent, et à quels périls ce mé- tier m'expose^ ! »

Quoique sur un plan plus effacé, le carica- turiste subit une partie de ces dédains. On le méconnaît, on le laisse dans l'isolement. L'homme n'a de récompense à attendre que de la mort; mais ce jour-là, la mort qui ne pardonne à personne et qui brise la couronne des princes pour en montrer la fragilité , ce jour-là la mort, pleine de pitié pour d'hon- nêtes natures méconnues, leur tend au bout

1. Lucien, le Pêcheur.


XII PRÉFACE

de sa faux la couronne immortelle de la répu- tation.


III


La première partie de ce volume aurait pu s'appeler les démolisseurs de la bourgeoisie; car la bourgeoisie n'eut pas d'adversaires plus acharnés que Daumier, Traviès et Henry Monnier. Quoi qu'il arrive, et bien que d'autres figures satiriques soient appelées à succéder un jour à May eux, à Macaire et à Mo7isieur Prudhomme, ces trois types subsisteront comme la représentation la plus fidèle de la bour- geoisie pendant vingt ans, de 1830 à 1850.

Je me suis appesanti volontairement sur Daumier, qui résume à lui seul les qualités de divers caricaturistes du passé. Chez aucun des hommes qui l'ont précédé on ne voit une telle fusion de l'art et de la satire. Les uns vivent par l'esprit, les autres par l'observation,


PRKFACK XV

coux-là par l'acharnenieiit ; on remarque dans la caricature, comme en peinture, des primitifs auxquels on ne peut demander que la naïveté. Tous occupent une place dans l'ordre histo- rique ; mais nul ouvrage spécial n'existant sur la plupart de ces artistes, j'ai cru devoir leur réserver la seconde partie du livre actuel, quoiqu'ils n'aient pas trouvé de type à encadrer dans la lucarne où la nation veut conleiiiplei" une sorte de Quasimodo grimaçant.

Ces esprits enfantent sans cesse des types et ne trouvent pas un type. Par l'ensemble de leur Q'uvre on retrouve, non pas la nation, mais ce que voulut être la nation.

Ce sont ces différentes individualités que j'ai étudiées dans leur essence. Si j'ai fait pen- cher le plateau de la balance, c'a été en faveur d'humbles artistes dédaignés qui n'ont pas eu de leur vivant la part de gloire et de fortune qu'ils méritaient.

Pour bien faire comprendre le rôle de la ca- ricature à notre époque, j'ai d'abord décrit


XVI PRÉFACE

des images dans une Revue sans images, me donnant la tâche de rendre visibles avec la plume les accentuations d'un puissant crayon. Le public a paru s'intéresser à ces études, sans doute en raison des secousses politiques des vingt dernières années qui ne permet- taient pas à la caricature de conserver son trône.

Déjà les choses et les hommes que je pei- gnais se rattachent à des époques lointaines.

1830 étudié d'après les monuments de l'art satirique appartient au domaine de l'ar- chaïsme .

Le sujet était brûlant. Je me suis efforcé d'en adoucir la flamme, n'attendant d'appro- bation que des esprits désintéressés.

J'ai dû particulièrement me tenir en garde contre toute allusion. Les piqûres d'épingle irritent sans blesser et ne valent pas une franche attaque.

Ce livre est un ouvrage d'érudition, dont le but est d'éclairer les œuvres de ces symboli- sateurs sans le savoir qu'on appelle des cari-


PRÉFACE xvu

caturistes, et qui sont utiles à consulter comme expression de sentiments généraux.

Emprunter des armes à leur arsenal pour martyriser des individualités dont la satire était légitime à l'époque de leur puissance, eût rendu mesquin et lâche ce qui fut quel- quefois fort et courageux.

Je me suis efforcé de garder ma neutralité, prenant garde surtout de faire corps avec un parti, car je n'en reconnais qu'un, difficile à diriger, qui se révolte quelquefois dans son isolement. C'est le seul auquel j'obéisse, c'est le parti de moi-même.

Champfleury.


ROBERT MACAIRE


HONORE DAUMIEl!


HONORÉ DAlJMIEll


La Rostaiiralion venait de sombrer; les derniers coups de fusil étaient tirés en l'air. Charles X s'en- fuj'ait en exil, poursuivi par la caricature qui se vengeait d'avoir été longtemps bâillonnée. Un nouveau roi montait sur le trône, moitié contraint, moitié de bon gré, semblant avoir reçu de l'exil et d'une vie difficile l'éducation nécessaire aux princes. Appuyé sur le parti libéral, le duc d'Orléans, libéral lui-môme, appelait aux affaires les hommes d'oppo- sition, les membres des sociétés secrètes, les anciens carbonari, qui tous conspiraient depuis longtemps


4 HISTOIRE

sans daiif;t'r. car la France entière conspirait avec eux.

Mais à 1 "écart se trouvait un groupe de jeunes hommes mécontents qui fronçaient le sourcil à l'idée de « la meilleure des républiques. » La nouvelle royauté, ils la disaient escamotée et ils rêvaient une république idéale qui, à dix-huit ans de là, devait apparaître honnête et modérée, mais sans force et sans idéal.

Ces démocrates payèrent de leur liberté leurs aspirations à la liberté et leurs croyances de leur sang versé sur les barricades, pendant que d'autres plus habiles, avides d'honneurs, de dignités, de places et de portefeuilles, grimpaient au mât de cocagne de l'ambilion.

Les bourgeois étaient appelés aux affaires, gens prudents portant un drapeau sur lequel était écrit : E)irichisscz-vons. Deux mots qui sonnent mal aux oreilles de la jeunesse.

Pendant cinq ans ce fut une guerre acharnée de la démocratie contre la royauté. Attaques à coups de plume, à coups de crayon, à coups de fusil. L'in- surrection était en permanence dans le journal, dans le livre, dans les rues : elle bouillonna cinq ans et fut cinq ans à rentrer clans son lit. Le roi supporta philosophiquement ces tempêtes; mais les hommes qui entouraient Louis-Philippe insistèrent sur le danger cjue courait avec le chef de l'État le gouvernement constitulionnel.


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LE MAT DE CÛC:AGNE DES AMBITIEUX

Dessin de Daumier.


DE LA C.AHICA'I riU'; .M » ) D i: K NE 7

Dct'ciisciirs (le l.i roN.iuh, eux non ])ln> nV't.iicnl point r]);irgnrs. Ils Iraînaionl le boulcL de leur po- sition : titres, grades, actes pdlitiipies antérieurs étant sans cesse mis en luniièn^ par des adver- saires qui vengeaient leurs amis enchaînés et mon- traient debout la Révolution sans cesse armée.

Chaque jour qui s'écoule permet de juger avec plus d'impartialité un roi qui reçut sans sourciller tant de vives attaques. Il faut consulter les jour- naux, les pamphlets et les caricatures du temps, pour se rendre compte des violences de la démo- cratie.

Louis-Philippe s'imaginait qu'on gouverne avec un parapluie pour sceptre et qu'il suffit de l'ouvrir pour se garer des orages insurrectionnels.

Ce brave bourgeois (car il fut le premier bourgeois de son royaume), sans faste et sans façon, distri- buait des poignées de main aux gens qu'il ren- contrait sur son passage; coiffé d'un chapeau gris, il allait visiter se» bâtisses, ayant la manie de bâtir.

Bon homme, au fond, appelé à gouverner un peuple ingouvernable, et à qui manqua le royaume d'Yvetot. La fin sinistre de Philippe-Égalité eût dû servir de leçon au fils : un moment d'ambition lui fit oublier les leçons de l'expérience, de la pau- vreté, de l'exil.

La politique de Louis-Philippe se résume dans les mots inscrits au fronton de la Charte : Liberté, Ordre imblic. En effet, le roi tenait pour la liberté,


.? HI:STOIRE

'■ uiR' sage liberté '. » Les \1oleiices des partis, la foiiiplicilé des journaux, les conspirations, les émeutes, les attentats réitérés, obligèrent les mi- nistres à créer les lois de septembre, et on verra, par l'œuvre de l'artiste que j'étudie, que ces lois semblaient nécessaires, tant les attaques devinrent hardies et menaçantes.

Le gouvernement de Louis-Philippe est surtout résumé par le mol ordre, qui est resté dans la langue politique et a survécu aux diverses révolu- tions. Combien de gens se vantaient alors dans les proclamations d'être <> des Jionwies d'ordre! » Pour- tant les gardes nationaux « ar/tis de l'ordre » lurent ceux qui, en 18i8, poussèrent le plus vivement à la chute du gouvernement de Louis-Philippe.

Ces mots abstraits, dont les hommes officiels se servent avec tant de complaisance, deviennent d'un grotesque sinistre par leur répétition et leur singu- lier emploi.

« L'ordre règne à Varsovie ! » s'écriait à la


1. Les caricaturistes imaginèreiit un blason de fantaisie dont chaque détail pouvait se diviser ou être réuni pour former les armoiries royales. C'était au sommet du blason la Paix inévi- table; un Chapeau encocardé reposant sur une Trique; une Poi- gnée de mains; des Chaînes; un gros Sac d'écus; une paire de Ciseaux; un Pain de sucre; un Rat grignotant, etc. Rébus sym- bolique qui signifiait la paix atout i)rix, la couronne défendue par les gourdins des sergents de ville, l'aflabilité royale, l'emjjrison- uement des républicains, la censure, la bourgeoisie du quartier des Lombards, l'amour de l'or, etc.


1)K LA CAKlCATl'Rl'; M n J)!-: RN ]•; il

dhainbre des dcpulcs un luinislrc dévoué au gou- vernement constitutionnel.

Le lendemain paraissait une planche représen- tant les Polonais massacres dans les rues. « L'ordre règne à Varsovie ! >'

Louis-Philippe, fidèle observateur do la maxime : Abstiens-toi, eût pu prendre pour devise : Chacun chez soi. Les proverbes sont, a-l-on dit, la sagesse des nations; ils ne sont pas toujours la sagesse des souverains.

Le roi aimait son peuple, cherchait à le rendre heureux, se refusait à intervenir dans les affaires extérieures, et tenait à honneur de ne dépenser ni l'argent, ni le sang de ses sujets. Les peuples res- semblent à certaines femmes qu'on ne saurait mener par la douceur : ils crient, se répandent en plaintes, maudissent le gouvernement, ils veulent sentir le joug.

Louis-Philippe, qui désirait faire croire à l'utopie de régner sans gouverner, en arriva à mécontenter tellement ses partisans les plus dévoués, qu'à un moment, presque tous, amis et ennemis, firent cause commune contre lui.

Il serait difficile de trouver dans la glorieuse lit- térature de cette époque des sympathies pour un règne dont le peintre principal fut Balzac, qui, repoussé, incompris, laissa échapper des cris de colère contre un gouvernement préoccupé exclusi- vement d'intérêts matériels.


10 HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE

L'avenir ne consulle pas toujours les historiens proprement dits. Un roman do Balzac, une scène d'Henry Monnier, les feuilles éparses d'un Daumier, autant de notes importantes qui entrent dans le dossier d'un règne : ce sont les dépositions de ce dernier témoin que j'ai consultées patiemment, plus préoccupé d'art que de politique, attiré par un robuste crayon, cherchant les raisons cachées qui faisaient agir ce crayon.

Denys, tyran de Syracuse, désireux de connaître les lois et les mœurs des Athéniens, Platon lui en- voya les comédies d'Aristophane.

Qui veut se rendre compte aujourd'hui de l'époque de Louis-Philippe doit consulter l'œuvre de Daumier.



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PROLOGUE DE LA COMEDIE BOURGEOLSE Dessin de Daumiei'.


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II


11 existait en 1814, à Marseille, un honnête vitrier, nommé Jean-Baptiste Daumier, qui cultivait la poésie et que de maladroits enthousiastes enga- gèrent à tenter la fortune littéraire à Paris. Naïl" comme un méridional, le vitrier se laissa prendre aux fumées de la gloire. Peu fortuné, chargé de famille, il avait vécu jusque-là de la vie facile du Midi, travaillant tout le jour et passant ses heures de loisir dans une petite bastide, aux environs de la ville; son esprit, qui se laissait aller aux balan- cements des flots, trouva une sorte de veine poé- tique que les tristes réalités de la vie parisienne devaient bientôt tarir.

L'Académie de Marseille y perdit un poète qu'elle


14 HISTOIRE

comparait complaisammeiit à Goldsmith. Paris y gagna un rude peintre de mœurs.

C'est ici que commence la mélancolique com- plainte du pi^rc de Daumier.

Sans instruction, lisant tout livre qui lui tombait sous la main, le vitrier, nourri de Jean-Jacques, des traductions de Delille, des tragédies de Racine et des œuvres de Condillac, devait donner au public le fruit de ce singulier mélange de lectures, qui abou- tirent à un poème champêtre, à des odes, à une tra- gédie '.

Rien que l'épigraphe du volume donne le ton de la chanson :

Heureux si, plus docile à moa humble fortune, Je n'avais parcouru que la route commune Où disparurent mes aïeux.

A Marseille, Jean-Baptiste Daumier, influencé par un ciel pur, aimé de ses concitoyens, ignorant les difficultés de la vie, avait trouvé dans la peinture d'îine Matinée dp printaiips quelques vers descrip- tifs heureux :

Les matins du pi interaps sont chers à la nature. C'est au lever du jour que, jilus vive et plus pure, La sève de la lige inonde les canaux, Et d'un jeune feuillage enrichit les rameaux.

i. Les Veillées poétiques^ par J.-B. Daumier (de Marseille). Pari?, Boulland, 1823, 1 vol. in-12.


DE LA CARICATURE MODERNE 15

A Paris, le poMo abandonna les i)ipoau\ chain- pôtres pour souffler dans la double ilùLc de la tra- .ycdie :

Oui, prince, après dix ans d'une absence cruelle, Vous retrouvez en moi cet ami plein de zèle, Tel qu'on le vit toujours, avant que les destins L'appelassent, sans vous, vers les bords mexicains '.

Mais la Ibrtune ne sourit pas à l'artisan dé- classé; « cependant, dil-il, quelques personnes re- commandables voulurent bien m'admettre à lire mes vers dans des cercles nombreux, où se trou- vaient réunis des hommes connus par leur rang élevé, leur goût et leur talent. »

Il n'est si mince poète qui ne traite d'égal à égal avec les rois. Jean-Baptiste Daumier adressa une ode à Louis XVIII :

Chantre timide et solitaire, A peine je quittai les guérets et les bois. Que du printemps ma muse tributaire Osa chanter pour l'oreille des rois.

Une autre ode fut aussi envoyée à une célébrité d'alors, l'auteur de la Gaule poétique, l'illustre avocat général M. de Marchangy :

Sans cesse, du discours déployant la puissance, Ta vois mêle à son gré la force et l'élégance ; Le dieu du goût préside à tes doctes leçons, Et tu sèmes pour nous d'abondantes moissons.

I . Philippe II, tragédie. Voir Recueil précite.


16 HISTOIRE

Encore uno ode fut adressée à lempereur de Russie :

Heureux si, plus docile à mou humble fortune, Je n'avais parcouru ^ue la route commune

Où disparurent mes aieux, Et si le fol amour d'une gloire frivole, Aux magiques faveurs de cette vaine idole, N'eût point fixé mes vœux.

Mais combien la fin est touchante qui peint les déboires de cette honnête nature!

Riche de mon ignorance. Dans ma douce obscurité, Je vivrais sous l'influence Du beau ciel que j'ai quitté.

En 1810, à l'époque où Jean-Baptiste Daumier songeait déjà à faire imprimer le malencontreux volume de poésies, se jouait dans la maison un petit garçon âgé de six ans, qui de son crayon devait traduire en prose brutale les mœurs contem- poraines.

Grâce au petit poème iVii/ie Matinée de printemps, le père avait été désigné par les académiciens de Marseille comme le successeur d'un Bloomfield, qui, dans le Valet de ferme, chantait, pour la pre- mière fois, le charme de la vie des champs. Le fils du vitrier devint une sorte de Burns révolu- tionnaire.

Le poète dédiait des vers au fameux avocat


DE LA CARICATURE MODERNE


17


général qui faisait, condamner Déranger. Toute la verve du peintre fut employée contre les avocats et les << gens de Palais. •>



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18


HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE


Le père adressait des odes aux souverains. C'était sous de singuliers traits que le caricaturiste verrait plus tard les courtisans, les princes et les rois.

Jean-Baptiste Dauniier composait péniblement une tragédie. De quels ridicules Honoré Daumier affubla plus tard tuut ce qui touchait à la machine tragique !

Les pipeaux du père étaient doux et tendres, le crayon du fils fut énorme et violent.

Tel père, tel fils. Du côté de l'art, le proverbe fut menteur; mais oi^i le père et le fils se ressem- blèrent, ce fut par une vie insouciante, un fonds de philosophie, un manque absolu d'ambition, une existence vouée à un rude labeur.




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III


On lit dans la Caricature du 30 août 1832 : « Au moment où nous écrivons ces lignes, on ar- rêtait, sous les yeux de son père et de sa mère, dont il était l'unique soutien, M. Daumier, condamné à six mois de prison pour la caricature du Gar- (janlua '. )>

Tel fut le début dans la vie d'un jeune homme qui, par amour de l'art, avait quitté une maison de librairie oi^i il était employé; mais il serait difficile de reconnaître dans ce faible essai de Gargantua le crayon viril qui allait entrer si profondément dans le moderne.

1. Un jeune écrivain me fait remarquer le hasard qui poussa un caricaturiste d'essence rabelaisienne à débuter dans l'art sati- rique par une planche intitulée Gargantua.


•^"1 HISTOIRE

Il s'agit du roi qui avale de gros budgets et des pâtés -dotations, que de petits mirmidons habillés en ministres lui font passer. Quand on regarde les caricatures fielleuses qui ne reculaient à cette date devant aucune audace pour battre en brèche la royauté, on s'étonne qu'une si médiocre composi- lion, qui ne brillait ni par la pensée, ni 'par l'exé- cution, fût déférée au parquet.

La force a ses privilèges. Un dessin robuste n'eût pas été poursuivi. Le parquet incrimina la pauvre lithographie, et Daumier, condamné à quelques mois de détention, fut adopté dès lors par un parti ardent qui cherchait partout des recrues.

Avant de dire quel était ce parti, il faut montrer que de celte condamnation germa sans doute la



raillerie persistante des Gens de justice, que Dau- mier étudiait de son banc de prévenu.

Ce procès n'a laissé d'autres traces que quelques lignes dans les journaux judiciaires du temps; l'ac-


I)K LA CARICATURK .MoDERNE-:


■21


cusé n'avait pas de nom. Il dut paraître timide aux débats.




La magistrature ne se doute pas quelles ran- cunes emplissent le cœur de certains prévenus qui savent à peine répondre un mot aux questions du


■22 HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE

président, écoutent avec stupéfaction les périodes arrondies du procureur du roi et baissent la tête sous l'arrêt.

Ces brebis ont des révoltes immenses à l'inté- rieur; elles se soumettent à la force et ne la recon- naissent pas.

'. On a trois jours pour maudire ses juges, » est une maxime que les gens au pouvoir ne devraient pas oublier. Toute liumilialion passe dans leur sang et y laisse une amertume que rien ne saurait enlever. Un La Bruyère à la cour, un Lesage chez un traitant, un Daumier à la barre de la police correctionnelle n'oublient pas I Et un jour ces na- tures délicates se débarrassent des injustices qu'elles ont ou croient avoir subies.

Les « gens de justice » occupent une grande place dans l'œuvre de Daumier. Près de quarante ans après sa condamnation, le maître remplissait Paris de claires et ironiques aquarelles en souvenir de personnalités du parquet qui l'avaient jadis blessé par leur ton, leurs rigueurs impitoyables.


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Croqui? de Daumier,


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La révolution de 1830 l'iil le privilège de mettre en lumière, dans les lettres et les arts, des forces de toute nature qui n'avaient pas trouvé leur voie jusque-là et s'agitaient impatiemment. La li- berté surtout donna l'essor à une bande de carica- turistes, au milieu desquels se dresse un homme dont il est bon de parler, car son œuvre ne parle guère pour lui.

Dessinateur obscur sous la Restauration, cet homme était dévoré intérieurement d'une flamme qui devait, bien avant 1848, mettre le feu au trône (les Tuileries. On l'appelait Philipon ; Louis-Phi- lippe n'eut pas de plus violent adversaire. A partir de 1831, ce fut une guerre acharnée entre le rui et

3


?C, H I S T < ) I R K

lui. Philipon avait fondé la Caricalurc, redoiiblanl d'audace de jour en jour; mais les amis du roi le forcèrent à brider celte terrible liberté de la presse que le monarque n'osait restreindre, l'ayant ins- crite au fronton de la Charte.

Peu d'hommes furent plus condamnés que Phi- lipon : les condamnations lui donnaient du ressort. C'était une activité fébrile ^ . 11 ne dessinait plus, ayant reconnu que là n'était pas son avenir, mais il dirigeait les crayons d'un groupe nombreux, appe- lait à lui les jeunes gens, leur insufflait sa flamme, donnait des idées à ceux qui n'en avaient pas, de- vinait la nature de pauvres garçons qui s'ignoraient. leur servait de bouclier et comparaissait pour eux à la cour d'assises, où il tenait des discours de rapin enragé. C'est à Philipon qu'on doit le développe- ment de Grandville et de Daumier; il tenta d'en- lever quelques peintres à leur palette : Decamps, Bouquet, Raffet; poussa en avant des natures in- complètes, telles que Traviès, et n'eut qu'une mé- diocre action sur Henry Monnier et Gavarni.

Dans cette Revue curieuse de la Caricature, les premières années du règne de Louis-Philippe sont tracées minute par minute. Les crayons ne s'arrê- tent pas. Et quels crayons! C'est le roi qu'on épie dans tous les actes de sa vie privée, de sa vie pu- bli(iue, et avec le roi, ses enfonts, ses intimes, le>

I. Voir l'Appendice h la fin ihi voliimn.


1)1'; LA CAKICATURK MoDKRNK 27

dignitaires, les pairs de l'^raiicc, les (l([)ut('s, les iiiiiiislres. On croit assister à un drCilé de masques cruels qui récitent un catéchisme ])oissard pdlilique.

Cumme une crécelle, (Irandville lail enlendre son ci'i sec et amer : car Grandville eut une puissance d'agression, d'autant plus implacable qu'elle est plus Croide. Ses cortèges du gouvernement constitution- nel resteront comme les gravures de la Ligue : môme art borné, même sécheresse.

Tout Grandville est dans l'idée; aussi mourut-il de l'idée • .

Un autre homme avait un sens artistique plus net et plus fin, Henry Monnier; mais ses grisettes, / ij ses célibataires, ses employés appartiennent à la ' peinture de mœurs, et cet observateur sans fiel, pourvu qu'il puisse dessiner, écrire ses Scènes po- ij pxihdres, jouer la comédie, réciter à table quelques fikar(j('s, ne s'inquiète guère de la forme du gouver- nenjent. Si par hasard Henry Monnier trouve la symbolique figure de Monsieur Pnidliomme, ce n'est pas un artiste dont l'âme vibre aux bouillonnements de la démocratie. Deux rentiers qui se rencontrent et tiennent d'interminables conversations semblent son idéal.

Decamps tira quelques coui>s de fusil sur (Uiarles X et peignit la Liberté enchaînée; mais le prix attaché à ses compositions par les collectionneurs ne prouve

1 . Vuir l'Appendice.


28


HISTOIRE


ptis que le peintre des Turcs et des singes lut doué d'un vif esprit satirique.

Gavarni échappa, lui aussi, à l'influence politique de Philipon. Rare organisalion, intelligence scien-



tifique, nourri de littérature, Gavarni eût pu devenir un savant, un romancier, un poète, ou jouer le rôle d'un Brummel. 11 resta Gavarni, et son œuvre a l'élégance du nom qu'il choisit; mais Gavarni non plus n'est pas un caricaturiste ^ . Peintre de la

1. Vuir rAppeadice.


DE LA GAIUGATURK M < i J) i; H N ]•:


29


jeunesse, des étudiants, des amours laeiles, des Mirai Pinson, à la suite de Musset il fait pressentir Mûrger.



L ame en peine de ce groupe fut Traviès, l'inven- teur de Mayeux.

A la recherche d'une individualité qu'il ne put imposer au public, préoccupée du grand et du beau (une uialadie commune à beaucoup d'esprits sati- riques), cette pauvre nature, écrasée entre deux

3.


30


HISTOIRE


forces nouvelles, Uinlôt s'appuyait sur Daumier, tantôt se penchait vers Gavarni.

Souffreteux et mélancolique, Traviès, qui avait l'instinct des laideurs populaires, les abandonna, attiré tour à tour par l'élégance de l'un et la puis- sance de l'autre. Je l'ai surpris plus d'une ibis mau-



dissant la lithographie, son gagne-pain quotidien, et demandant au ciel des inspirations qui n'en des- cendaient pas pour l'achèvement de grandes toiles religieuses, où, dans un coin obscur, quelque sym- bole vague était caché.

Tels étaient les principaux chefs de cette petite armée, à la suite de laquelle se pressaient divers braves gens, un IMgal ' (qu'on s'imagine Paulde


i. Voir l'Appeadice.


\)E l.A CARU.AirUE MdDllRXK


31


Kock dorrière uiicban'icadc), cl ciiliii, puurn'oiiKHtre personne, le lilhographe Ramelel, qui prôlail à Dau- micr, en prison, l'assistance de son crayon.

Tous vaillants combattants qui eurent Itesoiu pourtant d être stimulés dans cette guerre d'escar- mouches par les incessantes excitations de Phi- lipon.



A l'époque où Daumier rencontra Philipon l'ini- tiateur, déjà l'artiste cherchait sa voie, publiant chez les marchands d'estampes quelques lithographies timides qui ne font pas pressentir le satirique de 1833. Ce sont des dessins politiques minces et sans portée, des imitations de caricatures en vogue, une main de seconde main.

J'ai sous les yeux des croquis militaires inspirés de Gharlet, que le jeune homme publiait dans des journaux ', où toujours il se rencontrait avec Balzac, qui, lui aussi, écrivait sans arriver à donner la me-


1. La Silhouette. Avec quelques titres de romances et quelques pierres commandées par Ricourt, alors éditeur d'estampes, on sui a les premiers pas dans l'art de l'es-commis libraire.


IIlSTolRI-: DE l-A CARICATrKK .MODKRM.; :} ;

sure de sa force intérieure. Ni l'un ni rantic de ce? deux hommes ne pouvaient être devinés par leurs essais; mais l'ardenle nature du compatriote de Puget allait éclater vivement, associée aux derniers efforts de la démocratie.

On crut voir d'abord dans Uaumier un dessi- nateur de portraits; en cette qualité, Philipon lui confia le soin de reproduire les traits de quelques- uns des pairs de France contre lesquels la lutte allait commencer.

Le premier qui fut atteint était le vieux Lameth* . 11 avait traversé les orages de la Révolution; il n'avait pas entrevu de pareils dessins. Le pouce du (li'ssinateur est entré dans ses chairs comme dans une vieille pomme cuite : ce ne sont plus des rides qui sillonnent la face ni des bosses qui la défor- ment, c'en est l'idéal. L'exagération de la laideur par un crayon brutal comme un coup de poing, fait penser aux croquis de Delacroix d'après des mé- dailles antiques. , A cette époque, l'art avait inscrit la violence sur son drapeau : le mouvement était opposé au calme.

1. Chui'les de Lameth avait fait en 1789 une rude guerre à la royauté et à la noblesse, qu'il confondait sous la dénomination d'attirail aristocratique.

Lameth, en 1832, est un ennemi acharné des institutions ré- publicaines, qui hurlent de se trouver accouplées au mot royauté. Il défend avec emportement les prérogatives monarchiques. attaque la liberté de la presse et se constitue le champion de;- dotations de pairs.


34 HISTOIRE

le passionné an froid, le laid an bean. Tel est le propre des révolnlions d'agir à la fois snr l'art et snr la politiqne.

Ce portrait du vieux Lametli fut une révélation. Dès lors, Daumier passa en revue les principaux pairs de France, en faisant des reliefs qui semblent détachés d'une colonne Trajane de la royauté cons- titutionnelle. Ce n'est plus un crayon, non plus un cbauchoir, c'est un stigmate sarcastique qui marque profondément la pairie. En effet, il serait difficile de se rendre compte de l'étrange ftiçon de procéder dn caricaturiste, si je ne disais que Daumier assis- tait aux séances de la Chambre des pairs, un mor- ceau de terre glaise en main, modelant sur nature de petits bustes, d'après lesquels il lithographiait ses planches * .

Daumier craignait sans doute que son crayon ue fût impuissant à suivre les ravins creusés sur ces figures par les passions politiques; mais le modelé du crayon, plus étrange, s'il est possible, que le modelé de la terre glaise, montre la haine profonde que les jeunes républicains portaient aux défenseurs de la royauté.

Tous les amis et familiers du château y passèrent; les ministres, les députés, les procureurs généraux, les présidents de chambre, ceux qui votaient les do-


1. Ces bustes curieux, coloriés par le maître, ont été heureu- sement conservés par la veuve de M. Eugène Philipon.


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DE LA CARICATURM .M( ) I) i: RN K .",7

talions, les l'unds socrols, ceux qui xoiilaiciiL arrêter los insurrections i\o<. rues, oon\ (|ui crai- gnaient pour la vie du roi exposé à tant d'atlen- tats, ceux qui soufflaient sur la flamme des jour- naux démagogiques pour rélein(lr<\ Tous uni été marqués d'épithéles violentes : crn/riers, r/ras , membres de la chambre pi'ost.itiiéc Ils sont tous

i dans cette galerie ouverte aux figures noyées dans la graisse, aux gros ventres, aux articulations an-.

I kylosécs.

j C'était l'époque des gras. La bourgeoisie avait du ventre, et la jeunesse ne trouvait pas de railleries assez aiguës pour pénétrer cette graisse, amie de la prudence.

On est étonné aujourd'hui de la violence des journalistes du temps, qui ne se préoccupaient ni

de finesse ni de distinction. L'insulte est en perma-

nence depuis le titre du journal jusqu'à la signa-

1 ture de l'imprimeur; et les passions injustes ne s'apaisaient pas quand Louis-Philippe échappait aux balles d'un pistolet ou d'un fusil à vent : c'était l'accusé qu'on plaignait et non la famille alarmée de l'honnête roi. Il est difficile de juger froidement ces époques de

lutte. 1789 appela la bourgeoisie aux affaires, et la

jeunesse démocratique, qui avait sans cesse sous les yeux la Déclaration des droits de l'homme et en re- gard les portraits des grandes figures de la Révolu- lion, trouvait que les fils des acteurs du grand


58 HISTOIRE

drame avaient remplacé les lèvres minces et les profils aigus du tiers-élat par des bouffissures de graisse, de même qu'aux hymnes guerriers des ba- tailles de la République succédaient les bavardages constitutionnels.

Chaque jeune homme, en 1830, lui touché d'une dernière étincelle de la Révolution; les médiocrités elles-mêmes, les timides et les brebis. Quelle force ajouta-1-elle aux natures vraiment fortes! Plus qu'un autre, le génie de Daumier s'y développa; aussi, de 1831 à 1834, le rôle fut considérable de l'artiste attaché à trois publications importantes : la Caricature, le Charivari et l'Association meu- siielle Htho(jrapliiciue.

Dans le premier de ces journaux, d'abord la plume prit le dessus, et le premier caricaturiste fut Bal- zac; mais sa plume était mince à côté des crayons qui bientôt envahirent le terrain. Après un an d'es- carmouches contre la cour citoyenne, Balzac se retira, sans oublier la Revue qui l'avcdt aidé à vivre ' .

Daumier et Balzac se connurent au journal. — Si vous voulez avoir du génie, disait l'écrivain au jeune artiste, laites des dettes.

1. Ou retrouve son nom et son offrande dans une liste de sous- criptions en faveur du journal condamné. Balzac pauvre, don- nant viugt francs ])our aider Pliilipon à j)ayer son amende, est un Balzac nouveau, car le rLUiancier savait le i>rix d'un louis, et tout ce que contient d'indépendance un louis au fond d'un gilet.


LES ASSASSINS DE LA RUE DE VAUGIRARD



PORTRAITS 1) APRÈS NATURE, PAR DAUMIER

Cour J'assises, i6 août 1853. P'^S^ 59-


\)K LA CARICATrUl': M < » 1) K R X K :'.)

Toutolbis une inlimilô no s'cHahlil pas entre ces deux hommes, Balzac étant plutôt frappé par les exactes réalités d'Henry Monnicr et les aspirations à l'élégance de Gavarni.

A vrai dire, Daumier n'avait pas encore donné sa mesure. Mais si Balzac remarqua les admirables portraits de Bastien et Robert, les assassins de la rue de Vaugirard, certainement le romancier s'écria que, plus tard, ces croquis seraient classés dans les portefeuilles des pliysiognomonistes et des phré- nologistes.

Les yeux de Bastien sont cachés derrière les lunettes bleues de l'homme d'affaires véreux. Le nez est petit et rusé, la bouche animale; l'accusé se présente devant la cour, protégé par une cravate blanche. C'est l'inventeur du drame. A côté de lui, son complice Robert, au crâne aplati oii sont inscrites les qualités de la bote: la rudesse, la ré- solution.

On se rappelle peut-être que les deux assassins avaient enterré dans un jardin le cadavre d'une vieille femme; au moment où la prescription allait couvrir leur crime, une parole imprudente de Bastien, qui sans cesse harcelait Robert de de- mandes d'argent, mit la justice sur les traces des auteurs du meurtre.

Quel drame que celui du squelette de la victime apporté tout à coup, la nuit, en cour d'assises! Tout jeune, je suivais avec émotion les détails des


4(1 HISTOIRE

débats dans la Gazette dc^ Trihiiiiau.r, comme aussi je mliUéressais aux procès politiques et aux caricatures. Trente ans après, caricatures, portraits et procès se dessinent si nettement dans mon esprit que je crois voir, avec son bout de corde autour du cou, le sinistre squelette, dessiné symbolique- ment pur Daumier au-dessous du masque des as- sassins.

Un esprit distingué faisait remarquer que les meilleures traductions sont celles données du vivant des écrivains. Le roman de Clarisse Harloive a besoin d'être traduit au xviu'= siècle, à cause de certaines nuances de sentiment contemporain, que ne peuvent rendre plus tard les traducteurs exacts. Certains mots, certaines tournures qui passeront de mode, doivent être fixés sur l'heure, comme les sonates d'un Haydn gagnent à être exécutées sur un cla- vecin.

Élevé avec les dessins de Daumier, j'espère en rendre nettement la portée. J'ai vu Louis-Philippe et les hommes qui l'entouraient; j'ai suivi les procès des républicains dans les gazettes du temps. Et si je ne fais pas bien comprendre le génie de l'artiste, c'est que l'expression mentira à ma pensée.

Un des plus nets portraits de l'œuvre de Dau- mier est celui de M. Persil, magistrat sec, froid, anguleux, aux chairs luisantes et blêmes, aux yeux caves.


DE LA CARICATURE .MODERNE 41

Le nez esl long, droit, mince; les mèches de che- veux fins et pointus se dressent comme des mous- taches de chat aux alentours des yeux; la ligne courbe de favoris soigneusement taillés disparaît dans le col de la robe. Toute la partie molle du masque semble avoir été rongée par l'ambition; les chairs vertes sont collées sur des os tranchants comme le couteau oblique que le portraitiste a des- siné en blason sous le portrait. Une tête coupée, des chaînes, des menottes, complètent le symbole.

Le procureur général a obtenu de nombreuses condamnations contre la presse; il a fait jeter des démocrates en prison, il a appelé sur la tête des révolutionnaires de sanglants châtiments. Telle est la puissance de la caricature, que ce nom, ce masque, ce sanglant blason, restent à jamais dans le souvenir ^ .

Un si terrible portrait. est cruel et grave. Ici,

1. Un homme considérable dans les lettres, je peux aujourd'hui nommer M. Sainte-Beuve, qui connaissait M. Persil, m'envoya cette note : « M. Persil avait une grande âpreté à la poursuite, à l'accusation et à toute discussion, et cette âpreté se tradui- sait dans sa voix, qui était sèche, un peu stridente, et qui ne faisait pas mal l'effet d'une scie ébréchée. — Très honnête homme d'ailleurs, et ayant sacrifié à son entrée dans la politique son cabinet d'avocat, où il gagnait, avant 1830, plus de cent mille francs par an. »

Il est bon d'ajouter qu'à la mort de M. Persil, ses adversaires oublièrent leurs rancunes pour les tourner en plaisanteries. " M. Persil, disaient les petits journaux, est mort pour avoir mangé du perroquet. »

4.


42 HISTOIRE

plus de ces lymphes dont la caricature chargeait les défenseurs du roi. Le dessin est impitoyable comme la maigreur du procureur général.

M. Persil fut une puissance; ce n'est plus qu'un masque. Un jeune artiste avec son crayon arrive aux reliefs des médailles, et le trait, rien ne peut l'elTacer. La politique du temps est oubliée, la royauté disparaît, l'homme meurt; il reste une feuille de papier avec un masque de procureur gé- néral.



Toujours, dans les moments de trouble, la foule veut voir dans l'accusateur public une figure qui ressemble à ce portrait. L'individu s'efface pour faire place à un type. C'est là ce que trouvent si rarement les poètes, les romanciers, les peintres et les caricaturistes^.

Les passions politiques d'une époque en excusent les brutalités. Rien de taquin dans les attaques du

1. Par de tels précédents, on pourrait croire que Daumier s'est montré sans cesse rude et impitoyable ; il a fait preuve quelque-


DE LA CAIUCATI'RK .MoDKllM'; 4'!

maître: quohiuo chose de grand, de gras, d(; l'orli- flant.

Combien de caricaturistes font penser aux alxjic- ments des roquets? Le lion furieux ne perd i)as de sa noblesse. Quand Uaumier s'attaque à une /((jure, il semble que le respect se glisse dans ses crayons. A diverses reprises, je retrouve dans l'œuvre le profil de M. Guizot, grave, pensif, austère. Pourtant Daumier obéit à un mot d'ordre, aux colères d'un parti qui fait du banc des ministres un pilori et sans cesse crie à l'accusé : « Tu as été à Gaiid! <> mais un jour, quand la postérité recherchera les traits et l'attitude de l'homme politique devant les injures de ses adversaires, M. Guizot, même dans l'œuvre du caricaturiste, passera pour une noble figure du temps.

M. Thiers a été traité avec malice et sans fiel par le rude crayonneur. Pendant vingt ans, de 1832 à 1852, Daumier l'a mis en scène, et toujours M. Thiers apparaît souriant, malicieux, non sans rapports de physionomie avec le grotesque profil du Punch anglais.

Cette vignette de Gruikshanck représente Punch


fois d'un sentiment domestique touchant. La Revue des peint rc'i (Aubert, 1833-34-35) contient de douces compositions du satirique, plein de pitié pour les pauvres et les vieillards. Daumier perdit rarement de vue la peinture, et c'est d'après des aquarelles, la Malade, la Bonne Grand' Maman, que furent publiées ces œuvres empreintes tout à la fois de tendresse et de bonhomie.


44 HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE

ballLi par sa femme. J'y vois M. Thiers malmené par la caricature; mais comme Punch, il n'est pas homme à laisser longtemps le Mton dans les mains de son ennemi, et il se pourrait bien que tout à l'heure ce soit M. Thiers lui-même qui rosse la caricature.



I


VI


De 1832 à 1835, Dciumior reprit sans cesse les mêmes personnages politiques, et il est curieux de voir comment il procède à leur égard, commen- çant d'abord par les mettre en scène dans de petites vignettes en tète du Charivari, qui semble ainsi patronné par le président Dubois, Yiennet, Pru- nelle, Yatout, Barlhe, Jacques Lelevre et Benjamin Delessert *.

Tels étaient les saints adorés dans ce lieu, et telles les statues sous le porche : MM. Pataille, Fulchiron, d'Argout, Sébastiani, Kératry, Royer- Collard, dTIarcourt, de Schonen, Jullivet, Sinuner,

1. Voir les divers portraits des pages 35, 42, 'i6, etc.


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HISTOIRR


Etienne, Podenas, Sonlt, Fruchard. Mais l'encens quon brûlait sous leur nez dut souvent leur pa- raître désagréable!

Pendant trois ans, ces saints Sébastien de la po- litique furent atteints de coups de flèches empoi- sonnées, et n'en moururent pas. L'opposition les attaquait sans cesse et sans répit à cause de leur fidélité au roi, à cause de leurs lois, de leurs voles, de leurs verdicts complaisants, de leur in- gratitude pour la démocratie, que certains avaient abandonnée *.



La caricature est un crabe aux mille pinces qui ne lâche plus sa pruie. Une fois ces hommes poli- tiques mis en vedette en tète du Charivari, ce fut


1. La jeunesse ne prenait pas aussi philosophiquement que le roi les changements d'allures d'anciens conventionnels tels que Barbé-Marbois, le thermidorisé devenu pair de France, ou que M. Barthe, l'ex-carbonaro appelé au ministère : « Barthe est un converti, n disait avec scepticisme Louis-Philippe à ceux qui re- prochaient au ministre son passé.


I)K LA CARIGATIIRK MODKRNE 47

comnie un avertissement donné par Philipon à son armée de caricaturistes, que tels étaient les enne- mis qu'il fallait représenter sans cesse en buste, en pied, en groupe.

Tout d'abord la Caricature publia, sous le titre de Masques de 1831, une grande planche, premier essai satirique d'après la plupart des hommes poli- tiques cités plus haut. Daumier (la planche est signée Rofjel'ni) débuta dans le journalisme par ces croquis, comme un enfent apprend à dessiner d'a- près des plâtres antiques. Des masques il passa aux portraits en buste : le Charivari de 1833 en con- tient quelques-uns qui ne sont pas encore du do- maine de la caricature.

Voilà des hommes étudiés de près. Daumier les reprendra en pied, dans leur allure journalière, allant, venant, sans façon et bourgeoisement, les mains dans les poches; rien ne sera omis des allures des familiers de la cour citoyenne, ni les lunettes, ni les perruques, ni le coton dans les oreilles, ni les traces d'élégances de l'Empire, ni les cheveux ébouriffés, ni les grands faux-cols. Portraits plus réels que ceux des tableaux ofïiciels de Versailles. L'amiral de Rigny n'aura jamais de plus fidèle image.

A peine une intention de caricature se fait-elle remarquer dans le fond d'une planche où apparaît le Sosie du vieux Royer-Collard, c'est-à-dire un habit de pair de France accroché à un porle-man-


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HISTOIRE


leau, une perruque coiffant le champignon du porle-manteau.



M. Bartlie, solennel, son portefeuille de ministre sous le bras, soucieux d'affermir le gouvernement nouveau sorti des barricades et ne permettant pas qu'on discute son principe, propose la fameuse loi contre la presse. On ne l'oubliera pas. Mais que de fois, s'il avait de l'esprit, M. d'Argout dut sou- rire des malices dirigées contre son nez !

Ici s'avance chantonnant, la bouche en cœur, M. Etienne, le Joconde bourgeois, avec un reste de


JUGES DES ACCUSÉN D'AVRIL (1835'



BARBÉ-MARBOIS

A I, A CHAMBRE DES I> A I R ^


Page 48.


J


DE LA CARICATURE M(.)DERXE 49

xnirire pour les belles, et M. Benjamin DelesserL portant des titres de rente sous le bras, et M. Sé- hastiani irréprochable dans sa toilette, et M. Viennet rafïeant dans sa cravate. Puis défilent les mar- chands de drap et les marchands de suif appe- lés aux affaires, les Cunin-Gridaine, les Ganneron. La haine apparaît plus souvent que l'esprit dans certaines légendes : voici M. Odiot, qu'un texte violent baptisait Odieux *.

Que de croquis et d'études partielles, qui devaient iboutir au Ventre législatif!

L'admirable planche qui représente le banc des ministres et les députés conservateurs, j'hésite à la décrire. La satire sous de tels crayons devient de l'histoire, et la plume est faible à côté du crayon. Dans un banc circulaire se tiennent les ministres, M. Guizot et M. Thiers, M. de Broglie, M. d'Argout, M. de Rigny, etc. Au milieu de l'enceinte, accoudé familièrement sur le pupitre des ministres, le maire de Lyon, M. Prunelle, les cheveux emmêlés, les habits fatigués, montre sa familiarité avec les hommes politiques 2. Derrière les ministres s'é-

1. u Son nom, disait Philipon par un procédé familier aux jour- nalistes du temps, est Odier ; c'est par erreur que l'imprimeur li- thographe a écrit Odieux. » {Caricature, 20 juin 1833.)

2. En regard de ces i)hysionomies grotesques d'une apparence si réelle, il faudrait mettre les portraits officiels et chercher la vérité entre les deux. L'instinct qui pousse le curieux à s'arrêter à la porte des marchands de gravures m'a fait rencontrer une belle es- tampe du maire de Lyon qui joue un rôle si comique dans la galerie


50 HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE

tagent en amphithéâtre les gras, étalant leurs ventres clans l'intervalle des bancs.

Qu'on s'imagine une assemblée photographiée, mais une photographie interprétée par une âme ardente 1 Ce ne sont plus des portraits sur une feuille de papier. Tous ces hommes vivent, re- muent, écoutent, regardent comme dans la vie. Le cadre disparaît. C'est un coin de la Chambre avec ses ombres, ses lumières, ses demi-jours, ses trans- parences.

Ah ! le beau génie que ce Daumier et comme la postérité le récompensera d'une telle page!

Nous sommes trop chiches d'enthousiasme, ou nous le prodiguons pour des misères. Nos admira- tions, nous les éparpillons sur des œuvres d'un ordre inférieur, et quand nous sommes en face de fortes conceptions, il ne reste plus de ces cris puissants qui attestent à un homme qu'il est com- pris!


ouverte aux conservateurs par Daumier. M. Prunelle n'est plus le personnage ébouriffé de la caricature : son masque représente un homme intelligent préoccupé de graves affaires; même les yeux ne manquent pas d'une certaine vivacité.


r


VII


Le Ventre législatif lait paiiie d'une série in- titulée : Association mensuelle Utltorjraphiqiie , autre entreprise de l'infatigable Philipon, qui avait pour Lut par cette publication de venir en aide aux condamnés politiques. Nombre de dessinateurs fu- rent appelés à collaborer à l'œuvre ; et c'est en com- parant les compositions de Dauniier avec celles des artistes attachés à la même entreprise, Grandville, Traviès et autres, qu'on peut juger de la rare puis- sance du maître.

Daumier fournit cinq grands dessins : quatre res- teront comme une des plus hautes expressions de la lithographie en 1834.

11 fallait un vaste cadre à ce crayon qui s'étale


52 HISTOIRE

magistralemciil .sur la pierre et la Iranslurme en fresque satirique.

— Ne vous y frottez pas! s'écrie un imprimeur, au centre d'un cercle magique oi^i est inscrit: Li- berté de la presse.

Rien de plus prosa'ïque qu'un imprimeur coiffé du traditionnel bonnet de papier. El pourtant, il a sa grandeur cet homme du peuple, les bras nus, les poings fermés, en garde pour la défense, hardiment campé vers un groupe d'oi^i, brandissant son para- pluie, Louis-Philippe se détache menaçant, poussé par un magistrat et retenu par un homme en habit noir qui semble lui dire : « Si vous franchissez le cercle dans lequel se retranche l'héro'ïquc ouvrier, vous serez renverse comme Charles X * I »

Daumier apparaît dans ce dessin avec ses puis- santes qualités. Son ouvrier imprimeur évoque le souvenir des vigoureuses statues antiques; la mâle tournure des figures de bronze a passé dans la représentation d'un homme du peuple.

Pourquoi cacher les défauts de l'œuvre? Les mains, comme dans quelques planches du maître à cette époque, sont lourdes et communes. Le masque, le geste, le mouvement, l'allure propre à chaque personnage semblent alors l'unique pré-


1. Un autre groupe du fond symbolise Charles X, sur le sol, ne pouvant se relever, malgré l'aide que lui apportent des j)rinces étrangers.


DE LA CARICATURE MODERNE 53

occupation de rartisle. Jl se corrig'oi"'» pl'i^ Lard.

Il cil est de la Liberté comme de la République. Ces deux figures ont porté bonlieiu' au peintre dont le crayon est empreint d'un idéal démocratique ^sans rapport avec les grêles taquineries de Grand- ville. Toujours Daumier entrevoit la Liberté avec une croyance robuste.

Un juge entre dans le cachot d'un condamne po- litique enchaîné.

— Et pourtant elle marche! s'écrie le prisonnier montrant sur les murs de la prison le radieux mi- rage de la Liberté qui vole dans les airs, et laisse une traînée lumineuse qui éclaire les années de 1830 à 1836.

Par ce dessin on comprend les aspirations de la jeunesse d'alors, ses croyances, ses dévouements, sa confiance jusque sur la paille des cachots.

C'est au même ordre d'idées que se rattache la composition: Ah! tu veux te frotter à la presse! Un imprimeur du National a mis sous presse Louis- Philippe, dont la figure étoffée s'élargit en sens ho- rizontal, écrasée entre la platine et la forme.

Était-il dangereux au début de ce règne de faire des lois contre la presse? Logiquement les démo- crates disaient oui, les amis du pouvoir répon- daient non. Grave question. Une violence sans mesure, des attaques passionnées, de féroces per- sonnalités qui portaient coup tant l'ensemble était menaçant, semblaient concorder avec l'émeute et


54 H I S T O I R E

rinsurreclion, dont le souverain triomphait sans consolider son trône *.

On fut injuste pour le pauvre roi coupable de sentiments bourgeois; et pourtant je ne peuxm'en- pecher de faire corps avec le caricaturiste dont la raillerie, si persistante qu'elle soit, est exempte d'amertume.

Avec le Ventre législatif, la planche du mois de mai de V Association mensuelle est une des plus importantes de l'œuvre de Daumier.

Un cortège funèbre se dirige vers les hauteurs du Père-Lachaise. C'est là que le peintre a pu montrer l'aspect nouveau de son crayon : les horizons pari-


1. On aura peine plus tard à déchiffrer les nombreuses com- positions symboliques relatives au gouvernement constitutionnel. La vignette ci- dessous, d'un des dessinateurs du Charivari,



représente le char de l'État aux timons duquel (ces timons sont des canons) des animaux lourds et timides sont attelés : bœuf, porc, âue, tortue, lièvre. Un animal hybride, avec un rabat de juge, dirige le char qui porte les tables de la Charte.


DE LA rAlUrATl'RK MODERXK 55

siens, le plein air, la façon dont il comprend la lumière. Les grands artistes ne s'emprisonnent dans aucune spécialité. Daumier rit habituellement de l'homme; mais, malgré sa nature sarcastiquc qui l'a emporté, il n'en, contient pas moins un paysagiste de premier ordre.

' A,u milieu du cimetière, près d'une tombe, se dé- tache une larmoyante figure de croque-mort, l'antas- lique à force dé réalité. 11 joint les mains et semble prêt à s'agenouiller devant le corbillard qui passe ; mais sous les crêpes pendants de son chapeau se dessinent les épais favoris légendaires.

— Enfoncé Lafayette! s'écrie le croque-mort royal.

Comment faire passer sur le papier l'éclatante transparence de cette composition, le mouvement des groupes entourant le corbillard, les tombes éta- gées sur la colline! Il faudrait un esprit anglais pour rendre cet humour considérable.

Après une telle page, Daumier eût été placé par l'Angleterre à côté des plus grands maîtres. Nous avons peur en France de la force d'oi^i qu'elle parte, du dramatique ou du comique.

La dernière planche de cette série, d'un drama- tique inaccoutumé, a pour titre la Rue Transno- nain : elle est la plus populaire des œuvres de l'ar- tiste.

Chacun se souvient de ce terrible drame. Le mot Transnonain en est resté sinistre.


56 HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE

L'insurrection partait souvent de rues du quartier Saint-Martin liabitées par des ouvriers. Un jour d'é- meute, les soldats, massacrés dans ce dédale de ruelles, s'élancèrent furieux, grisés par la poudre, dans les maisons de la rue Transnonain, et le mas- sacre commença des faibles et des forts, des cou- pables et des innocents, des femmes et des enfants.

Les historiens ont décrit cette scène cruelle dans ses horribles détails. Daumier y a vu un entresol bas, en désordre, un lit fouillé par les baïonnettes, un sinistre traversin pendant hors du lit, et, à terre, morts, une femme, un enfant, un vieillard, un ou- vrier à la chemise ensanglantée.

Goya seul, dans ses Scènes d'invasion, a pu rendre un si cruel spectacle.


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^


Vlll


Le nom de Goya ne se trouve pas sous ma plume sans motifs. Il existe de secrètes analogies entre l'Espagnol et le Marseillais : môme flamme inté- rieure, même ardeur politique, même improvi- sation.

Quel que soit l'outil que tiennent ces artistes, crayon, pointe ou pinceau, la main peut à peine en modérer l'impatience. La sensation est si vive chez de tels hommes qu'elle se répand en traits ardents et colorés.

Le contour linéaire, ces natures fiévreuses l'in- diquent par des lignes passionnées, et les enthou- siastes peuvent seuls comprendre la flamme qui. dévorant toute règle, se crée des sillons nouveaux


5S


lllSTolKE


OÙ l'a ri Irouve son compte. Une sensation si vive se paye parfois par un manque de correction. Mais combien de grandes qualités font oublier quelques négligences dans lesquelles ne tombent pas les êtres froids et rassis !

Dans le moindre des croquis de Daumier perce une griffe. Il n'y a rien d'héroïque dans la repré-



sentation ci-dessus. Pourtant le mouvement est si juste et la musculature si nettement indiquée, qu'on voit l'artiste, épris du nu, saisir l'occasion pour indiquer en quelques traits spontanés le dos d'un être accomplissant un vulgaire acte de toi- lette.

Daumier s'empare du moindre prétexte pour don- ner cours à ses préoccupations; ou plutôt son


DE LA CARICATrUE MoDERNE û!l

amour du mouvement est lel qu'il remporte hors du Ibssé satirique pour le rejeter sur le terrain de la ligne, du contour et de la couleur. 11 a semé ainsi dans les journaux des centaines de \ignettes accen- tuées à propos desquelles un esthéticien pourrait épiloguer. Dans le caricaturiste les statuaires recon- nurent un Irère, et c'est cette double qualité que je tenais à mettre en relief.

La physionomie de ces artistes montre des es- prits réfléchis et penseurs. Leur main est fou- gueuse, leur masque en apparence tranquille. Non pas que la flamme morale n'ait laissé de traces extérieures; mais l'observation profonde qu'ils por- tent à toute chose prend le dessus et éteint mo- mentanément les fougues qui ne surgissent que le pinceau à la main.

Daumier et Goya ne se ressemblent pas seule- ment par la flamme intérieure : je suis frappé par certaines analogies physionomiques. Des traits bour- geois au premier aspect, de petits yeux interroga- teurs et surtout une lèvre supérieure d'un dévelop- pement particulier chez les deux maîtres *.

Est-ce dans la lèvre supérieure développée (on


1. Ce détail, on le trouve nettement accusé dans le portrait de Goya, gravé jar lui-même en -tête des Caprices; les artistes qui ont dessiné la figure de Daumier n'ont pas suffisamment in- diqué ce tiait caractéristique si remarquable chez M. de Talley- rand.


60 HI8T0IRP]

pourrait la qualifier de simiesque), qu'est tapi l'esprit satirique? Les physiognomonistes ne me paraissent pas s'en être préoccupés. Dans une science si arbi- traire (ce n'est môme pas une science), de tels dé- tails qui prêtent à tant de controverses ne sont im- portants qu'appuyés sur des analogies, et elles sont remarquables chez les deux maîtres, dont j'entre- vois la parenté.

C'est ici qu'il convient de placer un portrait de Daumier à l'âge de quarante ans.

A une époque où je cherchais à me faire une idée de ces lutteurs qui, avant d'imposer leur nom, ont tant de peine à le faire sortir de la trompette de la Renommée, j'eus occasion de rendre visite au grand travailleur qui, du fond de l'île Saint-Louis, crayonnait ces nombreuses feuilles où sont repré- sentées les laideurs bourgeoises. Combien fus-je étonné de rencontrer une sorte de philosophe aux longs cheveux grisonnants qui ennoblissaient une figure vulgaire en apparence, mais relevée par des yeux observateurs, curieux et remplis d'une sorte de bonté inquiète!

Une très rare lithographie, laissée par le sculp- teur Jean Feuchères S permet d'étudier Daumier


1. Feuchères, nature élégante et distinguée, qui a apporté clans l'art industriel un arrière-parfum de la Renaissance, témoignait d'un vif enthousiasme pour les oeuvres du caricaturiste. Il les collectionnait avec soin, et cet ami délicat avait eu, vers 1850,


DK LA OARICATrilE MODERNE 61

encore jeune; c'est déjà un sungeiir eL un esprit plein de croyance.

Un tel portrait par un enthousiaste devait être ce (ju'il est : simple, vrai, avec une certaine nuance mélancolique que l'ami avait entre-aperçue sous le calme "habituel de l'artiste.

Il faut aimer quelqu'un pour bien le représenter. Un portrait, ce n'est pas seulement l'homme du jour, c'est aussi celui de la veille et quelquefois du lendemain. L'ami se rappelle certaines qualités morales qui échappent aux crayons vulgaires et pressés.

Michel Pascal a modelé d'après Daumier un mé- daillon exact et fin. Ce statuaire, à qui l'art reli- gieux doit certaines œuvres exécutées avec autant de simplicité que celles des tailleurs de pierre du moyen âge, avait, lui aussi, une afCection fraternelle pour le caricaturiste.

Pendant que le maître, dans les soirées d'hiver, crayonnait ses pierres, Michel Pascal sculptait le spirituel médaillon pour lequel mon ami, le poète Baudelaire, encore en possession de ses facultés, m'envoyait de l'étranger un morceau de poésie dans le style épigraphique et légendaire des vers inscrits au bas des vieilles gravures.

l'idée de publier un catalogue de Tœuvre de Daumier, auquel nous devions travailler ensemble. J'ai accompli plus tard cette tâche. Voir Cataloijne de l'œuvre lithograpkié et (jravé de Daitmier. Paris, Heymann, 1878. Petit in- i".


()2


in^ToiPvK



Dessin de Kieutzbeiger, d'après ^lichel Pascal.


HONORE DALMIER


Celui dont nous t'offrons rimafjc, Et dont l'art, subtil entre tous, Nous enseirjne à rire de nous, Celui-là, lecteur, est un sage.


\)E LA CARICATURE MODERNE 03

C'est lin satirique, un m'Xjueur; Mais r énergie avee I a f/ a elle Il peint le Mal et sa séquelle Prouve la beauté de son cœur.

Son rire n'est }ms la grimace De Mehnoth ou de MépJiisto Sous la torche d'une Alecto Qui les brûle, mais qui nous glace.

Leur rire, hélas! de la gaité N'est que la monstrueuse charge; Le sien rayonne, franc et large, Comme un signe de sa bonté.

Charles Baudelaire.


Il laiU noter en passant Timprcssion des carica- tures du maître sur les lyriques, qui cependant n'étaient pas de la même génération.

Deux des plus remarquables, Charles Baudelaire et Théodore de Banville ont voulu montrer au pu- blic la grandeur qui se cache derrière le masque comique. L'un donne l'essence de la satire et du satirique en ces stances; l'autre, on le verra plus loin, a traduit, dans une ode funambulesque cé- lèbre, le rire particulier à l'auteur de YHistoire ancienne.


64


H I S T 1 R E


Admirations qui étonneront peut-être les gens officiels, alarmés de ne rien trouver de respecté par les satiriques.




Et, en effet, tout homme à l'aspect solennel et excessif, tout être sacerdotal qui porte trop haut la | tête doivent compter avec la caricature.

Non, vraiment, le caricaturiste ne respecte ui l'a-


DE LA CARICATURE MODERNE tw

bus de pouvoir des grands, ni la morgue des hommes d'argent, pas môme le critique austère qui prétend raturer et régenter l'homme de génie.

Sur cette matière le poète, dans son indépen- dance, s'entend avec le caricaturiste.

Je ne crois pas qu'un Gustave Planche ait écrit une seule fois le nom de Daumier. Ce silence d'un critique, alors célèbre, ne put émouvoir un homme sans cesse préoccupé de s'améliorer. Quelle in- fluence eût exercée la critique officielle sur un esprit libre, forçant les cadres étroits d'un journal satirique pour y couler la puissance de sa person- nalité!


«^Vî


IX




11 laul c'oiiliinicr à reuillcter la Caricature, où Daumier a laissé d'étranges compositions, quelques- unes signées Ror/elin. Daumier, sous ce pseudo- nyme, semble avoir éteint volontairement son crayon (les planches signées Rof/erni sont d'une faible exécution) afin de ne pas attirer Tattention du préfet de police, qui avait accordé à l'artiste un délai illimité pour se rendre en prison; mais il arriva qu'un dessin représentant M. Gisquet lavant un drapeau tricolore pour en enlever les couleurs S

1. Le bleu s'en va, mais ce diable de rouge tient comme du sang, telle est la légende d'ime planche signée Honoré, avec ce tilre : Caricature politique, n° 33. Je la signale aux amateurs, car elle est rare, les exemplaires ayant été presque tous saisis.


HISTOIRE DE LA CAKICATUKE MODERNE 07

ranima iiccossaironioiil 1(\>^ culèros du prélol. L'ar- lisle fut apprcliondé au corps, et coiiduil à Sainie- Péla[,ne.

Les temps devenaient menaçants; les émeutes de plus en plus vives. Le ministère prit un parti, et la haute cour fut constituée pour juger les républi- cains. Nous devons à ces procès de beaux portraits sous le titre de Juges des accusés d'avril. C'est là (]ue l'avenir consultera la physionomie des princi- paux membres de la Chambre des pairs. A la buvette, le général Mathieu Dumas, vieillard cacochyme, les yeux protégés par une grande visière verte, répare ses forces en trempant un biscuit dans un verre de vin de Bordeaux. Excellent portrait : mais combien plus admirable le vieux Barbé-Marbois, affaissé dans un fauteuil d'acajou auquel Daumier a donné une tournure curule! La douillette de soie qui enveloppe les membres de l'ancien déporté devient une robe florentine ; un caloquet de velours couvre le crâne du sévère vieillard, auquel le peintre a communiqué une sorte d'aspect dantesque. Dans de tels portraits apparaît le grand artiste ; de la décrépitude il tire de nobles lignes, et, quoique son cœur soit avec les adversaires des hommes qu'il peint, l'amour de la réalité, plus puissant que la haine politique, le porte à représenter grand ce qui fut grand.

Singulier combat que celui qui se passait alors! Qui rie se rappelle avoir vu aux étalages des mar- chands d'estampes des portraits de hardis jeunes


(58


HISTOIRE


gens à longs cheveux, les uns en habit sur lequel se détachent les pointes d'un gilet blanc à la Robes- pierre, les autres en blouse, un bonnet phrygien sur la tête, tous la mine grave, la physionomie inspirée? Un Alibaut, tirant sur le roi, devenait un martyr,



et plus d"une dame aventureuse de Tepoquc a con- servé des cheveux du régicide.

A la Cour des pairs, c'était une lutte organisée entre les accusés et les juges. Les prévenus ne se défendaient pas, ils attaquaient, et à maintes repri- ses les pairs de Franco frissonnèrent quand, ap- pelée par des voix éloquentes, l'ombre vengeresse de Ney descendait dans le prétoire pour accuser les Juges.

A l'extérieur du Luxembourg, la lutte n'était pas moins vive. Daumier fut le plus hardi tirailleur de


DE LA CARICATURE MODERNE t)0

cette armée menaçante. Ses portraits de pairs rie France restent marqués de son crayon comme l'est un enfant de la petite vérole. Une brutalité sans précédent dans l'art présida à la confection de ces masques, qui avaient la souveraine apparence de la

réalité 
tout juge devint un vieillard hébété, laid,

édenté, goutteux, paralytique et podagre, quand tout accusé était représenté jeune, beau, enthou-

siaste, noble et courageux * .

Le dénoûment de ces procès était enregistré par des légendes âpres et cruelles. « La cour rend des services et non pas des arrêts, » dit un juge à un

, démocrate enchaîné (c'est le caricaturiste qui rap- porte cette réponse). Dans d'autres compositions,

î Louis-Philippe, déguisé en chirurgien, saigne la Liberté et est appelé « le grand saigneur ». On voit

! des sergents de ville à face de bouledogues, déposer

I leurs tricornes dans un coin et cacher leurs épées sous des robes de juges. Un accusé refusait-il l'as-

j sistance d'un défenseur, le malheureux avocat

I nommé d'ofTice par le chancelier Pasquier devenait, suivant les journaux démocratiques, un mouchard chargé de compromettre la cause.


1. Les portraits des accusés, d'une exëcutioa vulgaire, et qui intéressaient le gros public par cette vulgarité même, sont d'un lithographe médiocre, Julien. Ce ne fut que plus tard, de 18 i8 à 1850, dans la galerie des Représentants représentés, que Dau- mier donna une réelle physionomie aux don Quichotte de la dé- mocratie, à Barbes, Lagrange, etc.


7<> lilSToIKK

J"ai sous les yeux une planche de la Caricature d'une telle exaspération qu'elle fait frissonner, tant l'art peut i)rêter de force aux plus mensongères accusations. C'est l'hyperbole cruelle des événe- ments du moment. Les accusés, de concert avec leurs avocats, invectivaient sans relâche les pairs de France; avocats et prévenus se plaignaient pourtant que la défense ne fût pas libre. La Tribune qX le Na- tional chaque jour le répétaient sur tous les tons.

— Accusé, parlez, la défense est libre. Telle est la légende d'une féroce composition de Daumier. L'accusé est bâillonné ! Le président, avec un sou- rire de hyène, l'invite à s'expliquer. Le prévenu se débat, mais en vain, saisi par trois juges dont la robe est chargée de décorations. Un autre magistrat tient une hache à la main et s'avance près du con- damné, qui, lié, a déjà la tête appuyée sur un billot.

Jamais le crayon de Daumier ne fut plus sinistre. Il répondait aux haineuses passions du moment en faisant de la Chambre des pairs une assemblée d'in- quisiteurs et de bourreaux.

Ici je me sépare de la caricature tant elle force la mesure. Ces scènes de tortures fantastiques sont démenties, même par les publications révolu- tionnaires du temps. Qui lira les débats des procès d'Avril et de Mai verra quelles audaces se permet- tait la défense.

C'était une lutte entre la loi et l'insurrection, entre la majorité et la minorité, la force et la résis-


DE LA CARICATURE MODERNE 71

tanco, le gouvernement et la révolte. Loi, majorité, force, gouvernement, devaient être accusés de tous les crimes, et Daumier servait d'instrument aux passions politiques, comme son crayon traduisait en traits accentués ce que les plumes les plus aiguës ne pouvaient rendre.




A mesure que je déroule une à une les pages d'un artiste si fécond, je suis préoccupé par l'idée de liberté, cette liberté tuée en 1835 par les insurrec- tions, les émeutes et la « machine » de Fieschi. Les défenseurs du trône voulurent voir une complicité entre les journaux et les émeutiers, d'oi^i les lois sur la presse.

La royauté se crut hors de danger : elle emportait le fer dans la plaie, comme ces animaux qui, échap- pant aux chasseurs, vont mourir dans quelque tanière. Cinq ans avaient suffi aux démocrates pour ébranler un trône qui, à treize ans de là, devait tomber connue un fruit gâté.


HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE 73

Fut-ce la liberté qui renversa Louis-Philippe? Non, pas plus que les attentats réitérés n'arrêtèrent sa mission. Sans doute il y eut des violences com- mises au nom de la liberté ; mais la violence porte en elle-même son châtiment, et crée des adversaires là 011 elle cherche des recrues. Il n'est pas de peuple si bas tombé du sein duquel des hommes ne sortent tout à coup, réclamant l'honneur de défendre des accusés innocents. Les excès amènent des auxiliaires imprévus ; la conscience se révolte en face d'exces- sives injustices, et celui-là, indifférent en temps calme, devient passionné dans la lutte.

Le roi, traqué, poursuivi à coups de pistolet, par des fusils à vent, par les batteries invisibles de ma- chines infernales, était alors au-dessus des attaques de la presse. Il devait les mépriser. L'opinion pu- blique en eût fait justice.

Je parle de la liberté en homme étranger à tout parti politique; et pour prouver que j'écoute la voix de mes contradicteurs, j'entreprends de lutter corps à corps avec un des plus considérables, avec Gœthe.

A travers toutes les œuvres de Schiller, dit Gœthe, circule l'idée de liberté, et cette idée prit une autre forme à mesure que Schiller avançait dans son développement et devenait autre lui- même. Dans sa jeunesse, c'était la liberté du corps qui le préoc- cupait et qui se montrait dans ses poésies, plus tard, ce fut la liberté de l'esprit.

Chose singulière que cette liberté physique J Selon moi, chacun en a facilement assez s'il sait se satisfaire et s'il sait la trouver.


74 H 1 8 T I R E

A quoi nous sert-il de posséder en liberté plus que nous ne pouvons en mettre en usage? Voyez : voilà cette chambre et cette pièce à côté, dont la porte est ouverte et dans laquelle vous apercevez mon lit; cela n'est pas grand, et l'espace en est encore rétréci par toute sorte de meubles, de livres, de manuscrits, d'objets d'art ; cependant il me suffit; j'y ai habité tout l'hiver, et je n'ai presque pas mis le pied dans mes chambres du devant. A quoi donc m'a servi ma vaste demeure, et la liberté d'aller d'une chambre dans une autre, si cette liberté m'était inutile? Lorsqu'on a assez de liberté pour vivre sain et sauf et pour vaquer à ses affaires, on en a assez, et cette liberté-là, on l'a toujours facilement. De plus, nous ne sommes tous libres qu'à certaines conditions que nous devons remplir. Le bourgeois est aussi libre que le noble dès qu'il se tient dans les limites que Dieu lui a indiquées en le faisant naître dans sa classe. Le noble est aussi libre que le prince, car il n'a qu'à observer à la cour quelques lois d'étiquette, et il peut ensuite se considérer comme son égal. La liberté ne consiste pas à ne vouloir rien reconnaître au-dessus de nous, mais bien à respecter ce qui est au-dessus de nous; car le respect nous élève à la hauteur de l'objet de notre respect, elc.


Gœthe, que j'admire profondément, a, par instant, des idées bourgeoises, et son judicieux annota- teur ^ a dit avec raison qu'ici l'auteur de Faust « montre un torysme d'une nuance un peu vul- gaire. »

Singulière façon d'entendre la liberté que de pouvoir se promener tranquille dans ses apparte- ments!

Est-ce que Gœthe, de son vivant, eût imprimé les significatifs aveux consignés dans ses Conversations?


1. Conversations de Gcethe, recueillies par Eckermann, trad. par Emile Delerot. Charpentier, 1803, 2 vol. in- 18.


DE LA CARICATURE MODERNE 75

Sur la religion, sur la morale, sur la matière, ne laisse-t-il pas échapper des opinions hardies qui peuvent gêner sa vie?

Je suppose un Gœthe ministre en France. Sa sé- rénité s'oppose à la compréhension du satirique ; il l'a dit maintes fois ' .

Cependant qu'un esprit intelligent lui montre un carton des plus belles pièces de Daumier (car Gœthe a un profond sentiment des arts du dessin) et qu'il lui dise :

— Le crayon de l'artiste que vous admirez est enchaîné par vos lois. Il souffre de ne pouvoir pro- duire. Il n'a plus la jouissance d'ironie dont l'a doué la nature. Il est ainsi ; il est né ironique. Jouit-il de sa liberté et ne manque-t-il pas cà d'autres na- tures ironiques qui attendaient chaque jour ses dessins et chaque jour se réjouissaient de voir ajouter une feuille à tant d'autres? Ainsi, par vos lois restrictives, non seulement vous gênez la liberté d'un grand artiste, mais encore vous gênez la liberté de ceux dont il était l'expression.

Gœthe répondra sans doute que la société n'a pas •Hé constituée pour le bon plaisir des caricaturistes.

— Mais, dirais-je, la société n'est faite non plus ni pour la philosophie, ni pour la science, ni pour les lettres, ni pour les arts.


1. Voir Y Histoire de la Caricature antique. 3'= édit. . p. 201 à 263. 1 Tol. iQ-18. E. Dentu.


76


HISTOIRE


Goethe admettra-t-il qu'on supprime la poésie?

Ainsi que beaucoup d'autres, Gœthe a dit que cette liberté invoquée de tant de côtés et par des natures si diverses, est une abstraction; qu'un mot si vague est gonflé d'émeutes, de barricades, d'in- surrections, de révolutions, et qu'une censure est nécessaire pour protéger, contre des attaques pas- sionnées, le gouvernement, les institutions, les hommes au pouvoir et les citoyens.

Il conviendra qu'il y a des vices à peindre, que les honneurs rendus à la sottise ne sauraient être



représentés par les ciseaux d'un Phidias; qu'il existe en politique des êtres qu'il est bon de châ- tier, et que la véritable grandeur d'âme ayant con- science d'elle-même ne saurait être atteinte.

La liberté, Gœthe s'en préoccupait surtout à propos de l'opposition sous la Restauration, esti- mant que la malice française gagne a passer à tra-


DE LA CARICATURE MODERNE u

vers les mailles de la censure et à se montrer sous le déguisement de l'atténuation.

Goethe parle de la liberté en France avec l'indif- férence de riiomme qui écrase une fourmilière.

Qu'importait à ce grand égoïste la liberté chez un peuple voisin! Mais qu'on s'attaque à sa liberté, alors le poète se révolte et trouve d'éloquentes rai- sons pour sa défense.

Lord Bristol, disait Gœlhe à Eckermann, passa par léna; il désira faire ma connaissance; je lui rendis donc visite. Il lui plaisait, à l'occasion, d'être grossier; mais quand on l'était autant que lui, il devenait fort traitable. Dans le cours de la conversation, il voulut me faire un sermon sur Werther et me mettre sur la conscience d'avoir, par ce livre, conduit les hommes au suicide. — Werther, dit-il, est un livre tout à fait immoral, tout à fait damnable. — ■ Halte-là! m'écriai-je; si vous parlez ainsi contre le pauvre Werther, quel ton prendrez-vous contre les grands de cette terre, qui, dans une seule expédition, envoient en campagne cent mille hommes, sur lesquels quatre-vingt mille se massacrent et s'excitent mutuellement au meurtre, à l'incendie et au pillage? Après de pareilles horreurs, vous remerciez Dieu et vous chantez un Te Deurn! Et puis, quand par vos sermons sur les peines épouvantables de l'enfer, vous tourmentez tellement les âmes faibles de vos paroisses qu'elles en perdent l'esprit et finissent leur misérable vie dans des maisons d'aliénés; ou bien lorsque par tant de vos doctrines orthodoxes, insoutenables devant la raison, vous semez dans les âmes des chrétiens qui vous écoutent le germe pei'nicieux du doute, de telle sorte que ces âmes, mélange de faiblesse et de force, se perdent dans un labyrinthe dont la mort seule leur ouvre la porte, que vous dites-vous à vous-même pour ces actes, et quel reproche vous faites-vous? Et maintenant, vous voulez demander des comptes à un écrivain, et vous damnez un ouvi-age qui, mal compris par quelques intelligences étroites, a délivré le monde tout au plus d'une douzaine de tètes sottes et de vauriens qui ne pouvaient rien faire de mieux que d'éteindre


78 HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE

tout à fait le pauvre reste de leur méchante lumière! Je croyais avoir rendu à l'humanité un vrai service et mérité ses remer- cîments, et voilà que vous arrivez et que vous voulez me faire un crime de cet heureux petit fait d'armes, pendant que vous autres, prêtres et princes, vous vous en permettez de si c:rands et de si forts !

La logique des hommes d'ordre est quelquefois bien illogique. Les révolutionnaires, les hommes d'opposition, les partisans de la liberté illimitée n'ont pas été plus loin.

Goethe, poussé par ses propres intérêts, conclut à la liberté absolue dans l'art. Mais après de telles paroles, il lui est impossible de nier la liberté pour tous, lui qui la défend si vivement pour Werther.


1^


XI


Derrière Daumier, j'aperçois Philipon qui souffle des légendes enfiellées et sans cesse lui dicte les sujets. Daumier a besoin d'un esprit excitateur à ses côtés. C'est là ce qui le différencie surtout de Grandville, qui a des idées politiques et les tra- duit péniblement. Le rôle de Daumier est du do- maine pur de l'art, et c'est ce qui fait sa force; même ses dessins politiques peuvent être regardés padagre, coifTé d'un bonnet de colon, la vue protégée par un abat-jour vert, tient d'une main un drapeau tricolore f^iné; l'autre main s'appuie sur un bocal précieux où est


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hX LECTURE DU CONSTITUTIONNEL AU PALAIS-ROYAL

Dessin de Daumier.


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DE LA CARICATURE MODERNE 85

renfermée l'araignée mélomane. Des garçons de bureau emplissent la charrette sur laquelle s'appuie le vieillard, dont les pieds gonflés sont perdus dans d'horribles galoches de lisière. La charrette est tel- lement bourrée de meubles, que la tète du fameux serpent de mer traîne mélancoliquement sur le pavé.

La voiture vient de sortir d'un long corridor à la porte duquel se montre consterné un pâtissier , car le Constitutionnel, qui a fait si longtemps la fortune de la maison, va s'installer ailleurs, laissant les habitants de la rue Montmartre pousser aux fenêtres des hélas ! à fendre le cœur.

Telle est la composition de Daumier. Qu'a d'inté- ressant pour la génération de 1884 le déménage- ment d'un journal en 1846, si le vieillard apoplec- tique qui s'appuie sur un horizon politique de carton, ne représentait la France bourgeoise de l'époque?

La nation peut changer de drapeau, se transfor- mer, le dessin restera aussi vivant que le premier jour.

L'esprit satirique a poussé le crayon de Daumier, dont toute l'œuvre est pleine de joyeux sarcasmes pour le mot Constitutionnel.

L'actualité ainsi traduite devient éternelle. N'im- porte quelle révolution peut arriver, la langue fûl- elle changée, il y aura toujours un mot équivalant à celui dQ. Constitutionnel.

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86


HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE


La bêtise humaine s'inquiétera longtemps du <' char du progrès, » et toujours un monsieur Boniface gémira sur l'horizon politique qui se rem- hrunit.



n


XII


Qui parlait alors du Co)i^fiti(tio)uifI, disait un journal arriéré, rétrograde, plat, sans horizons, ultra-classique. MM. Etienne, Jay, de Jouy, s'y étaient retranchés, protestant à la fois contre la dé- mocratie et le romantisme. Romantiques et démo- crates firent cause commune, et le malheureux journal fut accablé de telles injures, qu'elles ne sont pas encore complètement effacées aujourd'hui; car on en trouve trace dans Antony (1833) et dans le Fils de Giboyer (1862). Les petits journaux n'y allaient pas de main morte, et les épithètes de bourgeois, ^'épicier, de crétin, de goitreux, â'idiof. de gâteiix, étaient les légendes habituelles des


88 HISTOIRE

dessins représentant le Constitutionnel; aussi s'é- criait-il : « Le char de l'État est arrêté par le débor- dement de toutes les passions. »

Un homme se présenta plus tard et ne craignit pas d'endosser toutes ces railleries, M. Véron. On connaît sa vie : exploiteur de la pâte Regnauld, à laquelle il dut une partie de sa fortune, le docteur, sorte d'épicurien bourgeois, joua un rôle dans les Revues du temps, devint directeur de l'Opéra, fut en relation avec les principaux écrivains, peintres et actrices de l'époque, et tint table ouverte, se piquant de fine cuisine. Sa fortune considérable lui permit le rôle qu'a dû ambitionner plus d'un homme : avoir un pied dans les coulisses des théâtres, recevoir la fine fleur des écrivains, être au mieux avec les plus jolies filles de Paris.

Les caricaturistes, sans respecter la fameuse pâte à laquelle le docteur devait ses revenus, tympani- sèrent l'homme qui, pour avoir fréquenté des ro- manciers, devait publier plus tard un roman, le directeur de journal qui, plein d'innocentes chi- mères, se chargerait de « donner des conseils au prince, » le même qui deviendrait la mouche bour- donnante de l'Empire, et que les électeurs écondui- raient malgré la fameuse phrase : Aide-toi, le Cons- titutionnel t'aidera.

M. Véron n'eut sans doute pas l'illusion de se croire un Antinous. II eût été vite désabusé par la caricature, qui, cette fois, eut peu de peine à exa-


J


DE LA CARICATURE MODERNE 89

gérer le réel. Daiimier s'empara du masque de l'in- dustriel, le pétrit sous mille formes, et légua un Véron aux nations futures, comme les anciens nous ont laissé des bustes de gras. La réputation que ne purent atteindre ni les bourgeoises utopies du doc- teur, ni son roman, ni ses discours politiques, ni ses articles de journaux, ni ses Mé/noires, Daumier la fixa à jamais en créant une sorte de Turcaret mé- langé de Vitellius qui régnait sur le Paris de la Bourse, de l'Opéra et de la réclame industrielle.

Le sentiment public à l'endroit du directeur du Constitutionnel se traduisit par une centaine de vives compositions qu'on trouve dans la série inti- tulée Actualités, et qui ne s'arrêtent qu'en 1852. On y voit M. Véron en Antinoiis, en conseiller intime, en bouillant Achille, M. Véron au bain, M. Véron en chemise et sans chemise : dessins presque aussi graves que ceux de Holbein à Hampton-Court.

Par sa persistance et sa force, la caricature, ma- niée par une main vigoureuse, impose à celui qu'elle a déclaré son serf une physionomie fantas- tique, approchant toutefois si près de la réalité, que les yeux du public ne voient plus l'homme qu'à travers les verres grossissants de la lunette du sati- rique.

Les jeunes poètes, que le lyrisme puissant de Daumier montait à l'unisson, apportèrent leur pierre au monument préparé pour le docteur. Cha- cun connaît la spirituelle Ode funambulesque de


90 HISTOIRE

Théodore de Banville, dont les principales strophes sont des interprétations des dessins du maître :

V...., tout plein d'insolence,

Se balance, Aussi ventru qu'un tonneau Au-dessus d'un bain de siège,

Barège ! Plein jusqu'au bord de ton eau.

L'auteur des Odp>i futiamhulesqupi^ comprit tout jeune que Daumier était l'homme en qui se résu- ment les nobles aspirations de la satire.

Il y a de la noblesse et de la grandeur d'espril dans le comique, qu'il jaillisse des vers d'Aristo- phane ou des crayons modernes. Quand Banville s'écrie :

Comme Actéon le profane

Vit Diane, Tu verras V.... tout nu !

on sent un poète, admirateur de la sérénité antique, qui, froissé par l'arrogante suffisance d'un traitant de son temps, se venge en mêlant l'horrible à Éros, le hideux à Paros. C'est le chantre de la beauté qui se révolte contre

. . . Tout ce que calfate La cravate

d'un homme d'argent au dix-neuvième siècle. Un fait à l'honneur des hommes de cette époque


DE LA CARICATTTRE MODERNE 01

doit pourtant être noté, et M. Thiers, quoiqu'il fût rarement épargné par la caricature, avait le droit de le rappeler dans un discours en 1865 : c'est que les défenseurs de Louis-Philippe supportèrent la critique sans se plaindre, ayant assez de confiance en eux-mêmes pour ne pas craindre qu'un crayon railleur les entamât.

Au temps oii la presse démocratique se permettait de graves écarts, le docteur Véron eut le bon goût de subir ce feu roulant d'épigrammes et de caricatures qui nous étonne aujourd'hui. Quoique de nature gonflée de vanité, cet homme pratique, confiant dans la force que donne l'argent, fit peu de procès à ses adversaires et sembla ne pas prendre garde à leurs railleuses taquineries.

Les bourgeois furent des gens forts — momenta- nément.


M^


XIII


Peu de journaux ont mieux répondu à leur tilre que le Charivari, fondé par Philipon, qui, non con- tent d'avoir une Revue satirique hebdomadaire, se donnait la joie de tirer tous les jours des pétards.

Quoi de plus significatif que les vignettes symbo- liques en tête du journal, qui défient les imagina- tions saugrenues des vieux maîtres hollandais! Ce sont des hommes qui frappent à grands coups de maillet sur la cloche du Charivari, des ouvriers dont la scie grinçante mord de grosses pierres, des pâtis- siers mettant en branle leurs instruments de cui- sine, des chasseurs qui soufflent dans des trompes, des chiens qui déchiffrent en aboyant de gros cahiers



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95 HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE

de iiuisiqiie, des postillons qui font claquer leur fouet, d'horribles singes môles à des perroquets, des unes qui braient, des cochons que des gamins tirent par la queue, des hommes qui raclent de vieux murs avec des tessons de bouteilles, des sonnettes qu'on agite de toutes parts, des blasons de métal que des ouvriers démantèlent à tour de bras, des joueurs de fifres aigus, des gnomes qui agitent de grinçantes crécelles, des enfants qui soufflent dans des trompes de terre et des serpents qui sifflent dans de colossales clefs.

Chaque jour, de 1833 à 1835, la vignette endiablée mettait en mouvement des pompes rouillées, des girouettes agitées par le souffle d'horribles mandra- gores, des apothicaires pilant dans un mortier assourdissant, des tonneliers frappant de leurs douves sur des tonnes sonores, de barbares joueurs d'orgue de Barbarie, des diables cornus inventant des carillons d'enfer pour troubler le sommeil d'un honnête bourgeois, qui apparaissait à la fenêtre avec sa tête en poire.

Il semble que le terrible carillonneur Philipon, en sa qualité de chef d'orchestre ^ n'ait eu pour but, en créant ces journaux, que de tympaniser les oreilles de Louis-Philippe. Il y a du Cabrion révo-

1. La vignette ci-contre représente l'ironique Philipon battant à tour de bras sur la caisse du Charivari, et autour de lui son groupe de musiciens ordinaires déjà yravés à la page 93 : Julien, Bouquet, Aubert(réditeur),Daumier,Desperet,Traviès,Grandville.


96 HISTOIRE

lutionnaire dans Philipon, et la scie qu'il organisa contre le roi en le représentant ou le faisant repré- senter sous forme de j)oire en lithographies, en plâtre et en têtes de pipes comme en têtes de cannes, alors que les gamins qui sortaient de l'école dessinaient des poires sur tous les murs, cette mystification prolongée d'un rapin subversif en arriva à devenir un crime prévu par les lois, une excitation à la haine contre le chef de l'Élat.

Railleuses légèretés, qui caractérisent bien une nation oîi tantôt des violettes, tantôt des rubans blancs et verts, tantôt une poire, le lendemain un mot, tel que la Marianne, conduisent tant de gens naïfs à se faire emprisonner.

La poire joua un grand rôle dans la vie de Louis- Philippe. Qui découvrit le premier que la figure du roi-citoyen, avec ses épais favoris et son fameux toupet, donnait au profil quelque analogie avec la forme d'une poire? Si ce n'est Philipon, il fut le vulgarisateur de la découverte. Mais l'homme rache- tait ses farces par une excessive malice.

Le Charivari avait été condamné à six mille francs d'amende. Philipon entreprit de payer l'a- mende au moyen d'une gravure dont l'idée est plai- sante, quoique ces taquineries soient déjà bien éloi- gnées.

Quatre dessins se succédaient, dont le premier était le portrait du roi.

— Ce croquis, disait Philipon au tribunal, res-


DE LA CARICATURE MODERNE 97

semble à Louis-Philippe : vous condamnez donc? Par des courbes imperceptibles, le toupet et les favoris commençaient à s'onduler :

— Alors, reprenait Philipon, il faudra condamner celui-ci qui ressemble au premier !

Et il appelait la rigueur des magistrats sur la troisième silhouette, qui du masque humain tour- nait de plus en plus au fruit.

— Si vous êtes conséquents, ajoutait Philipon en soumettant aux jurés la représentation d'une poire réelle, vous ne sauriez absoudre cette poire, qui ressemble aux croquis précédents.



Philipon condamné ne se tenait pas pour battu; il disposait les considérants du jugement en un arran- gement typographique sous forme de poire.

La poire ayant été décidément exilée de l'empire caricatural, comme subversive, le journal annonçait, à grands renforts de réclames, une série de dessins par M. Pépin de la Poire.

Le comique s'obtient quelquefois par la prolonga-

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98 HISTOIRE

tion et l'emploi sans cesse réitéré de banalités. Louis-Philippe dut en sourire d'abord; mais com- bien peu de souverains accepteraient un ridicule sans cesse jeté sur leur majesté I

Jusqu'à un singe croquant une poire devenait une satire.

Entre tous, Daumier l'ut celui qui accommoda la poire aux sauces les plus diverses. Le roi avait une physionomie large et étoffée. La caricature, par l'exagération des lignes du masque, par les diffé- rents sentiments qu'elle prêta à l'homme au toupet, le rendit typique et en laissa un ineffaçable relief. Les adversaires sont utiles. En politique, un ennemi vaut souvent mieux qu'un ami. Que le curieux par- coure les galeries de Versailles, où de nombreux tableaux officiels représentent les principales actions du règne du roi, et qu'il compare les milliers d'es- tampes satiriques dirigées contre Louis-Philippe : si le roi n'apparaît pas dans ces improvisations avec plus de caractère, je consens à reconnaître avec le monarque constitutionnel que son peintre favori, M. Alaux, était un homme de génie.

Le roi fut récompensé pourtant de ces attaques excessives; la caricature, celle qui se respecte, resta presque muette à son départ. Je rencontrai Daumier peu après les événements de 1848 :

— u Je suis fatigué, me dit-il, des attaques contre Louis-Philippe. Un éditeur m'en commande une série, et je ne peux pas... »


DE LA CARICATrilE MODERNE 99

La conscience de l'artiste se révoltait à attaquer un homme renversé. Mêlé aux luttes, Daumier avait employé des armes excusables sous le coup des événements politiques; il les jugeait méprisables contre un vaincu.

Obéissant à la flamme démocratique qui emplis- sait le cœur de la jeunesse, cet ennemi du pouvoir, l'œuvre du crayon terminée, rentrait dans la vie domestique et oubliait les agitations de la satire par de calmes entretiens sur l'art.

Les amis de Daumier, c'était tout un cénacle de croyants: le peintre du piiiitonips Daubigny, l'élé- gant sculpteur Jean Feuchères, le pauvre Trimolet, l'ardent Préault, Gooiïroy-Dechaume et Pascal, les restaurateurs de vieilles cathédrales, les peintres Armand Leleux, Meissonier, Steinheil, Bonvin, tous demeurant dans l'île Saint-Louis, en dehors du Paris vivant, tous cherchant une modeste aisance qui leur permît de se développei', tous faisant des vignettes sur n'importe quoi pour n'importe qui : Steinheil dessinant de touchantes scènes de mœurs, Daubigny illustrant (le mot, celle fois, est exact) mille publications de riants paysages, Trimolet aban- donnant la peinture oii il a précédé Courbet dans l'admirable toile des Sœurs de C/iarité, pour rem- plir les Comte Almanachs de comiques eaux-fortes: les sculpteurs Feuchères et Michel Pascal, obligés, pour vivre, de consacrer leurs ciseaux à l'indus- trie. Groupe de vaillants camarades qui, en même


lO:) HISTOIRE

temps qu'ils cherchaient la réputation demandaient aux travaux de chaque jour la subsistance de leurs familles.

C'est ainsi qu'on doit à Daumier quelques vi- gnettes sérieuses sur Louis XIV II! Qu'on pense à un Michel-Ange faisant des grotesques pour vivre I M. Alexandre de la Borde préparait un ouvrage sur Versailles ancien et moderne; tout le cénacle de l'île Saint-Louis y travailla: Daubigny, Trimolet, Daumier. Louis-Philippe aurait commandé à ce groupe d'artistes des travaux pour la galerie de Ver- sailles, qu'ils eussent accepté, car ces ingénieux dessinateurs de vignettes, Daumier lui-même, sous leurs crayons cachaient des pinceaux.

— Le bois est cher et les arts ne vont pas, telle est la légende d'une composition du caricaturiste, datée de 1839, et ce n'est plus une satire, mais une sorte de confidence au public.

Par combien de chemins détournés l'artiste s'égare avant de rencontrer la voie qui doit le con- duire à une modesle aisance, c'est ce qui importe peu à celui qui, voulant être amusé, ne s'inquiète guère des forêts touffues que l'homme traverse, des obstacles qu'il a rencontrés sur la route, des épines qui l'ont déchiré, des jours oîi il s'est couché l'esto- mac creux! A peine le public s'intéresse-t-il à ces récits quand, devenu maître d'une position incon- testée, l'artiste offre à la jeunesse le spectacle d'une vie austère. Mais Daumier n'est pas de ces « plai-


DE LA CARICATURE MODERNE 101

gnards » qui fatiguent de leurs récriminations, et je note ce cri comme le seul dans son œuvre con- sidérable. 11 avait pris son parti ; emprisonné pour sa première caricature, ne pouvant faire sortir de sa cellule des pierres satiriques contre le pouvoir, il peignait à l'aquarelle des compositions sous le titre de l'Imagination, qu'un ami, M. Charles Ramelet, lithographiait sans rendre l'accablante personnalité du maître.

Mais le séjour de Daumier à la prison nous a valu une belle composition : Souvenir dp Sainte-Péla- fjie ' . Un jeune républicain lit la Tribune à un artiste, qui, debout, l'écoute, tandis qu'entre eux, assis, un vieillard, la tête appuyée sur la main, re- cueille avec une profonde attention les paroles brû- lantes qui s'échappent de la bouche du lecteur. A la façon dont sont traités les personnages, on juge que ce sont des portraits ; en efCet, Daumier a intro- duit, dans cette composition, deux amis et un com- patriote âgé, appelé Massé, auteur d'un certain nom- bre d'ouvrages qui n'ont pas survécu à l'époque 2. Accroupi au fond de la cellule, entre les deux jeunes gens, le cœur du Marseillais bondit aux impréca- tions du journal démocratique. Daumier a peint ra- rement une figure plus vraie que celle du méridio-

1. Deux dessins de différente dimension ont été lithographies par Daumier.

2. Entre autres le Siège de Toulon, roman historique. 2 vol. n-8". Paris, 18:34.

9.


d02 HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE

liai à la figure ridée, dont les sensations politiques sont restées vibrantes.

— A la bonne heure I s'écriait devant moi. à Montpellier, un vieillard de quatre-vingts ans qui entendait réciter des vers patriotiques.

A la bonne hpiire! .Je n'oublierai jamais ce cri et le son singulier qui sortit tout à coup de ce vieux gosier de Languedocien enthousiaste.

Daumier est de la race des méridionaux qui con- servent jusqu'à leur dernière heure une force et une flamme intérieures. Ces natures ont le privilège de ne pas vieillir, la croyance et l'enthousiasme étant profondément enfouis en eux : toute belle ac- tion, toute belle œuvre, tout retour à la liberté les enflamment, et ils s'écrient avec un accent de vita- lité qui fait défaut à la bourgeoisie : A la l)onne heure 1



os


XIV


Les compositions politiques du Charivari de 1832 à 1835 n'ont pas l'importance des œuvres publiées par la Caricaturp. Pendant quatre ans Daumier chercha sa veine, se pliant aux besoins du journal, faisant des portraits à la cour d'assises dans les pro- cès criminels ou dans les procès politiques, tels que ceux de Fieschi et du coup de pistolet du Pont- Royal, entremêlant toujours la figure du roi à ces nécessités de pot-au-feu.

J'ai sous les yeux une feuille dont la légende est presque touchante : Saint Philippe, roi des Gaides pt martyr. Satire attendrissante, parce qu'elle est vraie. L'homme fut réellement martyr sur le trône


104 HISTOIRE

OÙ l'avait conduit une ambition disproportionnée à ses forces, et, vers 1846, je ne pouvais rencontrer, sans un sentiment de pitié, le roi se rendant à Saint- Cloud, sans faste et sans escorte, près de ce Pont- Royal où il avait été exposé à la balle d'un coup de pistolet mystérieux * .

A cette époque, Daumier faisait danser une sin- gulière danse aux amis du roi; il a mis en branle, dans la série des Bals de la cour, en travestissant leurs noms, M. Royer-Collard, M. Madier de Mont- jau, le maréchal Soult, et M. Montalivet, sous le nom de Montaiigibet, une plaisanterie qui fait pen- ser à Camille Desmoulins appelant M. Malletdu Pan, Mallet pendu.

Le sel gaulois, dans les moments de troubles, est grossier comme du sel de cuisine.

Annonçant sous le titre de Chambre non prosti- tnée un cahier de portraits des députes conserva- teurs, Philipon n'apportait pas dans ses écrits la fantasque réalité du crayon de Daumier, et il est bon de citer un morceau de sa prose comme échan- tillon de l'esprit du temps :

Ainsi se poursuit cette grande galerie d'improstitués, dont le

1. Tout attentat a pour résultat de consolider le pouvoir. Ce n'est pas le crime qui décide de l'avenir d'un souverain. Le temps' ce grand vengeur, n'oublie rien, et quand l'heure mystérieuse a sonné, il apparaît, sans revendiquer sa part, avec des châtiments imprévus, laissant croire aux hommes qu'ils sont pour quelque chose dans les révolutions.


DE LA CARICATURE MODERNE 105

talent de M. Daumier est un gage de ressemblance, et qui sera si intéressante pour nos abonnés lorsqu'elle sera complète et qu'elle comprendra tout ce qui mérite d'être distingué parmi nos ventrigoulus. C'est un monument que nous élevons à la sottise contemporaine...

Nous concevons tout l'intérêt qu'on porte à posséder au grand complet la série de ceux d'entre les improstitués qui se sont fait remarquer, soit par un plus grand nombre de vociférations, soit par un plus profond mutisme, soit par de plus épileptiques atta- ques de nerfs, soit enfin par une plus grande servilité de crou- pion dans les assis et levés qui ont battu sur les banquettes des centres. Nous continuerons cette espèce de ménagerie humaine...

Telles étaient les violences d'un homme qui ne manquait ni d'idées ni d'invention, mais qui, dans la mêlée politique, perdait toute retenue. Ces lignes portent la date de 1832 ; nombre d'articles de cette époque ont besoin d'être relevés par les touches co- lorées de la caricature.

Seul, M. d'Argout échappa à l'àcreté des attaques des journalistes, protégé par le développement de son nez contre les acrimonies d'adversaires qui n'épargnaient personne ' . M. d'Argout faisant dan-


1. Il en était de même dans l'antiquité, où les poètes satiriques se plaisaient à dessiner, dans de courtes pièces de vers, des pro- fils de nez fantastiques :

« La maison de Zénogène était en flammes; et lui, pour des- cendre par la fenêtre, se consumait en vains efforts, ayant atta- ché ensemble de longues perches, mais sans atteindre le sol. Enfin il avisa le nez d'Antimaque, s'en servit comme d'une échelle et s'échappa, » dit Léonidas dans une épigramme.

Un poète anonyme de l'Anthologie dépasse encore Léonidas :

« Prochus ne peut se moucher avec ses doigts ; il a, en effet,


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HISTOIRE


ser ses enfants sur son nez, la pluie surprenant la famille du ministre qui se tient à couvert sous les narines d'un appendice aussi considérable qu'un



large parapluie, sont des bouffonnerii^^ relevées sur- tout par la grosse joie du maître.

Daumier fut nourri de la moelle de Michel-Ange, de Rubens, de Jordaens, tous maîtres puissants qui n'ont pas craint d'envisager l'homme sous ses apparences robustes. C'est leur force qui a fait sa force. Leurs compositions ont laissé des traces dans ses groupes, et le secret de leur couleur a passé souvent dans des sujets jetés à la curiosité d'habi- tués de cafés, préoccupés de deviner le ri^hus du


le nez plus long que son bras. 11 ne se dit même pas ; « Jupiter, <^ sois-moi propice, » quand il éternue ; car il n'entend pas son nez : il est beaucoup trop loin de son oreille. » Voir sur le même sujet, p. 96 à 98 delà 3« édit. de VHistoire de la Caricature an- tique, un dessin d'après un bronze da Cabinet des médailles.


DE LA CARICATURE MODERNE 107

jour, sans se douter qu'à côté un viril crayon laisse à chaque coup son empreinte.

Le comique ainsi fécondé par les maîtres arrive à une puissance particulière dont sont étonnés les amis du grotesque vulgaire, car l'art convaincu qui plane au-dessus d'idées plaisantes cause une sorte d'effroi aux êtres superliciels par la gravité que l'au- teur apporte à son œuvre. Ils sentent qu'il y a là- dessous quelque croyance qui leur échappe; leur légèreté hahituelle, leurs admirations pour l'anec- dote du jour, leur sympathie pour les railleries de commis-voyageurs, sont en désaccord avec des allures magistrales qu'ils ne soupçonnaient pas faire partie du domaine de la caricature.

Ces gens aiment les vulgarités coloriées des de- vantures de vitriers ; le commun les frappe surtout dans le grotesque; aussi le manteau sérieux qui re- couvre une idée satirique est-il troublant pour les natures d'une éducation esthétique incomplète. C'est ce qui a empêché la popularité de Daumier, et c'est pourtant ce qui le rend réellement digne d'être compté au nombre des meilleurs artistes contempo- rains.

Daumier laissera un jour une de ces réputations avec bien plus de force et de griffe; car, de 1830 à 1852, il a esquissé un immense panorama où dé- filent la bourgeoisie, et autour de cette puissance du moment tous les personnages marquants qui en profitèrent-


108 HISTOIRE

C'est une œuvre considérable qui demande des semaines pour être feuilletée consciencieusement; mais ceux qui voudront bien oublier les improvisa- tions forcées, les travaux à jour fixe, la représen- tation des événements de la veille et môme les vul- garités, ceux-là trouveront dans l'œuvre de Daumier une sérénité et une rare puissance, le châtiment des laideurs de la civilisation, et, avec une con- science politique vibrante, un vif enthousiasme pour la liberté.

Et pourtant, l'homme, comme Mozart composant des valses pour les éditeurs de son temps, en fut réduit, dans sa jeunesse, à dessiner des alphabets pour les enfants !

Que ne fit-il pas? Les admirateurs de Decamps lui devront une interprétation de V Intérieur d'un corps de <jarde turc, et, pour ce même salon de 1834, il lithographia en maître la Vue d'Avignon, d'après Paul Huet.

Chose singulière! autant les dessins politiques dont il a enrichi la Caricature sont traités avec cer- titude, autant les premières scènes de mœurs du Charivari sont timides et maladroites.

Des lithographies à la plume sur des sujets de chasse et de pêche font penser aux caricatures an- glaises. Certaines planchess rappellent les trivialités de Pigal.

Toutefois, si on retranche de l'œuvre une tren- taine de compositions, Daumier fut prompt à (rou-



LA PECHK Dessin de Daiimiei


la


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DE r>A TARICATURK MODERNE 111

ver son génie. Il le renforça, l'agrandit, Td plus tard de son crayon un instrument fantastique; mais quoique de nature prime-sautière, l'homme ne s'en- dormit pas dans la quiétude d'un succès facilement obtenu ^.

De 1838 il 1835, une partie de l'œuvre de Daumier est dilTicile à définir. Philipon avait introduit au



cj^c:


Charivari un nouveau procédé lithographique dont ses collaborateurs devaient se servir; la morsure maladroite des acides, fait des caricatures politiques d'alors des barbaries oi^i un œil exercé peut seul re- trouver la manière particulière à Daumier.

En contemplant les efforts de ce groupe d'esprits satiriques qui ne reconnaissaient pas la fameuse in-

1. .T'excepte toutefois de la personnalité du maître lu série des Orangs-Oi'taïKjs. où Mayeux apparaît sans offrir, ce que nous voyons ici, le comique de ïraviès.


112 HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE

violabilité royale et se vengeaient sur le dos du mo- narque du systèmp de la responsahilité ministé- rielle, on peut citer ce fragment d'un rédacteur du Charivari qui pronostiquait l'avenir de la carica- ture à un siècle de là, sans se douter que, vingt ans plus tard, le puits d'oîi sortait une eau si vive serait bouché :

<> Lorsque nous jetons un coup d'œil sur cette période d'un siècle, si heureusement parcourue par le Charivari, et que nous feuilletons les quatre cents volumes in-quarto dont sa collection £6 compose, une pensée de regret traverse quelquefois notre esprit. Le temps est désormais passé de la caricature vive, mor- dante, telle que nos prédécesseurs savaient si bien la comprendre et si spirituellement l'exécuter. Où sont aujourd'hui dans notre vingtième siècle, si calme et si grave, ces types de charges bouf- fonnes que nous retrouvons dans les premiers trimestres du Cha- rivari, et dont l'espèce semble s'être perdue avec les absurdités monarchiques et les préjugés littéraires de cette triste époque qui s'intitulait avec un orgueil si comique : « le siècle des lu- mières?» Je vous le dis : la caricature est morte.

« Si notre conscience de citoyens se réjouit de ce résultat, par- fois aussi notre âme d'artiste s'en afflige; c'était un beau temps pour nous que ce temps de luttes et de combats journaliers. Combien nos devanciers y puisaient d'inspiration et de verve ! Mais nous, que pouvons-nous faire aujourd'hui ? »

Il est vrai qu'en 1833, date de cet article, le par- quet avait mis ordre à une verve si dangereuse, et que, sur deux avocats traversant la salle des Pas- Perdus, il y en avait un pour défendre les procès de presse.


u




XV


A quelque temps de là tut représentée une pièce étrange qui devait décider de l'avenir d'un comédien et d'un caricaturiste, Robert Macaire. Un acteur de mélodrame, s'emparant des guenilles d'un person- nage vulgaire, en lit le héros d'une action drama- tique, qui laissait bien en arrière le fameux opéra anglais du Gueux.

A l'origine, VAuherfje doî^ Adrets était un noir mélodrame destiné à un théâtre des boulevards. Frederick Lemaître changea la nature de la pièce par la conception d'un assassin sarcastique associé à une sorte de Sancho timoré; et chaque jour amena une variante à ce canevas complaisant qui

10.


Hi HISTOIRE

se gonflait de railleries dont la bouffonnerie enle- vait la réalité sanglante. De môme que le Barbier de Séville contenait le Mariage de Ficjaro, l'Ati- herge des Adrets était grosse de Robert Macaire, et plus tard un homme de génie, séduit par ce type, trouva dans Vautrin un sort malheureux compa- rable à celui de la Mère eoapable de Beaumarchais.

Ces triologies dramatiques ont peine à se perpé- tuer dans leur succès; pourtant il est impossible de séparer Frederick, Daumier et Balzac à propos de cette œuvre : trois natures/ surabondantes, iné- gales, enfiévrées, dont Tune, escaladant sans cesse les montagnes de la création, devait s'affirmer et grandir par son labeur obstiné, son regard profond et sa vie de Titan.

Le succès de Robert Maeaire fut considérable; mais le ministère trouvant qu'il y avait danger à se railler avec tant d'audace des lois et des institutions sociales, le drame fut interdit.

Les mailles de la censure sont à la fois étroites et larges : ce qu'elles arrêtent est peu de chose le plus souvent, ce qu'elle laisse passer. est énorme. Une satire qui répond aux besoins du public crèvera plutôt le filet de la censure que d'y rester.

Ce fut à la même époque que Philipon, sans cesse aux aguets, entreprit de donner une nouvelle vie par le crayon à un type fameux, en enlevant toutefois le caractère sanglant qui, au début, avait caractérisé cette fiffure.


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h\ pÈ';hr aux ai:tionnaires Dttssin de Dauniier.


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DE LA CARICATURE :\IODERNE 117

Comme les inlérôts matériels étaient à cette époque en ébullition, qu'une fièvre d'actions et d'entreprises faisait de Paris une immense rue Quincampoix, Robert Macaire devint la figure sym- bolique de l'inventeur sans inventions, du fondateur de compagnies sans compagnons, du bailleur de fonds sans caisse, du médecin célèbre sans malades, de l'illustre avocat sans causes, du négociateur de mariages sans dots, etc.

Tout ce qu'il y avait d'obscur et de véreux au fond des entreprises dans les mailles desquelles allaient se prendre de naïfs (jor/os, Philipon le conçut, et cette fois il voulut signer à coté de Dau- mier : Philipon invonit.

Une telle collaboration n'était réalisable qu'avec ces deux hommes. Daumier seul pouvait rendre de si hardies conceptions et traduire en traits de crayon ineffaçables de fmes observations qui se résumaient le plus souvent en une phrase. Après Frederick, Daumier communiqua une nouvelle vie ù Robrrt Macaire, dont le nom restera dans l'histoire de la caricature au dix-neuvième siècle.

Je n"ai pas connu Frederick Lemaître à l'époque de cette création; mais j'entrevois le comédien par ses dernières représentations, comme on juge d'une belle femme à travers les rides des années.

Il existe une parenté entre Frederick et Daumier; cette parenté c'est la flamme dévorante qui sans cesse tend à s'échapper du moule de l'art.


118 HISTOIRE

Ouvrier;^ ardents, rompant avec toute tradition, n'obéissant qu'à l'inspiration spontanée, tous deux introduisent la grandeur dans le trivial et ramas- sent dans le ruisseau des guenilles que, par une singulière puissance, ils ennoblissent et rendent héroïques.

Un critique qui reconnaît dans Robert Macaire « un admirable type, un très belle création, » et qui voit dans le héros de F Auberge des Adrets « Panurge, Sancho et Falstaff, surchargé de tous les Scapins de la comédie et de tous les Figaros, mais à force d'avoir vécu et joui, parvenu à la théorie complète du lucre et de l'assassinat, s'en faisant gloire et en riant, » ajoutait : « Ce grand type, créé par le peuple, est resté à l'état de nuage populaire suspendu à l'horizon. Pas un homme de talent qui ait osé s'en emparer et en faire la cri- tique du siècle ^ . »

Le spirituel critique, qui effleura tant d'œuvres si diverses, ne me paraît pas s'être préoccupé des feuilles volantes qui parurent de 1836 à 1838. Le drame, la comédie, la parodie du siècle que l'écri- vain réclamait, ce sont les cent planches de Robert Macaire conçues par Philipon et traduites par Dau- mier. Il y a là accumulés des traits, des observa- tions, des scènes qui en font la véritable histoire des mœurs et des fièvres d'agiotage de l'époque.

1. Ph. Chasles, Ir Di.r-huitiruw siècle c/i Angleterre, 1 vol. in-lS. Amvot, 1^4G.


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KOBKRT MACAIRE Dessin lie Dauiuic.-.


dp: la caricature moderne 121

Robert Macairo, ayant fondé iino associa lion eha- ritablc, dit à Bertrand :

— Nous faisons là de la murale en action. Gomme Bertrand, toujours ahuri, regarde son pa- tron, toujours hardi dans ses conceptions :

— Oui, dit Macaire, de la morale en action..., en actions de 250 francs, bien entendu.

A ces satires des sociétés financières, Philipon joignait des observations d'après nature que l'an- nonce, alors dans l'enfance, mettait en relief à la dernière page des journaux.

Un malade va trouver le docteur Macaire, qui donne des consultations gratuites :

— Ne plaisantez pas avec votre maladie, dit le docteur en offrant deux bouteilles à son client. Venez me voir souvent, ça ne vous ruinera pas, mes consultations sont gratuites... Vous me devez vingt francs pour ces deux bouteilles.

Le malade semble inquiet de la dépense :

— On reprend le verre pour dix centimes, dit Macaire en le congédiant.

A cette époque, l'ex-forçat Vidocq avait fondé un bureau de renseignements. D'après le caricaturiste, Vidocq devient Macaire (l'incarnation n'était pas difficile), et en sa qualité de chef de bureau de ren- seignements, il reçoit une plaignante.

— Monsieur, on m'a volé un billet de mille franc>.

— Très bien, madame, j'ai votre affaire, le voleur est de mes amis.

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122 HISTOIRE

— Pourrais-jo ravoir mon billet et connaître celui qui me l'a pris?

— Rien n'est plus facile. Donnez -moi quinze cents francs pour mes démarches, demain le voleur vous rendra le billet et vous remettra sa carte.

Personne n'échappe aux cent actes de ce théâtre aristophanesque.

L'abbé Ghàtel venait d'ouvrir les portes bâtardes de l'Église française. Macaire, à bout de ressources, dit un matin à Bertrand :

— Le temps de la conmiandite est passé, occu- pons-nous de ce qui est éternel. Si nous fondions une religion?

— l'ne religion, ce n'est pas facile, répond Ber- trand.

— On se fait pape, on loue une boutique, on emprunte des chaises, on fait des sermons sur la mort de Napoléon, sur Voltaire, sur la découverte de l'Amérique, sur n'importe quoi. Voilà une reli- gion, ce n'est pas plus difficile que ça.

Ici Macaire n'est qu'un miroir qui reflète, même en les affaiblissant, les conceptions de l'abbé Châtel et des nombreux inventeurs de l'époque ' .

Un autre jour Bertrand remarque que son patron est préoccupé :

— Qu'as-tu donc, Macaire, tu parais soucieux?

— Oui, je suis contrarié... Ces diables d'action-

1. Voir les Ejccntriqucs, 1 vol. iQ-18. Michel Lévy, 185:?.


DE LA rARICATI'RK MODERNE 123

iiaires m'ont tant tracassr quo jo loiir ai (Ioiiik un dividende.

— Un vrai dividende?

— Oui, je l'ai tout à fait donnô.

— Que comptes-tu faire?

— Je vais tâcher de le reprendre.

On trouve dans d'autres planches de cette impor- tante série plus d'une personnalité où percent les rancunes d'un parti contre l'audacieux transforma- teur de la presse politique, M. Emile de Girardin; mais l'aigreur et la rancune remplacent trop sou- vent l'esprit dans ces compositions, et celles basées sur des études de mœurs leur sont de beaucoup su- périeures.

Robert Macaire, qui a essayé de toutes les profes- sions; devient préparateur au baccalauréat.

— Nous avons, dit-il à un jeune homme qui se présente, deux manières de vous Mve recevoir : la première, c'est de faire passer votre examen par un autre; la seconde, c'est de vous le faire passer à vous-même.

— Je voudrais le passer moi-même.

— Bien... Savez-vous le grec?

— Non.

— Le latin?

— Pas davantage.

— Très bien... Vous savez les mathématiques?

— Pas le moins du monde.

— Que savez-vous donc?


124 HISTOIRE

— Rien du tout.

— Mais vous avez deux cents francs?

— Certainement.

— A merveiltc... Vous serez reçu jeudi prochain.



Philipon a jeté son héros (]ans toutes les positions, depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevées, et toujours les mots de Macaire portent. Bertrand mélancolique dit à son patron : — Nous avons réalisé notre million, mais nous


DE LA CARICATllRE MODERNE 125

avons promis do l'or cl nous no Ironvons que (hi sable.

— Va toujours, oxploito ton capital. N'est-ce pas une mine d'or?

— Oui, mais après?

— Après, tu diras : .Je me suis trompé, c'est à refaire, et tu formeras une société pour l'exploita- tion du sable.

Le timoré Bertrand se recueille et dit :

— Il y a des gendarmes dans le pays.

— Des gendarmes, tant mieux, ils te prendront des actions.

Ainsi s'explique Philipon en légendes gouail- leuses, faisant du célèbre forçat Collé, celui qui se jouait avec audace de l'armée et du clergé, un fmancier de premier ordre, un industriel la tête pleine de vastes conceptions et trouvant toujours le mot, même lorsqu'il abandonne sa patrie.

Daumier n'est pas resté inférieur au texte. Il a donné à Macaire et à Bertrand la vitalité d'un Oreste et d'un Pylade.

La cravate en ficelles, les habits rapiécetés, les bottes éculées, les chapeaux effondrés prennent sous son crayon des tournures qu'on n'oublie pas.

Ces deux gredins, jamais vulgaires, sont les dieux lares du temple de la Bourse et de hardies en- treprises flnancières se lisent dans les traits de ces personniiicateurs des sociétés industrielles de l'époque.

11.


126


HISTOIRE


Un Cervantes pourrait seul expliquer la valeur de la figure de second plan de ce drame: comme San- cho, qui arrive quelquefois à surpasser Don Qui- chotte, Bertrand se dresse par instants au-dessus de



Robert Macairo; mais toujours Sancho et Bertrand restent comiques en subissant les rafales de la mi- sère et de la poltronnerie.

Dans ce drame crayonné, combien le dessinateur a-t-il laissé en arrière les vulgaires comédiens qui


DK LA CARICATIRE MODERNE


12:


faisaient de Bertrand nn eomiilice médiocre I Dau- mier l'a élevé à la hauteur de son patron et ce lierre dépenaillé arrive quelquefois à faire oublier le chêne qu'il enserre.



Robert Macaire et Bertrand devinrent en une dua- lité incessante la représentation moderne du Mer- cure des anciens. En eux ils résumèrent l'agent de change emportant la fortune de ses clients, la /laifsse factice et la baisse mensongère. Ils furent comme le


i?S HISTOIRE

corbeau sarcasLiqiie posé sur le toit du temple de l'argent; placées par le caricaturiste sur les piédes- taux du palais de la Bourse, les deux statues ser- virent de patrons aux génies sans scrupules et sans le sou.

De telles interprétations sont dangereuses. On ne vit pas impunément en compagnie de pareils héros sans s'assimiler quelque chose de leur exté- rieur.

Dans les divers personnages que représenta plus tard Frederick, le public retrouva certains accents de Robert Macaire; également le crayon du carica- turiste fut affecté, dès lors, d'une sorte de ricane- ment qui faisait penser au bruit de la tabatière grinçante du héros des Adrets.

Toutefois, de la publication de Robert Macairr date dans l'œuvre de Daumier un entrain particu- lièrement sarcastique qui allait s'attaquer au masque comme aux mœurs de la bourgeoisie.

Le matériel de l'art m'intéresse peu, et je ne m'inquiète pas comment le sentiment que l'artiste avait du mouvement, de l'ombre et de la lumière, se traduisit en t'raits énergiques; mais sa main trouva, pour ces nouvelles publications, une indé- pendance qu'on ne rencontre que dans les esquisses des grands peintres.

Tout le feu dont était remplie l'âme du maître put se traduire spontanément sur la pierre sans être gêné par le métier.


DE LA CARICATURE MODERNE


129


Dès lors Daiimior rotrnça ses observations avec la spontanéité du cri qui s"échappe de la poitrine d'un orateur.



^0


\VI


Il arrive quelquefois qu'un excès de dévotion chez une sœur produit le scepticisme chez un frère. Dau- mier, pour avoir peut-être trop entendu parler de tragédie par son père, fut porté naturellement à des satires contre la machine tragique.

Par ses poèmes, Jean-Baptiste Daumier, le vitrier, témoignait de certaines aspirations, et sa croyance à la poésie, quoiqu'elle soit commune aux natures mé- ridionales, n'en était pas moins un gage donné à l'art; mais le fils le plus respectueux sourit en se- cret d'un père qui déclame avec emphase ;

Allez, et que par vous mes Castillans tidéles Apprennent leur devoir à des sujets rebelles ' .

i. Œuvres poétigues de J.-B. Daumier, déjà citées.


HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE 131

On n'en connaît guère de poètes qui gardent pour eux de si belles rimes, et qui ne les récitent soit à table, soif'en se levanfou en se couchant.



Si tant est qu'Hoiiori' Dauniier crut au génie tra- gique de son père, il lut vivement détrompé par les railleurs de l'école romantique, dont les plus chauds partisans se recrutaient dans les ateliers de peintres et de sculpteurs. Toute tragédie était alors salie comme par de hardis polissons qui s'attaquent, le soir, aux marteaux des portes et les profanent avec des matières singulières. Le pauvre Racine supportait la charge, et l'école de U;ivid était acca- blée d'un tel mépris qu'elle a peine aujourd'hui à apparaître dans sa rigidité républicaine à nos yeux prévenus.

Sous le coup des idées générales qui étaient dans


132 HISTOIRE

l'air, et quoique Daumier n'appartînt que par sa liberté de crayon au courant romantique, le carica- turiste s'empara des faits et gestes des héros de l'antiquité et les cloua dans une série railleuse, VEhtoirc ancUnine, composée à l'envers de l'ensei- gnement de l'École des Beaux-Arts. Le grotesque l'ut rarement poussé plus loin. Toutes choses que la jeunesse apprenait à respecter dans les écoles furent travesties en croquis bouffons qui amenè- rent à Daumier ces admirateurs légers qui, plus tard, devaient faire la fortune d'un Orphée aux en- fers.

Cette fois, on tint plus compte à l'artiste du gro- tesque de Yldée que de son enveloppe. Le public voulut bien oublier ses fortes qualités et lui par- donner sa hardiesse, eu égard à son persiflage de l'antiquité.

Pourtant l'Histoire ancienne de Daumier restera une date dans l'art moderne, comme au xv!*" siècle la mythologie déjà travestie i .

Nous sommes actuellement dans un courant d'idées plus larges, et l'antiquité, délivrée des imi- tations du premier Empire, nous apparaît dans ce qu'elle a de véritablement fécondant.

S'ensuit-il de là que la mythologie et les héros

1. Voii" les grotesques d'uue collectioa rassemblée par l'abbé de MaroUes, sous le litre de Facéties et Pièces de bouffonnerie^ t. I; Bibliothèque impériale, cabinet des estampes. On y verra le Beau Ganymède, Jupiter jette-foldre. le Bellissiine Narcisse, etc.


DE LA CARICAÏIRE MODERNE 133

rtc l'histoire ancienne doivent être à l'nhri de lii ca- ricature?

On a, dans ces derniers temps, crié au Ijlasphème et invoqué les dieux vengeurs parce que des vaude- villistes avaient transporté, sur des théâtres de se- cond ordre, Orphée, Ajax, Hélène, Agamemnon, Télémaque, etc.

La négation de Dieu a mis en éveil moins de plumes que la négation de Jupiter, et cette que- relle me fait songer aux méprisantes paroles du Poussin à qui était envoyé dans la ville éternelle un livre de Scarron :

« J'ai reçu du maître de la ):osle de France, écrit Poussin à la date du 4 février iô47, ua livre ridicule des facéties de M. Scar- ron. sans lettre et sans savoir qui me l'envoie. J'ai parcouru ce livre une seule fois et c'est pour toujours : vous trouverez bon que je ne vous exprime pas tout le dégoût que j'ai pour de pareils ouvrages "

Un an après (J2 janvier 1048 . l'indignalion du Poussin navait pas Caibli:


«. J'avois déjà écrit à M. Scarron, en réponse à la lettre que j'avois reçue de lui avec son Typhon burlesque ; mais celle que je viens de recevoir me met en une nouvelle peine. Je voudrois bien que l'envie qui lui est venue lui fût passée et qu'il ne goûtât pas plus ma peinture que je ne goûte sou burlesque. Je suis navré de la peine qu'il a prise de m'envoyer son ouvrage ; mais ce qui me fâche davantage c'est qu'il me menace d'un sien Vir- gile travesti, et d'une Épitre qu'il m'a destinée dans le premier livre qu'il imprimera. Il prétend me faire rire d'aussi bon cœur


134 H I .S T 1 R E

qu'il rit lui-même, tout estropié qu'il est; mais au contraire, je suis prêt à pleurer quand je pense qu'un nouvel Erostrate se trouve dans notre pays '. »

Erostrate, voilà le grand mot lâché. Ce pauvre Scarron, pour avoir fiiit trêve à ses douleurs en se jouant avec les héros de YÉuéidc, devient un Eros- trate.

Ah! c'est qu'ils n'y vont pas de main morte cer- tains hommes graves ou prétendus graves quand on touche à leurs idoles I

Ils vous dénoncent à l'indignation publique, et s'ils étaient au pouvoir, comme des inquisiteurs ils feraient brûler sans pitié les satriques qui essayent d'amener le rire sur les lèMcs de leurs contempo- rains.

Les personnes vouées au grand style ne compren- nent pas la satire: je l'ai montré pour Aristote et Goethe.

A ces esprits austères, auxquels s'ajoute le Pous- sin, il manque une corde, et, chose bizarre, cette corde ne manque pas aux satiriques. Qui admire le Roman comique peut s'arrêter au Louvre devant les Ber(/ers d'Arcadir.

J'ai noté, en sortant d'une bouiîonnerie qui me fit relire la nuit quelques parjes d'Homère, mon im- pression exacte. Je la donne telle quelle, non comme un article de foi, mais comme la sensation produite

i. Collection de lettres de Nicolas Poussin. Didot, 1824, in-S".






TEI.EMAQUE INTERROGE PAR LES S.VGES


6^


DE LA CARICATTRK MODERNE 137

par le spectacle crime farce doiU cent mille specta- teurs faisaient alors la fortune :

« Une représentation de hi Belle Hélène, au théâtre des Variétés, m'a momentanément diverti.

« — Musique-chahut, littérature-chahut, dit-on.

« Il y a au fond d'une telle frénésie du grotesque une certaine dose de réalité que certainement les auteurs n'ont pas cherchée.

« IJEntrée des rois contient son enseignement.

<( Cette représentation m'a fait penser à Homère et à Aristophane. Dans lequel des deux dois-je cher- cher le plus de connaissance de l'antiquité? Est-ce Tite-Live qui servira de guide dans Rome ou Plante? Faut-il se renseigner auprès du poète ou auprès du satirique, auprès de l'historien ou auprès du cri- tique, auprès du moraliste ou auprès du peintre de grotesques?

« Il y a vm mille a entre le Parthénon et la rue aux Ours, car toute ville est affligée d'une rue aux Ours.

« Le beau sans le trivial cesserait d'être admis comme beau.

« Toute chose a besoin de son repoussoir, et voilà pourquoi il n'est pas inquiétant de voir le divin Homère contrôlé, même par les cornets à pistons d'Offenbach. »


I


\^^


XVII


L'ambition de certaines femmes va loin, si consi- dérable que soit leur rôle dans la société. Combien de ces jupons qui, grâce à un restant de jeunesse, s'improvisent écrivains, poètes, romanciers, pen- sfures? Ce sont ces dernières surtout que Daumier a poursuivies de ses satires et qu'il a peintes sans colères, mais sans ménagements.

Bas bleus humanitaires; dramaturges femelles sifflées à l'Odéon; maigres blondes lisant leurs poé- sies en petit comité; femmes fortes fumant; mal- heureuses sans orthographe allant frapper à la porte des éditeurs; mauvaises ménagères négligeant


HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE i:«)

leurs enfants pour s'occuper de questions sociales forment le grotesque défilé des Bas bleus.



Les hommes qui aiment le plus la femme sourient de pitié quand ils pensent à l'avenir que se prépa- rent ces pauvres êtres à force de noircir du papier. Quelle puissance ne faut-il pas déjà à l'écrivain pour résister à l'envie, à la calomnie qui ont droit sur sa personne, sa vie privée, ses actes publics I Aussi est-ce un spectacle lamentable que celui donné par une femme de lettres, à qui l'avenir demande compte de ses affections, du rôle que joue dans ses œuvres un Antony des BatignoUes !

La femme a des enfants; ils ont de singuliers exemples sous les yeux! Et quelle tenue gardera le mari d'une femme célèbre? Si cette femme aux « aspirations sérieuses » a le malheur de jeter les


140


HISTOIRE


yeux sur des livres philosophiques, quel chaos ces leclures amènent-elles dans les cases d'un cerveau que la nature n'a pas disposé pour recevoir de telles charges !

La révolution de 1848 mit en ébullition de graves questions sociales qui, depuis quelques années,




occupaient les esprits; et comme certains des uto- pistes qui prétendaient résoudre ces questions étaient extravagants, ce fut autour du drapeau de ceux-là que les dames « avancées » s'enrôlèrent. La série des Divorceuses de Daumier roule sur le divorce tel qu'on le comprenait au Club des femmes ;



UN ANTONY DES BATIGXOIXF.:^ Croquis par Danmier.


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DE LA CARICATURE MODERNE 1« 

à chaque leiiille lemancipalioii du sexe léniinin y est prononcée.

Ceux qui reprochent au caricaturiste de ne pas comprendre la femme peuvent jeter un coup d'œil sur la planche n° 2 de cette suite (1848). Dans une lithographie, blonde comme une esquisse de Ru- bens, une grosse personne coiiïée à la chinoise et une femme maigre aux cheveux en saule pleureur regardent avec pitié une mère de ftimille qui fait sauter son enfant sur ses genoux.

— Qu'il y a encore en France des êtres abrupts et arriérés! s'écrie une des divorceuses; voilà une femme qui, à l'heure solennelle où nous sommes, s'occupe bêtement de ses enûmtsî

Rarement Daumier a composé un ensemble plus charmant que celui de la mère et de l'enfant. Le drame se passe à la porte d'une petite maison de campagne ; il semble que l'artiste, ayant à peindre des arbres et le jeu du soleil sur les contre-vents verts de la façade blanche, ait voulu prouver sa tendresse de sentiments, que relève le groupe bouffon des deux divorceuses épiloguant dans l'ombre.

Cette planche montre combien le maître a le sens du paysage, un sens qu'il lui a été rarement permis d'indiquer dans ses satires parisiennes. Aussi en profite-t-il lorsqu'il suit les bourgeois à la campagne, pour montrer à travers ses sarcasmes quelque arbre vert, quelque rivière rafraîchissante 1


141 HISTOIRE

C'est par les esprits railleurs que la nature a été peinte le plus sincèrement : n'apparaissant chez eux que par échappées, elle n'est pas soumise aux placages de convention dont les faiseurs de descrip- tions ont tant abusé de nos jours.

Dans l'île Saint-Louis, Daumier, heureux d'échap- per au travail, se reposait en se donnant un pitto- resque spectacle du haut de la plate-forme de son atelier. Là, sur le quai d'Anjou, au cœur du vieux Paris, se déroulent les rives de la Seine; en face sont étagées les hauteurs de Montmartre et les sombres verdures du cimetière du Père-Lachaise : horizons parisiens auxquels le maître a emprunté parfois plus d'un détail pour fond de ses compositions.

Un arbre chëtif sur le pli d'une colline, de plâ- treuses maisons entassées, les méandres de cette Seine que M°"' Deshoulières a chantée dans un joli vers; sur un coteau éloigné, une maisonnette que le caricaturiste a peut-être rêvé d'habiter loin des misères de la ville : tels sont les motifs favoris qui ont permis à Daumier d'introduire la lumière et le soleil dans quelques-unes de ses compositions; mais ce sont des cas peu fréquents dans une œuvre con- sidérable oîi l'homme est plus particulièrement re- présenté dans son bourgeois intérieur, en proie à mille embarras domestiques*.

1. Un jeune écrivain (la jeunesse aime Daumier), entre tous ceux qui ont dignement parlé de l'artiste, fait remarquer qu'il rend la nature en poète, et que si quelque tigure bourgeoise se


LES DIVORCEUSES.



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-Voila unefemiiis ;]ui,a l'heure solennelle nii nous sommes ' s'occupe bètemca lesesenfans .. qiulj3 encore en France des élres abruptes etarnerés!


Daumier del, 184S.


Page 14-)


DE LA CARICATURE MODERNE


t5:>


Les Femmes socialistes, qui, ou 18 'i8, jivjiit'ul jure guerre aux hommes comme les héroïnes de Lysistrata, sont la continuation (!(•> hiroveeiiscs.



  • ■■•.■•' -4.V*


Quelques spirituelles léti:endes de celle série (\^)\\- nerontle ton de la chanson qu'a rehaussée Daumier de sa grave mélodie, comparable aux airs solenuels que les buveurs du dix-septième siècle chantaient sur des paroles facétieuses.

— Gomme vous vous faites belle, m;i chère! dil une femme socialiste à son amie. — Ah! r"e-l ipie


détache du paysage, elle fait tache et même « souillure », tant l'homme des villes paraît misérable et funèbre au milieu des verts sourires du sol et des splendeurs de la lumière. Le mot souillure est vif, mais la pensée est juste de l'antagonisme entra le bourgeois et la verdure.

13


I4»5 HISTOIRE

Jo vais à un banquet présidé par Pierre Leroux. «4 si vous saviez comme il est vétilleux pour la Irjilette:

Malices innocentes dont souriait sans doute Thon- nôte philosophe, inventeur de la Triade, connu par le désordre de ses habits.

Une autre estampe représente un mari qui veut empêcher sa femme daller « communier avec huit cents frères » à la barrière du Maine, dans ces agapes où les citoyens cuisiniers faisaient de si mauvaise cuisine et les citoyens orateurs de si mauvais discours.

Celui qui a assisté aux singuliers spectacles donnés par le Club des femmes trouvera modérées les railleries du caricaturiste. Paraître en public, monter à la tribune, prononcer des discours, que ces femmes étaient fières! Mais combien les mal- heureuses furent châtiées de leur manque de pu- bien ri

La plume se refuse à donner une idée de la tour- nure que les assistants infligeaient à de certains mots inoffensifs, qui devenaient tout à coup cyniques et révoltants par les interruptions et les huées. Par de brusques arrêts infligés à chacune des syllabes sortant de la bouche de l'orateur, la foule obtenait des scandés erotiques à faire rougir un corps de garde.

Pauvres femmes I Intérieurement chacun les plai- gnait d'être en butte à de si cruelles hontes. Les


DE LA CAIIK'ATUIIK MODERNE IW

l)l;nndre? Elles étaieiU glorieiisos do leur rùlr •!'• martyre !

Le front haut, Id'il ouflamnié, le geste ardenl, elles se dressaient sur la Iribune, essayaient eu vain de conjurer le lumulle et se reliraient, prési-



dente en tète, devant les huées, ruii\r;iiil le leiide- inain les portes du club, et condamnées de nouvenu par la foule aux mêmes chùtinienls.

La lutte renuiait ces personnes. Elles jouaient uîi rôle dans la Révoluliunl Les insulles glissaient ^ur elles sans atteindre leur vajiité.


liH


HISTOIRE


(Vosl dans ces moments de troubles qu'il faut (Uidier la femme aventureuse. Que lui importent caricatures, attaques, pamphlets? Tous ces coups,


r^^k



elle les endure comme un cataleptique, sans se jtlaindre, sans en souiïrir. Je pense à un llog'arlli jelé en pleine révolution.


DE LA CARICATURE MODERNE 149

11 eût déroulé une suite de tableaux commençant par une heureuse union oii la femme remplit hum- blement ses devoirs de ménagère, car les satiriques, depuis Molière jusiju'au rhéteur Proudhon, ne reconnaissent qu'une condition pour la femme : « ou courtisane ou ménagère. » Par quels chemins la .femme est condamnée à passer pour respirer de folles brises de liberté, c'est ce que Hogarth eût indiqué par son pinceau moral, qui n'eût pas reculé devant un châtiment à infliger à la clubiste. Le crayon de Uaumier, brutal en apparence, raille avec bonhomie, sans pousser la satire jus- qu'à son extrême conséquence. A peine laisse-t-il entrevoir le morne écriteau du mont-de-piété, qu'il abandonne aussitôt pour revenir à son rire sans fiel.


13.


w^


XVIII


Eu treille ans, suivcUit levéneraeiit du jour, Dau- niier a crayonné, sous le litre iVActuantrs, une œuvre personnelle qu'on pourrait appeler son jour- nal. Nouvelles, croquis de la rue, cancans du jour, préoccupations du badaud, jusqu'aux crises poli- tiques qui tiennent en éveil la nation, y sont rela- tés jour par jour. C'est une des faces curieuses d'une œuvre à l'aide de laquelle on reconstituera plu> tard les misères de la vie piivée cl de la Nie politique.

I^iCs AcIutiUth furent la représeiilatiou de certaines scènes parisiennes : ballons de rilippodruiue, festi- vals des orphéonistes, CUiinois au .lai'diu de< l'jante-.


HISTOIRE DE LA CARICATIRE MODERNK tôt

magnétiseurs, policliomaiiie, macadam, loiigévito prônée par M. Flourens, apparition de la crinoline, Aztecs devant les savanls, retour de la Californie, arrivée de M. Hume, quadiillc dt'> lanciers, pré- dictions de M. BabincI, tui'cos au camp de Sainl- Maur, pisciculture propagée par M. (loste, beefs- leaks de chevaux très recoinmandi's [y.w (icofTroy Saint-IIilaire.

C'est la chronique railleuse des é\énements du jour, le fait-Paris traduit en dessins burlesques.

Tout ce qu'on dit dans cette immense loge de portiers qu'on appelle Paris (commentaires sur l'impôt des chiens, unité des poids et mesures, tarif des fiacres, arrêtés municipaux sur la liberté de l.i boucherie, inforluiies du docteur noir, construction des halles, eau du puits de Grenelle, démolitions parisiennes, loterie du lingot d'or, etc.), fut recueilli par Daumier au courant du crayon, le dessin toute- fois déguisant la pauvreté de l'étolTe.

L'artiste, qui avait besoin de larges espaces pour les remplir de sa fougue, dut souvent souffrir de traduire des dialogues de concierges et de buuli- quiers; comme aussi, pendant la guerre de Grimée, il fallut représenter, suivant la tradition des bonnes femmes, de fantastiques Gosaques mangeurs de chandelles, qui doivent rire aidant des Français que nous rions des provinciales anglaises qui nous trai- tent (t de mangeurs de grenouilles ».

Les guerres de Grimée et d'Italie fournirent ce-


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HISTOIRE


pendant, quoique péchant par une certaine unilor- niité, quelques motifs nouveaux; mais, en 1858, l'homme était fatigué de ces improvisations crayon- nées.

La [censure pèse vivement sur l'art satirique et l'accablr. Dainiiier ne pouvant traiter que des scènes



de mœurs, y était revenu à tant de reprises que le champ commençait à s'épuiser. Aussi, pendant ses dernières années de collaboration au Charivari, la main eut-elle plus de part que l'esprit dans des compositions où se sentait une sorte de déroute.

L'artiste, tyrannisé par le démon de la peinture, ne s'asseyait qu'à regret vis-à-vis de la pierre litho-


DE LA CARICATURE MODERNE 15.}

,i;r<'iphiqii<^; il l";ill;iit que, pressé par lo journal, Daii- mier s'allolàt, au dernior monicnl, à son travail du inois, qu'il acconi plissait lo plus souvent à la lueur de la lampe.

Huit pierres en une nuit, telle était, me dit un ami du maître, la besof^ne forcée du Méridional; après quoi il rêvait à la peinture, qui lui apparais- sait dans une sorte de mirage.

On pense quelles brusques singularités de crayon amena ce travail nocturne. De 185G à 1858, ce ne sont que profils à peine indiqués, ombres et lu- mières étranges qu'on pourrait croire d'un artiste aiîaibli. Pourtant il était dans toute sa force. Mais pensez à Aristophane sans théâtre I

Combien l'homme regrettait 1<' beau temps de 18;3;3, où tout le feu de sa jeunesse passait dans de grandes compositions. Combien encore dut-il re- gretter la R(piiblique. quoique tiraillée par tant de partis que tour à tour l'artiste avait peints en toute liberté I Car la Révolution de 1848 fournit encore nombre de thèmes à l'œuvre du caricaturiste, dont l'idéal était enfin réalisé.

Il faut voir apparaître, dans le fond de ses dessins satiriques, la République illuminée par un nimbe rayonnant. Telle elle est traduite dans sa no- blesse par une main d'habitude sarcastique, telle elle fait juger la pureté du moule d'oii, radieuse, elle s'élance. Pour représenter cette majestu- euse figure, le crayon s'ennoblit, les lignes s'épu-


154 HISTOIRE

rout, toute trace grimaçante disparaît, faisant place à la pure fiction rêvée par tant de grands esprits.

On a des preuves de la modération que l'artiste apporta dans la peinture des hommes pendant la période républicaine. De 18 i8 à 1850, il donna les portraits des principaux membres de la Constituante et de l'Assemblée législative; quelques-uns sont marqués de traits satiriques, mais combien éloignés de l'emportement qui présidait aux portraits des pairs de France de 183 i!

(rest dans les Actualités qu'il l.iut suivre la fin misérable de la République. Daumier y a peint en traits ineffaçables les médecins qui s'empressa ien autour de la malade, lui tàtaientle pouls, hochaient la tête et donnaient des remèdes impuissants, hos- tiles ou dangereux.

M. Mole et M. Thiers, Proudhon, M. Léon F.iu- cher, M. Odilon Barrot, M. Berryer, M. Yéron, M. de la Rochejaquelein, M. Dupin, M. Crémieux. le gé- néral Ghangarnier. le prince-président, Yeuillot et M. de Montalembert, onl souvent posé devant ce crayon qui n'a plus la pointe injuste et bru- tale des premières années du règne de Louis-Phi- lippe.

La violence a fait place à une philosophique mo- dération. Ce sont des pages railleuses, mais instruc- tives.

Dans cette série a])par;iîl l.i l)iiurgooi>îe l;H[uiiie,


DE LA CARICATIRE MoDKRNK


ir>r>


inquièti', révolulionnaii'c, réactionnaire, hardie, peureuse, qui sait trop doii elle vient pour nr pas avoir peur d'où elle va.

Ce qu'elle veut, elle n'en sait rien. Fière d'avoir rhassé son roi, elle sent que la République non



plus ne sera pas difficile à renverser, et c'est alors que, dans ce but, elle s'allie avec les partis les plus opposés, cherchant une force quelconque dans le sabre du général (lavaignac, plus volontiers dans le goupillon des sociétés de saint Vincent de Paul.

La bourgeoisie a un vague pressentiment de son agonie ; mais voulant faire croire qu'elle existe en- core, elle envoie chercher tous les hommes poli- tiques que tour h tour elle a renversés de leur pié-


156 HISTOIRE

destal, et se donne, avant de mourir, le plaisir de les entendre.

De ces discussions, de ce chaos, de cette tour de Babel parlementaire rien ne sortira que de misé- rables intrigues. La bourgeoisie en connaît le jeu depuis dix-huit ans: et pourtant, comme Sardana- pale mourant sur le bûcher entouré de ses femmes et de ses richesses, la bourgeoisie en I end que son râle soit dissimulé sous le bruit des parlotes poli- tiques.

Il y a du Gribouille dans le tempérament bour- geois : le bourgeois qui craint le peuple trouve le moyen d'exciter sa colère. Il a peur des coups de fusil et c'est à coups de fusil qu'il l'ail rentrer le peuple dans ses faubourgs.

Le fait, voilà ce qui préoccupe les bourgeois ; les conséquences, ils n'y pensent guère. Élevés par des pères qui ont renversé la noblesse, cela les chagrine de subir le sort final de leurs pères, car ils n'ont pas le courage des royalistes et des- révolutionnaires qui, bravement, honmies et femmes, montaient sur les échafauds de 171»:'..

Tu ne périras pas sur l'échafaud, ù boui'geoisl mais d'autres misères t'attendent pour a\oir fait de l'opposition quand même. Tes enfants, plus sages que toi, te l'ont répété sur tous les tons. Tu n'as écouté ni poètes, ni romanciers, ni peintres, qui pendant dix-huit ans sifflaient à tes oreilles : Bour- f/pois! h peu près sur le même air Des /(UJip/ousf


DE LA CARICATCRK MoDKRXK 157

que tu laissjiis chanltM' p;H' les éiueuliers eu cossanl les carreaux.

El pourtant voici que la liu de (ou règne ar- rive.

Appelle à loi la gauche, la droile, le centre, les légitimistes, les orléanistes, les donneurs deau bé- nite, les ennemis de la pensée, nul d'entre eux ne pourra s'opposer à ta fui misérable.

Ces oscillations politiques, cette agonie, ce râle de la bourgeoisie, Damuier les a enregistrés sur la pierre; et ce ne sera pas la partie la moins curieuse do son œuvre.


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XIX


l'ii momciit, en iSi.s. Dauiiiior piil croire qu'il éeliappcrait à l'arl satirique. Pour certaines natures qui avaient lulté sous Louis-Philippe, les journées (le Février amenèrent un renouveau qui tira des cris d'enthousiasme du fond de plus d'une poi- trine. Je me rappelle le mot d'un acleur considé- rable du mouvement de i8i8, que je renconlrai dans la rue : « L'horizon ne vous semble-t-il pas .igrandi? » me disait-il.

La vérité est que j'errais >ur les quais, ahuri i»af les rassemblements, les députa tions d'ouvriers, les (ambours qui, sans cesse remplissant la ville de bruit, favorisaient la flânerie chère aux artistes.

IJeaucou]) d'hommes de celle éjKMjiie crurent à


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SDKNE DE \.\ VIE C.ON'Jl <iALl';

Dessin do Daumiei-.


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HISTOIRE dp: la CARICATURE MODERNE ICI

l'utopie égalitaire, et les plus sains néchapprirul pas à la fièvre du moment, ceux surtout qui, depuis longues années, nourrissaient en eux l'idéal de la République.

Daumier salua l'an premier de la nouvelle ère par une peinture.

Le ministre avait décrété un concours public à l'école des Beaux-Arts, pour une figure symbolique de la République. Mais quelle exhibition! C'étaient des Républiques roses, vertes, jaunes; des Répu- bliques entourées des attributs de 89 : chaînes bri- sées, triangle égalitaire, faisceaux, table de la loi; des Républiques en robe de soie, en robe de cham- bre, en habits de garde national.

Les artistes crurent na'ivement que le mot de eoncoiirs suffît à tout, à donner du talent, à faire germer l'enthousiasme. Aussitôt l'ordonnance parue au Moniteur qui décrétait qu'une figure-type serait choisie entre toutes, les peintres se mirent à la be- sogne.

— Allons, dégrafe ta robe, dirent-ils à la pre- mière fille venue, brandis une pique, mets le bonnet rouge sur le coin de l'oreille.

Au milieu de ce concours ridicule, qui pouvail remarquer une toile simple et sérieuse?

Une femme assise porte deux enfants suspendus à ses mamelles. A ses pieds, d'autres enfants lisent; traduction, de la belle devise : la République nour- rit ses enfants et les instruit.

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im HISTOIRp]

Le peintre do ce symbole était rhonime qui, plein (le foi dans la République naissante, avait remisé son crayon railleur.

Il n'obtint pas le prix : il s'appelait Daumier!

L'artiste exposa encore, au salon de 1849, une libre interprétation de La Fontaine, le Mpiniie}',Hon Fi/s et l'A/ip; un prétexte pour peindre trois joyeuses maritornes, qui s'égosillent de rire à re- garder l'âne se prélassant comme un archevêque. Dans cette peinture étaient dénotées clairement les admirations flamandes (flamandes à la .Tordaens) du caricaturiste.

A cette époque, le maître, préoccupé du grand, esquissait de folles rondes de Silènes et tentait éga- lement de vastes compositions religieuses; mais il était facile de constater les inquiétudes de son pinceau s'épuisant en retours et retouches inutiles. Daumier eût dû peindre ses tableaux du premier coup, en un jour, s'imposer de ne pas les revoir et transporter sur la toile sa prestesse de crayon.

Combien sont dangereuses les aspirations d'un artiste à sortir du cercle oii l'a enfermé la naturel Sujets religieux et mythologiques n'étaient pas du domaine de l'homme qui a tant observé la physio- nomie moderne.

Peindre avec un pinceau, à quoi bon quand le crayon peint si puissamment? La couleur tient-elle uniquement à des combinaisons de tons? Ce grand coloriste, rien qu'avec du noir et du blanc, était u)i


DK LA CARI GATT RE M ODER M';


l(i:j


Proiuéthéc déchiré par le vautour de l'arl. Dans ses rêves, Rubens devail sans cesse lui apparaître cl 1 e faire souffrir.

Mais n'est-ce pas le propre des satiriques de traî- ner leur génie comme un boulet? La triste fin d'un Swift, d'un Hoffmann, montre quelles pensées cul



santés sont cousues à leur essence , dans quelles passions ils cherchent à les oublier et comment ils payent ces passions et ces qualités.

Le pinceau de Daumier longtemps se refusa à rendre nettement ce que son crayon enfantait avec tant de spontanéité. Des gnomes malfaisants salis- saient les tons de la palette et remplissaient de


1G4 HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERM-]

brouillards la toile oîi devaient s'ébattre le soleil cl la lumière.

Ils sont longs el pénibles les efforts des honnnes, même ceux qui nativement sont les mieux doués, pour tirer quelque chose de leur fonds : là oii de riches moissons récréent la vue, le laboureur n creusé dans un sol rebelle plus d'un sillon.

Ce ne fut guère qu'en 1860, après quelques années de fatigues, ipie le peintre se dôbarr.issa de ces entraves et put rendre la vie contemporaine par de vifs et gais fusains colorés.


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XX


Il a clé loiiguemont parlé de l'artislo jns(|irici, médiocrement de l'homme. C'est qu'à vrai dire la \ie de Daumier fut toute d'intérieur, que larlislc ne laissera pas de longs récits de voyage et qu'il n'est pas de ces êtres prétentieux qui expliquent leur conception, l'analysent, la traînent dans les journaux et en font au besoin une profession de foi.

La biographie de Daumier gît dans son œuvre Tout est pensée et méditation chez de tels hommes qui regardent passer la foule, étudient les passions et les vices d'après les traces qu'ils laissent sur le masque, et, timides, craignent de se mêler ;iux masses.


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HISTOIRE


J'aurais pu dire les débuts de la vie de l'arti.ste, ses années de jeunesse oii, dans la maison de> nourrices du faubourg Saint-Denis, Daumier logeail en compagnie de Cal)at, de Diaz, de Jeanron, tous,



BIKûU'il b.


à l'exception de ce dernier, plus préoccupés de cou- leur que de démocratie.

Peut-être le public eùt-il désiré être initié à l'in- térieur du caricaturiste; mais si je dis qu'il est marié depuis lungleraps à une honnête femme qui n'a laissé entrer à la maison ni bahuts, ni cuirs di^


DE LA CARICATURE MODERNE


l(i7


Cordoue, ni singes, ni hiboux, no désilliisionno- l'iii-jo pn> les braves gens qui veulent voir dans loul artiste un personnage fantasque habillé dun pour- point rouge et arborant à son chapeau un plumet romantique?

Qui voudra se rendre compte de l'extérieur de riiuunne le trouvera presque à chaque page de son



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œuvre, oij il a donné de vagues croquis de sa per- sonne, bonhomie, insouciance, sans-façon, nez au vent; mais ce qu'il na pas rendu, c'est son regard fm, des yeux pénétrants inspirant si peu de défiance, que Daumier peut passer une nuit dans un poste de gardes nationaux, sans que ceux-ci redoutent la pré- sence d'un si dangereux compagnon.

.l'aurais pu montrer le caricaturiste descendant de son atelier dans les salons somptueux de l'hôtel


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HISTOIRE


Pimodan, où vers 1848 la plupart dos artistes de l'île Saint-Louis se réunissaient pour entendre les qua- tuors des grands maîtres de rAllemagne. Quelquefois contre un panneau se profilait la figure mélancolique


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de Delacroix, et là j'ai été témoin de la profonde sympathie flu peintre de Faust pour l'auteur de YHistoirc ancienne.

Si plus tard les héritiers de Delacroix trouvèreni dans un de ses nombreux portefeuilles des cruquis d'après les liaiiineura de Daumier, cela n'a pas étonné les admirateurs des deux maîtres.


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LE COIFFEUR

Croquis par Daumi


n




1)K LA CARICATURE MODKRNE


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J.cs yeux goiirm.nKls i\o Delacroix, dans Iciii' si»ir iTéLudes et (robservalions, ne poiivaionl assez se rassasier de lignes vivantes, de monvements réels.



Lac'cenUiation robuslc des moindres croquis de Daumier enthousiasmail Delacroix, comme un cava- lier (|iii. monté sur un élégant cheval arabe, s'arrête lout à coup pour admirer vui cheval de brasseur.

In grand fumeur que Daumier, ce qui rime avee grand penseur* ! Si racli\ité physique perd du res-


I. Les curieux qui s'occupent de questions d'hérédité ne trou- voronl sans doute pas inopportun le détail relatif au père de


172 HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE

sort à coLte habitude, la mcdilatioii y gagne. Sans (loiile quelque paresse se mêle aux tourbillons de la fumée; mais la rêverie, l'analyse, la contemplation intérieure sont le contre-poids dune mode à laquelle Descartes lui-même sacrifia. Que de silhouettes étu- diées à la lenétre de l'atelier dans l'indolent repos (jue laisse le tabac à l'esprit I

De longues observations sont nécessaires pour étudier la démarche de Ihonuue et la forme des nuages qui passent; les mouvements de celui qui cause et de l'ombre qui lentement s'avance sur le (juai veulent des esprits presque aussi attentifs quo celui du mathématicien cherchant un problème.

Ce que contient d'observation pénétrante le moindre croquis de Daumier, peu de gens s'en doutent, et il ne faut pas croire que le maître riva- lise ici avec Paul de Kock.


Daumier, tiré de la biographie ea léte de ses œuvres : « Un goût prononcé pour la solitude et la méditation le tenait constam- ment éloigné de la société bruyante de ses compagnons de tra- vaux. » De ce côté le caricaturiste tient de son père, et cette soli- tude, ces méditations ont contribué puissamment à l'heureuse fécondité du maître.


XXI


Daumier a crayonne ainsi près d'un millier de vignettes, non seulement pour les journaux satiri- ques, mais pour d'importants ouvrages de ses con- temporains, sans compter divers petits livres. Il est vrai que ce Juvénal de la lithographie semble étouffé dans un cadre étroit. Daumier illustrant un minc(; volume, c'est Éole soufïlant une effroyable bour- rasque contre la pauvre petite barque à voile qu'un enfant dirige par un fil sur le bassin du Palais- Royal.

Pourtant il se prêtait à toutes sortes de com- mandes; mais les hommes admettent difficilement que leurs laideurs et leurs vices soient accusés en

15.


174 HISTOIRE

énergique?^ rondes bosses. Le s.itiiiqne peut avoir le culte (Tu grand, le sentiment du juste; si la raillerie et le sarcasme s'y mêlent à de trop fortes doses, l'artiste doit s'armer de philosophie, car sa vie sera pénible.

On a reproché avec quelque raison à Daumier de ne respecter ni l'enfance, ni la jeunesse, ni la femme, et je reconnais volontiers que le peintre ne montra pas assez d'amour pour l'humanité. Il faut bien chercher pour en trouver dans sa collection considé- rable. 11 est une pièce, toutefois, intitulée I{ef/rets;\e personnage principal écarté, le caricaturiste a failli laisser un petit chef-d'œuvre de sentiment : la larme du diable de son œuvre.

Un vieillard, près de sa fenêtre, sur les bords de laquelle est posé un pot de fleurs, regarde avec attention une mignonne petite figure de femme, en- veloppée dans son mantelet, marchant prestement, avec quelque ombre de mystère, dans le sentier d'un joli paysage.

Tous les plans de cette lithographie ensoleillée. les horizons, la campagne, sont traités avec un rare épanouissement : le pot de fleurs de la mansarde évoque de douces idées. Pourquoi le vieillard ahuri, qui semble un ancien portier, avec des yeux saillants de crapaud effaré, fait-il tache en face de l'élégante petite femme allant peut-être à un rendez-vous?

C'est qu'il faut avoir aimé pour s'intéresser à la jeunesse, évoquer avec les sensations du passé des


DE LA CARICATURE MODERNE r,ô

l)OiillV'0s do tondros souvenirs qui l'échauffoul les \iou\ cœurs. « Où \n-l-rlfr? » L'n vieillard affoctuoux dira à la jeune fille: « Il a passé tout à riieure par ici, // attendait, // semblait inquiet. " Deux cœurs sont appelés à battre à l'unisson; l'homme se rap- pellera ses propres émotions déjà si lointaines. l,i jeune femme qu'il attendait jadis, et une douce émo- tion s'emparera de lui.

Daumier malheureusement manqua de ces ten- (h'osses. Peut-être était-il poussé à la caricature p.u' le milieu dans lequel son talent s'alTirma.

Dans le journal satirique où Daumier donna le meilleur de lui-même, il s'était rencontré avec Ga- varni, le dessinateur des salons, le peintre des dandys et des lorettes; mais, comme toujours le.> gentillesses des modeleurs de Tanagra l'ont em- porté sur les lignes puissantes d'un fragment de Phidias, Daumier n'en parut que plus brutal. Les gens lui opposaient tantôt le galant éventaire d'une marchande d'amours, tantôt l'esprit de mot d'un rapin qui ne se doutait pas de la valeur d'un trait graphique et par là plaisait aux vaudevillistes •.

Daumier supporta dignement ces amertumes d'Her- cule auquel on préférait des pygmées; toutefois, il serait d'un pessimiste d'outrer les souffrances d'un artiste qui ne se plaignit jamais, montra un complet

1. On ose à peine prononcer le nom de Cham à côté de Dau- mier; ce serait comparer le grain de sable de la plage an rocher de la falaise.


JT6 - HISTOIRE

(lélachemenl de loiilcs choses, resta pauvre el refusa la marque honorifique quïni des derniers ministres de l'empire lui fit offrir.

Sans se poser en Caton, sans afficher sa foi ré- publicaine, Uaumier remercia l'envoyé du ministre d'avoir songé à le décorer; il ne pouvait, disait-il, accepter la croix d'un gouvernement auquel il avait fait une si rude guerre en 1852; et quoique bien des années eussent passé depuis le coup d'État, il sem- blait à ce satirique loyal qu'il y aurait parjure de sa part à se parer d'un tel signe, que sa conscience ne le laisserait pas en repos et qu'il devait vivre hum- blement comme par le passé.

On ne se trouve pas souvent en face de telles con- victions sans se rappeler le mot de Napoléon à (lœthe: « Vous êtes un homme. »

Daumier fut un homme. Pour ne pas trop cho- quer les êtres manquant de caractère, je dirai, si l'on veut, qu'en art il fut une personnalité. Tout ce qu'il toucha, même dans un cercle étroit, il l'agran- dit. Dans certaines des P/ii/siolor/irs à la mode vers 1841, on retrouve sa griffe puissante, son trait de maître * .

Je ne lis guère connaissance avec l'artiste qu'en 1848. Il était alors dans toute la force de l'âge, vivaiil quelque peu en reclus au fond de l'île Saint-Louis, inquiet des choses, parlant peu, exprimant diificile-

I . Voir surtout la Physiologie du pocte.


DE LA CARICATURE MODERNE 177

mont sa i)ens(M\ mais toujours regardant justo do ses petits yeux interrogateurs tapis sous d'épais sourcils. La fin d'une république imprévue s'aimon- çait rapide vers 1850 et quelque philosophie que témoigne un être, ce n'est pas sans regrets qu'il constate des modifications subites dans l'esprit du peuple, les crevasses ouvertes dans lesquelles dispa- raissent les croyances qui ne sont plus partagées par les masses.

Je constate en outre chez Daumier. à cette même époque, une certaine inquiétude vis-à-vis des hom- mes nouveaux. On lui avait présenté Courbet; c'était alors un brave garçon sans l'excès de vantardise et la trop grande adoration de lui-même qui condui- sirent plus tard le peintre à la ruine de son talent. Courbet fut loin d'inspirer de la sympathie au sati- rique. Peut-être sa pénétration des êtres lui faisait- elle entrevoir l'homme de l'avenir!

Je fus chargé un jour par l'éditeur Poulet-Malassis de demander à Daumier des eaux-fortes pour servir de frontispices à des publications en préparation. Quoique ce travail dût être honorablement rému- néré, Daumier se montra hésitant, timide, reculant devant une exécution matérielle dont il ne connais- sait pas la pratique; malgré l'assurance que je lui donnai qu'un habile graveur lui enlèverait toutes difficultés de manipulation, l'artiste refusa.

Il se trouvait pourtant en face d'une nouvelle gé- nération témoignant bien plus de sympathies pour


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HISTOIRE


le satirique qu'on no lui en avait montré jusquc-Iù. Baudelaire, dans un article, le faisait figurer tlans une importante trilogie (Delacroix, Ingres, Daumier) ; mais les bizarres formules d'enthousiasme du poète



I.A DIXIIOIE MlTSi'.


troublaient l'artiste qui se demandait avec inqul»'- lude si le nimbe glorieux, que faisait briller au-des- sus de sa tète un singulier estlirticien. ne frisait pa-> l'étrange et le baroque. Quoiqu'il soit doux d'être admiré, Daumier craignait les « fuites » du cerveau du poète.


DE LA CARICATURE MODERNE 17î)

Je eherchc h rondro l'homme Ici (juil clail à cclU* ('puque, et, avant d'évoqiuM' ccrljiius soiivenirs per- somiel:^, je reviendrai sur l'illusl ration des livres, pénible pour le maître.

Daumier sentait que sa personnalité absorbante lenipèchait de se couler dans la pensée d'un autre; dans la foule, il retrouvait sans cesse des Daumier grimaçants, avec des caroncules cutanées particu- lières et des déformations produites par de basses passions et l'inobservance des lois de la nature qui veut le rapprochement des sexes, non altéré par des questions d'intérêt. Tout cela avait formé des espèces bourgeoi>('> avec certaines modifications sans cesse ramenées au même type; mais cela ne cadrait quiiii- ])arfaiteraent avec la variété de spécimens nécessaire aux romans qu'on lui demandait d'illustrer.

Si on évoque le souvenir d'Henry Monnier en face de celui de Daumier, la comparaison certainement ne tournera pas au profit du premier; mais Henr\ Monnier avait emmagasiné un grand nombre de types do toute nature, et, malgré l'enveloppe dnn faire un peu aigu, il se montrait dans ses croquis plus impersonnel que Daumier. Avec des facultés rlobservateur sans cesse en éveil, Henry Monnier l>iit faire une riche collection de croquis d'après nature, qui lui eussent permis de donner un plus important concours aux éditeurs de livres illustrés, si sa vie vagabonde de comédien en tournée ne l'eût pas éloigné fréquemment de Paris.


180 HISTOIRE

Il est des peintres qui, avant la composition d'une œuvre, feuillettent leurs cartons bourrés détudes, leurs carnets remplis de croquis ; ils veulent revoir de près ces notes précises pour en faire un choix. Daumier ne procédait pas de la sorte, lui qui ne prit jamais de croquis d'ensemble non plus que de dé- tail; son cerveau était la chambre noire où se décal- quait tout ce qui paraissait digne au satirique d'être conservé ; mais aussi, gestes, allures, se donnaient de telles poussées pour sortir des yeux intérieurs, que l'homme devait être embarrassé dans le choix de ses personnages. Qui prendre de celui-ci ou de celui-là? Comment les apparier pour les faire entrer dans une scène comique parlante pour tous?

C'est là sans doute ce qui explique l'indécision du caricaturiste, les nombreuses pipes fumées avant de se mettre à un travail toujours pénible pour sa nature méridionale.

Les directeurs de journaux qui goûtaient le plus le talent de Daumier (et ils n'étaient pas nom- breux; étaient fort embarrassés de demander des sujets de séries à un artiste qui semblait manquer d'idées.

— Quels sujets pourrais-je proposer à Daumier? me dit un jour M. Charles Yriarte, alors chargé de la direction d'art du Monde illustré.

— Si Daumier voulait faire des dessins d'après les principaux types de l'hôtel des commissaires-pri- seurs, je me chargerais volontiers de lui fournir des


DE LA CARICATURE MODERNE 181

sujets Aussi bien il connaît parlaitemenL ce petit

monde.

11 fut convenu que je m'entendrais avec lui, et le lendemain j'allai rendre visite au caricaturiste. Je lui demandai des types de crieur, d'expert, de mar- chand, d'amateur, de commissaire-priseur; mais ce qui m'avait semblé facile dans cette collaboration ne l'était pas. Hésitant, le peintre me demandait com- ment faire? semblable à un élève indolent qui a be- soin qu'un thème lui soit mâché par son répétiteur.

— .11 serait bon, dis-je à Daumier, d'aller voir fonc- tionner vos personnages à la rue Drouot.

— Oui, oui, fit Daumier, saisissant cette perche avec joie.

— Vous avez vu des commissaires-priseurs procé- der à une adjudication?... Il en est de solennels, de magistrats, alors qu'ils suspendent leur marteau au- dessus de la tête des gens...

— Oui, répliqua Daumier, frappé par le geste.

— Et les amateurs qui s'imaginent aimer ce qu'ils achètent!... Et les fms connaisseurs qui ne s'y con- naissent pas!... Et les gens succombant sous leurs achats quand ils quittent l'hôtel...

— Oui, dit Daumier avec conviction.

— Je vous recommande le crieur qui s'appelle Jean... Un grimacier de premier ordre dont les en- chères mettent dix mille rides en mouvement... Re- gardez-le quand un objet est fmalement adjugé; il semble l'avaler avec la dernière enchère et il di-

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182 HISTOIRE

gère un vieux bahut connue un boa un lapin

— Vraiment! fit Daumier me regardant faire inconsciemment presque autant de grimaces que le crieur.

J'avais joué la pantomime à mon insu, entraîné par mes souvenirs. Peut-être Daumier, le peintre des mouvements plus que de la physionomie, entrevit-il quelques gestes faciles à rendre; ainsi il entreprit pour le Monde ilhtstré une suite de dessins qui, interprétés par les graveurs, n'ont certainement pas la franchise de ses lithographies, mais qui cepen- dant suffisent à donner une idée de sa manière.

Daumier avait l'amour de la force et du robuste. Sans doute un beau fragment de l'art grec ne répon- dait pas aussi vivement à sa nature qu'une puissante figure de Rubens; toutefois, un ami m'avait dit que le satirique était préoccupé d'une série d'illustra- tions pour l'œuvre d'Aristophane. Un jour que je causais avec Daumier, la conversation tomba sur ce sujet.

— Ah! oui, Aristophane! s'écria le maître.

Je lui dis combien de sujets variés fourniraient à ses crayons les comédies du poète.

— Oui, fit le caricaturiste.

Et, avec hésitation, comme s'il avouait une mau- vaise action, le peintre ajouta :

— C'est que... je n'ai jamais lu Aristophane. Quelque peu étonné, j'oITris à Daumier de lui prê- ter une traduction.


I


DE LA CARICATURE MODERNE


183


— Lisez Lysistrata pour commencer, lui dis-je; vous trouverez clans celle comédie le Ihôme d'une


r.xcitl'Z



LE MÉDECIN [Néiuésis médicale)


suile de dessins qui me paraît répondre à votre propre nature. A quinze jours de là, je retournai voir Daumier,


184 HISTOIRE

et je jetai un coup d'œil sur le chevalet, espérant y voir quelque esquisse d'après les comédies du poète.

— Eh bien, Aristophane? demandai-je.

Daumier ne répondit pas, fit un tour dans l'atelier, et, secouant la tête avec la mine d'un homme trou- blé, il me mit en main le volume des comédies.

La physionomie de l'artiste, ses yeux plissés, sa bouche pincée, son embarras m'en apprenaient plus qu'une réponse.

Le livre avait troublé le peintre.

Si le nom d'Aristophane résonnait dans le cerveau de Daumier, ce n'était pas embarrassé d'un texte el de notes. Pour se frayer un chemin dans cette forêt antique, l'artiste manquait de guide. Aristophane eût dû être confié à Daumier, mais tout mâché, à sa portée. Il eût fallu mettre en saillie les traits princi- paux des comédies.

Un livre était une trop lourde nourriture pour cel esprit sommaire. Je m'y étais mal pris, je n'avais pas parlé la langue que comprend un artiste de cette nature; aussi le projet d'illustration d'Aristophane en resta-t-il là.

Ce n'est pas à dire que, dans d'autres circonstances, poussé par de meilleurs courants, mieux d'accord avec leshommes de sa génération, Daumier se montrât in- suffisant et indifférent à toute illustration de livres ; il a, au contraire, tiré de l'oubli un ouvrage dont on ne parlerait guère aujourd'hui si de puissantes et mâles


DE LA CARICATURE MODERNE


18o


vignettes n'éclairaient la poésie quelque peu acadé- mique de la Néniésis médicale^; mais le docteur



LES CHARLATANS (Xt'DiCSlS iuédicalc).

Fabre, qui se parait du titre de « Phocéen », était le compatriote de l'artiste. Le mot Némésis claquait en outre comme un coup de fouet vengeur aux oreilles


1. Némésis médicale illustrée, recueil de satires, par François Fabre, Phocéen et docteur. Paris, 1840, 2 v. iu-8".

16.


18G


HISTOIRE


du dessinateur républicain. Presque à chaque satire était malmené Orlila le conservateur, l'antagoniste de Raspail le conspirateur. Tous motifs qui avaient leur poids en 18'i0.



PENDANT LE CHOLERA


Dans ce recueil, Daumier a dessiné ses plus éner- giques vignettes, ses plus brutales, ses plus som- bres. Presque toutes forment des tableaux pleins de couleur; et les yeux éprouvent une vive satisfac-


DE LA CARICATl'KK MODERNE 187

lion à CCS riches oppositions de noir cl do l)l;inc qui l'uni oublier le lugnl)ro ûc^^ sujets.

]5audelairc a dik-rit une de ces compositions dans ses Curiosités es//r'n'(jncs et ce petit morceau doit (*lre cité :

Chargé d'illustrer une mauvaise publication médico-poétiquo, la Néuiésis médicale, Daumier fit des dessins merveilleux. L'un d'eux, qui a trait au choléra, représente une place publique inon- dée, criblée de lumière et de chaleur. Le ciel parisien, lîdèle à son habitude ironique dans les grands fléaux et les grands remue- ménages politiques, le ciel est splendide ; il est blanc, incan- descent d'ardeur. Les ombres sont noires et nettes. Un cadavre est posé en travers d'une porte. Une femme rentre précij)itam- ment en se bouchant le nez et la jjouche. La place est déserte et lirùlante, plus désolée qu'une place populeuse dont l'émeute a l'ait une solitude. Dans le fond, se profilent tristement deux ou trois petits corbillards attelés de haridelles comiques, et au mi- lieu de ce forum de la déiolation, un pauvre chien désorienté, sans but et sans pensée, maigre jusqu'aux os, flaire le pavé des- séché, la queue serrée entre les jaraltes.

Il faut voir, dans la li- satire, /es Cluoiataiis, le branle que l'inflexible caricaturiste a communiqué aux hommes qui s'enrichissent avec leurs prétendues consultations gratuites. Plus d'une fois, en regar- dant ces dessins graves oii se décalquent en traits ineffaçables les misères corporelles de l'humanité, j'ai regretté que Daumier n'eût pas été appelé à traiter l'œuvre qui répondait le mieux à .son essence, celle que seul, parmi les artistes contemporains, il eût pu rendre après Ilolbein, la Danse des morts moderne.


XKil


On ne saurait juger un artiste sans l'avoir suivi pas à pas dans sa carrière; c'est une longue étude quand on a affaire à un fécond producteur dont l'imagination travaille comme l'eau d'une source.

Il en est ainsi de Uaumier, dont j'ai étudié l'œuvre feuille à feuille. Ce grand crayonneur laissera une sorte de fresque satirique de la bourgeoisie pen- dant la première moitié du dix-neuvième siècle.

Dans cette œuvre défilent les personnages au pou- voir, les magistrats, les industriels et les inventeurs, les hommes et les femmes. C'est en même temps la légende comique de Paris et du Parisien dans ses affaires et ses plaisirs. Et il est utile d'en donner un


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MENAGERIE PARISIENNE

Croquis par Daumier.


HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE li»!

aperçu, car un volume suffirait à peine h cataloguer les milliers de compositions du maître.


ŒUVRE DE DAUMIER DE 1833 A 1860

POLITIQUE

Actualités. — Idylles parlementaires. — Physio- nomie de l'Assemblée. — Représentants représentés. — Scènes parlementaires. — Souvenirs du Congrès (le la Paix.

LA MAGISTRATURE

Avocats et plaideurs. — Gens de jn>lice. — Phy- sionomies du Palais de justice.

LES BOURGEOIS

Beaux jours de la vie. — Bons bourgeois. — Jour- née d'un célibataire. — Baigneurs. — Croquis éques- tres. — Comédiens de société. — Fluidomanie. — Mœurs conjugales. — Potichomanie. — Types fran- çais. — Tout ce qu'on voudra. — Voyage en Chine.

LES FAISEURS D 'AFFAIRES

Bohémiens de Paris. — Les annonces et la ré- clame. — Carottes. — Les Robert Macaire. — Les amis. — Flibustiers parisiens. — Mésaventures de M. Cogo. — Philanthropes du jour.


192 PIISTOIRE

LES FEMMES

Bas-bleus. — Boursicotières. — Divorceiiscs. — Femmes socialistes.

LES ENFANTS

Professem's et moutards. — Los papas.

LES ARTISTES

Salons divers. — Scènes d'ateliers.

PARIS

Les bons Parisiens. — Croquis de Bourse. — Pa- risiens en 1848. — Paris 1 été. — l^aris l'hiver. — Public du salon. — Musiciens de Paris. — Portiers de Paris. — Messieurs les bouchers. — Types parisiens.

INVENTIONS

Les chemins de fer. — Les hippophages. — Pisci- culture. — Exposition universelle. — Société d'accli- matation. — Trains de plaisir.

VILLÉGIATURE

Pastorales. — Pêche. — Plaisirs de la chasse. — Plaisirs de la campagne. — Plaisirs de la villégia- ture. — Canotiers parisiens. — Raisins malades.

THÉÂTRE

Histoire ancienne. — Physionomies tragico-clas- siques. — Tragédie. — Physionomies tragiques. — Croquis de théâtre. — Croquis dramatiques.


DE LA CARICATURE MODERNE


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LA rROVIiXCE

Les étrangers à Paris. — Provinciaux à Paris. Sci>nes de la vie do province ' .



II manque trois classes importantes à cette co- médie humaine : le clergé, l'armée, la noblesse; mais Daumier fut le peintre satirique ordinaire du


1. J'ai donné depuis un Catalogue complet de l'œuvre de Dau- |i mier, Paris, Heymann, 1879, in-i». Ce catalogue est épuisé depuis longtemps.

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194 HISTOIRE

gouvernement conslitutionnel, et condamné par l;ï à ne peindre que des bourgeois.

Certainement Daumier n'a pas tenu un crayon pour le plaisir des esprits dits poétiques : c'est une des raisons pour lesquelles l'homme a été longtemps méconnu. Peu d'hypocrisies et de vices échappant à la pénétration d'un satirique pendant une période si longue, toutes les vanités blessées font corp.s et forment une vaste conspiration du silence que seul renverse le temps.

Honoré Daumier eut tout droit à la rancune d'une époque marquée de ses terribles initiales H. D. qui entraient si profondément dans les chairs. Un forçat évadé ne se vante pas de la marque qu'il porte à l'épaule.

11 existe un livre bien connu, l'Histoire de dix ans. A ce livre je préfère l'histoire de vingt ans crayonnée par le maître avec toute la flamme con- tenue d'un grand cœur froissé par les bassesses de la civilisation; mais la bourgeoisie, se reconnaissant dans un tel miroir, fit de vifs efforts pour le voiler et l'empêcher de refléter son image grimaçante, quoique chaque trait témoignât du génie du peintre.

Ce titre d'homme de génie, prodigué si souvent, Daumier est un des rares artistes qui aient le droit de le porter. Il a résumé en lui les forces comiques des nombreux caricaturistes qui l'avaient précédé, et il a apporté dans l'exercice de son art un senti-


DE LA CARICATURE MODERNE 195

mont de la couleur qui fait de chacun de ses croquis une œuvre puissante.

A quelle race artistique se rattache l'homme, c'est ce qui m'a longtemps préoccupé : sa facture forte et robuste n'en fait-elle pas l'émule et presque l'égal d'un maître dont s'honore la Provence : Pierre Puget?

Une planche de Daumier peut être mise en regard des plus hardies conceptions de l'art moderne. Pour la flamme, Delacroix seul pouvait lutter avec le caricaturiste.

C'est ce titre qui jusqu'alors a empêché Daumier d'être reconnu grand. Il avait la fécondité ainsi que tous les hommes doués exceptionnellement. On feignit de ne pas remarquer quelle richesse de tempérament se cachait sous ce gros rire.

J'imagine qu'à la naissance de Daumier, l'esprit du grand et du juste le dota d'éminentes qualités, tandis qu'à ses côtés se tenait une méchante fée qui, d'une voix aiguë, s'écriait : ■ — Tu seras le roi de la raillerie; mais je te con- damne à ne pas montrer au public la noblesse de tes aspirations.

C'est ce qui cause la mélancolie des railleurs de l'humanité. Ils sentent en eux l'instinct du beau, sans pouvoir échapper à la mission qui les pousse à châtier les misères sociales.

Le pujjlic reconnaît ces belles quiilités plus tard, trop tard 1


1<K) HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE

Alors sont étudiées les facultés de l'homme, et les esprits en avant font toucher du doigt sur ces feuilles semées avec tant de profusion, les vibrations d'une âme délicate blessée par le spectacle des satisfaits et des ventrus.

Alors les générations suivantes constatent que dans un coin se tenait à Técart une nature honnête, sensible et robuste, qui étudiait les vices des hommes de son temps et les traduisait par des masques puissants comme ceux du théâtre antique.

On voit au musée du Gapitole, à Rome, la statue d'un faune. D'une main il tient un chalumeau; à travers la chevelure percent deux cornes; le buste enveloppé de draperies se termine par des pieds de bouc. Les yeux sont mélancoliques, le masque est à la fois doux et réfléchi. Sans les cornes, le chalu- meau et les pieds de bouc, la statue pourrait repré- senter un philosophe de l'antiquité.

J'ai souvent pensé à Daumier en regardant ce marbre : chez lui aussi percent les cornes sati- riques, et, quoique croyant à l'art élevé, partout il porte le chalumeau dans les trous duquel il siffle les vices et les laideurs de la civilisation.



STATUE DE FAfNE AU MUSEE DU CAPITULE, a'rOME

17.




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MAYEUX


C. J. TIIAVIBS


l^ '^


■0 1


C. J. TR/VVIES


Rechercher aujourd'hui les origines de Mayeii.r est déjà plus complique que le puhlic ne se l'im;)- gine : pourtant Mayeux a tout droit d'entrer dans l'histoire, entre Robert Macaire et Monsieur Prud- homme, quoiqu'il n'ait pas la portée de ces types satiriques.

Toutes les fois que des figures semhlahles pren- nent corps et relief, qu'elles s'imposent pendant des années et qu'elles ne sont pas seulement issues de caprices parisiens éphémères, il est utile d'en cher- cher le sens, car leur durée est une preuve que, sorties du sein de la foule, acclamées par la foule.


202 HISTOIRE

elles sont l'expression direcle de la nature d'esprit d'un peuple à de certaines époques.

Il existe une Académie des inscriptions qui dé- pense beaucoup de science à étudier des questions moins importantes. C'est une Académie des humo-^ ristes qu'il faudrait fonder pour rechercher les groj tesques qui ont existé chez tous les peuples, dani l'antiquité comme dans le moderne, à Rome et à Athènes, à Yeddo et à Pékin, à Paris et à Londres, à Venise et à Madrid, ù Amsterdam et à Berlin, toutes figures utiles en ce sens qu'elles ont arraché lin sourire à plus d'une lèvre plissée.

Quelle place Mayeux occupe-t-il dans l'échelle des ('•Ires?

Marche-t-il côte à côte avec Ihomme ou avec l'orang-outang?

Mayeux est-il une conception iantasque ou im personnage réel ?

Qui le premier a tenu Mayeux sur les fonts bap- tismaux de la publicité?

Que représente Mayeux?

Quelle fut sa vie et quel gradin lui est ri'-servé dans le Panthéon de la caricature?

Sa mémoire restera-t-elle parmi les générations lutures?

Questions que j'essaye de résoudre à l'aide de l'érudition, des récits des contemporains et de mes propres souvenirs.

11 en est de Mayeux comme du Karagueuz orien-


DE LA CARICATURE MODERNE 20:;

tal, issu de Priiipe qui semble l;i niùre Gigogne de tous ces bizarres personnages. Pulcinella, Polichi- nelle, Punch, sont peut-être les fds de deux pores : Maccus et Priape; de cette génération difforme, facétieuse et cynique me paraît descendre Mayeux, dont jusqu'ici Traviès avait été regardé comme le père.

Il le fut en effet matériellement; mais l'enRint reçut des grotesques, ses aïeux, cette part de res- semblance singulière qui, dans l'ordre artistique comme dans Tordre physiologique, s'altère, dispa- raît, revient tout à coup et reste encore un pro- blème mystérieux pour les esprits philosophiques qui étudient les phénomènes de l'hérédité.

Tout d'abord, dans le masque, dans la lèvre su- périeure développée à la Talleyrand, comme aussi dans les longues mains animales du bossu, je re- trouve l'influence d'un autre Traviès, dessinateur au Jardin des Plantes et frère du caricaturiste. G. J. Traviès, dans sa jeunesse, fut frapi^é du dé- veloppement des lignes animales et du profit qu'eu peut tirer le peintre en les adaptant à la silhouette humaine. En effet, il ne dota pas seulement Mayeux du masque simiesque, mais encore d'une lubricité considérable, car le bossu n'apportait guère plus de pudeur dans le langage que le singe dans ses actes publics.

On regarde ces estampes en souriant, on n'ana- lyse les discours de Mayeux qu'avec d'infinies pré-


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HISTOIRE


cautions. Quelle langue pourrait donner l'idée de ce luxurieux Cantique des cantiques?

Tout dans Mayeux est de l'ancienne France et d(» l'ancienne caricature : les jurons, les apostrophes à la père Duchêne, car Mayeux parle d'amour comme Hébert parlait politique.



-^^^ CJZ


Et trente ans à peine nous séparent d'une époque qui s'amusait de pareilles crudités!

Traviès, quoique son rôle ne s'affirme guère qu'en 1830, était un enfent de la Restauration. Il avait vu les succès de Boilly et de Pigal; on en re- trouve trace dans ses premières œuvres.

Traviès donna un corps et un esprit à un person- nage qu'il appela Mayeux, et il le rendit populaire


DE LA CARICATURE MODERNE 205

surtout à cause de sa bosse (la bosse a toujour amusé les enl\uits et les caricaturistes, qui sont d trrands cnlants).

L'ancienne caricature faisait de la bosse un moyen de succès aussi certain que l'avalanche de soufflets des Funambules. Boilly, diKiiu'l procède Traviès par certains côtés, a dessin(' des groupes de bossus qu'il intitule Études d'après hi bosse.

Vers 1828, la représentation d'un bossu avait de grandes chances de succès à la devanture de Mar- tinet.

Plaisanteries qui ne sont ])lii> du courant mo- derne, car tout se transfunnc. le comique connue la mode, l'esprit comme la crinoline.

Peut-être Traviès rencontra-t-il un bossu vert- galant, aussi plein de vanité que de fatuité amou- reuse, qui oubliait sa taille et sa difformité pour suivre les grisettes de la rue Yivienne et leur conter fleurette.

Mon ami, le poète Baudelaire. préoccupé des qucs-/ tions relatives au comique, a domié l'explicalioi/ suivante de l'origine de Mayeux :

Il y avait à Paris uae espèce de bouffon physionomane, nom- mé Léclaire, qui courait les guinguettes, les caveaux et les petits théâtres. Il faisait des tètes d'e.vpression, et, entre deux bougies, il illuminait successivement sa figure de toutes les passions. C'était le cahier des Caractères des passions de M. Lebrun, peintre du roi. Cet homme, accident bouffon plus commun qu'on ne le suppose dans les castes excentriques, était très mélancolique et possédé de la rage de l'amitié. En dehors de ses études et de ses

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20(5 HISTOIRE

représentations grotesques, il passait son temps à chercher un ami, et quand il avait bu, ses yeux pleuraient abondamment les larmes de la solitude. Cet infortuné possédait une telle puissance objective et une si grande aptitude à la grimace, qu'il imitait à s'y méprendre la bosse, le front plissé d'un bossu, ses grandes pattes si maigi-es et son parler criard et baveux. Traviès le vit. On était encore en plein dans la grande ardeur patriotique de Juillet; une idée lumineuse s'abattit dans son cerveau : Mayeux fut créé, et pendant longtemps le turbulent Mayeux parla, cria, pérora, gesticula dans la mémoire du peuple parisien '.

Celle cxplicalion, puisée sans doule à de bonnes sources, paraît plausible, par cerlains points, mais elle en laisse d'autres dans l'ombre; déjà les étymo- logisles se demandent comment fut formé le nom de Mayeux, d'une construction si heureuse qu'Eu- gène Sue le reprit pour en doter une des plus tou- chantes figures de femme du Juif Errant. Ce nom devait exister, car romanciers et peintres sont inca- pables de créer un nom si bizarre et si voyant.

Mayeux, procédant du singe, fut condamné aux penchants luxurieux. Que de discours séducteurs a-t-il tenus aux femmes! Que de rougeurs il a appelées sur les joues des « tendrons! » Combien ce « polisson » faisait baisser de paupières par ses propos croustilleux! Pas une femme n'y échappe, car Mayeux, tour à tour confiseur, charcutier, bou- ^ langer, cordonnier (pour dames nécessairement;,

i. Ch. Baudelaire, Quelques caricaturistes français, .Le Pré- sent, revue européenne, octobre 1857. Ce morceau est classé actuellement dans les u?uvres complètes du poète.)


DE LA CARICATURE MODERNE


207


offre les produits de son comptoir et en tire des équivoques gaillardes que la langue latine voilerait à peine.

Aussi le bossu s'ccrie-t-il avec un sourire de Priape : Nom de D...I May eux, en fais-tu des ea- prices !



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On voit fréquemment Mayeux introduire dans les cabinets particuliers de restaurants à la mode, quelque jeunesse qui baisse hypocritement les yeux; mais le « scélérat » qui la conduit ne cache pas son jeu, et c'est d'une voix de triomphateur qu'il com- mande en entrant :

— Des truffes, nom de />.../ des truffes, (jareonl des truffes eomme s'U en plnivait!

Ces désordres coûtaient cher au bossu, il est vrai;


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HISTOIRE


et un juste châtiment lui a été réservé dans la planche oii le dessinateur a conduit Mayeux chez le docteur Giraudeau de Saint-Gervais : — Ah! si ma femme le savait! s'écrie Mayeux se



repentant alors des malheurs qui manquent rare- ment aux coureurs de bonnes fortunes.

La passion pour les belles n'a pu tuer l'ambition chez Mayeux; dans cet ordre d'idées Traviès précède Henry Monnier, sans atteindre toutefois à l'épique


DE LA CARICATURE MODERNE 209

crc.ilioli (le Monsieur Prudlionnur. M.iyoux, vors 1830, fui surtout la représentation du boutiquier/ garde national pendant les premières années d'un gouvernement qui permettait à tant de gens d'am- bitionner le pouvoir. Alors on vit Mayeux en gre- nadier, la tête couverte d'un important bonnet à poils, moins gros que sa bosse, plus haut que toute sa personne. Mayeux représente déjà le vaniteux bonnet à poils, puni si cruellement aux premier; jours de la révolution de 1848. En tant que grem dier, Mayeux s'inquiète du trône belge, de la dé- fense de la Pologne, des barricades et de la pairie.

Mayeux, invité à la cour citoyenne, recommande à son tailleur que son habit « ne fasse pas un pli dans le dos, » et c'est de pair qu'il marche avec les nouveaux dignitaires. Rencontrant larchevêque : « Gomment se porte Votre Éminence? — Très bien, monsieur Mayeux; et la vôtre? » répond spirituel- lement le chef de l'épiscopat.

Le bossu ne s'arrête pas en si beau chemin; il envie les honneurs, les rubans, les dignités; on le voit grimper au mât de Cocagne de l'ambition, à la cime duquel pendent des décorations et des por- tefeuilles de ministres, les caricaturistes donnant raison, par leurs dessins, à l'aveu de Montaigne : « Puisque nous ne pouvons aveindre la grandeur, vengeons-nojus à en mesdire. »

Mayeux, produit d'une révolution, devait un jour céder la place à un conquérant qui régna dix-huit

18.


210 HISTOIRE

.ms en France, observa attentivement ses sujets pen- dant cette période et les traduisit plus tard dans une comédie à laquelle peu de chose a manqué pour rester une œuvre vraiment aristophanesque, Mon- fiieiir Priidhommr.

Pourtant Mayeux, quoique sa personnalité ne se soit guère imposée plus de quelques années, reste une figure acquise à la postérité. Et c'est à juste titre que les rédacteurs, chargés de classer les richesses de la Bibliothèque impériale, l'ont fait entrer dans les volumes consacrés à YHistoirc * ; mais si cette mention consacre la valeur historique du bouffon, elle atteste en même temps sa décadence.

L<' bossu, criblé de quolibets, disparut tout à coup, liissanl si peu de traces qu'un érurtit, M. Bazin, le «M'ul niurt.

Celui [Mayeux] qui pendant si longtemps occupa toute la France de ses exploits, de ses aventures, de ses infortunes, cet homme bruyant, malencontreux et railleur, qui nous fournissait une épigramme pour chaque sottise, une moquerie pour chaque déception, un trait malin pour chaque douleur; celui qui a le mieux jugé les événements de notre époque, qui semblait avoir personnifié en lui nos colères, nos enthousiasmes, nos crédulités, le type de 1830 et de 18j1, le masque dans lequel, tous tant que nous sommes, nous pouvions sans chagrin nous reconnaître, parce que nous placions sur son compte, je dirais mieux sur son dos, toutes nos folies, toutes nos bévues; Thomme populaire, enfin, à qui nous devons d'avoir ri pendant dix-sept mois, a passe de vie à tréjias le 25 décembre 1831, joiirde sainte Victoire.

1. Cat'dogae de l'Histoire d: France. Didot, 18r)r)-18()i, 8 vol. u-i". Mwe douzaine de numéros sont consacrés au bossu.


DE LA CARICATURE MODERNE


211


Il est mort d'enuui, de tristesse, de consomption, d'une maladie dévorante et indéterminée à laquelle les médecins, toujours sa- vants pour qualifier ce qu'ils ne peuvent guérir, ont donné le nom de <. révolution rentrée '. »

Kl l'historien ajoute : « Dans sa fosse, on a jeté (]o> milliers de pamphlets, caricatures, protestations,



CJt^


pruchimations, programmes, ordres dn jour, tous faits par lui, sur lui ou pour lui, tous ayant quelque rapport à son existence, à ses affections, à ses mé- prises, à ses tribulations, et qui bientôt ne se trou- veront plus que là. ')

\. L'Époque suiis iiom, esquisses de Paris. 1S50-1833. 2 vol. in-8o, Paris, 1833. 11 est bon de noter que M. Bazin, l'historien de Louis XIII, n"a pas cru déroger en s'occupant de Mayeux.


212 HISTOIRE

M. Bazin se trompait. Mayeux n'était pas mort; dégoûte de l'humanité, ayant renoncé à la galan- terie comme à l'ambition, le bossu vivait dans une obscure retraite d'où le tirèrent de graves événe- ments politiques.

Du nouveau... Attention, nom de D...! Mayeux! tel est le titre d'un journal hebdomadaire que le bossu publie du 12 juillet 1831 au 30 mai 1832.

Vers cette époque, Mayeux sentant la popularité l'abandonner, rassemble en un volume ses produc- tions éparses pour laisser à la France un monument digne de son nom :

Œuvres de feu M. Mayeux, de son vivant chas- seur de la garde nationale parisienne, membre de sept académies, aspirant à l'ordre royal de la Lé- gion d'honneur, et l'un des braves des trois jour- nées. Épisode de l'histoire de France, 183 2.

Plus tard, Mayeux, n'ayant pas obtenu les faveurs qu'il sollicitait du pouvoir, fait cause commune avec la révolution : Mayeux à la Société des droits de riiomme; alors il est d'accord avec la jeunesse démocratique, et, dans une séance mémorable de l'année 1833, il pousse le fameux cri : « A chaque crime, élevons un poteau, nom de D...1 >•

Une effrayante épidémie ravage la France. Mayeux essaye de la conjurer en vers et en prose : La France, M. Mayeux et le choléra^ .

1. 18:53, brochure ia-18.


J



PROJET DE STATUE A ÉLEVER A MONSIEUR MAVEUX


l\^


DE LA CARICATURE MODERNE 2ir>

Ce ne furent pas les dernières aspiraliuns dii bossu. La révolution de 1848 arrive; chacun se va\)-L^^ pelle quels revenants de toute sorte cette crise fit sortir : revenants politiques et revenants religieux. Leur nom ne porte plus; ces hommes font flotter de vieux drapeaux dont les couleurs sont à peine visibles.

Des sectaires religieux, persécutés sous Tancien régime, entreprennent de réédifier les murs de leur église à l'aide des pavés de barricades. Mayeux reparaît presque en même temps que l'abbé GhâteL son contemporain. Chaque utopiste fonde un jour- nal pour exposer son système. Le bossu, lui aussi, publiera le Mayeux, journal politique, une feuille qui n'eut que six numéros (du 17 juin au 10 juil- let 1848). Mais combien de journaux d'alors durèrent moins encore!

Le socialisme est une pomme de discorde dans la république : entre toutes les écoles, celle d'Icarie semble la plus menaçante. Mayeux feint d'être un des malheureux émigrants qui reviennent de Nauvoo, désillusionnés, contant leurs déceptions h leurs concitoyens pour les empêcher de tomber dans la même misère, et, sous forme de brochure réactionnaire, il lance, en 1848, la brochure : Voyage de M. Mayeux en Icarie. Ses aventures curieuses dans le pays de M. Cabet.

Encore une fois Mayeux disparaît pendant les troubles de la République. C'en est fait. Le bouifon


216 HISTOIRE

est mort. Chacun le croit. Point. Il revient de nou- veau à un moment grave :

Moyeux VuicUpcudant , hommo politique, etc., appelant les hommes du jour p)ur leur îwm. Suivi d'une revue critique sur diverses positions de sa vie et quelques pages sur Vévénemod du 2 dé- cendire ' .

A partir de ce cri suprême, Mayeux garda décidé- ment le silence, et depuis vingt ans il a abandonné lout ù lait la scène oîi ses dernières apparitions, il laut le dire, ne remuèrent pas les masses.

Il en est des bouffons comme des hommes poli- tiques de faible trempe qui restent trop longtemps dans la retraite. L'inaction les rouille. Des géné- rations nouvelles se groupent tous les dix ans, des rangs desquelles sortent de jeunes hommes sans respect pour le passé, et on peut affirmer, sans craindre de se tromper, que le vieux Mayeux est condamné à rester dans la coulisse, quoi qu'il arrive.

De même que dans les convois patriotiques de grands citoyens, divers orateurs font entendre di- verses sortes d'éloquence, il convient de citer l'orai- son funèbre de Mayeux par un journaliste qui a gardé l'anonyme :

Où Traviès avait-il reucontré, entrevu le type de ce héros ? Ktait-ce Falstaff, Polichinelle? ou bien l'artiste, dans un jour de

1. Paris, Ledoyen, in-l2 (1851). ,


DE LA GAIIICATIJIIE MODERNE 217

raillerie et d'iiumour, n'a-t-il pas pense à tous les bossus qui se sont moqués de l'hunaanité depuis Thersite et Esope? Quoi qu'il en fût de l'inspiration, nous nous souvenons tous, hélas! nous qui ne sommes plus les jeunes et qui avons déjà vu plusieurs révo- lutions, nous nous souvenons de ce garde national, prompt à la colère, jurant, sacrant toujours, fréquentant le château et les mauvais lieux, libéral, monarchique, mais licencieux et gourmand, futé comme M. Thiers, atrabilaire comme Casimir Périer, atta- quant, défendant la Charte et portant sur sa bosse le poids de toutes les iniquités de l'opposition !


Un beau jour, ou ue sait pourquoi, Mayeux mourut tout à coup. Sa bosse l'avait étouffé. Ou plutôt, si, je sais pourquoi il est mort, et je vais vous le confier. Ce pauvre bossu était patriote ; il était libertin, mais il n'était pas filou; il avait des défauts, mais il n'avait pas commis de crimes, il souriait à la beauté, mais il ne crochetait pas les secrétaires; bref, M. Mayeux, mal- gré ses gros jurons, avait encore des illusions


La société, en se perfectionnant, ne pouvait pas s'en tenir à ce bossu mal découplé ; il lui fallait un héros plus habile, plus souple, qui eût plus de toupet et qui sût parler aux actionnaires. M. Mayeux présidant un conseil, distribuant des dividendes, eût été impos- sible. Il y avait en lui, malgré ses railleries, un côté paterne, et je dirai même paternel, qui le rendait insuffisant. Quand l'heure des grandes affaires fut venue, Mayeux disparut et Robert Ma- caire prit possession du pavé....


Le bossu mourut à l'heure oii les illusions n'étaient i)lus pos- sibles ; c'est ce gredin de Robert Macaire qui, en venant d'as- sassiner ce bon (lermeuil, a mis le pied sur Mayeux et lui a dit : « Allons, meurs, bouffon naïf. La naïveté est morte! »


1. Gazette de Paris, 1859.

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21S


HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE


Celte oraison fuiirl)re trop réelle marque bien une des nombreuses désillusions du pauvre Traviès dont je vais conter l'histoire; il eut le chagrin, de son vivant, de voir d'autres héros prendre la place du sien, aux aeclamalions de la multitude ingrate.



i^l


II


Le peintre et riiislorien do Mayeux, Traviès, na- ture soulîreteuse et mélancolique qui mourut il y a quelques années, sans laisser d'autres traces dans riiistoire de l'art que quelques lignes nécrologiques, fut un être intéressant.

J'ai connu l'homme et je peux en parler; pourtant, mes premières relations avec lui ne témoignaient guère que je deviendrais son biugraphe.

Vers 1846, nous étions une bande de fous occupés à narguer la vie, et à la dépenser gaiement à défaut d'argent. Tout homme qui se présentait dans le cé- nacle y était admis sans difficulté, sauf à éprouver la malice d'indisciplinés poètes, musiciens, roman-


220 HISTOIRE

ciers, journalistes, étudiants, mêlés à dos dieux et à des apôtres.

A une table voisine dun café oii nous nous réu- nissions, se tenait une sorte de grand échassier avec un nez de perroquet, qui éveillait la curiosité par son apparence mélancolique, sa longue taille voûtée, ses pommettes saillantes et de petits yeux 011 était tapie une sorte d'indulgence affectueuse pour nos farces. On l'appelait Traviés; il écoutait volontiers les imprécations de Jean Journet, et un jour il invita la bande turbulente à assister dans son atelier à une conférence que devait donner l'apôtre du phalanstère.

Le peintre ordinaire de Mayeux offrant l'hospi- talité au disciple de Fourier me sembla particulière- ment bizarre. Jeune, on ignore combien certains de ces railleurs, arrivés à l'âge mûr, méprisent le trempHn du comique sur lequel ils ont jadis bondi. Ces faits se représentent fréquemment chez les timides qui rougissent de leurs gaietés de jeunesse.

De grandes compositions religieuses inachevées emplissaient l'atelier de celui qui avait prêté jadis à Mayeux des paroles si luxurieuses. Peut-être le peintre mélancolique au nez de perroquet espé- rait-il racheter son passé en favorisant l'éclosion de « la bonne noiivplh » que l'excentrique Jean Journet prêchait partout.

L'apôtre connnença son discours, le même qu'il nous récitait dejjnis un an tous les soirs. Fut-ce


DE LA CARICATURE MODERNE 221

l'ennui do ce verbiage ou l'extravagance des souve- nirs de Mayeux qui tenta l'un de nous? Toujours est-il que, s'échappant sournoisenuMit de l'atelier, il enfermait au cinquième étage, en emportant la clef, l'orateur et les auditeurs, sans respect pour le maître du logis, sans pitié pour ses camarades qui durent subir de onze heures du soir à sept heures du matin la terrible éloquence du phalanstérien.

Sans nommer l'auteur de cette mystification , j'avouerai que, seul, je pus rentrer chez moi rire à mon aise sur les cris Iburiéristes et les cris civilisés que devait amener la fermeture de cette porte. Gela me paraissait une juste punition infligée au peintre qui, une fois de plus, nous avait condamnés au sup- plice d'entendre Jean Journet, un des plus enragés bourreaux que j'aie jamais rencontrés.

Étonné des affinités qui reliaient l'apùtre et le peintre, j'ignorais que, jeune, Traviès avait été en quête d'une religion, faisant corps avec le groupe artistique qui se réunissait dans l'île Saint-Louis, autour d'un dieu, dit le Mapah^.

Preuve d'une certaine faiblesse que ces croyances en de pauvres diables sans le sou, prêchant dans des mansardes sans feu; mais je n'ai pas à faire le procès d'une époque en ébullili(jn qui crut à tous

1. Voir les Célébrités de la rue. par Charles Yriarte. 1 vol. in-18. Paris, Dentu, 1879. Voir également mou livre, les ^'iyllettes ro- mantiques. Paris, Dentu, 1883; l'atelier du Mapah y est repro- duit, dessiné par Traviès.

19.


222 HISTOIRE

les utopistes, à tous les charlatans politiques et sociaux, aux magnétiseurs, croyances aujourd'hui démantelées, ce qui ne nous empêche pas de nous préoccuper de temps ù autre des tables tournantes et du spiritisme.



J C-'


Ainsi s'accusait la, nature inquiète et indécise d'un homme qui reporta ces inquiétudes et ces troubles dans l'art.

Traviès avait pourtant livré au public un excellent portrait de Liard, dit le Chiffonnier philosophe, et une telle œuvre faisait augurer mieux de l'avenir de l'artiste.


DE LA OARIOATTIRE MODERNE


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Ce Liard, sur le compto duquel couraient des 1er gendes bizarres, un sac sur l'épaule, la casquette sur le coin de l'oreille, un bâton noueux à la main, pas- sait d'habitude devant le café des Variétés, récitant quelque distique latin, et le bruit public en faisait



un ancien vaudevilliste qui, devenu philosophe, pré- férait vivre des chiffons de la rue plutôt que des chiffons de l'esprit du jour.

Liard, comme Chodruc-Duclos sous la Restaura- tion, était utile aux Parisiens, à qui il faut toujours un excentrique, et à qui il importe peu que l'homme soit en guenilles pourvu qu'il sache les porter. De ce côté, le chiffonnier philosophe avait de l'allure. L'œil narquois, la bouche railleuse, sachant assez de


224 HISTOIRE

bribes de Virgile pour étonner les badauds, fier de son portrait, il se promenait avec son crochet et son sac, posant un peu, car les Parisiens se disaient : « Voilà Liard. » Vanité de la famille de celle des comédiens, et dont il devait le développement à Traviès.

Rencontrant l'homme parmi les gens du peuple que son crayon se plaisait à reproduire, le dessi- nateur avait fait œuvre, non pas de caricature, mais de réalité; ce type caractéristique indique en effet une ligure particulière à la barrière du Maine, quar- tier qui aujourd'hui n'a plus de rapports avec celui de 1830.

C'étaient alors de vastes terrains plâtreux, des prés d'un vert paie que tondait quelque maigre chèvre, des chantiers de démolitions bordant les sombres boulevards extérieurs qui, dès la brume, appelaient le crime. De petites maisons clairsemées au loin attiraient l'œil par leurs murs peints en couleurs crues, sur lesquelles se détachaient en gros caractères des annonces de gibelottes et de vin à quatre sous. Horizon borné d'un côté par la Grande- Chaumière, de l'autre par la mère Saguet; ici les bals populaires, à deux pas le cimetière Mont- Parnasse. Toute une population d'ivrognes, de croque-morts, de rôdeurs de barrières, de voyous, s'y donnaient rendez-vous, et, parmi eux, quelques artistes qui les observaient pour les reproduire en lithographie. Ces parages sentaient la misère, l'ivro-


DE LA CARICATTTRE MODERNE 2?5

gneric, la mort, et il était de modo parmi les gens d'esprit et les peintres, depuis M. Thiers jusqu'à Cliarlet, de se mêler à ce peuple.

Traviès en tira rarement des motifs joyeux. Il y avait dans sa natui'e ([uelque cliose de rirl.inde



affamée, et il eût été le seul artiste propre à illus- trer la sinistre Cliansou de la Cltrmiso. de Thomas Hood.

« Homme de mœurs faciles et gaies, dit un cri- tique, c'était sur les lieux mômes que Traviés allait étudier ces types de chiffonniers et de buveurs émérites. A Montparnasse, le bal de la Girafe, ren- dez-vous des croque-morts en goguette, se rappelle encore ses écarts, et le cabaret des Dear-Éléphants


226


HISTOIRE


lui ;i Ibiiriii plus d'une fois des types eurieux et fineineut saisis de marchands d'habits el de cochers de cabriolet. »

Je liai pas connu ce Traviès facétieux, le môme qui, dit-on, ayant vidé plus d'une bouteille avec les croque-morts, se fit rapporter dans une voiture des



pompes funèbres. « Sa muse, a dit un poète qui jugeait mieux son œuvre, est une nymphe de fau- bourg pâlotte et mélancolique. » Et il qualiliait l'homme ainsi : « Il est le peintre du guignon. » Sans doute les compositions relatives à Mayeux


J / «^ '■



LI-; GLOUTON D'après une caricature anglaise.


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DE LA CARICATURE MoDERNE


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appartionnciil au duiuaiiK' du grotesque; mais déjà Tinclinalion puur un bossu déshérite des dons de la nature est la preuve d'iuie ironie coiicentrce.

Dans l'œuvre de Traviès se voient une plainte, une soutTrance, une révolte, qu'il représente un pauvre grelottant de froid, une leninie abandonnant son



■enfant au coin d'un carrefoiu', un malade isolé dans sa chambre, un misérable caché derrière un pan de mur, serrant convulsivemant dans ses mains un bâton noueux, ou des personnages politiques abu- sant de leur pouvoir.

Si Traviès peint un homme qui mange, l'homme mange sans faim, dans quelque restaurant à trente- deux sols, et pique dédaigneusement du bout de sa fourchette un morceau qui lui semble amer.

Quelle différence avec le glouton traditionnel des

20


230


HISTOIRE


Anglais qui avale d'ônoriuos morceaux, en roulant de gros yeux inquiets, de peur qu'un pique-assiette ne vienne s'asseoir à sa laLle 1

Quelquefois Traviès a dessiné un bonhomme jouant avec son chai, une portière en extase devant son



serin, célibataires sans l'amille, pauvres gens qui dépensent la somme d'affection qu'ils ont en eux pour des animaux; mais à ces tableaux de la vie domestique l'artiste préfère toujours quelque ma- ladif balayeur de rues.

Les premiers croquis de Traviès sont de nature particulière, offrant quelque chose de na'if et de


I)K LA CARICATURE MoDKRNK


2:î1


suisse-alloiiiaiid qui lorait croiro que l'iioiiiiiic était d'origiiip gcrmaiiiquo ' .

Gotto manière est d'aulaiiL plus sif^nilicalivc en rogard des élégants rt robusios (to(|ius do (îavann'



'Vjr —


et de Daumier qui travaillaient dans les mêmes feuilles satiriques. D'un tracé mince et sec, si la naïveté ne s'en môlail, le crayon de Traviès va droit au contour et néglige tout artifice pour le-.


1. En effet, ^I. Philippe Burty, dans une courte notice de la Gazette des Beaux-Arts, dit que Traviès de Villers (l'artiste cacha soigneusement sa particule nobiliaire) était né à Winterthuren, dans le canton de Zurich, de parents français émigrés.


232 HISTOIRE

toiïer. Son dessin grêle est d'accord avec les héros qu'il représente; si le trait devient insuffisant pour certaines scènes d'orgie auxquelles le pauvre Tra- viès dut être rarement initié, il est d'accord avec les froides rafales de la faim, de la misère et de la débauche.

Traviès arrivait trt)p tard!

11 fallut à Henry Monnier toute sa puissance d'ob- servation pour franchir l'énorme fossé qui séparait la Restauration de la révolution de Juillet : un abîme entre les modes, les coutumes, les mœurs, les phy- sionomies. Traviès n'y parvint pas et se donna tout entier aux entreprises politiques de Philipon, y ap- portant ses amertumes intérieures, car la souffrance physique ou morale forme une bonne partie du lot des satiriques.

Ils sont méconnus, ils s'imposent par de cruelles égratignures. Ils sont incompris, leur dépit se tra- duit en traits acerbes. Ils sentent la débilité de leurs organes, ils médiront de la santé. Laids, ils s'achar- neront après la beauté.

Si on excepte quelques natures noblement douées, un Rabelais dont la puissante raillerie est doublée d'une constante bonne humeur, combien de peintres et de poètes sarcastiques accusent un tempérament malingre par leurs railleries contre l'humanité! Un grain d'envie se mêle à leurs récriminations; et, malgré la douceur du caractère de l'homme dont je fais le portrait, de ses plaintes navrantes que plus


DE LA CARICATT'RE .MODERNE 2^-^

tard il mo ronfia, on infrrail (jn"il no so seiitail pas compris : en effet, il ne 1 était pas.

Pauvre, isolé, atteint d'une maladie qui devait l'emporter jeune encore, que de rêves de gloire étaient refoulés dans cet allongé personnage qui recherchait la société des jeunes gens, les hommes de sa génération ne lui ayant pas prêté assistance! Et pourtant combien il en aurait eu besoin pour ses grandes machines picturales, le malheureux Traviès, effrayé des obstacles insurmontables que chaque matin l'art dressait devant lui ! ^

Aussi ses caricatures politiques offrent-elles une amertume, un aigrissement, une rancune expres- sive. Avec ceux de Grandville, les dessins de Traviès sont haineux et provocateurs; leurs allusions sem- blent aiguës comme la lame d'un poignard.


Ces dessins sont souvent pleins de sang et de fureur, dit Bau- delaire. Massacres, emprisonnements, arrestations, perquisitions, procès, assommades de la police, tous ces épisodes des premiers temps du gouvernement de 183l) reparaissent à chaque instant. Qu'on en juge : la Liberté, jeune et belle, assoupie dans un dan- gereux sommeil, coiffée de son bonnet phrygien, ue pense guère au danger qui la menace. Un hoinviic s'avance vers elle avec pré- caution, plein d'un mauvais dessein. Il a l'encolure épaisse des hommes de la halle. La tète pyriforme et surmontée d'un toupet très proéminent est flanquée de larges favoris. Le monstre est vu de dos, et le plaisir de deviner son nom n'ajoutait pas peu de prix à l'estampe. Il s'avance vers la jeune personne. Il s'apprête à la violer ! — Avez-vous fait vos prières ce soir, inadatne? — C'est Othello-Philippe qui étouffe l'innocente Liberté malgré ses cris et sa résistance.

20.


23i HISTOIRE

Le long d'une maison plus que suspecte passe une toute jeune fille, coiffée de son petit bonnet phrygien ; elle le porte avec l'innocente coquetterie d'une grisette démocrate. Messieurs un tel et un tel (visages connus, — des ministres à coup sur des plus honorables) font ici un singulier métier. Ils circonviennent la pauvre enfant, lui disent à l'oreille des câlineries et des saletés, et la poussent doucement vers l'étroit corridor. Derrière une porte, rhoiinttc se devine. Son profil est perdu, mais c'est bien lui ! Voilà le toupet et les favoris. 11 attend, il est impatient I

Voici la Liberté amenée dans la chambre des tourmenteurs. On va lui broyer ses chairs délicates, on va lui ballonner le ventre avec des torrents d'eau, on accomplit sur elle toute autre abomi- nation. Ces athlètes aux bras nus, aux formes robustes, affamés de tortures, sont faciles à reconnaître,

Daiimier, lui aussi, faisait de semblables dessins contre la royauté; « mais, ajoute le poète, ici l'art domine, l'art purificateur comme le feu. »

Le crayon chétif de Traviès ne saurait innocenter ses compositions politiques. C'était déjà sa seconde manière. Les lois de septembre parurent qui mirent un terme à de telles agressions contre le pouvoir.

C'est à l'issue de semblables luttes que se révèlent les hommes vaillants. Il faut se transformer ou mourir. Quelque accablantes que soient les causes qui entravent l'art du caricaturiste, il n'est pas moins forcé d'en subir les effets. Alors l'artiste est obligé de laire peau neuve et de retourner ses aspirations comme un gant.

Traviès s'aperçut un jour que les émeutes étant passées, il n'y avait plus d'assommeurs à peindre; il tenta une troisième manière vers 18 'lU; mais alors


DE LA CARICATURE MODERNE


2ar)


deux natures bien distincles avaient imposé leur sentiment, Daumier et Gavarni. L'un et l'autre re- présentaient deux faces de l'art humorislique. Tra-



viès essaya de se glisser entre les deux; et comme la représentation des chiffonniers et des ivrognes ne répondait plus au goût changeant de la foule, il essaya de se forger une personnalité nouvelle, forte et élégante. Entreprise impossible !


236


HISTOIRE


L'homme y perdit l'essence germanique de ses premiers crayons sans acquérir aucune des qualités des deux maîtres qu'il entreprenait de fondre en un.



C'est un fait (jiii m'a souvent frappé dans les lettres et les arts que l'individualité, au début, des êtres ignorants ou faiblement organisés. Ils pro- duisent d'abord sans inquiétude et donnent tout de suilc dos produits originaux. Qu'une difficullé les


DE LA CARIGATTIRE IMORERNE 2M7

arrêlo, qu'ils veuillont coiiiiiKMU'cr à IVif^i^ mûr les études qui leur oui manqué dans ]a jeunesse, voilà des êtres enlacés par les mêmes herbes ([ui noiiMd, un mauvais naj^^eui'. La réflexion eidève leur liberté native sans apporter la robuste maturité que seules ont préparée des études profondes. (l(\s artistes alors, aux prises avec le rude labeur de la création, perdent confiance , s'aigrissent dans l'isolement , deviennent mécontents d'eux-mêmes ainsi que des autres et ne peuvent ou n'osent plus produire.

Qu'on juge de ces tortures si on y ajoute la mi- sère et les embarras de la famille! Traviès aurait tiré des larmes des cœurs les plus durs. Cette intel- ligence ayant conscience de sa débilité, la maladie empreinte sur les traits de l'homme fiiisait pitié, et je ne peux penser sans émotion aux confidences que me fit un soir le caricaturiste, dans un endroit, où plus d'une célébrité passa, attirée par le bruit qui se faisait autour d'une doctrine littéraire, le réalisme, qui lui-même, je peux le dire aujourd'hui/ n'était pas sans rapport avec une religion '.


1. M. Edouard Fournier a publié le 27 août 18r>9, peu de jours après la mort de Tiaviè'^, quelques détails sur la triste fin du caricaturiste. « Traviès est mort dans une mansarde du quartier latin, sur un grabat, n'ajant pour garde-malade qu'un bon profes- seur d'allemand, son voisin, à qui ses j)lainles ('touffées avaient révélé son agonie. Cet excellent homme le soigna du mieux qu'il put : il courut chez les amis que Traviès put lui nommer, et dont beaucoup restèrent sourds, ou bornèrent leui-s dons à quelques


2.18


HISTOIRE DE LA rARICATIJRE MODERNE


promesses. Une rapporta doue que fort peu de chose de ces visites suppliantes; mais le mourant ne s'en aperçut pas, l'ami nouveau des derniers instants suppléant de sa bourse à ce que n'avaient pas fait les compagnons des jours meilleurs. Traviès ne fut pas porté à l'hôpital qui l'attendait, et mourut en murmurant avec le bon professeur quelques mots de cette langue allemande qu'il avait apprise au berceau. »



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MONSIEUR PRUDJIOMME


HENHY MONMEK


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HENRY MONNIER


Vers la lin de la Re.sLauralioii, Balzac rencontra un jeune artiste plein d'esprit qui tenait tète à Ro- mieu dans l'art particulier de la mystification. Le peintre était passé de l'atelier de Girodet à celui du baron Gros, et ses focéties quelquefois irrespec- tueuses ne donnaient pas grande espérance au maître, déjà morose.

Balzac, qui avait tant à observer, aimait naturel- lement les observateurs, surtout ceux curieux de la vie, qui creusent, Ibuillent, sèment dans tous les

21


242


HISTOIRE


sens et oublienl qiiehiuet'ois de recueillir le fruit (le leurs semailles.



Henry Monnier était de ces êtres infatigables qui prennent des croquis de côté et d'autre, scrutent la jhysiononiie humaine en lous sens, ne font pas de



choix dans la nature, trouvent tout bien, le laid et le beau, entassent des notes excellentes et sont em- barrassés un jour de les mettre en œuvre.


lié fait . ! un dé^ lêcheni


DE LA CARICATURE MODERNE 2i:i

Il manque à ces artistes l'induction, le regard in- térieur. Ce n'est pas pour eux que se dessinent les horizons lointains; mais une suprême qualité fait que ce qu'ils voient est juste et précis comme calque. Si leurs yeux de courte portée les empêchei de se rendre compte de l'ensemble d'un arbre, ils en distinguent jusqu'aux plus minces brindilles, et c'est ainsi qu'ils appliquent leurs facultés à l'étude de l'homme.

Qu'on juge de la joie qu'éprouva Balzac ù la dé- couverte de cette mine de comique, un placpr nou- veau à exploiter en môme temps que ceux des Las- sailly, des Ourliac, des Laurent Jan, tous aussi riches en conceptions que rebelles à l'exécution.

Balzac connaissait à fond ces natures, savait en tirer parti, et comme il se sentait fort, il ne cachait pas, ainsi que l'eût fait un esprit de second ordre, les noms des hommes qu'il avait trouvés en friche non plus que les cerveaux dont il faisait sortir de précieuses observations.

Henry Monnier, jeune, avait voyagé en Angle- terre : répandu dans le monde parisien où son rôle de conteur lui ouvrait les portes, il était devenu l'illustrateur à la mode. S'il abandonna plus tard le sceptre du frontispice aux frères Johannot, à Louis Boulanger, aux Dévéria et à Célestin Nanteuil, c'est qu'il se sentait impropre à traduire les scènes vio- lentes des imaginations romantiques; mais un livre du librair(^ Ladvocal ne pouvait alors paraîtr(^ sans


24'.


HISTOIRE


iino vifïiioUo do Monnior : il était Ynuo des gloires de la maison Gihaiit, et tout ce qui le frappait en voyage, dans la rue, dans un salon, se traduisait en croquis rapides, relevés d'une pointe d'ironie. A en juger par les œuvres qui furent la joie de la



fin de la Uestauration, on a une singulière idée des plaisirs do ce monde qui s'intéressa particulière- mont aux scènes du faubourg, et fit de la descente de la Courlille le pendant du défilé de Longcliamps. D'un côté Bérangor, Chariot, et leurs vieux soldats do l'Empire, sont l'expression directe des sentiments d'opposition d'alors; de l'autre. Carie Vernet, Boilly, Pigal, au milieu desquels Henry Monnier devait


DE LA CARICATTRE MODERNE 2ir,

s'élovor, par la précision avec laquelle son crayon représenta des scènes de mœurs bourgeoises; mais


ir'mS:.




on senlail dans riionmic une oljsiM'valinn p.irlicu lit^^re qui nous a valu une page de maître.

Henry Monnier, dit Balzac', a tous les di'savantages d'un homme supérieur, et il doit les accepter parce qu'il en a tous les mérites. Nul dessinateur ne sait mieux que lui saisir un ridicule et l'exprimer; mais il le formule toujours d'une manière profondé- ment ironique. Monnier c'est l'ironie, l'ironie anglaise, bien cal- culée, froide, mais perçante comme l'acier du poignard. Il sait mettre toute une vie politique dans une perruque, toute une


1. Ce fut dans la Caricature (31 mai 1832) que parut ce mor- ceau, signé a comte Alex, de B... », un des nombreux pseudonyme de Balzac dans sa jeunesse.

21.


2i()


HISTOIRE


satire, digue de Juvénal, dans uu gros honiaie vu par le dos

SoQ observation est toujours amère; et son dessin, tout vol- tairien, a quelque chose de diabolique. Il n'aime pas les vieillards, il n'aime pas les plumitifs, il abhorre l'épicier; il fait rire de tout, même de la femme, et il ne vous console de rien.

Ici Balzac, plaidant pour Henry Monnier, plaido pour lui-même.



Il s'adresse donc à tous les hommes assez forts et assez péné- trants pour voir plus loin que ne voient les autres, pour n'être jamais bourgeois, entîn à tous ceux qui trouvent en eux quelque chose après le désenchantement, car il désenchanté. Or, ces hommes sont rares, et plus Monnier s'élève, moins il est populaire. Il a les approbations les plus flatteuses, celles de ceux qui font l'opinion; mais l'opinion est un enfant, dont l'éducation est lon- gue et qui coûte beaucoup en nourrice. Si Monnier n'atteint pas aujourd'hui au succès de vente de ses rivaux, un jour les gens


DE LA CARICATrUE MODERNE 2i7

d'esprit, et il y en a beaucoup en France, l'auront loué, apprécié, recommandé; et il deviendra un préjugé comme beaucoup de gens dont on vante les œuvres sur parole. Il est à regretter qu'un artiste aussi étonnant de profondeur n'ait pas embrassé la carrière politique du pamphlétaire à coups de crayon : il eût été une puissance.

L'œuvre que nous annonçons (liéorations, six feuilles coloriées, Paulin et Aubert) est un ouvrage fort distingué, dans lequel il ne s'est point répété. Peut-être sa plaisanterie est-elle un peu tour- mentée; mais, si elle veut de l'étude, elle consolide ainsi le rire qu'elle excite.


Ces Récréations, je les ai sous les yeux : ce sont des croquis clairs, agréablement coloriés, sans la « profondeur » comique qu'annonçait un contempo- rain trop enthousiaste, et il fallait le regard de l'au- teur de la Comédie humaine pour deviner que de ce sol froid naîtrait un jour une des figures typiques de la caricature moderne.


li^^


II


La génération qui suivit celle de 1880 voulut sonder la portée des hommes de l'époque, et il y a bientôt vingt ans que je me Irouvais en compagnie d'un poêle un peu taquin qui adressait un singulier com- pliment à riiivcnleur de Mo/is/rt/r Pnidliommf.

— Monsieur, dit le poète en saluant le caricatu- riste à qui on le présentait, il y a longtemps que je désire vous faire compliment de vos excellents dictionnaires.

— Dictionna'n'('! s'écria Henry Monnier étonné.

Mentalement le mystificateur de 1828 se deman- dait quel était le genre de charge imaginé par un romantique de IS'jT.


HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE 2W

— Vous VOUS méprcuez sans (l(jut(\ uidusicur, ropril-il, je m'appelle Henry Moniiier.

— Je le sais, continua le poète s'inclinaut, etcVst pourquoi je me permets de vous complimenter sur vos utiles dictionnaires.

l'n moment, je crus que lecomé(li(Mi perdi'ait son



flegme habituel; mais avec un ton aigre-doux de réception académique, le poète expliqua que les Scènes popitlaircs n'étaient pas de l'art. Il manquait à la plupart de ces sténographies un reflet de la personnalité du créateur; tout était traité sans idéalisation, par menus détails, jamais par masse, et par là les types restaient à l'état de croquis d'après nature.


•250 HISTOIRE

Henry Monnier écoutait, visiblement surpris, pou préparé à ce discours désagréable, à savoir que les Scènes popidah'rs étant seulement un dictionnaire, les créateurs et les poètes s'empareraient de ce fonds commun pour y puiser des mots.

Dans une autre circonstance, je fus témoin de l'effet que produisait l'artiste chez un riche indus- triel, qui tenait table une fois par semaine et se plaisait dans la société des gens d'esprit, quoiqu'il comprît médiocrement leur langue. Le maître du logis réunissait ensemble des poètes, des journa- listes, des musiciens, des avocats, des médecins, et se donnait, dans sa maison et dans son fauteuil, le spectacle de Henry Monnier.

Après le dessert, le caricaturiste conta une scène de nuit de la rue Basse-du-Rempart, dialogue sinis- tre entre des filles et des voleurs, avec un ciel nei- geux pour décor. L'hôte ouvrait de grandes oreilles et s'étonnait de ne pas trouver un mot pour rire dans ces conversations nocturnes; suivant Ini de telles peintures étaient d'un effet désastreux pour la digestion. Le langage de ces misérables le faisait frissonner; les bougies de la table prenaient à ses yeux la sourde lueur du réverbère qui éclairait les acteurs du drame de la rue Basse-du-Rempart, et à cette heure, il eût donné vingt louis à Levassor pour etTacer par quelque parodie anglaise une si lugubre impression. Le conteur s'arrêta. Ce ne furent pas (\("^ a])ii1;nuliss(Mnents qui le payèrent de son r(cit.


DE LA CARICATURE MODERNE 2:A

mais un silence embarrassé que l'indiislriel rompit par un : Et puis?...

— J'ai lini, dit le comédien.

— Voilà bien le réalisme, me dit d'un Ion de re- proche le maître de la maison, comme si moi-même j'avais eu quelque part à l'invention sinistre de la scène de la rue Oasse-du-Remparl.

Par là le bourgeois se rapprochait du seiiliment du poète dont je parlais tout à l'heure. Ce dialogue sans conclnsion ne lui semblait pas complet, et l'en- droit oîi l'arlisle s'arrétail était l'instant jnsle où l'intérêt commençait à se dessiner.

Henry Monnier comprit sans doute un peu tard l'importance de cadres plus réguliers, et un jour le philosophe Ghenavard convoqua dans son atelier des peintres et des journalistes, pour leur faire en- tendre une comédie de llem^y MonniiM*, qui, renon- çant aux croquis rapides, s'était recueilli et avait conçu une œuvre importante.

Chacun l'ut exact au rendez-vous, le caricaturiste ayant annoncé qu'il lirait lui-môme trois actes iné- dits; mais dès le début, l'avertissement que l'ou- vrage était en vers causa iuk» sorte detl'roi. Henry Monnier jioète ne prédisposait pas l'assistance en faveur du drame.

Lui, sans sourciller, lut une certaine « École des bourgeois », qui, dès les premières scènes, annonçait un rival de Casimir Bonjour. Les auditeurs regar- daient, effrayés d'être constitués en membres d'exa-


•2ô2 H 1 S T O 1 Pv E

mon du cuniUc de lecLure de lOdéon, eL le carica- luri.slo conliimait à l'aire tomber sur la tôle de ses amis de pauvres vers qui coulaient de son gosier comme, tristement après la pluie, un maigre lilet d'eau sort d'une gouttière.

Inquiet, Chenavard craignait que ses invites ne l'accusassent de leur avoir infligé un supplice oublié par le Dante. L'acte était long, bourré de discours entre un père médisant de la peinture et un fils défendant l'art en rimes glabres, et l'exposition n'annonçait rien de particulièrement dramatique. Une heure se passa de la sorte, glaciale, troublée seulement par les changements de position sur leurs sièges des assistants, qui intérieurement maudis- saient le poète, sa comédie et l'école raisonneuse du premier Empire. L'une des victimes, douce comme le chien qui lèche la main qui l'a battu, eut encore la force d'applaudir, alors que l'auteur, gravement, s'apprêtait à lire le second acte.

Le maître de la maison, profitant de cette inter- ruption, alla vers le lecteur, le complimenta de Ycxcellentc charfje qu'il venait de réciter, faisant observer toutefois qu'elle avait duré suffisamment pour être comprise de tous; il ajoutait que ces mys- tifications, quand elles étaient prolongées, perdaient le plus piquant de leur sel, que rclîet était obtenu, et qu'il remerciait l'auteur de sa peine.

Henry Monnier ne saisit pas le sens de l'avertis- sement. La comédie fut jouée plus tard, naturelle-


DE LA CAKR'ATLUE MoDEKNE



CROQfIS D AI'RKS NATURE

l'ar lleuiv Mnmiier.


22


254


HISTOIRE



CUOyt'I.S D APRES NATLKE

Par Henry Moiiiiier.


DE LA CARICATTIRE MODERNE 21"^

moni à rOdéon, où sont conservés d.ins le c.iliincL aux accessoires quelques auditeurs de 1849, et ce lut une fête pour les enthousiastes de Picard de suivre en 1855 une action « modérée » soutenue pendant Irois nctes pnr des vers « bien fV;ipp(s * ».

Ainsi, à trois époques difl'érentes et dans des mi- lieux tout à fait contraires, Henry Monnier choquait un poète, un bourgeois et ses cainaividcs d'atelier.

C'est en effet une nature complexe que celle de ce caricaturiste inconscient qui, d'essais en essais, coula un véritable type dans le moule de la satire, et ne parut pas soupçonner la grandeur de sa créa- tion, car il la rapetissa plus tard par sa propre vo- lonté, traînant M. PrufJhommr au théâtre des Va- riétés, pour lui l'aire jouer lui rôle cocasse de cJirf 'le hr'Kjauih.

Henry Monnier passa de la sorle sa vie dans des sentiers bizarres, où tout autre que lui se fût égaré 2.

Sans doute, à cette époque, certains comédiens se posèrent en réformateurs, car le propre des révolu- tions est de faire jaillir des diables bleus de toutes les cervelles; mais un osprit sarcaslique qui connaît


1. Peintres et Bourgeois, comédie en trois actes et en vers, représentée sur le théâtre de l'Odéon le 29 décembre 1805.

2. C'est ce qui explique les erreurs dans lesquelles sont tombés à son propos biographes et bibliographes, Vapereau et les con- tinuateurs de la Fronce littéraire, qui lui attribuent une brochure politique de 1848 : Quelques mots sur la situation actuelle.


2r.r. H I s T () T R E

lo néani dos discuiirs ddiuiols, les ;iy,iiU étudiés pour los coudouscr en di.ilogues raillcius, est par sa ]il)ro humr'ui' Iclloiiiciil au-dessus dos hommes poli- liqiies, (|n"()ii (•(Uiipi-ciid diUicilemeiil (|u"il se hasardr sur le lerraiu des l'aljricauls de l)roehures. Les seu- salious que les cnrumoiions soeiales fV»nt resseulir à



tout eitoyeu, le satirique les jette dans le creuset de la raillerie, et, des discussions en usage dans les assemblées parlementaires, voilà ce qu'il en retire:

— I^ourqur)i, monsieur, pas de r(i)id)li(|nc en France?

— l^arce que la Ki'.iix'c csl Ipdp gran(l(\

— El en l}('lgi(jii('?

— Parce qu'elle esl lr(q) ])eli(c.


DE LA CAlMCATrrvK MoDKUXE 2o'

— C('|)(Mi(l;nil l.i lldlLiiido -

Comment les Scènes popiilairrs prirent pied en plein romantisme, c'est ce qui m'a toujours émer- veillé. Le Roman citez la portière paraissant en même temps que le Crapaud , Y Intérieur (Fane dili- ijence à la même heure que la Danse macabre, le Diner Boarf/eois faisant concurrence aux Coûtes fin Ifjcanthrope Petrus Borel, sont des alternances (|ui feront Iravaillcr ]'iiiia,i;iiiati(iii de la critique \\\\\\vc.(\;\v Monsicar Pradhninna- ol ciiHtcjnporaiu d'^l/^/oy///, el si l'cxpcrl en «'crilurcs jugea les orgies du roman, les ])ois(ins du Ihéàlre, les charognes de la piM'sie.les jxini'pninls {W> ])eiiilres. a vec une ])r<i- fonde dissimulalidii il liid (•acli('e> ses (ibservatioiis sur ces « d('leslable> ■■ doctrines.

l'ne flanuiie bi/.M're >"('lail eiii|t;ii'(e de lous les es])rils : iiKMiie Sinicon (Ihaiiniier el (iiistave Droui- neaii |>assaient ]>onr de^ |»oèles, el Henry Monnier ]j(Mivail \i\re an milieu de l(d> exeeidriques sans rpie sa hMe l'ùl iiii<e ;i prix !

Que sont devenu> Anton;/ et .l;^y^V^? Dans quelle Sair,le-I*ériiie de la liliéralure Iraînent-ils leurs

I. Fraf/iiic/fx et Mr/nnf/rs. ISii;, ? vol. in-l-^.


DE LA OAIIFCATUIIE MODE UNI-:


2(!1


vieux jours? El ciiiiihicii serait, j^i'aiid IV'lfiiiiieiiienl de ces invalides s'ils apprenaient qnaiijourdliui sont réimprimés en n II (piasi in-quarto les dialn.ti-ues de la mansarde, de la hduUque et de la nie '.



DirtinjuKiircl disait ironiquement le poète. Pouj'- tant ce dictionnaire sera consulté quand plus d'une œuvre ambitieuse, n'étant la constatation ni d'un, cii passionné, ni du sentiment personnel d'ni) homme, aura perdu tous ses rayons factices.


1. Scrnrs pnpidairrft dntxinèes à la plumr. pnr Henry Monnier. 1 lurl vdliime illustré. E. Dentu. iSrti.


2i]2 HISTOIRE

Quelques-une?i des scènes de Monnier seront ou- bliées pour leur banalité, de même que certains mots dont un siècle laitlepuration; mais ces études sans prétentions, les dessins qui y sont joints, au- tant de matériaux qu'emploieront les Monteil fu- turs.

Quel intérêt si nous retrouvions un Henry Mon- nier sous la Ligue et combien de scènes de mœurs, que l'école de Walter Scott a vainement tenté de rendre dans leur réalité, seraient précieuses pour l'historien qui cherche avec tant de peine quelques mots vrais, quelques cris réels de l'époque, pour relever ses chroniques d'un point lumineux !

Un livre très rare du dix-septième siècle fait con- naître un Henry Monnier du temps. Ce sont des dialogues de petits bourgeois, des discussions entre marchands et clients, des conversations de table. De ce livre je détache un fragment de dialogue entre inir hoyrr/poisr, un boucher et sa frnniir :

LA KOrUGKOISK.

Hé bien, mon amy, auez-vous là de bonne viande? Donnez-moy vn bon quartier de mouton et vne bonne pièce de bœuf, auec vne bonne poictrine de veau.

LE BOUCHER.

Ouy dea, madame, nous en auons de bonne, d'aussi bonne qu'il yen ayt en la boucherie, sans despriser les autres. Approchez, voyez ce que vous demandez; voilà vne bonne pièce de nache du derrière, bien épaisse, cela vous duit-il


DE LA CARICATURE MuDERXE 2(j:]


LA FKMME DU BOUCHKR,


Madame, voilà vu bon colet de mouton : tenez, voilà qui a deux doigts de graisse : ie vous promets que le mouton en couste sept francz, et si encore on n'en scauroit recouurir, le serons contraints de fermer nos boutiques.

LA BOURGEOISE.

Combien voulez-vous vendre ces trois ])ièces-là?

Voilà un dialogue qui ressemble à s'y méprendre à quelques-uns de ceux d'Henry Monnier. Même absence apparente de composition ; mômes détails vulgaires de la conversation habituelle. Et pour- tant je diffère de mon ami Baudelaire qui, dans sa notice sur les caricaturistes, a montré quelque du- reté pour Henry Monnier. Sans doute ses dialogues n'ont pas été inspirés par l'amour de l'idéalité. Qu'importe? Ces peintres de mœurs ne sont pas à dédaigner et valent plus d'un écrivain médiocre. Cantonnés dans un coin, ils étudient le langage usuel de leur temps comme Abraham Bosse en étudiait l'ameublement. La nature les a doués d'un esprit exact; ils rendent avec exactitude ce que leurs yeux et leurs oreilles perçoivent, et tiennent peu de place dans l'histoire littéraire d'une époque. Quelle meilleure preuve que ce Bourfjeois poly^ dont on ne connaîtrait qyxiin exemplaire, si cette rarissime plaquette n'avait été réimprimée récem- ment '?

1. Le Bourgeois poly, oie se voit l'abrège de divers complimexs


26i H I S T O 1 11 E

].('> ;iiili'Lirs (le Iclli's œii\r('> ne soiil \):\> ,i;V'n;iiiLs. Un ne les suriaiL guère de Icui' vivaiiL, leurs ub- servations exactes ayant quelque apparence d'offense pour leurs cunlenipi»rains!

Henry Munnier. quuiquil ait cununencé, connue le chanoine de (lliartres. par (\v> scènes pupulaircs, a agrandi (]U('l(}U('IV)is sun cadre bnurge^tis. Kn de- hors de ce cadiM' se d('lach(' la ligure de Moiisit^nr Pri((//ior/t//tf', ]\i)\\ pas lruu\(e pai- hasard ; l'arlisle l'a refondue à di\ erses reprises et il n"a jjas fa du moins de \ingt années pour la terminer. Esquissée en I80U *, elle ne fut définilivement modelée qu'en 1852 '\

I M. Prudhomme, qui annonçait le développement politique et le triomphe de la bourgeoisie, prédit sa mort par la pièce jouée, en 1852 j et les bourgeois

selon les diverses quilites des personnes, œuvre très-utile pour la conversation. A Chartres, chez Claude Peigné, impi'imeiir, rue des Trois-Maillets. m dc xxxi. Réimprimé en 1847 par M. G. D. fl (Georges Duplessis), chez CTarnier. <_)n a découv^ert depuis que ^ l'auteur était un chanoine de Chartres, François Pédoue, qui s'amenda vers la Ha de sa vie, mais dont la jeunesse avait été féconde en joyeusetés. Général et fondateur de l'Ordre des cheva- liers de Sans-Souci, François Pédouë, habillé de satin, ne sortait qu'escorté de deux laquais qu'il avait surnommés l'un Tant-Pis et l'autre Tant-Mieux.

i. Scènes populaires dessinées à la piv.ine, par Henry Monnier, ornées d'un portrait de M. Prudhomme et d'un fac-similé de sa signature. Paris, Levavasseur et Urb. Ganel, 1830, in-S".

2. Grandeur et décadence de M. Joseph Pruàhonimc. comédie eu cinq actes, représentée à l'Odéon, le 23 novembre 1852. Paris, Michel Levv.


1)10 LA CARICATIKK .MoDJORNK :>(-,:,

(|ui ri;ii('iit (le celle Une vi spiriLuelle satiic no se dirent pas : Ici Jinil nolie règne I

L'n an avant éclatait le coup d'Klat (]ni devait changer si prutondénieiil les niuMiis en France et former l)rus(iiienienl rai'èiie (\t'> dissensions poli- tiques; niais la date de la roprésenlation uii fut joué



If huanjcois avec une l'orce cuiniquo et signilica- tivo, indique que Henry Monnior a\ail, à la même époque, mis le doigt sur la plaie.

Ces railleurs nunt pas si mince portée qu'on se lïmagine. Plus d'un personnage politique, qui a toujours la poche pleine de remèdes sociaux, pour- rait ambitionner la seconde vue des caricaturistes .et des vaudevillisles; s'ils ne guérissenl pas, ils in-

23


266 HISTOIRE

cliquent l;i source du mal, et combien de diplomates à vues prétendues profondes, combien d'amis du peuple, de défenseurs du trône, se laissent abattre tout à coup par des événements imprévus!

Dans cette circonstance, Monnier (le portrait ci- contre indique bien un esprit réfléchi) prévoyait, et Monsieur Prudhomme était un prophète.

— Voilà le miroir, disait l'auteur dramatique aux bourgeois, reconnaissez vos traits.

Le type était gaiement tracé, sans amertume, (ïhacun crut reconnaître l'image de son voisin, d'un individu plutôt que d'une classe; et comme alors la caste qui avait renversé le roi de son choix, était occupée à balayer la République, cette caste se sen- tant des glorioles de démolisseur ne se croyait pas si près d'être elle-même anéantie.

Henry Monnier, n'eût-il dessiné que cette figure, occupera une place importante dans l'histoire de la satire.


Henry Monnier vivra par la création d'un type, Joseph Prud- homme. Qu'on y résiste ou non, qu'on y soit ou non favorable, on est forcé de se rendre à l'évidence et d'admettre dans le musée, déjà si riche, de la sottise humaine, cette personnification fine et grotesque, amusante et philosophique de la vanité frottée de lectures mal faites, de science de raccroc et de rhétorique mal entendue.

C'est, il faut bien le dire, toute une classe d'esprits étroits, emphatiques et vulgaires, qui se trouve à jamais étiquetée sous cette dénomination. Les Jocrisse, les Jeannot, les Brid'oison, les deux premiers surtout, sont les ancêtres de Joseph Prudhomme; mais leur naïveté les rend presque aimables. La philosophie du





? L'7


im^LUJjauiiiiLUimiiiiiiUi


PROJET DE MONUMKNT A ELEVER A EA MÉMOIRE DE M. PRITDHOMME


llst


DE LA CARIGATURK MODKRXK m)

dix-huitième siècle et IVloquence révolutionnaire n'ont point encore passé sur eux.

Une fois ces deux firands faits accomplis, une fois disséminées à pleines mains ces formes et ces idées sans contrôle et sans contre- poids, Jocrisse et Jeannot en reçoivent au hasard l'empreinte et l'influence, et arrivent à une moyenne bizarre oii le bon sens se mêle à l'absurde, la vanité à la timidité, les leliefs les plus extravagants aux expressions les plus plates. Celte moyenne, c'est Prudhomme : et tous les ouvrages publiés par Henry Monnier : pièces, livres, nouvelles y ont apporté leur coup de pinceau, leur détail, leur correctif, leur vocabulaire et leur physionomie '.

Moiis/'r'ur Prudhnn}))w fit dispjirnîtro los figiiros de Mayeux ot do Robert Macaire. A son tour, le re- présentant de la bourgeoisie a fait son temps, et je me demande qui nous rendra une autre figin*e comique, rien n'annonçant la venue de types popu- laires particuliers.

On ne s'improvise plus aujoiUMVliui dieu ou apôtre comme il y a trente ans, et les ligures gro- tesques de la même époque ne semblent pas avoir laissé de germes héréditaires.

Quelques esprits chagrins, de ceux qui veulent rendre la France complice de leurs ennuis, expli- quent l'absence des dieux, des excentriques et des grotesques par l'absence du rire. Nous oublions/ momentanément de rire, dominés par des recherT* ches de plus d'une nature; mais rien n'est perdu. Ce sont là des repos et des évolutions auxquels est habitué l'esprit français 2.

1. Nestor Roqueplan, Constitutionnel, ?> août 18()'i.

i. On trouve à diverses reprises dans la critique dramatique


2711 HISTOIRE DE LA CAKIOATURE MODERNE

de nombreux morceaux remarquables sur la formation du type de Monsieur Pvudhornme. Théophile Gautier, entre autres, fut un des premiers qui avertit le public de la valeur des Svénfs po- pulaires de Monnier; il y revint à diverses reprises, ayant, en sa qualité de poète, le même mépris pour le bourgeois que le carica- turiste, et j'aurais pu emprunter à ses articles de théâtre plus d'une vive touche. Il eût été également curieux d'opposer ses sen- timents de coloriste à outrance à ceux de critiques judicieux moins en^'agés dans la lutte, un Edouard Thierry, par exemple. Monsieur PrudhouiDir jugé par des esprits si dissemblables, aurait été étudié sous diverses faces. Ces confrontations, ces divers témoignages, à l'importance desquels je n'avais pas songé tout d'abord, je les réservais pour une future édition ; la mort d'Henry Monnier, les regrets qu'elle a excités parmi ses nombreux amis m'ont poussé à développer cette étude et à la rendre plus complète. Dans Hetiry Monnier, sa vie, so/i œuvre publiée à la librairie Dentu (un volume in-8° 1879), je crois avoir noté tout ce qu'il y avait d'essentiel dans la vie du peintre, de l'écrivain et du comédien.



vi


APPKNDlCi:


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PHÏLIPON'


Nous avons toujours élé d'avis qu'on no doit qiio la vrrilé, lonjoui's une, aux morts pt niAme aux vivants, et notre tâclie se trouve dès lors adoucie vis-à-vis de cette tombe ; l'homme qu'elle renferme pouvait entendre tout ce qui sera dit de lui.

Charles Philipon a été certainement l'une des

1. De la génération moderne se détachent deux caricaturistes, j'entends de ceux qui ont marqué : Cliam et Nadar, tous deux gens d'esprit à leur manière. Le premier, spirituel comme un vaudevilliste, sans cesse à l'affût de l'actualité, et à qui l'idée comique fait rarement défaut; le second, nature dévorée d'activité qui ne s'arrête ni dans le journalisme ni dans le roman, qui se bat avec le soleil pour ses photographies et combat avec son ballon contre l'air. Caricaturiste doué d'une personnalité remuante, Nadar eut pu fondre de nombreuses qualités d'observateur, de polémiste,


2'i'i HISTOIRE

physionomies les plus intéressantes de ce parti li- béral , essentiellement militant , qui, depuis qua- rante ans et plus, a joué dans les destinées de notre pays un rôle qui ne saurait être fini. Pliilipon a personnifié en lui, j'allais dire a créé, la caricature politique, l'une des forces les plus vives de l'argu- mentation, qui transperce quand elle touche, sans qu'il y ait bouclier qui pare, d'autant plus redou- table sous son innocuité apparente, comme les barbes de la flèche, comme la vis imperceptible de certains leviers. Sa mnémotechnie incisive, qui plaide et prêche pour les yeux, lui complète une force que les gouvernements ne pouvaient tarder à comprendre et à étouffer.

Devant la morale, cette haute justice, la carica- ture a été appelée plusieurs fois. Toute épée est- elle bonne à ramasser?... — Ce ne serait ni le lieu ni l'heure d'étudier cette question, qui n'est pas sans gravité. Il ne s'agit point d'une thèse philo- sophique, il s'agit d'un homme, doué entre tous, qui s'empara un jour de cette arme terrible, jus- qu'à lui dédaignée, et s'en servit de la plus écla- tante façon. Cet homme était un homme de bien et convaincu.

de satirique pour en faire la base d'un peintre ou d'un écrivain ; il a abandonné plume et pinceau pour l'hélice appliquée à la naviga- tion aérienne. Je ne le suivrai pas si haut et me contente de donner un article nécrologique, publié par lui, le l" février 1862, le lendemain de la mort de Philipon, le cerveau pour ainsi dire de la plupart des artistes étudiés dans le présent volume.


DE LA CARICATLRK MODKKNK 217}

Lors même que son caraclère persuiincl ne lui constituerait pas une individualité hors ligne, il mérite du journalisme, cette histoire au jour le jour, sa place à part dans les annales de ces temps.

Charles Philipon est né à Lyon en septemhrc 18UU. Son père, marchand de papier peint, et qui désirait transmettre à son fils sun industrie, lui lit faire quelques études, pour plusieurs raisons in- complètes. Philipon était âgé de dix-sept ans lors- qu'il vint à Paris pour la première fois. Il entra à l'atelier de Gros, revint presque aussitôt à Lyon sur l'injonction paternelle, et y resta trois ans occupé au dessin de fabrique. Ses goûts, comme les rela- tions qu'il s'était créées, le poussaieid irrésistible- ment vers une autre vocation et vers ini autre mi- lieu. Vers la lin de 182:/), Philipon quittait décidé- ment sa ville natale et accourait se fixer à Paris.

Plein d'entrain et de fougue, Philipon se lia bien- tôt avec les écrivains les plus avancés du parti libéral, et ses relations nouvelles ne firent que dé- velopper et affermir en lui les idées politiques un peu vagues qu'il avait apportées du département du Rhône.

Il s'était mis pour vivre à essayer de l'art nou- veau dont Engelmaim avait été l'un des premiers adeptes, la lithographie. Du métier de caricaturiste à celui de créateur d'un journal comique, la dis- tance ne devait pas être longue à franchir pour un homme du caractère de Philipon. 11 fonda presque


276 HISTOIRE

simultanément la Caricature, qui succomba bientôt bruyamment sous une avalanche de procès (cin- quante-quaU'c prucès seulement en une année, si j'ai bonne mémoire), et le Cliai'ivari[\iin-{' dn PuncJi, or tlie London Cliarivari), dont il abandi;)nna au bout de six ans la direction.

Il créa la série à jamais célrbre des Robert Ma- caire, en collaboration avec Daumier connue exécu- tant, fut le père des Physiologies, du Musée PJiili- pon, du Journal pour rire et d'une innombrable multitude de publications d'imageries, albums, ;dma- nachs, etc., à égayer dix générations.

Il serait aussi dillîcile d'énumérer ces feuilles diverses que de compter les procès, les amendes, les mois de prison et les inconvénients de tous genres qu'ils valurent à leur auteur. La lutte une fois engagée sur ce terrain, il fallait en sortir vain- queur ou ruiné. Tout autre que Philipon eût suc- combé; sa volonté fut la plus forte, et la maison Aubert, fondée par lui, put résister à ces terribles et longues secousses.

Philipon avait sauvé son nom, il avait perdu sa santé.

Charles Philipon a poussé jusqu'à soixante-deux ans cette vie de travail sans repos et d'incessante production. Il ne s'est point arrêté un instant, même pendant ses quinze dernières années, qu'un mal cruel et opiniâtre lui disputait minute à mi- nute.


DE LA CARICATURE MODERNE :^77

Si iiitéress.uilc que soil l'œuvre du pnlciuislc (lessiuateur oL parfois aussi écrivaiu, le plus re- niar(|uable côté de celle organisalion privilégiée fui sans conlredil sa merveilleuse facullé de vulgari- saliou. Il possédait plus que personne au monde la première des qualités du journaliste et du spécula- teur, cette faculté qui ne s'acquiert point et que peut seulement compléter la connnunion perma- nente entre le puLlicisle et le public : je veux dire le sentiment des probabilités \is-à-\is de la cliosc qui doit être dite et faite.

Cette faculté précieuse. ra\i\ée sans cesse et comme couvée par la pa>>iuu polilique toujours fervente, devait nécessairement mettre Philipon à la tête de tout ce qui, à nuire époque, a tenu la plume ou le crayon de la satire. C'est ainsi que Philipon a indiqué leur voie ou donné leur formule à presque tous les artistes de ce genre C"e>l aiii>i (|ii('. depuis Charlet jusqu'à (îustavc Duré, — ce mciseilleux génie qu'il devinait le premier dan> un collégien de seize ans, — nous voyons successlNcniml ou siiiuil- tanément s'enriMer dans l'étincelante phalange (piil conduit, Crandville, Jolumnot, Daumier, (ja\arni, Cham et tant d'autres plus humbles.

Doué d'un flair unique en cette science spéciale des aptitudes, comme aussi d'une prodigieuse luci- dité dans les all'aires pruprement dites, il avait une inépuisable fécondité de moyens et d'invention. Sans égal pour dr\ iner la chose à faire, ou tirer


?78 HISTOIRE

parti de la chose faite, d'une netteté de coup d'oeil et d'une rapidité d'exécution sans pareilles, il a étonné et déconcerté les plus jeunes et les plus ardents jusqu'à la dernière heure de ses soixante- deux laborieuses années.

Une personnalité si accentuée et énergique ne pouvait être qu'absolue et même absorbante, ce que le plus ombrageux eût oublié au charme at- trayant et persuasif de la figure et de la parole de Philipon. Il était peut-être quelquefois trop de son avis, dirais-je, si nous ne vivions en une époque oîi l'on rencontre des gens qui ne sont pas assez du leur.

Sa parole était claire, facile, pittoresque, aidée en outre, comme je le disais, et servie à souhait par la plus expressive, la plus symp;ithique figure. Phi- lipon avait été dans sa jeunesse d'une beauté citée, et, dans ses dernières années, les passants s'arrê- taient pour regarder ce grand vieillard un peu voûté, aux longs cheveux blanchis, dont la physio- nomie ouverte et bienveillante, en même temps que pleine de finesse moqueuse, rappelait dans ses grandes lignes le masque de Voltaire moins la miè- vrerie. On le suivait du regard, cet homme qui, d'une plaisanterie, ébranlait autrefois un trône, dont le nom avait éclaté d'une popularité sans ri- vale, et qui, pour distraction unique et jouissance quotidiennement savourée, venait suivre, mêlé aux plus humbles, la canne derrière le dos, les parties des joueurs de boule des Champs-Elysées.




1^


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PHII.IPON D'après une pliotogiajjhie ài' Xailar.


l'i^


DE LA ("ARICATHRK MODEIîXK 2S1

Je mp lève on ("('Ile veillée — l.i dernière, hélas! — et je eonleiiiple niie dernière luis les traits de notre vieil ami, ('ctle bonne et chère figure snr la- quelle le regard aimait tant à s(> reposer, .le vois dans ee masque, à jamais ealnic enfin au boni d'une rxistenee si agitée, non pas les afîres de la mort, mais la paix éternelle (pie lui iiKM-ilail b^ repos de sa conscience après une vie bien remplie.

S'il y eut jamais une Ame bien trempée, ce fui assurémeid celle-là. Cet hoiui(Me l'ieur, plus sérieux fpie tous ces graves, qui ti'a versa laul d'événements, c'est-à-dire tant de lâchetés, de délections et de tra- hisons, resta jusqu'au souflle suprême inébranlable dans sa polititpie, sans ftirtaiderie comme s,ins peur. De ses premières opinions, restées les dei'uières, l'âge avait à p<'ine adouci l'exjn'ession (pie sa phi- losophie railleuse et (htiice voulait bien mesurer aux oreilles de ce temps-ci. 11 est certes resté jusqu'à la fui implacablement jeune par l'indignalion et le uk'- pris : .^tprniis quia hnjHitiPn^.

Mais ce qui me touche plus prol'oii(l('ment encor(\ c'est cette bonté infinie que l'on trouvait en lui, bonté effective j'entends, toujours prête à l'aide réelle par la bourse, par les démarches, par les conseils, — les meilleurs que l'on pût suivre. Il avait une préoccupation continuelle et inquiète des autres; plein de sensibilité, s'attendrissant à chaque infor- tune, et je vois encore son œil se mouiller quand on venait lui parbM' de quelque infortune. Ah 1 les


2SZ


HISTOIRE


paroles n'étaient pas longues!.., — La dernière fois, c'était, il y a deux mois, à propos d'une vente au profit d'un peintre devenu fou et d'une femme dé- vouée : « Qu'elle envoie 'chez moi! -> dit-il au pre- mier mot. L'avant-veille môme de sa mort, il y a quatre jours, il conllait ù sa femme — sa veuve au-



Ilenrv Monnief. Traviès.


Philipon.

riranflville.


Daiimier.


jourd'huil — et à son fils un projet de conmiande dont il n'avait assurément que faire et dont le chiffre eût fait reculer d'un saut de bien plus riches; mais ce projet assurait à un pauvre artiste la vie pour un an...

Il semblait, et depuis bien longtemps, que plus il vivait, plus il aimait à faire le bien, semblable à ces vins généreux qui deviennent meilleurs encore à mesure qu'ils vieillissent. .]'ou atteste même les in- grats (lu'il a i)u faire.


DE LA r.ARICATrUK MoDKRNE


2S:{


Charles Philipoii csl iiiuii (l'une liyperlropliic du cœur. Sou cœur preuaiL trop de place, oui dil les méfleeins. ils avaient raison *.

1. Nadar, Journal ajiii'sattt, l lëvi-ier 1S02.


'i i^,



PIGAL


La génération actuellp s'inquiète médiocrement de Pigal, le doyen des caricaturistes, qui pourtant représente un des c(Més de l'ancien esprit français : la joie.

On peut comparer Pigal à Paul de Kock. Ils pos- sèdent tous deux un comique communicatif et sans prétention, un mépris du dislingiu' (|ui a servi ù leur dével(q)])ement.

Si l'un imprime le gros mot, l'autre essaie de le dessiner; conteur et peintre osaient rire des choses dont riaient nos pères.

On voit fréquemment dans les premières lillio-


HISTOIRE DE LA CARICATT'RE MODERNE 285

i^raphios de Pigal d'îuulaoioiix galopins déboutonnes, qui se plantent avec elIVimlciai^ à la porte de 1 epi- i-'iov ou sous l'échelle du priulic (renseignes: ils ne respectent pas davantage la li,ii'a(|iie de IV'cfivain public.

nharlet, qui lui di^ ce leinps de (■(jiniipn^ lacile. >e l)laisail égalemeid à la^pruduii'e les mêmes scènes. Mais Pigal a plusieurs crayons à son manche. Tour

i tour il a dessiné les petits bourgeois, des scènes

de banières, relevant les mœurs du ruisseau par une pointe de philosophie; par là il appartient à l'école du (laveau, qui chante b^ \in. ramour. le jeu, avec la conclusidn obligc-e :

Quand on est mort, C'est pour lonortemps.

(îens heureux, enseignani el ])i';di(|nanl loul à la fois.

(ye>l dans les lithographies de Pigal (pi'il faul étudier l'histoire du costume vers la tin de la Pics- tauralion : plut(jt types d'études de mœurs que de caricalure.-^, les personnages jeunes, avec la préten- tion de porter la dernière mode, on retrouve les fameuses manches à gigol dans les habits (\o< hommes, les pantalons ù coupes extravagantes de 1828, les ôoi/ffants et les toques à carreaux mises en honneur par le grand succès d(^ la Ihnnc lihnnlir.

Pigal n'aime pas le monde. ,iutre jininl de r(^s-


28() IIISTOIIIE

semblaïK'c avec Paul de Koek. Un dessin représente de bons bourgeois qui dînent au Cadran-Bleu; après le dîner ils se lavent les mains et se rincent la bou- che dans des bols.

Pigal, que cette coutume scandalise, écrit au bas de l'estampe : «^ Les gorets! »

Ces esprits gais sont troublés en voulant sortir de leur manière. Pigal manque d'entrain quand il fait voir un malheureux qui s'introduit un canon de pistolet dans la bouche. La loterie est représentée par un joueur qui se pend à la lanterne même de l'éta- blissement. Mais la planche la plus philosophique de l'œuvre est intitulée : Vanités des vanités! Un homme, grimpé sur les hauteurs du Père-Lachaise, regarde tour à tour la ville qui remue et la ville qui dort. En bas tout est bruyant, en haut tout est calme.

Il y a du charme dans quelques figures de femmes de Pigal; mais les légendes de ses dessins sont par trop naïves quand il met les chiffonniers en oppo- sition avec les élégants. Innocent et sans fiel, quoi- que prenant trop souvent parti pour la canaille, n'ayant pas donné de gages à la caricature politique de 1830, alors qu'elle était sanglante, sensible aux malheureux, prenant le parti de l'amour jeune contre la débauche vieillie, à l'affût de tout cotillon qui trotte, Pigal me fait penser aux comiques chéris du parterre de leur proviuc(\ qui, apparaissant au- jourd'hui sur un théâtre parisien, étonneraient pro-


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2H~i


r(ill(l(lil('lil le j)lll)lic ji.il' le s[)('cl;icl(' (le ce qu'un appcluit jadis « nn jou plein de l'ninlciii'. »

Pij;a! a jxMiil iioni])i'(' de lahicaux ^l'olcscpirs : le Portier qui h<it sa f cm nie cl le lU'Ioiir de ht cain- IKKIiic. l'ii corlaiu liMiips il |)arlagea avec Horace Yor- iirl les honneurs de la uravurc à la inaiiirrc noire



D«i•1^



A celle heureuse époque lous les badauds s"inlé- ressèrenl au porlim* ivre qui vciil renlrer dans sa loge; la porlière a fail de la commode une barri- cade, el la grosse personne s'appuie en forme de cerceau sur la porle. La porte fléchil; déjà le bras du mari passe, el, au bout de ce bras, un balai me- naçant !

Le Retour de la canipaijae la il pendant el se voit


osj:


HISTOIRE DE LA CAltlCATUKE MoDKKNE


habiluollemoiiL dans quelques salles à manger de drovince.

OPatd de Kockl lu passes rarenienL un jour sans l'arrèlei' devani l'enseigne dn marchand (]o papiers peints du boulevard du Temple, (|ui représeule un galopin relevanl sa eliemise jKtur introduire dans la marmite un liquide malséanl, et lu n'as pas l'ail peindre, grand comme naluic le liuiu'geois qui re- \enanl de la campagne. })lein de gaiel('\ a mis sur sa t(Me la capote ruse de son épouse?

Il l'allail, ô chantre de Monsieur lUiisniion. nom- mer Pigal |(jn peintre ordinaire et lui di'dier im liM'c. Tu ne ra> \\\\> lail. lu e> un in.tzi'al!


GHANDVILLE


Fils d'un miiiiaturislc, <lr;n)(l\illo porln dans Tart satirique la pelilcssc cL la palicnce diiii art qu'il avait étudié dans sa jeunesse, à la maison pater- nelle. La pratique du petit semble aux ignorants la plus précieuse des qualités. Du vivant de Rem- brandt, il se trouve un nain, un Gérard Dow qui lui lient tète, et par ses mesquins détails l'emporte auprès des connaisseurs sur les grands partis pris du géant hollandais.

Celui-là a bien jugé (irandville, qui parle de « sa forme correcte et positive, aride môme * ». Un autre

\. Grandville, par Charles Blauc. 1 vol. in-32. Paris, 1855.

25


290


HISTOIRE


ami de (iniiidville, M. Edouard Gharlon, témoigne de « son inlelligencc laborieuse; » les deux critiques donnent ainsi la véritable mesure d"un artiste qui, relativement, conquit vite sa réputation.

Quelques-uns des premiers dessins de Grandville sont réellement plus comiques et plus ingénieux



que ses froides illustrations de La Fontaine. Un em- ployé tranquille à tète de mouton, le glouton avec une lace de crocodile, le sergent de ville à museau de boule-dogue, le coilTeur bavard portant haut sa tète de perroquet, furent, vers t8*,?8, des inventions qui faisaient sourire tant qu'elles ne devinrent pas une manière, une spécialité. L'artiste y mettait la fleur de son talent, peu de prétention, une recherche


DE LA CARICATrilE AfODERNE 291

sii(lis;ml(' ol |)i>inl Iroj) a])]ir(iroii(li(' (\('s (1(l;iils. Co fut un licuroux début.

Mais quand Grandvillo collalxji'a au\ journaux satiriques qui s'étaient donné pour mission do baltro on broolio la popidarité du roi-citoyon, il fil dos dos- sins démocratiques, je l'accorde, comiques, point. Ses Processions politiques appartiennent à l'enfance , de l'art; il ne manque aux personnages que des; banderoles explicatives sortant de la bouche. Plu- sieurs de ces planches contiennent cent acteurs di- vers; avec le môme système, Grandvillo oût pu en dessiner dix mille. Pas de groupes. Dos silhouettes à la queue-leu-leu, pointues et baroques, des per- sonnalités haineuses et cruelles, dos ombres chi- noises sanglantes et compliquées. Double fatigue pour l'œil et la pensée.

Un critique qui a vu les dessins originaux d'après lesquels furent gravées ces compositions, donne l'idée du travail pénible de Grandvillo : <( On ne saurait imaginer la peine que lui coûtait la moindre do ses figures; il y dépensait un temps incroyable, une patience de bénédictin. Nous avons vu de lui, chez M. Philipon, dos dessins qu'il avait découpés soi- gneusement pour les coller sur une autre feuille où il les corrigeait plus à l'aise, ajoutant par exemple une rallonge au nez de M. d'Argout, retouchant le faux-col d'ini éléphant, mettant dos sous-pieds au pantalon d'un lapin. »

Conscience poussée à l'extrême d'un esprit con-


292 HISTOIRE

sciencieux, mais plus méticuleux encore que con- sciencieux, plus tatillon que méticuleux.

La majeure partie de son œuvre semble dessinée avec le tire-ligne d'un architecte, car ses gravures sont aussi propres qu'un plan. Cette œuvre compliquée fait penser aux rouages des montres, et Grandville me semble un horloger.

Ce n'est qu'exceptionnellement qu'il faut chercher chez les natures ironiques la représentation des délicatesses féminines. Grandville n'a vu la femme ni laide, ni flétrie, ni ridicule, ni coquette, comme certains satiriques; il ne l'a pas vue du tout. On en pourrait inférer que Grandville n'aima jamais. Les biographes parlent cependant de sa première femme, Marguerite Fischer, qui lui servait de modèle pour la figure de la France, et d'une de ses compagnes dont il reproduisit les traits pour rendre la symbo- lisation de la Liberté.

Je cherche ces intluences de l'épouse et de l'amie ; partout je vois d'éternelles poupées froides et gla- ciales.

Le recueil favori de Grandville était le Magasin pittoresqyp; il y a publié des scènes philosophiques, car il devint caricaturiste à idées, croyant sans doute moraliser les masses par des sujets à pen- dants : le Bon et le Mauvais Riche, le Carnaval (ht Pauvre et le Carnaval du Hichf, antithèses vulgaires dont l'art s'accommode médiocrement.

Le moraliste voulut être doublé d'un artiste fan-


DE LA GARIGATUUK MODKRNE 2!):î

tastiqitp. C'est encore uno niiiladio doiil sont atteiuU quelques êtres laborieux : ces triiroUIcurs s'ima- ginent que la fantaisie s'apprend nu s'iiicuhpie par la volonté. Sans doute divers caprices Turent tirés laborieusement d'un fonds rebelle, et même le pu- blic sut gré à Grandville de certains essais ingénieux, mais le plus enthousiaste de ses amis, M. Clogen- son, montre par un fait jusqu'où peut s'égarer la pensée d'un être raisonnable :

Un soir, l'artiste était au milieu de ses amis : l'un d'eux jouait de la guitare ; une corde vient à se casser, un son étrange s'échappe de l'instrument. Grandville semble le chercher du regard dans lair : il est ému; on lui demande ce qu'il a. Les paroles lui manquent pour exprimer ce qu'il éprouve ; alors il prend un pinceau, de la sépia, et entreprend de peindre ce qu'il ne peut dire. Au bout de quelques minutes sa pensée est sur le papier. . . Une énorme guitare, montée sur des roues comme un chariot, est traînée par des diables à travers les blés; une corde est brisée, et les notes s'élancent vers le ciel '.

L'écrivain qui rapporte l'anecdote, trouve du charme, de la poésie dans chaque coup de pinceau. Cette fantaisie est peut-être de celles dont un poète pourrait tirer parti; mais le crayon est impropre à rendre de telles sensations, et ne voit-on pas par quel symbole lourdement matériel cette idée se trouve tout à coup transformée plastiquement 1 Crandville « l'avouait lui-même, dit M. Clogenson: à force de considérer les choses dans une abslrac-

1. /. -/. Gi-andrillf. par S. Clogenson. Alençnn. ISr»:"!, in-S°.

25.


294 HISTOIRE DE LA CARICATt'RE MODERNE

tion, il en était venu à n'avoir plus, à de certaines heures, la juste perception des objets, il ne les voyait plus sous leur apparence réelle. » Aussi Grandville fut-il obligé d'avoir recours à un art étranger pour l'explication de ses dessins. Deux com- positions qu'il publia dans le Magasin pittoresque , peu avant sa mort, demandent chacune cent lignes de texte. Encore, quand on étudie ces légendes, suit- on péniblement le fil des idées. Crime et expiation, sujet funèbre comme un cauchemar, indique un es- prit malade. Fontaine de sang, croix, glaive, grands yeux qui tombent dans la mer pour se transformer en poissons, tel est l'aspect sinistre de cette chose, qui peut être comparée à un croquis d'aliéné.

On sent le besoin de reporter ses yeux sur quel- que fragment antique, pour oublier ces funèbres impressions; le beau dans sa grandeur peut seul reposer de ce symbolisme morbide.

Yoilà pourquoi, en constatant la faiblesse des or- ganes cérébraux que l'artiste fatigua outre mesure, je préfère ses œuvres de jeunesse à celles de sa ma- turité. Grand danger pour certaines natures que de vouloir approfondir et réduire à l'état de science ce qui était sentiment et instinct!

Grandville entreprit de revenir sur la Danse des morts et d'en faire une fresque parisienne moderne. Ce n'était certainement pas un homme de génie propre à lutter avec Holbein ; mais au besoin son crayon patient et ingénieux snfTisait à la tâche.


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HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE 297

La sério du Voij'ific (fc Votct-nltt' , coiiloiiaiiL liiiil pièces et un fronlispi('(\ no sera pas loiifi:ue à ana- lyser: quelques plniclics seulement nKTiteuf atten- tion.

Ce sont (les (•(Hiscrils (|ui cliaiilcnl à luc-liHc, con- duits à la guerre par un tambour-major macabre. — Des gourmands sonl allablrs, dignitaires civils et religieux, auxquels la Mort en cuisinier apporte un plat de son invention. — Un pharmacien livre des drogues aux nombreuses pratiques qui attendent; dans un coin de lofficine, la MorL, en garçon phar- macien, ricane en pilant d'étranges substances dans un mortier. — Moimcui- le bai'OJi, on vous demande, dit un domestique à un personnage emmitouflé au coin du feu. — Dites que je n'y suis pas. Mais la Mort est là, implacable, à la porte, le crochet sur le dos, qui va enlever le baron à son far niente.

De cette série la planche la plus piquante est la suivante : Voulez-vous nion/er ehez moi, mon ])etit monsieur, vous n'en serez pas fâché. Telle est la lé- gende dune ingénieuse composition morale que les vieux tailleurs en bois du moyen âge n'avaient pas indiquée.

La Mort, au coin d'un carrefour, fait des agace- ries aux passants. Tenant à la main un masque sou- riant qui cache sa mâchoire édentée, elle retrousse le pan de sa robe et apparaît aux débauchés, à la nuit tombante, avec un bonnet couvert de rubans.

On a prononcé le n(im do ,luv(nal à propos du


ii9S TI I .S T O I R E

dessin ci-coiitre ; en effet Tidce esl luirrlie, présentée sans voile et pourtant sans danger.

Le public ne goûta pas le Vof/r/r/e de rétprnité. La faute vint sans doute d'un frontispice funèbre où la Mort, en conducteur, invitait passants, juges, prêtres et banquiers à monter dans un omnibus ac- céléré, en partance pour le Père-Lachaise.

Idée chrétienne, on peut le dire sans se payer de mots, car l'antiquité voulut à peine savoir ce qu'était un squelette. Les Grecs n'en accusent ni représen- tation peinte ni sculptée, et les rares monuments qui existent doivent être attribués aux enseigne- ments du Christ.

Ce fut seulement au moyen âge que se dansa le grand l)ranle funèbre, en signe de révolte du peu- ple. Tout ce qui était noble, riche, élevé, heureux et beau, le moyen âge le fit entrer dans l'humoris- tique danse. Ni la pourpre, ni l'étole, ni le sceptre, ni la puissance n'échappèrent à la ronde. Le sinistre ménétrier, d'un coup de faux, renversait trônes et empires, beauté et réputation, implacable pour les heureux de la terre, ricmant d'un rire sarcastique lorsqu'il posait la main sur quelque riche proie, et se plaisant, dans sa rage égalitaire, à apparier les gourmands aux affamés, les riches aux pauvres, les grandes dames aux fdles de joie, les empereurs aux bûcherons.

De nos jours le public est froissé à la vue de sem- Itlaljles iranges.


DE LA CARICATURE .MODERNE 2U'J

Les esprits soiiL LclleiueiiL allaiblis qu'ils crai- gnent, comme les populations méridionales, la personnification de la mort.

Tout emblème qui rappelle la mort est antipathi- que à nos débiles tempéraments, cela est évident. Aussi, quoiqu'on réimprime souvent en Allemagne, en Suisse, parfois en France des fac-similé de Danses macabres, chères aux bibliophiles, c'est dans les rayons secrets des bibliothèques que sont con- finés ces ouvrages, en compagnie des volumes licencieux, et ce n'est qu'avec précaution qu'il est permis d'aborder ce thème.

Peu préoccupé des modes du jour, j'insiste sur un sujet qui m'a frappé dans l'œuvre de Grandville.

Les scènes d'animaux ont consacré sa réputation. En face des représentations symboliques de l'Egypte ancienne, de graves érudits eux-mêmes murmurent son nom; mais là oi^i Grandville se montra le plus philosophe, lorsqu'il entreprit de moderniser la Danse des morts, le public ne voulut pas le suivre.



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G A VA UNI


11 est dillicilo aiijourdlmi dapprendre ciu public quelque particularité nouvelle sur l'œuvre de Ga- varni, divers écrivains ayant pris pour thème ce représentant de l'élégance.

Clavarni eut la bonne Ibrlune de se l'aire accepter vite de la foule; dès ses premiers dessins de modes et de bals masqués, on devina que l'homme, loin de se poser en observateur austère, était au contraire toujours prêt à s'ingénier en motifs d'amusement et de galanterie.

L'artiste sortait d'un cabinet d'ingénieur, et sans doute une réaction contre les lignes géométriques


HISTOIRE DE LA CARICATHUE MODERNE :!(tl

produisit les coiiloiii-s i^i'iiciciix dniil son ciiiNdii (loLiJi Ion le l'ciiinic.

Poiil-iMrc jiiissi le .nrdupc des ciiiciliirislcs cun- lenipor.iiiis de (i;i\;iriii ne l'iit-il p.is s.iiis inlluciico



sur son laloiiL. (Vél.iil, d.ins les premières .innées du règne de Louis-Philippe, nue guerre à uiort de la caricature contre la royauté. Une nature faible et moutonnière eût suivi le courant; mais c'est la marque des esprits délicats que de protester à leur manière en prenant le contre-pied.


302 HISTOIRE

Le vent était à la politique; (iavarni s'en écarta prudemment. On demandait à tout artiste des har- diesses aristophanesques ; le crayon du peintre de mœurs fut taillé avec tant d'ingéniosité qu'il n'égra- tigna jamais personne. Des yeux ardents et taquins étaient braqués sans cesse vers la cour, Gavarni porta les siens vers la ville ; mais comme une fièvre de plaisirs et de jouissances s'était emparée de la jeunesse, Gavarni traduisit ces folies en en déguisant les suites.

Il existe une parenté entre Aubcr et le peintre de mœurs qui envisagea le monde de son temps à la façon de l'auteur du Domino noir. Quand ces ar- tistes ont à peindre des rides, toujours quelque charme les amoindrit. Heureuses natures dont la raillerie laisse un son argentin dans l'oreille.

Aussi l'homme fut-il toujours bien traité par la critique, qui, épouvantée des violences de Daumier, se retranchait derrière les élégances de bal masqué de Gavarni.

Pendant vingt ans Gavarni et Daumier remplirent les journaux satiriques de leur féconde production. C'étaient deux forces diverses qui se servirent dans leur individuelle affirmation et pourtant n'em- pruntèrent jamais rien l'une à l'autre.

L'étoffe qui ne déteint pas est de bonne qualité.

L'un peignait la vie de jeunesse, les étudiants, les grisettes; l'autre de sa forte poigne ne lâchait pas la bourgeoisie.


DE LA CAlUCATrilI'; MoDKRXlO


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Los folios nuits do ropôr.i, los galanlorios du quartier Notre-Dame do Lorotto étaient le partage exclusif de Gavarni, qui créait une langue à lui, dos attitudes à lui, dos mots à lui.

Daumier sondait los couches plus basses : los



gens sans le sou, les chevaliers d'industrie des verses classes.

Femmes du monde et dandys imitaient los poses des héros de Gavarni. Son esprit faisait école et plus d'une actrice a étudié la langue française dans ses légendes.

Le crayon brutal do Daumior,' écrasé sur la pierre


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HISTOIRE


par une main virile, roiidail sans cesse des Irails grotesques et grimaçants.

Les deux peintres gagnèrent au voisinage de chaque jour dans le Charivari. Leur nature propre s'y développa. Gavarni abandonna rarement le ter-



rain de l'élégance, et Daumier ne fit aucune con- cession pour adoucir sa mâle personnalité.

Gavarni devait rallier à lui les lemmes, les jeunes gens, les esprits qui veulent être amusés. Tout était piquant dans les dessins de celui qui avait su poé- tiser jusqu'à la gravure de modes; aussi le peintre d'une certaine vie parisienne facile, de la soie, du


DE LA CAUICATIRE ^[ODERXE nnâ

Yolours, dos ;unourolt('s, l'iit-il clioyé de son vivant par une nation ('oqucllc, qui aime (ju"un la inoiili'O sous son beau eôl(.

Daumier était un pliilosoiilic : [)0iu' les nalnros superficielles son <'rayon priK'Irail li'0[) lii'nlalcnicnl dans la repi'ôsontali(»n des \ic('s. Connue Danniicr



ne peignait que des gens du ernunnui, on trouva son génie commun.

Gavarni composait avec un soin extrême ses menus proverbes. Légendes et dessins, issus du mémo cerveau, sont inséparal)l<'s les uns des autres.

Daumier entassait à la hâte, dans des nuits fié- vreuses, des planches arriérées, obéissant à des textes imposés, quelquefois jetant au hasard des

26.


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HISTOIRE


silhouettes d'après lesqiioll os des gens d'esprit com- posaient des légendes comiques.

Les railleries à fleur de peau de Gavarni ne bles- saient personne. Les marchandes d'amour, qu'il a appelées des partarjeiisps, montrent le vice sédui- sant. Gavarni tient pour la femme contre l'homme,



pour la jeunesse contre l'âge mûr, pour le joli contre le laid. Ses Mcwh lro)np(h sont présentés avec une pointe d'esprit qui chasse toute amertume : Les Marh me font toujours rire. Pour Gavarni (je parle du Gavarni des vingt premières années), la vie est une sorte de carnaval où la jeunesse et l'amourette triomphent. Daumier fait penser: Gavarni fait sourire.


DE LA CARICATI-RE MODKIIXE


!n7


Gavarni était aussi sincère qiio D;mmier, tous deux obéissant à leur nature; mais le premier fut exclusivement préoccupé des élégances parisiennes. Le petit drame qu'offre une femme seule foulant ra- pidement le trottoir de sa fine bottine, suffisait à cet esprit ingénieux qui dans une nuance de robe, dans une voilette rabattue, savait indiquer une aventure galante.

Uaumier ne se pique pas de galanterie; quoique



d'accord sur nombre de points avec le sentiment moderne, il appartient à la race des anciens carica- turistes qui n'ont pas craint de représenter la femme aux prises avec la misère. Le rôle de la femme, suivant Gavarni, consiste à endiabler


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HISTOIRE


riiomme et à le fôire sauter comme ses écus. Le génie de Daumier est peuple, celui de Gavarni gentleman.

Gavarni devait rallier de nombreux enthousiastes dans une société où la vie est si difficile que l'homme



V4-^^,


est rarenuMU ingrat pour celui qui l'amuse. Quant ù celui qui le fait rougir de ses laideurs, c'est une autre affaire.

Dans l'antiquité, un cuisinier était payé des sommes considérables; un courtisan touchait de gros appointements, et le philosophe attaché à la maison ne recevait que (jnelques oboles.


DE LA CARICATIUK MnDICitXK


aoi)


Qno Daumior ;iil à poindre iiiio Joiiiiiio loml)éo an Las do réclioUc, une chanliMisc^ (•élèbiv^iadis, oljligéc de demander à sa guitare le [)ain de clhKjnc jour, il ne reculera ni dcvanl les jon(^s hÙM's.ni devant la détresse qui a d'cusé ses yen\ : cette leniine qui traîne, par les carrefours, des restes d'opulence est



condamnée à la misère. l"ne marchande des quatre saisons, une chifToimière de la place Maul)ert, re- présentées par Gavarni, conservent toujours quelque élégance; leurs haillons, à l'insu du peintre, ne font pas froid, et si la misère lui a dduné de la philoso- phie, ce sera toujours une philosophie qiu' seul les- prit de coulisses.


310 HISTOIRE

On no saurait continner plus longtemps ce paral- lèle entre Daumier, dont la force principale est dans la réalité, et (lavarni, qui apporte tant de composi- tion dans ses légendes. Aussi un ami du peintre a-t-il montré l'importance qu'attachait l'artiste au texte, en recueillant toutes ces légendes dans un volume qui eût pu s'appeler l'Esprit de Gavarni'^ . Petites scènes à la Garmontelle, proverbes en deux phrases, quelquefois en un mot, au-dessus desquels les per- sonnages se présentent comme des acteurs pour donner du relief au dialogue, aimable association qu'il serait délicat de rompre.

Je regarde avec attention les dessins de Gavarni, alors qu'une teinte de misanthropie n'est pas atta- chée aux Propos do Thomas Virelocqiip. La bas- sesse, la laideur, la pauvreté de quelques-uns des personnages de cette longue comédie sont traitées légèrement, comme si l'artiste craignait d'effrayer son public par un triste spectacle. L'élégance atta- chée à son crayon embellit les vieilles gens et les pauvres, et je pense à Watteau qui eût été fort em- barrassé de peindre des gueux.

Telle fut d'abord la nature de Gavarni, qui de la femme ne voyait que la grâce. Quel abîme le sé- pare de ces grossiers caricaturistes de la fm de l'Empire, qui se plaisaient à des platitudes, des luttes dans le ruisseau, des scènes de garde-robe 1 Traviès

1. Masqu(< rt i-isnr/cx. I vol. in-1^. Paulin, 18".


DE LA CARIGATURK l\rODERNP]


311


et Henry Moniiier, qui lurent le Ir.iit d'union entre l'école des l'aubourgs et l'école de la bourgeoisie, laissaient le champ ouvert aux spirituelles compo- sitions de Gavarni. Ses jolis cavaliers, habillés avec



un tact exquis par Humann, ont alors crée une race de « dandies » qui s'étudiaient à porter galamment l'habit noir si contesté; d'un simple domino Gavarni lait une merveille comparable aux masques char- mants du Vénitien Petrus Longhi.

« Faites des comédies sur les comédies de ce monde, écrivait l'aimable cardinal de Bernis à Vol- taire; conservez votre gaieté comme la prunelle de


312


HISTOIRE


Tueil, ('ll<' l'sl le signe de la saiilé eL de la sagesse. » Je pciix' à (l;i\iinii en lisant ce passage. Il en est liiiil ([iii l»(iii(l<'iit ('(inlre le plaisir puur se donner l'appiii-enre dliuninics graves 1



Aussi il est rare que le public ne soit pas recon- naissant de cette bienheureuse gaieté dont il a tant besoin lui-même. C'est ce qui fit l'immense succès


DE LA CAIMCATintlO M ( » D E R \ K 3i;!

(lo (>a\ariii, duiiL on \uiiliil faire laiit(~»l iiii ri\al (\r Halzar, laiiLôL un luoralislv. L'arlislo se lais-a pren- dre il ce pièg'O. Coiitoinporain de Balzac, il na de cuiuiiiiiu avec lui ni son allure rui)usle, ni >a ])ro- rundeiii', ni ses lourmonles, ni ses visions, ni ses \isées. (juant à ce qui louche les qualil<s du mora- liste, j'en laisse l'explicalion ù un poêle qui croiL (jue pour honorer l(\s artistes il convient de les juger avec indépendance :

« Gavarni n"esl pas essenliellenienl salirique: il tlaltc souvent au lieu de mordre; il ne blùnie ])as; il encourage. Il est légèrement teinté de corruption. Grâce à Thypocrisie charmante de sa pensée et à la puissante tactique des demi-mots, il ose tout. D'au- tres l'ois, quand sa pensée cynique se dévoile fran- chement, elle endosse un vêtement gracieux, elle l'aresse les préjugés et fait le monde son complice. Oue de raisons de popularité ! Un échantillon entre mille : Vous rappelez-vous cette grande et belle fille qui regarde avec une moue dédaigneuse un jeune homme joignant devant elle les mains dans une atti- tude suppliante? — Un petit baiser, ma bonne dame charitable, pour l'amour de Dieu, s'il vous j)lait! — Repassez demain, on a déjà donné à votre père ce matin. — « Ces coquins-hà sont si jolis que la jeu- nesse aura fatalement envie de les imiter. " dit Baudelaire.

Gavarni vaut mieux qu'un moraliste; l'humour l'entraîne à ses heures, et Sainte-Beuve a cité, dans

il


31 i H I S T 1 R E

une étude sur le peintre envisagé surtout comme écrivain * , un morceau que Voltaire eût volon- tiers signé.

Dans qupUo inuKjc est la beauté? Telle est la dis- cussion qui s'élève sur un navire entre des passa- gers désœuvrés :


— I-a beauté, c'est ma mie, dit l'écolier, le bonheur est dans l'amour.

— Le bonheur est en campagne, dit le soldat; rien n'est beau comme un cavalier le sabre au poing.

— Si ce n'est un coffret plein et bien gardé, répond l'avare. Au tour du laboureur : — Ce qui plaît le mieux à nos regards

est un champ d'épis jaunes.

Mais le poète : — C'est de lauriers que la beauté se couronne. Par Apollon! point de bonheur sans la pensée.

Le joueur de flûte : — A quoi bon la pensée? sait-on ce que dit le rossignol? on l'écoute.

Et le peintre : — La beauté n'a point d'images : c'est une image.

• — La beauté, affirme le philosophe, c'est la vérité.

— C'est le succès, s'écrie le partisan.

— Oui! ajoute l'aventurier, une belle fille au sein nu; elle tient les dés du joueur heureux.

— Oh! fait le marchand, le bonheur ne joue pas, il calcule.

Le moine vient à son tour : — L'heureux croit, mes frères, la beauté prie.

Mais tout à coup : — Malédiction ! — C'est la voix du maître qui vient effrayer les chanteurs : — Malédiction! taisez-vous... serrons la voile!

Pour le marin, la beauté, tête de bois, rit à la poupe du vaisseau quand on rentre au port après l'orage.


1. Sainte-Beuve, Causeries du lundi.



<:osti:mf. n;: ciikiaiu) ai bai. dk i.'opkra


^\V


DE LA CAUIOATTRE MODEllNK 317

Et, en cet instant, une troupe de joyeux requins suivaient dans le sillage et pensaient entre eux : — Rien n'est beau comme une galère qui va sombrer en mer, toute pleine de passagers '.


J'ai dit YuUaire, on croirait pliiLùL lire la Lraduo tioii d'une poésie d'Henri Heine. De tous les essais littéraires de Gavarni, celui-ci est le mieux venu, le plus complet, celui qui trouvera place plus tard dans quelque anthologie.

Une page humoristique réussie c'est beaucoup ; le crayon de (lavarni en a tracé des milliers qu'il faut pourtant résumer.

C'est dans la classe des gens d'esprit tels que l'auteur du Sopha que je range Gavarni, car il a donné quelque idéal à la bourgeoisie de son époque agenouillée devant un sac d'écus. Aux étudiants il disait : Aimez, chantez, dansez, vous avez le temps d'étudier le manuel du Parfait notaire. Aux lo- rettes il donna le conseil de se moquer des gens de Bourse qui croient que l'amour s'achète tout fait ; il inventa un gai catéchisme poissard plein d'im- pertinences de coulisses que les protégées réci- taient à leurs protecteurs à gros ventre, et de l'amour, de l'amitié, de la jeunesse, de la beauté, de l'âge mur, de la vie enfin il fit une farce amu- sante dont l'argot est recouvert d'un brillant vernis.


1. Voy. Manières de voir et fiK-ons de pe/iser. œuvre posthume de Gavarni, avec préface par Ch. Yriarte, 1 vol. in-l8, Dentu, 18G9; ce morceau a été réimprimé avec d'autres en partie inédit?.

^7.


il8


HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE


Dans le joli, Gavarin a apporté un sentiment par- ticulier, une façon de voir nouvelle, une coloration qui lui est propre. Et déjà son œuvre est curieuse

i consulter comme expression d'un peintre de

mœurs épris d'idéal élégant dans une époque bour- geoise.



CONCLUSION


Les hommes sérieux (je dis sérieux comme La Bruyère disait dévots) médisent de la caricature et cherchent quelles rigueurs ils pourraient invoquer contre elle. C'est ce qui me fait prendre sa défense, sans cacher toutefois les torts dun art qui, placé sur un terrain déjà étroit, court risque d'être en- traîné dans les chemins voisins qui sont ceux de la haine et de la calomnie.

On me demande quel sera le nMe de la caricature dans l'avenir, si le poli des mœurs ne la fera pas disparaître?


P,2n HISTOIRE

— Esl-il iircossairo, dil-on, quo, dans los commo- tions politiqiios. elle attise la discorde ?

Le rôle de la caricature est éternel.

Les mœurs peuvent se policer ; des nuances iro- niques ne s'en glisseront pas moins sous des crayons plus dôlicats en apparence.

l'uur ceux qui craignent d'tHre égralignés par la caricature, il est un moyen d échapper à ses griffes.

L'honmie jouit de la facultr de s'améliorer: il lui est donné également de sembellir.

En pleine possession de sa physionomie, il peut en changer l'ensemble, atténuer certains détails ou en paralyser l'effet.

Pour bien faire comprendre ma pensée, j'ajoute qu'un homme modifiera à son gré la forme de son nez par des pressions morales, comme certains peuples sauvages changent, par des pressions phy- siques, la forme du crâne des enfants.

Si toute basse passion inscrit son passage sur le masque, il en est de même cte toute grande qualité.

Là où l'ensemble des qualités l'emporte sur de misérables passions, l'homme devient beau et échappe aux crayons sarcastiques.

Tout être assez fort pour ne pas se laisser garrotter ]jar de mesquines ambitions, la vulgaire débauche, l'àpreté d'argent, se dépouille peu à peu de S(»s lai- deurs, fussent-elles héréditaires.

L'homme qui travaille, celui qui pense, ceux dont la vie est noblemeni remplie, eussent-ils en eux i\i'>


DK 1,A CAUICATIUK MoDEitNK :{21

,i;»'i'iiios (lo ViLt'llius, s'en déh.iriMssciil (■oiniiic le pa- pillon de son enveloppe de chrysalide.

Telle est la meillenre armure contre la caricature, armure peut-être lourde à porter; mais une gym- nastique quolidieniK^ de l'àmc en r(Mid le ])oids ])lus facile.

On a dil (juc la caricaline a\ail une iilililc mé- diocre. . î

rtUité rime avec peu de mots du dictionnaire des arts. Toutefois ranecddlc suivaidc n"est pas sans en- seignement :

La campagne de Crimée fut dure pour l'armée française, peu accoutumée au froid.

Surtout les régiments qui arrivaient avaient peine à s'acclimater ; pendant le long siège de Sébastopol, les nouveaux venus qui n'auraieid pas craint de se battre corps ù corps avec rennemi, se rendaient en murmuraid. aux tranchées, affublés de couvei- tures.

Un zouave, en campagne depuis l'ouverture de la guerre, imagina, pour se désennuyer, de sculpter avec de la neige les généraux de l'armée, les An- glais, les Russes; à voir les caprices et les bizarre- ries qu'il tirait de la conformation extérieure des diverses nations, on eiit dit un émule de Dantan.

Ce sculpteur improvisé amusait toute l'armée. C'était chaque soir, au bivac, un rassemblement pour le voir pétrir, avec de la neige et de la glace, alliés et adversaires, amis et ennemis.


322


HISTOIRE DE LA CARICATURE MODERNE


La vue des frileux frappa le zouave ; ayant pro- gressé dans son art, il entreprit de modeler des groupes de soldats transis, offrant une si comique impression de froid et de mauvaise humeur que, guéris par les rires de l'armée, les nouveaux venus mirent de côté doubles paletots et couvertures.

Désormais, les plaignards, qui se rendaient aux tranchées en maugréant, redevinrent des soldats vifs, alertes, vraiment français.

Ils rougissaient de leur caricature. Et l'auteur ne croit mieux prendre congé du public qu'en consta- tant que ce jour-là la caricature eut son utilité.



TABLE


Pagi'S.

PlUil'.VCli , V

ROBERT MACAIRK.

Honoré Daumier 3

iM.VYElX.

C.-J. Traviès 201

MONSIEUR PRt DHOMMK.

Henry Monnier 241

APPKNDICE.

Pliilipon 273

Pigal 284

(Jrrandvillp 289

Gavarni 300

Conclusion 319

GRAVURES TIRÉES A PART

Les assassins de la rue de Vaugirard. Portraits d'après na- ture, par Daumier 39

Juges des accusés d'Avril. Barbé-Marbois 48

Les divorceuses, par Daumier (1818) 145

Regrets, par Daumier (1842) 184

Baissez le rideau, la farce est jouée (1834} 275


Paris. — Typ. Ch. Ussingkr, 83, rue du Bac. ii'^(>'>)






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