Le Procès du poète Théophile de Viau  

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Le Procès du poète Théophile de Viau, Genève, Slatkine Reprints, 1968 is a book by Frédéric Lachèvre

Full text

TOME PREMIER



PARIS LIBRAIRIE ANCIENNE, HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR

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LE LIBERTINAGE DEVANT LE PARLEMENT DE PARIS


LE PROCÈS DU POÈTE THÉOPHILE DE VI Al


Du même Auteur, à la même Librairie


Voltaire mourant, enquête faite en 1778 sur les circonstances de sa dernière maladie, publiée sur le manuscril inédit el annotée. Suivie do : Le Caté chisme «les libertins du wir siècle- Los Quatrains du Déiste ou l'Anti- Bigot. — Y propos d'une lettre inédite de l'abbé d'Olivet : Voltaire el Des Barreaux ; quel est l'auteur du sonnet du Pénitent ; Pierre et Paul ul May; les poésies latines de Des Barreaux, etc. In-8 de xxxiu-180 p., tiré à 5oo exemplaires numérotés. 7 fr. 5o

Les Satires de Boileau commentées par lui-même et publiées avec des notes. Reproduction du commentaire inédit de Pierre Le Verrier avec les cor- rections autographes de Despréaux. 1 vol. grand in-8 de xu et i64 P- 10 fr.

Bibliographie des recueils collectifs de poésies publiés de 1597 à 1700, donnant : 1° La description cl le contenu des recueils ; — 2 Les pièces de chaque auteur classées dans l'ordre alphabétique du premier vers, précédées d'une notice bio-bibliographique, etc. ; — 3° Une table géné- rale des pièces anonymes ou signées d'initiales, titre et premier vers, avec l'indication des noms des auteurs pour celles qui ont pu leur être attri- buées ; — 4° La reproduction des pièces qui n'ont pas été relevées par les derniers éditeurs des poètes figurant dans les recueils collectifs ; - 5° Une table des noms cités dans le texte et le premier vers des pièces des recueils collectifs. Etc. etc. Cet ouvrage, tiré à 35o exemplaires, dont 3oo seulement sont mis dans le commerce, comprend !\ vol. in-'j de uv-3371 p. qui ne se vendent pas séparément. 4o fr.

Prix Hrunet de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres

Le Prince des Libertins au XVII siècle. Jacques Vallée Des Bar- reaux. Sa vie et ses poésies (1599-1673). Frontispice gravé à l'eau- forte par IL Manesse. In-8 de 266 p.. tiré à 3oo exemplaires numérotés ; frontispice sur hollande. 10 fr.

Le livre d'amour du poète Estienne Durand pour Marie de Fourcy, marquise d'Effial : Méditations de E. D. réimprimées sur l'unique exemplaire connu, s. 1. n. d. (vers 1611), précédées de la vie du poète par Guillaume Colletet et d'une notice par Frédéric Lachkvke. Frontispice à l'eau-forte par H. Manesse et titre gravé avec armoiries en couleur. In-8 de Lvi-273 p,, tiré à 3oo exemplaires numérotés. 12 fr.

Poètes et Goinfres du xvu e siècle. — La Chronique des Chapons et des Gelinottes du Mans d'Etienne Martin de Pinchesne, publiée sur le manus- crit original de la Bibliothèque Nationale. Frontispice à l'eau-forte gravé par IL Manesse. In-8 de Lxxi-261 pages, tiré à 3oo exempl. numérotés. 12 fr.

En collaboration avec M. Durand-Lapie. Deux homonymes du XVII e siècle.

François Maynard, président au présidial d'Aurillac, membre de l'Académie française et François Ménard, avocat à la Cour de Parlement de Toulouse et au présidial de Nîmes. Etude bibliographique. 1899, in-8. 3 fr.



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(ii juillet i6a3 — i" septembre ityjb)


Publication intégrale des pièces inédites des Archives nationales


Frédéric LA CHÈVRE


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PARIS LIBRAIRIE ANCIENNE, HONORÉ CHAMPION, ÉDITEUR

5, QUAI MALAQUAIS. 5


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\ Monsieur Jean-Jacques Broi sson, critique littéraire du journal « l'Action »


Moinsiei R.

Théophile de I iau appartient au \\n e siècle : à cette époque le premier feuillet de chaque ouvrage, après le titre, était consacré à une épitre adressée à quelque grand seigneur, Mécène plus ou moins généreux. Ce haut patronage parais- sait nécessaire pour assurer à l'auteur un succès matériel en lui servant de parrainage à la Cour, près des gens de finance et autres qui chaussaient alors pieusement les souliers de la noblesse.

Les temps sont changés, il n'y a plus de grands seigneurs, ils ont été remplacés par des Critiques qui, à leur gré. font et défont les renommées, permettant ans livres de leur choix — les bons — de se répandre à des milliers d'exemplaires et emprisonnant, souvent par leur silence, les autres — les médiocres et les mauvais — dans les magasins des éditeurs. Le public a raison de suivre les Lanson. les Lemailre. les Fugue!, les Doumic. etc., etc.. sans nommer le grand mort d'hier Brunefière. il ne peut trouver de guides plus impar- tiaux et plus éclairés.

Vous vous êtes. Monsieur, improvisé un de ces Critiques. \ otre compétence n'est pas encore très établie, j'ignorais


même votre existence, aussi ai-je été légèrement étonné en lisant l'article que vous ave: publié dans le journal « L'Action » sous te titre : « Monsieur Lachèvre, par Jean- Jacques Brousson » sur mon « 1 olfaire mourant, retalion inédile des circonstances de la dernière maladie du Patriarche de Ferney... » Mais èi la surprise a succédé l'enthousiasme. Cet article marquera une date dans l'histoire littéraire, il renouvelle la critique et lui donne une noie personnelle et un charme qu'elle n'avait pas jusqu'ici. L'ouvrage passe au second plan ; l'auteur est tout ci vos veux, et, comme vous ne le connaissez pas — avantage inappréciable — vous usez à son égard des ressources infinies de votre brillante imagi- nation. Mon commentaire serait pâte à calé de votre texte. Qu'on en juge :

« La banlieue parisienne est peuplée d'artisans ingénieux et patients. Les uns. sous des cloches de verre, exaltent l'espoir des cantaloups véroles ; d'autres découvrent le mouvvon chevaux canaris; Argen teuil, qui garde encore intacte la tunique sans couture, divisée au jour éclipsé de notre sainte rédemption, Argenteuil s'ingénie à exhausser la pointe superbe de l'asperge.

« Fontainebleau, sur l'ogive de ses tonnelles, mûrit l'ambre acariâtre des chasselas; les espaliers de Monlrcuil entrouvrent, sous la suie des usines banlieusardes, les fleurs coralines des pêchers : le long des fortifs, d'anciens fonctionnaires en rupture de ronds de cuir et décorés d'un petit bout de pourpre légionnaire, s'évertuent à féconder l'ingrate glaise suburbaine d'un bras qui. couvert de gardes-manches en lus trine, grossoyait les décisions ministérielles. Tel aligne maintenant le peuple des radis qui jadis ordonnait les régiments de France. Autour du grand catafalque royal de VersaUles, sous les perruques poudrées de pollen des ifs, quelques poètes chassent les rimes hurluberlues. Plus loin, au Yésinel (Seine-et-Oise), le sieur Frédéric Lachèvre, érudit amateur dans le grand cimetière de l'histoire, court la petite allée, très oblique et très battue, des anecdotes apocryphes.


« Cet amateur suburbain de commérage* Ulustres <. r- sécution littéraire 1 , comme l'a fait M. Alleaume, c'est se refuser à ifegarder en face la situation religieuse de la France en i6a3, à rendre justice aux deux adversaires

du Poète qui ont mené contre lui une vigoureuse cam- pagne pour le seul bien de l'Eglise et de l'Etat : le Père Garassus", jésuite, et Mathieu Mole, procureur général. Le premier a été guidé par le mobile le plus élevé : son horreur de l'athéisme et la conviction profonde de la mission divine de l'Eglise catholique ; le second a eu, de son coté, la vision nette des intérêts dont il avait la garde. En se refusant à traiter de propos inconsidérés les saillies irréligieuses, et de simples exercices de rhétorique les poésies libertines de Théophile, le Procureur général n'a pas trahi la Royauté comme l'ont fait, par faiblesse de caractère ou par dilettantisme, les ministres de Louis XV et de Louis XVI laissant imprimer et circuler impuné- ment les écrits des Encyclopédistes qui tendaient à la destruction de l'ordre social établi. Il a répondu aux appels de Garassus, alors qu'au siècle suivant Malesherbes restait sourd à ceux de l'Episcopat 3 .


(i) Gh. Alleaume : Une persécution littéraire sous Louis XIII. Revue de l'Instruction publique, i85g, n°* !\b et \(S.

(2) Son nom de famille était Garassus et non Garasse (voir Léonce Coulure, Revue de Gascogne, Nouv. série, II, p. 34).

(3) « Les évèques du xvm e siècle dénonçaient, de temps à autre, l'audace des novateurs, mais la répression était toujours assez molle et, le plus souvent, plus apparente que réelle ; on interdisait un livre, mais on le laissait vendre ; Y Encyclopédie s'imprima à Paris après sa suppression légale : l'administration demanda seulement qu'on n'en distribuât pas avec trop de fracas les dix volumes qui parurent en 1760. Tous les auteurs qui composaient des décla- mations contre la société trouvaient des protecteurs parmi les magistrats chargés de les surveiller; de 1750 à 1763 Malesherbes fut constamment occupé


XVI


En demandant le bûcher pour Théophile, Garassus et

Mathieu Mole ne heurtaient donc pas les bons esprits de leur époque, ils étaient moins cruels que Calvin brûlant par haine personnelle Michel Servet 1 et que Robespierre et les terroristes offrant en holocauste des milliers de tètes d'adolescents, d'adultes, de femmes et <\c vieillards à la République une et indivisible.

Soyons donc indulgents au Jésuite et au Procureur

général, serviteurs du Pape et du Roi, reconnaissons le

résultat heureux de leur initiative, elle a retardé de cent

/ cinquante ans l'avènement du libertinage*. A ce titre, le


à veiller sur le sort des « piécurseurs de la Révolution » pour les empêcher de commettre des imprudences et pour atténuer l'application des arrêts rendus contre eux. Des historiens modernes ont été scandalisés de voir que Fréron, l'ennemi des philosophes, était beaucoup moins bien traité cpie ceux- ci : Malesherbes lui donnait comme censeurs des amis des Encyclopédistes ; il supprima en 1704 son journal parce que celui-ci avait critiqué le discours de réception de d'Alembert à l'Académie, il permettait les injures contre Fréron, mais lui défendait de nommer ses adversaires quand il leur répondait. La conduite de Malesherbes s'explique aisément, lorsqu'on se place au point de vue qui devait être le sien, quand on considère la philosophie du xvur siècle comme un simple exercice de rhétorique » (Georges Sorcl, Les Illusions du Progrès).

(1) M. N. Weiss dans son article «Calvin, Servet, G. de Trie et le tribunal devienne » écrit : « Calvin était absolument décidé à sévir sans pitié (contre Servet), il considérait que le premier devoir du Gouvernement était de punir les hérétiques au besoin par le fer et par le feu » (Bulletin de la Société de l'Histoire du protestantisme français, sept.-octob. 190S). M. Weiss ajoute que Calvin devait ce regrettable état d'esprit à son éducation catholique... natu- rellement !

(2) M. Pierre Louvs dans son étude sur « La statue de la Vérité » a signalé une curieuse conséquence du procès de Théophile sur l'art de la gravure dans la représentation des attributs des sexes : «Un art entre tous gardait le pri- vilège de la sincérité dans le détail des figures nues : la gravure. On peut affirmer que depuis l'invention de l'estampe jusqu'au xix' siècle, la majorité des graveurs fut hostile à toute suppression. Le chef-d'œuvre de l'invention décorative sous le règne de Fontainebleau : le Livre de la Conqueste de la Toison d'Or, par René Boyvin et Léonard Thiry, pourrait illustrer le sujet à toutes ses pages, s'il en était besoin. Encore, en 1G09 et en 1617, lorsqu'il s'agit d'élever à la poésie française un monument définitif, en publiant les œuvres


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procès <le Théophile mérite d'être sauvé de l'oubli, d'au- tant que les misérables compromissions sur. lesquelles les biographes du Poète se sont appesantis <>nl masqué jus- qu'ici cette grande cause.

On a surtout fait étal des allégations des témoins à charge, la plupart faux témoins ayant appris par cœur leur déposition, et Théophile en a désigné ouvertement L'inspirateur. La \ érité, il n'en coûte pas de le dire, on ne peut incriminer des paroles : rapporter exactement ou inexactement sur des ouï-dire des propos entendus dans l'intimité est une action vile, les délateurs sont toujours suspects. Quelle confiance leur accorder? Lu procès de cette nature doit s'appuyer exclusivement sur des preuves écrites et Mathieu Mole ne les a pas négligées ; ruais le système du Poète a été de nier l'évidence, il a désavoué sans vergogne un grand nombre de pièces de ses propres œuvres. Heureusement ses accusateurs lui reprochaient des vers d'autres auteurs si bien qu'il n'a qu'en partie voilé la vérité.

Théophile était coupable sans contestation possible en , se plaçant au point de vue des lois civiles de son temps.


complètes de Ronsard, le graveur du frontispice, Léonard Gautier, burine sous le buste du poète une grande Naïade debout, dont l'exacte nudité ne sera couverte que plus tard, par une retoucbe dont il faut retenir la date : iGa3. C'est la date du Procès des Satvriques. — Pendant deux siècles, les graveurs vont protester contre une rigueur nouvelle qui trouble évidemment leurs traditions particulières. Certains vendront sous le manteau leurs estampes nues, plutôt que de les altérer. D'autres tireront pour eux et pour leurs amis un état découvert de chaque planche, un état « avant la draperie » selon la coutume du xviu c siècle. Mais la rigueur ne se relâcha point, et elle n'a pas encore disparu après deux cent quatre-vingts ans. « iGa3 >» est une date de démarcation très nette entre la liberté du nu féminin et sa contrainte. » ^Archipel, Paris. Charpentier, 1906).


XVIII


Débauché, il persiflait la religion ne lui opposant que le néant ou de vagues doctrines épicuriennes. Dès 1619, sa réputation était établie, le « Mercure françois » le quali- fiait de « poète alliée 1 ». Ses œuvres, dépouillées avec soin par le Procureur général, fourmillent de propositions hérétiques, il est tel de ses sonnets où les pratiques reli- gieuses servent de repoussoir à des obscénités. Vétilles aujourd'hui, de pareilles poésies condamnaient en 1G23 leur auteur au supplice du feu 2 . Rendons cependant ce témoignage à Théophile : Supérieur à ses adversaires par la loyauté de son caractère, par sa générosité, par son inébranlable fermeté au milieu des plus cruelles épreuves, il se distingue en cela de ses successeurs, les Voltaire, les d'Alembert. les Diderot, etc. Malgré le relâchement de ses mœurs, il n'a été le jouet de personne ; ses rapports avec ses protecteurs les ducs de Montmorency et de Lian- court gardent une indépendance et une dignité rares 3 , indépendance et dignité que n'ont jamais eues les rela- tions du Philosophe de Ferney avec Frédéric le Grand et avec l'impératrice Catherine de Russie 4 . Il s'est abstenu


(1) Mercure françois, année 1619: « Poëte athée chassé de France», p. G5. « Le poète Théophile avoit fait des vers indignes d'un chrestien tant en croyance qu'en saletez. »

(3) En 1662, Claude Le Petit est brûlé vif pour avoir fait des vers contre la Sainte-Vierge, voir Bibliographie des recueils collectifs de poésies publiés de 1597 à 1700 (4 vol. in-4°). T. III, p. /408.

(3) Voir les deux pièces à M. de Montmorency: Ode: Lors qu'on veut que les Muses flattent ; Elégie: Desjà trop longtemps la paresse me flatte ; l'Ode au duc de Liancourt : Entretiens la mélancholie, sans compter la lettre Mil A M. de L., etc. Théophile n'a été un vrai courtisan qu'à l'égard du Roi et du duc de Luynes, mais il y allait de sa liberté.

(4) Voir Desnoiresterres : Voltaire et Frédéric le Grand.

a Le récit de Desnoirestesses est d'une bouffonnerie achevée. Walpole


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de la calomnie et de l'outrage, les armes favorites des Encyclopédistes. La verve acide d'un Voltaire ou d'un Diderot a sali tous ceux: qu'elle a touchés. Théophile n'a

frappé que ses ennemis personnels. Georges Sorel a noté le premier cette caractéristique de l'influence des philo- sophes du \vm e siècle : « Ils étaient passés maîtres dans l'art de calomnier. Quand ils ont l'occasion d'exercer leur \< rve satirique sur quelqu'un, ils se révèlent toujours bien supérieurs à ce qu'ils sont quand ils écrivent sérieu- sement ; cela est, par exemple, manifeste pour Voltaire. Ils ne respectaient rien et ils étaient redoutés même par les gens les plus paisibles : un membre de l'Académie des Inscriptions auquel Malesherbes a demandé un avis sur le Père de famille de Diderot, supplie son correspon- dant de se montrer bien discret parce qu'il ne veut pas d'affaires à démêler avec des gens qui s'imaginent avoir seuls en partage toute la raison humaine et qu'il appré- hende autant que les théologiens 1 . »

Ne grandissons ni n'abaissons Théophile. Jusqu'au jour de sa conversion à la religion catholique (1622) et même l


appréciant l'attitude do la grande Catherine, qui venait de faire assassiner son mari et qui tenait à avoir sinon l'approbation de Voltaire, tout au inoins à le voir s'enrôler dans l'année de ses admirateurs, écrivait à Madame Du Deffand : « Comment répare ton un meurtre ? Est-ce en retenant des poètes à ses gages? « en payant des historiens mercenaires et en soudoyant des philosophes ridi- « cules à mille lieues de son pays ? Ce sont ces âmes viles qui chantent un h Auguste et se taisent sur ses proscriptions. » Ce résultat, la grande Catherine l'obtint assez facilement de Voltaire. Les autres Encyclopédistes, malgré leurs prétentions philosophiques, vivaient en véritables parasites : D'Alembert logé par une Lespinasse énamourée de son Guibert ou de son Mora, entretenu (c'est bien d'Alembert que je veux dire) moitié par le roi de Prusse et moitié par Madame Geoffrin (Brunetière ) ; Marmontel, si possible, avait encore moins de dignité... (G. Sorel: Les Illusions du Progrès >. (1) Les Illusions du Progrès, p. i23.


XX

(jusqu'à sa mort c'est un libertin sans la moindre convic- tion; simple esprit fort, il n'a rien d'un philosophe. Rat- tacher ses boutades et celles de son bien-aimé Des Bar- reaux 1 à un système quelconque serait un amusement de lettré sans grande utilité, encore plus l'utile que celui qui consiste à « pénétrer » la pensée des prétendus phi- losophes du \viu e siècle, de « ces causeurs, marchands de satires ou de louanges, bouffons d'une aristocratie dégénérée. De presque tous 2 , en effet, on peut dire ce que Brunetière a dit de Diderot : « Ce qui est difficile... « c'est de savoir ce qu'il a pensé, et la raison vous en « paraîtra plausible si je dis. comme je le crois, qu'il ne « Fa lui-même jamais su 3 . »

'Théophile et son disciple Des Barreaux étaient, en bonne santé, incapables de rechercher autre chose que le plaisir et la volupté; leur intelligence trop mobile n'aurait pu s'arrêter longtemps à des spéculations méta- physiques. L'amitié qui les unissait n'a rien eu d'anor- mal 4 ! Il suffit pour s'en convaincre de lire les lettres


(i) Sur la vie cl les poésies de Des Barreaux, voir: Le Prince des libertins au \vn e siècle ; Jacques Vallée Des Barreaux (i 599-1 G73), Paris, 1907.

(2) A l'exception de Jean-Jacques Bousseau.

(3) Georges Sorel : Les Illusions du Progrès, p. 129. ■ — Nous ajouterons que le travail que vient de publier M. Georges Pélissier : « Voltaire pbilosophe, » 1908, justifie la manière de voir de M. Sorel. M. G. Pélissier a pris le contre-pied de la thèse de M. Nourrisson : « Voltaire et le Voltairianisme » et le résultat, en sens opposé, paraît aussi probant. Amis et adversaires de Voltaire doivent être également satisfaits. La vérité, c'est qu'en exécutant un travail de marqueterie littéraire on arrive à trouver dans un auteur aussi disert et aussi versatile que Voltaire ce qu'on y eberebe, à lui faire dire ce qu'on veut qu'il dise, mais il n*est nullement certain qu'on apporte au public sa véritable pensée.

(4) Voir l'ode IV de la « Maison de Silvie » (Œuvres de Théopbile, troisième partie, 1620) dans laquelle Tbéoplnle s'explique sur son amitié pour Des Barreaux.


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liitim « échangées entre eux. Il u\ est question «fur «le \ ierges ei de Calistes quelconques, préoccupations incom- patibles avec le \ ice que 1rs contemporains leur ont prêté sur les apparences. Saint-Pavin lui-même, Le poète sodor mite par excellence, celui qui a laissé les plus nombreuses pièces en «ce genre » ne L'étail pas 1 . Ces jeunes fous * s'amusaient à étonner le public, à le scandaliser; en réalité ils improvisaient sonnets, stances ei épigrammes) libertines dans des orgies et sous l'empire de l'ivresse,} c'était à qui dépasserai! le voisin en polissonneries stu- péfiantes. Leurs vers répandus sous le manteau, autant que leurs actes plutôt grossis qu'atténués, ont eu des conséquences déplorables; ils corrompaient l'intelligence*^ el le rieur de la jeunesse déjà trop friande des « Cabi- net satyrique » et « Déliées satyriques » !

Qu'importe aujourd'hui la responsabilité de Théophile, il a échappé au supplice, et c'est là le principal, le Père Garassus et Mathieu Mole ayant atteint, en définitive, le but qu'ils poursuivaient : le libertinage a été étouffé en v - t6a5 sans qu'il en ait coûté une vie d'homme I Ils ont assaini l'atmosphère morale de leurs contemporains et préparé le succès qu'allaient obtenir douze ans plus tard les héros et les héroïnes du grand Corneille.

\\ant de publier intégralement en les entourant des éclaircissements nécessaires toutes les pièces du procès de Théophile, nous dirons quelques mots du libertinage en


(i) Nous avons découvert les poésies libertines de Sainl-Pavin, nous les publierons prochainement.


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France dans la période de i5ç)8 à i6a3, des conflits anté- rieurs de l'Université, du Parlement et de la Compagnie de Jésus, conflits qui ont permis au Poète de sauver sa lète en dehors de sa belle défense personnelle, et enfin comme préface indispensable aux documents des Archives nationales 1 nous exposerons la vie de Théophile, courti- san, soldat et poète, apfeiit de diffusion de ce libertinage.

Courménil (Orne), Janvier 1909.

F. Lachèvre


(i) M. Ch. AHcaumc est le premier biographe de Théophile qui ait parlé des pièces de son procès, il les mentionne dans sa notice de l'édition des Œu- vres, i85ô (Bibliothèque elzéviriennc) a vol. in-12. Quatre ans plus tard, il en a donné une analyse plus complète dans la Revue de l'Instruction publique, 1809, n** 45 et &6, Après lui, tout en ayant ignoré ce second travail de M. Alleaume, Mademoiselle Kâthc Scbirinacbcr en a fait état dans sa thèse : Théophile de Viau, lieben und seine Werke, 1897, Leipsig et Paris ; malheureusement elle n'a pas connu les confrontations des 21 octobre et 29 novembre 1G24, 18 jan- vier, 18. 20, 22 août 162.5, etc., (voir sa note &, p. io4).

En résumé il manque, contrairement à l'opinion de Mademoiselle Schir- macher, fort peu de chose au dossier du procès de Théophile, les enquêtes faites en province, mais nous en avons le résultat dans les confrontations.


LE LIBERTINAGE

de 1598 à i6a3 '

Tout d'abord qu'est-ce qu'un libertin comme Théo- y J?*^- phile au xvif siècle ? Un libertin est un homme aimant le plaisir, tous les plaisirs, sacrifiant à la bonne chère, le plus souvent de mauvaises mœurs, raillant la religion, n'ayant autre Dieu que la Nature, niant l'immortalité de L'âme et dégagé des erreurs populaires 2 .

En un mot c'est un esprit fort doublé d'un débauché.

Dans une société fortement organisée comme était l'ancienne société française, les libertins de cette espèce constituaient une exception . Aussi n'apparaissent-ils qu'aux époques de transition, à la suite des guerres civiles et de l'affaiblissement du pouvoir royal. Ils se répandent parallèlement au relâchement des mœurs et leur présence a pour symptôme — aujourd'hui comme hier — la multi- plication des publications licencieuses. Celles-ci naissent, grandissent et meurent avec eux. Dénombrer les recueils libres des premières années du \vn e siècle c'est suivre pas


(l) Ce tableau du libertinage au xvu' siècle a clé brosse tic main de maître par M. René (irousset : Œuvres posthumes. Essais et poésies, 1886 ; par M. Perrens : Les libertins en France au xxn' siècle, 1899. et par II. Fortunat Strowski : Pascal et son temps (de Montaigne à Pascal, 1907).

(3) Le Père Garassus établit une distinction entre le libertin et l'athéiste, voir nos citations de la « Doctrine curieuse ».


X\1Y LE LIBERTINAGE Dr: ibgS A 1620

à pas l'extension du libertinage, ils marquent en quelque sorte les degrés de la moralité publique, plus celle der- nière baisse, plus les recueils se propagent. D'abord sim- plement égrillards el de peu d'importance, ils deviennent de plus en plus compactes, versent de la grossièreté dans l'obscénité, et finissent par associer les pratiques chré- tiennes à de dégoûtantes turpitudes. Ces recueils se suc- cèdent régulièrement de 1098 à i6a3 jusqu'au laineux « Parnasse satyrique : ». Vprès cette date ils disparaissent pour renaître au milieu du win siècle 2 sous la forme de romans et d'historiettes en vers. La période si troublée de la Fronde n'en compte aucun, les libertins se conten- tent alors de vaudevilles el de chansons manuscrites 3 .

De 1098 à 1620, 11 recueils libres voient le jour en deux périodes, 1098-1607 : cinq recueils: 161A-1625 : six recueils, sans compter quarante-deux réimpressions alors que de 1G2G à 1700 on ne rencontre aucune publication nouvelle comparable en licence aux dits recueils et seulement treize réimpressions pour trois de ces recueils (en dehors des pièces ajoutées aux Satyres de Régnier).

En voici la liste :


( 1) On ne connaît sous Louis XIII qu'une édition du Parnasse satyrique avec la date de 1637 en dehors des quatre parues du vivant de Théophile. Le Cabinet satyrique et le Parnasse satyrique ont été réimprimés à l'étranger dans la seconde moitié du \vu c siècle et en France sur des presses clandestines.

(2) On ne peut vraiment pas comparer les Plaisirs de la poésie galante, gail- larde et amoureuse, s. d. (vers 1 063 », le Nouveau Cabinet des Muses gaillardes de i665, VElite des poésies héroïques: et gaillardes de ce temps, 1G70, le Nouveau Parnasse satyrique... par le sieur Théophile. 1684, etc., etc.. sauf peut-être ce dernier recueil, avec ceux publiés de 1Ô98 à 1(320, ils sont à l'eau de rose; aussi Les avons-nous dépouillés dans notre Bibliographie des recueils collectifs de poésies publiés de 1097 à 1700. T. III, 1904.

(3) Les moins polissonnes ont été imprimées dans les Airs et Vaudevilles de Cour, i6G5 et dans les Vaudevilles de Cour, tome second, i(iGG.


LE LIBERTINAGE DE l5g8 A 1620


XXV




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LE LIBERTINAGE DE IJ08 A IÛ23 XXI \

Comment de tels recueils ont-ils pu circuler impuné- ment, el comment surtout obtenaient-ils des privilèges? Simplement, croyons-nous, par l'habitude prise de les autoriser, les censeurs continuaient les errements de leurs

prédécesseurs: (railleurs ces censeurs n'échappaient pas eux-mêmes à l'air ambiant. On s'explique le succès de" ces gajj]ûLierie>-. au sortir des secousses de la Ligue; la joie de vivre se manifestait sous des formes raiïinéesou brutales, la bêle humaine avait à se rattraper des priva- tions subies, des souffrances endurées, et nos ancêtres aimaient de tempérament les gaillardises... Mais Henri IV ayant ramené la paix, l'heure des folies ne devait pas être éternelle ! Malheureusement, après son assassinat, le pouvoir tombe aux mains d'une femme. Marie de Médicis, trop familiarisée avec la liberté des mœurs flo- rentines pour s'étonner de la corruption générale. A Marie de Médicis succède un jeune roi, Louis XIII ; au favori de la Reine mère : Goncini, le favori du Roi : Luynes, plus préoccupé de châtier les auteurs de libelles s'atta- qua ut à sa personne que les ennemis de l'Etat et de la religion.

Depuis vingt-cinq ans d'ailleurs l'influence des philo- \y sophes sceptiques allait en grandissant. « Les Essais » (1090) de Montaigne étaient le livre de chevet des gentil- hommes de la ville et de la campagne ; les éditions de « La Sagesse » (1G01) de Charron', entachée d'épicu-


(1) Voyez sur Les Essais et La Sagesse au point de vue du libertinage : Pascal et son temps, de Montaigne à Pascal. Paris, 1907, de M. Fortunat Strowski; sur Charron, les pages de M. Ernest Zyromski : l'Orgueil humain. Sur Montaigne :


XXX LE LIBERTINAGE DE i5q8 A 1G20

risme, se multipliaient ; ees deux ouvrages inclinaient les esprits au do ule méthodiq ue sur lequel Descartes fondera sa philosophie. Avouons-le, le scepticisme répond et répondra toujours aux hesoins de ceux qui, considérant la morale comme une «eue, versent dans l'incrédulité jjifin de s'éviter déjuger leurs actes. 11 fraye le chemin ^u libertinage, lui fournit des armes ; ceux qu'il touche ne sont pas des convaincus, ils n'ont pas l'étoffe des mar- tyrs, leur prosélytisme est nul. La dignité apparente de leur vie est leur sauvegarde ; les sceptiques se convertis- v sent à la mort et souvent de bonne foi. Leur incrédu- lité, toute de surface, apparaît, nous le répétons, au moment opportun les dispensant d'une obligation ennuyeuse ou d'un examende conscience. La monarchie française et la religion catholique ont atteint leur apogée au xvn e siècle malgré « Les Essais » et « La Sagesse », elles avaient résisté auparavant à l'assaut du protestan- tisme bien autrement dangereux, puisqu'il a pour essence l'individualisme et pour conséquence la néga-


Bonnefon (Paul) : Montaigne et ses amis ; Àuvray, lettres de Pierre Charron, Revue cl'Hisi. lltt. de la France, iô juillet i8g4-

M. Strowski a admirablement expliqué le doute de Montaigne et de Charron : « Le doute de Montaigne était inspiré par l'humanité et la bonté; Montaigne s'interdisait de juger les autres. Celui de Charron est inspiré par l'orgueil. Charron s'exerce à mépriser les autres. Nous avons en lui le moins démocrate des hommes.

« Le vulgaire est une bête sauvage, écrit-il, tout ce qu'il pense n'est que vanité, tout ce qu'il dit est faux et erroné, ce qu'il réprouve est bon, ce qu'il approuve est mauvais, ce qu'il loue est infâme, ce qu'il fait et entreprend n'est que folie. La tourbe populaire est mère d'ignorance, injustice, inconstance ; idolâtre de vanité, à laquelle vouloir plaire ce n'est jamais fait ; c'est son mot : Vox populi, vox Dei ; mais il faut dire: Yox poputi, vox stultorum. »

M. Strowski ajoute « Mais que la fortune des livres est singulière! Celui-ci (La Sagesse) se transforme, change de sens, et en moins de vingt ans devient le bréviaire des libertins. »


LE LIBERTINAGE DE 1 098 A lG23 X\XI

t ion de la tradition'. 11 n'en esl pas moins vrai que le scepticisme ;> eu une action déprimante sur les caractères, laissanl le champ libre aux véritables libertins. En 1622,1 à la veille du procès de Théophile, le moment était déci- sif. A côté du Poète et de ses adeptes, véritables corrup- teurs de la jeunesse par la parole et par l'exemple, un maître de philosophie formulait la « doctrine » du liber- tinage avec l'intention avouée, suivant son expression, de déniaiser les intelligences asservies par les « Pipe-

(1) Le vrai caractère de la lutte religieuse au \vi e siècle a été indiqué par II. Louis Batiflbl. Comme le dit M. Baguenault de Puchesse.M. Batiflbl ne défend ni ne légitime les représailles catholiques, mais il établit très clairement que les fureurs iconoclastes des protestants, leurs destructions de tous les monu- ments du passé provenaient de l'idée très arrêtée chez les chefs de supprimer la religion ancienne, en la remplaçant par leur foi nouvelle. Quand ils réclamaient la liberté, ce n'était pas dans une pensée de tolérance, pas même d'égalité ou de neutralité entre les deux cultes. Comme il arrive d'ordinaire dans les luttes politiques ou sociales, le seul but à atteindre c'est l'écrasement des adversaires.

Nous ne sommes qu'en i5Gi. « De plus en plus, écrit l'auteur, le protestan- tisme se propageait avec une rapidité surprenante. Mais, par une conséquence inévitable, là où il était la majorité, il déclarait comme à Genève ne plus pouvoir tolérer près de lui ce qu'il appelait « l'idolâtrie», le scandale de « la superstition romaine». Il avait demandé la tolérance de conscience, on la lui avait donnée; il avait pris la liberté du culte, on avait été obligé de le laisser faire : intolérant à son tour, il entendait détruire le catholicisme... Aux confé- rences de Saint Bris, en i588, Catherine de Médicis discutait avec le chef des Huguenots, son cousin le vicomte de Turennc qui représentait le roi de Navarre, et elle disait : « Le Boi ne veut qu'une religion en France. » Le protestant lui répondit : « Nous le voulons bien aussi, Madame, mais que ce soit la nôtre. » Jeanne d'Albret ne l'entendait-elle pas ainsi, quand elle avait banni du Béarn le catholicisme ? Les Huguenots ont essayé, au xvi c siècle, de faire de la France, malgré elle, une nation protestante... (L'Histoire de France racontée à tous publiée sous la direction de M. Frantz Funck-Brentano, Le Siècle de la Renais- sance, par L. Batiffol, 1909).

La mentalité latine ne s'arrête pas à mi-chemin, elle va de suite aux extrêmes, elle ne connaît pas de gradation; à l'autorité, elle substitue brusquement l'anarchie, au catholicisme, l'athéisme. La lutte engagée depuis le seizième siècle par le protestantisme contre le catholicisme en est une preuve. Le pro- testantisme n'a entamé aucun peuple latin, il n'a pris en France que les gens à mentalité anglo-saxonne, une infime minorité. Actuellement le pouvoir dans notre pays est aux mains des protestants et des juifs ; le protestantisme a-t-il fait un pas en avant ? Non, Tout ce que perd le catholicisme dans la masse populaire est gagné petit à petit par le syndicalisme anarchique.


V


XXXII LE LIBERTINAGE DE IJ98 A lGa3

niais » et les « Taupetiers » autrement dit par les religieux : jésuites et autres. 11 avait composé clans ee but sous le titre « les Quatrains du Déiste 1 » une série de 10G qua- trains, d'une forme misérable, que les initiés se transmet- taient avec l'engagement de ne les communiquer qu'à des personnes sûres. Ces quatrains laissaient loin derrière eu* les vers libertins de Théophile, ils les dépassaient en audace de cent coudées. On ne les lui a pas imputés; si le doute eût seulement existé, aucune intervention n'aurait pu le sauver. Cette orientation nouvelle du liber- tinage était grosse de menaces, elle tendait à remplacer la religion chrétienne par une sorte de panthéisme très attrayant pour la multitude : « Rejetant la conception


(i) Ces Quatrains ont été publiés par nous pour la première fois en 1908 sous le titre : Le Catéchime des libertins du xvu e siècle : Les Quatrains du Déiste ou l'Anti bigot (1G22), dans le volume suivant : Voltaire mourant, enquête faite en 1778 sur les circonstances de sa dernière maladie publiée sur le manuscrit inédit et annotée par Frédéric Lacbèvrc suivie de: Le Catéchisme..., et à propos d'une lettre inédite de l'abbé d'Olivct : Voltaire et Des Barreaux, Paris, Honoré Champion. Nous les donnons à nomeau. on les trouvera T. IL à l'Appendice.

M. Perrens croyait qu'ils avaient été imprimés et il les attribue à tort à Tbéophile {Les Libertins en France, p. 88).

Voici ce que dit le P. Merscnne dans la première partie de l'Impiété des Déistes « Or je ne doute pas (pie plusieurs demanderont, ou douteront pour- quoi je n'ay pas fait imprimer les quatrains du Déiste avec leurs rimes, c'est pourquoy je \cus icy en donner la raison, afin qu'on ne pense pas que je les aye supprimez sans considération, et sans conseil. La première c'est parce qu'il y a plusieurs paroles dans les quatrains, qui ne servent de rien qu'à rimer, ou à remplir le vers, et qui diminuent plus tost la force des raisons prétendues, qu'elles ne l'augmentent. La seconde raison est, afin que le mal heureus Libertin cpii a consommé ses meilleures années à l'estude de sa Dia- lectique remplie de toutes sortes d'impiétez, ne puisse se vanter que son maudit poëmc ait veu le jour, lequel n'est digne d'autre jour que de celuy des flammes vengeresses, qui brusleront éternellement l'imposteur (s'il ne fait pénitence qui a trempé sa plume dans une malice plus noire que n'est celle des damnez, pour souiller le papier de ce malbeureus poème, par lequel il combat la religion ebrestienne que les Diables mesmes confessent être véritable, quand ils sont forcez de quitter le corps des possédez par la seule invocation du nom de Jésus-Christ nostre Sauveur, et Rédempteur (Préface au lecteur).


LE LIBERTINAGE DE I J9S A lGa3 XXXIII

d'un Dieu justt\ punissant les méritants cl réoompensanl

les Im)ms. l<> Déiste affirme que le Créateur <••>[ sana pou- voir contre L'humanité : celle-ci participant à sa divine essence est incapable de contrevenir à sa volonté. Eloi- gné de toute passion Dieu ne connaît ni la colèiv ni la vengeance, il n'intervient pas dans les affaires de ce monde. L'Enfer est une invention des religions pour effrayer les simples. En résumé, le Déiste jouit d'une entière liberté, seul il est raisonnable et heureux ; il pra- tique la vertu par amour de la vertu et sans espoir de récompense ».

La Royauté et l'Eglise s'élaienl-elles endormies dans uiif sécurité trompeuse, n'avaient-elles opposé aucune digue à l'envahissement du libertinage ? En réalité leur résistance se réduisait à bien peu de chose, l'Université et le Parlement absorbés par leur lutte contre la Com- pagnie de Jésus s'étaient désintéressés de la question, et celte dernière attaquée vigoureusement avait peine à leur tenir tête. Seules les doléances du Clergé aux Etats- ( rénéraux de iGi4, demandant le bannissement et le sup- plice des athées, avaient reçu quelque sanction par les poursuites dont fut l'objet le prêtre napolitain Yanini « pauvre papillon qui, du fond de l'Italie, s'était venu brûler au feu du Lamruedoc ' ». Ce Yanini mêlé de i6i4


(i) Garassus ; Doctrine curieuse. — Les deux principaux ouvrages de Vanini sont écrits en latin : V Amphithéâtre, 1615; les Secrets de la nature reine et déesse, 1616. Il faut lire les pages que René Grousset a consacrées à Vanini dans son élude sur « les Libertins » Cf. Œuvres posthumes, p. 77 et suivantes, et celles non moins intéressantes de M. Fortunat Strowsti : De Montaigne à Pascal. 1907.


XXXIV LE LIBERTINAGE DE i5q8 A 102,3

à 1G16 aux seigneurs de la Cour répandait, sous une forme frivole, les doctrines épicuriennes et semait sur- tout l'incrédulité. Son intelligence avisée n'abordait pas l'obstacle de front, il rusait, se posait en défenseur de l'Eglise, hasardant en même temps des propositions impies. Ses critiques de la Religion étaient supérieures par la forée du raisonnement aux arguments qu'il présen- tait pour la soutenir. L'amalgame avait pourtant si bonne apparence que les premières passaient à la laveur des autres ; des livres comme son « Amphithéâtre » et ses « Secrets de la Nature » obtenaient l'approbation ecclé- siastique ! Sa philosophie ne fut pas la cause de sa perte, ses mœurs dissolues attirèrent l'attention sur sa propa- gande irréligieuse. Malgré sa finesse, il dépassait quel- quefois la mesure. Après un sermon sur le Verbe, dans l'église Saint-Paul, l'autorité ecclésiastique lui retira la permission de prêcher. Dénoncé à Toulouse, empri- sonné, il démontra à ses juges l'existence de Dieu. Aus- sitôt sa condamnation, il nia cette existence et mourut le blasphème à la bouche. La capitale du Languedoc était loin de Paris, son bûcher n'effraya pas trop les libertins. L'exécution de Jean Fontanier (1G21), docteur et char- latan, n'est guère à mettre au compte du libertinage, un livre seul « le Trésor inestimable du Mausérisme » le conduisit à la place de Grève ' . Le malheureux savait en l'écrivant et en cherchant à faire des adeptes à quel sort il s'exposait !


(1) Sur Jean Fontanier, voyez la «Doctrine curieuse » Uvtc second, section septième.


U LIBERTINAGE DE I 5fl8 A lGîï3 \\\\

Est-ce à dire que ces répressions étaient inutiles? Vos idées de tolérance s'indignent d'une justice si sévère. Elle était simplement logique au xvir siècle. Les libertins menaçaient, nous l'avons dit, l'existence même de la Royauté et de l'Eglise ; ils croissaient en nombre chaque année, s'étendant autour du trône comme une tache d'huile — Mersennc évalue à cinquante mille le nombre des athées < — on les rencontrait partout : dans la noblesse, dans le peuple, dans le clergé. L'évèque de Marseille, Mathieu d'Epi nay de Saint-Luc comptait, avant sa nomi- nation, parmi les intimes de Vanini en compagnie du comte de Gramail, du maréchal de Bassompicrre, etc., etc.

( <tte grande mission d'arrêter la diffusion du liberti- nage et de l'étouffer, deux religieux allaient en prendre l'initiative. Le Père Garassus se chargeait de terroriser Théophile et les libertins mondains, et le Père Merseime de dénoncer et de réfuter les « Quatrains du Déiste ». Le premier s'est jeté sur l'ennemi avec une impétuosité de sanglier, le second, ne Rattachant qu'aux doctrines, s'est contenté de les combattre 2 . La vérité, pourquoi le nier, c'est que la violence du Jésuite a eu autrement d'effet que


(i) Mersenne lui môme a été effrayé de ce chiffre qui devait être au-dessous de la réalité. Dans les exemplaires des Quœstiones celeberrimœ in Genesim, 1623, 1 vol. in-folio, la page consacrée aux athées, et celle qui la précède, ont été remplacées par un carton où le chiffre formidable a disparu. Bien mieux, dans la préface, il déclare que les impies exagèrent leur nombre. L'exemplaire de la Bibliothèque nationale renferme les pages originales et le carton avec une longue et curieuse note manuscrite sur les feuillets de garde.

(2) L'Impiété des Déistes, Athées et Libertins de ce temps, combattue et renversée de point en point par raisons tirées de la philosophie et de la théologie... par le F. Marin Mersenne, de l'ordre des P. P. Minimes. Paris, Billaine. i6ai, 2 vol. in-8. La seconde partie a pour titre : h L'Impiété des Déistes et des plus subtils Libertins descouverte et refutée par... Avec un poème qui renverse le poème


XXXVI LE LIBERTINAGE DE IJ98 A 1G20

la persuasion du Minime. Garassus. en obligeant Théo- phile, par crainte du châtiment, à se mettre en posture de catholique romain croyant et pratiquant, en le forçant à renier ses œuvres, a discrédité le libertinage et a, du munie coup, arrêté la propagation des « Quatrains du Déiste ». Il a été, avec l'aide efficace du procureur géné- ral Mathieu Mole, l'unique vainqueur.


des Déistes de point en point ». Le titre intérieur de la première partie porte : Impiété des Déistes et des Alliées descouverle et renversée et les opinions de Charron, de Cardan, de Jordan Brun, avec les quatrains du Déiste réfutez. (Bibl. Nat., D, 21572'.


L'UNIVERSITE LE PARLEMENT ET LES JÉSUITES

(i5<j8-i623j


Si on veut se rendre compte des conditions dans les- quelles le Parlement de Paris a abordé L'examen du pro- cès de Théophile, il importe de ne pas perdre de vue que le Poète a été traîné, en quelque sorte, devant sa juridic- tion à la requête d'un jésuite, le Père Garassus. La Com- pagnie de Jésus disposait en iG'î3 d'appuis sérieux, mais trouvait encore en face d'elle des adversaires aclifs et. au premier rang, l'Université dont le Parlement avait énergiquement, depuis de longues années, défendu les droits. Dans quelle mesure cette situation de fait a-t-elle pu influencer l'arrêt du i" septembre 1620 bannissant Théophile du royaume? Pour répondre à celle question, il est nécessaire de remonter un peu en arrière, retra- çons brièvement les luttes entre les Jésuites, le Parlement et l'Université de 1098 à 1693 ' :

Le bannissement général des Jésuites voulu par le Parlement depuis l'attentat de Jean Chalel (27 décembre


(1) Les éléments de cet exposé nous ont été fournis par l'ouvrage de M. Douarche : L'Université de Paris et les Jésuites (\\i c et wu s siècles, Paris,


Hachette, 1888).


XXXYtîI LE PARLEMENT, L UNIVERSITÉ

i5<)V). coïncidant avec la publication del'Edit de Nantes (3o avril 1098), eût fait douter de la sincérité de la con- version de Henri IV. Suivre le Parlement dans cette voie c'était, le Roi le sentait, s'aliéner la Papauté, déjà mécon- tente de cet Edit, et le parti catholique, aussi ne lui per- mit-il pas de pousser plus loin les hostilités contre la Compagnie. En attendant le rétablissement des Jésuites en France Henri IV, le jugeant inévitable à plus ou moins longue échéance, réforme l'Université. Les nou- veaux statuts présentés à la sanction royale, enregistrés par le Parlement le 3 septembre i5o8, promulgués seu- lement le 18 septembre 1600, la mettent en état de sou- tenir cette concurrence éventuelle. Par une rencontre singulière les Jésuites formulent à la même époque dans leur Ratio atque institiitio studiorum les règles à suivre pour l'enseignement dans leurs collèges.

Le i" septembre i6o3, Henri IV signe à Rouen les lettres patentes rétablissant les Jésuites en France et leur accordant la faculté d'avoir des collèges dans qua- torze villes désignées (il n'était question ni de Paris, ni du collège de Clcrmont). Ces lettres patentes, tout en ne satisfaisant pas la Compagnie, mécontentent l'Univer- sité et le Parlement. Celui-ci met trois mois à les enre- gistrer (a janvier i6o4). Le Père Colon, « répondant » de la Compagnie près du Roi. et qui avait réussi bientôt à transformer ce poste de défiance en poste d'honneur, soit de confesseur ou de confident, obtient, grâce à son influence, l'ouverture de nombreux collèges en province, et, dans le ressort du Parlement de Paris, la création d'une


ET LfcS JESLITKS (l5nS-|l< \\\l\

maison professe 1 . La victoire <1<< Jésuites était il peu

près complète, il leur restait à arracher à la faiblesse de Henri IV le droit d'enseigner au collège de Clermont.

Les sollicitations du Père Coton ont raison de la résis- tance royale : le 12 octobre 1609 des lettres patentes autorisent la Compagnie à enseigner la théologie à Paris. Le Parlement ordonne qu'elles soient signifiées à 11 Di- versité, ce fut le signal de la résistance. Toutes les Facultés composant l'Université, réunies en face du péril com- mun, décident de se pourvoir devant le Roi et le Parle- ment pour s'opposer à la confirmation et à l'enregistre- ment des dites lettres. Le recteur Richer gagne à sa cause le cardinal du Perron. Les Jésuites devant cette coalition, fixés sur les dispositions du Parlement, conservent leurs lettres patentes et renoncent à en demander l'enregistre- ment. Le i4 mai 16 10. Henri IV tombe sous le couteau de Ravaillac.

Cet assassinat provoque un véritable déchaînement du peuple, de l'Université, du Parlement, d'une partie du clergé, de certains Ordres religieux contre la Compagnie, elle en est rendue responsable. Ces attaques sont d'autant plus vives que plusieurs jésuites avaient, l'aimée précé- dente, critiqué violemment les alliances conclues par Henri H avec les princes protestants dans le but d'abais- ser la maison d'Autriche, et qu'un théologien de leur Ordre venait de publier un traité où il discutait le droit des rois et leur autorité temporelle. Le Parlement com-


(1) Cette maison professe devait être installée dans les bâtiments de l'ancien collège de Clermont.


XL LE PARLEMENT, L UNIVERSITE

prend que, tout en châtiant le meurtrier, il était néces- saire de frapper les doctrines. Le 27 mai i(>to, jour du supplice de Ravaillac, un arrêt du Parlement enjoint aux membres de la Faculté de Théologie de se réunir et de renouveler contre les erreurs conduisant au régicide les condamnations et les sentences portées dans son décret du i3 décembre i.'iiS, rendu au sujet de Jean Petit et approuvé par le Concile de Constance. Richer, syndic de la Sorbonne, obéit à l'injonction du Parlement, mais le décret passe sous silence le nom des Jésuites. Le Parle- ment, à son tour, prononce la condamnation du livre de Maiïana : De reçje et rcfjis institutione sans qualifier l'auteur de ((jésuite » ou « d'espagnol ». Ce livre est brûlé par le bourreau le jour de Farrét (8 juin 1610). Se taire, c'était solidariser la Compagnie en France avec Mariana, admettre une sorte de complicité ; la lettre du Père Coton : Lettre déclaratoire de la doctrine des Pères Jésuites conforme aux décrets du Coneiîc de Constance, adressée à la Reync- mère du roy, régente de France, eut pour objet de parer à ce danger. Aquaviva, général de l'Ordre, rendit à son tour un Décret contre ta pernicieuse doctrine d'attenter aux sacrées personnes des Rois. La Compagnie se trompait si elle pensait avoir désarmé ses adversaires. La lutte devient plus ardente que jamais. Une nuée de libelles L'attaquent, VAnii-Coton 1 est le seul qui mérite d'être


(1) Anli-Coton ou réfutation de la Lettre déclaratoire du Père Coton. Livre où est prouvé que les Jésuites sont coulpables et au t heurs du parricide exécrable commis en la personne du Roy très chrestien Henri 1III d'heureuse mémoire. M.DC.X (1610), in-8° de 7'j p. Ce libelle est attribué à César de Plaix, avocat au Parlement de Paris.


ET LES JÉSUITES (l5g8-l6a3) XLI


le nouer


retenu. La reine Marie de Médicis, dominée par l haldini, non seulement demeure étrangère à celte indi- gnation mais abandonne la politique de Henri l\, l'alliance avec les princes allemands, et se jette dans les voies tortueuses de la politique espagnole. Le 90 août 1610, à la surprise générale, le chancelier Sillen délivre des lettres patentes autorisant la réouverture du collège de Clermont à la jeunesse française. Dès le 20 août les Jésuites notifient les dites lettres au Recteur. Après bien des hésitations, l'Université s'oppose à leur enregistre- ment. L'affaire appelée devant le Parlement le 6 sep- tembre est renvoyée au lendemain. L'avocat général Le Bret acquis aux Jésuites, en l'absence de Servin leur ennemi, reproche à l'Université de vouloir contrarier la volonté du Roi. Son attitude menaçante indispose le Parlement, le procès est ajourné à la Saint-Martin. A la Saint-Martin, les Jésuites ne montrent aucun empresse- ment. Nous ne raconterons pas les péripéties de cette lutte entre l'Université, soutenue par le Parlement, et la Compagnie pour le collège de Clermont qui ne devait ouvrir ses portes qu'en 161 8, huit ans après.

La publication du livre du cardinal Bellarmin sur l'autorité du Pape dans les choses temporelles en réponse à Guillaume Barclay. Traelatus de polcslale sammi ponti- ficis in rébus lemporalibus, ad Gaillehnum Barclaium, réveille les colères des champions du gallicanisme. Dans un réquisitoire vigoureux l'avocat général Servin le dénonce et le fait condamner par le Parlement. Cette censure atteignait un Prince de l'Eglise et le Pape lui-


XLII LE PARLEMENT, L UNIVERSITE

même. Marie de Médicis essaye d'obtenir une atténua- tion, Achille de Harlay, premier président, est inflexible. La Reine demande au Conseil privé que la publication et l'exécution de cet arrêt soient provisoirement suspen- dues. La retraite (mars 1G11) du Premier Président offre aux Jésuites l'espoir d'un retour de fortune. De Thou semblait devoir être nommé quand le candidat du Pape et des Jésuites, Nicolas de Verdun, est choisi. La partie paraissait gagnée par la Compagnie, elle ne l'était qu'en apparence; Nicolas de Verdun, premier président, devait se montrer un aussi ferme défenseur des droits de l'Etat que son prédécesseur.

L'Université prend l'offensive, son syndic Richer écrit, sans le signer, un traité De ecclesiastica et politica potestate dans lequel il reconnaît la primauté du Saint-Siège, mais détruit la suprématie pontificale... Le Nonce menace de quitter Paris s'il n'est pas fait justice des droits de la Papauté. Quarante-six docteurs (sur soixante-dix) de la Faculté de Théologie réunis à la Sorbonne et les évê- ques prennent parti contre Richer. La Reine ordonne à cette Faculté de procéder à l'élection d'un nouveau Syndic (i er septembre 1612). Les Jésuites exultent, ils

oubliaient leurs frères trop zélés et Servin ! Après

Mariana, après Rellarmin, Suarez. Ce Jésuite avait publié à Coïmbre en 161 3 un traité latin : Defensio fidei catho-

licœ dont le succès fut prodigieux. Réimprimé à

Cologne, il pénètre en France grâce aux libraires reve- nant de la foire de Francfort. La thèse de Suarez mettait l'autorité pontificale au-dessus des pouvoirs temporels,


ET LES JÉSLTTES (l5o8-l623) XLI1I

il la faisait juge et arbitre des nations, refusant L'origine divine au pouvoir royal, la souveraineté résidant dans le peuple ' . Servin dénonce au Parlement l'ouvrage de Suarez et conclut « à ce que le Parlement fasse brûler le livre devant la porte de trois maisons des Pères jésuites en présence de deux d'entre eux, en chacun de ces trois endroits ; qu'il condamne la doctrine qui y est enseignée comme contraire aux sacrés canons; que le Provincial, le Supérieur de la maison professe et quatre autres Pères soient mandés à la barre du Parlement pour être inter- rogés sur cette doctrine : et s'ils ne la condamnent et ne l'anathématisent pas expressément et par écrit, qu'on les expulse de tout le royaume ». Le Parlement ne suit pas complètement son Avocat général, il condamne au feu La Défense de la foi catholique et apostolique (26 juin 161 A) comme « renfermant des propositions scanda- leuses et séditieuses qui tendent à la subversion des Etats et induisent les sujets à se révolter... ». Cette partie de l'arrêt est exécutée le lendemain devant les grands degrés du Palais de Justice. La sentence ajoute que la censure de la Faculté de Théologie, confirmée par le Concile de Constance, contre ceux qui attentent à la vie des Princes, sera lue solennellement le 4 juin de chaque année dans les écoles de la Faculté et au collège de Clermont.

Humiliés devant le Parlement les Jésuites préparent leur revanche. Ils comptent faire servir les Etats-Géné- raux de 161 !\ à l'avancement de leurs propres affaires.


(1) Il est piquant de voir un jésuite proclamant la souveraineté du peuple !


XLIV LE PARLEMENT. L UNIVERSITÉ

L'Université, invoquant les précédents, demande que s<\s députés y soient admis ; ta réponse est négative, elle rédige le cahier de ses revendications. Des dissentiments intérieurs paralysent son action. Le Parlement et le Tiers- Etat lui sont sympathiques, la Noblesse et le Clergé, hos- tiles. Ces derniers proposent le rétablissement de l'ensei- gnement des Jésuites à Paris, c'était le signe précurseur de la défaite définitive de l'Université. Celle-ci proteste contre la réouverture du collège de Clermont décidée par arrêt du Conseil du i5 février i ( i 1 8 . Servin et le con- seiller Gillot la soutiennent ouvertement, mais Mathieu Mole, procureur général, renvoie le dossier sans l'exa- miner. Le Recteur a beau implorer le président de Ver- dun, il répond que ni lui ni le Parlement ne peuvent rien.

Trahie par ses protecteurs, l'I niversité tente un nou- vel effort (mars i(h8) ; elle entend fermer l'accès des grades aux écoliers qui suivent les cours des Jésuites. Le plan était habile, la Compagnie le fait échouer en partie. Le •;>() avril le Conseil privé casse purement et sim- plement la délibération de la Faculté de Théologie et des Arts et dit que de l'arrêt du i5 février (réouverture du collège de Clermont) sortira son plein et entier effet. Les Jésuites font afficher l'arrêt du Conseil dans les car- refours de Paris, mais négligent de le signifiera l'Uni- versité. Cette dernière a beau jeu de soutenir que cet arrêt est sans valeur. Cette situation indécise se prolonge durant trois années. Mais au mois de décembre 1622 les Jésuites obtiennent des lettres patentes qui leur permet-


ET LES Jl'x |TH 1 IÔ98 I ' \l.\

tenl d'ériger leur collège de Tournon en l niversité, de conférer des grades, de nommer aux bénéfices et de jouir

d<v mêmes droits et privilèges dont usaient les l Diversités de France, notamment celle de Paris. Le Parlement de Toulouse enregistre ces lettres sans difficulté. Menacées dans leur existence les Universités de Valence, de Tou- louse et de Cahors protestent devant ce Parlement qui rend le i3 juillet i6ï*3 un arrêt faisant « inhibitions el défenses aux Pères du collège des Jésuites de Tournon de prendre le nom. titre, ni qualité d'Université, de bail- ler aucunes matricules testimoniales d'études ni aucuns degrés en aucune Faculté, ni aucune nomination aux bénéfices, à peine de nullité et autres peines arbitraires ». Les Jésuites ne s'inclinent pas. ils font expédier au nom du Recteur du collège de Tournon des lettres testimo- niales d'études en parchemin, scellées du sceau du secré- taire. Le Procureur général se voit obligé de dénoncer cette conduite audacieuse au Parlement de Toulouse. I nouvel arrêt du 11 août 1G23 confirme le premier. La Compagnie en appelle au Conseil du Roi. mais les 1 niversités de France s'unissent contre elle sous la direc- tion de l'Université de Paris 1 . \ous sommes arrivés au moment où commence le premier procès de Théophile.


(1) L'arrêt du Conseil du Roi du i septembre 1624 refusa de casser la sen- tence du Parlement de Toulouse et renvoya la Compagnie à se pourvoir par requête civile devant ce même Parlement. Un plaideur ordinaire se serait considéré comme battu, les Jésuites ne l'entendent pas ainsi, ils ont recours à toutes les ruses de la procédure pour faire traîner l'affaire en longueur et lasser la patience des Universités, leur défaite n'en fut que plus complète et plus éclatante.


XLVI LE PARLEMENT, L UNIVERSITÉ

Cet historique précise la situation du Parlement et de l'Université à l'égard de la Compagnie de Jésus à la veille des deux années qu'a durées ce procès : Du côté de l'Uni- versité le conflit demeurait aussi aigu que jamais, du côté du Parlement un peu d'apaisement s'était produit — les hostilités ayant cessé à Paris pour renaître, il est vrai, à Toulouse — mais le parti anti-jésuite restait assez puis- sant et l'avocat général Servin ' réchauffait le zèle des gallicans.

Le procès de Théophile mettait donc aux prises les membres du Parlement partisans et adversaires des Jésuites. Au nombre des premiers, en nommant seule- ment ceux qui ont participé au jugement du Poète, il faut ranger d'abord le président d'Ossembray, Deslandes, doyen du Parlement, rapporteur, les commissaires Pinon et Dam ours ; parmi les seconds : le président de Bellièvre, les conseillers Perrot, Sanguin, Olier et les conseillers amis des Montmorency, des Candale, des Liancourt, etc., etc. Les forces se balançaient ; on verra dans le cours du procès comment les agissements du Père Voisin, en révol- tant les indifférents inaccessibles aux recommandations, déterminèrent la formation d'une majorité en faveur de Théophile.


(i) L'avocat général Louis Servin (i555-i626) avait des griefs particuliers contre Garassus, l'adversaire de Théophile. Le Jésuite l'avait ridiculisé dans un spirituel pamphlet : Le Banquet des Sages dressé au logis el aux despens de M e Louys Servin. Auquel est porté jugement, tant de ses humeurs que de ses plai- doyers, pour servir d'avant-goust à l'inventaire des quatre mille grossiers ignorons et fautes notables y remarquées. Parle sieur Charles de l'Espinoeil, Gentilhomme Picard. S. 1. M.DG.XVII (1617). In-8° de 64 pages,


THÉOPHILE DE YIAU

COURTISAN, SOLDAT, POÈTE ET LIBERTIN

(i5(jo — mars iCa3)


1590 - mai 1619


Théophile de Viau, d'une famille huguenote, est né en avril 1090 à Clairac en Agenois 1 . Son père Jeanus ou Jacques de Viau s'adonna dès sa plus tendre jeu- nesse aux belles-lettres, étudia le droit, plaida une ou deux causes : arraché par la guerre civile au barreau de Bordeaux, il se retira dans le manoir paternel, situé au bord de la Garonne à Boussères de Mazères, à une demi- lieue de la petite Aille de Port-Sainte-Marie. Son aïeul avait été secrétaire de la Reine de Navarre. L'ainé de ses oncles combattit sous les ordres de Henri IV et obtint en


- (1) Mademoiselle Kâthe Schirmacher le fait naître en 1591, c'est une erreur, voir Eug. Ritter : Balzac et Théophile (Revue d'histoire littéraire de la France. Janvier-Mars 1902).

II. Alleaumeet d'autres biographes donnent Boussères Sainte-Radegonde ou Boussères de Mazères, dans la maison paternelle. Nous tenons pour Clairac en nous basant sur les deux vers du sonnet : Sacrez murs du Soleil où j'adoray Philis

Clairac pour une fois que vous m'avez fait naistre Hélas ! combien de fois me faites-vous mourir.

(Œuvres, 11* p.) et sur le préambule de l'interrogatoire du 22 Mars 1624.

M. Faugère-Dubourg a tracé un amusant croquis de ce qui restait en i85g du manoir paternel à Boussères de Mazères 1 Revue d'Aquitaine, t. III, i85g).


4 LA VIE DE THÉOPHILE, l5û,0-lGo8

récompense le gouvernement de Tournon où il mourut ' . Le Poète avait deux frères : l'aîné Paul, sieur de Bous- sères, mêlé à sa vie, se voua au métier des armes le plus souvent dans les rangs des protestants rebelles, il épousa damoiselle de Basset 2 ; son cadet, Daniel, se consacra à l'agriculture, exploitant le domaine de Boussères et une autre propriété portant le nom patronymique de Viau, on l'appelait Bellegarde de Viau, ou simplement Belle- garde. Ses deux sœurs se marièrent, la première, Suzanne, au sieur Dufïbrt, la seconde, Marie, à Bouchet, sieur de Rouget 3 .

Jeanus de Viau fut le premier maître de Théophile ; il envoya son élève continuer ses études à Nérac, puis à Montauban et ensuite à Bordeaux 4 . Garassus dit qu'il termina sa rhétorique au collège protestant de Saumur 5 .

Paul de Viau aimait beaucoup Théophile et celui-ci,


(i) Tous ces détails sont extraits du « Theophilus in cai'cere ». On ne sait pas exactement qui était la mère du poète. La famille suppose que c'était une Montpezat, elle vivait encore en 1616 (Faugère-Dubourg).

(2) Paul de Viau mourut vers i632 et non en 1G27, comme le dit M. Faugère- Dubourg et bien avant i65o, comme l'a écrit M. Garrisson. Attaché, après la mort de son frère, au duc de Montmorency, il a publié quelques poésies, voir T. II, Bibliographie.

(3) Sur la famille de Théophile, voyez T. II à l'Appendice le tableau généa- logique et l'acte du 10 mai i653.

(4) Interrogatoire du 27 août 1620. M r Alleaume a cru à tort qu'il avait fait ses études au collège de La Flèche.

(5) Il y a là un petit problème à élucider. Théophile ne parle pas de ses études à Saumur dans son interrogatoire du 27 août 1625, et dans la lettre à Balzac des éditions des Œuvres, de Rouen, 1629, et de Lyon, Michon, i63o se trouve une phrase qui a été supprimée dans l'édition de Rouen, i632, donnée par Scudéry : « Vous estes nay plus proche de Paris que moy. Je suis Gascon et vous d'Angoulesme ; je n'ay eu pour régens que des escolliers escossois et vous des docteurs jésuites. » Ce dernier texte est reproduit dans la Collection Dupuy, vol. 3-4-5 (Bibl. ftat. Ms), mais peut-être a-t-il été pris sur un imprimé ? Pourquoi Scudéry a-t-il omis cette phrase ?


LA VIE DE THÉOPHILE, 1609 5

peut-être en raison de l'opposition de leur caractère, lui rendait son affection. Calviniste ardent, profondément attaché à sa foi, prêt à tous les sacrifices pour la conserver et la défendre, Paul est un type d'un autre âge, de l'âge héroïque du protestantisme, il retarde de cinquante ans. Théophile, au contraire, latin dans l'àme, méridional* épris de soleil et de liberté, avide de plaisirs et de jouis- sances, resta rebelle à l'éducation huguenote, il n'en retint que l'indiscipline intellectuelle. La Réforme, en substituant le libre examen à la soumission volontaire en matière de foi, en faisant l'homme juge de sa propre créance, dégage rapidement un esprit superficiel de toute attache religieuse et laisse le champ libre aux passions. Théophile l'a avoué : « La desbauche des femmes et du vin faillit à m'empiéter au sortir des escholes, car mon esprit un peu précipité avait franchi la subjection des précepteurs, lorsque mes mœurs a voient encore besoin de discipline... Ce fut un pas bien dangereux à mon âme que ceste première licence qu'elle trouva après les con- traintes de l'estude. Là je m'allois plonger dans le vice, qui s'ouvroit assez favorablement à mes jeunes fantai- sies 1 ... »

A dix-neuf ans (1609), se souciant aussi peu de Dieu que du Diable, Théophile s'engage, en qualité de poète, dans une troupe de comédiens de l'Hôtel de Bourgogne \


(1) Fragments d'une histoire comique. Ch. n (Œuvres, Seconde partie, i6a3).

(2) Théophile a-t-il composé d'autres pièces de théâtre que la « Pasiphaé » qu'on lui attribue peut-être à tort, et sa tragédie de Pyrame et Thisbé ? C'est probable, ces pièces ont pu se perdre du vivant de l'auteur. Ce n'est qu'en 162 1 que Théophile a laissé à Des Barreaux le soin de réunir ses Œuvres.


G LA VIE DE THÉOPHILE. l6o()

Le hasard le met en face de Tristan L'Hermite, alors jeune page de Henri de Bourbon, fils de Henri IV et de la mar- quise de Verneuil. Tristan avant frotté ses poings sur le nez de Charles de Schomberg, un des enfants d'honneur du Dauphin et redoutant les verges que le terrible Claude Du Pont, précepteur de M. de Verneuil, maniait facile- ment, se réfugie dans le jardin de l'Hôtel de Bourgogne où il aperçoit un adolescent, en robe de chambre, sans pantoufles cl sans bonnet de nuit, porté parla tête et par les pieds, essayant de rattraper son équilibre. Le malheu- reux, c'était Théophile, se démenait pour échapper à l'étreinte des comédiens qui le punissaient d'avoir refusé déjouer à la boule, sous prétexte que la Muse le travaillait. Tristan demande sa grâce, elle lui est accordée ; il repré- sente le Poète le remerciant en termes extraordinaires : « ce n'étaient, dit-il. qu'hyperboles et traits d'esprit nou- vellement sortis des écoles et tout enflés de vanité, Cependant la hardiesse dont il les débitait était agréable, et marquait quelque chose d'excellent en son naturel 1 . » Les relations entre Théophile et Tristan furent de courte durée. Le petit page le présenta à son maître M. de


Cette première édition comprend seulement une partie de son bagage poétique qui devait être, si on considère sa prodigieuse facilité à versifier, beaucoup plus important. La Seconde partie de ses Œuvres, i6a3, ne paraît renfermer que des pièces postérieures à juillet 1619 et la Troisième partie (i6a5) les poésies et les factums composés dans sa prison.

(1) Tristan : Le Paye disgracié, édilion de iG43. Théophilo n'est pas nommé mais M. Rigal (Alexandre Hardy et le Théâtre français, 1889) a pensé que tous ios traits cités s'appliquent à Théophile et non à Hardy comme le dit la clef de la deuxième édition de ce roman auto biographique due à Jean-Baptiste L'Hermite de Yauzelles, frère de Tristan. — Voir également M. Bernardin : Tristan L'Hermite, 189a, p. 5i et suivantes.


la va di 1111.011111.1;. i(3io 7

Verneuil à qui l< i Poète ollïii on mauvais quatrain 1 en remerciement d'une libéralité. Par malheur, en se ivfi- rant, il dit « inopinémenl quelque mol sale qu'il ;<\ < >ii accoutumé d'entremettre à ses discours ». Celle sortie malencontreuse valut à Tristan une grande remontrance de Du Pont, appuyée de (Quelques coups de verge, sur la discrétion à garder en faisant connaître de nouveaux visages à un jeune Prince.

Doit-on dater de cette époque la tragédie de « Pasi- phaé 2 » et plusieurs poésies obscènes récitées par quel- ques témoins de son procès, poésies antérieures à 161 1 ayant été conservées dans un Ms. portant cette date? Le doute est permis, on ne peut affirmer que la monstrueuse « Pasiphaé » soit de sa composition bien qu'elle justifie cette appréciation de Tristan « qu'on lui trouve plus


1 lia muse à ce Prince si beau

Consacre un monde de louanges. Qui volent au palais des anges Et sont exemptes du tombeau.

(Le Page disjrucié. de Tristan L'IIermite. Ch. ix, t. I, i643)

( 2 1 Nous doutons que Théophile soit l'auteur de « Pasiphaé ». Guillaume Colletet qui a, dans sa jeunesse, connu et fréquenté le Poète, ne le nomme pas dans l'épigramme suivante :

Sun la tragédie de Pasiphaé. Epigramuic.

Ce Monstre de l'Antiquité

Quoy qu'en ait dit la Poésie,

^'estoit que pure fantaisie

Et non pas une vérité ;

Et combien que cette lecture

En fasse une histoire aujourd'huy,

Ces vers sans règle, et sans mesure.

Sont beaucoup plus Monstres que luy.

(Divertissements. il)3i).

Sa réserve semble indiquer qu'il en ignorait l'auteur ; en tout cas, il ne se serait pas montré si sévère si elle eut été de son ami.


8 LA VIE DE THÉOPHILE, I G I I

d'imagination que de politesse ' » ; il n'existe non plus aucune preuve qu'il ait composé si jeune les pièces ordu- rières en question 2 .

Théophile resta peu de temps au service des comé- diens, il aimait trop son indépendance pour se plier aux nécessités de poète à gages. Grâce à sa qualité de gentil- homme, à sa bonne mine, à sa vivacité, à ses réparties, à son talent poétique, Louis Nogaret de La Valette, comte de Candale, fils aîné du duc d'Epernon, l'introduisit à la Cour de Marie de Médicis ; mais il n'en fréquenta pas moins assidûment les cabarets et les mauvais lieux. En 1611, étant à Saumur, au moment de l'assemblée des députés des Eglises réformées, il y rencontre Louis Forest Sageot, protestant comme lui, « qu'il surprend en une action très sale 3 ». Théophile se moque du drôle, le ridi- culise aux yeux de ses camarades et finalement le corrige


(1) Le Page disgracié, iG43. Ch. ix.

(a) Les pièces auxquelles nous faisons allusion se lisent dans le manuscrit suivant: « Recueil de poésies diverses, fait vers 161 1, contenant un grand nombre de pièces satyriques, d'épigrammes licentieuses, d'énitaphes obscènes et de vers plus que libres. » Ce titre est celui que lui avait donné son posses- seur, le célèbre bibliopbile Mathieu Guillaume Villenave, qui a ajouté la note suivante : «Ce recueil prouve que la corruption des mœurs est peut-être moins grande de nos jours qu'elle ne l'était sous le règne de Henri IV. »

Après la mort de Villenave, ce Ms. passa aux mains de sa fdle, Madame Mé- lanie Waldor. Il a été vendu, en Avril i8G5, salle n° 2, maison Sylvestre, rue des Bons-Enfants, 38. Ou ne sait ce qu'il est devenu.

M. Prosper Blanchemain qui l'a eu en mains, en a extrait un certain nombre de pièces qu'il croyait inédites, sous le titre : « Le Petit Cabinet de Priape, poésies inédites tirées d'un recueil manuscrit fait vers le commencement du xvn c siècle. Neuchatel. Imprimé par les presses de la Société des Bibliophiles cosmopolites. 1 8 7 r i , in-12 de 4 ff, prél. et 74 p. chiff., tiré à 3oo expl. — Sur les 1G1 pièces environ contenues dans cette plaquette, une quinzaine au moins avaient paru dans le « Cabinet satyrique », autant dans le « Parnasse saty- rique », deux dans les « Priapées » de Maynard, etc.

(3) Confrontation de Théophile avec Sageot du 21 octobre 1624.


LA VIE DE THÉOPHILE, l6l*2-l6l3 Q

à coups do bâton. (Vite petite exécution lui Nalut son pire ennemi. Sageol sera, (1rs iGai. le premier témoin à charge de son procès.

Les renseignements précis manquent sur les trois années î <> 1 3 à 161^ de la vie du Poète, nous savons seu- lement qu'il a composé pour Gabriel Robert, sieur du Colombier, une épigramme latine '. Elle se lit en kéte du Violier des Muses 2 . (A Poictiers. par Charles Pignon et Catherin Courtoys. 10 1 4. le privilège est du i5 sep- tembre 161 2) :

Sur les oeuvres de Gabriel Robert. Epigramme

Qui misées Violisque Rosas linéique Hyaeinthis

Liliei. punieeis teque Amareinthe eroeis

Num Cœstum Yeneris, num péplum Pcilladis ornas ?

Lttrumuis optes fie t utrumque tibi

Scilieet ut virtutis opus caneres et Amoris

Ingenium fœlix ut raque Diva dédit.

C'est dans quelque taverne plutôt que dans la maison de son protecteur qu'il fait en 161 3 la connaissance de


(1) Cette épigramme latine n'a jamais été signalée. En voici la traduction : « Toi qui mêles les roses aux violettes, les lys aux jacinthes, et l'amarante aux crocus pourprés, ne célèbreras-tu pas la ceinture de Vénus et le péplum de Pallas ? Ce que tu désires, tu es capable de l'exécuter : Tu peux à ton choix chanter les exploits du courage ou de l'amour, car tu as reçu des deux Déesses un heureux talent. » Nous ne connaissons pas d'autres \ers latins de Théo- phile.

(3) Ce volume comprend 7 ff. n. chifl". pour le frontispice gravé, l'épilredédi- catoire à Madame la Marquise de Beuvron ; l'épigramme de Théophile, une élégie de Rifault; un sonnet de René le Corvaisier, manceau ; un sonnet du sieur de l'Ordage ; les fautes survenues à l'impression; un quatrain de Ber- tault ; un sixain de Marie Divc; des vers de La Coudrière, des vers de Touche- fort; fautes survenues à l'impression; Privilège sig. Brigard, ff. de 1 à 83. (Bibl. Arsenal, G718 BL).


IO LA VIE DE THÉOPHILE, l6l5

Louis Guez de Balzac '. le célèbre épistolier, à sa sortie du collège. Les deux jeunes gens sonl assez intimes pour entreprendre en i6i5 un voyage en Hollande. Balzac avait dix-huit ans et Théophile vingt-cinq ans, ils visitent Ams- terdam, Bruges et s'arrêtent à Levde où ils prennent une inscription (8 mai), le premier à la Faculté de droit, le seconda la Faculté de médecine 2 . On ne sait exactement à quelle vilaine histoire Balzac fut mêlé (il dut séduire la fille ou la femme de son hôte, le gendre du docteur Bau- dius 3 ). Sur le point d'être assommé par le père ou le mari outragé, son ami le défendit L'épée à la main. Ce service Balzac ne le pardonna jamais à Théophile et celui-ci a pu écrire « que son avant ure la plus ignominieuse a été la fréquentation de Balzac 4 ». Cette phrase éclaire leurs relations d'un jour un peu cru. Dans cette excursion aux Pays-Bas, interrompue brusquement, la débauche occupe Théophile au lieu et place de ses études médicales : « Je ne suis pas des plus loi blés à la débauche, mais je n'ayme que celle où je ne suis pas contraint. Tous ces Messieurs


(i) Louis Guez de Balzac. d'Angoulèmc, un de nos premiers grands écrivains en prose, était un élève du Père Garassus de la Société de Jésus ; il malmena fortement son ancien maître dans une de ses lettres et ce dernier lui répliqua vertement, il lui reprocha d'avoir pillé une partie de ses remarques dans les auteurs anciens. Voir T. II, Appendice, les documents sur la querelle de Balzac et de Garassus.

(a) Eugène Bitter : Balzac et Théophile, op. c.

("*) Dominique Baudius était mort le 22 août i6i3. Théophile et Balzac n'ont donc pu suivre ses cours comme le dit Mademoiselle Kathc Schirmacher. Heinsius est le seul professeur de l'Université de Leyde cité par Théophile dans ses poésies. Il en parle dans le sonnet suivant :

Qui que tu sois, bien grand et bien heureux sans doute, Puis que Deheins en parle, et qu'il l'estime tant...

(Œuvres, 1621;. (4) Celte phrase termine « La Lettre de Théophile contre Balzac, à Eudoxc».


i \ \ il m: i iii.oi'iiii.i . i6l5 i l

«lu Pays-Bas <>nt tanl de règles el <l<- cérémonies à s'en- yvrer que la discipline m'en rebute autant que l'excès, le me laisse facilement aller à mon appétit, mais les semonces d'autnrj ne me persuadent guère*, et le mal est qu'estant une fois engagé à la table, le vin pipe insensi- blement et le< altérations du corps vous mettent l'esprit bons de gamme, si bien que Les résolutions qu'on feisoil de se retenir de boire s'oublient en beuvant, el chacun se picque d'abbatre son compagnon. Ces desbordemens font un grand changement et un grand tumulte en nostre disposition, mais ils ne sont pas si dangereux à la santé qu'on les croit ; à les continuer on y succombe : mais à s'y laisser quelquefois surprendre, on s'en trouve mieux. Les meilleurs médecins tiennent que sYnwrer une fois le mois destourne d'autres maladies, il est vra\ que c'en est une, et plus à fuir, à cause qu'elle est honteuse et que la raison y pâlit. Ceux qui eberebent leur santé par cette voye sont comme ceux qui recourent a la magie pour avoir leur maistresse '... »

Le contact du Poète avec les Hollandais eut une consé- quence plus fâcheuse encore. 11 n'était jusque-la qu'un viveur, il rapporta des Pays-Bas un peu du mépris des protestants à L'égard <le> papistes, objets de leurs raille- ries, ci il oublia que ce qui était spirituel à Leyde de venait criminel à Paris. Désormais il va mêler la religion ou plutôt les pratiques religieuses du catholicisme à ses pro- pos grivois, il prendra un malin plaisir à se moquer


(i) Fragments d'une histoire comique, cliap. iv. (Œuvres, Seconde partie. i6a3).


/


Î2 LA VIE DE THEOPHILE, 1 6 1 5

de la Vierge et des saints et à afficher son incrédu- lité. Balzac avait écrit en Hollande son « Discours poli- tique ou l'état des Provinces-Unies des Pays-Bas (il ne nous apprend rien sur son séjour à Leyde) et Théophile une longue ode « Au très puissant et très victorieux Prince Maurice de Nassau 1 ».

Vers juillet i6i5 Théophile s'arrête à Paris et suit au château de Castelnau-Barbarens son premier Mécène : « Le comte de Caudale était jeune et jovial, le Poète jeune aussi, spirituel et déjà célèbre, la société nombreuse el choisie. De plus on était en Gascogne, et tout permet de croire qu'on n'engendra pas la mélancolie. Théophile récita 2 quelques-unes de ses poésies, ce ne furent pas assurément les moins folâtres ; et quand les questions religieuses vinrent sur le tapis il dut oublier parfois la retenue que commandait alors la plus élémentaire pru- dence. Le fait est qu'un traître se trouva parmi ses audi- teurs, un traître qui répéta plus tard aux commissaires délégués par le Parlement pour instruire l'affaire de Théophile quelques propos inconsidérés du pauvre rimeur (il devait même l'arrêter au Gatelet en 1G23). Impiété notoire, blasphème, méconnaissance du dogme de l'immortalité de l'âme et même de l'existence de Dieu, tels sont les crimes de lèse-majeslé divine et humaine


(i) Cette ode : Un esprit lâche et mercenaire, a été insérée dans ses Œuvres, iGai, sous le titre «Au Prince d'Orange », elle avait paru auparavant dans le Cabinet des Muses, 1G19.

(2) Théophile comme Saint-Amant aimait à réciter ses vers, voir Chorier (Vie de Pierre de Boissat) et l'Apologie de Balzac. Le poète normand, son ami, jouait très agréablement du luth.


LA VIE DE THÉOPHILE, l6l5 l3

dont Théophile se serait rendu coupable ;i < :.i-l. Inau- Barbarens' ». Ce traître, René Le Blanc, officier de la garnison, ayant vu plusieurs fois entre ses mains une Bible dans laquelle il recherchait les mots « sacrosaints » qu'il tournait en dérision, lui fit observer qu'il avait tort de tenir de si méchantes et si abominables paroles. Théophile, le prenant en particulier, lui demanda s'il croyait en Dieu, et la raison ? Le Blanc donna ses raisons, le Poète répliqua : vous n'avez point d'esprit, et montrant un chien épagneul : vous avez l'esprit d'un chien et encore un meilleur de croire qu'il soit un Dieu, le monde est éternel. Sur quoi Le Blanc lui dit de ne jamais plus lui parler, en ajoutant qu'il ne lui fallait qu'un fagot, et qu'il le dénoncerait 2 . Un sieur Joseph, écuyer italien, le priant de ménager la Vierge et les saints, Théophile lui saisit la main en lui répétant qu'il estoit son amy et serviteur et qu'il aymeroit mieux avoir estropié tous les saintz du Paradys que de luy avoir despieu. Enfin s'étant attiré un duel avec un gentilhomme, le Poète déclara au sieur de Saissevalle, son second, qu'il avoit plus de courage que le dit Saissevalle et les autres contre lesquelz il se debvoil battre, d'aultanl qu'ils croyoient un paradys ou un enfer après leur mort, mais que luy ne croyoit ni de Dieu, paradys ni d'enfer et qu'après sa mort tout estoit mort pour luy*. Après trois semaines assez mal employées, Théophile


(i) Ch. Samaran, Un épisode inconnu de la vie de Théophile de Yiau.

(2) Tous les détails ci-dessus sont extraits de la déposition de René Le Blanc du 11 octobre i6a3.

(3) Id., id.


l4 IA VIE DE THÉOPHILE) lGl5

ge dirige sur Séûntr-Affrique ! où commandail le vicomte

do Panât, huguenot, homme sans foi ni loi. disciple de \anini, bien fait pour frayer avec notre Poète don l la conduite et les impiétés, pendant les trois mois qu'il reste dans cette ville, scandalisèrent les habitants. Sans [a pro- tection de Panât le peuple se serait soulevé contre Théo- phile à l'instigation d'un ministre protestant, Michel Boutreux. Lue discussion le mil à deux doigta de la mort :

Mon âme de frayeur fnst-elle pas faillie Lors que Panât me fil sa brutale saillie, Que les armes au poing, accompagné de deux, Il me fit voir la mort en son teint plus hideux ? Je eroyois bien mourir, il le eroyoit de même, Mais pour eela le front ne me devint point blesme, Ma voix ne changea point, et son fer inhumain A me voir si constant luy trembloit à la main-.

Force est donc à Théophile de quitter Saint-Aflriqué". Inquiet des suites de son affaire avec Panât et de son duel


m Déposition (laitier et confrontation du même jour (i8 août i6a5). Théophile a nié être «lié à Saint-AIVrique. mais son système de défense con- sistait à ne reconnaîtra aucun fait pouvant le compromettre. Il est difficile d'admettre que (laitier ait menti, car Théophile a parlé de sot) aventure avec Panât (voir la note suivante). Les propos de Théophile à Saint Afl'riquc dépassent en grossières impiétés ceux qu'il a tenus à Le Blanc.

(a) D'après Paulin Paris (Historiettes de Tallemant des Réau.r, l, I, p. ' ( 3ôj Panât aurait été tué en duel le 10 juillet 1O1G, ce n'est donc pas chez lui que Théophile a voulu se réfugier en 16 19, après son bannissement de la Cour, comme l'a cru M. Alleaume. D'ailleurs les \ers cités et les suivants de l'Elégie de Théophile : Je }>ensois au repos et le céleste feu (Œuvres, 1 6)1 1 n'ont trait qu'au courage qu'aurait montré le Poète dans plusieurs circonstances de sa vie, et ne se rapportent pas aux précédents dans lesquels il parle de son exil de 1619.

Il reste, il est vrai, contre notre interprétation, la phrase de Tallemant, t. I, p. '137 : « Il retira Théophile et pensa luy-mes-mccslre pris parle prévost». Ne s'agirait-il pas, dans celle phrase, du guet-apens ou du duel auquel fait allusion Théophile et des poursuites dont tous deux onl peut-être été l'objet ?


LA VIE DE THÉOPHILE. llillt IJ

à Castelnau-Barbarens, il rejoint le comte de Caudale qui guerroyait en Querc) dans les rangs des réformés', <>u plutôt avec le duc de Rohan (il courtisait la Duchesse).

Notre Poète est nommé caporal el sVu vante :

Grâce à ce Comte libéral

Et à la guerre de Mirande,

Je suis poète et caporal.

Dieux ! que ma Fortune est grande '.

combien je reçois d'honneur

Des sentinelles que je pose !

Le sentiment de ce bonheur

Faict que jamais je ne repose :

Si je couche sur le pan'.

Je n'en suis que plustost lève

Parmy les troubles de la guerre :

Je n'ai point un repos en l'air.

Car mon lit ne sçauroit branler

Que par un branlement de terre -.

La paix signée (mai 1616) il reprend sa vie d'antan, accompagnant à Paris Caudale réconcilié avec le Roi, mais emi venait d'adhérer au protestantisme toujours par


(1) Le comte de Candale s'était joint (septembre iCiô) aux réformés com- mandés par le duc de Rohan qui avait pris le parti de Condé contre le Roi et la Reine-Mère. Comme le duc d'Epernon soutenait la cause royale, le fils allait combattre contre son père ! Cette détermination de Candale. dit Bazin, avait pour cause apparente sa jalousie à raison du partage réglé entre son frère et lui. et aussi, ajoute-t-on. le désir de se rapprocher de la duchesse de Rohan avec laquelle il était en liaison d'amour.

On ne signale comme fait d'armes saillant de cette petite guerre civile dans le Quercy qu'une sortie de la garnison huguenote de Castel-Jaloux qui fut vivement repoussée par les troupes royales.

(2) Œuvres, 1621. Cette pièce avait paru antérieurement dans le Cabinet des Muses, 1G19, avec la signature Le Metel < Roisrobcrt) mais elle est signée Théo- phile dans le Second livre des Délices de la poésie françoise, 1620, et elle figure dans ses Œuvres, 1621. Elle a été appliquée à tort par M. Alleaume à la cam- pagne de i6ai contre les protestants.


l6 LA VIE DE THEOPHILE, l6l6

amour de la duchesse de Rohan 1 . Il est aussi facile dans ses relations sans être plus réservé dans ses conversa- tions. Un avocat au Parlement, Claude d'Anisy oud'Anisé, le recherchant sur sa réputation de faire de bons vers, l'emmène banqueter dans un cabaret de la rue Montor- gueil 2 . Théophile, excité par de nombreuses libations, lui récite, la coupe en main, un sonnet obscène de Malherbe sur le premier chapitre de la Genèse : Croissez et multi- pliez*.

Dans l'Hôtel de Candale où il avait la principale charge Théophile coudoyait l'élite de la Cour. Un des plus sympathiques seigneurs, Henri II de Montmorency, amiral de France, riche, beau, galant, entretenait, dit Tallemant, des gens d'esprit qui versifiaient à son inten- tion. Est-ce parmi ces gens d'esprit, est-ce plutôt au


(1) Cette abjuration de M. de Candale a fait l'objet d'une rarissime plaquette qui devait être comprise dans la « Bibliothèque des pièces rares » projetée par le libraire Claudin (1877) : Déclaration et confession faicte par Monseigneur de Candale dans le Synode des Églises réformées des Cévennes et Gévaudan assemblé en Alez, le dimanche dixiesme de janvier 1616, après laquelle ilfust publiquement reçeu dans l'Église à la fin de la Prédication. A la Rochelle, 1616, Cette édition n'est pas l'originale qui avait été imprimée à Nîmes chez Gabriel Azémar ; l'édition originale fut aussitôt saisie par ordre du Parlement de Languedoc séant à Toulouse et condamnée par arrêt du 4 février 1616 à être brûlée par l'exécuteur de la haute justice devant l'Église métropolitaine de Saint-Étienne de cette ville. Dans ce temps-là la justice était expéditive.

(2) M. Alleaume parle ici d'un Secretain, libraire (?) de l'Hôtel de Bourgogne qui aurait été un des convives de ce banquet, c'est le résultat d'une mauvaise lecture delà confrontation d'Anisy du 21 octobre 1624. Ajoutons, à sa décharge, que l'écriture du greffier est des plus mauvaises.

(3) On verra à la confrontation de Claude d'Anisy avec Théophile (21 octobre 1624) que le Poète a naturellement nié cette rencontre; l'avocat parle d'un quatrain, mais c'est une défaillance de mémoire, il s'agit du sonnet que le Ms. Feydeau de Brou donne avec beaucoup de vraisemblance à Mal- herbe. En tout cas, ce sonnet est antérieur à 161 1 puisqu'il figure dans le Ms. Villenave (voir p. 8, note 2).

Théophile n'oubliait pas sa famille, cette même année 1616, il écrivait une lettre à sa sœur Marie. En voici le fac-similé :


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Cormier ou à la Pomme <lc 1*1/1 que Théophile distingua un nouveau venu, fraîchement débarqué de Rouen, ayant en poche une ode : ha Solitude', Marc Antoine Gérard dit Saint-Amant, fils d'un marchand, ce n'était pas encore le franc buveur à la rouge trogne, le Bon Gros :


Non, Saint Amant n'est pas diaphane,

Il est gros et gras. Dieu merci,

Et tourne la croupe en cul de cane-


(1) L'ode à la Solitude de Saint-Amant est au plus tard de 1G17, voici com- ment en parlent les Mémoires de Marolles (T. I, p. 77, éd. de 1755) sous la date de 1G19. « Ce fut aussi dans le même logis (chez Piat Maucorps, rue Saint-Etienne des Grecs, près Sainte-Geneviève, qui tenait force honnêtes gens en pension) que je vis la première fois Monsieur de Saint-Amant qui s'est acquis tant de répu- tation par ses beaux vers, aïant composé dès lors son poème de la Solitude qui fut reçu avec tant d'applaudissement ». Saint-Amant avait assisté à l'em- brasement du Palais de Justice en 1G18 comme témoigne son épigramme : Certes, l'on vit un triste jeu (Œuvres, 1629).

Le duc de Montmorency fut le premier Mécène du poète normand, Saint- Amant le dit expressément dans l'édition originale de son poème « l'Arion » (s. 1. 1623, in-12 de iG p. sig. à la fin) dédié à Mgr le duc de Montmorency :

Invincible Héros, mon unique Mécène

En 1629 dans l'éd. originale de ses Œuvres, dédiées au duc de Retz, ce vers est supprimé et remplacé par :

Invincible Héros, dont la valeur m'étonne Recoy ces nouveaux fruits que ma Muse te donne.

tout en maintenant, bien entendu, la dédicace à M. de Montmorency.

Malheureusement que le Mécène de Saint-Amant se soit appelé Montmo- rency ou Retz, il n'apporta pas l'aisance au futur membre de la Confrérie des Monosyllabes, si on en croit Boissières dans sa satyre : La Pauvreté des Muses :


Là Saint-Amant dans ce rebut, Le ventre creux comme son lut, Pense vivre de la fumée Du tabac de sa renommée, Et du maigre et sobre Faret Fait le Dieu de son cabaret.

(Rec. Conrart, t. WIV

(a) Saint-Amant. Œuvres, III, p. 1649. Epigramme.


20 LA VIE DE THEOPHILE, 1617

mais un jeune homme de vingt-deux ans, du même âge que M. de Montmorency.

Le normand et le gascon sympathisèrent, ils aimaient tous deux la bonne chère ; souvent ils improvisaient leurs pièces, les charbonnant, Saint-Amant surtout, quand besoin était, sur les murs d'un cabaret. C'est à l'imitation de Saint-Amant que Théophile composa également une Ode à la Solitude. Tous deux libertins, tous deux hugue- nots, devaient se convertir au catholicisme 1 . On verra en 162/i un témoin à charge mettre au compte du Poète de Boussères deux pièces du « Bon Gros » arrangées en conséquence : « La Chambre du Desbauché » et « La Dé- bauche 2 », il ne les ignorait pas et, déclinant leur pater- nité, il s'abstint d'en désigner l'auteur.

Cette générosité, cette droiture de caractère attiraient et conquéraient le cœur de ceux avec qui il fréquentait 3 .


(1) Saint-Amant, comme Théophile, se convertit seulement après la mort de son père (18 novembre iOa/j), il abjura entre les mains de Philippes Cospéan, évoque de Nantes, il le dit dans son ode « Le Contemplateur » qu'il lui a dédiée :

Vous par qui j'espère estre exemt De choir en l'éternelle flame, Apostre du siècle présent, Cause du salut de mon âme, Divin prélat, sainct orateur, Juste et souverain destructeur Des infernales hérésies : Grand esprit, de qui tout prend loy. Et dont les paroles choisies Sont autant d'articles de foy...

(Œuvres, 1G29, p. 17).

(2) Œuvres du sieur de Saint-Amant. Paris, de l'Imprimerie de Robert Estienne, 1629, in- 4° (éd. orig.) p. 189 et p. 179. — Déposition Pierre Guérin du 6 mai 1624.

(3) Voici ce que dit Chorier, Vie de Pierre de Doissat, 1680 (en latin) : « De Théophile, Boissat admirait autant les qualités du cœur que le génie poétique,


LA VIE DE THÉOPHILE, 1617 21

Successivement on vit se grouper autour de Théophile, ou plutôt le rechercher, des jeunes seigneurs, des magis- trats et des poètes: le marquis de Liancourt, lecomtr <l«' La Roche Guyon, le marquis de Saissac, le comte Des Cha- pelles, le comte de Bouteville, M. de Lozières de la maison de Thémines, etc. , etc. , le procureur général à la Chambre des Comptes Hiérosme Luillier et son fils François', le président au Grand Conseil Des Barreaux, père du célèbre Vallée Des Barreaux, etc., Guillaume Colletet. Bois- Robert. Saint-Amant déjà nommé, etc., etc. Une telle attraction lui donnait une véritable puissance, Théophile devint ainsi le roi de la jeunesse dorée qui aimait le plaisir autant que la gloire et ne connaissait aucune limite à ses fantaisies. Dans les cabarets où ces aimables viveurs se réunissaient, à la Pomme de Pin, au Petit More, au Cormier, etc., les propos libres étaient les mieux accueillis et on ne se faisait pas faute d'y plaisanter les choses saintes. D'ailleurs qu'avaient à craindre ces écervelés? A la veille et au lendemain de la chute de Concini l'oppo- sition était partout. Depuis la mort de Henri IV, les chefs de la noblesse méconnaissant l'autorité de la Reine-Mère se révoltaient tour à tour et créaient un état de guerre civile à peu près chronique ; les protestants, résignés en


sa bonté, sa douceur, sa loyauté étrangère à tout mensonge et à toute trom- perie, lui rappelaient beaucoup de souvenirs dignes d'être cités à l'éloge du Poète. Il se plaisait à proclamer le talent supérieur de Théophile. »

(1) Sur Hiérosme et François Luillier, père de Chapelle, voir les Historiettes de Tallemant, t. IV, p. 191. Hiérosme avait été nommé maître des requêtes en i6o3 et Jacques Vallée, père de Des Barreaux, en i6o5. Dans une pièce datée de i6a5 (Pièces originales, 1773, Bibl. >'at.), Hiérosme Luillier est qua- lifié conseiller du Roi en son Conseil d'Estat et privé, maistre ordinaire de sa Chambre des comptes.


22 LA VIE DE THÉOPHILE, 1617

apparence, se préparaient à recommencer la lutte, quoique leurs chefs eussent perdu beaucoup de leur ardeur religieuse; les Jésuites eux-mêmes étaient momen- tanément désemparés, le favori Luynes ayant remplacé le Père Coton, confesseur du Roi, par le Père Arnoux. On ne sentait pas une main ferme aux rênes du gouver- nement. Malgré cette situation troublée, l'influence de Théophile suscitait déjà de vives alarmes chez certains personnages du haut clergé qui s'effrayaient de la liberté croissante des mœurs et du cynisme des recueils libres. A la « Muse folâtre ». aux « Muses gaillardes », aux « Satyres bastardes du Cadet Angoulevent ». aux pièces de Sigo- gnes, de Motin, de Berthelol, etc., ajoutées aux éditions des « Satyres de Régnier », succédait le « Recueil des plus excellans vers satyriques de ce temps ».

Cette anthologie libre précédait d'un an seulement le « Cabinet satyrique » deux fois plus important, dont de nombreuses pièces devaient être attribuées, à tort d'ail- leurs, au Poète et à ses disciples. Chose plus grave, son nom venait sur les lèvres dès qu'on parlait d'un pamphlet violent contre la Compagnie do Jésus ou contre Concini. On lui imputait ouvertement « Le Tableau satyrique des Pères de la Société 1 », satire où se lisent des vers comme ceux-ci pris au hasard :


(1) Ce pamphlet de 558 vers a le titre suivant Le \\ Tableau \\ satyrique ; || des pères H de la Société. || S. 1. n. d. In-ia de 3o p. (liibl. Xat., ye 7631). Le cata- logue de la Bibliothèque du Roi le donne à Théophile, mais cette attribution est erronée. M. Alleaume a imprimé par erreur qu'il portait le nom de Théo- phile; jamais d'ailleurs (îarassus ne lui a fait grief de ce libelle.


i \ \ u: M i m'oiini i . H117

Arrière de nous, Jésuites, Espagnols* traistres, kypocrih

Ennemis jurez îles François, Affamez du sang de nos Rois, En apparence catholiques, Mais tous, en effet, schismatiqaes.

Société non point du Christ Mais bien plutôt de l'Antéchrist.


Tyyres cruels, affame: loups, Sauterelles, ordes, harpies Du puits de l'abysme sorties Pour infecter tous les humains Qui peuvent tomber en vos mains. Fuyez, à secte tyrannique Jusques aux déserts de l'Afrique, Afin que nous ayons la pa'u- Qu'avec vous nous n'aurons jamais. Allez, abominables pestes Allez au diable à qui vous estes.


En réalité, il y était étranger, aussi bien qu'aux libelles diffamant le Florentin. Malgré l'opinion généralement

admise, Théophile n'avait nullement le tempérament d'un pamphlétaire du XVII e siècle". Dédaignant l'ano- nymat, il combattait en face, jamais dans l'ombre. Des innombrables pièces sur le vulgaire assassinat du maré- chal d'Ancre et sur l'assassinat juridique de sa femme Léonora Galigai, pas une n'est sortie de sa plume 2 . Il


(1) Théophile, dans l'avis u Au Lecteur » de la Seconde partie de ses Œuvres, a été très catégorique à cet égard : a Je ne suis point un faiseur de libelles, et n'offençay jamais personne du moindre trait de ma plume... »

(a) Nous n*avons guère relevé que les vers suivants de la Seconde tttyfC (Œuvres, idai) applicables à Concini et qui n'ont paru qu'en iGai :


24 LA VIE DE THÉOPHILE, 1617

délaissait la politique et préférait fabriquer force poulets en vers ou en prose ' à l'usage de ses protecteurs Candale ou Montmorency, et satisfaire pleinement ses penchants naturels à la volupté. La lettre suivante au comte de Candale en est une preuve :

Pour obéir à votre demande, je vous envoie les petits vers que j'ai composés sur la Zélotypie (jalousie) : vous les attendez assu- rément avec moins d'impatience aujourd'hui; car le changement qui s'est produit clans vos amours semble demander un sujet tout différent. Je me réjouis de ce que la téméraire flamme de vos rivaux s'est évanouie en fumée. Ah ! l'étrange dessein que de vouloir arracher Vénus des* étreintes de Mars, et la foudre des mains de Jupiter ! Jouissez de votre heureuse fortune; ne laissez désormais troubler vos plaisirs exquis ni par d'injustes soupçons


Un homme dont le nom est à peine cogneu,

D'un pays estranger nouvellement venu,

Que la fortune aveugle, en promenant sa roue,

Tira, sans y penser, d'une ornière de boue,

Malgré toute l'envie au-dessus du malheur,

D'un crédit insolent gourmande la valeur

Et nous le permettons ! Et le François endure

Qu'à ses propres despens cesle grandeur luy dure !-..

et plus loin dans la même pièce :

Qu'un homme de trois jours, de soye et d'or se couvre, Du bruit de sa carrosse importune le Louvre; Qu'un estranger heureux se mocque des François, Qu'il ait mille suivans, pourveu que je n'en sois.

niais, par contre, il ajoute :

Des pasquins contre aucuns je ne compose icy, Et ne sçaurois souffrir des injures aussi... Je hay la médisance et ne puis consentir De guigner avec peine un triste repentir.., On avouera que c'est vraiment peu de chose.

(1) Voir, en dehors de la lettre au comte de Candale ci-après, l'épîtrc d'Àctéon à Diane (Nouvelles œuvres, i64i). Cette dernière épître en prose a été composée pour le duc de Montmorency, elle est à l'adresse de la Reine dont il était amoureux (voir Tallemant, Historiettes, éd. Paulin Paris, t. II, p. 3o6). M. Garrisson la considère comme l'expression de la passion de Théophile pour Anne d'Autriche...


LA VIE DE THÉOPHILE, 1G17 25

ni par les vains murmures descourlisans. Tous mes vœux sont pour votre tranquillité, ear, quand vous n'êtes pas heureux, je crois être moi-même le plus malheureux des hommes. Portez- vous bien, que Dieu vous conserve sain et sauf*».

En juillet 1O17. I<> comte de Candide ne manque pas de suivre le duc ou plutôt la duchesse de Bohan J dans la seconde expédition de Lesdiguières en Piémont marchant au secours du due de Savoie en guerre avec l'Espagne 3 . Rentré à Paris, le fils aîné du duc d'Epernon, à la veille d'une requête (décemhre 1G17) que sa femme Anne de Halwin 4 présente contre lui sous prétexte d'impuissance retourne, au grand plaisir de son père, à la religion


(1) Lettre XXIII en latin (Nouvelles œuvres... i64i).

(3) Sur les amours de la duchesse de Rohan (Marguerite de Béthune) « fort jolie » et du comte de Gandale « pas bien fait de sa personne, mais de beaucoup d'esprit et fort agréable » il faut lire l'Historiette de Tallemantsur Mesdames de Rohan 1 1. III, p. 4io) ; c'est à Gandale qu'on attribue la paternité de Tancrède, fils adultérin delà Duchesse, tué le i er février i64g, auprès du bois de Vin- cennes dans une escarmouche entre les Parisiens et les troupes royales. Le mari, Henri II, duc de Rohan < il avait épousé le i3 février iGo5 Marguerite de Béthune, Mademoiselle de Sully), était « un petit homme de mauvaise mine », toujours d'après cette méchante langue de Tallemant.

C'est chez le comte de Caudale que Théophile connut une des sœurs du duc de Rohan, Anne, à qui il a adressé deux pièces en 1G18: A Mademoiselle de Rohan sur la mort de Madame la duchesse de Nevers : Je vous donne ces vers pour nourrir vos douleurs ; A elle-mesme : Puisqu'en cet accident le sort vous dé- soblige.

Sur Anne de Rohan et ses poésies, voir notre Bibliographie des Recueils col- lectifs de poésies publiés de 1697 à 1700. T. 1, p. 296.

(3) Le comte de Candale avait suivi le duc de Rohan dans la seconde expédi- tion de Lesdiguières en Piémont. Louis XIII envoyait les troupes françaises au secours de son allié le duc de Savoie. Elles arrivèrent trop tard pour empêcher la prise de Verceil, mais firent lever le siège d'Asti et mirent en déroute une partie de l'armée espagnole (Voir Mercure françois, t. V, 1617, p. 191 et sui- vantes).

(4) Anne, duchesse d'Hahvin, fille de Florimond d'Halwin, marquis de Piennes et de Maignelais, et de Claude Marguerite de Gondy, mariée en 161 1 à M. de Candale. Ce mariage ayant été déclaré nul, elle épousa en 1620 Charles de Schomberg, maréchal de France.


30 IA vu; DE THEOPHILE, l6l8

catholique, dans l'espoir de décider le Pape à accorder le chapeau de cardinal à son frère l'archevêque de Tou- louse. L'instance entamée, le président Séguier et M. de Bérulle* sont choisis comme arbitres ; l'épreuve du Con- grès a lieu dans une chambre particulière, sans médecins ni chirurgiens, eliez la marquise de Maignelais, mère de madame de Candale*. Le (-ointe, après deux heures, en sortit victorieux, à la satisfaction, paraît-il. de sa temme (11 mars 1618). dette démonstration faite, il l'emmène à son Hôtel, lui ote ses gens et la conduit, escortée de quatre soldats, au château de Castelnau-Barbarens 3 . Les absences fréquentes et prolongées du comte de Candale, tout à ses amours avec madame de Rohan, les discordes conjugales qui en étaient la conséquence, avaient fait déserter sa maison à Théophile pour celle de M. de Montmorency 4 .

Le Poète a esquissé la sujétion qu'entraînait le patro- nage des Candale et des Montmorency, elle se mani- festait par une sorte de vie commune à Paris et par une collaboration effective, on l'a vu, à leurs messages d'amour :


(i) Pierre de Bérulle, né en 1073, aumônier de Henri IV. supérieur généra] des Carmélites, fondateur de la Congrégation de l'Oratoire en 161 1, chef du Conseil de la reine Marie de Médicis, cardinal en 1G26. mort en 1G2Q. Le car- dinal de Bérulle était, par sa mère Louise Séguier, parent du président de ce nom.

(2) Ce passage du Journal d'Arnauld d'Andilly contredit formellement la note des Historiettes de Tallemant (t. III, p. 4i3; qui dit que la femme du duc de Candale lui offrit le Congrès et qu'il ne voulut pas l'accepter.

(3) Journal inédit d'Arnauld d'Andilly i'iGi '-iGyiu, Paris, 1807.

(4) A Monsieur de Montmorency. Ode: Lors qu'on veut que les Muses flattent. (Cabinet des Muses i6kj; Œuvres, 1G21).


i \ \ n; m; îiii'ni'iiu i . 1O18 37

Desjà trop longuement In parent me flatte,

Et je sens qu'à A/ fin eue devient ingratte 1

J'ay donné trop de temps d mon propre plaisir.

Pour trop il*' liberté j'ay manqué de loisir.

Je veux effrontément avecques mon salaire

\onrrir à les dépens le soucy de me plaire,

Je ne puis es tre esclave, et vivre eu le serrant

domine un maislre d'hoslel, secrétaire ou suivant:

Telle condition veut une humeur servile.

Et pour me captiver elle es/ un peu trop vile :

Mais puisque le destin a trahy mon esprit.

Et que loing du Pérou la Fortune me prit.

Je dois aymer mon joug, m'y rendre volontaire.

El dedans la contraincte obéir et me taire ;

C'est d'un juste devoir surmonter la raison.

Et trouver ta franc 1 lise au fond d'une prison.

Or je suis bien heureux sous ton obéyssance :

En ma captivité j'ay beaucoup de licence,

Et tout autre que loy se lasseroit enfin

D'avoir si chèrement ' un serf si libertin.

Le soin de te servir c'est ce qui moins m'afflige.

Et l'Iionneur de te voir est ce qui plus m'oblige,

Ton entretien est doux, agréable et sçavant,

Aux plus doctes discours qu'on peut mettre en avant ;

Tes regards sont courtois, tes propos amiables,

Ton humeur agréable et tes mœurs sociables.

Tes charges, tes maisons, tes qualité:, ton bien.

Au prix de ta vertu je ne les prise rien -. . .

Il est désigné en 1 6 1 8 comme l'un des auteurs des nom- breux pamphlets visant le nouveau favori de Louis XIII. (les bruits tendancieux étaient l'œuvre <ic> envieux et des libellistes eux-mêmes qui cherchaient à détourner sur sa


(1) Dans la première édition des Œuvres, 1621 et dans la seconde édition Quesnel (en 2 parties) ...si chèrement: dans la seconde édition Billaine (pag. suivie) et dans les éditions suivantes ...si librement.

(2) (Elégie, à M. de M.. Montmorency 1, Œuvres, 1G21.


28 LA VIE DE THÉOPHILE, l6l8

tête Forage qui les menaçait, ou plutôt le bras qui s'ap- prêtait à les frapper. La Compagnie de Jésus avait la rancune tenace, le vindicatif Albert de Luynes n'épar- gnait aucun de ses ennemis présumés, le poète Estienne Durand, cousin de la belle maréchale d'Efïiat, Marie de Fourcy, venait d'en faire la cruelle expérience. Pour sa collaboration à un mauvais discours en prose « La Ripa- rographie » sur le Roi et le Favori, le Grand Conseil l'avait condamné au dernier supplice avec les frères Sity, (19 juillet). Théophile craignait-il quelque coup de Jarnac. tenait-il à donner un gage à Luynes? On doit l'ad- mettre , autrement son sonnet sur la mort de Durand 1 et des deux Sity, écrit après avoir assisté à leur fin tragique — Durand et François Sity rompus et brûlés, André Sity pendu et étranglé — serait l'action la plus lâche de sa vie (elle pourrait se comparer à la réponse que Des Barreaux a faite plus tard à sa «Plainte»):

C'est un supplice doux, et que le Ciel avoue, On oyra tousjours dire à la postérité Que c'est le chastiment quun irais tre a mérité, Et la fin misérable où luy mesme se voue.

Heureux qui vous chérit, bien heureux qui vous loue, Le sort doit travailler à sa prospérité,


(1 ! Ce sonnet a paru dans le « Second Livre des Délices de la poésie françoise ou nouveau recueil des plus beaux vers de ce temps, par J. Baudoin. Paris, Toussainct du Bray, 1G20 », in-8°. Des Barreaux ne l'a pas admis dans l'édition des Œuvres de Théophile, 1G21, Scudéry l'a également rejeté de l'édition de i63a.

Mademoiselle Kàlhe Schirmacher n'en fait pas mention dans sa thèse sur Théophile de Vian (elle a d'ailleurs ignoré l'existence des recueils collectifs de poésies qui ont publié des vers de Théophile avant l'édition des Œuvres de 1621) et M. Allcaume l'avait également oublié. Seul M. Tricotel l'a publié dans ses Yariélês bibliographiques, i803.


LA VIE DE THEOPHILE, 1 6 1 Q 29

Mais ces lasches ingrats qui vous ont irrité Doivent ainsi périr, et seicher sur la roaë.

J'ay veu ces criminels en leur suprême sort,

J'ay veu les fers, les Jeux, les bourreaux, et la mort,

Mon âme en les voyant bénist rostre bon ange.

Le Peuple à cet objet a prié Dieu pour vous, Mesme les patiens ont trouvé bien estrange D'avoir eu lajaveur d'un traictement si doux '.

L'exécution de Durand et des deux Sity n'avait ni apaisé la colère de Luynes ni terrifié les libellistes. Le Favori en arriva à demander contre eux au Roi et à en obtenir des mesures excessives telles que le procureur général Mole s'opposa « à la commission donnée parle Roi au lieutenant civil et prévost de Paris pour juger selon le contenu en icelles, ceux qui imprimoient, publioient et vendoient des libelles diffamatoires » ; mais le i3 mai 1619 le Roi, par lettre datée d'Orléans, manda à Mole de faire cesser les difficultés incontinent et « n'y faites faute » était-il dit 2 .

Les derniers mois de l'année 1 6 1 8 et les premiers mois de 1 6 1 9 marquent l'apogée de la réputation de notre li- bertin. Il fournit des vers aux ballets royaux, est gratifié d'une pension par Louis XIII, d'autres écrivains vont à lui comme à leur maître : Boissat, Molières d'Essertines, Nicolas Frenicle, Louis Mauduit, le petit bossu Saint-


(1) Sur Estienne Durand, voir notre notice en tète du « Livre d'amour d'Estienne Durand pour Marie de Fourcy, marquise d'Eflîat : Méditations de E. D. réimprimées sur l'unique exemplaire connu (vers 1611)... Paris, Leclerc, 1906 », et la plaquette à paraître: « Le dernier chapitre du procès d'Estienne Durand. »

(a) Mémoires de Mathieu Mole. Année 1G19.


3o LA VIE DE THÉOPHILE. l6lQ

Pavin ', etc. Chef de la jeune école poétique, il se dresse en face de Malherbe vieilli et de ses deux brillants élèves : Racan et Maynard.

Si la gloire littéraire le fia lie, il esl des témoignages qui, tout en le surprenant — il y avait de quoi — ne lui sont pas moins agréables: Le père de Des Barreaux. le ren- contrant chez Madame de La Tour Laville, lui demande « d'admonester son fils en son devoir 2 ». Théophile avait entrevu quelque temps auparavant le jeune Vallée dans la boutique du parfumeur Maurice, à la Croix du Tiroir. Ce joli garçon de dix-neuf ans fait une vive impression sur son mentor, ils s'entendent si bien que l'élève ne tarde pas à dépasser le maître en libertinage et devient même autre chose : le confident de ses pensées, l'élu de son cœur, son « bien-aimé » Vallée. Le Président au Grand Conseil s'était-il trompé? Il est permis d'en douter étant donné ses relations avec son collègue Hiérosme Luillier, un des hommes les pins pervertis de son temps, dont le fils François — autre « bien aimé » de Théophile — devait vendre plus tard sa chargede Trésorier de France à Paris, pour aller « garçailler » avec l'Illustre débauché*. Le Poète ne s'illusionnait pas sur sa qualité et sur sa réputation de libertin, il connaissait les risques qu'elle entraînait. S'il avait eu quelques doutes à ce sujet, le supplice du napo- litain Vanini, brûlé à Toulouse, le i() février 1619, était de nature à les dissiper.


(1) Sur tous ces poètes du xvu c siècle, voyez notre Bibliographie des recueils collectifs de poésies publiés de i5g7 à 1700, k vol. in- 4".

(3) Déposition Etienne Delagarde, :v>. novembre i6a4.

(3) Ce surnom d'Illustre débauché donné à Des Barreaux a été recueilli par Chapelain, voir sa Correspondance publiée par Tamisey de Larroquc.


II


JUIN 1619 — JUIN 10-20'


L'orage que Théophile pressentait éelate le 1 4 Juin i G i <>. sous la forme d'un commandement, signé Louis et plus bas de Loménie. lui enjoignant de quitter le Royaume. Le Poète nia avoir reçu ce commandement, il a reconnu seu- lement que le comte de Candale l'avait engagé à s'absenter. Cet ordre du Roi visait expressément 1' « athéiste », le Mercure de 1619 le dénommait déjà « poète athée, chassé de France » : ^_

« Vu mois de May de ceste année, sur ce que l'on fit entendre au Roy que le poète Théophile avoit faict des vers indignes d'un Chrestien, tant en croyance qu'en saletez, il envoya à Paris com- mander au seigneur qui le tenoit à sa suitte. qu'il eust à luy donner congé, ce qu'il fit : et aussi tost sorty, le Chevalier du guet luy enjoignit de la part de sa Majesté de vuider dans les vingt -quatre heures la France, sur peine de la vie : ce qu'il fit en diligence car le commandement estoit très-exprez. C'est chose déplorable de voir ces beaux esprits pervertir les sciences qu'ils ont apprises


(1) Sur les années antérieures à 1619, les œuvres du Poète nous ont fourni peu de renseignements, nous avons surtout puisé dans les dépositions des témoins du procès. A partir de juin 1619, les citations prises dans les poésies de Théophile vont se multiplier, ces poésies n'ayant guère été utilisées sérieu- sement par ses biographes.


32 LA VIE DE THÉOPHILE, 1619

avec tant de labeur, en des actions détestables, au lieu de les em- ployer en l'honneur de Dieu qui les a créez, et au bien et utilitez du public, et de leur patrie. »

Quels étaient ces vers indignes d'un chrétien ? Le « Cabinet des Muses, ou nouveau recueil des plus beaux vers de ce temps, Rouen, 1619 », renfermait le sonnet suivant à la suite de pièces signées Théophile de Viau !

L'autre jour inspiré d'une divine flame J'entray dedans un temple, oà, tout religieux, Examinant de près mes actes vicieux, Un repentir profond fcdt souspirer mon âme.

Tandis qu'à mon secours tous les Dieux je reclame, Je voy venir Phillis. Quand j'apperçus ses yeux, Je m'escriay tout haut: Ce sont ici mes Dieux; Ce temple et cet autel appartient à ma Dame.

Les Dieux, injuriez de ce crime d'amour, Conspirent par vengeance à me ravir le jour; Mais que sans plus tarder leur flame me confonde !

mort ! quand tu voudras, je suis prest à partir, Car je suis asseuré que je mourray martyr Pour avoir adoré le plus bel œil du monde ï .

Théophile, obéissant à l'ordre du Roi ou écoutant l'avis du comte de Gandale, descend à petites journées vers le Midi, passe à Bordeaux embrasser son père % et s'arrête


(1) Ce sonnet est anonyme dans le Cabinet des Muses, 1619, mais il a été in- séré par Des Barreaux dans l'édition des Œuvres de Théophile, 1621. Dans un exemplaire de cette édition (ex meis) une écriture du temps l'a barré entière- ment et a mis en marge la note suivante : « Ce sonnet est non seulement impie et plein d'athéisme, mais mesme est plein de l'extravagante furie d'un désespéré qui se cognoist estre digne du dernier supplice ». On le lit encore dans les poésies de Théophile, de « la Cresme des bons vers, 1622 ».

(2) Le père de Théophile : Jeanus ou Jacques de Viau, s'était retiré à Bor- deaux où il mourut en juin 1622.


LA VIE DE THEOPHILE, 1619 33

dans les landes de Oastel-JaloiiY (septembre iG iy), ce pays désert lui déplaît :

Je passe mon exil parmy de trisles lieux Où rien déplus courtois qu'un loup ne m'avoisine ; Où des arbres paantt formulent d'cscurieux, Où tout le revenu n'est qu'un peu de résine.

Où les maisons n'ont rien plus froid que la cuisine.

Où le plus fortuné craint de devenir vieux,

Où la stérilité faict mourir la lésine,

Où tous les élémens sont mal-voulus des deux,

Où le Soleil, contrainct de plaire aux destinées, Pour es tendre mes maux allonge ses journées, Et me faict plus durer le temps de la moitié.

Mais il peut bien changer le cours de sa lumière, Puis que le Roy, perdant sa bonté coustumière, A destourné pour moy le cours de sa pitié 1 .

quoiqu'un marquis favorable lui témoigne beaucoup d'amitié et lui offre grande chère deux fois le jour :

Là, vrayment, l'amitié d'un marquis favorable, Qui n'eus t jamais horreur de mon sort déplorable, Divertit mes soucis, et dans son entretien Je trouvay du bon sens qui consola le mien. Autrement dans l'ennuy d'un lieu si solitaire,


(1) Voici le titre de ce sonnet dans l'éd. Alleaume : Sonnet sur son exil, faict dans les landes de Castel-Jaloux. Trois autres sonnets sont encore sur ce sujet : Sur son exil : Quelque si doux espoir où ma raison s'appuye ; Courtisans qui passez vos jours dans les délices ; Esprits qui cognoissez le cours de la nature, et une partie de l'élégie : Je pensois au repos et le céleste feu :

Quelques déserts affreux, où desforests suantes Rendent de tant d'humeur les campagnes puantes Ont esté le séjour où le plus doucement J'ay passé quelques jours de mon bannissement.


3/| L\ VIE DE THÉOPHILE, iGlQ

Oà l'esprit ny le corps ne trouvent rien ujuire, Ou le plus philosophe avec son discours Vc sçauroit sans languir avoir passé deux jours, Le chagrin m'eus t saisi, sans une grande chère Qui deux fois chaque jour enchantoit ma misère: Car je n'ay sceu trouver, de l'humeur dont je suis. Un plus présent remède à chasser mes ennuys *.

De la maison de ce marquis (on regrette de ne pas con- naître son nom) il envoie une ode an Roi :


Esloigné des bords de la Seine Et du doux climat de la Cour, Il me semble que l'œil du jour Ne me luit plus qu'avecques peine. Sur le f caste affreux d'un rocher D'oh les ours n osent approcher, Je consulte avec des furies Qui ne font, que solliciter Mes importunes resveries A me faire précipiter.

Aujourd'hui, par my des sauvages Oh je ne trouve à qui parler, Ma triste voix se perd en l'air Et dedans l'écho des rivages, Au lieu des pompes de Paris, Où le peuple avecques des cris lirait le Roy parmy les rues, Icy les accens des corbeaux Et les foudres dedans les nues Ne me parlent que de tombeaux.

J'ay eJtoisi loing de vos Ire empire Un vieux désert ou des serpens


(1) Elégie: Je pensois nu repos et le céleste feu (Œuvres, 1O21).


IV VIE DE THEOPHILE. iGlQ 35

Boivent 1rs pleurs que je respans Et soufflent l'air que je respire. Dans l'effroy de uns longé l'iiiiuys. Je cherche, insensé" que je suis, l ne lionne, en M rholère. Qui, me deschimnt par moreeaux, Laisse mon sang et ma misère En la bouche des lionceaux.

Jatte» deux, qui voyez l'outrage Que je souffre peu justement, Donnez à mon ressentiment Moins de mal. ou plus de courage : Dedans ce lamentable lieu. Fors que de souspirer à Dieu. Je n'ay rien qui me divertisse. Job. qui fut tant homme de bien. Accusa le Ciel d'injustice Pour u/i moindre mal que le mien...

Je n'ay point failly, que je sçache.

Et sij'ay péché contre vous,

Le plus dur exil est trop doux

Pour punir un crime si lasche :

Aussi, quels lieux ont ce crédit

Oà pour un acte si maudit

Chacun n 'ayt droict de me poursuivre ?

Quel monarque est si loing d'icy

Qui me vueille souffrir de vivre

Si mon Hoy ne le veut aussi ?

Quoy que mon discours exécute. Que feray-je à mon mauvais sort? Qu'appliqueray-je que la mort Au malheur qui me persécute ? Dieu, qui se plais t à la pitié Et qui d'un saine t vœu d'amitié Joinctvos volontez à la sienne, Puis qu'il vous a voulu combler


36 LA VIE DE THÉOPHILE, 1619

D'une qualité si chres tienne, Vous oblige à luy ressembler.

Comme ilfaict à l'humaine race Qui se prosterne à ses autels. Vous ferez parois ire aux mortels Moins de justice que de grâce. Moy, dans le mal qui me poursuit, Je fais des vœux pour qui me nuit: Que jamais une telle foudre N'esbranle l'establis sèment De ceux qui vous ont fait résoudre A signer mon bannissement i !

Théophile quitte bientôt cet aimable seigneur et tra- verse les Pyrénées, le voilà en Espagne sur les bords de la mer Cantabrique, songeant à sa Cloris, à une Gloris en- trevue à Paris :

Contre ce coup inévitable, Qui me mit l'amour dans le sein, Je ne sçay prendre aucun dessein Ny facile, ny profitable. Embrazé d'un feu qui me suit Par tout où le Soleil me luit, Je passe les monts Pyrénées, Ou les neiges, que l'œil du jour Et les foudres ont espargnées, Fondent au feu de mon amour.

Sur ces rivages ou Neptune Fait tant d'escume et tant de bruit, Et souvent d'un vaisseau dcstruit Faict sacrifice à la Fortune, J'invoque les ondes et l'air ; Mais, au lieu de me consoler,


(1) Ode au Roy : Celuy qui lance le tonnerre. Œuvres, I621J.


LA VIE DE THÉOPHILE, 1619 3?

Lesjlots grondent à mon martyre, Mes souspirs vont avec te vent, Et mon pauvre esprit se retire Aussi triste qu'auparavant.

Mes langueurs, mes douces furies, Quel sort, quel Dieu, quel élément, I\ous ostera l'aveuglement De vos charmantes resveries ? Lajroide horreur de cesforests, L'humidité de ces marests, Ceste effroyable solitude, Dont le Soleil avec des pleurs Provoque en vain l'ingratitude, Que font-elles à mes douleurs ?

Grands déserts, sablons infertiles, Où rien que moy n'ose venir, Combien me devez-vous tenir, Dans ces campagnes inutiles ? Chauds regards, amoureux baisers, Que vous estes, dans ces désers, Bien sensibles à ma mémoire ! Philis, que ce bonheur m'est doux, Et que je trouve de la gloire A me ressouvenir de vous !

Enfin je croy que la tempes te Me permettra d'ouvrir les yeux, Et que l'inimitié des Cieux Me laissera lever la teste ; Après tous ces maux achevez, Les faveurs que vous réservez A ma longue persévérance Reprocheront à mon ennuy D'avoir creu que mon espérance Me quitteroit plustot que luy*....


(1) A Cloris. Ode. Aussi franc d'amour que d'envie. (Œuvres, i6ai).


38 LA VIE DE THÉOPHILE, 1619

Notre Poète n'était pas homme à s'éterniser dans la contemplation de la mer et de la nature sauvage, iJ rentre en France et gagne la maison paternelle à Boussères (octobre 1 1 9). Des Barreaux nous l'apprend:

Enfin laissant ces aspres monts Et ces rochers, de qui les fronts Servent de buttes aux tonnerres, Laissant les sangliers, et les loups, Et les corbeaux et les hiboux, Ilotes de ces stériles terres, Tes Muses sous un ciel plus doux So vinrent loger à Bousserres.

Là se voit un petit château, Joignant le pied d'un grand costeau, Où Bacchus séant en son throne, Haut élevé sur un arceau, Estend ses bras au bord de l'eau, Le long des rives de Garone ; Qui glorieux de ton berceau, Mesprise la Seine et le Kosne ] .

Dans ce logis plein de souvenirs, entouré de son Irérc Daniel et de sa sœur Marie, il emploie ses loisirs à para- phraser le Phédon de Platon, à composer une ode à Luynes et nue élégie à Desloges.

Ses strophes au Favori, qui venait d'être créé duc et pair, dépassent toute mesure dans la louange, elles con- trastent avec sa dignité habituelle :

Escrivains tousjours empeschés Après des matières indignes,


(1) Ces deux strophes sont extraites de l'ode de Des Barreaux « A M. Théo- phile de Viau sur sa Paraphrase de la mort de Socrate ou de l'immortalité de l'àme » placée dans les pièces liminaires de l'éd. des Œuvres, 1621.


LA VIE DU ÏHLOI'HII I . l6l£

Coutpabies d'autant de péchez

Que vous avez noircyde ligne*, Je m'en vuy vous apprendre icy Quel dcust es Ire vos Ire souey, Et dessus les justes ruines De vos ouvragée criminels, [rrrijiies des vers éternels Peindre V image de Luynes,

Je confesse qu'en me taisant D'une si glorieuse vie ', Je m'es lois rendu complaisant 1 ax injustices de f en vie. Et méritois bien que le Roy. En suitte du premier ejjroy Dont me fit pallir sa menace. M'eustfait sentir les cruautez Qu'on ordonne aux desloyaulez Qui n'ont point mérité de grâce.

A qui plus justement qu'à luy, Se doivent nos sainctes louanges ? Quel des humains voit aujourd'huy Sa vertu si proche des anges ? Ceux que le Ciel, d'un juste choix. Faict entrer dans l'àme des roys, Ils ne sont plus ce que nous sommes. Et semblent tenir un milieu Entre la qualité de Dieu Et la condition des hommes

Ceux qui veillent à rechercher Quelque juste suject de blasme, Ne peuvent point luy reprocher in dejjaut du corps ny de l'àme : Pour moy, lors que je pense à luy.


(i) La glorieuse vie de Luynes '. Théophile n'avait pas oublie son sonnet sur la mort de Durand et des deux Sity.


4o LA VIE DE THÉOPHILE, lGig

Geste envie qui pousse autruy De mes sens bien loing se retire, Tous mes vers vont au compliment, Et ne sçaurois trouver comment Il se faut prendre à la satire.

S'il est coupable, c'est d'avoir Trop de justice et de vaillance ; D'aymer son Prince, et recevoir Les effects de sa bien-veillance. Grand Duc, laisse courir le bruit Et gouste doucemeut le fruit Que la bonne fortune apporte. Tous ceux qui sont tes ennemis, Voudroient bien qu'il leur fust permis D'estre criminels de la sorte.

Jamais à leurs funestes vœux Un Dieu propice ne responde ! Jamais sinon ce que tu veux Ne puisse réussir au monde ! Que tousjours de meilleurs succez Te donnent de nouveaux accez A des félicitez plus grandes, Et qu'enfin les plus enragez, A ta dévotion rangez, Te viennent payer des offrandes { !

Au contraire, dans son élégie à Charles de Rechigne- voisin, sieur Desloges 2 (il l'avait connu chez M. de Lian- court), Théophile, se montrant sous son vrai jour, exprime l'espoir de revoir Paris dans les premières semaines de iG'20:


(1) Ode A Mgr le duc de Luynes : Escrivains tousjours empeschez.

(a) On a peu de renseignements sur Desloges, mais sa femme Marie Bruneau, est célèbre et Tallemant lui a consacré une historiette (éd. Paulin Paris, t. III, p. 36i). Cette élégie a paru dans la Seconde partie, i6a3.


LA VIE DE THÉOIMIIU.. ! 1 9 \ I

Dans ce climat barbare où le destin me range, Me rendant mon pays comme un jmys es (range. Desloges, je ne sçay quel estourdissement Assoupit les aigreurs de mon bannissement. Je n'ay point souspiré depuis C heure funeste Que je receus ce traicl de la fureur céleste; Ton âme en fut touchée et gémit sous l'effort Que mejil la rigueur de mon injuste sort. Mon Montre en eut aussi de bien vives atteintes,

Et vos ressentiments nattendoient pas mes plaintes

Mais moy, qui vois mon Astre en si mauvais sentier, Qui ne goustay jamais un seul plaisir entier. Qui sens que tout me choque, et qui ne vois personne M'assister aux assauts que Fortune me donne, Suis-je pas bien-heureux qu'au fort de mon malheur Je n'aye ressenty tant soit peu de douleur ! Bien que je sois banny, peu s'en faut, du royaume, Qu'icyje ne voy plus ny de:, ny jeu de paume, Je ne voy rien que champs, que rivières, que prez : Où le plus doux rozier me pue comme cyprez. Où je n'ay plus l'aspect de la place Royale, Où je ne puis aller boire frais en ta salle. Où mon Maistre n'est pas, où ne vient point la Cour, Où je ne sçaurois voir ny toy. ny Liancour. Je ne sçay comme quoy ma sauvage nature Peut sans estonnement souffrir ceste avanture. Mon œil n'a point regret au lieu que j'ay laissé. Mon âme ne plaint point le temps qu'elle a passé. Au lieu de tant de pompes où la Cour vous amuse, Tlcyje n'entretiens que Bacchuset la Muse, Qui tous deux libéraux, avec leurs doux présens A leur dévotion tiennent mes jeunes ans. Innocent que je suis, plein de repos dans l'àme. Qui tiens indifférent qu'on me loue ou me blasme. Qui fais ce qui me plaist, qui vis comme je veux, Qui plaindrois au destin le moindre de mes vœux, Qui ris de la Fortune, et, couché dans la boue, Me mocque des captifs qu'elle attache à sa roue.


\2 LA VIE DE THÉOPHILE, iGlQ

Icy comme à la Courj'ay le sort tout pareil,

Et voy couler mes jours sous un mesme Soleil.

Que si notre Sylvandre a l'esprit prophétique,

Si les événements suivent sa prog nos tique,

Et que, cet an Jiny, quelqu'un ait le crédit

Défaire réussir le bien qu'il m'a prédit,

On verra que Paris n'a point changé de place,

Et que mes sentiments n'ont point changé de face.

Or, comme dans la Cour j 'es lois peu courtisan.

Sçache que dans les champs je ne suis point paysan,

El que mes passions aucunement ne cèdent

A la contagion des lieux qui me possèdent.

Mon sens en toutes parts suivant un mesme cours,

Tu me verras tout tel que tu m'as veu tousjours.

Que si mon long exil doit borner ma demeure,

Quelque part ou ce soit, si faut -il que je meure.

Et, quoy que face Ilax et les plus favoris,

Le Ciel n'est pas plus loin d'icy que de Paris.

Vallée s'ennuyait de l'absence prolongée de son men- tor, il se décide à quitter Paris pour Boussères (fin no- vembre 1619), afin de revivre quelques semaines de la bonne vie d'autrefois. À son arrivée, Théophile célébrait sa Cloris et travaillait... au « Phédon ». Ce mélange de sérieux et de profane était tout à fait dans ses goûte :

Quand Cloris tenoit ta raison \ux délices de sa prison Et quand tu chantois ses trophées L'extrême douceur de ta voix Remplissant tout ce petit bois Fit dire aux Faunes et aux Fées Que tu surpassois mille fois Les Amphions et les Orphées.

Ces lieux aux siècles à venir Conserveront le souvenir


i \ mi DR THBOPHILl . 1G19 ',.'•

De ses beau lez, et ton martyre:

Jamais ses rivages fleui i->

Dana les saules qu'ils ont nourris

N'oironl murmurer le Zéphyre

Que le beau nom de ta Clori- Qu'ils t'ont veu si souvent escrire.

Ta veine ainsi sans faire effort Peut forcer les loix de la mort. Faisant qu'une beauté mortelle. Puisse immortellcmcnt florir ; Et tout ensemble sans tarir Dedans l'invention nouvelle D'un livre qui ne peut mourir Nous faire voir l'âme immortelle '.

Le chantre de Boussères croyait autant à l'immortalité que ses vers assuraient à sa maîtresse qu'à celle de son âme. Sa fièvre poétique «ragne Des Barreaux qui, le per- sonnifiant dans Apollon, lui attribue sa propre inspira- tion :

Là Théophile avec plaisir

Nous considérons à loisir

La force et le poids des mystères

Que ces vieux sages ont tracez :

Puis nos esprits s'estant lassez.

A rêvasser sur ces bons Pères :


(1) Ces vers sont extraits de l'ode déjà citée, à M. Théophile de Yiau, sur sa Paraphrase de la mort de Socrate : foy qui levant la têle aux deux. Cette ode anonyme est bien de Des Barreaux, elle constate que le jeune \ allée a été à Boussères et continue le \ers suivant de la « Plainte de Théophile à son ami Tircis » écrite en 1G33 :

Je t'eusse fait jadis passer les Pyrénées

Cette ode est donc à ajouter aux poésies de Des Barreaux, publiées par nous en 1907. Nous la comprendrons dans une seconde édition avec les renseigne- ments que nous a apportés le dépouillement des pièces du procès de Théo- phile. Le livre dont parle cette dertiière strophe, c'est le Traité de V Immortalité de l'âme ou la mort île SocraU.

6


44 LA VIE DE THÉOPHILE, l6lQ

Nous noyons nos ennuys passez Dedans le nectar de Boussères.

Je ne sçay si nos Ire Apollon M 'inspiroit dedans ce vallon : Ou bien ce Dieu qui nous anime Par la force de sa liqueur : Malgré l'hyver et sa rigueur, Ma plume enfantoit de la rime, Sentant la force et la vigueur De quelque veine bien sublime.

Non ce n'est rien que pur abus Tout ce qu'on dit de ce Phœbus, C'estoit l'effect de ta présence : La vertu qu'on ne peut nommer, Ce feu qui te fait renommer Le grand Poète de la France Est assez fort pour m'enflammer Du moindre rayon qu'il eslance,

Son ami parti, Théophile se console dans les bras d'une de ses Cloris :

Que je me pleus dans ma misère ! Que j'aymay mon bannissement ! Mes ennemis ne valent guère De me traieter si doucement. Cloris, prions que leur malice Fasse bien durer mon supplice : Je ne veux point partir d'icy, Quoy que mon innocence endure, Pourveu que ton amour me dure Que mon exil me dure aussi.

Je jure l'Amour et sajlame, Que les doux regards de Cloris Me font desjà trembler dans l'âme, Quand on me parle de Paris,


LA VIE DE THEOPHILE. iOlQ \~J

Insensé ! je commence à craindre Que mon Prince me va contraindre A souffrir que je sois remis. \'ous qui le mistes en cholère. Si vous Vempeschez de le faire Vous n'êtes plus mes ennemys !

il en arrive, exagération d'un esprit amoureux et méri- dional, à regretter les démarches faites près du Roi dans le but de hâter son retour :

Toy qui si vivement pourchasses Les remèdes de mon retour, Prens bien garde, quoy que tu fasses, De ne point fascher mon amour. Arreste un peu ; rien ne me presse, Ton soin vaut moins que la paresse : Me bien servir, c'est m' affliger. Je ne crains que ta diligence. Et prépare de la vengance A qui tasche de ni 1 obliger. .,..

rien n'existant en dehors de l'amour :

Toutes ces guerres insensées, Je les trouve fort à propos ; Ce ne sont point là les pensées Qui s'opposent à mon repos. Quelques maux qu'apportent les armes, Un amant verse peu de larmes Pour fléchir le courroux divin ; Pourveu que Cloris m'accompagne, Il me chaut peu que l'Allemagne Se noyé de sang ou de vin.

Et combien qu'un appas funeste Me traîne aux pompes de la Cour, Et que tu sçcds bien qu'il me reste Un soin d'y retourner un jour ;


/|6 L.V VIE VE THÉOPHILE, l()2()

Quoy que la fortune appaùée Se rendis! à mes v<rux aisée, Aujourd'huy je ne pense pas, Soit-il le Roy cjiri nie rappelle, Que je paisse m'esloUjner d'elle Sans trouver la mort sur mes pas '

I ne lettre de son cher Vallée le surprend agréable- ment à Glairac* (janvier 1620) :

Je pensois au repos, et le eéleste jeu Qui me fournit des vers sallanlissoit un peu. Lors que le messager qui nia rendu ta lettre Dans ma première ardeur m'est venu tout remettre. J'ay d'abord à peu près deviné ton dessein. Et dès lors que mes yeux ont reeogneu ton seing. Mon sang s'est réchauffé, tes vers m'ont picqué l'àme. Et de leur propre eselal m'ont jette de lajhime. Clairac en est esmeu, sonjleuve en a grossi, Et, dans ee peu de temps que je f'eseris eeey. D'autant qu'à ta faveur il sent Jhdler son onde, Lot s'est rendu plus fier que rivière du momie. Le desbord insolent de ses rapides eaux, Couvrant avec orgueil le fais te des roseaux, Eail taire nos moulins, et sa grandeur farouche Ne sçauroit j)tus souffrir qu'un aviron le touche.


(1) A Cloris. Stances: S'il est vray, Claris, que tu m'aymes (Œuvres, 1621).

(a) La lettre à laquelle Théophile répond était en vers, et parmi ses intimes : François Lnillier, Ducée, Dnret, Des Barreaux, ee dernier seul était poète. De plus, le salut envoyé à Théophile par le père de l'auteur de la lettre est bien en situation après ce que nous savons de la mission que le président Des Barreaux lui avait donnée d'admonester son fds. Enfin c'est Des Barreaux qui a composé l'ode sur la Paraphrase de la mort de Socrate citée dans cette élégie. Quant à la date de celte pièce, elle est établie par les allusions au soleil qui va bientôt reparaître et au printemps. Comme Théophile a déclaré, dans son interrogatoire du 3) mars iGa'i, s'être retiré quatre mois à Boussères, il faut placer ces quatre mois en octobre, novembre, décembre 1619 et janvier 1620. D'ailleurs l'ode de Des Barreaux parle de l'hiver et de sa ri- gueur.


LA Ml' M THÉOPHILE. lt»20 \~

Dant Vexeez de lajoye où tu le virus ravir.

Ce torrent glorieux ne daigne plus servir.

Je l'ayme de l'honneur qu'il rend à la eares.s< .

Et luy veux faire part aux autels que je dresse


Vprès cette gasconnade il raconte à Des Barreaux lèfl étapes de son exil, lui demande de se préparer à le bien traiter à Paris :

Et si, comme tu dis, vous avez tous envie

De me faire passer un jour de douce vie.

Appresle des bons vins, mais n'en prends poitd d'autruy.

Car je sçay que ton père en a de bon chez luy.

Il m'a bien obligé du salut qu'il m' envoyé.

Dis luy que cest honneur m'a tout comblé dejoye,

Et qu'un pauvre banny ne croyoit pas avoir

Ceste prospérité que tu m'as f aie t sçavoir.

Ainsi t'ayme le Ciel, et jamais la disgrâce

Ne frappe ton destin ni celuy de ta race !

Si mon marheur s'appaise, et qu'il me soit permis

De refaire ma vie avecques mes amis.

Je verray de quel œil tu verras mon passage ;

Et que ces vers t'en soient un asseuré message,

Possible, avant qu'un mois ayt achevé son cours,

Le Soleil me rendra ses agréables jours.

Je croy que ce printemps doit chasser mon orage :

Mon mauvais sort vaincu flattera mon courage.

Et perdant tout espoir de m' abattre jamais.

Tout confus il viendra me demander la paix ;

Et quand mon juste Roy n'aura plus de cholère.

Qui m'a persécuté taschera de me plaire ;

Lors, pour toute vengeance, et quoy qu'ils ayent tasché,

Je diray, sans mentir, qu'ils ne m'ont point fasché.

Et qu'un exil .si plein de danger et de blasme

Xe m'a point f aie t changer le visage ny lame.

Ceux avec qui je vis sont eslonnez souvent

De me voir en mon mal aussi gay que devant.

Et le mal'heur. fasché de ne me voir point triste.


48 LA VIE DE THÉOPHILE, 162O

Ignore d'où me vient l'humeur qui luy résiste. C'est l'arme dont le Ciel a voulu me munir

et lui annonce qu'il achève sa Paraphrase du Phédon de Platon :

Je finis un travail, que ton esprit qui gouste Les doctes sentimens trouvera bon sans doute : Ce sont les saincts discours d'un favory du Ciel, Qui trouva le poison aussi doux que le miel, Et qui, dans la prison de la cité d'Athènes, Vid lascher sans regret et sa vie et ses chaînes. Ainsi, quand il faudra nous en aller à Dieu, Puissions-nous sans regret abandonner ce lieu : Et voir en attendant que la Fortune m'ouvre L'âme de la faveur et le portail du Louvre i !

Dans les intervalles des jours consacrés à Bacchus et à Cloris plutôt qu'à Apollon, Théophile en rayonnant aux alentours du manoir paternel s'attire l'amitié du mar- quis de Thémines, châtelain d'Estillac 2 , un des familiers de Luynes, et celle du maréchal de Roquelaure 3 à Agen. Dans cette dernière ville il est le héros d'une aventure qui affermit encore sa renommée d'esprit fort. Cette aventure, il l'a racontée spirituellement dans les « Frag- ments d'une histoire comique ». (Œuvres, Seconde par- tie, Chap. III, 1623) :

Le Maréchal, un nommé Massiot, conseiller au Parlement de Bordeaux, et Guérin, domestique de M. de Roquelaure, le pres-


(1) Elégie (Œuvres , 1621).

(2) Antoine, marquis de Thémines, fils aîné du Maréchal, tué au siège de Montauban (septembre 1621).

(3) Antoine, baron de Roquelaure, né vers i543, mort le 9 juin 1620. Talle- mant lui a consacré une historiette. (Ed. Paulin Paris, t. I, p. 36).


LA vu: m; i uroi'iiiLi:, 1620 'ig

sent d'aller voir avec eux une fille possédée du diable 1 La réputa- tion de cette fille était si bien établie que : « les plus incrédules se laissoient vaincre au rapport d'une infinité de gens de bien qui croyoient avoir veu véritablement des eflëcts par dessus les forces de la nature en la personne de cette fille-là. Je me trouvay par occa- sion dans la ville, où desjà long temps auparavant elle faisoit son jeu, et comme on me tient d'un naturel à ne croire pas facilement S les impossibilitez, deux de mes amis, pour convaincre les doutes */ quej'avois là-dessus, me pressèrent de l'aller voir, avec promesse de se désabuser si, au sortir de là, je ne me trou vois de leur opi- nion. Elle estoit logée assez près des murailles de la ville, dans une mescbante maison où un prestre la venoit exorcizer règlement deux fois la sepmaine. Une femme fort vieille et deux petits enfans estoient inséparablement auprès d'elle, ce qui me donna la pre- mière conjecture de la tromperie : car, d'abord que je vis dans sa chambre que le sexe et l'âge le plus foible et le plus timide vi voient en seureté auprès de ce diable, je jugeay qu'il n'estoit pas des plus mauvais. Après avoir heurté assez fort, un vieillard, qui nous ouvrit la porte, nous dit que la patiente avoit besoin d'un peu de repos, à cause d'un travail extraordinaire que luy avoit fait le mauvais esprit un peu auparavant ; mais que, revenant à deux heures de là, nous pourrions contenter nos curiositez. Je cogneus qu'il demandoit ce terme pour luy donner loisir de pré- parer ses contenances surnaturelles, et, sans m'arrester à son advertissement, je montay promptement dans la chambre où estoit la fille avec sa compagnie de la vieille et des petits enfans. La regardant fixement à la veuë, je la trouvay surprise et remar- quay facilement qu'elle contraignoit son visage et commençoit à estudier sa posture. A ceste feinte un peu grossière, je ne me sceus tenir de rire, ce que la vieille trouva très mauvais, et me dit que Dieu pourroit punir ma mocquerie par le mesme chastiment de ce pauvre corps. Je luy dis que je riois d'autre chose, et que nous n'estions point des gens incapables de persuasion pour tout ce où nous trouvions quelque apparence, mais que nous demandions quelque tesmoignage visible qui peust faire foy d'une chose si incroyable. Cependant la Démoniaque commence à s'agiter le corps, à s'effaroucher la veuë et nous dire presque hors d'haleine qu'elle sentoit là des incrédules et que cela luy alloit bien faire du


ÔO LA VIE DR THÉOPHILE. 162O

mal. Insensiblement, la voilà dans le transport : elle jette à terre une quenoiiille qu'elle tenoit. et, passant d'où nous estions dans une autre chambre, elle se jette à terre, contrefait des grimasses de pendu, des cris de chat, des convulsions d'cpileptique, se traîne sur le ventre, se roule sous des lits, saute à des fenestres et se veut précipiter, sans l'empeschement des petits enfans, devant qui elle s'arrestoit court en grommelant quelques mots de latin mal pro- noncé. Je luy parlay latin le plus distinctement qu'il m'estoit possible, mais je ne vis jamais aucune apparence qu'elle l'enten- dit ; je luy dis du grec, de l'anglois, de l'espagnol et de l'italien, mais à tout cela ce diable ne trouva jamais à respondre un son articulé ; pour du gascon, elle ne manqua point d'injures à me repartir, car elle estoit du pays, et, le prestre venu, son latin trouva de l'intelligence avccqucs luy : elle enlendoit ses interrogations et luy ses responses ; en un mot, selon les termes de leur dialogue, elle renforçoit ou relaschoit ses postures, avec effroy de plusieurs des assistans, dont je ne pouvois me tenir de me mocquer, pro- testant que ce diable estoit ignorant pour les langues et qu'il n'avoit point voyagé ; et, combien qu'à chaque fois la Démoniaque eut des boutades à me sauter aux yeux, je ne laissay pas d'attendre la fin de son accès, sçachant bien qu'à moins de se transformer en quelque chose de plus fort et de plus farouche qu'une fille, quelque diable que ce fust ne pouvoit me nuire que mal aisément. Cette résolution bien aysée que je tesmoignav en un accident que tout le monde croyoit si dangereux fut cause que l'abus ne demeura pas longtemps caché ; car les justes soupçons que donna cet évé- nement permirent à la curiosité de plusieurs d'examiner ce mys- tère de plus près, et, comme les esprits se délivraient peu à peu de reste superstitieuse crédulité , les deffiances croissoyent de plus en plus, jusqu'à ce que le temps leur produisit un tesmoignage qui osta tout à fait l'incertitude : car, après avoir esté traittée par un bon médecin, il se trouva que son mal n'estoit qu'un peu de mélancholic et beaucoup de feinte. »

Aujourd'hui l'interprétation de Théophile semble natu- relle, au xvif siècle elle heurtait les idées reçues. Le car- dinal de Richelieu n'était pas un sot. il a pris dix ans


LA VIE DE THÉOPHILE, l()20 ."> !

plus tard le contrepied de celle do Poète dans l'afiaire des possédées de Loudun eo accordant sa protection au médecin La Mesnardière qui avait conclu « à 1<i posses- sion ».

L'attitude de Théophile provoque Pétonnement, à l'étonnement succède rapidement l'indignation ; l'Exilé n'a que la ressource de quitter au plus vite Boussères, il gagne lentement la capitale (février ile^o'), et s'y cache en apprenant l'animosité de Luynes à L'égard des libellistes et même à son égard. Ses flatteries intéressées et mala- droites se retournaient contre le Favori, son nom était invoqué pour se livrer à des attaques cruelles visant celui qu'il encensait. Les quatorze premières strophes de son ode : Escrivains tousjours empeschez avaient été immédia- tement parodiées 2 . A cette parodie succédait « La Remons- trance à Théophile » dans laquelle on expliquait en termes outrageants l'origine de la faveur de Luynes et de ses deux frères :

Théophile ù quoy penses-tu, N'as-tu plus rien pour la vertu :


(i) D'après son interrogatoire du 22 mars iGai il resta quatre mois à Bous- sères. En y additionnant son voyage à Castel-Jaloux, son séjour dans les landes (i5 jours), son excursion en Espagne, son retour à Paris, on arrive facilement à un total de six mois et demi.

(2) Toutes les attaques contre le Favori circulaient manuscrites avant d'être imprimées, cette parodie a été réunie à celle de son ode au Roy : Cher object des yeux et des cœurs écrite en juillet 1620, dans une plaquette de 23 pages: « Eloges du duc de Luynes avec l'Advis au Roy, ensemble les Répliques. If.DC.XX ». « La Remonstrance à Théophile » in-8° de 8 p.. porte également la date de 1620. Ces deux plaquettes ont été reproduites dans le « Recueil de tout ce qui s'est faict et passé depuis la réception des chevaliers de l'ordre du S' Sprit (sic) de l'année 1O30 jusqu'à présent. 1620 », in-8°, première forme du « Recueil des pièces les plus curieuses qui ont esté faictes pendant le règne du Connestable II. de Luyne » qui a eu quatre éditions.


52 LA VIE DE THÉOPHILE, 162O

Est-il possible que ta plume, Pour un si vil subject s'alume : Veux-tu loger dedans les Cieux L'horreur des hommes et des Dieux, Et aux despens de nos ruines, Dresser des autels aux Luynes ?

Les Muses maudissent le jour Que tu vinst leur faire la cour, Et d'un vray repentir touchées Ont leurs poitrines arrachées De voir que par leur Art Divin. Pour un Magicien et devin, On employé tant d'artifices A desguiser ses maléfices.

Le mont Parnasse de douleur Tremble au récit de ce mal'heur, Et de ses deux cimes cornues De duëil atteint frappe les nues. Pégase quittant son repos De despit a tary ses flots : Les neufs sœurs au lieu de tes carmes Faute d'eau s'abreuvent de larmes.

Si quelque feint ressouvenir Dans les secrets de l'advenir, T'eust porté, ta plume cognuë Pour prudence eust esté tenue, Et m'asseure que l'univers N'eust veu la honte de tes vers : Faisant à trois diables estranges Porter l'habit mesme des Anges.

Es-tu sans yeux de ne voir pas Que ton honneur court au trépas, Dénigrant la valeur des Princes Les vrais piliers de nos Provinces, Pour relever trop vi lieux


LA VIE DE THÉOPHILE, itiaO 53

Troix gueux changez en demy-Dieux : Dont l'un est pour mieux pouvoir plaire Devenu cornard volontaire ?

Qu'il faict bon belle femme avoir A celuy qui veut du pouvoir, Pour commander à tout le monde Dessus les cornes souvent fonde, Et bastit si haut sa maison, Que le Ciel craint avec raison. Que son ambitieuse audace De ses Palais gaigne la place.

Géant, il eschelle les Cieux, Brave les hommes et les Dieux, Et lançant au Ciel sa menasse, Rochers sur rochers il entasse, Tant et tant qu'il faict irriter Les bras puissans de Jupiter : Et que sur lui laschant sa foudre Son corps froissé se rende en poudre.

Je te viens, prophète nouveau, Annoncer l'advent du tombeau De ton Mécène, puisqu'il porte Un bonnet cornu de la sorte, Et qu'aux grandeurs estant monté Par ce degré a despité Le Ciel, et convié la terre, A le ruer bien tost par terre.

Que l'œil Céleste radieux Yesclaire jamais de ses feux, Ceux qui t'honorent comme maistre. Que celuy jamais ne puisse estre Tenu au rang des bien-heureux Qui luy fait offre de ses vœux : Et qui bastit à la mémoire Des autels d'une fausse gloire.


54 LA VIF DE THÉOPHILE, lf)20

Cette diatribe était suivie d'une épigramme : « Tom- beau » et de stances. Dans la première stance la femme de Luynes • parle :

Je captive dcssoubs moy

Des Roys le plus puissant Roy,

J'ay la faveur de sa couche ;

De Luynes le sçait bien.

Par prudence il n'en dit rien

Son bonheur retient sa bouche...

Après avoir lu ees pamphlets et d'autres aussi odieux 2 , Luynes porta ses doléances à Louis \I1I et le 3o mars i6ao une lettre du Roi au Parlement contenait une nouvelle plainte contre les auteurs de libelles diffamatoires où, sous des noms empruntés, la Majesté royale était blessée et l'honneur de plusieurs particuliers (le Favori et ses deux frères) entaché : « Il a été malaisé de nous nommer ceux qui ont été punis, et non de nous faire voir le peu de soin qu'on en prend, car le nombre en est si effréné qu'il semble qu'il y ait des personnes qui ne vaquent à autre chose et qui y sont attirées par l'impunité ». Une seconde lettre du Roi à Mathieu Mole du lendemain (3i mars) ajoute : « En cestui notre royaume, le nombre des mal disans et des mal parlans des choses que bien souvent ils n'entendent pas est venu de telle sorte et leur outrecui- dance venue si avant que la liberté qu'ils prennent semble leur être donnée, ainsi la réputation des gens de bien abandonnée à leur merci... » L'exaspération de Luynes 3


(i) Luynes avait épousé, le i3 septembre i fii 7 , mademoiselle de Montbazon.

(2) Voir le Recueil des pièces sur Luynes déjà eité, p. Tu, note •>..

(3) Les libellistes étaient en péril de mort lorsque Luynes les atteignait : On


la vu m Tiii'ui'iiii i r 55

était montée à un tel degré qu'il répond aux sollicitation* des protecteurs de Théophile par la menace de coups de bâton s'il reparaissait à la Cour. Le Poète se résigne à se faire oublier duranl quelques mois. N'osant aborder di- rectemenl Le Favori, il a recours à Charles de Losières*, frère cadel d'Antoine, marquis de Thénûnes, et lui dédie une ode dans laquelle il se défend d'être L'auteur de « pas- (|iiins » espérant qu'il la communiquera ;i Lu\ nés :

Mon Dieu, que la franchise est rare ! Qiïon trouve peu cVhonnestes yens ! Que la fortune et ses régens Sont pour moy d'une humeur avare '. LOSIERES, personne que toy, Dans les troubles où je me voy, Ne me monstre un œil favorable : Tout ne me faict qu'empeschement . El Camy le plus secourable Ne m'assiste que laschement

Si j es lois un homme de fange Ou d'un esprit injurieux, Qui ne port as t jamais les yeu.r


en jugera par cet extrait du Journal dWmauld d'Andilly. environ 18 mai 1G20: « De Ryone pris à cause d'un livre qu'il avoit fait contre M. de Luyne lequel fut trouvé dans un privé, est renvoyé au Chastellet. M. de Bullion et M. de Bailleul avoient été ses commissaires. Renvoyé au Chastellet, où condamné à avoir la teste tranchée. Appelle, et les Gens du Roy a minima. Condamné au Parlement à faire amende honorable devant Noslre Dame, nu. en chemise, la corde au col, estre banni à perpétuité et le livre bruslé, ce qui fut exécuté le samedi iijuin. Dit lors tout hault qu'il n'avoit rien écrit contre le Roy. mais seulement contre de Luynes. et ce qui lui estoit maintenant à opprobe lui serviroit un jour de triomphe. Ramené à la Conciergerie pour la Bastille au lieu d'être banny. Au Parlement ils furent dix qui opinèrent pour la mort; sçavoir : Premier président d'Ossembray, président le Jay, Courtin, Bénard. Sanguin, Charton, Grieux... et dix à l'arrcst. »

(1) Blessé d'une mousquetade au pied au siège de Monheurt (10 décembre 1621) il meurt à Bordeaux le 24 décembre suivant, il avait obtenu le 4 septembre précédent la charge de son frère tué au siège de Montauban.


56 LA VIE DE THÉOPHILE, 162O

Sur le sujet d'une louange, Ou qu'on m'eust veu désobliger Ceux qui me veulent affliger, Je ne serois point pardonnable ; S approuverais nies ennemis, Et trouverois irraisonnable Le secours que tu m'as promis .


Mais jamais encores F envie D'escrire un pasquin ne me prit, El tout le soin de mon esprit Ne tend qu'à l'aise de ma vie. J'ayme bien mieux ne dire mot Du plus infâme et du plus sot, Et me sauver dans le silence, Que d'exposer mal à propos A l'effort d'une violence Ma renommée et mon repos.


Destin, que les loix sont dures L'innocence ne sert de rien. Que le sort d'un homme de bien A de cruelles adventures ! Ce grand Duc redouté de tous, Dont je ne souffre le courroux Pour aucun crime que je sçache, Me menasse d'un chastiment Contre qui F âme la plus lasche Frémiroit de ressentiment.


Il est bien aisé de me nuire, Car je ne puis m'assujectir Au soucy de me garantir, Quoy qu'on fasse pour me destruire. Je sçay bien qu'un astre puissant, A tous ses vœux obéyssant, Force les plus fiers à luy plaire, Et que c'est plus de dépiter


LA VIE DE THÉOPHILE. lO'JO 5"

i

La menace de sa colère Que le foudre de Jupiter.

Mais que lu flamme du tonnerre Vienne esclaller à mon trespas, Et le Ciel fasse sous mes pas Crever la masse de la terre, Mon esprit sans estonnement S'appresle à son dernier moment ; Plus je sens approcher le terme, Plus je désire aller au port. Et tousjours d'un visage ferme Je regarde venir la mort.

Ainsi, quoy que ce fier courage Menasse monfoible destin, Sans estre poltron ni mutin Je verray fondre cet orage, Et conjure ton amitié De n'avoir ny soin ny pitié Quelque mal-heur qui m'importune. Dieu nous blesse et nous sçait guérir, Et les hommes ny la fortune Né nous font vivre ny mourir '.

La tentative était heureuse et devait réussir.


Y; Œuvres, 162 1.


m


JUILLET 1620 — SEPTEMBRE 1 62 1


L'ode de Théophile à M. de Lozières arrive à son adresse, elle est bien accueillie. Lin nés consent à tolérer la présence du Poète dans Farinée qui se formait pour marcher contre la Reine-Mère retirée à Angers avec de nombreux mécontents, parmi lesquels le comte de Cau- dale. Voilà Théophile à nouveau soldai, sinon caporal, mais enrôlé cette fois sons la bannière royale. Louis XIII quitte Paris le 7 juillet avec 200 chevaux et 3. 000 hommes, passe par Rouen le 12. Caen ayant capitulé le vendredi 17. Théophile abandonne nn instant le mousquet pour la lyre :

Ai Kov. Ode.

Cher object des yeux et des cœurs, Grand Roy, dont les exploits vainqueurs N'ont rien que de doux et d'auguste, Usez moins de rostre amitié : \ ous perdrez ce titre de Juste Si vous usez trop de pitié.

Quand un Roy, par tant de projects, Voit dans l'âme de ses sujects


LA VIE DB ' THÉOPHILE, iO'JO ."..,

Son anthorUé dissipée, Quoy que raisonne le Conseil. Je pense que les coups d'espée Sont un salutaire appareil.

L'honneur d'un juste potentat Est de faire qu'en son estât La pair ayt des racines fermes. Par là se doit-il maintenir Et demeurer tousjours aux termes De pardonner et de punir.

Contre ces esprits insensé:

Qui se tiennent intéressez

En la calamité publique,

Selon la loy que nous tenons,

Il ne faut point qu'un Roy s'explique

Que par la bouche des canons.

Les forts bravent les impuissans, Les vaincus sont obéissons, La justice estoujje la rage : Il les faut rompre sous le faix. Le tonnerre finit l'orage, El la guerre apporte la paix... '

L'armée traverse le Maine et le Perche. Le 7 août, sous les ordres de Gondé, Théophile est aux Ponts-de-Cé, petite place forte à une demi-lieue d'Angers. À l'approche des troupes de Louis XIII, celles de Marie de Médieis se répandent dans la plaine : mais, au premier coup de feu. le désordre se met dans leurs rangs e1 les officiers sont entraînés parles fuyards. Le Poète fait un prisonnier'.


(1) Œuvres, 1G21. Théophile a fondu, plus lard, en une seule ode, les stances sur la reddition de Caen et les doux strophes qui ont trait à la révolte de La Flèche (4 août).

(2) Voir son interrogatoire de troisième .1 du 27 mars itb'i.


60 LA VIE DE THÉOPHILE, iG'JO

La paix conclue, il s'empresse de la chanter sans

s'oublier lui-même :

La paix, trop long-temps désolée, Revient aux pompes de la Cour, Et retire du mausolée Les jeux, les dances et l'amour. Au seul esclat de nos espées Les tempestes sont dissipées, Tous nos bruits sont ensevelis : Mon Prince afaict cesser la guerre. Et la grâce a rendu la terre Pleine de palmes et de lys

Je dis de quel sanglant orage L'Enfer se desborda sur nous, Et voulus mal à mon courage De m' avoir fait venir aux coups ; La campagne estoit allumée, L'air gros de bruict et de fumée, Le Ciel confus de nos débats. Le jour triste de nos ire gloire, Et le sang fû rougir la Loire De la honte de vos combats.

(y est assez jait de funérailles ; On void un assez grand tableau De chevaux, d'hommes, de murailles. Que la flamme a jette dans l'eau ; C'est assez, le Ciel s'en irrite : Et de quelque si grand mérite Dont l'honneur flatte nos exploits, Il n'est rien de tel que de vivre Soubs un Roy tranquille, et de suivre La saine le majesté des loix i .


(i) Sur la paix de 1620, Ode (Œuvres, 1O21).


I.A Ml. M THEOPHILE, l()20 6l

On ne pouvait tenir rigueur m un si bon poète <l<>ublé d'un si parfait soldat, mais le bon poète restait franc

libertin. Louis XIII lui accorde une pension et I< laisse assister à son coucher. Théophile en parle à son frère

Paul :

Mon frère, je me porte bien, La Muse n'a soucy de rien ; J'ay perdu ceste humeur profane : On me souffre au coucher du Roi ', Et Phœbus tous les jours chez moy A des manteaux doublez de pane.

Mon âme incagne les destins ! Jefay tous les jours des festins ; On me va tapisser ma chambre. Tous mes jours sont des mardy gras, Et je ne bois point d'hypocras S'il n'est faict avecques de l'ambre -.

Il a la malchance, de passage dans une petite ville en se rendant à Tours, d'être accompagné non d'un hugue- not comme il l'a dit, mais de son Vallée. Sortaient-ils tous deux d'un cabaret ? Etaient-ils sous l'empire d'une demi- ivresse de vin mousseux ? C'est à penser, car Des Barreau x refusa de se découvrir devant le Saint-Sacrement. Une telle marque d'impiété, au milieu d'une population pro- fondément attachée à la religion, l'exposait à être écharpé. Théophile n'a pu résister au plaisir de raconter le scan- dale causé par son disciple 3 dans ses Fragments d'une histoire comique, chap. v.


(i) Ce détail est confirmé par la lettre de Théophile au Roy après Tarrêt de bannissement (Bibl. Nat. 5oo de Colbert. AJf. de Fr., t. II, p. 67). On trouvera cette lettre à sa date.

(2) Epigramme (Œuvres, 1621).

(3) Tallemant donne bien ce scandale à Des Barreaux : « Un jour qu'il avoit


62 LA VIE DE THEOPHILE, l6'20

La responsabilité de la frasque de Des Barreaux retombe sur le Poète de Boussères, la fatalité s'acharne contre lui, il sort d'un péril pour en courir de nouveaux. La publi- cation inopinée d'un recueil libre : « Les II Délices || sal\- rique 1 (sic) II ou suitte du Cabinet II des vers sa h riques de ce temps || recherchez dans les secrets || Cabinets des sieurs de Sio-oo-nes, Régnier, Mo tin, Berthelot, Ma) nard et autres des plus signa- || lez poêles de ce siècle || A Paris || chez Anthoine de Sommaville. en la II Galleriedes Prisonniers, prez la Chancellerie II M.DC.XX II Avec privilège du Kov Il » mettait au jour une seconde fraction des poésies libertines et obscènes de Théophile, qui circulaient sous


bu il vil un prestre qui portant Corpus dotni/U avoit une calotte sur la tête, il s'approcha de luy, et, au lieu de se mettre à genoux, il lui jetla sa calotte dans la boue et luy dit qu'il étoit bien insolent de se couvrir devant son Créateur. Le peuple s'esinut et sans quelques personnes de considération qui le firent sauver, on l'eus! lapidé ».

Nous reproduirons le texte de ce « Fragment » dans la seconde édition de notre Des Barreaux.

(i) Le titre courant porte « Les délices de la mesdisanec ». L'exemplaire unique à notre connaissance des Délices satyriques est aujourd'hui dans le cabinet de If. Pierre Louys qui a bien voulu nous permettre de le consulter. Nous sommes heureux de saisir cette occasion de le remercier de son inlassable obligeance et des renseignements précieux qu'il nous a donnés sur les recueils libres du xvu c siècle. Ce recueil In-ia a (> fT. prél. et '4-1 p.

Le catalogue .Méon (i8o3) mentionne un exemplaire au nom d'Estoc.

<( Le Parnasse satyrique qui a été l'occasion du procès de Théophile a emprunté 176 pièces aux Délices satyrùjues. Pour toutes les pièces qui sont communes aux deux recueils, le texte est bon dans les Délices et presque aussi bon dans l'édition originale du Parnasse de 1G22 (Parnasse et Quintessence). Dans les deux éditions de 1630 du Parnasse, le texte devient exécrable et parfois incompréhensible. En 1860, les Hollandais ne connaissent que 1G20, ils essaient des corrections, des restitutions maladroites, qui loin de rétablir le premier texte ajoutent de nouvelles fautes. Quant aux réimpressions du xix° siècle, elles n'ont pris à l'édition de i(ba que le titre et l'avertissement; sans corriger, grâce à elle, un seul vers de leur mauvais texte elzévirien.

« Les Délices salyriqaes de itiao sont donc précieuses non seulement pour ce qu'elles nous donnent d'inédit, mais tout autant pour le texte excellent (et nouveau pour nous) de leurs pièces les plus connues ». (Extrait d'une lettre de M. Pierre Louys).


LA vu: m riiKoiMin.F.. îGao

Le manteau depuis <li\ mis: en tout orne pièces, <l<mi dix anonymes, une avait déjà paru dans l«* « Cabinet des

Muscs. H)i<) ») (sur ces dix pièces non signées, su seront mcriminéesen i6a3 dont colle en têteduvohnne: Marquis comment te portes-tu comme extraites du « Parnasse saty- rique » ou des « Œuvres de Théophile, troisième édition, 1 6 a 3 T » ) . Au même moment le libraire Toussainct du Bra\ terminait l'impression d'un recueil collectif • Le Second livre des Déliées de la poésie Françoise ». anthologie «1rs poètes les plus célèbres du commencement du \\ n siècle. Le premier livre avait eu déjà deux éditions en iGi5 et 1618 (avec des augmentations). Ce « Second livre 1 comptait douze pièces formant la part de Théophile dont sept nouvelles \ compris les deux satyres et le fameux sonnet : Je songeois que Philis des Enfers revenue insérés également dans les « Délices satiriques ».

La « Satyre première » de Théophile est sur « l'Homme ».


Toy que les Eté mens ont f aie i d'air et de boiie.

Ordinaire subjeet où le mat- heur séjour,

Sçaehe que ton fdet, que te destin ourdit,

Est de moindre importance encor qu'on ne te dit.

Pourrie le point Jlat ter d'une divine essence;

Xoy la condition de ta sale naissance,

Que, tiré tout sanglant de ton premier séjour,

Tu vois en gémissant la lumière du jour ;

Ta bouche n'est qu'aux cris et à la faim ouverte.

Ta pauvre chair naissante est toute descouverte.

Ton esprit ignorant encor ne forme rien.


(1) Cette « troisième édition» de iGa3, qui a servi à Mathieu Mole, reproduit les pièces de l'édition originale de 1621, niais dans un ordre différent adopté dès les deux « seconde édition », 1C22.


64 LA VIE DE THÉOPHILE, 162O

Et moins qu'un sens brûlai sçait le mal et le bien. A grand peine deux ans t'enseignent un langage Et des pieds et des mains te font trouver l'usage. Heureux aUprix de toy les animaux des champs ! Ils sont les moins hays, comme les moins meschans. L'oyselet de son nid à peu de temps s 'esc happe Et ne craint point les airs que de son aisle il frappe ; Les poissons en naissant commencent à nager, Et le poulet esclos chante et cherche à manger.

(Nature, douce mère à ces brutales races, Plus largement qu'à toy leur a donné des grâces. Leur vie est moins subjecte aux fascheux accidens Qui travaillent la tienne au dehors et dedans. La beste ne sent point peste, guerre ou famine, Le remors d'un forfaict en son corps ne la mine ; Elle ignore le mal pour en avoir la peur, Ne cognoist point l'ejfroy de l'Achéron trompeur. Elle a la teste basse, et les yeux contre terre, Plus près de son repos, et plus loing du tonnerre. L'ombre des biens passez n'aigrit son souvenir, On ne voit à sa mort le désespoir venir ; Elle compte sans bruit et loing de toute envie Le terme dont nature a limité sa vie, Donne la nuict paisible aux charmes du sommeil Et tous les jours s'esgaye aux clartez du Soleil, Franche des passions, et de tant de traverses Qu'on voit au changement de nos humeurs diverses. Ce que veut mon caprice à ta raison desplaist, Ce que tu trouves beau, mon œil le trouve laid. Un mesme train de vie au plus constant n'agrée : La prophane nous fasche autant que la sacrée.

Les riches plus contans ne se sçauroient guérir De la crainte de perdre et du soin d'acquérir. Nostre désir changeant suit la course de l'aage : Tel est grave et pesant qui fut jadis' volage, Et sa masse caduque, esclave du repos, N'ayme plus qu'à resver, hayt le joyeux propos.


LA VIE DE THEOPHILE, iCaO

/ ne sait- vieillesse, en desplaisir confite,

Qui tous/ours se chagrine, et tousjours se detpUe,

Voit tout à contre cœur, et ses membres crisse:

Se rongent de regret de ses plaisirs prisse:.

\'eut (rainer nos Ire enfance (Y la fin de la vie.

De nostre sang bouillant cent eslonjjer l'envie.

Un vieux père resveur, aux nerfs tous refroidit,

Sans plus se souvenir quel ilestoit jadtt,

Alors que l'impuissance csteiid sa convoitise.

Veut que nostre bon sens révère sa sottise, —

Que le sang généreux estoujfe sa vigueur,

Et qu'un esprit bien né se plaise à la rigueur.

Il nous veut attacher nos passions humaines.

Que son malade esprit ne juge pas bien saines ;

Soit par rébellion, ou bien par une erreur,

Ces repreneurs f ose lieux me sont tous en horreur :

J'approuve qu'un chacun suive en tout la nature

Son empire est plaisant, et sa loy n'est pas dui

Ne suivant que son train jusqu'au dernier moment,

Mesmes dans les malheurs on passe heureusement.

Jamais mon jugement ne trouvera blasmable

Celuy là qui s'attache à ce qu'il trouve ay niable,

Qui dans ["estât mortel tient tout indifférent :

Aussi bien mesmefin à l'Achéron nous rend ;

La barque de Coron, à tous inévitable,

Non plus que le meschant n'espargne l'équitable.

Injuste nautonnier. hélas ! pourquoy sers tu

Avec mesme aviron le vice et la vertu ?


La « Satyre seconde » a un passage anti-chrétien ■

Qui voudra pénitent aux déserts se consomme, Et vive tout ainsi que s'il n'es loi t plus homme,


dure -A ire ; J


(i) Ce passage a été supprimé par Des Barreaux dans l'édilion des Œuvres de Théophile, i6ai, mais il est dans le « Parnasse satvrique, iGaa ».


66 LA VIE DE THÉOPHILE, 162O

Ne mange que du foin, ne borne que de l'eau, Au plus fort de l'hyver n'ait robe ny manteau, Se fouette tous les jours, et d'une vie austère Accomplisse de Christ le glorieux mystère. \ioy qui suis d'un humeur trop enclin à pécher. D'un fardeau si pesant je ne puis m'empescher. Suy ta dévotion, et ne croy point, hermite, Que mon âme te blasme, et moins qu'elle t'imite

Le sonne l suivant est pire encore ' :

Je songeais que Phi lis des Enfers revenue. Belle comme elle csloit à la clarté du jour, Vouloit que son Phantosme encore fit l'amour, Et que comme Ixion j'embrasse une nue.

Son ombre dans mon lit se glissa toute nuë, Et me dit. cher Thyrcis, me voicy de retour ; Je n'ay fait qu'embellir en ce triste séjour, Où depuis ton départ le sort m'a re tenue.

Je viens pour rebaiser le plus beau des amans. Je viens pour remourir dans tes embrassemens ; Alors quand ceste Idole eust abusé majlamme,

Elle me dit, Adieu, je m'en vay chez les Morts, Comme tu l'es vanté d'avoir baisé mon corps Tu te pourras vanter d'avoir baisé mon âme.

Dans un autre sonnet Théophile dit « que Dieu se venge de mort do son fils depuis que sa Plnlis se lasche de Je voir 2 » :

Si j'estois dans un bois poursuivy d'un lion. Sij'eslois à la mer au fort de la (empeste,


(\) Supprimé également par Des Barreaux, qui l'a ainsi soustrait à la sagacité du Procureur général.

(2) Des Barreaux a inséré ce sonnet dans l'édition des Œuvres de Théo- phile, i6ai, quoiqu'il fut anonyme dans les «Délices satyriques ».


LA VIE DE TIIÉOI'MII I . i (iao »■;

Si le» Dieux irritez vouioieni presser ma teste Du fuir du mont Olympe et du mont Pélion :

Si je voyou le jour que vidDeucation

Oh la mort ne cuit la laisser homme ny teste, Si pour me dévorer je voyois toute preste La rage desjlambeaux qui brusloient Mon,

Je verrou ees dangers avecques moins d'ennay Que les maux violents que je souffre aujourd'huy. Pour un mauvais regard que m'a donné mon ange.

Je voy desjà sur moy mille foudres pleuvoir :

De la mort de son fils Dieu eontre moy se venge

Depuis que ma Philis sefasehe de me voir.

De pareils vers étaient de nature à retenir l'attention, et trois des quatre pièces ci-dessus figuraient sous son nom dans le « Second livre des Délices de la poésie fran çoise ». En restant à Paris le Poète s'exposait à des pour- suites et provoquait les mesures de rigueur. Inquiet, il brûle ses vaisseaux et, résolu à partir pour l'Angleterre, envoie une ode très libertine 1 à M. de Liancourt sur la mort de son père (20 octobre 1620) :

Donne un peu de relasche au dueil qui t'a surpris; Ne t'oppose jamais aux droits de la nature. Et pour l'amour d'un eorps ne mets point tes esprits Dedans la sépulture.

La mort, dans tes regrets à toy se présentant. Te fait voir qu'elle n'est qu'horreur et que misère ;


(a) M. Alleaume a répété la faute de l'édition Scudéry des Œuvres de Théo- phile, i63a, où cette ode porte comme titre «Consolation à Mademoiselle de L. sur la mort de son père ». Dans l'édition originale de i6ai. elle n'a pas de titre, et dans les suivantes, elle est intitulée « Consolation à M. D. L. ». Théophile dans son interrogatoire — le premier — du aa mars iG *4 a précisé qu'elle s'appliquait à M. de Liancourt. Scudéry a ajouté à son édition de i63a une seconde ode. cette fois à M. de L. sur la mort de son père, qui est également remarquable.


68 LA VIE DE THÉOPHILE, 162O

Pourquoy donc lasches-tu qu'elle t'en face autant Qu'elle a fait à ton père ?

Quoy que l'affliction te fasse discourir, Tes beaux jours ne sont point en estât de le suivre Comme c'estoit à luy la saison de mourir. C'est la tienne de vivre.

Ilestoit las d'honneur, de fortune et de jours, Tes jeunes ans ne font que commencer la vie, Et, si tu vas si tost en achever le cours, Que deviendra Livie ?

Remets pour l'amour d'elle encore ces appas Qui s'en vont effacez dans ton visage sombre, Et qu'un si long chagrin ne te maltraicte pas Pour contenter une ombre.

Il est vray qu'un tel mal est fascheux à guérir, Et, de quelque vigueur que Ion esprit puisse estre, Il te faut souspirer lorsque tu vois périr Celuy qui t'a f aie t naistre.

Encore ses vertus touchoient ton amitié Au delà du devoir oh la nature oblige, Si bien que la raison approuve la pitié Pour l'ennuy qui t'afflige.

Ses conseils sçavoient rendre un Roy victorieux, Son renom honoroil et la paix et la guerre, Et je croy que l'envie est cause que les deux L'ont os té de la terre.

Mais aussi, quel climat n'en a du desplaisir ? L'Europe à son subject se plaint contre les Parques, Autant que si leurs lacs estoient venus saisir Quelqu'un de ses monarques.

Je voy comme le Ciel, pour soulager ton dueil, Veut que tout l'univers à les soupirs responde, Et, pour t'en exempter, ordonne à son cercueil Les pleurs de tout le monde.


Là ME DE THÉOPHILE, l6ao 69

Toutes/ois tous ces cris sont des soins superflus ; Nos plaintes dans les airs sont vainement poussées : Un homme ensevely ne considère plus Nos yeux ni nos pensées.

Sçachant qu'il a rendu ce qu'on doit aux autels, Tu dois estre asseuré de sa béatitude, Ou ton esprit troublé croit que les Immortels Sont pleins d'ingratitude.

Tes importuns regrets se rendront criminels ; Ton père en son repos ne trouvera que peine, Puisqu'il semble estre admis aux plaisirs éternels Pour le mettre à la geine.

Le mal devient plus grand lors que nous l'irritons. Reviens dans les plaisirs que la jeunesse apporte : C'est un grand bien de voir fleurir les rejettons Lors que la souche est morte.

Un homme de bon sens se mocque des malheurs ; Il plaint esgcdlement sa servante et sa fille. Job ne versa jamais une goutte de pleurs Pour toute sa famille.

Après V estre ajfligé, pense à te resjouyr : l/

Qui t'a jaict la douleur Va laissé les remèdes. Il ne te reste plus que de sçavoir jouir Des biens que tu possèdes.

Arreste donc ces pleurs vainement respandus ; i/

Laisse en paix ce destin que tes douleurs détestent. Il faut, après ces biens que nous avons perdus, Sauver ceux qui nous restent.

et, au Roi, ses souhaits anticipés pour l'année 162 1 :

Le dessein quej'avois de saluer le Roy Et de luy faire un don de mes vers et de rnoy, D'une vieille coustume aux présens ordonnée, Attendoit que le temps recommençast I année.


70 LA VIE DE THÉOPHILE, iG^O

Mais monjusie devoir ne s'est peu retenir : Je trouve que ce jour est trop long à venir, Et ce n'est point icy le temps ny la coustume A qui je donne loy de gouverner ma plume : Quelque jour de Tannée où je respire l'air, C'est de cefds des dieux de qui je dois parler. Mon âme en adorant à cest object s'arreste, Et mon esprit en jait mon travail et ma /este, Tout ce que la nature a de rare et de beau, Ce qui vit au Soleil, qui dort dans le tombeau. Tout ce que peut le Ciel pour obliger la terre.

Tout ce que tous les Dieux ont de cher et de doux, Grand Prince, ne peut point se comparer à vous.

Votre empire nous sçait si doucement contraindre Que les plus libertins ont plaisir à vous craindre.

Lu vues n'est pas oublié :

Bénist soit ce grand Dieu qui, d'un soin paternel.

Garde à vostre génie un bon-heur éternel.

Il ajaict vil pour vous ce que la terre admire,

Et n'a pas mieux fondé le Ciel que vostre empire.

Ce sage et grand esprit que vostre sainct désir

Pour le salut commun nous a daigné choisir,

Ce grand duc nousjidct voir arec trop d'asseurance

Que le destin du ciel est celuy de la France*...

Théophile en reprenant le chemin de l'exil confie ses manuscrits à Des Barreaux, le charge de les publier et

gagne Calais. Une tempête s'élève au moment de son embarquement :


J'oy sans peur l'orage qui gronde. Et, fus t ce l'heure de ma mort,


(1) Au Roy. Œstreinc) (Œuvres, 1621).


LA VIE DE TIIÉOPHII.I . !»>•" -|

Je toi» pretl à quitter le i»>vi lui dépit du Ciel et de fonde.

Je meurt dtenimy dont ce loisir .-

Car un impatient drsir De revoir les pompes du Louvre Travaille tant mon souvenir. Que je brusle d'aller à Dourre. Tant fax hotte (f en revenir ..

Le Poète rè<le à son habitude de mêler sa Gloria on une de ses Gloris aux événements de sa vie; elle lui faisait aimer son bannissement en 1619, elle serait la raison de son voyage en Angleterre'. Il lui était difficile de justifier ce voyage sans avoir l'air de fuir devant le châtiment, reconnaissant ainsi sa culpabilité :

Allons, pilote, où la fortune Pousse mon généreux dessein : Je porte un Dieu dedans le sein Mille fois plus grand que Neptune: Amour me forée de partir, Et, deust Thclis, pour m' engloutir. Ouvrir mieux ses moitiés entrailles. Cloris nia seeu trop enflammer Pour craindre que mes funérailles Se puissent faire dans la mer.


(1) Le séjour de Théophile en Angleterre est certain, il y fait allusion dans sa lettre au duc de Buckingham écrite en i6a5. Ce séjour est antérieur au G mars 1G21, date du privilège des Œuvres (voir « l'ode au marquis de Boquin- gant » et les stances : « Sur une tempeste qui s'esleva comme il était sur le point de passer en Angleterre » qui sont dans les dites Œuvres). Le projet d'interro- gatoire de Mathieu Mole parle de deux années d'exil hors de France, il a voulu dire de la Cour. Si on ne tient pas compte du séjour de Théophile à Paris (avril- mai, septembre et octobre 1620) on arrive à vingt et un ou vingt-deux mois d'absence, soit du i4 juin 1619 au 9 février 1G21, époque à laquelle il a du quitter l'Angleterre.


y2 LA VIE DE THÉOPHILE, l()120

mon ange ! ô ma destinée ! Qu'ay-jefait à cet élément, Qu'il tienne si cruellement Contre moy sa rage obstinée ? Ma Cloris, ouvre icy tes yeux, Tire un de tes regards aux deux : Ils dissiperont leurs nuages, Et, pour C amour de ta beauté, Neptune n'aura plus de rages Que pour punir sa cruauté.

Desja ces montagnes s'abaissent, Tous leurs sentiers sont aplanis, Et sur ces flots si bien unis Je voy des alcions qui naissent. Cloris que ton pouvoir est grand, Lajureur de Tonde se rend A la faveur que tu m' us f aie te, Que je vay passer doucement, Et que la peur de la tempes te, Me donne peu de pensement.

L'ancre est levée, et le zéphire, Avec un mouvement léger, Enfle la voile, etfaict nager Le lourd fardeau de la Navire : Mais quoy, le temps nest plus sy beau, La tourmente revient dans feau, Dieux que la mer est infidelle, Chère Cloris si ton amour, N'avoitplus de constance qu'elle, Je mourrois avant mon retour d .

Sa réputation de libertin l'avait précédée à Londres, le roi Jacques refuse de le recevoir, tout autre est l'accueil


(i) Sur une tempesle qui s'éleva comme il était prest de s'embarquer poui aller en Angleterre : Parmy ces promenoirs sauvages (Œuvres, 1621).


LA VIE DE THÉOPHILE. iti'JO fc|

du marquis de Buckingham 1 . Théophile l'en remercie en

monnaie de poète :

Vous pour qui les rayons du jour Sont amoureux de cet Empire, Que Mars redoute et que F Amour Ne sçauroit voir qu il ne souspire. C est bien avecques du subjecl Qu'un grand Roy vous a faict Cobject D'une affection infinie, Et que toutes les nations Ont permis que vos Ire génie Forças t leurs inclinations.

Les faveurs que vous mérite: Ont obligé mesme l'envie D'accroistre vos prospéritez En disant bien de vostre vie. Lors quelle veut parler de vous, Sans artifice et sans courroux Elle se produit toute nuë. Et, ses vains désirs abattis, Faict gloire d est re recogneuë Pour triomphe de vos vertus...

Que le Ciel reçoit de plaisir Alors qu'il voit sa créature \ ivre dans un si beau désir Et si conforme à sa nature ! Je voudrois bien vous imiter ; Mais, ne pouvant vous présenter Ce que la fortune me cache, Puis que tout donne en F Univers, Je veux que tout le monde sçache Que je vous ay donné des vers -.


(i) Georges Yilliers, marquis, puis duc de Buckingham, né le ao août 1093, mort le 23 août 1638. 11 traversa la France en mars i6a3 avec le Prince de Galles, plus tard Charles I", allant chercher femme en Espagne. On verra que le duc intercédera pour Théophile en i6a5, lors de son ambassade à Paris.

(3) A Monsieur le marquis de Boquingant. Ode (Œuvres, 162 1).


  • j\ LA V11-: DE THEOPHILE, r620

Quel autre plaisir, sinon celui de taquiner la Muse, pouvait-il trouver, « en un pays où ses habitudes ne sont point, où les coutumes sonl contraires à sa vie, où la langue, les vivres, les habits, les hommes et le Ciel lui sont est rangers... En un climat où toute l'année n'est qu'un hyver, où tout l'air n'est qu'une nuée, où nul vent que la bize, nulle promenade que la chambre, nulle déli- catesse que le tombeau, nul divertissement que l'ivro- gnerie, nulle douceur (pie le sommeil 1 .. . ». Heureusement le 3o décembre 1620 le maréchal de Gadenet* débarque à Douvres, escorté d'une suite nombreuse dont M. de Lo- zières, l'ami de Théophile et l'intime du duc de Luynes. dette ambassade avait pour objet d'obtenir du roi d'An- gleterre la promesse de ne pas assister les huguenots de France 3 . Elle offrait au Poète la possibilité de plaider ver-


(1) Lettre XY1JI. A un sot aniy (Nout). tenu, de feu M. Théophile, 16&1). Il serait intéressant de rapprocher cette appréciation (pie fait Théophile de l'Angleterre avec le poème de Saint-Amant « L'Albion ». En tout cas voici un sonnet du « Bon Gros » qui traduit énergiquement son sentiment :

Je n'aymois guères l'Angleterre Mais je l'ayme aujourd'liuy bien moins. Et voudrois voir en tous ses coins Luire le flambeau de la guerre.

C'est un vrai pays à catherre : Le Ciel n'y pleut que sur des foins, Et les plus agréables groins Y rottent à l'ombre du verre.

Ce n'est pas que je sois fâché D'y voir le beau sexe entaché Du vice de l'yvrongnerie ;

Mais c'est que j'enrage en mon cœur D'y trouver ma bourse tarie Pour avoir pris trop de liqueur.

(Œuvres, seconde partie, i64a).

(2) Honoré d'Albert, sieur de Cadenet, marié en 1619, à Charlotte d'Ailly, était un des frères de Luynes.

(3) Journal manuscrit d'Arnauld d'Andilly, année iGao, 3o décembre.


i \ \ h. m. 1 1 1 1 < > i • 1 1 1 1 1 . 1631 -'•

balemeni sa cause auprès de quelques seigneurs de la ( « >ur et surtout devant Le frère du Favori. Loâères couvaincl assez aisémenl Théophile qu'il lui reste un*- seule rea- source: sa couv ersioo à la religion catholique, el Le décide à l'autoriser à prendre en son nom cet engagement, Lu\ nés en est informé. Les courtisans regrettaient sa longue absence — à peine avait-il lait deux courte- apparitions au Louvre ou à Saint-Germain, depuis juin [619 — . ils joi- gnirent leurs instances à celles de MM. de Liancouri el de La Roche-Guy on, insistèrent près du Roi sur son repentir et gagnèrent l'appui des âmes pieuses, Qattées de voirun protestant de marque doublé d'un libertin abandonnant la Réforme, prêt à rentrer dans le giron de la Sainte-Eglise. Louis XIII ayant lu une copie de son a Traicté de l'im- mortalité de l'âme ou la mort de Socrate « se laissa fléchir à la condition qu'il mettrait ses actes en harmonie avec ses paroles 1 . Luyneslui écrivit de revenir à la Cour. Le niaré-


(1) « Tl a voit esté exhorte plusieurs fois de n'escrire point, comme il faisoit. des choses si horribles que les plus perdus mesmes ne pouvoient approuver ; mais son esprit ne pouvoit, à son advis, paroistre que par là. Le roy. qui est un prince le mieux nav, le plus craignant Dieu et du meilleur naturel du monde, luy avoit défendu de le veoir s'il ne changeoit de discours, et, après qu'on luy eust fait veoir quelques impiétez sorties de sa main, le chassa de sa présence et le bannit de sa cour. Comme il eut perdu la veuc de ce soleil de la France, ilveid qu'il falloit moyenner son retour, cequ'il ne pouvoit faire qu'en promettant de mieux vivre et n'escrire jamais rien qui oflençast l'honneur de Dieu, de l'Eglise ny des saincts. Il fait veoir le roy par des gens de mérite et de crédit, afin de faire supplier Sa Majesté de le remettre en sa grâce, luy faire continuer sa pension et luy donner moyen de veoir quelqu'un à qui se recon- cilier. Ce prince, plus aise de gaigner une âme à Dieu que de l'affaire qu'il eust d'un tel homme, après avoir esté prié par lwaucoup de seigneur- qui l'asseurèrent qu'il vivroit mieux à l'advenir. et qu'il disoit (pie ce qu'on le croyoit athéisle estoit faux; que, pour le bien monslrer, il avoit escrit un li\re de l'immortalité de lame dans lequel il feroit bien veoir le sentiment qu'il a de la religion chreslienne; Sa Majesté, déférant à la prière de tant de personnes de qualité, accorda son retour quand il auroil veu ce livre et recogneu ses

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76 LA VIE DE THÉOPHILE, 162I

chai de Gadenet repassa le détroit le 9 février 1621, ra- menant probablement Théophile.

Peu de jours après son arrivée, Louis XIII le reçut et lui fit une « remontrance sur sa vie licencieuse » l'aver- tissant que g s'il découvre qu'il dise ou écrive jamais rien qui offense Dieu, ou contre les bonnes mœurs, il le fera punir du dernier supplice ». Théophile s'engagea envers le Roi à ne plus retomber dans ses errements passés.

Des Barreaux, le négligent et paresseux Des Barreaux, n'avait montré aucun empressement à répondre au désir de son ami quant à l'édition de ses « Œuvres », bien que celui-ci lui eût envoyé de Londres copie des pièces qu'il composait dans celte \ die. En apprenant son retour à Paris (12 février), il s'était décidé à apporter pêle-mêle à Billaine tout ce qu'il avait en mains des poésies de Théo- phile, exceptant seulement le sonnet : Je sonycoh (/ne


actions respondre à ce qu'il en escrivoit. Théophile, bien ayse de ces nouvelles, se haste de faire imprimer son livre, qu'il dédie au roy, veoid quelques grands personnages qui le font veoir les jésuites ausquels il se confesse, et promet de tesinoigner par sa vie et ses actions qu'il y vent mourir et que jamais il n'es- crira rien qui sente du contraire. Il rentre en la bonne grâce du roy, qui luy fait une remonstranec sur sa \ic licencieuse et luy proteste que, s'il descouvre qu'il dise ou escrive jamais rien qui offense Dieu, ou contre les bonnes mœurs, il le fera punir du dernier supplice que méritent ceux qui, comme luy, font gloire de tels discours. Vous ne veistes jamais un homme plus humble ny qui feist de plus belles promesses; mais il commença bienlost de retourner à son vomissement, et se veid aussilost abandonné de Dieu, qui permit qui le fust encor du roy et de tous ceux qui le voyoient de bon œil et qui espéroient une véritable conversion de luy. Ses vers le feirent tenir pour un vray athéistc et donnèrent subject à Messieurs de la Cour de le condemner d'estre bruslé tout vif avec ses livres. (La prise de Théophile par un prévost des Mareschaux... iG93). Il y a ici quelques inexactitudes. L'ordre de bannissement a été rap- porté avant l'impression des Œuvres, 1621, qui ne furent mises en vente qu'en mai ou juin alors que Théophile était soldat dans l'armée royale. Enfin son Traité de l'immortalité de l'âme... n'est nullement dédié au Roy, pas plus (pie l'ensemble de ses Œuvres.


LA VIE DE TIIÉOI JE, 1091 77

Philis des enfers revenae t des - Délices satyriques <t «lu

« Second livre dos Délices de la poésie françoise . I<" ^mi- net sur la mort d'Estienne Durand el des deux Sii\ ei amputant la « Seconde satyre »> du passage anti-chré- tien; par contre, il laissait Bgurer des vers aussi liber- lins: le sonnet anonyme du Cabinetdes Muscs. In i Satyre première », etc., qui allaient réveiller les défiance peine assoupies.

Théophile n'a guère le loisir de s'occuper utilement de l'impression de ses œuvres; les événements politiques viennent à la traverse de ses projets de repos, la guerre civile eu éclatant dispersera ses protecteurs. En mai 162 1, l'assemblée des protestants de la Rochelle décide une prise d'armes générale après avoir divisé la France hugue- note en huit départements dont le commandement était donné au duc de Bouillon, au duc de Soubise. au duc de la Trémouille. au marquis de la Force et à l'aîné d<- ses lils. au duc de Rohan, au marquis de Ghatillon et au duc de diguières 1 . L'occasion peut-être d'ajourner sa conver- sion, le souci qu'avait alors tout gentilhomme — et Théo- phile était gentilhomme — de servir la cause royale et de payer de sa personne chaque fois qu'il y avait à se dis-


(1) Heureusement celle division de la France protestante n'eut d'existence que sur le papier, si elle avait été consacrée par le succès des armes, c'en était fait de l'unité de notre pays. Est-ce la peur d'un échec ? est-ce plutôt l'indiffé- rence qui commanda l'attitude des grands seigneurs nommés par l'assemblée de la Rochelle ? L'une et l'autre. Le duc de Bouillon resta à Sedan, le duc de la Trémouille assura le Roi de son obéissance, le marquis de Ghatillon ne bougea pas de son gouvernement, le marquis de La Force fut chassé du sien, son fils put à peine se faire reconnaître dans la province qu'on lui assignait et le duc de Lesdiguières continua à commander les troupes royales. Seul le duc de Rohan répondit à la confiance de l'assemblée.


7$ LA VIE DE THÉOPHILE. j(i>l

tinguer, souri qu'il a reprochée \ allée de ne pas avoir eu dans la récente campagne terminée par la victoire des Ponts-de-Cé.


Que ton amour eut de profit Du monstre que le Roy défit

Tout le inonde allait à la guerre, El chacun s'cstonnoit de voir Le plus brave homme de la terre Si paresseux à ce devoir.

Je disois, pâlissant de honte :

Il n'a (pi une valeur trop prompte :

Mais ce courage est endormy,

C'est en vain que l'honneur le presse :

Il hait trop peu cet ennemy,

El chérit trop ceste mailresse ',

le font s'enrôler pour la seconde fois dans un des régiments du Roi. 11 allait, il est vrai, combattre ses coreligion- naires, mais sans aucun scrupule, n'avait-il pas promis en janvier d'abandonner Calvin? Eul-il souhaité rejoindre son Frère Paul dans le camp opposé, au lieu de s'exposer à se trouver face à face avec lui sur les champs de bataille que son tempérament lui aurait fait enfreindre dès le premier jour les décisions prises par l'assemblée de La Rochelle. H eut été pendu ou fusillé avant d'avoir abordé l'ennemi. Cette assemblée avait rédigé un cahier de prescriptions destinées à sauvegarder la moralité des soldats huguenots: les généraux devaient choisir des pasteurs pour les prêches et prières, il était interdit de jouer sous peine d'un teston d'amende par soldat et d'un


(1) Ode : Dis-moy Tkyrsis, sans vanité {OF.uvres, iG:n).


I.\ VIF DF. TMlloiMIII.F, lf)2I

écu par gentilhomme, de même de *<• quereller ni mettre les mains aux armes, il étaii égalemenl défendu «!<• mener

une \ ie hibrique ou scandaleuse el d'avoir aucune femme dans les villes ni aux armées, sur peine de vie 1 . Cette der* uière injonction lui aurait élé insupportable. Il invite, en

effet, sa maîtresse à le suivre à la guerre, les délices fu- tures du ciel chrétien ne mettant aucun obstacle aui jouissances de l'amour terrestre. 11 brosse à sou intention un charmant tableau du domaine familial :

Ton amour, 6 Chris, a changé ma nature : L'esclal îles diamans ny du plus beau métal, Bacchus. tout Dieu qu'il est, riant dans le cristal. Au prix de tes regards n'ont point trouvé la voye Qui conduit dans mon âme une parfaite joye. Si le sort me donnoit la qualité de Roy, Si les plus chers plaisirs s'adressoient tous à moy. Si festois Empereur de la terre et de ronde, Si de ma propre main j'avois basty le monde, Et. comme le Soleil, de mes regards produict ■ Tout ce que l'univers a de Jleur et de fruict. Si cela m" arrivait, je n aurais pas tant d'aise

Xy tant de vanité que si Cloris me baise :

Maintenant que le Roy s'esloigne de Paris,

Suivy de tant de gens au carnage nourris,

Qui, dans ces chauds climats, vont recueillir les restes

Du danger des combats et de celuy des pestes,

Il faut que je le suive, et Dieu, sans me punir.

Claris, ne te sçauroit empescher d'y venir.

Si tu fuis ce voyage, et mon amour te prie

D'y ramener tes yeux, car c'est là ma patrie.

C'est où les rais du jour daignèrent dévaler

Pour faire vivre un cœur que tu devais brusler.

Là lu verras un J'omis où le paysan moissonne


(i) Bazin : Histoire de France sous Louis Mil. t. I. i8'»6.


8û LA VIE DE THÉOPHILE, l6ai

Mes petits revenus sur les bords de Garonne,

Le fleuve de Garonne, où de petits ruisseaux

Au travers de mes prez vont apporter leurs eaux,

Oh des saules espais leurs rameaux verds abaissent

Pleins d'ombre et de freischeur sur mes troupeaux qui paissent.

Cloris, si tu venois dans ce petit logis,

Combien qu'à te V offrir de si loin je rougis,

Si ceste occasion permet que tu l'approches,

Tu le verras assis entre un fleuve et des roches,

Où sans doute il Jalloit que l'Amour habitast

Avant que pour le Ciel la terre il ne quittas t.

Dans ce petit espace, une assez bonne terre,

Si je la puis sauver du butin de la guerre.

Nous fournira desfruicts aussi délicieux

Qui sçauroient contenter ou ton goust ou tes yeux.

Mais, afin que mon bien d'aucun fard ne se voile,

Mes plats y sont d'estain et mes rideaux de toile;

Un petit pavillon , dont le vieux bas timent

Fut massonné de brique et de mauvais ciment,

Monstre assez qu'il n'est pas orgueilleux de nos titres ;

Ses chambres n'ont plancher, toict, ny portes, ny vitres,

Par ou les vents d'yver, s'introduisans un peu,

Ne puissent venir voir si nous avons du feu.

Je ne veux point mentir, et, quand le sort avare,

Qui me traie te si mal, m'eust été plus barbare

Et qu'il m'eust fait sortir d'un sang moins recogneu,

Je te confesserois d'où je serois venu,

Quej'ay bien plus de peine à descouvrir ma face

Devant tes yeux si beaux qu'à te monstrer ma race.

Dans l' estât oh je suis, j'ay bien plus de raison

De te faire agréer mes yeux que ma maison i

Théophile accompagne Louis XIII à Fontainebleau, passe par Orléans, Amboise et s'embarque pour Tours le 6 mai; il est à Fontenay-le-Comte le 2 4 et à Niort, le 28.


(1) Elégie : Souverain qui régis l'influence des vers (Œuvres, Seconde partie, i6a3).


!.\ \ll 1-1 1 II l'i M'IIII.I . iGai 8ï

Pendant que le Porte reprenait son métier «le soldat, ses (in\ res sortaient des presses parisiennes, le j ni \ ilège avait été obtenu dès le 6 mars par le libraire Billaine ; elles Brent leur apparition sous la forme d'un volume in-8"(le \u IV. prél., |>. 1 à [80 et 1 à ><>•>. portant le titre : 1 Les Œuvres h du sieur H Théophile, n A Paris, g chez Pierre Billaine, rue 11 S. Jacques à la lionne Fov '. n W.DC.XXI. 11 Avec privilège du Ro) 11 ». L'Epistre au lec- teur n'était autre qu'une lettre de Théophile à son .uni Des Barreau* *, démarquée pour la circonstance, elle est d'une belle allure :

« Puis que ma conversation est publique et que mon nom ne se peut cacher, je suis bien aise de faire publier mes escrits, qui se trouveront assez conformes à ma vie, et très esloignez du bruict qu'on a faict courir de moy. Je sçay bien que, dans l'aveugle con- fusion d'une réputation ignorante, on a parlé de moy comme d'un homme à périr pour exemple, sans que jamais l'Eglise ny le Pa- lais ayent reprins ny mon discours, ny mes actions. Et depuis qu'il me souvient d'avoir vescu parmy les hommes, je n'en ay jamais pratiqué qui ne me soient encore amis. Tous ceux qui par- lent mal de moy ne sont ny de ma conversation, ny de ma cognois- sance. Je me puis vanter d'avoir assez de vertu pour imputer à l'envie les mesdisances qui m'ont persécuté : Ces outrages nem'ont point affligé l'esprit, ny destourné le train de ma vie : Je sçay que les injures de ma fortune ont faict celles de ma réputation en mon bannissement. J'eslois infâme et criminel, depuis mon rappel, innocent, et homme de bien : et la mesme façon de vivre qui s'appelloit autrefois desbauche s'appelle aujourd'hui réfor- mation. Les esprits des hommes sont foibles et divers par tout, principalement à la Cour, où les amitiez ne sont que d'intérest ou


(1) Ou « Chez Jacques Quesnel, rue S. |j Jacques, à l'enseigne des || deux Co- lombes Il près S. Benoist. ||

Cette lettre est dans les Xouvelles (f-lnvrestlc Théophile, iG'ji, lettre I.W 1. à sonaim Tircis.


82 T,\ VIE DE THÉOPHILE, lG2I

de fantaisie : le mérite ne se juge que parla prospérité, et la vertu n'a point d'esclat que dans les ornements du vice : l'éloquence n'a plus de grâce qu'à persuader la liberté, et les mauvaises mœurs : la pointe et la facilité de l'esprit ne paroist plus qu'à mesdire ; estre habile, c'est bien trahir : La raison est incogneiïe, la Religion encore plus : i le Roy ne void que des révoltes : Dieu n'entend que des impiètez, tant le siècle est maudit du Ciel et de la terre ; les gens de lettre ne sçavent rien ; la plus part des Juges sont crimi- nels, passer pour honneste homme, c'est ne l'estre point. Dans ce rebours de toutes choses, j'ay de l'obligation à mes infamies, qui au vray sens, se doivent expliquer 2 des faveurs de la Renommée. Sur ceste foy, je ne changeray ny mon nom. ny mes pensées ; et veux sortir sans masque devant les plus 8 censeurs des escholes les plus chrestiennes. Je ne sçache ny Latin, ny François, ny Vers, ny Prose, qui redoute la presse ny la lecture des plus délicats. Je parle pour la conscience : car, du stile et de l'imagination, je ne suis ny fort, ny présomptueux ; et ceste publication est plustost de l'humilité de mon âme que de la vanité de mon esprit.

THEOPHILE »

A la suite de eette « Epistre » une ode anonyme sur le « Traicté de l'Immortalité de l'âme » était de Boisrobert :

Bien qu'elle soit sans liberté Dans ce pauvre corps agité Qu'elle soustient, et qui la porte. Elle ayme si fort sa prison, Qu'elle deffend à sa raison De jamais en ouvrir la porte.

C'est ce que vous en pouvez voir : Mais si vous désirez sçavoir Comme hors de son domicile, Elle vit éternellement


(1) Cette phrase a été incriminée, voir l'interrogatoire du 22 mars 1624.

(2) Appeler dans les éditions suivantes.

(3) Les pins rigoureux censeurs. Id,


I.\ ME DE THKOPHILF, iGai B8

\ la gloire, ou dans le tounneiil. lpprenex-le de Théophile

une autre ode également non signée de Saint- Aman I :


Je mets pour vivre en la mémoire Le plus riche habit de ma gloire Dedans ce livre tout exprès, Kn recognoissant la nature, Comme en un coffre de ciprès Pour le garder de pourriture

Que le Ciel ne m'a-t-il doué D'un esprit qui fust advoiïé Du jugement le plus sévère, J'escrirois les perfections De vostre Auteur que je révère. Sans me servir de fictions.

Muse, aurois-tu bien le courage D'entreprendre un si grand ouvrage ? Sonde ta force, esprouve-l<>\ . Ou l'on diroit voyant mon stile Que pour faire parler de moy Je parlerais de Théophile

un sonnet et une ode anonymes de Des Barreaux et enfin un petit « Advis au lecteur » qui avait Le mérite de cons- tater la négligence inconcevable apportée par Vallée à soigner les intérêts littéraires de Théophile :

v En l'absence de l'Autheur nous avons imprimé ce que nous avons pu recueillir de ses Œuvres, vous ne sçauriez y trouver de l'ordre jusques à la seconde Edition, où nous espérons qu'il pren- dra la peine de les renger sic et de les corriger. »

A la page 1 84 pour corser les \ era libertins du Poète se lisait un petit conte en prose latine imité de Pétrone:


84 LA VIE DE THÉOPHILE. l62I

« Larissa ». En voici les dernières lignes d'un épicurisme achevé : « Tandis que l'âge vous le permet, jeunes gens, jouissez comme moi de la vie, et que tous les jours de votre printemps, filés par les mains des amours, vous préparent un agréable automne, afin qu'un délicieux sou- venir vous retraçant les plaisirs passez, vous aide à sup- porter le poids de l'ennuyeuse et triste vieillesse ' ».

Théophile n'eut pas le temps de parcourir ses « Œuvres » réunies pour la première fois. A peine était-il à Niort que Louis XIII le charge d'une mission secrète, celle de se rendre en diligence et chevaux de poste à Clairac 2 . S'était- il offert ou lui avait-on demandé de négocier la reddition de sa ville natale au moment où l'armée du Roi se pré- sentait pour en faire le siège? On l'ignore, mais tel était le but de son voyage. Après la prise de Saint- Jean d'An- gély (25 juin) l'armée royale ne rencontrant aucune résistance est amenée devant Clairac défendu par des protestants fanatiques demeurés sourds aux arguments du Poète? Un premier assaut a lieu le 23 juillet, le len- demain il\, seconde attaque, l'artillerie sous le com- mandement de Schomberg crible la place de coups de canon, 9.000 en un seul jour. Les défenseurs de Clairac ne se décident pas à arborer le drapeau blanc, enfin au


(1) La traduction de « Larissa » dont nous reproduisons ici la dernière ligne a paru dans le « Portefeuille nouveau ou mélanges choisis en vers et en prose. A Londres, M.DCC.XXXIX (1789), » in-8° de f 4 8 p. On la trouvera T. II, à l'Ap- pendice.

(2) Ce reçu a été découvert à la Bibliothèque Nationale par M. Ch. Urbain, fonds fr. 26201. Nous en donnons le fac-similé ci contre.

Dans son interrogatoire (le cinquième), du 7 juin 1624, Théophile a eu une défaillance de mémoire, il a parlé de son voyage de Saint-Jean (Saint- Jean d'Angély) à Clairac, la chose n'a d'ailleurs aucune importance.


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LA VIE DE THÉOPHILE, IÔ2I 85

lx>ut de douze jours la ville se rend à discrétion. Le 5 août elle est livrée au pillage et Louis XIII donne ordre de pendre trois de ses principaux défenseurs. Théophile fut témoin de ce siège, il en a été peut-être un des acteurs :

Sacre: murs du Soleil où j'adoray Philis, Doux séjour où mon âme estoit jadis charmée, Qui n'est plus aujourd'huy soubs nos toicts desmolis Que le sanglant butin d'une orgueilleuse armée ;

Ornemens de l'autel, qui n'estes que fumée. Grand Temple ruiné, mystères abolis. Effroyables objects d'une ville allumée, Palais, hommes, chevaux, ensemble ensevelis ;

Fosse: larges et creux tous comble: de murailles, Spectacles de frayeur, de cris, de funérailles. Fleuve par où le sang ne cesse de courir :

Charniers où les corbeaux et loups vont tous repaistre. Clérac, pour une fois que vous m'avez faict naistre, Helas ! combien de fois me faictes-vous mourir '. {

Sa conduite s'explique par les suspicions qu'il sentait croître autour de lui. il fallait les apaiser, en se montrant lui encore huguenot, l'adversaire acharné des hugue- nots.


(i) Œuvres. Seconde partie, i6a3.


IV


OCTOBRE 1621 — MARS 1623


11 a eut, de la part de ses ennemis, une sorte de trêve durant la campagne contre les protestants, l'absence du Roi les paralysait. Un chef leur manquait, le souci seul du bien de l'Eglise et de l'Etat devait le susciter. Avant de jeter son cri d'alarme. François Garassus commençait de sa propre autorité une enquête sur les propos tenus par le

Poète, sur sa conduite, sur ses mœurs Le but du

Jésuite était louable, son seul tort fut d'accepter un colla- borateur peu scrupuleux, peu recommandante, animé d'une haine particulière contre Théophile et dont le zèle n'avait rien d'évangélique. Nous voulons parler du Père Voisin. D'où venait la haine de ce confrère de Garassus? Très probablement d'une appréciation inconsidérée du Poète touchant sa moralité et qu'une bonne âme lui répéta. Avant de raconter les agissements de Garassus, présentons le premier témoin à charge — déjà entrevu — Louis Forest Sageot ; il n'est autre que le triste écolier aux mœurs équivoques dénoncé en 1611 et battu à trois reprises par Théophile. Logés ensemble à Saumur


LA VIE DE T1IKOIMI1LK. IÔ2I 87

chez un nommé La Taille. Sageot avant eu la maladresse de se mêler à une affaire entre le Poète et un gentil- homme anglais s'était attiré une correction \ Il n'avait rien oublié. Après son départ du eollège de Saumur, ee huguenot entrait comme domestique au eollège des Jésuites de la Flèche où Des Barreaux était élève et le Père André Voisin professeur. Le vice de Sageot ne déplut-il pas au Père Voisin : \ eut-il entre eux d'autres affinités? Le fait brutal est que ce Religieux ne perdit pas Sageot de vue et qu'il l'amena à se convertir. Est-ce de son propre mouvement ou à l'instigation de ce dernier que Sageot frappa à la porte du logis de Théophile (rue des Deux-Portes, près l'Hostel de Bourgogne 2 ) en 1621 ? On ne sait exactement. Sa démarche serait inexplicable sans la seconde hypothèse : en tout cas le Poète le reçut 3 et lui dit qu'il était espion ordinaire des Jésuites et qu'il ne dînait s'il ne rapportait des nouvelles, il lui reprocha maladroitement de s'être rallié à la religion romaine uni- quement pour contrarier son père et attraper quelque bénéfice de la Compagnie. Cette sortie intempestive, dans la bouche d'un homme qui se préparait à renier sa foi, ne pouvait qu'irriter Sageot et les Jésuites dont il était


(1) Confrontation Sageot du 21 octobre 163$.

(2) Déposition Sageot du a3 novembre i6a3.

(3) Théophile dit le contraire dans sa confrontation du 21 octobre 162^, mais ses assertions ne sont pas paroles d'Évangile. Ainsi dans son « Apologie au Roy (1625) », il affirme n'avoir pas vu Sageot depuis quinze ans, ce qui était inexact, puisqu'il a reconnu lui « avoyr dict qu'il estoit un homme exécrable et que Dieu le puniroit pour ce qu'il avoit dit à luy accusé s'estre converty en la foy catholique pour faire dépict à son père et attraper quelque bénéfice, ce que les Jésuites lu\ avoient promis... »


88 LA VIE DE THÉOPHILE, lG'JI

l'instrument et fournir à ces derniers un motif plausible de douter du sérieux de la promesse de conversion de Théophile.

Si les souvenirs de Garassus sont exacts en tant que dates, Sageot vint le trouver en décembre 1621. Obéis- sait-il simplement au désir de se venger de ses griefs passés et du mauvais accueil de Théophile ou fit-il cette démarche à la demande du Père Voisin ? Nous l'igno- rons ; laissons parler Garassus : « Celui-ci (Sageot) était un jeune homme, lequel axant dévotion d'entrer dans notre Compagnie, s'en vint de son propre mouve- ment me trouver à Saint-Gcrmain-l'Auxerrois, où je demeurais prêchant l'Avent l'année 162 1, et me dit des choses si exécrables qu'elles étaient capables de glacer le sang dans les veines, me rapportant pour témoins Mau- rice ' le parfumeur, qui demeure à la Croix du Tiroir et Cerisier % secrétaire de M. le comte de La Rochefoucauld. Ma conscience m'obligea de l'exhorter à en faire son rapport à M. le cardinal de La Rochefoucauld 3 lequel avait


(1) On verra dans la déposition Delagarde du 22 novembre 1624, que c'est chez ce Maurice que Théophile avait rencontré pour la première fois Des Barreaux, comme nous l'avons déjà dit.

(2) Ce Cerisier, ainsi que le fait remarquer M. Ch. Nisard, n'est autre que le poète Jacques de Serisay (voir notre Bibliographie des recueils collectifs de poé- sies publiés de 1097 à 1700). Ce Serisay était un grand libertin, si on en croit Le Triomphe de Priape (Ms. Yillenave) :


Comme on voyoit en nostre troupe. Ayant toujours en main la coupe, Xoslre monarque Serizé...

11 est cité plusieurs fois dans cette pièce reproduite dans Le Petit Cabinet de Priape. Neucbalel, 1874. (3) François de La Rochefoucauld (i558-(-i 6 45), évêquede Clermont, cardinal


LA Mi: DE THÉOPHILK, lG'21 89

le commandement du Roi d'informer touchant les exé- crables blasphèmes de ce maudit, lesquels lui auraient déjà causé le bannissement, sans la faveur de M. de Luynes. Non content de m'avoir confié son secret, il alla trouver le P. Voisin qui prêchait en même temps à Saint-Barthélémy* Le Père lut de même avis que moi, et comme il n'avait aucune entrée en la maison de mon dit seigneur le cardinal de La Rochefoucauld, nous nous présentâmes pour lui faire ce bon office, par l'aveu de nos supérieurs qui étaient le P. Ignace et le P. Binet.

« Il est à noter qu'à même temps que nous étions enfermés tous quatre dans le cabinet de mon dit seigneur pour prendre la déposition de ce jeune homme, et que M. le Cardinal eut pris la peine d'écrire lui-même ce qu'il dictait, nous fûmes interrompus par M. le cardinal de Sourdis ' qui nous sépara, et voyant ce jeune homme qu'il connaissait comme ayant été de ses domestiques, il fut étonné de le voir en si bonne compagnie. Nous atten- dîmes plus d'une heure, laquelle M. le cardinal de La Rochefoucauld nous dit lui avoir quasi duré un an, tant il était porté en cette affaire de bon zèle, et tant les pre- miers articles qu'il avait écrits lui avaient donné dans l'esprit.

« Pour revenir à nos affaires, il faut remarquer que moi, voyant la peine que mon dit seigneur le Cardinal


évêque de Senlis et président du Conseil d'Etat sous Louis XIII. Voir son Historiette dans Tallemant.

(1) D'Escoubleau de Sourdis, archevêque de Bordeaux en i5gi, cardinal en 1099, mort en 1628. Il était parent de Gabrielle d'Estrées.


gO LA TUS DE THÉOPHILE, l()»l

avait d'écrire, je le priai toul simplement qu'il me don- nât la plume, et que je le soulagerais de ce travail. ïl fut bien aise de cette offre, el j'écrivis dans le même papier la déposition de ce jeune homme, laquelle était plus que diabolique... »

Quelle était celte déposition recueillie par Garassus? Elle a été écartée car la déposition juridique de Sageot fait allusion à des incidents postérieurs à l'année i6ai. Ayant entraîné à sa suite la Compagnie de Jésus, le bon Père n'était pas homme à abandonner une croisade dont il se flattait d'être le Pierre L'Hermite. Les événements se précipitent. Le i5 décembre i6ai Luynes meurt à Lon- gueville, près de Monheurt. c'était une perte 1 sensible pour le Poète. Grâce à ses flatteries intéressées, il avait presque toujours eu à se louer du nouveau Connétable dont la disparition le privait d'un appui à la Cour. Ses ennemis réussirent à L'empêcher de fréquenter M. de Liancouri : il s'est plaint de celle séparation dans une ode inédite 1 où percent son esprit indépendant el ses idées libertines :

En I retiens la mélancholie

Dont sy joyeusement ta meurs :

Aussi bien est-ce une folie

De croire vaincre ses humeurs ?

La tristesse pensive et blés me

Se prend conseil que d'elle-mesme •

Elle seule entend ses secrets.

Le chagrin jamais ne se lasse


(i) Inédite en ce sens qu'elle n'est pas dans l'édition des Œuvres de Théophile de M. Alleaume, elle a paru dans la plaquette de M. \ndrieu (tirée à iooex.) : Théophile de Vian, étude bio-biblioyraphique. Agen. 188S.


LA VIE DL THEOPHILE, l(J2l

El quoy que la raison y fasse Elle achève tous ses regrets.

Une profonde resverie T'accoustume à ne rien oiïir, Et tn n'as point de Jascherie Qu'au propos de te resjouir. \ 'est il pas r/v/v que les estudes Te plaisent, et les solitudes ? Que les vers louchent ton esprit ? Je t'enfairay tant que je vive, Et c'est pour toy que je cultive Ce bel art que le Ciel m'aprit.

Lors qu'enfin la haine importune Quy me défend de t'aprocher X'oslera plus à ma fortune Ce bonheur qu'elle tient sy cher, Aucun plaisir ne se compare A celluy que je te prépare : Je quitteray tous mes amis. Et quelque maistre que je serve, Mon service est avec réserve De celluy que je t'ay promis.

La force d'une destinée

Qui me tire agréablement

Me tient ainsi Came obstinée

A t'ay mer éternellement.

Sans toy, le Ciel m'avoitfaist naistre

Incapable d'avoir un mais Ire :

Pren garde de ne maltraitter

Ma volontaire servit m le.

El jamais ton ingratitude

\e te la fasse regretter.

Ce n'est pas qu'il me prenne envie De mes desdire de mes vœux, \v de passer jamais ma vie


92 LA VIE DE THÉOPHILE, iO^I

Qu'avecques loy sy tu ne veux. J'endureray de ta colère Auparavant que te desplaire, Comme font les plus bas esprit: ; Ne flatte pas trop mon mérite. Mais aussy jamais ne m'irrite Par les injures du mespris.

Liancour, trais le moy, de grâce. Comme un esprit des mieux dompte: Et, de force ny de menace. Ne gouverne mes vollontez. Unjîer commandement qui presse M'oblige moins qu'une caresse : J'enrage s'il mefautjleschir. Les liens trop forts je les brise Et la rigueur quy me maistrise Me conseille de m'afranchir.

Une âme aux crimes endormie, Qui ne s'esmeut d'aucun affront Et que r horreur de l'infamie Ne peut faire changer de froid, Sert à tout, et jamais ne pense Qu'au profit de la récompense. Dieu quy m'avez voulu donner Plus d'amour et plus de courage. \ ous sçavez que le moindre outrage Est capable de m'estonner.

Meus à quoy bon cette def fiance ? Je parle un peu bien rudement, Et reproche à ma conscience Des faux soubçons qu'elle dément. Je n'ay rien quy m'oblige à craindre Que tes desdcdns mefacent plaindre. Je sçay que tu me fais l'honneur De me tenir en quelque estime



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LA VU: DE Tlu'nl'Mll.K. ï()2I <).">

Comme je croybien légitime L'espérance de ce bonheur '.

/•.'// l'ignorance de nostre âge,

Lis bons esprit: ont cr malheur. Qu'on juge mairie leur courage, Feutseni ils fils de la valeur. On lieuse que. depuis Pompée, Les sçavans n'ont tiré l'espée : El semble un monstre en VI nivers Quy ne se peut croire sans charmes, Qu'un homme ayt pu porter les armes Et qu'il ayt seeu faire des vers.

Je ne veux pas que les histoires 1 nos neveux furent seavoir Le petit bruiet de deux victoires Que le destin m'ajaict avoir. Quoy qu'on parle, quoy qu'on se laize. Je n'en suis pas mieux à mon uy:e. Et sy peu qu'on m'a veu cueillir Des lauriers au sort de la guerre, Je veux bien que dessus la terre Ils puissent aveeques moy vieillir.

Quand tu seras parmy les anges, En ses délicieux propos. Je ne veux pas que mes louanges Divertissent ton doux repos. \ussy tostje me veux résoudre A croire que tu n'es que poudre. Je veux, tant que ton œil luira,


(1) La strophe 9 qui suit celle-ci n'a pas été achevée par Théophile, elle reproduit les six derniers vers de la strophe i3 : Après nous, il ne faut attendre. Voici les cpiatre premiers vers de cette strophe 9 :

Je trouve un soing bien ridicule

De travailler à son renom,

Deubt-on vaincre le nom d'Hercule

Dont je dâute s'il j'eus! ou non


96 LA VIE DE THÉOPHILE, 162I

Que mes escritz le réjouissent ; Mais je veux qu'ils s'ensevelissent Alors qu'on t'ensevelira.

Mais à quoy ees discours funèbres Des sépultures et des morts ? C'est boire au jleuve des Ténèbres Avant que d'en toucher les bords. Après nous, il ne faut attendre Que la pourriture et la cendre : Achille, dont le vieux tombeau Est de si fr esche renommée, Quand sa paupière feut fermée Ne se vit ny vaillant, ny beau.

Tandis que l'aparence est grande Que nostre âge n'arrive pas A l'heure de payer l'offrande Que prend l'idolle du trespas, Servons à nostre jeune vie : Aussy bien l'estre de la vie Au tombeau comme nous est mis, Et quel bon sens ou quelle estude Nous peut oster l'incertitude Du futur quy nous est promis ?

Liancour, je pensois escrire Huict ou dix vers tant seulement ; Mais comme la fureur m 'attire, Je la suis insensiblement. Comme je n'ay nulle mesure En l'amitié que je te jure, J'ay peyne de me retenir En un service qui te plaise : Car c'est le comble de mon aize Que l'honneur de l'entretenir.

L'hiver force le Roi à interrompre dans le Languedoc les hostilités contre les protestants. Dès l'annonce de son


IV VIB DE THEOPHILE. IÔ22 97

retour (28 janvier 1622), Théophile se rappelle à son sou- venir.

Jeune et victorieux Monarque, Dont les exploicts si glorieux (hit ilonné de t'Envie aux Dieux El de In frayeur à la Parque : Qu'attendez-vous plus des Destins? C'est assés puny de mutins. C'est assez desmolide Villes ; Xous sçavons bien que désormais La Jureur des guerres civiles Ne nous scauroit oster la paix.

Laisse: là ces terres eslranges Où vous f aie tes tant de déserts ; Boissel prépare des concerts, Etmoy des versa vos louanges. Paris ne fut jamais si beau. Les sources de Fontainebleau, Rompant leurs petits Jlots de verre Contre les murs de leurs rempars, Ne murmurent que de la guerre Qui les prive de vos regards {

La protection de Louis XIII était précaire, elle le ga- rantissait insuffisamment des menées ténébreuses du Père Voisin. Un peu désemparé, cherchant à se créer de nouveaux répondants — le marquis de Thémines avait été tué au siège de Montauban et son frère Lozières s'était éteint à Bordeaux, le 2^ décembre, des suites de bles- sures reçues ,111 siège de Monheurt — il entreprend le voyage de Blois où son ami Tristan L'Hermite venait d'être attaché à Gaston d'Orléans. Ce jeune Prince, âgé de


(1) Œuvres. Seconde partie, iGa3.


98 LA VIE DE THÉOPHILE. lG22

quatorze ans à peine, intelligent, vif, curieux, sous la di- rection du colonel d'Ornano, son gouverneur, et de Glande Du Pont, son précepteur, donnait de grandes espérances, il réunissait dans sa petite Cour quelques-uns des plus notables seigneurs de France. Le pauvre Théo- phile dut éprouver à Blois plus d'un mécompte, il s'en consola dans une longue élégie consacrée à des lamen- tations sur Féloignement de sa Caliste, de sa dernière Caliste :

Proche de la saison oà les plus vives fleurs

Laissent esvanoiiir leur A me et leurs couleurs,

Un amant désolé, mélancholique, sombre,

Jaloux de son chemin, de ses pas, de son ombre,

Baisoit aux bords de Loire, en flattant son ènnuy,

Limage de Caliste errante avecques luy.

Resvanf auprès du fleuve, il disoit à son onde :

<( Si tu vas dans la Mer qui va par tout le monde,

Fay-la resouvenir d'apprendre à l'univers

Qu'il n'a rien de si beau que l'object de mes vers.

Ces fleurs dont le Printemps faict voir tes rives peintes

Au matin sont en vie et le soir sont esleintes ;

Mais, quelque ehangemeid qui te puisse arriver,

Caliste et ses beautez n'auront jamais dliyver.

Ces humides baisers dont tes rives mouillées

Seront pour quelques jours encore chatouillées,

Arresteront enfin leur amoureuse erreur.

Et, s' approchant de toy. se gèleront d'horreur

Ce mois qui maintenant retient reste beauté

A bien plus d'injustice et plus de cruauté.

Car niyver. au plus fort de sa plus dure guerre.

Nous os te seulement ce que nous rend la terre.

V emporte que des fruicls. n'esloujfe que desjlenrs,

Et sur nostre destin n'eslend point ses malheurs,

Oà la dure saison qui m'oste ma Maistresse

Toutes ces cruauté: à ma ruine adresse.


LA ME DE THÉOPHILE, l622 99

Mon front est plus ler/iy (/m- des lys effacez,

Mou sang est plus gelé que des ruisseau. r glacez ;

liloys est l'Enfer pour moy, la Loire est le Cocue :

Je ne suis plus vivent si je ne ressusrit,-.

\ ous qui feignez d'aimer aveeques tant ilefoy,

Trompeurs, vous estes bien moins amoureux que moy. . .

Il aimait profondément cette Caliste depuis près de deux ans. si profondément que la bonne chère que lui fait son ami Damon (M. de Pezé) n'arrive pas à le dis- traire de son chagrin :

Tout ee que fait Damon pour divertir ma peine

Toute sa bonne chère est importune et vaine,

Je suis honteux de voir qu'il faille moralement

Faire mauvaise mine à son bon traitement ;

Quoy qu'à me < tirer tir son amitié me presse.

1 1 ussitost que je puis me dérober de luy,

Que je trouve un endroit commode à mon eiatuy.

Afin île digérer plustosl mon amertume

Je le fais par mes vers distiller à ma plume.

Parfois, lors que je pense escrire mon tourment.

Je passe tous les jours à resver seulement,

Et dessus mon papier, laissant errer mon ûme

Je peins cent fois mon nom et celuy de ma dame l ...

V\ant perdu ses illusions, il entretient de son malheur ce M. de Pezé. son confident % qui l'avait charitablement averti du dénouement :

Unique confident de ma nouvelle Jlame.

Toy seul quej'ay laissé lire au fond de mon âme,

Toy ehez qui mon secret demeure sans danger.


(1) Elégie. Seconde partie, i6a3.

(a) René de Courtavcl. sieur de Pezé, avait épousé en octobre 1621, Marie de Saint-(ielais. fille de Françoise de Souvré et d'Vrtus de Saint-delais, sieur de Lansac. La terre de Pezé est à i\ kil. du Mans.


10O LA VIE DK THEOPHILE, 1622

Qui sçais comme ta dois me plaindre et me venger,

Escoule,je te prie, une plainte forcée,

Qu'un vif ressentiment arrache à ma pensée.

Celle à qui j'ay donné mon âme à gouverner

Fait le pis qu'elle peut, afin de la damner :

Tous les jours son orgueil contre sa conscience,

Par de nouveaux affronts combat ma pedience ;

Je ne puis plus porter la pesanteur des fers

Que j'ay depuis deux ans honteusement soufferts.

Helas '. quand ma raison remet en ma mémoire

Ce que tu me disois au rivage de Loire,

Lors qu'avec tant d'honneur et de bon traitement

Tu voulois divertir mon mescontentement,

Je me veux repentir d'avoir esté rebelle

A ton opinion, quoy quelle fus t cruelle.

Quoy que ce fus t m'oster la lumière du jour,

Tu m' aur ois f aie t plaisir de me guérir d'amour.

Si tu sçavois combien cela méfait de peine,

Combien ceste fureur déguise une âme saine,

Combien ceste molesse enchante la vertu,

Sous quel effort l'esprit y demeure abatu.

Et comment l'honneur mesme y compatit encore,

Tu maudirois pour moy la beauté que j'adore,

Mais avec qui bien iostje t'oserois jurer

Vivre indifféremment au lieu de l'adorer.

Je sens que ma raison frémit de mes supplices,

Que mon affection se rend à ses malices ;

Elle est insupportable en sa légèreté,

Elle a trop peu de soin, et trop de liberté ;

Elle voit dans mon âme, et, sans m' ouvrir la sienne,

Elle veut posséder absolument la mienne

Caliste, sourde au bruit d'une mauvaise estime, Cherche des vanité: à publier un crime. M'a quelquefois prié de luy ifs de poésies, t. Il, p. 608, t. 111, p. 339 et t. IV, p. 109. Ce bel esprit est l'auteur de nom- breuses pièces qui paraissent perdues, il en est une cependant imprimée sans signature dans le Bccueil de Sercy, II p., iG53 : Stances : L'Aurore à la bouche d'ambre dont le véritable titre est celui-ci : « Lever d'un matin à Paris, pour se moquer de l'Aurore de Théophile ».

(3) Garassus a dénommé ainsi la société des amis de Théophile (Doctrine curieuse).


LA VIE DE TIIÉOPIIIU . I IOg

Que tout le Jeu du ciel descendlsl sur la terre, El ses mânes contais se mutent aujourd'huy Qu'au moins de son amour elle brusla celuy Qui la fit brusler du tonnerre ' .

\ j >eine le « Ballet des Bacchanales » est-il représenté que Théophile a la satisfaction de lire son éloge placé en tète de la « Satire du Temps » de Nicolas Besançon 2 (elle lui esl dédiée) et quel éloge !

La réputation que ta veine féconde

Sur l'aile de tes vers a porté par le monde,

Le bruit de ton humeur qui plaist au plus censeur,

Ta conversation qui n'est rien que douceur.

Ta façon de parler, ta franchise et l'emphase

Que ton style divin fait paroistre en sa phrase,

Ton esprit qui de tout parle indifféremment,

Esprit accompagné du plus beau jugement

Et du sens le plus net dont jamais la nature

Prodigue à t'enrichir, orna sa créature ;

Esprit hermaphrodite, esprit qui se fait voir

Dans ses doctes esciïls, vray démon de sçavoir,

Cette discrétion qui fait que l'on t'estime

De la faveur des grands possesseur légitime,

Et mille autres vertus dont un décret fatal

Força par toy le Ciel de t'estre libéral,

Enfin m'ont obligé de t'adresser ces lignes

Encor que de tes yeux je les cognoisse indignes,


(1) Ces vers du « Ballet des Bacchanalles » n'ont été réunis, nous l'avons dit, aux Œuvres de Théophile qu'en i835.

(2) Cette Satyre a paru pour la première fois dans l'édition de la « Satyre méuippée contre les femmes... de Courval-Sonnet. Lyon. Vincent de Cœursilly, i(3a3 », in-8", p. 18G à 193. Le Clerc ' Nouveaux mélanges d'histoire et de littéra- ture) a dit que cette satire se trouvait à la suite de « L'Espadon satyrique » de Desternod, dans l'édition originale de Lyon, 1619. La Bibliothèque Méjanes, à Aix en Provence, a un exemplaire bien complet de cette édition de 1G19 (Lyon, Jean Lautret) et la « Satyre du temps » n'y figure pas. Elle n'est pas non plus dans l'édition de Bouen, 1619, ni dans la seconde édition de Lyon, iGai. Le Clerc s'est trompé.


IIO LA ML DE THÉOPHILE, l(J20

Et qu'il soit malséant, à moy, petit rimeur De te représenter en ces vers mon humeur...

Besançon s'amuse à passer en revue les eri tiques adres- sées aux rimeurs de son temps : Malherbe, Linge n des, Saint-Amant. Hardy, Gombauld, Claude Garnier, Por- chères, M aile ville, Racan, sans oublier les disparus : Sigognes, Régnier, Desportes, etc. — La Roche Tar- péïenne est près du Capitole : Estoc achève d'imprimer le « Parnasse satyrique ». ce recueil libre va servir de pré- texte au procès de Théophile ; Garassus pressent là une occasion unique d'étouffer le libertinage dans la personne du Poète de Boussères, il ne la laissera pas échapper !


LE LIBERTINAGE DEVANT LE PARLEMENT DE PARIS


LE PROCÈS DE THEOPHILE DE VIAU

(n juillet i6a3 — i" septembre i6a5)


CHAPITRE I LE PARNASSE SATYMQUE

LA SECONDE PARTIE DES OEUVRES DE THÉOPHILE

(Avril — juin 1G23)


I

Au commencement d'avril i6a3, avec la date de 1622, paraissait : « Le Parnasse || des Poêles II Satyriques || M.DG.XXII. il », sans nom de libraire, suivi de « La Il Ouint-essence || satvrique, || ou il Seconde partie || du Parnasse des Poëtes|| Sahriques de nostre temps. || Recher- chez dans les Œuvres secrettes des auteurs les || plus signa- lez de nostre siècle. || A Paris, ||chez Anthoine de Somma- ville, au II Palais, en la Gallerie des Libraires || près la Chancellerie. Il M.DG.XXII ' y ». Ce recueil en deux par-


(1) Ces deux recueils in-8 n'en forment, en réalité, qu'un seul. Le premier a 6 fl. prél. et 208 p., le second est paginé irrégulièrement : 1 à 308, 307 à 233, 333 à 280 (chiff. 370 par erreur). On ne connaît que trois exemplaires de cette première édition imprimée sur mauvais papier ; ils sont plus ou moins impar- faits, deux sont dans les Cabinets de MM. Pierre Louys et Henri Monod, le troisième est cité dans le Catalogue Auvillain.

Les feuillets préliminaires du Parnasse de 1632 qui n'ont pas été réimprimés dans les deux éditions de iGsô comprennent : l'Advertissement au Lecteur, une épigramme de G. Colletet, un sonnet « Aux lecteurs » n. s., et quatorze petites pièces, épigrammes, dialogue, etc., dont un sixain signé G. C. P. (GuiUaume Colletet. parisien).


Tl/j VB PARNASSE SATYRIQUE, AVRIL l6a3

lies, contrairement à l'usage, no possédait pas de privi- lège du Roi : il n'était ni meilleur ni pire que le « Cabi- net satyrique » (1618) qui avait eu quatre éditions 1 et « Les Délires satyriques » (1620) qui en comptaient seu- lement une.

L'histoire du « Parnasse satyrique » est étrange. Asso- cié au libraire Sommaville a , Estoc 3 , son véri table éditeur, avait déjà la responsabilité non seulement des «Délices satyriques» (avec Sonimaville) et du « Cabinet satyrique» (avec Billaine), mais encore du « Recueil des plus excel- lans vers de ce temps 4 , 161 7 » et des « Satyres bastardes et autres œuvres folastres du Cadet Angoulevent 5 . i6i5». Une nouvelle anthologie de même genre n'étant pas faite pour l'effrayer, pourquoi oublie-t-il de solliciter comme d'ordinaire un privilège ') Avait-il ses raisons pour n'en


M. Uleaume n'a jamais vu l'édition originalp du Parnasse satyrique, 1622, car il fait de La Quintessence satyrique un recueil qui aurait paru en 1690 en même temps que Les Délices satyriques ; on voit par la description ci-dessus qu'il n'en est rien.

(1) La préface du Parnasse satyrique. 1622, parle seulement de trois éditions du Cabinet satyritiue, il y en a quatre au moins, peut-être cinq, car les Archives du Bibliophile mentionnent une édition, s. d., en G69 p., in-13, qui doit être antérieure à 1628 (N° 86773, année 188G).

(3) Anthoine II de Sommaville, libraire le i/i août 1620, adjoint au syndic le a.'i mai iG5i. Il avait épousé Jeanne Le Clerc (Donation mutuelle, 36 mars i635, Arch. nat., Y 17O, f. aa5 v°).

(3) Anthoine Estoc, libraire et imprimeur en 1611, exerçait encore en i0*6.

(4) Recueil des plus || excellans || vers satyriques || de ce temps. |j Trouvez dans les Cabinets des sieurs || Sigognes, Régnier, Motin, qu'au- || très, des plus signalez Poètes || de ce siècle. || V Paris || cbez Anthoine Estoc au Palais, en la gai || lerie des prisonniers, près la Cliancellerie || M.DC.XVII. j| Avec privilège du Roy. || In-ta de ff. prél. et 222 ff. cbiff. (Privilège du 13 octobre 1616).

(5) Les H Satyres |] bastardes et, || autres œuvres || folastres du Cadet Vngoulevent || (Quatrain) || A Paris || M.DC.XY. || In-12 de 4 ff. n. cbifT. dont 1 blanc et i(34 ff. cbiff. Ces « Satyres bastardes... » ne sont pas de Nie. Joubert, mais un recueil collectif de pièces libres.


LE PAB1U88E SATYR1QI I, WIUL lG23 I1J

pas vouloir, ou craignait-il d'éprouver un relus ? La com- position même du « Parnasse » a quelque chose d'insolite. Sur 385 pièces, cent soixante-seize proviennent des « Délices satyriques 1 (seconde partie du « Cabinet saty- rique », aux termes du privilège). » soit près de la moitié. ce qui lui donne Je caractère d'un recueil hybride; il a tout l'air d'une compilation de pièces cyniques réunies hâtivement dans l'intention de compromettre Théo- phile. Il est douteux qu'Estoc et Sommaville eussent manqué de copie s'ils avaient pris le temps d'en chercher. L'absence de privilège et les poésies empruntées aux « Délices » classent le « Parnasse » non dans la catégorie des livres qui sont de simples spéculations de libraires mais dans celle des ouvrages ayant eu un but occulte et. . . inavouable. Quoiqu'il en soit, Estoc demanda à Pierre Rocolet 2 de lui prêter de l'argent pour achever l'impres- sion du ce Parnasse » et de la « Quintessence » offrant de partager la partie déjà imprimée du manuscrit. Rocolet lui remit quelque argent et six rames de papier. Ques- tionné par son confrère sur le nom de l'auteur des vers ajoutés. Estoc répondit qu'un sieur de La Mothe 3 lui en avait fourni et qu'il s'y rencontrait quelques vers de Théo- phile qu'il plaçait à la première feuille du livre, entr'autres l< sonnel : Pkylis, tout est et la pièce : Marquis, coin-


(i) Les « Délices satyriques^» contiennent en tout 3oo pièces.

(a) Pierre Rocolet. libraire imprimeur, ifiio, mort en îGGa. Voir le commen- taire do sa confrontation du ai octobre iC>>.\.

(3) Aucune pièce n'est signée La Mothe dans le Parnasse et la Quintessence. Nous retrouverons ce La Mothe à la déposition Rocolet du i\ avril i6a&. C'est probablement le sieur de La Motte-Massas à qui est dédiée, en i6a8, l'Ode à la louange de tous les cabarets de Paris.


no


LE PARNASSE 8ATYR1QUE, AVRIL lG23


ment te portes-tu ? Le marché conclu, Rocolet reçut en paiement 2 3o exemplaires '.

Le nom de Théophile figurait, en effet, en tête de la première pièce du « Parnasse satyrique » : Sonnet par le sieur Théophile : Phylis, tout est f..., je meurs delà u..., et n'était pas répété dans cette anthologie libre. Aucune pièce de la « Quintessence satyrique » n'est signée du Poète. En réalité les deux parties renfermaient 385 pièces (i65 ■+■ 220) dont cent vingt-huit pièces de 18 poètes et deux cent cinquante-sept anonymes.


Bernier

Bergeron (Pierre) .

Berthelot

Colletct (G.). • •

Gourde

Frenicle (N.) . . La Porte (de) . .

La Ronce

Maillet


PARS.


QUINT.



S AT.


SAT.


TOTAL



I


I


I



I


6


12


l8


6


I


/



I


I


6



6



I I


1 1



I


1



I


1


Maynard (Fr.).

Motin

Passerai .... Rapin (:Nic.). . Régnier (Uitterin) Ronsard .... Rosset (de). . . Sigogncs (de) . Théophile . . .


PARN.


QL'INT.


SAT.


SAT.


I


6


10


26 1


I 5


(i


8




3


1



1



7 36

1

1 1 1 1 1

6 10

1


Sur ces dix-huit poètes : Ronsard, Passerat, Sigognes, Régnier et Motin él aient morts, et, parmi les vivants, Théophile, Guillaume Colletct, Maynard, Berthelot et Frenicle jouissaient de quelque réputation.

Gomment s'est-il fait que ce recueil pour un misérable sonnet « par le sieur Théophile » soit devenu la cause déterminante du procès intenté au Poète ? La seule


(1) Déposition Rocolet du a4 avril iCa'i. Ces 23o exemplaires furent déposés chez le procureur général Mole.


LE PARNASSE SATVRIQl E. AVRIL l6a3 II]

explication plausible, c'est que les pièces' anonymes les plus libertines lui étaient attribuées. Un certain nombre sont incontestablement de lui, les autres appartiennent à Sigognes, à Berthelot. à Motin. à Colletet. etc. Voici celles dont il est l'auteur :

Epigramme : Ce quatrain est fort magnifique (nouvelle)

id. Cette femme a fait comme Troye (Œuvres, 1621)

Discours à la belle Philis : Chère Philis, j'ay bien peur que tu meurs

(Délices satyr., 1620; Œuvres, 162 1) A un Marquis. Satyre : Cognois-tu ce fascheux qui contre la fortune

(Délices satyr., 1620: Sec. livre Délices, 1620; Œuvres,

1621) Epigramme : Grâce à ce Comte libéral (Cabinet Muses. 16 19 ; Délices

satyr., 1620; Sec. livre Délices. 1620; Œuvres, 1621)

id. Je perds mon temps et mes cfocoH/'s (Délices satyr,, 1620)

Sonnet : Je songeois que Philis des Enfers revenue (Délices satyr.,

1620; Sec. livre Délices, 1620) Stances : L'infidélité me déplaît (Délices satyr., 1620: Œuvres, 1621) A un Marquis : Marquis, comment te portes-tu? (Délices satyr., 1620) Satyre : Que mes jours ont un mauvais sort { (nouvelle)

Les suivantes portent sa signature dans un manuscrit (V 1 22) de la Bibliothèque de l'Arsenal (deux sont cepen- dant de Maynard et de Motin) :

Satyre : Belle, qui sans plaisir... (par le sieur Maynard, Délices

satyr., 1620) D'une dame qui avait un... à la bouche : C'est un caprice de nature Epigramme : Donnez-lui de voslre pantoufle (par le sieur Motin,

Délices satyr. , 1620) Stances : Femmes qui aimez mieux le... que le pain - Epigramme : Je ne vis onc femme si froide


(1 Cette satyre se trouve dans le Ms. de 1G11.

(2) Cette pièce est attribuée, à tort, à Régnier dans la première édition, 162a, du Parnasse satyrique.


Il8 LE PARNASSE SATYRIQUE, AVHIL lGa3

Sonnet : LajjpMmde volupté qu'on reçoit en...

Epigrammc : Lorsqu Anthoinetle eut veu que malgré son désir

De Cilise : mon Dieu ! qu'elle est bien apprise !

Epigramme : Pour estre divine et humaine

Dialogue : Quelle fièvre avez-vous Paquette

id. Qui est ce corps que mille en/ans en deuil Remède approuvé pour les belles filles : Recipe virgam hominis Epigramme d'un impuissant : Ln gros abbé se lessoit en sa couche Epigramme : Vous vous mocquez, vieilles croupières 1

A ces pièces nous en ajouterons deux 2 :

Sonnet sur la maladie de Pacquette. Gausserie à M. de Vary. con- seiller à Bourges : Depuis que j'ai tourné Jacqucttc

Description d'un bordel. Satyre :J'estois dans une Eglise ayant Came eslancée (Délices satyr.. 1620)

En tout vingt-quatre pièces de Théophile sur 385. soit en\ iron un seizième.

II

Théophile, se promenant clans la Galerie du Palais, aperçut le jeudi i3 avril, à la devanture d'un libraire, le « Parnasse satyrique » ; il ouvrit le volume et voyant son nom à la première page, la déchira. Après cette exécution sommaire, accompagné de Hiérosme Luillier, maître des requêtes et de Des Barreaux \ il alla, suivant les dires delà


(1) Toutes ces pièces ont été reproduites, plus une epigramme qui n'est pas dans le « Cabinet satyrique » : Je ris de ces froids amoureux, par M. Alleaumeà la fin du t. II de son édition des Œuvres de Théophile.

(a) Noua donnons ces deux pièces à Théophile : la première parce qu'elle a dû être composée pendant son séjour à Bourges (dépositions Bonnet et Delagarde. 22 novembre 1G24) ; la seconde parce qu'elle est l'œuvre d'un intime de Luillier : L'huillier, car entre nous toute chose est commune, et cet intime, c'est probablement Théophile.

(3) Confrontation Rocolet du 21 octobre 162/1, Théophile parle d'un maître des requêtes et d'un conseiller au Parlement. Hiérosme Luillier. intime de


LE PAHNASSK IATYB1QCE, WKIL l6'JO r 19

femme d'Estoc à Kocolet, frapper à la porte du lo<ris de son mari dans Pisledu Palais, mit les onze heures du soir, afin d'arriver à la restitution de ses pièces manuscrites ; elle les rendit '. LePoète a nié cette visite. Que Rocolel ail menti on non. il est acquis que Théophile fit immédia- tement .^signer Estoc et Sommaville devant le Lieute- nant civil qui les condamna tous deux à une amende et l'autorisa à détruire les exemplaires du « Parnasse saty- rique ». La sentence fut signifiée au Syndic des Libraires. Théophile s'est expliqué sur cette instance dans l'avis 1 \u Lecteur » de la « Seconde partie » de ses Œuvres. i6a3 :

« On a suborné des Imprimeurs pour mettre au jour, en mon nom, des Vers sales et profanes, qui n'ont rien de mon style ny de mon humeur. J'ay voulu que la Justice en sçeut l'autheur pour le punir. Mais les libraires n'en cognoissent à ce qu'ils disent, ny le nom, ny le visage, et se trouvent eux-mesmes en la peine d'estre châtiez pour cest imposteur. Les Juges les ont voulu traicter avec toute la sévérité que mon bon droict leur a demandée ; mais le pouvoir que j'ay eu de me vanger m'en a osté l'envie. Et, comme je n'ay point plaidé pour faire du mal, mais pour en éviter, j'ay pardonné à des ignorans. qui n'ont abuzé de mon nom que pour l'utilité de la vente de leurs Livres, et me suis contenté d'en faire supprimer les exemplaires, avec la deffense de les r'imprimer... »


Théophile, était maître des requêtes, niais Des Barreaux n'a été conseiller qu'en 1620, cependant ses amis le considéraient déjà comme conseiller. La pièce « Lettre de Damon envoyée à Tircis et à Théophile sur le sujet de son interrogatoire du 18 novembre iGa3 » fait allusion « à la charge publique » que Des Barreaux exerce.

1 Tous ces détails sont dans la déposition Bocolet du a^ avril 162^. (3; U ne reste aucune trace aux Archives nationales de cette instance dont l'existence cependant ne fait pas doute. Elle a été affirmée à maintes reprises par Théophile et surtout dans le « Factum de Théophile ensemble sa Itequeste présentée à nos Seigneurs du Parlement, 1635». Voir aussi le Mercure français, it. 1.V1O3G (T. XL p. ioi'i) à propos de l'Apologie au Roy de Théophile.


120 LA DOCTRINE CURIEUSE, AVRIL IÔ23

Remarquons, sans insister, une petite contradiction clans les explications du Poète : Si « on a suborné les impri- meurs, pour mettre au jour, en son nom, des vers sales et pro- fanes... », ces imprimeurs « n'ont pas abuzé de son nom pour l'utilité de la vente de leurs livres... »

Théophile ne se contenta pas de ce premier avantage, il se retourna aussitôt contre son principal adversaire, le Père Garassus, afin d'essayer de lui arracher les armes que celui-ci forgeait pour le perdre. Avant eu communi- cation des honnes feuilles de la « Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps » en cours d'impression, avant même que le bon Père eut achevé de l'écrire \ il mit opposition entre les mains du Prévôt de Paris à sa publi- cation éventuelle, et obtint requeste de la faire saisir. Le Poète alla ensuite au Collège des Jésuites reprocher vio- lemment au Père Margastant, supérieur, la perfidie de la Compagnie. 2 Puis, se rendant chez le Procureur général, il le trouve causant avec M. de Montmorency et M. Hu- reau, son intendant. En leur présence, Théophile invoque l'avis du Père Séguiran, confesseur du Roi, qui blâmait l'intempérance du langage de Garassus dans la « Doctrine curieuse ». Le Procureur général lui répond : Vous êtes un


(i) « L'Autheur au Lecteur : A m y Lecteur, il a tenu a fort peu que cette œuvre ne se soit présentée à tes yeux à guise d'un monstre, sans pieds et sans teste, voire puis-je dire, presque sans âme, puisque elle a pensé sortir au jour sans fin et commencement, et comme elle sera pour encore, sans sa plus noble, et plus essentielle partie. Car j'ay appris que durant mon absence, n'estant qu'à demy conceuë, ton importunité pressante l'avoit arrachée de la

presse de l'imprimeur Je t'excuserois de m'avoir voulu faire père d'un

avorton, si ton zèle envers Dieu et envers la vertu ne t'excusoit en mon endroit » (Garassus : Doclrine curieuse).

(2) Voir sur l'incident Margastant, le Mercure françois, 1625-1626, T. XI, p. ioi4-


V1S1TL A MATHIEU MOLE, AVIUL 1620 121

menteur, le Père Séguiran a accordé son autorisation à l'im- pression de ce livre. Le Poète repart : Je dis la vérité, je vois bien qu'on neveu! nie rendre justice. Mathieu Mole réplique : }ous n'avez qu'à demander justice cl on n'a pas à s'excuser d'une chose qu'on n'a poiid faite. M. de Montmorency parla après et en particulier au Procureur général. Dans cet entretien Mathieu Mole reconnut que le Père Séguiran avait émis un avis favorable à la suppression de la « Doc- trine curieuse » et il termina en promettant au Duc qu'il ne toucherait pas à l'affaire de Théophile sans l'en avertir \

Le Père Margastant avait été exaspéré de l'attitude inso- lente et agressive de Théophile à son égard et à l'égard de la Compagnie de Jésus. Disposant de solides appuis dans la magistrature, il intervint discrètement en faveur de la « Doctrine curieuse ». La cause se plaida devant le Prévôt de Paris qui accorda à Garassus la main-levée de l'oppo- sition formée parle Poète.

La tentative de Théophile d'étouffer, avant sa naissance, la « Doctrine curieuse » échouait 2 . Cet insuccès, sans le


(1) Interrogatoire du 7 juin iG^4-

(3) La Doctrine curieuse n'a jamais été condamnée par le Parlement et cepen- dant ce livre, malgré ses deux éditions de iCa3 et i6r*4, ne se vendait vers i65o que sous le manteau, si l'on en croit La Ville de Paris envers burlesques de Berthod :

J'ay bien quelque chose de prix :

La Doctrine des beaux esprits,

Monscu, si vous estiez un homme,

Pour y mettre une bonne somme

Je pourrois vous en faire part :

Je l'ay dans un coin à l'escart.

C'est bien une pièce fort bonne ;

C'est pour cela que la Sorbonne

V l retous nous a défendu,

Sous peine d'être pendu


122 ÉCHEC DE THÉOPHILE, AVRIL IÔ23

décourager, aurait dû lui donner à réfléchir, il lui était infligé par des religieux alors qu'il suivait ostensiblement depuis sept à huit mois les pratiques les plus minutieuses de la foi catholique : assidu à la messe, il jeûnait, se con- fessait au Père Âthanase, au Père Séguiran, auPèreAubi- gu\ et communiait. Malade pendant le dernier carême de 1 6 ^ 3. il se refusait, malgré la prescription de son méde- cin le célèbre de Lorme, à manger de la viande et n'y conseillait que sur une dispense signée de l'abbé de Rogueneau, curé de sa paroisse l . Une telle ligne de con- duite eut été de nature à lui concilier les sympathies du clergé ; la vérité, c'est que Garassus et consorts la jugeaient pure comédie 2 . Son intérêt lui commandait de ne prêter


D'en imprimer aucune chose. \ussi personne de nous n'ose Dire qu'il a ce livre icy ; Mais pour celuy là que voicy (l'est l'original, sur mon aine.


(i) « ... que pour ce qui paroisl eu dehors de la règle de mes mœurs, je fay profession particulière et publique de chreslien catholique romain, je vay à la messe, je communie, je me confesse ; le Père Séguiran, le Père Atlianase, cl le Père Aubigny en feront foy ; je jeusne aux jours maigres, et, le dernier caresnie, pressé d'une maladie où les médecins m'alloient abandonner pour l'opiniaslrelé quej'avois à ne pas manger de viandes, je fus contraint de recourir à la dispense, de peur d'eslre coulpablc de ma mort. Messieurs de Rogueneau, curé de ma paroisse, et de Lorme, médecin, qui ont signé l'attestation sont tesmoins irréprochables de cette vérité... » fApoloyie de Théophile). Cette attes- tation Théophile prévoyant l'avait mise, au moment de sa fuite, dans sa malle et elle s'y trouvait lors de son arrestation au Catelet voir le TheophUus in carceré).

(2) « ha troisième ruse qu'ils pratiquent ordinairement, c'est l'abus ries sacrements... Voilà l'humeur de nos jeunes Alhéistes, c'est ainsi que Lucilio Vanino le pratiqua jusques à son emprisonnement, c'est ainsi que Cosnie Kuggeri en usoil, estant par quelque bien-séance obligé à fréquenter les Sacremens en qualité d'Abbé, c'est ainsi que faict ordinairement l\\jny de Dieu, qui se confessera six fois le jour si on veut, se communiera souvent, fera des conversions à douzaines, et au partir de là s'en ira dans un cabaret proférer des blasphèmes à faire glacer le sang dans les veines des escoutans » ((iarassus, Doctrine curieuse, livre VIII, section 9).


VISITE A COEFFF.TF.Al . AVRIL l62D 123

le flanc, en aucune manière, aux accusations de liberti- nage, il était surveillé, des espions ne le quittaient pas '. Pour les dépister, il changeait souvent de domicile el

campait, en quelque sorte, de peur d'être surpris 2 . Néan- moins les avis amicaux lui parvenaient de divers côtés. Nicolas Coeffeteau 3 l'invita ainsi que l'abbé Michel de Marolles, l'abbé Jean-Bapt. de Croisilles, Jean Sirmond, Pelletier et Jérémie Ferrier 4 à entendre chez lui la lecture de son abrégé en français du roman d' « Argenis 5 » de Barclay et del'épître dédicatoire de son livre 6 contre Mare- Antoine de Dominis. archevêque de Spalatro. L'Evêque


(i; « ... les espions l'obsédaient perpétuellement, marquoient tout ce qui portoit coup dans ses actions et rendoient compte aux auteurs de la faction... » (La honteuse fuite des ennemis de Théophile après sa délivrance, M.DCXXV^.

2) « .. lia beau dire et vanter par livres exprès la grandeur de son courage, dez lors que je vois un méchant homme qui campe de peur d'estre surpris, qui change tous les soirs de domicile, qui n'ose comparoistre que de nuict comme les hiboux, qui sème secrettement ses maudites maximes, qui n'est hardy que dans le cul d'une taverne et le verre au poing... » (Garassus, Doctrine curieuse, livre VIII, section v et encore section iv, p. 973).

(3) Sur Nicolas Coeffeteau, dominicain, évêque de Marseille, consulter le remarquable travail de M. Ch. Urbain : \icolas Coeffeteau. . . un des fondateurs de la prose française (1574-1623) Paris, 1894. — Un curieux recueil collectif de poésies sur le siège d'Ostende, s. n. de lib. : Ostende, M.DCIIII (1604). in-8 de 3o p. chiff. (et le titre', renferme deux pièces sig. Coiffetcau.

(4) Michel de Marolles. abbé de Baugerais puis de Villeloin est bien connu ; Sirmond a été de l'Académie française ; Pelletier, protestant converti, était un ami des Jésuites ; Jean-Baptiste de Croisilles, abbé de La Couture, mort en i65i ; Ferrier, ministre protestant, converti au catholicisme, mort le 20 sep- tembre 1626. Après avoir été condamné comme rebelle par le colloque du Lyonnais assemblé à Oullins le 23 avril 1612, sous la présidence du pasteur Boy, Ferrier fut excommunié parle Synode provincial ; le pasteur Brunier lut la sentence le dimanche i_i juillet 1 61 4- La plaquette suivante est rarissime : Excommunication de Jérémie Ferrier ci-devant ministre et professeur de l'Eglise réformée de Xysmes. A la Magdelaine, 1613, petit in-8 de i63 p. Arch. du Biblio- phile, n" 9^887, année 1900 .

(5) Histoire de Poliarque et d' Argenis. Paris, Samuel Thiboust et Jacques Villery, 1624. In-33.

(6) Pour le titre de ce livre (2 vol. in-folio), nous renvoyons à l'ouvrage de M. Ch. Urbain, p. 356.

il


124 AVIS DE DES BARREAUX A THEOPHILE. MAI 1620

de Marseille l'exhorta, cette audition terminée, à ne plus se commettre avec les moines et le pria de lire ses autres écrits parce qu'il était bon lecteur'. Cette lecture ayant demandé deux: après-dinées, ils y retournèrent tous le lendemain qui était la seconde fête d'après Pâques 2 . Cette indication de Coelïeteau reçut sa coniirmation un mois après : Des Barreaux, rencontrant Théophile au Jeu de Paume, lui apprit que le Père Voisin le représentait à M lle de Longue ville comme le plus méchant homme du inonde et qu'il avait écrit au cardinal de La Rochefoucauld une longue lettre contenant force calomnies sur son compte. Le Père Séguiran aurait avoué ces faits devant trois témoins \ Malgré ces nouvelles plutôt troublantes le caractère léger du Poète reprenait vite le dessus. Sur la route de Saint-Denis, le jour de la foire du Landit 4 (juin 1623), Des Barreaux à cheval, en compagnie de Théophile et de Gabriel de La Hillière 5 , interpelle la femme et la fille


(1) La mémoire de ce brave abbé de Marolles a bronché. Ecrivant ses Mémoires longtemps après les événements qui ont marqué sa jeunesse, il dit de Théophile : «... qu'il étoit sorti de prison depuis peu. s'étant justifié du crime d'impiété... » Théophile, en avril i6a3, n'avait pas encore fait connais- sance avec la Conciergerie, il ne devait y entrer que fin septembre 1623 et n'en sortir que deux ans après.

Le Poète a parlé de ses relations avec Coefletcau dans le Theophilus in carcere et fait même allusion à sa dernière visite à l'évoque de Marseille qui mourut à Paris le 21 avril 1G23 peu de jours après.

(2) Mémoires de Michel de Marolles, t. I, 1705, p. io^.

(3) Confrontation de Théophile et de Louis Forest Sageot (21 octobre 1624).

(4) La foire du Landit à Saint-Denis a lieu le premier lundi après le 11 juin, jour de la Saint Barnabe.

(5) Gabriel de la Hillière, chevalier, sieur de Guillemont, fut gouverneur de Loches et major du régiment des gardes du Roi, mort avant i645. Il avait épousé Louise du Gast (Arch. nat. Insinuations du Chatelet, Y i85, f. ai4). 11 en est question dans le Journal d'Àrnauld d Andilly à la date du a5 juillet 1619, le Roi ne voulait pas lui remettre sa charge de sergent-major au régi- ment des gardes parce qu'il s'était déclaré pour la Reine-Mère.


LA RIXE DE LA tolRE 1)1 I.VNDIT, JLI\ l6a3 125

de Pierre Fizeau', procureur au Chatelcl de Paris, en la présence de leur mari et beau-père ei d'un nommé Thi- bault, les traitant de « maquerelle » et de « putain ». Fizeau se fâche, Des Barreaux le frappe au visage et Théophile lui ote son épée. Le Procureur court se plaindre et conduit le Bailli et le Sergent au cabaret de VEspée Royale où trinquaient les trois amis ; mais ceux-ci ameutent quelques personnes et rossent le Sergent 2 . C'était, on l'avouera, jouer avec le feu.

III

Dans la deuxième quinzaine de juin (1623) la seconde partie des œuvres de Théophile est publiée (en même temps qu'une troisième édition de la première partie) : « Œuvres || du sieur || Théophile || Seconde partie. II A Paris, || chez Pierre Billaine rue II S. Jacques, à la bonne Foy 3 II M. DC. XXIII || Avec privilège du Roy 4 1| »• Qui en a été le collecteur ? Le Poète a décliné toute responsabilité, cepen- l'avis « Au Lecteur » prête à l'interprétation contraire, le


(i) Pierre Fizeau, procureur au Chatelet ; il venait de se marier le 16 janvier i6a3 avec Claude Guespin, veuve de Michel Le Vacher, commissaire et exami- nateur au Chatelet (Arch. nat.. Insinuations du Chatelet. Y i63, f. 417), la fille était M Ue Le Vacher, du premier mariage de Claude Guespin.

(3) Interrogatoire du i5 juin 1G24. Théophile a raconté cette rixe tout autre- ment. Nous essayons de concilier ici les deux versions. 11 est probable que Théophile et Des Barreaux n'étaient pas ce jour-là dans leur état normal.

(3) Ovx Chez Jacques (Juesnel, rue \\ S. Jacques, aux Colombes, \\ près S. Be- noist. H Le ff. i5/i6 ne paraît pas avoir été imprimé, car il n'est pas compris dans les cahiers.

(4) Nous ne connaissons que trois exemplaires de cette édition : le premier est à la Bibliothèque de Lyon ÇS° 317.075) à l'adresse de Billaine ; un autre (ex meis) à l'adresse de Quesnel ; le troisième, aux armes d'Anne d'Autriche, est cité en i855 dans le Catalogue Giraud ; acquis par M. de Ruble et vendu à M. Th. Belin, libraire, nous ne savons ce qu'il est devenu.


126 LA II* P. DES OEUVRES DE THÉOPHILE, JUIN 1620

ton en est surprenant, Théophile se pose en accusé... et plaide déjà non coupable ! Cette offensive de sa part révèle ses perplexités :

« Ceux qui veulent ma perte en font courir de si grands bruits quej'ay besoin de me monstrer publiquement, si je veux qu'on seache que je suis au monde. Je ne produis point icy l'impression d'un travail si petit et si desadvantageux à ma mémoire, afin qu'on le voye : mais afin qu'il fasse voir que Dieu veut que je vive. Et que le Roy souffre que je sois à la Cour. Il semble que je fasse unïmprudence de me plaindre de mon malheur, d'autant que c'est le divulguer : j'ay assez d'adresse pour m'en taire, s'il y avoit encore quelqu'un à le sçavoir : mais il ne se trouve plus personne à qui je ne doive satisfaction de ma vie dont les mauvais et les faux bruits ont rendu les meilleures actions scandaleuses à tout le monde. Je crains que mon silence ne face mon Crime : car si je ne repousse la Calomnie, il semble que ma conscience ne l'ose desad vouer 1 Le soin quej'ay pris en cela pour ma protec- tion est un tesmoignage assez évident que je ne suis pas cause de ma disgrâce et que je ne la mérite point. Je voudrois bien que les Censeurs qui sont si diligents à examiner ma vie fussent au moins capables de croire les actes publics de la Justice qui font foy de cestc vérité. Mais tout ce qui fait à ma justification est contre leur dessein : leur chagrin ne se prend qu'au mal, ils ne me cognoissent que par où ils exercent leur aigreur, et l'inclination qu'ils ont à tout reprendre faict qu'ils craignent plus l'amende ment d'un homme qu'il ne haïssent sa desbauche. Ceste promp- titude de rechercher les mauvaises actions d'autruy, et ceste non- chalance à recognoistre les bonnes, est une fausse preud'homie et une superstition malicieuse, qui tient plus de l'hypocrisie que du vray zèle. On souffre toutes sortes de désordres et de blasphèmes en la personne de qui que ce soit, mais on fait gloire de diffamer l'innocence en la mienne. Ces calomniateurs, qui sont des gens presque incognus, et de la lie du inonde, ont voulu persuader


(1) Ici se trouve le paragraphe relatif à l'interdiction de la vente du Parnasse satyrique et à la suppression des exemplaires qu'il avait obtenue du Prévôt de Paris, voir p. 1 19.


LA II' P. DES OEUVRES DE THÉOPHILE, JUIN l6a3 I27

leur imposture à de saincls personnages de qui je veux éviter la haine, et pour L'estime que je fais de leur vertu et pour le respect que je dois à leur crédit, et j'espère que l'envie travaillera inutile- ment à séduire la charité de ces prélats, qui cognoissent trop bien le visage de l'erreur et sçavent que toutes les médisances sont suspectes de fausseté. Il est vray que des plus grands et des mieux sensez de la Cour, pource qu'ils sçavent ma vie, en ont parlé favorablement : je les nommerois en les remerciant ; mais, dans le des-honneur qu'on me procure, je ne veux pas leur reprocher qu'ils me cognoissent. Il n'y a pas jusqu'à des bourgeoises, que je sçay vivre encore dans la pénitence de leurs adultères, qui ne fassent une dévotion de maudire mon nom et de persécuter ma vie. L'esprit malin qui souffle la calomnie à mes envieux les porte contre moy au soupçon de quelques crimes où le sens commun ne peut consentir 1 . Je parlerois plus clairement pour ma deffence ; mais la révérence publique et ma propre discrétion me com- mandent d'estouffer ces injures et de cacher à la curiosité des esprits foibles la confusion de quelques accusateurs, de peur que ce ne fust une instruction pour le crime à tout le monde. Le mal qu'on fait à blasmer un péché incognu. c'est qu'on l'enseigne, et les âmes qui sont aisées à se desbaucher trouvent là des occa- sions à se pervertir. Il me suffit de me sauver de leur malice et de leur faire entendre que, si les efforts de leur animosité leur suc- cèdent jusqu'à ma ruine, il me restera tousjours une consolation du remors qui leur en est inévitable : car je sçay bien que le des- sein de leur persécution n'est pas tant de me sacrifier à la piété qu'à leur ambition : le peu d'estime qu'on fait de mes Escrits, et les médisances contre une réputation de si peu d'importance, sont des outrages qui ne me nuysent guère, et qui ne m'affligent pas aussi beaucoup. Mais cette envie enragée qui ne me laisse point de fondement pour ma fortune ny de seureté pour ma vie me pique véritablement, et me met aux termes d'esclater contre


(1) Ils disent que je suis amy de la nature partout, et que tout mon soin est de complaire à ma sensualité, et cependant ils m'accusent d'avoir le goust des aflections les plus naturelles. Incertain et dépravé, je ne me retiens pas assez du plaisir comme chrestien. je m'y laisse aller comme homme, mais je ne m'y laisse pas tromper comme beste. Ces désirs frénétiques où s'emportent les âmes malades ne font point d'effort à mon sentiment. (Bibl. nat., fr. 19574). Ce Ms. donne d'autres variantes moins importantes.


128 LA II" I». DES OEUVRES DE THEOPHILE, JL1\ 1620

nies ennemis ; s'ils me font voir ma perte manifeste, je me sou- eicray fort peu du péril qui la pourroit advancer. Il y a desjà long-temps que ma paresse et ma timidité laissent impunément courir sur moy leur injustice ; ils ont pris à tasche de pousser mes infortunes jusqu'au bout, et me font voir presque à la veille de me bannir moy-mesme pour trouver une liberté à mon ressentiment. Je ne demande plus de la vie qu'autant de temps pour me plaindre qu'ils en ont passé à m'injurier ; je ne suis point un faiseur de libelles, et n'offençay jamais personne du moindre trait de plume, et je croy que, selon les hommes, j'ay la conscience droite et l'es- prit traitable : si bien que je suis à deviner encore ce qui m'a pu susciter une si violente et si longue haine. Il est vray que la cous- lume du siècle est contraire à mon naturel ; je voy que. dans la conversation des plus sages, les discours ordinaires sont choses feintes et estudiées ; ma façon de vivre est toute différente. Ceste mignardise de compliments communs et ces révérences inutiles, qui font aujourd'huy la plus grande partie du discours et des actions des hommes, ce sont des superfluitez où je ne m'amuse point, et, combien qu'elles soient receuës et comme nécessaires, pource qu'elles répugnent entièrement à mon humeur: je ne suis pas capable de m'y assujetir. En un mot, ma société n'est bonne qu'à ceux qui ont la hardiesse de vivre sans artifice. Le fonds de mon âme a des amorces assez puissantes pour ceux qui ozent vivre librement avecques moy, et qui se peut adven- turer de me cognoistre ne se sçauroit deffendre de m'aymer. J'ay sans doute trop de liberté à reprendre les fautes d'autruy ; peu de gens ont ce malheur. Mais je ne trouve que moy qui se sente obligé des censures des autres: ce n'est peut-estre pas tant de la docilité de mon esprit et de la facilité de mes mœurs que par une coustume destre repris ; car les moindres, ou de condition, ou de mérite ont ceste permission sans me fascher. Ceste patience de souffrir tant de réprimandes me donne bien l'importunité d'en recevoir souvent d'injustes : mais j'en tire aussi l'advantage de rccognoistre beaucoup de choses qu'on blasme bien à propos. Ce petit ramas de mes dernières fantaisies, que je présente aujour- d'huy, moins pour l'ambition d'accroistre mon honneur que par la nécessité de le sauver, est une matière assez ample aux Cri- tiques : mais, puisque ce n'est pas un crime que de faire de mau-


LA II' P. DES OEUVRES DE THEOPHILE, JUIN lÔ23 I29

vais vers, je suis desjà tout consolé de la honte des miens. Si Dieu me faisoit jamais la grâce de traiter des matières Sainctes, comme mon cmploy seroit plus digne, mon travail seroit plus soigneux, et, quoy qui me puisse aujourd'hui réussir de favorable pour un ouvrage si peu estudié, je ne m'en tlatleray pas beaucoup : car je sçay bien qu'un jour je me repenliray de ce loisir que je devois donner à quelque chose de meilleur, et, d'une raison plus meure, considérant les folies de ma jeunesse, je seray bien aise d'avoir mal travaillé en un ouvrage superflu, et de m'estre mal acquité d'une occupation nuisible. »

Cette « Seconde partie » de ses œuvres, imprimée un peu clandestinement (les jolies marques des libraires Billaine et Quesnel sont restées en blanc sur les titres), allait lui créer de nouveaux ennuis. On eut dit qu'il les recherchait. A quoi bon se susciter des inimitiés féroces, celles de confrères en Apollon, et raconter au public les aventures libertines dans lesquelles il jouait un rôle dont le souvenir était loin d'être effacé? Y avait-il de sa part une sorte de gageure ou le besoin inconscient de se mettre en scène? Le premier chapitre des « Fragments d'une his- toire comique » a les allures d'un manifeste littéraire ; cette attaque vigoureuse contre Ronsard et les anciens semble une protestation à l'adresse de Philippe Galand, principal du collège de Boncourt, et de Claude Garnier 1 , poète lyrique d'humeur particulièrement susceptible, qui venaient d'élever à Ronsard ce monument qu'est la splendide édition de 1623 des œuvres du Chef de la


y


(1) Garnier releva le gant huit mois plus tard (mars i6a4) comme on le verra plus loin, dans une plaquette. Atteinte contre les impertinences de Théo- phile, ennemy des bons esprits. M.DCXXIY.

Nous donnons T. II, à l'Appendice, le texte complet de l'attaque de Théophile et la réplique de Garnier.


l3o LA II P P. DES OEUVRES DE THEOPHILE, JUIN lG23

Pléiade 1 . Le troisième chapitre renferme l'histoire de la possédée <T Lgen" et le cinquième l'aventure du voyage de Tours 3 . Enfin nombre de poésies de cette « Seconde par- tie » devaient être relevées par Garassus et suspectées de philosophie épicurienne par le Procureur général. Théo- phile agrandissait bénévolement la cible qu'il présentait à ses ennemis !


(i) 2 vol. in-folio, avec un magnifique frontispice de Léonard Gaultier qui reproduit avec quelques modifications curieuses par l'esprit qui les a dictées celui de 1609, voir p. xvi, note 2.

(2) Voir p. 48.

(3) Voir p. 61.


CHAPITRE II

LE PREMIER PROCÈS

(Juillet — 19 août i»',23)


Malgré la promesse de Mathieu Mole au duc de .Mont- morency de ne pas s'occuper de l'affaire de Théophile s'en l'en prévenir, le péril redouté du Poète et dont il se gar- dait si mal était à sa porte. A sa grande surprise, le 1 1 juillet 1G23, le Parlement, sur la requête du Procureur général, ordonne son arrestation, celle de Frenicle 1 , de Colletet et de Berthelot 2 comme auteurs principaux du « Parnasse satyrique » et l'ouverture d'une information contre les libraires Estoc et Sommaville.


(1) L'extrait des registres du Parlement porte Frenide ; il s'agit bien de Nicolas Frenicle, ami de G. Colletet, un des auteurs des pièces figurant dans le Parnasse satyrique. Pour ses ouvrages, voir notre Bibliographie des recueils collectifs de poésies, T. I.

(a) On ne sait rien sur Berthelot, sinon qu'il a dû mourir en 1624. On lui a attribué à tort un volume de poésies très anodines, publié en 1646 qui forme la seconde partie du « Nouveau recueil des bons vers de ce temps » : Les Sous- pirs amoureux du sieur Berthelot. Paris, Cardin Besongne, 1646. L'œuvre de Berthelot, le satyrique. est tout entière dans les recueils libres publiés de 1097 à i6a5.


i32 l'arrêt DL II juillet i6a3

Extrait des registres du Parlement :

ii juillet iCa3.

Sur la plainte faicte par le Procureur général du roy de ce qu'il y a ung livre qui court intitulé le Parnasse Satirique dont il portoit un exemplaire qui contient tant d'impiélés et blas- phèmes qu'il supplie la cour de le dispenser de les dire, requé- roit que les autheurs des vers mentionnés en icelluy feussent pris au corps, sçavoir Théophile, Frenide, Colletet et Berthelot et qu'il soit informé contre les libraires qui ont imprimé lesdietz livres et contre eulx proceddé extraordinairement selon la rigueur des ordonnances.

La Cour a ordonné et ordonne que lesdietz Theophille, Frenide, Colletet et Berthelot seront pris au corps et amenez prisonniers es prisons de la Conciergerie du Palais, sy pris et aprehendez peuvent estre, sinon assignez à trois briefz jours, leurs biens saisiz et anno- tez en la manière accoustumée, et qu'il sera informé à la requeste dudit Procureur général à l'encontre desdits libraires et impri- meurs pour, ladicte information faicte et tout raporté, y estre pourveu ainsy que de raison.

De Verdun. Delandes.

Du unze juillet mil VJ'XXHJ 4 .

Théophile, Frenicle, Colletet et Berthelot. pas plus que les libraires, ne furent tout d'abord inquiétés sérieusement en dépit de l'arrêt du Parlement. De hautes influences paralysèrent-elles l'action de la justice ou celle-ci se sentit- elle insuffisamment armée ? La première hypothèse est la bonne. Cette période devait rapidement finir, au moins pour Théophile. Caché à Chantilly il utilisait ses loisirs forcés à cultiver la poésie. Vers le 20 juillet, Des Bar- reaux, à qui il avait fait connaître le lieu de sa retraite, le


(1) Archives nat., X" 3',i. minute papier, \ 2A 317, registre parchemin à la date.


DES BARREAUX A CHANTILLY, JUILLET lÔ23 l33

a ï ut visiter et lui raconter un songe où ses malheurs

étaient prophétisés. Théophile en parle longuement

dans sa « Maison de Silvie ' » :

Lorsque d'un si subit effroy Les plus noirs en/ans de l'Envie, Au milieu des faveurs du Roy, Osèrent menacer ma vie, Et que, pour me voir opprimé. Le Parlement mesme, animé Des rapports de la Calomnie, Sans pitié me veit combattu De la secrette tyrannie Des ennemis de ma vertu.

T/iyrsis avecques trop defoy M'asseura, comme il est unique, A qui F Astre luisant sur moy De tous mes desseins communique. Il rieust pas disposé son cours A commencer les tristes jours Dont je souffre encore l'orage, Qu'il s'en vint sous un froid sommeil De tout ce funeste appareil A Damon faire voir C image.

Thyrsis, outré de mes douleurs.

Me redit ce songe effroyable.

Qu'un long train de tant de malheurs

Me rend doresnavant croyable.

D'un long souspir qui devança

La première voix qu'il poussa

Pour prédire mon advanture,

Je sentis mon sang se geler


(i) Les dernières strophes de l'ode IV, l'ode V tout entière et les trois pre- mières strophes de l'ode VI de la Maison de Silvie qui furent commencées vraisemblablement à Chantilly vers le ao août i6a3 et achevées dans la tour de Montgommery.


j34 des barreaux a chantilly, juillet iGs3

Et comme autour de moy voler L'ombre de ma douleur future *.

Damon, dU-U, j'estais au lit,

Goustant ce que les nuits nous versent,

Lors que le somme ensevelit

Les soins du jour qui nous traversent.

Au milieu d'un profond repos

Où nul regard ny nul propos

N'abusott de ma fantaisie.

Une froide et noire vapeur

Me transit l'âme d'une peur

Qui la tient encore saisie.

Jamais qu'alors nostre amitié N'avoit mis mon cœur à la gesne ; Tu me fis lors plus de pitié Que PhiUs ne méfait de peine. Cet effroyable souvenir Me vient encore entretenir, Et me redonne les alarmes Du spectacle plus ennemy Qui jamais d'un œil endormy A peu faire couler des larmes.

Je ne sgay si le feu d'amour Qui n'abandonne point mon âme, Au défaut des rayons du jour. M'ouvrit lors les yeux de sa famé. Combien que dans ce froid sommeil La visible ardeur du Soleil Se fut du tout esvanouye. Je creus qu'en ceste fiction J'avois libre la fonction De ma veuë et de mon ouye.

Un grand fantosme sousterrain, Sortant de l'infernalle fosse.


(i) Aprè9 ce vers commence l'ode ^


DES BARREAUX A CHANTILLY, JUILLET IÔ23 l35

Enroué comme de l'airain Où rouleroif mir carrosse, D'un abord qui me menaroit Et d'an regard oui me blessoil, Dressant vers moy ses pas funèbres, Eier des commissions du Sort, Me dit trois fois : Damon est mort, Puis se perdit dans les ténèbres.

Sans doute que leurs vérité:. Plus puissantes que les mensonges, Touchent plus fort nos faculté: Et nous impriment mieux les songes. Je retins si bien ses accens, Et son image dans mes sens Demeura tellement emprainte. Que ton corps mort entre mes bras. Et ton sang versé dans mes dras Ne m'eussent pas fait plus de crainte.

Après, d'une autre illusion Réfléchissant, sur ma pensée. Et songeant à la vision Qui s'estoit fraischemenl passée, Je songeois qu'encor on doutoit En quel estât Damon estoit, Et comme, au fort de la lumière Où les objects sont esclaircis, Je condamnois les faux soucis De mon illusion première.

Mais, dans ce doute, un messager Qui portoit les couleurs des Parques, Me vint de ce fatal danger Rafraischir les funestes marques; Un garçon habillé de dueil. Qui sembloit sortir du cercueil, Ouvrant les rideaux de ma couche, Me crie : On a tué Damon '.


ï36 DES BARREAUX A CHANTILLY, JUILLET I


623


Mais d'un accent que le Démon N'avoit pas esté plus farouche.

Morphée, à ce second assaut,

Ostant ses fers à ma paupière,

Me resveilla tout en sursaut

Et me laissa voir la lumière.

Je me levay deshabillé,

Plus transi, plus froid, plus mouillé,

Que si j'estois sorty de l'onde :

C'esloit au poinct que l'Occident

Laisse sortir le char ardent

Où roule le flambeau du monde.

Cherchant du soûlas par mes yeux, Je mets la teste à lafenestre Et regarde un peu dans les deux Le jour qui ne faisoit que naislre ; Et, combien que ce songe-là Dans mon sang, que la peur gela, Laissas t encore ses images, Je me rasseure et me rendors, Croyant que les vapeurs du corps Avoient enfanté ces nuages.

Le sommeil ne m'eut pas repris Que, songeant encore à ta vie, Tu vins rasseurer mes esprits Qu'on ne te l'avoit point ravie. Il est vray, Thyrsis, me dis-tu, Qu'on en veut bien à ma vertu. Là je te vis dans une esmeuie Avancer, l'espee à la main, Vers un portail qui cheut soudain Et qui t'accabla de sa cheute.

De là, ce songe en mon cerveau Poursuivant tousjours son idée, Je te vis suivre en un tombeau Par une joulle desbordée.


DES BARBEAUX \ CHAXT1LLY, JUILLET iG'l'S 1^7

Les juges y tenoicnt leur rang, L'un d'enlr eux espancha du sang Qui me jaillit contre la face. Là lout mon songe s'acheva, Et ton pauvre ami se leva Noyé d'une sueur de glace.

Cher Thyrsis, lors que mon esprit D'une souvenance importune, Repense au destin qui t'apprit Les secrets de mon infortune. Lors que je suis le moins troublé, Tout mon esprit J est accablé De la lempeste inévitable Dont me bat le courroux divin, Et voicy comment son devin A rendu ta voix véritable.

Ce songe, du fatal secret Où ma première mort fut peinte, Prédisoit le cruel décret Dont ma liberté fut esteinte. Ce garçon aux vestemens noirs, Qui sembloit sortir des manoirs Qui ne s'ouvrent qu'à la magie, Lors qu'il parla de mon tombeau. Prédisoit l'infâme flambeau Qui consuma mon effigie.

Thyrsis, encore à l'autre fois

Que ces te vision, suivie

Par mes regards et par ma voix,

T'asseura que j'eslois en vie.

Se doit assez ressouvenir

Du soucy qui le fit venir

Où j'avois commencé ma fuite,


(1) Tout mon espoir est accablé, var. de l'éd. originale.


38 DES BARREAUX A CHANTILLY, JUILLET IÔ23

Lors que sa voix moins que ses pleurs \fc dit ce songe de malheurs Dont j'allais encore la suilc.

Ce songe, avec aulanl defoy. Luy fit voir l'espée et la porte. Et le peuple à Venlour de moy Comme d'une personne morte. Quand mes foibles bras alarmez A cinquante voleurs armez Voulurent présenter l'espée, Je cheus sous un portail ouvert, Et fus saisi dans le couvert, Où ma bonne foy fut trompée.

Soudain le sieur de Commartin, Qui porte des habits funèbres, Me fit serrer à Sainct-Quentin Entre les fers et les ténèbres. Depuis, tousjours tout enchaisné, Soixante archers m'ont amené Par les bruits de la populace Dedans ces ténébreux manoirs Où ce sang et les juges noirs M'avoient desjà marqué la place '.

Ainsi prophétisa Thyrsis Les malheurs que toute une année, Par des accidents siprécis, A fait choir sur ma destinée. La furie de mon destin Luy parut au mesmc malin Qu'elle respandit sa bruine, (kir le Décret du Parlement" 2 Se donnoit au mesmc moment Que Thyrsis songcoit ma ruine.


(i) Après ce vers commence l'ode VI. (2) Le décret du 11 juillet iGaS.


LETTRE DE THÉOPHILE A MOLE. AOL T IÔ23 1 3g

Mon innocence et ma raison, Pour eschapper à leur colère, Appelèrent de ma prison A l'autel d'un Dieu tatéktire . C'est où je trouvay mon support, C'est où Thyrsis courut d'abort Prédire et consoler ma peine. Nous estions lors tous deux couvers De ces arbres pour qui mes vers Ouvrent si justement ma reine.

Xuiis estions dans un cabinet

Enceint de fontaines et d'arbres :

Son meuble est si clair et si net

Que l'émail est moins que les marbres.

Celuy qui Fa fait si poly

Semble avoir jadis démoly

Le grand Palais de la lumière.

Et, pillant son riche pourpris

De tout ce glorieux débris,

A voir là porté la matière

Ce récit de Vallée rappelait le Poète à la réalité, il se préoccupe de l'instance engagée à la requête du Pro- cureur général et envoie, au commencement d'août, à ce dernier la lettre suivante ' :

c Monsieur, puisque tous les juges souffrent le visage et la voix des plus criminels du monde, j'espère que vous lirez sans horreur la lettre d'un innocent qui n'accuse pas tant son malheur de perdre sa fortune auprès du Roi et de hasarder sa vie, que de ruiner sa réputation auprès de vous. Je ne prétends point aussi de flatter la justice pour modérer ma condamnation : je sçais. Monsieur, que vous êtes trop entier, et moi trop mauvais orateur pour faire réussir ce dessein. Le but de mon espoir, en cette dis- grâce, est de vous demander que l'opinion que vous avez de moy


(i) 5oo Colbcrl. t. II, p. 65.

12


1^0 LETTRE DE MONTMORENCY A MOLE, AOUT 162Ô

soit un peu au-dessous de mes accusations. Il est vray que les plus piqués à ma perte pourraient effacer leurs mauvaises impressions par une bonne cognoissance de ma vie ; mais ils fuient à m'exa- miner, de peur de se repentir du tort qu'ils me font, et la houle de se desdire les obstine à continuer leur indignation. Mais quel- que couleur qu'ils donnent aux rapports qu'ils font de moy, je vous supplie très humblement, Monsieur, qu'ils ne vous per- suadent pas que je me plaigne que de leur passion particulière, ni que je sois jamais autre chose que vostre très humble et très obéissant serviteur. Théophile. »

Le ton si digne de cette lettre fut sans action sur les desseins de Mathieu Mole.

II

\ ers la mi-août des rumeurs fâcheuses arrivaient aux oreilles du duc de Montmorency. Préoccupé du sort de son protégé, il fit parvenir à Mathieu Mole ce petit billet :

« Monsieur, je vous continuerai par ces lignes la supplication que je vous ai faite pour Théophile, et vous supplierai du meilleur de mon cœur de le favoriser en ses affaires de ce qui sera en votre pouvoir. L'innocence que je cognois en lui m'oblige de désirer de l'en voir dehors, outre que je crois que de son esprit on en peut tirer de l'avantage pour le public.

« Tenez-moi en vos bonnes grâces et me croyez plus que per- sonne, Monsieur, votre très humble serviteur.

« De Chantilly, ce i5 août i6a3.

h Montmorency '. »

Le Procureur général le reçut le lendemain, la veille du jour où le Parlement rendait l'arrêt suivant par contu- mace et dans des conditions insolites : il ne mentionne


(1) 5oo de Golbert, t. II, p. 68.


AHRÈT DU PARLEMENT DL l8 AOUT 162'S i/i I

aucunes charges et informations contre Théophile. En l'absence du plus grand nombre des membres de la Grand'Chambre qui avaient fui une épidémie sévissant à Paris, le Président s'était vu dans la nécessité d'em- prunter des juges des Enquêtes pour réunir le minimum de dix juges. Le tout, délibération et arrêt, n'avait demandé qu'une matinée 1 .

Extrait des registres du Parlement :

Vendredi, 18 août iGa3.

Ce jour d'huy Messieurs de la Grand Chambre et Tournelle se sont assemblez en ladite Grand Chambre pour juger les deffauxde contumaces obtenuz par le procureur général contre les nommez Theophille, BerUielot, Colletet et Fernide, et ont lesditz Théophile et Berthelot esté condamnez faire amende honnorable devant! Nostre-Dame, et ledit Theophille à estre de faict bruslé vif comme aussy ses livres bruslez et ledit Berthelot pendu et estranglé sy pris et aprehendez peuvent estre, sinon ledit Theophille par figure et ledit Berthelot en un tableau attaché à ladite potance, leurs biens confisquez et ledit Colletet banny pour IX ans du royaulme, et pour le regard dudit Fernide informer plus amplement.

R r Pinon 2 .

Ce premier arrêt fut suivi, le lendemain, d'un second plus explicite :


(1) « Comme le premier jugement fut sans aucune preuve ny d'escrits ny de tesmoins contre moy, aussi l'a-t-on poursuivi au temps que vostre Parlement estoit congédié à cause de la contagion, et qu'en l'absence du plus grand nom- bre de Messieurs de la grand'chambre. il avait fallu extraordinairement em- prunter des juges des enquestes pour trouver le nombre de dix juges, auquel nombre le procez de contumace fut visité et jugé en une matinée seulement qui est, pour cela, peu de temps... » {Apologie au Roy, 1625J.

(a) Archives nationales, X 2A 986, registre papier, non folioté à la date.


l\:i ARRET DU PARLEMENT DU 19 AOUT 1628

19 août i6a3.

Veu par la Cour, les Grand Chambre et Tournelle assemblées, Tarrest à"icelle du unzicsmc juillet dernier, par lequel, sur la plaincte faicte par le Procureur général du roy et livres par luy représentez, avoit esté ordonné que les nommez Theophillc, Ber- thelot, Colletetet Frenide, autheurs des sonnelz et vers contenant les impietez et blasphèmes et abominations mentionnez au livre très pernitieux intitulé le Permisse salirieque, seroient pris au corps et amenez prisonniers en la Conciergerye du Palais pour leur estrc le procès faict et parfaict, et, où ilz ne pourroient estre aprehendez, adjournez à troys briefz jours à son de trompe et cry publicq à comparoir en icelle, exploietz de perquisition faietz de la personne desdietz accusez, adjournementz à troys briefz jours, les deffaux à troys briefz jours obtenus en ladicte Cour par ledict Procureur général du roy contre iccux accusez le cinqiesme aoust et autres jours suivans. autres livres et œuvres dudit Theophillc imprimez par les nommez Tiilaine et Quesnel, conclusions du Procureur général du roy, tout considéré, il sera dict 1 que les- diclz deffaux ont esté bien et deuement obtenuz et pour le proffîct d'iceux ladite cour a déclaré et déclare lesdietz Theophillc, Ber- thelot et Colletet vrays conlumax attainetz et convaincus du crime de lèze-majesté divine, et pour réparation les a condamnez et con- damne, sçavoir lesdietz Theophillc et Berthelot à estre menez et conduietz des prisons de la Conciergerye en un tombereau au devant la prinçipalle porte de Fesglizc ?soslre-l)amc de cette ville de Paris, et illec à genoux, teste, piedz nudz, en che- mise, la corde au col, lenans chacun en leurs mains une torche de cire aidante du poix de deux livres, dire et déclarer que très meschamment et très abominablement ilz ont composé, faict imprimer et exposé en vente le livre intitulé le Permisse saiirieque , contenant les blasphèmes, sacrilèges, impiétées et abominations y mentionnées contre l'honneur de Dieu, son Esglize et honnesteté publicque, dont ilz se repentent et en demandent pardon à Dieu, au roy et à justice, ce faict menez et conduietz en la place de Crève de cette dicte ville, et là ledit Theophillc bruslé vif, son corps réduict en cendres, icelles jectées au vent et lesdietz livres


(1) Dict a esté (X 2A 317).


arrêt m parlement nu 19 AOUT l623 i43

aussybruslez,et lecîict Berthelot pendu et estrangléà une polance qui pour ce faire y sera dressée, sy pris et aprehendez peuvent estre en leurs personnes, sinon ledit Tlieophille par figure et représentation et ledicl Berthelot en effigye à un tableau attaché à ladicte potance, tous et chacuns leurs biens déclarez acquis et confisquez à qui il appartiendra, sur lesquelz et autres non sub- jectz à confiscation sera préalablement pris la somme de quatre mil livres d'amende aplicables à œuvres pies, ainsy que ladicte cour ad visera, et a banny et bannist ledit Colletet pour neuf ans hors du royaulme, luy enjoinct garder son ban à peyne d'estre pendu et estranglé, et, en tant que touche ledict Frenide, a per- mis et permect audit Procureur général du roy faire informer plus amplement contre luy pour raison des cas mentionnez audit pro- cès, circonstances et dépendances, faict ladicte cour inhibitions et deffenses à toutes personnes de quelque qualité et condition qu'ilz soient d'avoyr et retenir par devers eux aucuns exemplaires dudit livre intitulé le Permisse saliricque ne autres œuvres dudict Theophille, ains leur enjoinct les aporter et mectre dans vingt quatre heures au greffe criminel d'icelle pour estre pareillement bruslez et réduictz en cendres, sur la peyne contre les contreve- nantz et qui s'en trouveront saisys d'estre déclarez fautheurs et adherans dudict crime et punis comme les accusez, outre ordonne que les libraires nommez Estoc, Sommanville, Bilayne et Quesnel qui ont imprimé les œuvres dudict Theophille seront pris au corps et amenez prisonniers es prisons de la Conciergerye du Palais pour estre ouyz et interrogez sur aucuns faictz résultans dudit procès, et. où ilz ne pourront estre aprehendez, seront adjournez à troys briefz jours à son de trompe et cry publicq à comparoir en icelle, leurs biens saisys et commissaires y establys jusques à ce qu'ils ayent obey.

[En marge à gauche]: R r Pixox. xviu me aoust M\Txxiu,

De Verdun. J. Prxox.

Prononcé et exécuté le xix me aoust MVPxxiu l .


(1) Arch. nat. X« 34a minute papier ; X** 217 registre parchemin, à la date. Cette pièce a été reproduite par M. Alleaume, Œuvres de Théophile, 1. 1.


1 44 LES SUITES DE l'aRRET DU 10, AOUT IÔ23

Cet arrêt reçut immédiatement son exécution pour Théophile par figure et représentation, pour Berthelot en effigie en un tableau attaché à une potence. On fit un fan- tôme d'osier à peu près vêtu comme était ordinairement Théophile, on le mit dans un tombereau et on le mena devant l'église Notre-Dame pour y faire le simulacre de l'amende honorable, après quoi le mannequin fut brûlé en place de Grève avec tout ce qu'on avait pu ramasser de ses ouvrages y compris la tragédie de « Pyrame et Thisbé É ».

L'autodafé des « Œuvres de Théophile (première et seconde partie) » était en désaccord avec l'arrêt du 1 1 juillet qui ne mentionnait que le « Parnasse saty- rique a » . Ce recueil libre avait incité Mathieu Mole à lire les œuvres du Poète, c'est pourquoi l'arrêt du 19 août ajoute la « prise de corps » des libraires Billaine 3 et Quesnel à celle d'Estoc et de Sommaville. Le procès perdait un peu de son caractère collectif, Théophile deve- nait le principal sinon l'unique accusé.

Les condamnés par contumace du 1 9 août ne devaient pas subir également les conséquences de cet arrêt du Parlement .


(1) Bazin : Théophile de Viau, Revue de Paris, 17 novembre 1839. La tragédie de Pyrame et Thisbé terminait la Seconde partie des Œuvres.

(a) L'arrest de la Cour de Parlement... a été imprimé avec le texte suivant : « Avec deffenses à toutes personnes d'avoir ny tenir aucuns exemplaires du livre intitulé Le Parnasse satyrique, n'autres Œuvres du dit Théophile sur peine d'estre déclarez fauteurs et adhérans dudit crime, et punis comme les accu- sez. » (Paris, Antoine Vitray, 1623, in-ia de 8 p.)

(3) Billaine, nous l'avons dit, était, avec Estoc, un des éditeurs du Cabinet satyrique. .._..- . . .


L'EXIL DE COLLETET A SAIN! --DENIS. AOUT IÔ2.3 |'|5

Berthelot eut du être recherché, arrêté, et emprisonné au même titre que Théophile ; comme on n'a plus entendu parler de lui nous supposons, avec quelque apparence de raison, qu'il est mort en septembre 1623 ; Colletet banni pour neuf ans s'était exilé à... Saint-Denis près Paris ! Le 1 5 lévrier 162 4 il dédiait de ce village à Nico- las Chevalier \ premier président de la Cour des Aydes. son poème « Scévole ou chant pastoral sur le trespas de M. de Saint-Marthe 2 (Paris, Henri Sara 3 ) ». Le Procureur géné-


(1) Le président Nicolas Chevalier faisait des vers latins ; il y a une petite pièce de lui dans le Y. C. Scœvolse Sammarthani qiuesloris francise tumulus. Paris, Jacob Villery, i63o(p. 25).

{2 Gaucher II dit Scévole I de Sainte-Marthe, poète latin et français, né à Loudun le 2 février i536, mort dans la môme ville le 29 mars 1623.

(3) In-8 de 28 p. chiff. (Bibl. nat.. Ye 188171. — Voici un passage de l'épitre dédicatoire qui montre l'état d'esprit de Colletet à cette époque :

« S'il n'est pas si doctement élabouré (le poème de Scévole), et si les traicts n'en sont pas si curieusement recherchez que je l'eusse bien désiré pour vostre contentement et pour ma gloire, accusez-en je vous supplie la disgrâce qui m'est inopinément survenue, laquelle a tellement abaissé le vol de mes con- ceptions, et attiédy les mouvemens de mon esprit que je ne doute point que je n'aye en beaucoup d'endroits rampé contre terre, me trouvant aussi étonné que celui qui a esté frappé du foudre de Jupiter. Une âme plus forte et plus philosophique n'en pouvant pas éviter l'atteinte, l'eut supportée avec une extrême desplaisir, et je croy que sa constance en eust esté merveilleusement esbranlée : A plus forte raison la mienne que l'on a tousjours reeogneuë si tendre et si sensible, principalement aux pointes qui toucbent la réputation, n'en a peu souffrir la douleur sans s'esmouvoir et sans se plaindre, ny se plaindre sans en donner cognoissance à tout le monde, et faire en sorte par ses tristes accens que les moins pitoyables compatissent à sa misère. Ce n'est pas la considération de ce que l'on m'objecte faussement qui me suggère ces justes plaintes ; Dieu, qui pénètre dans le plus secret de nos cœurs, et à qui toutes nos actions sont présentes, m'est tesmoin qu'elles ne procèdent que du seul impatient désir quej'ay que la vérité soit cogneuë, à la confusion de ceux qui n'ayant point manqué de faux artifices pour m'accuser manqueront tous- jours de véritables preuves pour me convaincre, et qui ne se pourront jamais vanter de m'avoir peu rendre malheureux, et coupable tout ensemble. Mais où m'emporte ce discours ? Depuis le temps que je souffre ces dures traverses, nedevrois-je pas avoir accoustumé mon âme à la patience, et obligé ma bouche au silence. Puis qu'aussi bien le renouvellement que j'en fais aigrit d'autant plus mes ennemis, et leur donne un nouveau sujet de renouveller contre moy les premiers excez de leur rage. Pardonnez, Monseigneur, si voulant respandre


l46 MOLE N'INFORME PAS CONTRE LES LIBRAIRES, AOUT l62.3

rai jugea inutile de faire informer contre Frenicle, et celui-ci publiait en i6a5 ses « Premières œuvres poétiques (Paris, Toussainct Du Bray ') » et en 1626 des poésies bachiques dans une plaquette : « Le Banquet d'Apolon (sic) et des Muses (Paris, Claude Morlot 2 ) » écrite en colla- boration avec ses amis Louis Mauduit, parisien, César de Villeneuve, Philippe Habert et Germain Habert. Quant aux libraires : Estoc, Sommaville, Billaine et Quesnel, Mathieu Mole oublia de les inviter à loger à la Concier- gerie à seule fin « d'estre ouys et interrogés » sur les faits du procès !

Le pauvre Théophile, sacré bouc émissaire, était seul appelé à paver pour les auteurs et imprimeurs du « Par- nasse » et de la « Quintessence » et aussi, mais plus juste- ment, pour ses propres œuvres.


des pleurs sur le cercueil du grand Scévole, un juste ressentiment m'arrache malgré moy des plaintes contre ceux cpii employent les plus puissans traicts de la calomnie, pour perdre et ensevelir du tout, s'il leur estoit possible, mon honneur et ma réputation... »

Ce poëme de Colletet « Scévole... » fut inséré six ans plus tard en i63o dans le « Sercvola? Sammarthani qua?storis francise tumulus... » avec l'épître dédi- catoire à Nicolas Chevalier, mais celle-ci ne contient plus les doléances ci- dessus.

(1) In-8 de 8 ET., 1G0 p. chiff. et i ff. pour l'errata ; le privilège est du 12 juillet i6a5.

(a) In-8 de iG p. Frenicle n'a mis que ses initiales N, F. ; de même pour ses amis : L. M. P. (Louis Mauduit, parisien), V. (Villeneuve) ; P. H. H. Philippe Habert), G. H. Germain Habert .


CHAPITRE III

LA DOCTRINE CURIEUSE

DES BEAI \ ESPRITS DE CE TEMPS, OU PRÉTENDUS TELS


I

Coïncidence bizarre, le 18 août, pendant que les juges du Parlement rédigeaient l'arrêt prononcé par contumace contre Théophile, exécuté le 19 « en figure et représenta- tion », le libraire Sébastien Chappelet achevait d'impri- mer la dernière feuille de : « La || Doctrine |; curieuse || des beaux esprits || de ce temps, || ou prétendus tels. || Conte- nant plusieurs maximes il pernicieuses à la Religion, à l'Estat et aux bonnes Mœurs. || Combattue et renversée par le I! P. François Garassus, de la Compagnie de Jésus. || Confirma me Domine Deus in hoc hora. Judith. 136. || A Paris, chez Sebastien Chappelet, rue sainct Jacques || au Chapelet. Il M. DC. XXIII. || Avec privilège et approba- tion \ I » Cet énorme in-4° de 8 ff. prél., 1.028 p. et 28 ff.


(1) La Doctrine curieuse que Nicolas Richelet appelait : La Doctrine furieuse , a eu deux éditions. La seconde est datée de i6a4, les errata de la première y sont corrigés. La préface de Garassus a été composée cependant après le 18 août malgré l'achevé d'imprimé qui porte cette date.


l48 LA DOCTRINE CURIEUSE, AOUT IÔ23

de table était mis en vente vers le 25 août. Garassus par ce réquisitoire anticipé couronnait son œuvre patiente de deux années : Depuis sa fameuse visite faite en compagnie de Sageot et du Père Voisin en décembre 162 1 au cardinal de la Rochefoucauld, la parole enflammée du bon Père n'avait cessé de dénoncer le libertinage personnifié par Théophile, désormais il ne restait qu'à se saisir de l'hydre et à la porter au bûcher. La bataille décisive s'engageait avec ce changement de front que la « Première » et la « Seconde partie » des Œuvres de Théophile passaient au premier plan ' et le « Parnasse satyrique » au second. Le Procureur général avait considérablement élargi le débat parallèlement ou d'accord avec le Jésuite.

Garassus est classé par Ch. Nisard au nombre des gla- diateurs de la République des lettres 2 . La sauvage énergie avec laquelle il frappe son adversaire, l'adversaire qu'il s'est choisi pour la gloire de l'Eglise, montre qu'il entre- prend une lutte à mort.

La « Doctrine curieuse » présente un tableau des mœurs des épicuriens et des athéistes en général et de Théophile en particulier. Nul doute que si certains traits sont exagérés l'ensemble n'en soit exact. On a, en lisant cette satire, la vision nette de l'existence de ces jeunes gens, de leurs orgies où s'étalaient leur orgueil, leur igno-


(1) Il est fort peu question de la Seconde partie des Œuvres de Théophile dans la Doctrine curieuse. Garassus en parle dans sa préface ; il n'avait pas eu le temps de l'analyser soigneusement. 11 reviendra longuement sur cette « Seconde partie » dans son Apologie personnelle.

(a) Les Gladiateurs de la République des lettres aux XV e , XVI e et XVII' siècles par Ch. Nisard, 1860, 2 vol, in-8.


LA DOCTRINE CURIEUSE, AOUT IÔ2.3 1^9

rance, leur incrédulité qui n'étaient qu'insouciance et moquerie. Théophile et ses amis raillaient la foi pour s'amuser, pour provoquer le scandale, ils n'avaient cure des grands problèmes religieux. Garassus est non moins heureux dans l'exposition des doctrines de Giordano Bruno, de Yanini, etc., etc. ; il dénonce le livre capital de Pierre Charron : « La Sagesse » . Au point de vue catho- lique c'est un esprit d'une rare pénétration qui, ne se payant pas de mots, aperçoit le danger là où il est. Il saisit bien la nuance qu'a si finement indiquée M. Strowski : Le doute de Montaigne est une sorte de flottement : Que suis-je ? le doute de Charron est une affirmation : Je ne suis rien '.

Dans la préface de ce livre excessif : « La Doctrine curieuse », solide quant au fond et grotesque dans la forme, Garassus insiste sur le côté faible de la défense de Théophile : sa magnanimité à l'égard d'Estoc et de Som- ma ville, les éditeurs du « Parnasse » et de la « Quintes- sence » ; il l'invite à les poursuivre... sérieusement. A dire vrai si Théophile était étranger à l'impression des deux parties de ce recueil libre — nous soupçonnons Colletet d'en avoir écrit 1' « Avertissement au Lecteur » — elles contenaient cependant, on l'a vu, nombre de ses poésies. Sans en être le principal fournisseur il y faisait assez bonne figure. Il ne tenait donc pas à provoquer une enquête approfondie sur ses origines. Mathieu Mole, guidé par des motifs d'un ordre différent, partageait son


(i) Nous renvoyons le lecteur que ces questions intéressent au livre de M. Fortunat Strowski : Pascal et son temps, de Montaigne à Pascal, 1907.-


l5o LA DOCTRINE CURIEUSE. AOUT l6a3

appréciation. Orienter l'instruction de ce côté c'était ame- ner sur la sellette le président au présidial d'Aurillac, François Maynard, et Frenicle qui appartenait à une famille riche et considérée.

Voici le passage de cette préface relatif à Théophile, Garassus l'a écrit le lendemain de la condamnation par contumace du Poète :

« Et quant au sieur Théophile, qu'il sçache, que quand il aura plus vivement poursuivy les Imprimeurs qu'il dit avoir pardon- nez ', et que je dis qu'en chose si importante et en la cause de Dieu, il devoit avoir faict condamner, pour tout à faict se retirer du soup- çon, trop vray semblable, qu'il est Autheur des abominations qu'ils luy attribuent ; quand il aura faict publiquement brusler non seulement le Parnasse satyrique, boutique de toute impiété et saleté, qui porte son nom en teste, mais encores la Seconde partie de ses Œuvres, livre auquel feignant de désavouer ce qu'on luy met sus, il le confirme trop clairement par un grand nombre de pro- positions indignes d'une plume chrcstienne, et tracées par une plume trempée dans l'athéisme, l'impiété et le libertinage, comme i je luy monstreray clairement en la Seconde partie : quand il sera purgé devant ce grand et auguste Parlement, qui a décrété prise de corps contre luy, et qui l'a faict crier à trois briefs jours pour ce sujet; en fin, quand il se sera lavé entièrement, et monstre par un véritable amandement, tout autre qu'il n'est à présent : ce sera pour lors, que faisant part au public de sa pénitence, je me serviray de son exemple, pour exhorter efficacement ses sem- blables, à suivre en un si honorable chemin, celuy qu'ils ont imité en une façon de vivre et d 'esc rire si abominable. Et au demeurant qu'il ne se plaigne que je l'aye infamé, puis que desjà et par l'ad- veu du public, et par sa propre confession en sa Préface au lec- teur*, il paroist assez qu'il est sans honneur, et réputation, parmy les hommes.


(i) Voir le texte de l'avis « Au lecteur » de la Seconde partie des Œuvres de Théophile, que nous avons reproduit, p. 119. (2) Voir le texte de l'avis « Au lecteur » auquel il est fait allusion, p. 126.


IV DOCTRINE CURIEUSE, AOUT IÔ23 l5l

« C'est ce que j'ay peu dire à la hasle. retranchant le reste que j'avois à te faire entendre plus au long, de peur qu'auparavant que ceste feuille ne fust arriver . - main de l'Imprimeur, toute la pièce n'eust prins l'essor, sans que j'eusse eu le moyen de te dire. VUendê mieu.r à ï advenir, eljay ton prof fit du prêtent. \ Dieu. »

La table de la « Doctrine curieuse » énumère les maximes générales des libertins que Garassus se charge de réfuter :

Livre I. Il y a fort peu de bons esprits au monde, et les sots, c'est-à-dire le commun des hommes, ne sont pas capables de nostre doctrine: et partant il n'en faut pas parler librement, mais en secret, et parmy les esprits contidans et cabalistes. (i5 sections)

Livre II. Les beaux-esprits ne croyent point en Dieu que par bien-séance, et par maxime d'estat. (i5 sections)

Livre III. Un bel-esprit est libre en sa créance, et ne se laisse pas aisément captiver à la créance commune de tout plein de petits fatras qui se proposent à la simple populace. (21 sections)

Livre IV. Toutes choses sont conduites et gouvernées par le destin, lequel est irrévocable, infaillible, immuable, nécessaire, éternel et inévitable à tous les hommes, quoy qu'ils peussent faire. (22 sections)

Livre V. Il est vray que le livre qu'on appelle la Bible, ou TEscri- ture Saincte, est un gentil livre et qui contient force bonnes choses ; mais qu'il faille obliger un bon esprit à croire sous peine de damnation tout ce qui est dedans, jusques à la queue du chien de Tobie. il n'y a pas d'apparence. (34 sections)

Livre M. Il n'y a point d'autre divinité ny puissance souveraine au monde que la natlke, laquelle il faut contenter en toutes choses, sans rien refuser à nostre corps ou à nos sens de ce qu'ils désirent de nous en l'exercice de leurs puissances et facultez natu- relles. (19 section- 1

Livre VIL Posé le cas qu'il y ait un Dieu, comme il est bien- séant de l'advouër. pour n'estre en continuelles prises avec les superstitieux, il ne s'ensuit pas qu'il y ait des créatures qui soient purement intellectuelles et séparées de la matière: Tout ce qui est en nature est composé, et partant il n'y a ny anges ny diables au


l52 LA DOCTRINE CURIEUSE, AOUT l623

monde, et n'est pas asseuré que l'âme de l'homme soit immortelle, etc. (22 sections)

Livre VIII. Il est vray que pour vivre heureux il faut esteindre et noyer tous les scrupules ; mais si ne faut-il pas paroistre impie et abandonné, de peur de formaliser les simples, ou se priver de l'abord des esprits superstitieux. (10 sections)

Nous groupons ici les principaux passages où Théo- phile est pris à partie, en les divisant comme suit :

1 A) Portrait et mœurs des libertins ; leur bibliothèque ;

B) Réfutation de leurs principales maximes ;

C) Le Traité de l'immortalité de l'âme de Théophile ;

D) Le Parnasse satyrique ;

E) Les rodomontades de Théophile.

Mais, avant de les reproduire, entendons Garassus nous définir les libertins et les a théistes :

c J'appelle Libertins, nos yvrongnets, mouscherons de tavernes, esprits insensibles à la piété, qui n'ont autre Dieu que leur ventre, qui sont enroolez en ceste maudite confrérie qui s'appelle la Confré- rie des bouteilles. Il est vray que ces gens croyent aucunement en Dieu, haïssant les huguenots et toutes sortes d'hérésies, ont quel- quesfois des intervalles luisans, et quelque petite clarté qui leur fait voir le misérable estât de leur âme ; craignent et appréhendent la mort, ne sont pas du tout abbrulis dans le vice, s'imaginent qu'il y a un Enfer, mais au reste ils vivent licentieusement, jettant la gourme comme jeunes poulains, jouyssanl du bénéfice de l'aage, s'imaginant que sur leurs vieux jours Dieu les recevra à miséri- corde, et pour cela sont bien nommez quand on les appelle Liber- tins, c'est comme qui diroit apprentif de l'athéisme...

ci J'appelle Impies et Athéistes, ceux qui sont plus avancez en malice, qui ont l'impudence de proférer d'horribles blasphèmes contre Dieu ; qui commettent des brutalitez abominables, qui publient par sonnets leurs exécrables forfaicts, qui font de Paris une Gomorrhe, qui font imprimer le Parnasse satyrique, qui ont cet advantage mal-heureux, qu'ils sont si desnaturez en leur façon


LA DOCTRINE CL MEUSE. AOUT 1 1) 2 O l53

de vivre, qu'on n'oseroit les réfuter de poinct en poinct, de peur d'enseigner leurs vices el défaire rougir la blancheur du papier 1 . »

II

(l) PORTRAIT KT MOEUR8 DES LIBERTINS. LEUR BIBLIOTHÈol K.

Les libertins sont de vrais hypocondriaques :

« ... Et notés que nos jeunes libertins ont si grande peur qu'on ne les estime tels qu'ils sont, qu'à tout propos ils vont au devant par des excuses affectées, et jurent en termes fort efficaces, que pour eux ils ne sont, ne furent, ny ne seront jamais hypocon- driaques, mais ils le sont en sorte et si sagement qu'ils se heurtent eux-mesmes, et monstrent leur peu de sens. Qu'ainsi ne soit, il ne faut que voir la belle protestation de i'Amy de Dieu, en l'ode qu'il escrivit au Roy du temps de sa solitude, car il dit :

Mois jamais la mélancholie Qui trouble ces mauvais esprits PTafaiet paroistre en mes escrits Un pareil excès de folie i .

Cependant il ne se souvient pas qu'en la page précédente il avoit hautement juré qu'à l'occasion de son bannissement de la Cour, il estoit devenu fort mélancholique et affreusement hypocondriaque, se voyant esloigné des délices de Paris, telle est sa déposition,

Aujourd'hui' parmy les Sauvages Où je ne trouve à. qui parler Ma triste voix se porte en Cair, Et dedans l'Echo des rivages A u lieu des pompes de Paris. Où le Peuple avecque des cris Bénit le Roy parmy les rues, Icy les accens des corbeaux


(i) I" livre, section 6.

(a) Ode au Roy sur son exil : Celuy qui lance le tonnerre (Œuvres, i6ai>


J


l54 LA DOCTRINE CURIEUSE, AOUT IÔ23

Et les foudres dedans les nues Né me parlent que de tombeaux i .

« Il est vray qu'un A théiste, s'il est question de faire un discours de l'immortalité de lame, le fera en bons termes, un Sonnet bien conclu, une Ode bien tournée, une Satyre cuisante, un Balet ingé- nieux, il fera fort bien tout cela, et traduira fort bien des Epistres de S. Augustin en vers françois -, ce que je dis par allégorie : S'il est question de dissimuler sa folie, un Athéisle s'en ira confesser deux fois aux Festes de Noël, fera des conversations feintes à trois et quatre divers Docteurs, cajollera si bien les seigneurs de la Cour, et les personnes d'authorité, qu'ils prendront sa défense et en parleront en bonne bouche, pour le retenir à la Cour : Que c'est un galand homme ! un bon esprit ! une personne de bon entretien ! Il a bien à la vérité quelques rencontres en bouche dont il se pourrait bien passer, mais ce ne sont que gaillardises, il dit cela pour rire ; car il se confesse souvent, je l'ay veu communier, j'ay assisté à sa conversion, il entend souvent les Sermons, il fréquente chez les religieux 3 ; ouy mais c'est comme faisoit ce maudit Théo- phile de Constanlinople avec les Moynes et les saincts Person- nages pour couvrir son impiété.

« Hélas, jeunes Seigneurs, qui avez lame bonne ! qui vous fiez de ces malheureux, qui les prenez en affection, qui les appointez et leur donnez des pensions très mal employées : ils vous damne- ront si vous n'y prenez garde, ils vous acquerront une très mau- vaise réputation, ils rempliront vos maisons d'ordures et d'im- piétez, et vous feront cognoislrc, mais je crains que ce ne soit trop tard, que vous avez grand tort de vous fier à des hypocondriaques qui sçavent desguiser leur folie pour vous attendre au pas et vous faire un très mauvais office *. »


(i) Ode au Roy sur son exil : Celuy (jni lance le tonnerre. Œuvres, i6ai.

(a) Garassus était bon prophète : Claude Le Petit, autre libertin brûlé en iGOa, a traduit en vers français les plus belles pensées de S' Augustin. Paris, J. Bapt. Loyson, 16GG, in-12.

(3) Tous ces détails s'appliquent à Théophile de Viau, ils ne font que con- firmer ce que lui-même a écrit de sa vie dans son Apologie (i6a4)ctdans son Apologie au Roy (i6a5).

(4) Livre I, section S.


i\ nocriuM-: ci iui.i -i . \<t(T i6a3 l5l

Ces libertins considèrent comme sottise de régler et attacher leurs appétits à cerlaino. heures de dîner et de souper :

« ... Quand un jeune veau de la bande des beaux Esprits pré- tendus va visiter un Religieux, s'il le prend sur l'heure du disner. oyant la cloche qui appelle la communauté, luy dira aussi-tost par une risée cabareslique : Yoicy l'heure en laquelle il faut avoir faim, après cela il faut que vous n'ayez plus d'appétit, comme s'il disoit : Que c'est une honte de régler et attacher ses appétits à telle heure, et au son de cette cloche : et que c'est une badinerie qu'il faille avoir des heures certaines pour disner et pour soupper : car au lieu de régler les heures par nostre appétit, nous captivons nostre appétit aux heures : c'est cela que nos jeunes épicuriens ne peuvent gouster ny comprendre...

« Il y a seulement cette différence, que quand ces jeunes desbau- chez avoient contracté par leurs excez quelques maladies hon- teuses, ils n'en faisoient pas trophée, et n'en composoient pas des sonnets et des odes pour le publier à tout le monde, comme Théo- -, phile a fait de sa sueur infâme ' et puante au commencement du j Parnasse satyrique, posant une partie de sa gloire à ce que tout le monde sçache qu'il est un vilain poacre -. t/

« ... Que tout ce qu'ils font (les épicuriens), n'est autre chose que préparer de la pasture aux vers et à la pourriture. Ils me font res- souvenir de l'asne des fables, lequel voyant escorcher son compa- gnon, pour faire un tabourin de sa peau, se pleignit à Juppiter de qu'il estoit destiné à estre battu vif et mort : et nos épicuriens, qui font estât de rimailler et faire des odes impudiques, sont destinez à faire des vers vifs et morts : car quand ils sont dans leur estude, la bouteille d'un costé et l'escritoire de l'autre, pour boire six verres de vin à chasque rime, ils font des vers, quand ils sont dans les tavernes et mangent comme pourceaux, ils font des vers, quand ils ronflent et exhalent en dormant les vapeurs de leurs impudicitez. ils disposent de la matière aux vers, en somme Mulli- plicanl carnes, et multiplicant vernies 3 .


(i) Satyre : Que mes jours ont un mauvais sort (Parnasse satyrique).

(2) Livre \ F, section 10.

(3) Livre VI, section ia.

i3


l56 LA DOCTRINE CLIUIJLSE, AOLT l623

Les beaux esprits prétendus sont clone n'es gourmands et des ivrognes et forment Ja Confrérie des Bouteilles :

« ... D'autant, disoit Alexis, que pour cslre bon escornifleur et piqueur d'escabelle, il faut estre fort sçavant, et entendre la philo sophic, voilà pourquoi l'un des principaux parasites de l'Anti- quité, nommé Antigonus Carystius enquis de quoy lui profitoit sa philosophie, respondit qu'il a voit appris là dedans, de disner sans payer son escol : comme s'il disoit plus clairement, que la science de Philosophie, sa traduction du Phoedon de Platon, et ses Odes bien rymaillées luy ont valu forces bonnes repues franches à la Pomme de Pin. et dans les cabarets d'honneur : car autrement s'il n'avoit bien faict sa philosophie à Saumur 1 , s'il n'avoit appris à rymailler de la prose, el à faire des balcls, il seroit en danger sou- vent de s'aller coucher à jeun, et faire comme les limaçons qui s'entretiennent dans leur coquille 2 ».

Ils deviennent semblables au griffon, animal énorme et bideux, demi-cheval et demi-oiseau, ou plutôt, suivant Palœphatus, demi-âne et demi-dragon :

«... Je me sers de cette opinion pour cette heure, et dis que nos taverniers sont asnes d'un costé, et dragons de l'autre ; du costéde l'esprit, ils sont asnes parfaicts, et du costé de leur extrac- tion pauvres serpens, qui se sont traisnés depuis Clairac jusques dans Paris, et maintenant font des dragons, tranchent des nobles, vont veslus de soye comme seigneurs et accompagnés comme des princes malaisez.

« Le griffon, qui est sorty d'un asne et d'un serpent, mescognoist ses ancestres, et nos épicuriens, qui sont des Amphibies de la taverne et de l'hostel de Bourgongne, vivant partie en l'un, et partie en l'autre, mescognoissent tellement leurs ancestres qu'on ne leur sçauroit faire plus griefve injure que de leur faire souvenir de leur


(i) Dans son interrogatoire du 27 août i6a5 Théophile ne dit pas qu'il a fait sa philosophie à Saumur ; il parle de Montauban et de Bordeaux. L'allégation de Garassus est sujette à caution, Saumur était un collège protestant !

(3; Livre VI, section i/».


la doctrine clrielsk, aolt i023 167

village, leur parler de Clairac ou de Biscaye 1 , et du bouchon de leur maison ou du fumier de leur porte.

« Quand le grillon ne treuve dequoy manger, il se force à jeusner tant qu'il peut, et nos A théistes sont contraints de faire le mesme, et d'apprivoiser leur ventre à la famine quand ils sont ou bannis de Cour, ou la Cour hors de Paris : car c'est lors qu'ils font leur karesme, et qu'ils vivottcnt en chambre garnie, peschant le mieux qu'ils peuvent dans les thrésors de l'Espargne.

« Quand le griffon tombe sur de la viande, il mange jusques à crever, et nos épicuriens tout de mesme : tesmoings les cabarets d'honneur, quand ils peuvent trouver place à la suitte de quelque jeune seigneur prodigue, qui les traicte à deux pistoles pour teste, car lors ils ne se faignent point ; ils mangent comme s'ils estoient gagés pour ce faire.

«Le griffon, estant soûl, se retire dans quelque caverne pour dormir autant de jours qu'il a mangé de livres de chair, et nos épicuriens, quand ils sont pleins jusques à la gorge, se retirent dans des lieux infâmes pour vomir, pour dormir, pour vaquer à leurs impudicitez, en quoy ils font beaucoup pis que le griffon... »

et au crocodile :

« ... Le crocodile croist tant qu'il a de vie tout seul entre les animaux, car les autres ont quelque consistance d'aage, de forces, de corpulance, mais le crocodile seul va tousjours croissant, et nos vilains poùacres vont tousjours croissant en leurs impiétez et ne recognoissent aucun estât de consistance, ni aucun Maximum quod sic, car à mesure qu'ils avancent en aage, ils se perfectionnent aussi en vilainie, brutalité, athéisme, luxure, gourmandise ; tes- moing ce maudit et abominable, qui donne mille imprécations aux destins dans le Parnasse satyrique, de ce qu'un homme de cinquante ans ne peut plus exercer ces vilainies aussi chaudement qu'en la fleur de son aage.

« Le crocodile est l'animal le mieux fendu qui soit au monde, il est tout gorge et tout ventre, et nos nouveaux dogmatisans n'ont autre soing que de songera leur gueule et à leur ventre...


(1) Allusion au séjour en Espagne de Théophile, voir p. 36.


l58 LA DOCTRINE CUMEU8Ë, AOUT 1Ô2.3

« On dit en proverbe, parmi les Grecs, que le crocodile et le dragon viennent dragon et crocodile pour avoir mangé force petits serpcns. Un serpent a beau estre serpent, il ne viendra jamais ny crocodile ny dragon s'il ne mange force petits serpens ; et le grand dragon, chef de la bande épicurienne, qui esloit pauvre serpent il n'y a pas une douzaine d'années, pauvre scholaris à Saumur ', vivovant et se traisnant sur son ventre, comme une chétive vipère, a si bien faict et s'est si bien engressé de plusieurs petits serpen- teaux qu'il est venu le grand dragon et le gros crocodile escumeur sur les eaux et bandolier sur la terre; il a gasté tant déjeunes hommes, il a perverty tant de pauvres esprits foibles, il s'est engressé si bien dans les tavernes à la suite des seigneurs, il a si bien escumé les marmites des grands de la Cour, qu'il fait aujour- d'huy du crocodile et du dragon dans Paris -. »

Garassus en arrive à •eonclure que le premier métier du monde est, aux yeux des libertins, celui d'escorniffleur :

« ... Ceux qui entendent le grec sçavenl que ces mots Diphilus et Theophilus sont les mesmes. ... or il y eut jadis un des plus anciens et renommez escorniffleurs d'Athènes nommé Diphile ou Théophile, ainsi qu'il est rapporté dans Athénée, Livr. 1\ . p. clvi, lequel Théophile disoit qu'entre tous les poissons delà mer. il hayssoit le mule pour deux raisons, la première, qu'il s'appelle le jeusneur, la seconde, à cause que quand on l'esventre on luy trouve le ventre plat comme à une punaise affamée, et que telles n'estoient point ses humeurs, cl au reste il avoit coustume de dire, que quant à luy. il cust mieux aymé estre pendu au gibbet. que de jeusner un jour ou une fois en la vie.

« Or s'il estoit question de faire la reveuë de Paris, combien trou- verions-nous de semblables Théophiles, escorniffleurs, gens de peu, esprits ridicules, bouffons et athéistes, qui n'ont jamais jeusné que par nécessité, et qui haïssent le jeusne autant que le gibbet ? Je puis en cecy dire comme Cicéron, Non est necesse a me nominari qiicnqiiam, il n'y en a que trop : le mal-heur n'est que


(i) Voir note 5, p. A ; et note 1, p. i56. (2) Livre VI, section 12.


LA DOCTRINE CURIEUSE. AOUT IÔ23 IOQ,

trop avéré, les meschants ne sont que trop authorisez. la gangrène n'est passée que trop avant dans les parties nobles; les jeunes seigneurs sont bien aises de rire aux despens de Jésus-Christ, d'entretenir des bouffons à leurs tables, de donner appointement à des gueux qui leur disent un mot d'impiété, au lieu de faire à l'hospital des aumosnes qui seroient bien mieux employées. Noblesse à quoy songez-vous ? ne considérez-vous point que ces guespes de cabaret ne sont faictes que pour vous succer le sang, et pour vous rendre insensibles à la piété !

«... Voylà l'image de nos Athéistes, car ils se portent à l'impiété plus tost à ce que disent ceux qui les défendent, pour la nécessité qu'ils ont de chercher leur vie, que non pas pour l'invétérée malice qui soit en leur esprit. Ils font un sonnet à Monsieur tel, et puis par honesteté, il faut disner, on ne les chasse pas du logis, ils prennent froidement leur place, comme s'ils estoient nez dans la maison : Ils sçavent que tel jeune seigneur a de l'amour, ils composent une Ode en laquelle ils comparent sa maistresse à une divinité raccourcie de toutes les perfections du monde, ils prennent leur temps, ils s'ingèrent sur l'heure du souper : ils se glissent es bonnes compagnies pour dire le mot, la partie se noue à deux pistoles par teste dans un cabaret d'honneur : ils suyvent asseu- rément, et se rendent officieux méchaniquement, la table se couvre, ils en sont comme l'importun de Régnier, ils payent leur escot, partie en bouffonneries, partie en cajolleries ou en impiélez: les voylà soûls pour un jour, au partir de là ils peuvent dire comme disoit Sainct -Augustin des épicuriens : Bonum habui diem, quia bonum habui pranclium.

«... Or je dis que nos épicuriens sont tout ce que dessus et davan- tage, et si Alexis ou Anaxilas qui ont faict des Comédies à cen- taines sur les humeurs et actions des escorn if fleurs de leur temps, revenoient dans Paris, ils auraient bien autre sujet pour leurs farces, qu'ils ne trouvèrent jadis dans Athénée. Ils sont enragez pour disner, si faméliques, bélistres et vagabonds, que si le disner ou leurs pratiques ordinaires leur viennent à manquer, aussi tost ils s'en prennent à maugréer leur destin, comme a faict ce mau- dit et infâme qui commence ainsi la Satyre de sa sueur infâme :

Que mes jours ont un mauvais sort Que ma planette est mal logée


l6o LA DOCTRINE CURIEUSE, AOUT lG23

Que la Jortune est enragée De me persécuter si fort *, etc.

« Ils sont des chenilles de banquets, des coureurs et postillons de repues franches, car ils courront tout Paris, voyre toute la France, et du fonds de la Gascogne, de leur petite Itaque fumeuse, ils prendront la course à toute bride pour venir escumer le pot dans la maison des jeunes seigneurs de la Cour: En somme ils ne sont pas mal nommez aujourd'huy, les piqueurs d'escabelle. — Je dis qu'ils sont autant d'entonnoirs qu'il y a de libertins, athéistes et escorniffleurs dans Paris : Et en ce cas je dis qu'ils ont plus de bec que de plume. Je m'en rapporte à celuy qui ne sçauroit faire un couplet d'Ode ou de Stances qu'il n'ait tousjours la pinte sur la table d'un costé, et l'escritoire de l'autre 2 . »

A propos des Escorniffleurs, Martin Luther naturelle- ment est mis en cause. Garassus l'appelle « ce gros buffle qui se faisoit ordinairement porter son grand gobelet lequel il appeloit Poculum cathechhticum qui ne tenoit qu'environ deux pintes et lequel il avaloit d'une seule halenée » :

«... Moy, Martin Luther, dit ce gros Athéiste, je confesse que je ne puis prendre aucune consolation en la mort et en la résur- rection de Jésus-Christ : mais bien à boire de bon vin, et à man- ger de bonnes viandes : Car voylà toute ma consolation spirituelle, et puis il rend raison de son dire escrivant à Staupice son con- fesseur : Quia ego sum homo, exposilus crapulse, titillationi et negligen- tise : Pource que je suis un homme subject et exposé à la gourman- dise, à la paresse, et au plaisir de la chair, telle est la profession de Martin Luther et qui voudra voir celle de nos escorniffleurs, il ne faut que prendre la patience de lire la description du voyage de Sainct-Cloud, dans la Quintessence satyrique en cette infâme poésie qui commence :


(i) Parnasse satyrique : Satyre. (2) Livre VI, section i5.


LA DOCTRINE CUBISUSB, AOUT lG23 l6l

Quoy ? veus-tu donc sçavoir nostre libertinage Et comme l'autre jour nousfismes le voyage De Sainct-Cloud en bs fondues, des vers de conscience, des rages et désespoirs, et ont de la peine à s'imaginer qu'il y ait au monde plus grand tourment que le leur, quand ils sont hors de Paris, et privez de la jouyssance ordinaire de leurs desbauches journa- lières : tesmoing Théophile, lequel se trouvant dans le lieu de sa naissance, banny de la Cour, et ayant la France pour prison, sentit ce supplice si vifvement, et estima sa peine si cuysante qu'il en escrit au Roy en ces termes :

Dedans ce lamentable lieu

Fors que de souspirer à Dieu

Je n'ay rien qui me divertisse,

Job qui fut tant homme de bien

Accusa le Ciel d'injustice

Pour un moindre mal que le mien 2 .

« Il est vray qu'en ce couplet je voy quelques rapports bien considérables entre Job et Théophile :

1) Job estoit en son piteux estai la figure d'une âme damnée, et pour cela il disoit à Dieu, Mirabiliter crucias me, et Théophile prend le chemin de passer de la figure jusques à la vérité si Dieu ne


(i) Elégie à M. de M. (Montmorency): Desjà trop longuement la paresse me flatte (Œuvres, 1621). Garassus s'est trompé en parlant d'un jeune Comte. (3) Au Roy, sur son exil. Ode : Celuy qui lance le tonnerre (Œuvres, 1G21).


LA DOCTRINE CURIÉU8B, voir H 1G9

l'en retire par sa miséricorde. 2 Job estoit sur son fumier, et Théophile sur le sien, quand il faisoit ses pitoyables élégies, et le plus grand tourment qu'il eust c'estoit de ce qu'il se voyoit puny de la peine des escorniffleura affUeiu» domicœnio. 3) Job avoit tout son corps en crouste, et Théophile, dépose dans le Primasse saly- rique en la page xi.ui '. que sa peau est si pleine de cales, qu'elle ne se peut r'amolir, et que son corps est plein de chancres : il est viiiy qu'il y a bien de la différence au sujet de leur rongne, car Job fut affligé en son corps, pour faire monstre de son courage, et donner exemple de patience, et Théophile se vante que ses chancres et apostumes puans luy viennent par excès de ses débauches, car il le dit en termes exprès au premier sonnet du Parnasse satyrique . % Job estoit environné de meschans hommes, supposts de Sathan, qui taschoient de luy tirer des blasphèmes de la bouche, et Théophile est environné de certains Athéistes, quasi aussi mes- chants que luy, qui apprennent de luy à proférer d'horribles impiétez. ~> Il est vray que Job n'offensa jamais Dieu par ses parolles, et Théophile ment impudemment, lorsqu'il dit que Job accusa le Ciel d'injustice, au lieu que luy ne cesse de vomir des impiétez et blasphèmes contre le Ciel, ta terre, les Destins et la Nature, comme il se void en la Satyre très abominable qu'il a imprimée touchant son mal de Naples en la page xliii du Par- nasse et en ses Œuvres particulières en la page cem, lorsqu'il dit, si j'ose rapporter ses paroles deshonnestes :

Mon âme 2 les des lins,

Jefay tous les jours des festins. On me va tapisser ma chambre Tous mes jours soid des mardy-gras Et je ne boy pou d d'Hippocras S'il n'est faiet avecques de l'ambre 3 .

6 Job recogncul fort bien les flammes éternelles, mais il ne les mérita jamais, et pria Dieu de l'en garantir, et Théophile reco-


(1) Ces vers ont déjà été cilés par Garassus, voir p. 161 : Les chancres m'ont laissé sécher...

(2) Incagne. Dans son Apologie, Garassus répond à Ogicr qui lui a repro- ché d'avoir remplacé ce mot par des points (voir p. 381).

(3) Epigrammc : Mon frère, je me porte bien [Œuvres, 1G211


I70 LA DOCTRINE CURIEUSE, AOUT l6a3

gnoissant des flammes éternelles, csloit, ou si insensible de les désirer, ou si profane de les appliquera ces impudicitez, car c'est ainsi qu'il parle en la page ce. m de ses œuvres :

Moy je demande seulement Du plus sacré vœu de mon âme, Qu'il pleust aux Dieux et à Madame, Que je brusle éternellement i .

Je prie le bon Dieu, pour le zèle que je porte à son salut qu'il ne luy accorde pas le contenu de ses requestes, car elles sont de la nature de celles, dont parloit Senèque, lesquelles ne peuvent estre accordées aux postulans, qu'à un très grand préjudice de leur bonheur 2 ».


(1) Epigraimnc : Qui voudra pense à des empires

(2) Livre VII, section 12.


CHAPITRE IV

LA DOCTRINE CURIEUSE (mùit) I

C) LE TRAITÉ DE l'i.MMORT ALITÉ DE l'aME DE THEOPHILE

« Après tous ces malheureux Escrivains sont venus les nou- veaux libertins de nostre siècle, qui ont enchéry sur le marché de Cardan et de Lucilio, en ce que publiquement et sans honte ils avancent cette maudite maxime. Qu'il n'est pus asseuré que l'âme de l'homme soit immortelle, et que, par conséquent, il vaut mieux tenir le présent qu'abbayer à l'avenir, et prendre en ce monde ses plaisirs, que de courir après une félicité incertaine et imaginaire de l'autre monde.

« Je m'atlens bien qu'on me mettra devant les yeux pour nr imposer silence, le Traicté de l'Immortalité de l'àme. faict et imprimé par un je ne sçay qui, soy disant Théophile, qui est estimé l'un des principaux chefs de la bande libertine, et que, par conséquent, j'ay tort de diffamer ainsi mal à propos des personnes d'honneur, qui sont en crédit et aufhorité aux meil- leures compagnies. 11 est vray que j'ay leu le dit Traicté de l'Im- mortalité de l'âme conjoinctement avec sa Larissa qui est une pièce grandement deshonneste. Mais à cela je respons doux choses, la première, que j'ay bien veu des Bréviaires imprimés à Genève. (|iK»yqu'à Genève on ne récite ny \ espres ny Matines, et ceux qui se moquent de nostre Bréviaire sont ceux-là mesme qui le font imprimer à cause qu'ils voyent que c'est un livre de bon usage, qui se débite aisément : Ainsi ce Théophile pour relever un peu

■4


t~2 LA DOCTRINE CURIEUSE, AOUT 1G20

les bresches de sa réputation, et endormir les plus foibles esprits, s'est advisé durant les longueurs de son bannissement de traduire Phœdon et le faire imprimer, luy donnant ce tiltre, de l'Immor- talité de l'âme, d'autant qu'il s'est apperceu que c'est la commune créance de tout le monde, et que pour effacer ses anciennes fles- trissures, il n'y avoit un plus souverain remède que de faire l'hypocrite aux despens de Socrate, et faire suer les presses d'imprimerie un peu plus honnestement qu'il ne sua jadis par ces anciennes sueurs, dont il se vante luy-mesme en la première page du Parnasse satyrique l .

« C'est ainsi queLucilio Vanino, le plus infâme Athéiste de nos jours, a cependant escrit contre les A théistes, ainsi qu'un usurier crie contre les autres. quoy que ce soit avec un dessein bien diffé- rent. Ainsi Théodore de Bèze a faict des Lpigrammes contre l'im- pudicité, ainsi les aulheurs de la Quintessence satyrique ont composé contre l'yvrongrièrie, et j'altcns au premier jour le ministre Moulin 2 fera un livre contre la bouffonnerie.

« La seconde chose que je responds à l'Immortalité de ce Théo- phile, c'est qu'il a beau dire, ses actions démentent sa parole, sa plume n'est pas semblable à son discours, les tavernes regorgent encores des honteuses et vilaines propositions qu'il a vomy dans leurs sales. Il me souvient que Martin Luther pour monslrer avan- tageusement qu'il ne croyoit point l'immortalité de l'âme dit que, quant à luy, il ne prenoit autre consolation qu'à manger et à boire, ainsi que j'ay rapporté cy-dessus. Or c'est le mesme sen- timent et la mesme profession de foy que faict ce Théophile, car voylà comment il parle en la page cent et vingt-deux de ses œuvres ramassées, quand il descrit l'entretien de ses tristes pen- sées durant son bannissement :

Autrement, dans l'ennuy d'un lieu si solitaire Où l'esprit ny le corps ne treuve rien à faire, Ou le plus philosophe, auecques son discours, Ne sçauroit sans languir avoir passe deux jours, Le chagrin m'cusl saisi, sans une grande chère


(1) Cette première page du Parnasse satyrique reproduit le sonnet par le sieur Théophile : Philis,je suis f...

(2) Pierre du Moulin, célèbre théologien protestant (18 octobre 1068 -f- 10 mars i(538).


L.V DOCT1UNE CLKIELSE, AOUT lÔ23 1/3

Qui ({eux fois chasque jour enchantoit ma misère, Car je n'ay sceu trouver, de l'humeur dont je suis l a plus présent remède à chasser mes eniiuys. El si. comme lu dis, vous avez tous envie De me ff lire paner un jour de douce oie, \pprcste de bons vins 1

Telle fust la consolation de Martin Luther, et telle est aujourd'hui. la consolation de Théophile. Boire, manger, s'enyvrer ; au partir de là, bon esprit et sainct personnage -. »

Après la démonstration, l'exhortation :

«... Quand ils se verront tels que le descrit le sieur Théophile en la Satyre de ses sueurs infâmes, quand ils tomberont à pièces et lambeaux, quand leurs os seront cariez par la goutte, leurs reins gressez par une centaine de cailloux, leur poil au vent, leur corps dans un hospital. ou entre les mains d'un bourreau pour vomir leur àme malheureuse, comme Fontanier etLucilio Yanino, lors ils commenceront à voir que leur àme est immortelle, leur corps une carcasse, leur réputation perdue, leurs plaisirs escoulez, leur salut désespéré, leur mémoire maudite, leur nom persécuté, leur mort proposée à la postérité entre les exemples funestes, et l'histoire de leur vie rangée entre les accidens tragiques, pour servir de miroûer à leurs semblables, et de bride à tous nos descendants, lors ils hurleront comme chiens enragez, et diront. Xos insensali vitam illorum sestimabamus insaniam*, etc. a

Le bon Père disserte ensuite sur le mot Rien. Comment se doit entendre le Rien pour lequel les libertins sont punis : Rien de Charles de Bourbon, Rien de Louis V, le péché est un Rien ? Théophile aurait dit en parlant du péché originel que Adam et Eve avaient été chassés Pour rien du Paradis :


(i) Elégie (à Des Barreaux) : Je psnsois au repos, et le céleste feu (Œuvres, i6ai). (a) Livre VII, section i4- (3"» Livre Ml, section 17.


l-'l LA DOCTRINE CURIEUSE, AOLT lë'i3

« ... Et si nos épicuriens avoient assez desprit pour concevoir cette vérité, ils verroient que leurs vœux de sodomie, que les Satyres de leur sueur véroleuse. que leurs ^vrong-ncries journa- lières, que leurs blasphémée horribles sont un xvnx Rien, et que si on les condamnoit au feu, comme on feroit s'il y avoit plus de zèle et plus de religion dans Paris qu'il n'y a pas, ils pourroient dire allant à la roue ou au gibet, qu'ils sont condamnés Pour Rien, comme ils disent ordinairement, que nos parents et les \nges ont esté Pour Rien chassez du Paradis ; comme un je ne sçay qui tasche de monstrer en la première Ode qu'il faict au Roy, que Pour Rien, et innocemment il a esté bannydela Cour : c'est-à-dire, peur avoir réduit l'esprit foible d'une centaine de jeunes hommes à l'A théisme, et pour avoir publié d'une mesme main, et mis sous mesme presse ses impiétez et ses justifications prétendues, tirées de la mort de Socrale. Rien mal'hcureux fusses-tu avec ton autheur, ce beau rimailleur de Sonnets sodornites, où c'est qu'il se trouva, dit il, durant son bannissement de la Cour:

Sur le /este affreux d'un rocher D'où les ours n'osent approcher, D'où il consulte les furies Qui ne font (pie solliciter Ses importunes resecrics A le faire précipiter 1 .

Rien malheureux, fusses-tu aussi profondément ensevely dans le fumier de ton village, qu'il s'est veu mille fois depuis un an pro- fondément ensevely dans le vin. Rien malheureux, fusses-tu anéanty avec ton autheur lequel, s'il n'y met ordre, maudira à tout jamais le jour, auquel il fut mis en nature, et priera désespéré- ment les montagnes de tomber sur luy pour l'anéantir et le réduire à Rien, lorsqu'il ne sera plus temps. Rien malheureux, qui n'as causé que trop de réelles, et véritables abominations dans Paris, el qui ne produiras à tout jamais que trop de positives et véritables peines dans les Enfers à ceux qui se tapissent à l'abry de ton néant !

« ... Nos épicuriens qui ne se défont jamais de la volonté de


(i) Au lloy, sur sou exil. Ode : Celuy qui lance le hnnerre {Œuvres, iGai).


là DOCTMNE Cl'RIElM'. MM T 1G23 170

s'tiiN \ km . et de prendre leurs plaisirs infumes, qui prennent Dieu, les destins et la nature à partie, de ce quelle tranche le filet de leurs sodomies et brutalités à cinquante ans. n'auront pas assez d'effronterie pour me desmentir, car ils monstrent par leurs odes impudiques de la façon d'un je ne sçay qui, qu'ils ne regrettent rien tant que de ne pouvoir estre immortels pour offenser Dieu éternellement, ainsi qu'il se peut voir clans leur Parnasse satyrique en ceste détestable poésie, qui commence :

Que mes jours ont un mauvais sort .

Que ma plunette est mal loyée. Que la Fortune est enrayée De me persécuter si fort 1 . !

« On verrait là dedans s'il estoit loisible de le lire et parcourir cette vilaine et brutalle saillie du plus infâme poacre de la Cour, que ce vilain estmarryde ne pouvoir estre éternel pour ne mettre jamais de fin à ses abominations, et puis il s'estonnera le maudit qu'il est, si Dieu punit ses impudicitez éternelles, ses sodomies immortelles, ses yvrongneries journalières, ses blasphèmes conti- nuels, qui n'auront jamais non plus de fin. que sa malice -. »

II

d) h\: PARNASSE SATIRIQUE

Garassus s'attaque directement au monstre auquel on attachait le nom de Théophile. Le Parnasse satvrique :

«... Depuis trois ou quatre mois est sorty au jour un livre en deux parties soubs le nom de Parnasse satvrique et de Quintessence sutyrique, le plus horrible que les siècles les plus payenset les plus desbordez enfantèrent jamais. Les principaux Autheurs qui s"\ nomment sont Théophile, Frénide et Colletet. Pour moy. je pense avec raison pouvoir deffier les Diables de luxure, de fornication, de


(1) Parnasse satyrique : Satyre. Garassus a déjà cité cette pièce plusieurs fois.

(2) Livre VII. section 21.


1-6 LA DOCTRINE CURIEUSE, AOUT lG2.3

sodomie et de brutalité, de faire pis qu'ont faict ces trois goziers de Cerbère, quand ils ramèneroient dans le Christianisme toutes les Florides et Priapées de l'antiquité, et toutes les vilenies des Carpo- cratiens, toutes les hontes des Turlupins, toutes les bestialités des Condormans, toutes les peintures de l'Arétin,tous les maquercl- lages de Bèze, et toutes les brutalité/ de Gomorrhe.

« Or en ce livre abominable et qui passe au delà de l'impudence j'\ remarque trois ou quatre choses : La première que les presses et les formes ont eu honte des impudicitez horribles qui se sont trouvées dans la coppie, en ce que l'Imprimeur a rayé son nom et faict ce qu'il a peu après l'édition pour ne eomparoistre au front d'un ouvrage si infâme, et que les charactères mesmes n'ont pas voulu prendre ez parolles plus desbordées, comme jadis la plume de cet Empereur malheureux, refusa de prendre sur le papier et marquer un arrest très injuste qu'il luy vouloit faire signer contre le grand Sainct Basile, ainsi les lettres estant touchées par la balle, et gcsnées soubs la presse, ont refusé de marquer les mots les plus impudiques, qui ne se disent que parmy des bélistres et gens de néant.

« La seconde chose que je remarque en l'édition de ce livre, c'est que le Diable, qui en est le premier Autheur, n'a pas esté fin, et ses trois secrétaires sont trois pauvres ignorans en matière de malice, car il faut qu'un poison pour passer aisément soit bien appresté et corrigé duëment : il faut qu'une impudicité soit cou- verte de quelque honorable prétexte pour s'attacher aux esprits, qu'elle soit accompagnée de quelque pointe et subtilité d'esprit, telles que sont les impudicitez de Térence, de Martial, de Catulle, qui glissent doucement à la faveur de leurs belles inventions, mais dire cruement des impudicitez horribles, et les coucher sottement sur le papier, il n'appartient qu'à Théophile, à Frénide et les autheurs du Parnasse, c'est-à-dire à des garçons d'estable, qui n'ont ny honneur, ny esprit, ny civilité, autre que celle de leur naissance.

« La troisième chose que je remarque en ce livre, c'est que jadis lors qu'il y avoit encores un peu de sentiment et de piété dans les aines des bons vieux François, au seul nom de Sodomie, on ne parloit que de brusler tout vif celuy qui en eust esté seulement sçoupçonné, et aujourd'hui on verra un livre qui se vend publi-


LÀ DOCTRINE CURIEUSE, kOUT '623 1 77

quement dans les galeries du Palais, qui porte en front un sonnet exécrable, par lequel l'Autheur, qui se dit le sieur Théophile, se repentant, à ce qu'il dit, d'avoir eu et contracté une maladie infâme avec une prostituée, fait vœu à Dieu d'estre sodomitc tout le reste de ses jours, et ce par des parolles les plus exécrables qui soient jamais sorties de la bouche du plus abominable sodomite qui ait esté enveloppé dans les cendres de Gomorrhe.

« Hélas! flammes de Sodome, où estes-vous? puis que les hommes ferment les yeux ! que nefondés-vous sur cette abomina- tion ! que ne vengés-vous les querelles de Dieu vostre maistre, duquel on profane le nom ? que ne consumés- vous en cendres ces livres plus impudiques que ne furent jamais les maisons et les murailles de Séboïm, d'Àdama, de Sodome et de Gomorrhe? Vous ne pardonnastes pas aux pierres et cailloux, vous calcinastes tout, vous réduisîtes en poudre les instrumens et les tesmoings inno- cens de ceste vilainie : vous bruslastes les pierres et pardonnes maintenant au papier? Quoy flammes! estes-vous impuissantes, ou moins zélées que vous ne fustes jadis !

Dieitur attraeto nuhes Sodomitica nymbo Guttatim sparsum fudisse ob crimiim fulmen , Cùm plueret nox atra focos, cœlo'q ; caduco Aéra pcv cedidum stillarent und.ique mortes.

Dieu veuille que le mesme chastiment n'arrive et ne fonde sur la ville de Paris pour expier les Sodomies et brutalités d'une cen- taine de vilains, qui sont capables d'attirer sur nous le feu du Ciel, et envelopper dans leur juste chastiment l'innocence de cent mille bonnes âmes. Obsecro ne irascatur furor t uns Domine l .

« ... En somme, la sotte gloire de nos jeunes veaux paroist par- faictement en leur Parnasse satyrique aussi bien que leur impudi- cité brutale, car après que l'Imprimeur a faict une porte de jaspe à un estable d'Augias, après qu'il a faict un merveilleux avant- propos, recherché en parolles cajolleuses, disant que c'est le recueil des plus belles pièces, des meilleures rencontres, des plus excel- lentes poésies, des plus sublimes esprits, des merveilles de nostre aage, enfin pour vérifier son dire il produit immédiatement un


(1) Livre VI. section 18.


178 LA DOCTRINE CURIEISE, AOUT 1C2.J

exemple incomparable qui sert de bouchon à ses grandes cl mer- veilleuses levées de bouclier, c'est un Sizain d'un je ne sçay qui, lequel dit en somme :

]'ous antres (pie la Muse pique Dans ce Cabinet satyrique, Ouvrage des plus beaux esprits, Cessez vos plaintes ordinaires, Il vaut mieux d'eux estre repris Que loué des esprits vulgaires 1 .

Je demande au Lecteur non passionné, si ce brave seigneur n'est pas un généreux et hardy champion pour colleter la barbarie de ce siècle, suivant l'étymologie de son nom (G. Colletet), veu qu'ils s'en plaignent si souvent dans ce théâtre d'Impudicité, et nommé- ment dans cet autre Sizain, qui est faict pour servir de pennache au commencement de la Quiidessence tatyriqae par un jeune veau qui dit :

En ce siècle du tout barbare

Oà chacun veut paroistre avare,

La vertu n'a pas un denier.

Et la Muse autrefois si vive

Paroisl maintenant si chetive

Qu'elle loge d<uis un grenier -.

Le bon Dieu, père des bons esprits, soit à nostre ayde : car je dis que ces beaux esprits prétendus, qui de leur grenier font un Par- nasse, peuvent bien faire de leur cave une fontaine d'Hélicon 3 ... »

Le Parnasse satyrique contient une pièce les « Louanges de l'Amour » avec maintes allusions à la Bible et aux saints de l'Eglise romaine. Garassusa soin cependant de décla- rer qu'un bon esprit n'est pas obligé de croire sous peine


( 1) Ce sixain osl signé G. Colletet dans les (T. prél. du « Parnasse satyrique », éd. originale. iGas.

1 ■>. i Epigramme contre un poêle. P. 1 \ de la « Quintessence satvricpie », 1623, signée du sieur de Gourde.

(3) Livre I. section 7.


LA DOCTRINE CURIEl>l. \<)IT lG23 I79

de damnation tout ee qui est dans la Bible, jusqurs à la

<|lirilr <lll chicll <lo Tol)io !

«... Esprits profanes et vilains, qui poseroient volontiers dans le Ciel un bordeau, ou un cabaret, et qui ne se servent des Anges n\ des Saints, que pour en tirer des allégories infâmes, et les faire parler en termes de maquerellage, comme ils ont faict nom- mément dans leur Parnasse satyrique, imprimé l'an M.DC.WII, en cette louange de l'Amour qui commence en ces termes :

Sainct Augustin instruisant une Dame Dit que l'Amour est Verne de nostre dme '.

c Là dedans quels blasphèmes exécrables ne disent -ils pas contre la vision et l'amour béatifique ? quelles profanations n'ont- ils pas inventé sur la lumière de gloire? quels instrumensde Mar- tyre n'ont-ils appliqué à leurs maudites intentions ? ils ont ravy le gril d'entre les mains de S. Laurens pour en faire une armure complète à Cupidon leur tutélaire, le taureau à Sainct-Eustache. les flèches à Sainct-Sébastien, la caverne à Saincte-Madeleine, la roue à Saincte-Cathcrine. les cailloux à S. Estienne pour traduire tous ces sacrez meubles en matière d'impiété et de vilainie -...

«... Ils (les libertins) ont une certaine routine de maximes descousuës, des propos hardis et advantageux, des nouvcautez favorables aux esprits foibles ; quand ils sont sur leur fumier, ils font les bravaches, ils dénient Dieu et sa puissance: ils bravent les destinées et la nature en termes très impudiques, comme il se peut voir par la Satyre d'un je ne sçay qui. qui commence :

Que mes jours ont un mauvais sort. Que ma planette est mal logée, Que la fortune est enragée De me persécuter si fort 3 .

«... Quant à leurs impudicitez (des libertins), je n'entreprens pas d'en parler maintenant, si ce n'est en tant qu'ils les autho-


(1) Louange de l'Amour.

(2) Livre III. section ao.

(3) Livre III. section 21. Parnasse satyrique : Satire (citée trois fois déjà par Garassusi.


l8o LA DOCTRINE CURIEUSE, AOUT l62.3

visent sacrilègement par le texte des Sainctes Escritures : Qu'on voye leur Parnasse satyrique, si toutesfois il se peut voir sans horreur et sans offense divine, on cognoistra par la teneur de cet hymne qu'ils appellent Les louanges de V Amour, que s'il n'y eust point eu de Bible au monde, peut-être n'eussent-ils pas trouve' de Ministres assez favorables à leurs initiquez : Car après avoir par- couru tous les Interprètes des sainctes lettres, depuis S. Augustin jusqu.es à Nicolas de Lyra, pour leur faire dire ce que jamais ils n'ont pensé ny voulu dire, enfin ils terminent ainsy leur poésie, l'adressant aux femmes desbauchées :

Et c'est pourquoy comme dit S. Grégoire l H amant faict icy son Purgatoire. Nulle de vous ne soit (longues si dure Quelle résiste à la Saincte Escriture l etc.

Je sçay bien que cette pièce de poésie fut faicte par Guillaume des Autels ou par Marot, et qu'elle fut mal à propos attribuée à Melin de S. Gelais, mais elle n'estoit lors ny si longue ny si impudique, comme elle est maintenant, et qu'il a pieu à nos nou- veaux épicuriens de l'augmenter de leurs sales inventions, pour tesmoigner à la postérité, que Senèque disoit vray au septiesme de ses Questions naturelles : I\ondum se tota nequitia protulit, adhuc nascitur, et huic omnes operam damas, huic oculi nos tri, manusque subserviunt. Ce m'est une espèce de consolation, de voir l'extrémité de l'impudence à laquelle sont arrivez nos A théistes, car j'espère que nos descendans ne trouveront plus de quoy adjouster à leur malice, puisque ces vilains et infâmes qui vivent maintenant (Si tamen vivilur in tabernà, si (amen habitatur in plaustro) ont fait parler le S. Esprit et ses sainctes lettres, comme on parle ordinai- rement dans les lieux les plus infâmes de la terre, c'estoit assez ce me semble que la Macette de Régnier se servist des indulgences et du cordon bénit des Pères Recollets pour authoriser ses impudi- citez, falloit que le Diable de nostre siècle monstrast qu'il est plus sçavant que tous ses devanciers, et que ceux qui enseignèrent jadis à commettre les turpitudes de Flore et de Priape parmy les Payens estoient de pauvres Diables, ignorans en matière de lubricité ?


(i) Louange de l'Amour : Sainct- Augustin instruisant une Dame


LA DOCTRINE CURIEUSE, AOUT lG*i3 181

« Falloit-il que les Chrestiens, les François, les Parisiens vissent de leurs yeux des vilainies qui n'ont jamais esté tolérées parmy les Cannibales? Falloit-il que dans le Palais, dans la gallerie des Prisonniers, dans la Grande Sale de cette auguste maison, se débitassent publiquement ces prophanations diaboliques de la Saincle Escriture ? falloit-il que le mont de Parnasse sur lequel jadis les Muses Vierges très chastes firent leur demeure, fust aujourd'hui profané indignement soubs le nom de Parnasse satyritjiie. et que du laurier virginal de ceste montagne si pure, on fist dans Paris et dans ce lieu sacré du Palais un bouchon très infâme d'une impudicité plus que brutale !

Testor Justiliœ portant omnituenlis ocellum i .'

« ... Il semble que cette queue du chien de Tobie soit faicte tout expressément pour entretenir les esprits fénéans des libertins ; aussi bien que la queue du chien d' Alcibiades estoit faicte pour entretenir les sots et fénéans d'Athènes. Car au lieu de songer, de parler, de méditer sur les mystères de leur salut, ils s'amusent à discourir sur la queue du chien de Tobie, comme si c'estoit une affaire de grande conséquence, et semble que cette queue soit une pierre d'achoppement pour les Athéistes : car de cent Libertins, quatre-vingts qui se voudront moquer de l'Escriture, commence- ront parla leurs risées, et feront contre le Proverbe qui dit qu'il ne faut jamais commencer par la queue.

« En somme, je diray à nos Libertins, veuës les horribles impu- dicitez de leur Parnasse satyrique, qu'ils sont cousins germains de Zenon l'Athéiste, lequel fut surnommé Couda eanis, ou d'autant qu'il avoit souvent ce mot en bouche, aussi bien que nos Athéistes, ou bien d'autant qu'il escrivit si impudiquement que les plus sages dirent de lui qu'au lieu de plume, il s'estoit servy de la queue d'un ehien : ce qu'on pourrait bien dire à plus juste raison du misérable Théophile, voyant ses Sonnets imprimez dans le Parnasse satyrique, avec une effronterie et impudicité qui passe celle de tous les chiens du monde - » .


(i) Livre V, section 3. (2) Livre V, section iâ.


182 LA DOCTRINE CTHIEISF. VOIT 1G2S

Le bon Père adresse ensuite une vigoureuse remon- trance au principal auteur du Parnasse safyriqne... Théo- phile 1 , qu'il appelle toujours « un je qe sça\ < j ni » :

«... À la bonne heure, meschansque ce soit vostre destin ! que vous l'estimiez ainsi! que vous le disiez pour entretenir vos humeurs folastres et libertines ! ou pour gaigner une lippée à la faveur d'une Ode très impudique ! Sçaehez que vostre destin vous rendra malheureux, que vous ne trouverez pas tousjours la nappe mise chez les seigneurs qui se servent de vous comme de bouffons. Sçaehez que les tavernes et cabarets d'honneur ne seront pas tous- jours en vogue. Sçaehez prodigues, qu'après les banquets et les impudicitez. viendront les caloffes des pourceaux et les estables. Sçaehez qu'au lieu de la Pomme de Pin, vous n'aurez que des pommes d'angoisse, et qu'on ne dira pas toujours : Honos erit haie quoque porno.

« Sçaehez que les pensions des grands tariront, que leurs libéra- lités s'espuiseront, que leurs volontez se changeront, et que quand ils vous auront cognus, ils vous haïront plus que jamais ils ne vous ontaymez, sçaehez que les seigneurs, auxquels vous servez main- tenant de naquet, seront les premiers à solliciter le Roy de vous envoyer aux Galères, lorsqu'ils auront cogneu l'infamie de v< s impudicitez desnaturées : Sçaehez que vostre Parnasse salyrique sera bruslé ou par les mains du bourreau, ou par les flammes ven- geresses qui tombèrent sur Sodome : Sçaehez que vos brutalitez seront cognuès d'un chacun, vos blasphèmes seront décriés, vos impiétez en horreur, vostre nom en proverbe, vostre mémoire en abomination, vostre doctrine Anathème, vostre esprit en risée, vostre salut au désespoir : Tel est le licol que vos Parques vous ont filé, tel est le destin que vous avez faict et formé vous-mesmes :

Hoc quoque fatale est, sie ipsum expendere Fatum, Née refert seelus unde eadat : seelus esse fatendum. »


(1) Livre IV, section 20.


LA doctrim: curieuse, août i6a3 i83

III

C) LES RODOMONTADES DE THÉOPHILE

« ... Iprèa le malheureux d tnùstre Lucilio, il faut que j'exa- mine les lasches et poltronnes rodomontades du meschant homme de néant qui ne vaut pas plus que luy. Pour moy qui ne suis pas de son humeur, je crois que jamais bon soldat n'apprit la géné- rosité dans une laverne. ni la résolution stoïcienne dans les pintes ou dans les bouteilles

« ... Notez donc, Lecteur, qu'un je ne scav qui, autrement appelé Viaud, escrit une Elégie à une dame l en la page c\iv de ses Œuvres, et après avoir faict comme les fous d'une Confrérie de village, c'est-à-dire, après avoir gambadé haut et bas. menacé tout le monde, sans ruer aucun bon coup: 11 vient enfin fondre sur ses propres louanges en la page cxxii-, et le premier subjet qu'il prend est celuy de son \\ rongnerie, auquel il dit, que pour luy il est de celle humeur, qu'il ne peut trouver consolation hors delà bouteille, puis immédiatement en la page i:\xin. il vient à son courage prétendu 3 , c'est à dire courage de Liépard qui n'est jamais généreux que quand il est yvre, ou quand il a mangé son saoul d'ordures. Or il commence ainsi son vénérable panigyre. parlant de la résolution de son esprit, lequel ne se llestrit jamais


| 1 1 Elégie à une dame : Si voslre doux accueil n'eusl consolé ma peine 'Œuvres, 1G21).

(>) Le chagrin m'eust saisi sans une grande chère

Oui deux fois chaque jour enchanloit ma misère. Car je nay sceu trouver de l'humeur dont je suis. Lu plus présent remède à chasser mes ennuys : Et si. comme tu dis, vous ave: tous envie De me faire passer un jour de douce vie.

AppreiU de bons vins

Elégie .à Des Barreaux) : Je pensois au repos... (Œuvres, iGai 1 ».

(3) Je croy que ce printemps doit chasser mon orage

Mon mauvais sort vaincu flattera mon courage Et perdant tout espoir de ni'abbalre jamais Tout confus il viendra me demander la paix.

Elégie : Je pensois au repos... 'Œuvra, 1G31 .


l84 LA DOCTRINE CURIEUSE. AOUT l623

estant à ce qu'il dit, banny en Gascogne, comme si l'agréable séjour de Gascogne, qui est recogneu pour l'un des plus délicieux pays de l'Europe, estoit si ailreux qu'il deust l'aire perdre le sens et le courage, principalement à une personne originaire du pays.

« Il me souvient que Tacite, parlant des pays d'Allemagne, dit que c'est un terroir désagréable, fascheux, farouche, enfin insup- portable à tout le monde, Nisi palria s'il. Il me souvient que le brave esprit du Médoc, la perle de Gascogne, le grand amy de Michel de Montagnes, l'honneur de son siècle, Es lien ne de la Boëtie. parlant de son pays, en disoit ces paroles :

Médoc, mon pays, agréable et sauvage,

Il n'est point de pays si plaisant à mes yeux !

Tu es au bout du monde, et je l'en ayme micu\,

Car j'apprends le dernier les malheurs de nostre aage.

« Et cependant un homme de néant parlant de son pays de Gascogne, l'appelle son bannissement. Je n'ay jamais ouy parler, qu'un homme fust banny en sa maison ny exilé en son pays : j'ay ouy et leu souvent, que Senèque, espagnol de nalion, fut banny en l'isle de Corse, je voy qu'il en dit des merveilles en la Consolation qu'il escrit à sa mère ; j'ay leu qu'Ovide, romain, fut banny vers le Pont-Enxin, en un pays misérable, Durilia de cœlo qnoquc : dies nunquam païens, sol nunquam liber, unus aè'r nebuki. totus annus hybemun, omne quod Jlaverit Aquilo est. J'ai leu que les anciens Martyrs esloient reléguez en Sardeignc, In pestilenlem insulam, et encore en disoient-ils du bien, mais qu'un homme escrive,«/e suis banny en mon pays, et qu'en suitte de cela, il des- crie son pays comme le plus farouche désert de Lybie, c'est ce compte que je n'ay jamais ouy faire.

« ... Cet homme cependant parlant de son pays de Clérac, l'appelle son bannissement plus de vingt fois dans ses dernières Œuvres, et le descril comme une solitude pleine de serpens : que s'il entendoit l'affaire métaphoriquement, on diroit. patience: cet homme est bon serviteur du Roy ; car il est ennemy de son pays à cause des révoltes de ces mutins qui sont de vrays serpens en malice : mais nous le descrire, comme les faux-bourgs d'Enfer, c'est en cela qu'il sera désadvoùé de tous ceux qui accompagnèrent


la doc/hum: ci iui:i >i:. aolt i6a3 i85

le Roy à la conqucste de ses villes rebelles, qui confessent que depuis la feue ville de Tonins (Tonneins) jusques à Clérac, est le plus agréable paysage et le meilleur terroir qu'ils ayent veu en Fiance. Car, eu effect, on dict que les Huguenots et les crapaux ne se logeuljamais qu'en bonnes terres. Et cependant voylà comment ce cerlain quidam, homme de néant, descrit le pays d'autour de Clérac. où il fit les lamentations de son bannissement qui sont bien dissemblables de celles de Jérémie.

J'ay choisy loing de rostre Empire, Un lieu désert, oà desserpens Boivent les pleurs que je respetu, Et soufflent l'air que je respire : Dans l'effroy de mes lo/rjs ennuys Je cherche insensé que je suis Une lyonne en sa cholère (Jui me deschirant par morceaux, Laisse mon sang et ma misère En la bouche des lionceaux l .

« Car que Clérac fust le lieu de son bannissement, qui est aussi le lieu de sa naissance, ou quelque village aux environs, outre mille tesmoings qui ont faict sur les lieux l'Echo de ses doléances, luy mesme le tesmoigne en ses Elégies, p. cxxi lorsque, parlant de son sang ou de ses larmes, il dit :

Clérac s'en est esmeu, son fleuve en a grossi Et dans ce peu de temps que je t'escris cecy. D'autunt qu'à ta faveur, il sent flatter son onde Lot s'est rendu plus fier que rivière du monde -.

« Je reviens et je dis que cet homme monstre en cecy une grande lascheté, qualifiant les délices de son pays du nom de bannissement, lequel il a supporté avec une si grande poltron- nerie, que lisant ses Œuvres il fait bouleaux Lecteurs, à chaque page, de voir qu'un homme qui faict estât de mespriscr la mort,


(i) Garassus se trompe, il s'agit non des environs de Clairac, mais des landes de Castel-Jaloux, voir p. 3' t . Cette strophe fait partie de l'ode au Roy : Celuy qui lance le tonnerre.

i Elégie (à Des Barreaux) : Je pensois an repos et le céleste feu


l86 LA DOCTRINE CURIEUSE, AOUT 1620

et la divinité, ait eu si peu décourage à supporter l'absence des délices de Paris, et des cabarets d'honneur : Senèquc qui esloil philosophe pa\en. escrit à sa mère et la console sur son bannisse- ment en l'islc de Corse, Ovide qui fut meilleur esprit, meilleur courtisan, meilleur escrivain qu'un certain homme de néant, qui fut banny au plus sauvage endroit du monde, se console néant- moins sur ce que toute la terre est le pays natal d'un homme courageux.

« Et cependant le poltron qu'il est, il ose faire des rodomon- tades pleines d'extravagance, deffier la mort, présenter le duel à la Nature, dclïier les Destins, et dire contre euv les imprécations les plus impudentes et deshonnestes qu'on sçauroit attendre d'un bourgeois de Gomorrhe. Or laissant les vilainies qu'il met en son cartel de deffy contre la Nature cl les Destins, en la Satyre qu'il fait de ses brutalitez, je me contente d'examiner les jactances de ce bravache, qui ne contiennent autre vice des siens, que ses impertinences, car parlant à une femme il fait du Rodomont en la page oxxiii et après avoir hautement loiié la résolution de son esprit, il dit :

(.'est l'arme dont fe Ciel a voulu me munir Contre tant d'accident qui me dévoient venir, Autrement un tyssu de tant de longues peines M'eus l gelé nulle J'ois te sang dedans les veines, Mon esprit dès longtemps fus I réduit en vapeur S'il eus t pu concevoir une vulgaire peur' 1 .

« Et en suille de ces venlcries ridicules, il raconte trois de ses généreux exploits ; le premier fut quand Panât aussi bon catho- lique que luy s'en vint l'espée au poing tout furieux et enragé de colère, mais à cet accident, dit-il, je ne changeay jamais de cou- leur ny de posture-. Le second quand il tomba au fonds d'une rivière en plein minuict, et que la Lune avoit si grand peur qu'il n'eust quelque peur au fonds des ondes, qu'elle en palist d'eil'roy. Le troisième, lors que le tonnerre luy bailla la poussière soubs les


(1) Elégie (à Des Barreaux) : Je pensois au repos et le céleste feu c>.) Noir p. i'i, le séjour de Théophile à Saiul-Alfïique eu 1O10.


LA DOCTRINE CURIEUSE, AOUT IÔ23 187

pieds, et réduisit en poudre tous ceux qui estoient autour de luy sans que jamais il cust tant soit peu de crainte.

« Il est vra\ qu'ayant raconté ces belles histoires il s'apperçoit qu'il en dit un peu trop, et en fin r'appellant ses esprits, il clost son discours par ces termes :

\l<iis vruymenl ce discours te doit sembler estrange

F.t lu vois que ces vers sentent trop ma louange ', etc. »


1 Livre Mil, section 5. Ces derniers vers sont extraits de l'Elégie (à Des Barreaux), déjà citée aux pages précédentes des Œuvres, 162 1.


10


CHAPITRE V


THEOPHILE CACHE A CHANTILLY. LA MAISON DE SILVIE.

LA FUITE DE THÉOPHILE. LA PLAINTE DE DES BARREA1 \.

LA SECONDE ÉDITION DU PARNASSE SATYRIQUE. LA POUR- SUITE ET L'ARRESTATION DE THÉOPHILE AU CATELET. LE

SERMON DU PÈRE GlÉFUN Dl 9() SEPTEMBRE.

(20 août — 1" octobre ifta3)


1

L'insouciance de Théophile, malgré la nouvelle qui lui

était parvenue à Chantilly, où il était caché depuis deux

mois, de sa condamnation par contumace à être brûlé vif,

ne se dément pas. En remerciement de la protection et

des bienfaits du duc et de la duchesse de Montmorency .

il commence cette série de dix odes « La Maison de Si 1 vie »

qu'il ne devait achever que dans la tour de Montgom-

mery :

Pour laisser avant que mourir Les traie (s vivons d'une peinture Qui ne puisse jamais périr Qu'en la perle de la Nature, Je passe des crayons dorez


(1) Elles ont paru en 163^. La Maison de Silvie. Par Théophile. M.DC.XIIIL. Petit in-8 de 55 p.


THÉOPHILE CACHÉ A CHANTILLY, AOUT lÔ23 189

Sur les lieux les plus révérez Où la vertu se réfugie, Et ilont le port me fut ouvert Pour mettre une teste à couvert Quand on brusla mon effigie i . . .

Il peint (ode II) Marie Félice des Ursins péchant à la ligne dans les bassins de Chantilly, le tableau est exquis :

Un soir que les flots mariniers Apprestoient leur molle littière Aux quatre rouges limonniers Qui sont au joug de la lumière, Je panchois mes yeux sur le bort D'un lict où la Naïade dort, Et, regardant pescher Sylvie, Je voyois battre les poissons A qui plustost perdroit la vie En l'iionneur de ses hameçons,

D'une main dejfendant le bruict. Et de l'autre jettant la Une, Ellejaict qu'abordant la nuict. Le jour plus bellement décline. Le Soleil craignoit d'esclairer Et craignoit de se retirer ; Les estoilles n'osoient paroistre, Les flots n'osoient s' entrepousser. Le Zéphire n'osoit passer. L'herbe se retenoit de crois tre...

Le Poète parait avoir eu la presque certitude d'être oublié dans ce magnifique domaine. Il l'a dit à Louis XIII :

« Mon absence, qui n'estoit que de peur, a donné des soupçons de crime, et la fuitte que je prenois par respect de mes ennemis, a

(1) Ode I.


IQO THÉOPHILE CACHÉ A CHANTILLY, VOLT IÔ23

authorisé leur persécution. Tandis que mou estonnement scm- bloit appuyer les prétextes de leur inimitié. Votre Majesté faisoit paroistre quelque trace des favorables inclinations qui m'ont engagé à son service... Vous prcsliez vostre consentement à mon salut et la disposition que vous aviez à me plaindre plustost qu'à me punir condamnoit la procédure de mes parties et destruisoit les advantagcs qu'ils pcnsoicnt tirer de mon csloignement ; vous approuviez le soin de ceux qui me vouloient conserver. Monsieur de Montmorency remarqua que votre Majesté m'aimoit autant à Chantilly qu'à Londres, et l'exemple de vostre bienveillance me servoit de proteclion inviolable envers tous ceux qui avoient à cœur votre respect et la charité chrestienne 1 ... »

II

Malheureusement la belle quiétude de Théophile n'était guère de saison, ses ennemis ne désarmaient pas % le Procureur général ordonnait à tous les prévosts des maréchaux de le faire arrêter sur les chemins, et le Père Voisin, par l'intermédiaire (Tune dameMercie, envoyait à René Le Blanc, lieutenant en la connétahlie et maré- chaussée de France, les indications de sa police particu- lière 3 . Ce Le Blanc, en garnison à Gastelnau-Barharens


(i) Apologie au Roy, 1G25.

(2) « Ils employoient (ses ennemis) tout l'effort et l'artifice qui pouvoit faire réussir leur entreprise, on m'avoit bouché tous les passages du royaume. Quelques prévosts de l'intelligence de leur cabale estoient tousjours aux envi- rons du lieu de ma retraite ; leurs livres, leurs sermons, leurs visites et leurs voyages n'avoient plus autre sujet que mon oppression. J'ay une consolation bien glorieuse cl très sensible d'avoir recogneu que V. M. ne donnoit aucun adveu à tous ces appareils de ma perte ». (Apologie au Roy, 1625)

(3) « 11 se trouve Sire que cet hoinmo-là(Sageot lest aux gages du Père Voisin, qu'il est neveu d'une dame Mercie, qui contribue aussi à la nourriture de Sageot. Ceste femme est confidente du Père Voisin et du prévost Le Blanc : car aussitost que je fus prins Le Blanc s'en conjoynt par lettre avec le Père Voisin, et adressa son paquet à la dame Mercie qui communique ordinairement avec ce religieux. La lettre m'est tombée entre les mains. 11 y a voit, entre autres


THÉOPHILE QUITTE CHANTILLY, AOUT l6a3 191

en 1G10 \ avait rencontré Théophile, et, le cas échéant, ne Le laisserait pas échapper. Le duc de Montmorency veillait à la sûreté du Poète, il apprit que l'asile de Chantilly était découvert: furtivement, le 26 août, son protégé, lesté de quelques centaines d'écus dus à sa générosité', quittait |a chère 1 Maison de Silvie 2 . Le a septembre, il atteignait le ( latelet et se réfugiait dans une des fermes des environs. C'est dans cet asile momentané, en pensant à son Vallée qui l'avait lâchement abandonné, que Théophile termina sa « Plainte à un sien Amv durant son absence » 3


termes de respect pour ce Père, qu'il m'avoit si soigneusement veillé qu'enfin il m'avoit attrapé, selon le commandement qu'il avoit reçu de Sa Révérence » (Apologie au Roy, 1625). (i) Ils ne pouvaient s'imaginer,

Sans soupçon de beaucoup de crimes.

Qu'on trouvast tant à butiner

Sur un simple faiseur de rimes,

Et, quoy que l'or fust bon et beau,

Aussi bien au jour qu'au flambeau,

Ils croyoient, me voyant sans peine.

Quelque fonds qu'on me desrobdt,

Que c'estoient des fueilles de chesne

Avec la marque du Sabat. Théophile parle ici des prévôts qui l'arrêtèrent au Catelet. Claude tîarnier a été aussi explicite dans son pamphlet contre Théophile : Atteinte contre les impertinences de Théophile ennemy des bons esprits. . : « il tesmoigne qu'il est homme sans poésie, veu qu'il doroit tous les chemins de pistolles durant sa fuite, ce qui n'arrive guières souvent aux poètes, mais bien aux rimeurs comme luy... »

(2) «... Le Parlement imitoit vostre bonté (du Roy' ; et par une cognoissanec particulière de vos intentions me permettait de fuir lentement, et donnoit assez de loisir à mes ennemis pour se desdire d'une poursuite qui n'a fini qu'à leur confusion. J'estois déjà sur la frontière, en la méditation de quitter ma patrie, et dans l'incertitude d'y plus revenir, et ceste contrainte d'esloigner vostre Cour tenoit mon esprit dans des troubles qui me rendoient indifférentes, et la capture et l'évasion. Ce changement de pays ne m'eut pas esté fâcheux, si Dieu m'eut fait naistre ailleurs qu'on France..., aussi m'en allois-je avecques des inquiétudes et des paresses, qui tesmoignoient assés que le danger de mourir en \ostrc Royaume m'affligeoit moins que le regret d'en sortir... »

f Apologie au Roy, 1625)

(3) S. I. et s. n. de lib. M.DC.WIII. petit in-8 de i3 p. ehiff. et 1 ff. bl.


I92 THÉOPHILE RÉFLG1K AL CATELET, SEPTEMBRE l623

dont les premières strophes avaient été composées à Chantilly avant l'arrêt du 1 9 août :

Tu sçais bien qu'il est vray que mon procès s'achève Qu'on va bien iosi brusler mon pour traie t à la Grève, Que desjà mes amis ont travaillé sans fruict A prévenir l'horreur de cest infâme bruict.


Le Poète rend justice à Damon qui n'a cessé de se dévouer pour lui et compare son attitude à celle de Des Barreaux ;

Pour le moins Jay semblant d'avoir un peu de peine. Voyant le précipice où le destin me traisne, Afin qu'un bruit fascheux ne vienne à me blasmer D'avoir si mal cogneu qui je devois aymer.

Damon qui nuict et jour pour esviter ce blasme S'obstine à travailler et du corps et de l'âme, IS'asseure pour le moins en son petit secours, Que sa fidélité me durera tousjours.

Il ne tient pas à luy que l'injuste licence De mes persécuteurs ne cède à l'innocence : Ilfaict tout ce qu'il peut pour escarter de moy Les périls qui me font examiner ta foy.

Sans eux, je n'aurois veu jamais ton âme ouverte, Tousjours la lascheté m'avoit esté couverte: L'excès de mon malheur n'est cruel qu'en ce point Qui me dit, malgré moy, que tu ne m'aymes point.

Il se défend des accusations dont on l'accable :

Toy mesme qui me vois au fond de ma pensée. Qui sçais comme ma vie est cy-devant passée Et que, dans le secret d'un véritable amour Mon esprit innocent s'est peint cent fois le jour.


THEOPHILE RÉFUGIÉ AU CATELET, SEPTEMBRE lÔ23 ig3

Tu sçay que d'aucun tort ton cœur ne me sçoupçonne Que je n'ay ny trompé nyfaict tort à personne, Que. depuis m 'ester instruit à la romaine loy, Mon âme dignement a senty de lafoy.

Kl que V unique espoir de mon salut se fonde En la croix de celuy qui racheta le monde : Mon cœur se porte là d'un mouvement tout droit Et croit asseurément ce que l'Eglise croit,

Bien que des imposteurs, dont l'aveugle croyance S'oppose absolument aux libériez de France, Facent courir des bruits que mon sens libertin Confond iautheur du monde avecques le destin,

Et leur impertinence afaiet croire à des femmes Que j'estois un presclieur à suborner lésâmes. On dit pis de ma vie'; on parle plus de moy Que sij'avois traicté d'exterminer la loy ;

On faict voir en mon nom des odieuses rithmes Pour perdre un innocent et professer des crimes. Ils ont faict sous mes pas des lacs de toutes parts. Ont eu des espions à guetter mes regards,

Ont destourné de moy ceux dont les bons génies Tenoient avec mes vœux leurs volontez unies ; Ils ont avec Satan contre moy pactisé ; A force de mesdire ils m'ont desbaptisé,

Sans autre fondement qu'une envieuse rage Contre des passe temps où m'a porté mon aage : Ln plaisir naturel où mes esprits enclins Ne laissent point de place à des désirs malins ;

Un divertissement qu'on doit permettre à l'homme, El que Sa Saincleté ne permet pas à Rome, Car la Xécessité, que la police suit. Permettant ce péché ne fait pas peu de fruie t.


I()4 THÉOPHILE RÉFUGIÉ AU CATELET, SEPTEMBRE l62.3

Ce n'est pas une tache à son divin empire,

Car tousjours de deux maux faut esviter le pire ;.

Encor ay-je un dejfaut contre qui leur abboy

Esclatte hautement : c'est, Tircis, que je boy.

J Ils pensent que le vin soit le feu qui m'inspire

Cesle facilité dont tu me vois escrire,

Et qu'on ne me sçauroit ouyr parler latin,

Si ce n'est que je sois à la Pomme-de-Pin :

Ils croyent que le vin. m'ayant gasté l'haleine, M'a plus fait de bourgeons qu'on n'en peint à Silène. Je croy que ma desbauche, en ses plus grands efforts. Ne m'empescha jamais ny l'esprit ny le corps.

Mes plus sobres repas méritent des censures, Par tout ma liberté ne sent que des morsures. Il est vray que mon sort est en cecy mauvais : C'est que beaucoup de gens sçavent ce que je fais.

Quelques lieux si cachez oà mon péché se niche, Aussi tost mon péché au carrefour s'affiche ; Partout ou l'on me imitje suis toujours à nu : ! Tout le crime que j'ay, c'est d'estre tropcognu.

et continue en regrettant la vie paisible qu'il aurait pu passer à Boussères tout en rappelant à Vallée l'attache- ment si vif qu'il lui a porté. Sa « Plainte » s'achève sur un cri d'espérance :

An moins, asseure-toy quoy que le temps y fasse Qu'un si perfide orgueil n'aura jamais de grâce : Je iwy bien que mes maux 'achèveront leurs cours Qu'un Soleil plus heureux achèvera mes jours.

Que ma bonne fortune escrasera l'envie, Malgré les cruautez qui font gémir ma vie ; Au bout du désespoir paraistra mon bonheur,


I lll'olMllU: 1U1 M. Il' VU CATELET. SEI'TEMDKE lG23 IQÔ

Toute eesie infamie aecroutra mon honneur

Et l'obstination <!<■ In malice noire t rer ma jxitienee augmentera ma gloire *.

Pendant que Théophile s'absorbait dans de mélanco- liques souvenirs, il laissait passer l'instant favorable de franchir la frontière du Cambrésis et de gagner l'Angle- terre. Dès le 28 août. M. de Caumartin. président des Enquêtes du Palais, renseigné par le cardinal de La Roche- foucauld qui l'était lui-même par le Père Voisin, avail prévenu Jacques Trousset, lieutenant criminel de robe courte de Saint-Quentin, de la direction prise par le Poète, le lendemain René Le Blanc lui confirmait cet avis.


(1) L'édition originale do cette pièce (nous avons reproduit ici ai strophes alors qu'elle en compte 46) se termine par les lignes suivantes : « Le sieur Théophile sur son adversité avoit mis la main à la plume, et fait les vers cy-dessus de son infortune, désirant treuver asseurance pour venir faire cognoistre son innocence, et estoit retiré dans le château du Castellet en Picardie, où il continuait les susdits vers et fut interrompu, sur ce qu'il fut pris prisonnier, n'ayant encores fait que ce qui est cy-dessus, en sorte que ceux esquels il l'asseuroit le livrèrent es mains d'un Prévost, qui l'a amené en la Conciergerie du Palais à Paris le \ingt huitiesme Septembre mil six cens vingt trois. »

La Plainte de Théophile a provoqué une autre réponse que celle de Barreaux qui suit ici. Uninconnu se servant du pseudonyme deThyrcis ou Tircis donné par Théophile à l'Illustre débauché, a publié en novembre une pièce en vers: Thyrcis à l'affligé Alexis ou à Théophile pénitent : Alexis, je voy bien que la triste fortune, dont voici un extrait :


Quels remèdes à tes maux ? quoy pour te garantir

Tu m'oses exposer aux coups du repentir ?

Te plaignant que vers toi mon courage est de glace

Mesme dans le brasier tu veux que je t'embrasse ?

Alexis c'est ainsi que je te suis donc cher ?

Tu brusle d'amitié, mais c'est dans le buscher ?... Le reste n'a pas grande signification.

Cette pièce se lit dans le Recueil de toutes les pièces faites par Théophile depuis sa prise jusqu'à présent, ensemble plusieurs autres pièces faites par ses amis à sa faveur et non encore veues. S. 1. M.DC.WIX . in-8 1 Voir T. H, Bibliographie^.


IQÛ LA 11° ÉD. DU PARNASSE SATYRIQUE, SEPTEMBRE l623

III

Vers le i5 septembre, une seconde édition du « Par- nasse satyrique » (ou plutôt un second tirage de la pre- mière) était répandue sous le manteau. Qui a présidé à cette impression de 1623 due évidemment à un ennemi du fugitif : « Le Parnasse des Poètes satiriques ou dernier recueil des vers picquans et gaillards de nostre temps 1 . Paris. M.DC.XIII », avec toujours en tète le sonnet «par le sieur Théophile 2 . » Nous sommes en présence d'une machination ayant demandé la complicité et la coopéra- tion d'un imprimeur et cette coopération a été connue du Procureur général. Si Mathieu Mole n'avait pas fermé volontairement les yeux, Estoc et Sommaville, respon- sables du « Parnasse » et de la « Quintessence » , comme


(1) L'époque do la publication de cette seconde édition du Parnasse satyrique est précisée par F. Ogier dans son Jugement et Censure de la Doctrine curieuse, i6a3 : p. 16 « ...l'arrest qui fut donné ces jours passez contre le Parnasse satyrique... » et p. 18 « ...et de fait il s'est imprimé de nouveau nonobstant les deffenses estroittes de l'arrest... ». Si la seconde édition du Parnasse s'imprimait vers la fin d'août, elle a dû paraître, comme nous l'indiquons, vers le i5 septembre. Le Jugement et Censure... d'Ogier écrit fin août et septembre i6a3 a été mis en vente en octobre; une seconde édition, malgré l'opposition d'Ogier qui avait fait saisir une partie des feuilles cbez les imprimeurs, a été répandue sous le manteau fin décembre 1623.

On ne connaît qu'un seul exemplaire de cette édition du Parnasse de 1623, il a passé à la vente G. IL (Gaston Bolle) du 3o avril 18^9 et a été adjugé 38 fr. Sa collation est celle de l'édition originale de 1622 : 208 p. pour le Parnasse et 280 p. (la dernière numérotée par erreur 270) pour la Quintessence.

M. Alleaume a dit que l'édition de 1623 portait au titre le nom de Tbéopbile, cette assertion est inexacte. Cet érudit et M llc Schirmacher n'ont connu du Parnasse satyrique qu'une des deux éditions de 162.Ô et ils ont parlé des deux éditions de 1622 et 1G23 sans les avoir vues; de là des erreurs, bien excusables d'ailleurs.

(2) Dans nombre d'éditions du « Parnasse satyrique » publiées après la mort de Théophile, ce sonnet ne porte plus « par le sieur Théophile » mais « par le sieur Régnier >. La première attribution doit être la bonne.


LA II* ÉD. DL PARNASSE SATYR1QLE, SEPTEMBRE IÔ23 197

Billaineet Quesnel, éditeurs des Œuvres de Théophile, eussenl été compris, conformément au texte de l'arrêt du mi août 1623. dans le second procès. S'ils ont bénéficié d'un traitement privilégié, c'est que la main à laquelle on devait la deuxième édition du « Parnasse » a étendu sa protection sur ses auxiliaires et elle a été assez puissante pour leur épargner le châtiment. On s'indignerait avec raison de pareilles compromissions si on perdait de vue la volonté du Procureur général de frapper le libertinage dans Théophile en épargnant les comparses qu'il esti- mait peu dangereux le jour où ils seraient privés de leur chef.

IV

\ \ ant de laisser les documents authentiques et contem- porains raconter le succès de la manœuvre du Père Voisin, c'est-à-dire nous apporter la relation circonstanciée de la poursuite de Théophile, de son arrestation et de celle d'Isaac La Pause ', son valet, le dimanche 17 septembre dans la forteresse du Gatelet, dont le gouverneur, M. de Mesvilliers. fit le possible pour sauver le Poète, précisons les étapes de son calvaire du 17 au 28 septembre. Trans- féré immédiatement du Gatelet dans les cachots de Saint- Quentin, il y devait rester un peu plus d'une semaine. Le lundi 18. M. de Caumartin, qui avait assisté Jacques Trousset. prévient le Procureur général ; le 22, l'huissier Sainte-Beuve, commis par le Parlement, part de Paris


lOIsaac La Pause, son valet, a dû être remis en liberté peu de jours après son incarcération à la tour de Montgommerv.


I98 L'ARRESTATION" DE THÉOPHILE. SEPTEMBRE 1Ô23

avec les archers de Deffunctis pour se saisir des prison oiere et les amènera la Conciergerie du Palais. Théophile et La Pause escortés de sept archers, quittent Saint- Quentin le a 6 et, après trois journées de marche, sont écroués dans la Tour de Montgommery 1 le jeudi 28 sep- tembre à 5 heures du soir.

En fouillant le Poète on saisit sur lui le brouillon d'une lettre datée du 22 septembre, prison de Saint-Quentin, adres- sée à M. de Montmorency, dans laquelle il trahissait la crainte que lui inspirait la justice du Parlement, on n'en a que la première et la dernière ligne : Monseigneur, si vous n'obtenez promplement ma grave... mais si je vav au Parlement, je suis perdu 2 . Cette lettre devait être utilisée par le Procureur général ainsi que les divers papiers (17 lettres ou poésies) trouvés dans sa malle au Catelet.

Les pièces qui su i vent seront confirmées par les dépo- sitions de Jacques Trousset et de René Le Blanc :


(1) Grâce à M. Lenôtre, nous sommes en mesure rie préciser la situation de la Tour de Montgommery, aujourd'hui détruite : « La Tour de Montgommery n'était pas sur le quai : le plan de Delagrive (1734) indique une tour située au cœur même du Palais, à l'ouest de la Salle aux Merciers dans l'endroit précis où se trouve actuellement la Cour des femmes de la Conciergerie. Cette même tour figure encore sur le plan de la Cité (Jaillot. 1772V Mais on ne la retrouve plus dans le plan de Verniquet 1 1790).

« Dans V Itinéraire guide, de Paris, 1" volume, pages n3-uG, Charles Normand reproduit un fragment du plan archéologique de Lenoir et Berty. Le tracé du Palais y est indiqué tel qu'il se comportait au xiv e siècle, la même tour y ligure et porte le nom de Tour de Montgommery.

« Cette tour, un peu plus grosse semble-t-il que ses trois sœurs du quai, a sans doute été démolie après l'incendie du Palais en 177O, lors des grands travaux entrepris par l'architecte Desmaisons. (Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux, 20 février 1909)

(2) Interrogatoire du 3 juin 1624. Théophile a reconnu cette lettre comme ayant été écrite par lui à Saint-Quentin.


I Mi ni. STATION DE THEOPHILE, tEPTEMBRI lli'23 199

« La prise de Théophile i><ir un prévoit des maréchaux daru h cUadeUe <iu GasteUet en Picardie, amené prisonnier en la Concier gerie du Palais, lejeudy 28 de ce mois septembre .

i ]ji prise de Théophile retenu en la ville de Saint Quentin ' *

... Monsieur le Procureur général avoil escril à tous les pré- vosts des mareschaux pour le faire arrester sur tel chemins, en quelque lieu qu'il fust. Voici donc comme il a esté arresté. Ayant demeuré quelque temj)s proche du Castellet. et s'ennuyant d'entre tant en un lieu, il se résolut d'aller plus loin. Il part un matin sur un cheval, avec une valise derrière luy et un petit laquay qui le suivoit. Un prévost des mareschaux - qui avoil reçeu des lettres de Monsieur le Procureur général pour cela, le voyant passer. voyant qu'à peu près il ressembloitàceluy qu'on lui avoil dépeinet eut quelque soupçon que ce pouvoit estre luy. Théophile ayant passé quelque vingt ou trente pas. il se retourne, ou pour veoir si son laquais le suivoit, ou pour quelqu'autre chose. Quoy que ce soit, ce prévost eut opinion qu'il avoit peur de luy, et qu'il falloit que ce fnst Théophile. Il le laisse passer et s'en va assembler ses archers, qu'il fait monter à cheval avec luy : puis il suit le chemin qu'il avoit veu tenir à celuy qu'il poursuivoit. Quelque temps après, il rencontre des paysans ausquels il demanda s'ils n'avoient point veu un homme de cheval portant une valise, et un petit lacquais derrière luy. Ces hommes lui dirent qu'ouy et qu'il estoit assez loin. Le prévost leur demanda s'il ne leur avoit rien dit; ils respondirent qu'il leur avoit demandé le chemin du Castelet. Le prévost continua encor de leur demander s'il ne leur avoit rien dit que cela : ils dirent que non, sinon qu'il leur avoit demandé s'il n'y avoit point quelque petit sentier couvert, et qu'il seroitbien aise de ne point aller par le grand chemin, mais qu'ils luy avoient respondu qu'il y en avoit bien, mais que difficillement le trouve- roit-il s'il n'y avoit quelqu'un du pays qui le conduisist, et qu'il feroit beaucoup mieux de suivre le grand chemin comme il feit. Le prévost jugea de là qu'il falloit que ce fust ledit Théophile. Il pousse son cheval et fait advancer ses archers avec luy, de telle


i \ Paris, chez Antoine Yitray, au collège Saint Michel, i6a3 (i4 p. in ia). > I Le Blanc.


200 L ARRESTATION DE THEOPHILE, SEPTEMBRE IÔ23

sorte qu'il arriva au Castelet presque aussi tost que luy et le vcid entrer en la citadelle. Il y va tout droit et demanda le gouver- neur '. Le gouverneur estant venu, le prévost luy demanda fran- chement un nommé Théophile qui venoit d'entrer, comme s'il l'eust bien cogneu. Ce gouverneur, soit qu'il le voulust cacher ou soit qu'il ne l'eust pas veu, dit qu'il ne sçait que c'est et qu'il n'est entré personne -.

Le prévost persiste et dit qu'il l'a veu entrer; qu'il lui faict commandement de par le roy de le luy livrer, sinon qu'il luy laisse en sa garde et qu'il va faire son procez-verbal du refus qu'il fait de luy mettre entre les mains. Le gouverneur, craignant d'en- courir la disgrâce de Sa Majesté, luy dist qu'il entrast avec ses archers et qu'il cherchast s'il le trouveroit.

Le prévost laisse de ses archers à la porte et aux autres lieux qu'il jugea nécessaires. Il alla après cela chercher partout, et, ne le trouvant point dans le logis, il fut dans une casemate où il avoit fait porter des lanternes, parcequ'elles vont bien avant sous terre. Et nottez que ledit Théophile, estant là-dedans, suivoit toujours les archers sans estre recogneu, et, n'eust esté qu'on apporta de la paille allumée, on ne l'eust que difficilement apperçeu. L'ayant enfin trouvé, on luy demanda si ce n'estoit pas luy qu'on appelloit Théophile, et, ayant respondu qu'ouy, le prévost se saisit de luy, et luy déclare qu'il le fait prisonnier du roy. Il se fait assister pour le pouvoir conduire scurement jusques à Sainct-Quentin, où M. de Caumartin est intendant de justice. Il l'intéroge, et puis il envoyé adverlir monsieur le procureur général, afin de sçavoir ce qu'on fera pour le conduire seulement jusques dans Paris. Mondit sieur le procureur général fut aussitost au Parlement requérir pour le roy qu'on envoyast quelqu'un pour l'amener. La cour, suivant ses conclusions, ordonna que l'huissier de Saincte Beuve iroit, assisté des archers de monsieur Deffunctis, et qu'il seroit mandé à tous les prévosls des mareschaux et à tous les juges des lieux de leur prester main forte. Dès le mesme jour, vendredy 22, ils par-


(1) M. de Mesvilliers.

(a) Ce détail important est indique moins nettement dans le Procès-verbal de l'emprisonnement de Théophile, 1623, (voir ci-après) et ceux qui suivent sont complètement passés sous silence dans la déposition de Jacques Trousset du !\ octobre iGa3. La vérité c'est que le sieur de Mesvilliers a essayé de sauver Théophile et ne Ta livré qu'à son corps défendant.


l.\\IWU:sTV[IO\ DE THEOPHILE, SEPTEMBRE l6s3 201

tirent pour l'aller quérir à Sainct-Quentin, d'où ils l'ont emmené accompagnez du prévost et des archers qui L'avoienl arresté. Ils ont encor amené son garçon, et les ont tous deux remis dans la Conciergerie lejeudy 28 septembre, sur les cinq heures du soir.

Il dit que les jésuites sont cause de sa condamnation. Je veux bien croire que cela soit. Il seroit encor à désirer qu'ils fussent cause de la condamnation de ceux qui disent ou escrivent des choses semblables à celles dont il est accusé '.

Voici le « Procès-verbal de l'emprisonnement de Théophile, pré- senté à la coar parle prévost des mareschaux i . >

Le vingt-huictiesme jour du mois d'aoust mil six cens vingt trois, à nous, Jacques Troussct, lieutenant criminel de robbe courte à Sainct-Quentin. s'est addressé Eustache Fourquin, messa- ger ordinaire dudit Sainct-Quentin, qui nous a mis es mains une lettre de monsieur de Caumarlin, conseillerdu roy en ses conseils d'Estat et privé, et président des requcsles du Palais à Paris, portant que, pararrest de nosseigneurs de la Cour de parlement de Paris, un nommé Théophile auroit esté condamné à faire réparation honnorable et estre bruslé vif. lequel, pour éviter l'exécution dudit arrest, s'estoit retiré sur la frontière du Cambrésis, et que, pour iceluy prendre et appréhender au corps, eussions à battre la cam- pagne, comme aussi, du jour au lendemain, aurions reçeu lettre du sieur le Blanc, lieutenant en la mareschaussée et connestablie de France, tendante à mestne fin. suivant lesquelles nous nous sommes, assistez de Pierre de la Barre, nostre greffier, Pierre et Eslicnne Alavoinc, Jean du Teut, Gilles BloncarL Anlhoine San- gnier, nos archers, et Jean le Sergent, huissier à la mareschaussée dudit pays de Sainct-Quentin, transportés sur les frontières dudit Cambrésis, et informé par l'espace de cinq jours, en plusieurs bourgs et villages desdites frontières, si ledit Théophile, que ledit le Blanc nousavoit dépeint de visage, de poil et d'habits, et les autres dénommez audit arrest y estoient pas. desquels nous n'au- rions peu apprendre aucunes nouvelles, occasion que nous serions


1 11 Reprod. par Alleaume. Œuvres de Th., t. I.

V Paris, chez Pierre Bamier, rue des Cannes, à l'image S' Martin. M.DC.WI1I, avec permission 1 13 p. in-12).


202 l/ARRESTATION DE THÉOPHILE, SEPTEMBRE l$QÎ&

retournez audit Sainct Quentin, et le quatorziesme de septembre en suivant, audit an. et à la rencontre au bourg du Caslelet, ledit le Blanc, qui estoit à la suitte de monsieur le conneslable ', nous luy aurions fait entendre que de ce dont il nous avoit escrit que n'en aurions peu tirer aucunes nouvelles: ce qu'entendant, ledit le Blanc nous auroit dit estre duement adverty que ledit Théo- phile faisoit sa résidence depuis quinze jours en çà es environs du Castelet, et que nous en pourrions apprendre quelque chose de Louys Brocard, demeurant au village de Lempire. Parquoy, assisté de nosdits greffier et archers, sommes, le samedy seiziesme du mois, acheminez en un bois proche le village de Lempire, dis- tant dudit Castelet d'une lieue, duquel Brocart ayant appris que ledit Théophile estoit ou pouvoit estre allé audit Castelet, aurions à l'instant envové ledit Sangnier audit Castelet pour en reco- gnoistre la vérité, lequel, retournant en la censé de Cillemont -, où nous nous estions arreslez attendant son retour, auroit vu à la rencontre ledit Théophile, proche le village de Bonny, monté de cheval et assisté d'un homme de pied, de quoy il nous auroit fait donner advis par un paysan dudit lieu, suivant lequel serions à l'instant monté à cheval et poursuivy ledit Théophile jusques dans la barrière de la place forte du Caslelet, en laquelle il se seroit sauvé, d'où sortant le sieur Mesvelier, gouverneur d'icelle, luy aurions fait commandement de par le roy et nosdits seigneurs de Parlement de nous mettre es mains ledit Théophile ; à quoy obtempérant, nous auroit fait faire ouverture de la place et permis d'y faire telle recherche que désirions pour nous saisir dudit Théophile, sans autrement vouloir satisfaire ausdits commande- mens, à cause que luy aurions rechargé ledict Théophile, et à luy enjoincl d'en faire bonne garde, pour le représenter quant par justice requis en seroit, luy représentant qu'il importoit grande- ment au service du roy. à son estât et au public, que ledit Théo- phile ne s'evadast. et que du reffus qu'il faisoit de nous le mettre es mains nous en donnerions promptement advis à M. de Cau- marliti, conseiller du roy en ses conseils d'Estat et privé, comme


(i) Le connétable de Lesdiguières qui avait été nommé au Gouvernement de Picardie le i![ mai précédent. (Journal inédit d'Arnauld d'Andilly, année 1623, Bibl. de l'Arsenal».

(2) (jireniont dans la déposition Troussct du 4 octobre i(3a3.


L\\1UII>I VIION DE THÉOPHILE, SEPTEMBRE l6'i3 203

nous aurions fait le dimanche dix >< plicsme dudict mois, sur les cinq heures du matin, lequel à l'instant se seroit acheminé audit Castelet, assisté de nous, juge sus-nommé, desdits Bloncart et Sangnier, où estant et ayant appris dudit sieur de Mesvellier que ledict Théophile s'estoit relire' dans une cassemate du chasteau dudict Lieu, nous y serions descendus assistez comme dict est et d'un nommé AValellet. sergent royal audictlieu, où, ayant sommé ledict Théophile, aurions iceluy constitué prisonnier et amené pardevant ledict sieur de Caumartin, qui estoit à la porte dudict cassemate et dudict Castelet : avons, en sa présence et de son com- mandement, amené et conduict ledict Théophile es prisons royales dudict Sainct-Quentin. lequel nous aurions escroué et rechargé de son ordonnance verbale à Charles Henneoquc. geollicr de la prison d'icelles, et le lendemain, dix-huictiesme dudict mois, ledict sieur de Caumartin auroit envoyé en poste son homme de chambre vers Sa Majesté pour luy donner advis de la prise dudict Théophile, et, pour la plus grande seureté et asseu- rance d'iceluy, aurions commis trois de nosdicts archers à sa garde par le commandement dudict sieur de Caumartin, lesquels archers l'auroient gardé ès-dictes prisons, tant de jour que de nuict. depuis ledict jour dix-septiesme, dudict mois de septembre jusques au mardy vingt-sixiesmes du mesme mois, que ledict Théophile et Isaac la Pause, son valet, auroient esté mis, suivant l'arrest de nosdicts seigneurs de Parlement du vingt-deuxiesme dudict mois de septembre, es mains de maistre Pierre Martin, greffier de monsieur Defontis, lieutenant criminel de robbe courte, en la prevosté et vicomte de Paris, et de Jean Papillon, exempt de la compagnie dudict Defontis. qui estoit assisté des archers d'iceluy : avec tous lesquels nous, juge susnommé, assisté desdicts de la Barre, Alavoine, du Tcut, Bloncart, Sangnicr. Sergent et Huau, avons amené et conduict des prisons royalles dudict Sainct-Quentin en celles de la Conciergerie du Palais à Paris, lesdicts Théophile et la Pause. Dont et de tout ce que dessus avons fait et dressé ce présent nostre procès-verbal, que nous avons signé et faict signer par ledict de la Barre, nostre greffier, pour servir et valloir en temps et lieu que de raison. Faict les an et jour que dessus *.


| ii Reproduit par Allcaumc. Œuvres de Th., t. i.

16


204 l'aRKESTATIOX DE THÉOPHILE, SEPTEMBRE IÔ23

Complétons ces documents par le propre récit de Théophile : !

« Ma détention (dans la prison de Saint-Quentin) fut un suppliée et les prévosls des exécuteurs. Ils csloient trois sur chacun de mes bras, et autour de moi autant que le lieu par où je passois en pou- vait contenir. On m'enleva dans la chambre du sieur de Mevelier pour y faire mon procès- verbal, qui ne fut autre chose que l'in- ventaire de mes hardes et de mon argent, qui me fut tout saisi. \près l'interrogatoire, qui ne contenait aucune accusation, M. de Commartin m'asseura que j'estois mort. Je luy respondy que le roy estoit juste et moy innocent. De là il ordonna que je fusse conduict à Sainct-Qucntin, par où il prenoit son chemin, afin de rejoindre M. le Connestable. qu'il avoit quitté pour assister le prévost à ma capture. On m'attacha de grosses cordes par tout et sur un cheval foible et boiteux, qui m'a fait courir plus de risque que tous les tesmoins de mes confrontations. L'exécution de quelque criminel bien célèbre n'a jamais eu plus de foule à son spectacle que je n'eus à mon emprisonnement. Soudain que je fus écroué(à Saint-Quentin) on me dévala dans un cachot dont le toict mesme estoit sous terre. Je couchois tout vestu et chargé de fers si rudes et si pesans, que les marques et la douleur en demeurent encore en mes jambes ; les murailles y suoyent d'humidité et moy de peur. Je vous confesse. Sire, que je ne me trouvay ny assez brutal ny assez philosophe pour me résoudre promptement en un acci- dent si outrageux. Je sentis un grand désordre en tous les mouve- mens de mon âme ; mon unique recours dans cette solitude si serrée et si obscure, ce fut ma prière ardente que j'adressay au Fils du Dieu vivant, et les vœux que je fis à sa mère ; ad Domi num cum tribularem clamavi, et exaudwit me. Et. combien que ma dévotion sembloit alors forcée, elle estoit pourtant véritable. Mes péchez, qui sont infinis, n'ont point retardé le cours de la miséri corde divine, dont j'ay ressent) des effects si puissans que depuis ces premières espouvantes mon âme n'a jamais esté sans espérance et sans consolation. Ce qui renforçoit beaucoup mon asscurance, c'estoit une ferme persuasion que j'avois du solide et parfaict


(i) Apologie au Roy, 1625.


M I K VOIT LE KOI A S.VINT-GKUM \I N . BBPTOfBEB IÔ23 2o5

jugement de Vostre Majesté qui ne cognoissoit pas si peu ma vio qu'il ne la trouvas! digne d'estre examinée avant que condamnée.

« Je passois ces premiers jours de ma captivité dans des incom- moditez très rigoureuses et dans de vives appréhensions de mon procez, qui m'a esté tousjours plus à craindre pour la puissance de

mes ennemis que pour mon crime Ils (les juges du Parlement)

envoyèrent la compagnie de Defluntis à Sainct-Quentin, pour de là me conduire à la Conciergerie du Palais.

« J'estois bien aise d'aller rendre conte de ma vie devant des gens que je sçavoisestre capables de la bien mesnager ; mais la rudesse de ceux qui m'amenèrent troubloit un peu mon espérance et me faisoit craindre la passion de quelques particuliers qui pouvoient leur avoir recommandé cette sévérité. Mes accusateurs ont des ins- trumens de toute nature et condition par tout. J'estois monté encore plus mal que de l'ordonnance de Monsieur de Commartin, et attaché tout le long du voyage avec des chaisnes, sans avoir la liberté du sommeil ny du repas, et sans quitter les fers ny nuict ny jour. On ne suivit jamais le grand chemin, et, comme s'il y eust eu des desseins par tout à m'enlever, les trouppeaux ou les arbres un peu esloignez leur donnoient quelques alarmes assez ridicules, que je réserve à mes vers, plus capables de cestc pein- ture que la prose. Estant arrivé à la Conciergerie, dont la presse du peuple m'empeschoit l'entrée, je fus enlevé dans la grosse tour et porté tout d'abord dans le mesme cachot où le plus exécrable parricide 1 de la mémoire a esté gardé »


Mathieu Mole avait été avisé dès le 19 septembre, par un message de M. de Caumartin, de l'arrestation de Théo- phile au Gatelet et de son transfert dans la prison de Saint-Quentin. Il se rend à Saint-Germain-en-Laye le i\ septembre encore sous le coup des sollicitations des amis du Poète, et en entretient le Roi :

(i) Ravaillac.


2<j6 LE SLHMON J)L P. (UKK1N. SEPTEMBRE lG'i3

a ... Je fis dimanche dernier le voyage de Saint-Germain, où je reçus tous les bons visages du inail.ro que j'eusse pu souhaiter... Je lui parlai aussi de Théophile qui semble laissé à la justice ordinaire 1 , mais les courtisans se promettent beaucoup de leurs sollicitations. Ce n'est pas une affaire qui doive aller si vile vu le temps qu'elle a esté jugée et celui où nous sommes. Vous savez la peine que j'ai toujours eue de celui de l'esprit duquel on a trouvé les lettres, combien de fois j'ai accusé son libertinage, mais je me plaindrais justement, à cette heure, de sa trahison à l'amitié et au témoignage que je lui en ai rendu. Celui qui aies lettres les a montrées à tout le monde et à M. le Premier Président qui n'épargne pas -... »

Les lettres en question sont celles de Des Barreaux à Théophile, elles empêchaient leur auteur de dormir, et allaient l'inciter à répondre à la « Plainte de Théophile à un sien amy », dans des ternies inqualifiables.

VI

Le P. Pierre Guérin, minime, facilitait de son mieux la tâche de Garassus et du Procureur général ; il soulevait le peuple contre Théophile. Pondant tout le cornant de l'été, depuis la publication de la « Doctrine curieuse», il citait chaque dimanche dans ses sermons, au couvent de son Ordre de la Place royale, des passages de l'ouvrage du Jésuite et les commentait en les aggravant. Le vendredi


(i) « ...Et sans blasmer l'intégrité des autres corps de justice, je crois que l'advantage que vostre Majesté m'a fait de laisser ma cause à la Cour de Par- lement de Paris a beaucoup diminué mon danger. Ces juges-là. Sire, ne trompent personne et ne sçauroient être trompés.» (Apologie au Roy, ilisô)

(a) Lettre de Mathieu Mole à Dupuy datée du dimanche 1 e ' octobre, 'i h, (BiWK nat., collection Dupuy, vol. G85, ff. 39). M. Champollion-Figeae a reproduit cette lettre dans SOI! édition des Mémoires de Mathieu Mole' (Société de l'His- toire de France) et il l'a datée du 10 octobre, c'est une erreur, le i er octobre i6s3 était, en effet, un dimanche. M. AUcaume l'a placée à l'approche des vacations de 1634. File répondait à une lettre de Dupuy du 37 septembre.


LE SKHMON DL P. GLKIUV SKP IKMBIΠlG23 2O7

•xi septembre, jour de la Saint^Michel, à la barbe des principaux amis de Théophile <|ui étaient venus ce jour- là pour entendre comment il parlerait du Poète incarcéré la veille à la Tour de Montgommery. il se montra parti- culièrement agressif. Nous en avons un témoignage auri- culaire ' :

« Après avoir rappelé les dix-sept malédictions qui sont portées au Deutéronome, il les jeta sur l'entendement, la mémoire, la volonté, l'œil, la main, la plume, l'encré, le papier, l'imprimeur, le libraire, les amis, camarades, protecteurs et défendeurs du pauvre Théophile. Comme au contraire, il versa autant de béné- dictions sur ses ennemis comme sur tous Messieurs de la Cour de Parlement qui avaient brûlé son corps en falot, et censuré ses escrits, mais entre les autres s'amusa à bénir le Premier président, et sur tous à exhalter ce Monsieur Mole, le procureur général, qui fait à la vérité un fort grand tort à ce pauvre garçon de Théophile et a ses amis : mais le gros de toutes ses bénédictions tomba sur les jésuites et le Père Garasse, disant (voylà son principal argument que j'entendis de mes propres oreilles, car j'y estois) que si tant de malédictions estoient rassemblées sur ceux qui transgressent les Commendemens de Dieu, combien en falloit-il amasser pour accabler ceux qui disent et escrivent qu'il n'y a point de Dieu. Voylà comment il finit, : mais ce qui creva le cœur aux bons amis du pauvre Théophile qui grinçoient les dents, enrageoyent et perdoyent patience aussi bien que moy. il alla faire entonner les vespres en musique ù trois chœurs, qui pensèrent à force de chanter faire crever la voûte de cette belle église et nous aussi, disant luy-mesme que c'estoit l'oraison funèbre de Théophile».


1 Ce tt-moignage est celui de l'auteur de la curieuse brochure d'un ami de François Ogier : « Correction fraternelle sur le Jugement et Censure de la Doc- trine curieuse du fi. P. F. Garasse à un certain anonyme qui faict courir un livret portant au front une seule vérité qui se vérifie luy seul et toute seule vérité en un livret de fausseté et mesdisance. Par le bon amy de l'anonyme. A Cologne Agri- pine, par Denis Frainays, ^LDC.XXI\» in-12 de 108 p. daté de Cologne ce jour ilcv Innocents < a8 décembre) ith3. L'extrait qui suit fait partie de l'avis « Le bon Amy. V l'Anonyme ».


2û8 LE SERMON DU P. GUERIN, SEPTEMBRE 162!}

Théophile a fait allusion à ce sermon dans son « Apo- logie ' », et l'a résumé de la sorte :

«... Lisez le révérend Père Garassus ; je vous dis que vous le lisiez et que vous n'y manquiez pas, c'est un très bon livre. » Et dès que je fus conduit en cette ville il orna un de ses sermons de ceste équippée : « Maudit sois-tu Théophile ! » maudit soit l'esprit qui t'a dicté tes pensées ! maudite soit la main qui les a escrites ! malheureux le libraire qui les a imprimées ! malheureux ceux qui les ont leues ! malheureux ceux qui l'ont jamais cogneu ! Et bénit soit Monsieur le Premier Président, et bénit soit Monsieur le Procu- reur général, qui ont purgé Paris de cette peste ! C'est toy qui est cause que la peste est dans Paris. Je diray après le révérend Père Garassus que lu es un bélistre, que tu es un veau ; que dis-je, un veau? d'un veau la chair en est bonne bouillie, la chair en est bonne rostie, de sa peau on en couvre des livres ; mais la tienne, mes- chant, n'est bonne qu'à estre grillée : aussi le seras-tu demain ; tu t'es mocqué des moynes, et les moynes se mocqueront de toi... »


(1) Dans cette môme Apologie, 1624, Théophile a jugé ainsi ce sermon de Guérin : « O beau torrent d'éloquence ! ô belle saillie de Jean Guérin ! ô passage de saint Mathurin ! faut-il donc point que je songe à moy, veu que je sçay que Garassus et ses supposts passent pour prophètes... » On remarquera que Théophile appelle Pierre Guérin, Jean ; mais le texte de la Correction frater- nelle, qui parle du « Minime », ne laisse planer aucune incertitude sur la per- sonnalité en l'espèce de Pierre (ïuérin qui a déposé contre Théophile le G mai 1624, voir le préambule de cette déposition.

11 ne faut pas prendre à la lettre le texte donné par Théophile, car il ne l'a eu que de seconde main !


CHAPITRE VI


LE SECOND PROCÈS. OUVERTURE DE L'INFORMATION.

DÉPOSITIONS TROUSSET ET LE BLANC.

(5-i5 octobre 1623)


I

Le meilleur et plus véridique historien est le prison- nier lui-même. Dans le « Theophilus in carcere » et dans son « Apologie au Roy » . le Poète a décrit sa prison et a raconté ses impressions :

« Cet antique édifice, aux murs massifs et élevés, fut construit (si j'en crois la parole du gardien) par les premiers Parisiens pour servir de défense à leur ville naissante. Les murailles sont si épaisses et les portes si solides que cette prison pourrait, me semble-t-il, résister sans en souffrir au choc même de la foudre. C'est dans cette forteresse que j'ai passé six mois entiers, plongé dans la plus profonde obscurité : on s'y croirait en effet sous le ciel des Lestrigons, tant il est impossible de distinguer le jour de la nuit. Pendant deux heures à peine, vers midi, le soleil, comme en une éclipse sans fin, tentant de dissiper les ténèbres de ce réduit, laisse filtrer par une étroite et très profonde ouverture quelques minces rayons plus pâles que la lueur de la lampe la plus faible. Le reste du temps, la lueur blafarde et fumeuse d'une petite chandelle essaie en vain de dissiper de si vastes et si pro- fondes ténèbres : les yeux peuvent à peine diriger nos pas, et. tout en approchant le plus possible cette chandelle, ce n'est pas


2IO THÉOPHILE DECRIT SA PRISON, OCTORRE l62.3

un mince labeur que de déchiffrer même des lettres majuscules. Au reste le mélange impur de l'air ne permettrait pas d'allumer une lampe plus forte pour diminuer l'obscurité, car il faudrait absorber la fumée et les émanations de l'huile ou du charbon et respirer pendant le sommeil comme pendant les veilles un air empoi- sonné. Dans ce cachot l'œil ne voit que des objets dégoûtants, le pied ne foule que des immondices, la main ne touche que des aspérités : tout aliment est fétide, toute boisson glacée. Et com- ment adoucir par l'espoir de la délivrance l'horreur d'une vie si pénible, ou à quoi bon des efforts inutiles pour essayer de m'arra- cher à une si longue servitude? plus de vingt portes m'empri- sonnent dans mon étroite cellule. L'homme le plus fort tenterait vainement de s'échapper.

h Toujours le malheureux essaie de se soustraire à son sort : l'espoir adoucit son malheur. Au milieu de la mer, le naufragé assailli par les flots lutte inutilement : le trépas lui serait plus amer, s'il n'avait pas la liberté de ses membres pour nager et prolonger ainsi sa fin. On sent quelque indépendance à songer à briser ses chaînes : c'est une consolation que ne saurait goûter ici un homme sain d'esprit. En effet, l'étroite ouverture qui conduit à ma geôle est percée dans d'épaisses murailles ; des barreaux de fer, des gonds solides, des poutres énormes, des serrures innombrables, qui s'engagent dans la pierre comme autant de coins, en défendent l'issue. Toutes ces pièces sont assemblées en une merveilleuse charpente. Et d'ailleurs, même sans serrures et sans barres transversales, ces portes de fer par le seul poids de leur masse s'opposeraient à toute évasion. Le bois, la pierre, le fer ne laissent voir nulle fissure par laquelle l'oreille puisse percevoir le moindre son : au reste aucune plainte ne sau- rait les fléchir, aucun art les ouvrir, aucune force les briser. Jupiter lui-même ferait en vain tomber une pluie d'or; la prison resterait fermée, car près de là veille l'assemblée la plus noble de toute la France, austère vengeresse de la justice... »

(Theophilus in eareere .

« ... Je ne sçaurois, avec le respect que je dois à V. M., luy des- peindre les saletcz et l'horreur ny du lieu ny des personnes dont j'estois gardé: je n'y avois de la clarté que d'une petite chandelle


OUVEHTCnE DE L'INFORMATION, OCTOBRE l6à3 211

à chaque repas ; le jour y esclaire si peu qu'on ne scauroit discer- ner la voûte d'avec le plancher, n\ la fcnestre d'avec la porte. Je n'\ ai jamais eu de feu: aussi la vapeur de moindre charbon, n'ayant là dedans par où s'exhaler, m'eust esté du poison. Mon lict était de telle disposition que l'humidité de l'assiette et la pour- riture de la paille y engendroit des vers et autres animaux qu'il me falloit escraser à toute heure. Divers prisonniers (les deux gardes des quatre premiers mois) qui ont esté avec moy, s'ils en sont sortis pour vivre, peuvent vérifier mes plaintes. L'on me nounïssoit de la pension qu'il a pieu à V. M. de me con- tinuer, mais mon manger et mon boire estoit tel, qu'ils sem- bloient avoir reçeu pour me faire mourir, l'argent que vous leur donniez pour me faire vivre... »

(Apologie au Roy .

Il

Le 4 octobre, six jours après l'incarcération de Théo- phile, les conseillers André Charton 1 et Gabriel Damours sont désignés, à la requête du Procureur général deman- deur et accusateur, comme commissaires du Parlement, pour suivre l'information :

Information faictepar nous André Charreton et Gabriel Damours, conseillers du roy en sa cour de parlement et commissayres com- mis par icelle en celte partye, à la requeste du Procureur général du roy, demandeur et accusateur, contre le nommé Théophille, prisonnier es prisons de la Conciergerye du Palais, en laquelle avons ouy les tesmoins qui ensuivent -.

La première déposition entendue est celle de Jacques Trousset 3 , le lieutenant de robe courte de Saint-Quentin.


1 1 i André Charton ou Charroton, conseiller au Parlement de Paris, avait épousé Marie Bcaucharnais, le contrat de mariage est des 4 et iG juin 1097 (Archives nationales, Y i3G f. 21a).

' archives nationales \ 2B 1 184. cahier papier.

Théophile a raconté spirituellement son arrestation dans sa « Requeste au Hoy », il s'est vengé de la déposition de Trousset et de Le Blanc.


212 DEPOSITION JACQUES TROUSSET, OCTOBRE IÔ23

Non content de narrer avec complaisance les détails déjà connus de l'arrestation du Poète, il s'empresse de répéter les confidences que lui a faites Le Blanc, lieutenant du prévôt de la connétablie et maréchaussée de France, le samedi 26 septembre sur la place de Saint-Quentin, mais pas.se, sous silence la résistance passive de M. de Mesvil- liers ' gouverneur de la citadelle du Catelet, qui aurait bien voulu soustraire aux recherches le protégé du duc de Montmorency.

Du nu me octobre MYLxxiu.

Jacques Trousset, lieutenant criminel de robe courte à Sainct Quantin, y demourant, aagé de XLV1U ans, lequel, après serment par lui faict de dire vérité, lesmoin à nous produict de la part dudict Procureur général, a dit qu'ayant eu advis de l'arrest de contumace donné contre le nommé Theophille, et ce par le sieur de Comartin, conseiller de la Cour et présidant aux requestes, et le sieur Le Blanc, lieutenant en la connestablye et mareschaussée de France, il se seroit mis en debvoyr de faire perquisition de la personne dudit Theophille avec son greffyer et archers ; à ces fins, seroit allé le long des frontières du Cambrésy, depuis la ville de Péronne jusque à Guise, et, n'ayant peu rien aprendre du lieu où cstoit ledit Theophille, retourna à Sainct Quantin, et depuis, le XIIIJ me de septembre dernier, accompagnant Monsieur le cones- table qui faisoit son entrée au Castelet, et y rencontra ledit Le Blanc, auquel il fit entendre les perquisitions qu'il avoitfaictes dudit Theophille sans en avoir peu aprendre nouvelles : lequel Le Blanc luy dit lors qu'il auroit des nouvelles dudit Théophile et du lieu où il estoit par un nommé Brocart, habitué et demourant hors de ce royaulme au village - (sic) pays de Cambrésy ; et, pour


(1) Voir la pièce : Laprise de Théophile par un prévost de mareschaux . . . (p. 199).

Le Poète lui-même dans son Apologie au Roy, 1625, s'est bien garde d'attirer l'attention sur l'attitude bienveillante à son égard de M. de Mesvilliers : « ...ce religieux de père Voisin) qui disposa si absolument de cet oftieier de justice (Le Blanc) et qui trouva le gouverneur de vostre citadelle si facile... ».

(a) Il faut sans doute suppléer de Lempire, d'après ce qui est dit plus loin.


DÉPOSITION JACQUES TROLSSET, OCTOBRE lÔ23 2l3

parler audit Brocart, le déposant, accompaigné de son greffier et archers, se seroit transporté proche le village dudit Lempire 1 , en un boys, d'où il auroit envoyé un de ses archers pryer ledit Bro- quard de luy venyr parler, ce qu'il auroit faict, et l'ayant enquis s'il ne debvoit pas mener un gentilhomme hors de la France, luy dit qu'ouy, mais luy feit ledit Broquard refuz de luy dire le jour ny l'heure que il conduirait ledit gentilhomme, bien que luy déposant luy oft'risldi\pistolles 2 ; et, voyant le déposant tel refuz, avant que de partyr auroit derechef pryé ledit Broquart de luy dire ce dont il l'avoit pryé. lequel Broquard respondit lors qu'il auroit apris d'un paysan de son village que ledit gentilhomme debvoit aller ce mesme jour au Castelet, s'il n'y estoit, qui fut cause que le déposant amena ses archers à la sauce de Giremont 3 , et de là s'en allèrent audit Castelet, où ilz poursuivirent ledit Theophille jusque dans la barrière de la forteresse, et d'où sor- tant le sieur de Mesvilliers * sortant à la porte, le déposant luy auroy fait commandement de luy mettre es mains ledit Theo- phille, qui estoit entré dans ladite place ; it en auroit chargé ledit de Mesvillers, de quoy il fit à l'instant donner advis au sieur de Comartin, lequel estoit venu audit Castelet avec le déposant. Ledit Theophille leur a esté mis en mains par ledit sieur de Mesvilliers. ainsy que est plus amplement contenu au procès verbal de ce fait par le déposant, qu'il a mis es mains du sieur Pro- cureur général, et outre dit qu'un jour de sabmcdy XVJ septembre, estant sur la place de la ville de Sainct Quantin avec le susnommé Le Blanc, iceluy Le Blanc dit audit déposant qu'estant un jour au pays de Languedoc ou Daulphiné il auroiteuà rencontre ledit Theo- phille, lequel, après plusieurs propos tenus entre eux, iceluy Theo- phille demanda audit Le Blanc s'il croyoit qu'il y eust un Dieu, et, ayant ledit Le Blanc respondu qu'il croioit véritablement qu'il y


(i) Lempire (Aisne), arr' de Saint-Quentin, canton du Catelet.

(2) Cette offre n'est pas mentionnée dans le Procès-verbal de l'emprisonne- ment de Théophile... 1623, voir p. 201. Par contre, cette dernière pièce contient des noms qui ne sont pas dans la déposition Trousset.

(3) La sance de Giremont (sancepour censé à ferme). La ferme de Gillemont existe encore à l'est du village de Lempire, dans la direction du Catelet.

(4) De Mesvilliers et non Mesnelier, comme l'a écrit M. Alleaume. Sur les Mesvilliers, famille picarde, voir Haucdiquer de Blancourt, Nobiliaire de Picar- die, Paris 1695, p. 346, article reproduit dans La Chenaye-Desbois.


2l4 DÉPOSITION JACQUES TROl SSET. OCTOBRE IÔ23

avoitun Dieu, ledit Thcophille feil responce qu'il estoitun sot de le croyre; à quov estant réplicqué par ledit Le Blanc audit Thcophille qu'il estoit un impye et un meschant de dire telles paroles, ledit Thcophille luy réplicqua disant ces molz : To\ et moy et un chien, qu'il monslroit, estantz mortz, serons une mesme chose, ce qu'en- tendu par ledit Le Blanc, il dit audit Thcophille en ces termes: Allez, vous estes un meschant homme; je ne veux plus [me] trouver en voslre compagnie, et. aussitost que je seray à Paris, j'en donneray advis au sieur Procureur général, sans néanl- moyns que ledit Le Blanc, ayt dit audit déposant le temps et l'année qu'il avoit entendu dire les paroles susdictes audit Thco- phille '. Daventage dit qu'estant à la conduite dudit Theophille de Sainct Quantin en cette ville et au village de Mitry. ledit Theo- phille pria le déposant de prier de sa part le sieur de Comarlin d'oster d'entre les papiers que l'on avoit trouvé en la malle dudit Theophille ceux qu'il jugeroit qui luy pourroient nuire, des- quelz papiers ledit déposant nous a dit avoir baillé un mesmoyre escript de sa main audit sieur Procureur général, lequel mesmoyre luy a esté dict particullièrement par ledit Theophille depuis qu'il est prisonnier en la Conciergerye du Palais -. Et est ce qu'il a dit, et, lecture faite, a persisté.

Damours 3 . Trolsset.

III

\ï. de Verthamon, conseiller, ayant remplacé André Charton reçoit avec Damours la déposition de René Le Blanc qui répète, en ce qui le concerne, celle de Jacques


(i) Toute cette partie de la déposition de Trousset, confident de Le Blanc, se rapporte au séjour de Théophile à Castelnan-Barbarens (Gard) alors qu'il était chez le comte de Candale. Il en est encore longuement question dans la dépo- sition qui suit du dit Le Blanc, et on trouve les réponses de Théophile aux allégations de Le Blanc, dans son interrogatoire du 27 mars 1624.

(2) Les pièces énumérées dans ce mémoire feront l'objet des interrogatoires des 3, 7 et i'tjuin 1624.

(3) Cette déposition a été imprimée d'après le texte des Archives nationales, mais avec d'assez nombreuses erreurs de détail, par Alleaume (Œuvres de Th., t. L).


DÉPOSITION RÊVÉ LE BLANC, OCTOBRE |6s3 210

Trousse! ei la complète sur plusieurs pointe. Ce Le Blanc avaif été pourvu lé i février [ 62 3 de Tomcé de lieutenant du prévôt des maréchaux do France, il est qualifié dans L'acte d'écuyer, sieur du Saulso) '.

Continuation d'information faiclc par nous Franeo\s de Ver- thamon et Gabriel Damours, conseillers du roy- et coinmissa\res commis par icelle en cette parlye à la requeste dudit Procureur général contre ledit Theophille, en laquelle avons ouy les Ics- moins qui ensuivent.

Du U octobre MYT'xxiu

René Leblanc, lieutenant du prévostdela conestablye et mares- ehaussée de France, eamps et armées, natif de la paroisse de Nenjan(?) 3 diocèse d'Usez, demourant à présent en la rue Sainl- Honoré, à l'enseigne de l'Eleffant. servant sous la directyon et proche de M. le conestable, tesmoin à nous produict de la part dudit procureur général, lequel, après serment par luy fait de dire la véritté, a dit, sur ce enquis, qu'il congnoist le nommé Theo- phille depuis l'année VI C \V que luy respondant estant en Gas- cogne il rencontra ledit Theophille en la maison d'un grand 4 où il avoit [résidence] 5 , en laquelle il se insinua et luy ouyt ledit tesmoin tenyr pluzieurs discours d'impietez contre Dieu, la Vierge et les sainetz : luy a veu prandre une bible pluzieurs foys de laquelle il recherchcoit les motz les plus sacrosainetz. lesquelz ledit Theophille tournoyi en risée et impielez. ce que voyant ledit respondant luy dit et fit dyre plusieurs foys qu'il avoit grand tort de tenyr telles meschantes et abominables parolles, desquelles il se debvoit abstenyr. et lui ayant ledit respondant parlé en par- tieulier, luy feit reponce et demanda s'il croyoit en Dieu et la


(1) Arch. nat. Z ,c ioi, fol. i79 v . Cet acte ne contient aucune indication sur son pays d'origine, (a) Il faut suppléer : en sa cour de Parlement.

Nenjan i ?). peut-être Vénéjan (Gard, air' dTzès, canton de Bagnols) qui était une paroisse du diocèse d'Lzès.

1 Le comte de Caudale, fds aîné du duc d'Epernon. "'Déchirure. Suppléer sans doute : résidence.


2l6 LETTRE DE BRULART A MOLE, OCTOBRE lÔ23

raison, et luy ayant lors lcdict tesrnoin rendu les raisons qui luy vindrent pour lors en esprit de sa croyance en Dieu, ledict Theo- phillc luy dit en se moquant qu'il n'avoit point d'esprit et luy monstrant un chien espaigneul luy dit qu'il avoit l'esprit d'un chien et encore qu'il en avoit un meilleur que luy de croyrc qu'il cstoit un Dieu et que le monde estoit csterncl, sur quoy ledit tesrnoin le prya de ne luy jamais plus parler et qu'il ne luy fauldroit plus qu'un fagot et que sy jamais il venoit à Paris qu'il scroit lors denonciatteur pour luy faire faire son procès et ne l'a depuis voulu vcoyr. Bien a ouy dire au sieur de Gancs(?) Seseval 1 au mesmc temps que ledit de Saint Sevalle ayant esté pryé pour second par ledit Theophille pour une querelle qu'il avoit lors, ledit Theophille dit qu'il avoit plus de courage que ledit de Sesephallc et les autres contre lesquclz il se debvoit battre, d'aultant qu'ilz croyoient un paradys ou un enfler après leur mort, mais que luy ne croyoit ni de Dieu, paradys ni d'enfer et qu'après sa mort tout estoit mort pour luy. A aussy esté présent et ouy dire audit Theophille qui parloit au sieur Joseph escuyer italien, lequel Joseph pria ledit Theophille de ne plus mal parler de la Vierge ny des sainclz, à quoi ledit Theophille feit responce audit Joseph luy touchant à la main qu'il estoit son amy et serviteur et qu'il aymeroit mieux avoyr estropyé tous les sainclz de paradys que de luy avoyr despieu, et est ledit Theophille tenu pour homme libertin et de mauvaise vye, la compagnie duquel ledit tesrnoin a tousjours fuy. Et est ce qu'il a dit. Lecture faicte, a persisté et signé.

F. Verthamox. Leblanc.

Damours.

Trois semaines après l'incarcération de Théophile, le i5 octobre 1623, le chancelier Brulart répond à une lettre du Procureur général :

« Monsieur, j'ay dit au Roy ce que vous m'avez escrit du xn e de ce mois pour la despence du procès de Théophile. Sa Majesté a


(1) Il est question de MM. de Gane dans l'historiette de Tallemant des Réaux (femmes vaillantes), t. VII, p. 333, éd. Paulin Paris.


ii uni: M mu i.un \ mole, octobre 162.3 217

commandé aussitost d'expédier l'ordre nécessaire pour satisfaire à toutes despcm ( - dont Monsieur de la Vieuville a pris la charge, il pense qu'elle vous sera rendue aussitost que la présente. Votre très humble plus affectionné serviteur. Brulart ' ».

L'empressement de Louis XIII à assumer la charge de " la nourriture et des autres dépenses occasionnées par le séjour du Poète dans la tour de Montgommery n'est pas un spectacle banal ; il en dit long sur la sympathie que celui-ci inspirait et sur la puissance de ses amis à la Cour.


(1) ôoo Colberl. t. IV lî. i."i.


CHAPITRE VII


REPOS DE L INSTRUCTION, JUGEMENT ET CENSURE DE LA

DOCTRINE CURIEUSE DE FRANÇOIS OGIER. LA RÉPONSE DE

DES BARREAUX A LA PLAINTE DE THÉOPHILE. LE THÉOPHILE

RÉFORMÉ. LES PIÈCES DES AMIS Dl POÈTE.

(iG-3i octobre iGa3)


I

L'instruction se repose du 11 octobre au 17 no- vembre.

Son frère Paul lui fait parvenir des vêtements des- tinés à Je protéger de la rigueur de la saison et de l'humi- dité «les murs de son cachot 1 . Cette sollicitude familiale autant que les nouvelles du dehors retrempait l'énergie de Théophile. Le duc de Liancourt et le comte de La Roche-Guvon correspondaient avec lui par l'intermé- diaire d'un gardien de la prison gagné à prix d'or. Par cette voie, il recevait les brochures de ses amis et de ses ennemis.

Un secours lui vint d'où il ne l'attendait pas.

A côté des ultra dévots qui se délectaient à la lecture de


(1) Theophilus in carcere.


I.\ IINM1ΠDE Fit. 0G1EK, OCTOBRE l623 219

la « Doctrine curieuse », il y avait les indiiléivnts. Au premier rang de ces indifférents, François Ogier se scandalisait de voir un religieux réfuter les atliéistes et les libertins arec une grossièreté de langage digne de de Tabarin. Agé de vingt-quatre ans le Prieur de Cho- ineil avait de l'esprit, des connaissances, aimait le inonde et les plaisirs comme on les aime à son âge, et comme les personnes < 1 « - sa profession se permettaient déjà de les aimer. 11 suivait les sermons de Garassus. non pour en faire son profit, mais pour tondre sur les paroles du pré- dicateur « les repasser et les gloser, sans épargner les intentions » '. Ogier était, dit le bon Père, « un de ces grimasseurs qui l'attendaient à Fyssuë <lc sa chaire pour se planter devant luy en posture de Brus- quambille 2 . relevant à son nez leurs moustaches, et grom- melant entre leurs dents : Dieu le bénisse et luy donne quelque meilleure oeeupation dans Vadvenir 3 ». Il riait donc des sermons de Garassus, en médisait un peu et n'en était pas autrement ému 4 . La « Doctrine curieuse» le révolta, il improvisa en quelques semaines un factuin pastichant la langue du Jésuite : « Jugement || et || censure || du livre de la||Doctrine curieuse. || de François Garasse. I,. . .|| A Paris. || M.DC.WIII ||» (in-8 de xvi et 2i6.p.«.) qui fut mis en vente sans nom d'auteur.


(i) \i>olo<jie de Garassus, lG'J'i.

l>rusquambillc ou Bruscambille, pseudonyme du comédien Deslauriers qui avait public en i6i3 un recueil de joyeusetés qui a eu de nombreuses éditions.

[pologie de Garassus, 1624.

Ci) Ch. Nisard : Les Gladiateurs de la République des lettres, t. II.


2 20 LA CENSURE DE Fit. OGIER, OCTOBRE lÔ23

Qgrêr dans son épître « Aux révérends Pères de la Compagnie de Jésus » qualifie la « Doctrine curieuse » de cloaque d'impiété, sentine de profanations, ramas de bouffonneries et de contes facétieux, satyre de malignité et de médisance contre infinis gens de bien et de mérite. Toute la « Censure » est sur ce ton. Elle est divisée en treize chapitres :

J 1. Rhétorique de Garasse; H. Contes facétieux de Garasse ; III. Bibliothèque de Garasse ; IlII. S ti le bouffon nesque de Garasse ; V. Stile pédantesque de Garasse ; VI. Garasse pédant; MI. Subti- lité d'esprit de Garasse : VIII. Deux plaisantes preuves de Garasse ; IX. Insigne fausseté en l'allégation de G. Fabricius ; X. Profana- tions de Garasse ; XI. Malignité de Garasse; XII. Mesdisance de Garasse; XIII. Ignorances et rnécontcs ridicules de Garasse.

La table des chapitres est précédée d'un « Jugement du livre de la Doctrine curieuse de François Garasse. Extraict de la lettre de L. R. L, » :

« Vous me demandez le jugement que je fais de François Garasse et de son Livre. Quant à luy, c'est un esprit follastre et bouffon, et qui n'a point de jugement ; un homme qui s'attache indifféremment à tout ce qu'il lit bon ou mauvais, et le met en œuvre comme il peut, grotesquement, avec des contes, la pluspart meschans et ridicules. Au reste convicieux par tout. Et malœ llnguœ, mesme en louant, et qui traicte les choses graves et sérieuses fallottement, et en termes de Cabaretier d'honneur, comme il parle, ou de Charlatan : Ramasse tout ce qu'il y a d'or- dure et de boue, et ne craint point d'en patrouiller son Livre, ou plustot son pot pourry, jusqu'à y mettre contre soy-mesme, l'alliance de deux synonymes convertibles, Jésuite et Assassin, ce qu'un homme de jugement n'eust pas réveillé. Rref, à voir ce qu'il escrit, il joùeroit mieux en une farce, le personnage de Jean Farine, qu'il cognoist et duquel il honore son Livre, qu'il ne fait celuv de Docteur, en matière de sçavoir. Pour le regard de son


LA CENSURE DE FR. OGIER, OCTOBRE IÔ23 221

Livre ' , il n'y a quasi rien de bon, que le blasme du mal contre lequel il escrit, voire contre lequel il n'escrit pas ; et qui désirerait un autre esprit que le sien, et mieux sensé. Livre au demeurant très dangereux, et un grand corrupteur des bonnes mœurs dans les esprits curieux et foibles qui le liront, pour les impiétez et profa- nations dont il est remply, et pour le mespris de l'Escriture saincte, contre laquelle il publie et forme des monstres d'absurditez, impossibilitez, contrariétez, et incongruitez, et les résoultmal ; et qui pis est, il fortifie puissamment, et augmente les prétendues raisons des impiétez de ceux qu'il combat, mais très foiblement : Impiétez d'ailleurs et abominations qui ne se voyoient point, que parce qu'il en escrit, et monstre curieusement à ceux qui les igno- raient, et qui en seront corrompus si Dieu ne les prévient. Il a leu la Macette - et se sert grandement de son autheur sans le blas- mer. Il sçait tous les blasons et quolibets du Pont-neuf, et n'a point de stile que bastard, bizarre et deschiqueté par tout de locutions et métaphores insolentes. Il accuse d'ignorance des hommes illustres en sçavoir, desquels il n'est pas seulement disciple ; il ose mesme flestrir la mémoire des Ayeule et Bisayeule de nostre Roy, auquel, et à defunct Henry le Grand, son Père, de très-heureuse mémoire, sa Compagnie est tant obli- gée 3 . Je ne voy quasi fueillet dans ce Livre, où il n'y ayt du veau, du sot, et du fat ; tant il est naturel d'avoir en la bouche ce que l'on est, et comme dit le grand sainct Grégoire, Quales manemus intus, laies egredi/nur foras per linguam. Il est si présomptueux, pour ne dire impie, qu'il met les âmes en Enfer comme il luy plaist, et s'imagine que l'honneur des grands personnages catho- liques qu'il deschire impudemment, et qui sont plus gens de bien que luy, dépend de l'imposture de sa plume : combien que leurs escrits ne soient ny censurez par l'Eglise, ny condamnez par arrest, ny bruslez par le bourreau. Il ne pardonne à aucunes salle-


(i) Toute la fin de la phrase depuis : « duquel il honore son livre » jusqu'à « le regard de son livre... » a été omise dans la deuxième édition (non paginée) du « Jugement et Censure... » D'autres fractions de phrases ont été également oubliées. Nous parlerons plus loin en note de cette seconde édition (p. 1 27, note 2).

(2) De Mathurin Régnier.

(3) Voir notre introduction : L'Université, le Parlement et les Jésuites (1098-1623).


222 LA RÉP. DE VALLÉE A THEOPHILE, OCTOBRE IÔ23

tez et dêsbauches, lesquelles il ne peut sçavoir si exactement, sans les avoir pratiquées. Finalement son Livre apprend plustot l'Athéisme et l'impiété, qu'il ne les combat, et est indigne d'un Prestre Religieux, et de ceux de sa Compagnie, qui doivent le désa- vouer, pour leur décharge et leur honneur : quand ce ne seroit que pour les bouffonneries qu'il contient, des choses les plus sainctes et mystérieuses de l'Eglise, qui en est profanée. Bref c'est un Livre exposé à toutes sortes d'Elencques et de censures, en chaque page, s'il en méritoit la peine, et si ce n'estoient scurrilitez et Annales de Yolusius 1 , en la pluspart des fueillets.

Tôt sectionibus ineptis et impiis,

Pass inique, Fescenninis, et mimis, petis

Quid debeatur ? seilieet una sectio. »

Ce jugement sévère atteignait Garassus en plein cœur, le bouillant Jésuite n'était pas homme à l'accepter, nous le verrons bientôt.

11

« La Plainte de Théophile à un sien amy durant son absence » saisie dans la malle du Poète auCatelet avait été copiée et livrée aux imprimeurs. En temps ordinaire cet appel ne sérail pas resté sans écho dans le cœur de Des Barreaux, mais il tremblait depuis le commencement du mois d'août de se voir compromis dans le procès du libertinage. L'arrestation de Théophile avait exaspéré ses inquiétudes. Son père, président au Grand Conseil, le renseignait avant sa mort (22 septembre 1622) sur les agissements de Garassus et de Voisin, il était fixé sur leurs desseins et sur le concours que leur prêtait le Procureur général; il savait que le premier président de Verdun


(1) Volusianus, césar romain, mort en aô^, célèbre par ses vices et ses excès.


là RKP. DE VALLKi: A TIIKOI'IIII.E. OCTOBRE l623 223

avait lu ses lettres latines à Théophile écrites sur un tel ton

d'amitié qu'elles pouvaient le conduire au bûcher pour

crime de sodomie ' . Sa conscience troublée l'inclinait à

hurler avec les loups, à esquisser une volte-face odieuse.

La « Réponse » qu'il fit à la « Plainte de Théophile 2 »

montre à nu l'Ame d'un libertin au sens complet de ce

mot :

« Théophile, je m'estonne qu'au lieu de respondre, et repousser tant d'accusations qui fondent sur loy de tous costez, tu t'amuses à m'interroger et à m'escrire d'un style poétique. D'où vient, je te prie, que parmy toutes ces tempestes qui t'assaillent, tu n'as recours et n'addresses tes vers en plate peinture qu'à moy seul, comme si j'estois le feu sainct-Erme qui te peust préserver du naufrage ? Au fort de tes désastres réclamer poétiquement l'assis- tance de ceux qui ont si peu de crédit et de pouvoir que moy, comment appelles-tu cela ? N'y a-t-il pas assez d'illustres et puis- santes personnes pour les semondre de t'estre pitoyables par tes clameurs et tes plaintes ? Encor les faudroit-il traicter d'autre sorte. Ce n'est pas avec un roseau ou une paille qu'on peut estayer une maison preste à cheoir. ny avec des rithmes frivoles qu'on peut arrester la perte de ta réputation et de ta vie. Ce n'est pas en vers qu'on t'accuse. Ce n'est pas en vers que tu te dois deffendre. Prens en bonne part cet advis, je te prie en amy quoy que tu m'ac- cuses d'avoir violé nostre amitié par quelque sorte d'ingratitude. Chose plaisante, lorsqu'on t'accuse, tu m'accuses, mais les accusa- tions sont bien diverses. Tu m'accuses d'un peu d'ingratitude et de paresse envers toy, et on t'accuse d'une ingratitude infinie


i Contrairement à l'opinion de M. Paulin Paris et de M. Alleaume, les lettres latines de Des Barreaux à Théophile auxquelles il est fait allusion dans la lettre de Mathieu Mole à Dupuy du i" octobre 1623 ne sont pas celles qui ont été publiées par Mairet dans les « Nouvelles Œuvres. iG'ii », ces lettres sont antérieures à juillet ou août i6a3 et les autres ont été écrites en i6ao (octobre- novembre).

1 Response de Tircis à la plainte de Théophile prisonnier, à Paris, M.DC.XXIII, petit in-8 de 1 ff. pour le titre. i4 p. chiff. et 1 ff. bl, Nous ne la reproduisons pas intégralement ici, on la trouvera dans notre Des Barreaux, sa vie et ses poésies, 1907. , .


224 LA REP. DE VALLEE A THEOPHILE, OCTOBRE IÔ23

envers Dieu, sans mesmes que tu te serves des moyens qui pour- raient bien servir à ta justification... »

Plus loin il reproche à Théophile son « Traicté de l'Im- mortalité de l'àme ou la mort de Socrate » . Le Poète lui avait communiqué à Boussères cette paraphrase tirée de Platon au fur et à mesure de sa composition. Des Bar- reaux n'y était peut-être pas resté complètement étranger, en tout cas il l'avait chantée dans une ode anonyme ' placée à la fin des feuillets liminaires de l'édition des Œuvres de Théophile, 1621, publiée par ses soins:

« que tu devrois estre maintenant mémoratif et imitateur de ton Socrate lorsqu'il estoit en prison ; je l'appelle tien, veu qu'il y a quelque temps que pour te purger du crime d'Epicure, tu choisis le traicté de Platon, où la mort de Socrate estdescrite, pour le tra- duire en nostre langue, mais comment traduire, c'est plustot trahir le sens de Platon dont tu es plustost le traditeur que le tra- ducteur, pour user des termes du poëte Du Bellay. Car ayant pris le beau discours de Socrate à traduire, tu le fais parler contre son gré d'un style poétique et extravagant, dont ce philosophe n'eust peu user sans décheoir de sa docte gravité, et sans abâtardir tant de belles considérations, dont il soulage ses amis esplorez de sa prochaine mort. Chose estrange que pour acquérir le tiltre de disert, tu acquières celuy d'un infidelle interprète, et que pour jouir d'un bien imaginaire, tu ayes faict le mai si évident. Joinct que si nous n'avions que ceste seule authorité de Socrate pour preuve de l'immortalité de nos âmes, tu aurois eu raison d'en entreprendre la version et la paraphrase. Mais tant s'en faut que ce discours serve pour faire une telle preuve que mesmes il est fondé sur diverses resveries et idolâtries, lesquelles tu augmentes de beaucoup d'autres impies et absurdes, au grand préjudice du sens et jugement de Platon -...


(1) Voir p. 42.

(2 > Toute cette partie de li lettre de Des Barreaux est à rapprocher de sou ode à Théophile sur le « Traicté de l'immortalité de l'âme » : Toy qui levant la


LA HEP. DE VAI.Î.ÉE A THÉOPHILE. OCTOBRE 162.Î 225

11 esi difficile dé se montrer plus perfide, mais l'Illustre débauché va se surpasser :

« ... Si lu es innocent, je souhaite que le bras de la Justice con- \ brtisse Les imwnrc n en caresses, et couronne de mille fleurs ta leste au lieu do l'eseraser do ses foudres punisseurs. Mais je crains que tant de vois exécrables qui portent ton nom si dévot, ne réson- nent si fort aux oreilles de tes Juges, que la petite voix de ta deffense n'y trouve aucune entrée. Quelle innocence pourra vaincre tant de tesmoignages d'impiété ! Quel soleil dissipera les nuages qui t'environnent. Ces noirs et vilains Livres dont Satan se sert, comme de funestes voiles, pour faire éelypser et amortir la lumière de la foy et de la raison, sont des terribles instruirions pour avancer l'cffect de ta condamnation et pour authoriser les autres accusations qui t'accablent...

« J'apprends néantmoins que tu te nies estre l'authcur de telles folles poésies et que lu t'attaques à ceux qui les ont illus- trées de ton nom. Sçache (cher amy) que je serois très aise de sçavoir que tu n'eusses jamais produit de si infâmes ouvrages. Car il est certain qu'ayant esté cy devant eslevé de la poussière et de la nécessité, tu as donné quelque occasion de croire que tu avois pratiqué ceste maxime : « Qu'il faut pour estre bien estimé et heureux, mesmement en matière de poésie, suivre toute autre voye que celle de la piété tellement abandonnée en ce temps qu'on pense que c'est bailler la torture à la poésie françoise que de l'appliquer à des subjets chastes et vertueux, et que toute sa grâce se perd et se dissipe, si elle n'est meslée de gaillardises et de folastreries... »

Enfin \ allée explique son retour à la religion et invite son ami à se laisser brûler :

« ...0 qu'il seroit beau voir que tu te servisses d'une si belle occasion pour monstrer publiquement ou ton innocence ou ton repentir en acceptant d'un cœur ardent de la divine charité, l'exé-


téte aux deux et de l'élégie de Théophile à Des Barreaux : Je pensais au repos et le céleste feu où il est question de l'adaptation du Phédon, voir p. 43.


226 LE THÉOPHILE RÉFORME, OCTOBHE l623

cution de l'Arresl de ce sainet et vénérable Parlement, afin que cela fust une fidelle espreuve de ta piété, en espouzant et embras- sant ces flammes qui ont esté si chèrement recherchées par tant de belles et pieuses âmes pour illustrer l'Eglise et accroistre le nombre des glorieux Martyrs. C'est la Croix que Dieu te présente maintenant, et c'est à toi de tesmoigner ton courage à ne la craindre, et ton amour à ne la refuser pas. Voilà le meilleur con- seil que je te puis et dois donner en dressant mes humbles prières à Dieu qu'il te fortifie de sa grâce pour en user utile- ment... A Dieu ! ».

Théophile connaissait son disciple, il ne lui garda nulle rancune de sa lâcheté morale ! Des Barreaux lui-même;

rassuré bientôt par les déni a relies des membres de sa famille sur les suites de sa liaison avec le Poète (ses lettres latines n'ayant pas été versées an dossier du procès), devait s'employer à combattre les influences hostiles de Garassus et de Voisin près des conseillers du Parlement.

III

La « Censure » avait été d'un bon présage. \u contraire, le « Théophile réformé ' », comme la « Réponse » de Des Barreaux, va chatouiller désagréablement les oreilles du Poète, ce pamphlet a toutes les allures d'un acte d'accusa- tion.

L'auteur 2 s'empresse de déclarer, simple figure de rhé- torique, qu'il se refuse à tremper sa plume dans le sang du prisonnier :

« ... On s'imaginera de prime abord, voyant ce traitté que je m'attaque à Théophile et que je suis bien aise de tremper ma


(i) M.DC.XXIII, s. l.ct s. 11. delib.

(2) Sj ce n'est (iarassus, il est do son écolo et probablement de son Ordre.


LE THEOPHILE RÉFORMÉ*. OCTOBRE lC23 227

plume dans son sang, cela est faux... Mais je parle aux Athées de . •<> >i.Vlt\ qui pullulent tous les jours parmy la France et de qui le nom honnit la face du Ciel. C'est vous, ô perfides Mirmi- dons que j'attaque, et enfin à votre dam je vous feray voir que celui dont vous ignorez, et voulez ignorer le nom, a de la puis- sance assez pour vous réduire en poudre ; et nous autres devrions- nous permettre que ces tygres venimeux, que ces pestes conta- gieuses corrompissent plus longtemps l'Estat? N'y aura-t-il point de feux ny de tortures en France pour exterminer cette racaille, et purger le Koyaume d'un si fatal poison ».

C'est là le style d'un émule de Garassus. Poursuivons, voici le couplet sur les athées :

« ... Quelqu'irréligion qu'il y ait eu dans l'Univers, quelque désordre qu'on eust veu dans le monde, jamais on n'a veu un solide esprit qui ait soutenu l'Athéisme... J'entends 1 trois ou quatre fripons qui sont dans la Pomme de Pin à se traitter le corps à deux pistoles par teste, lesquels par une méchanceté perfide, disent que tout le monde n'est basti que sur les arrests du destin, et que la fortune s'est rendue protectrice de l'Univers, qu'il n'y a point de Dieu (ô blasphème abominable) et que nous sommes régis et gouvernez selon qu'il plaist aux Parques d'en disposer : et à ces impunitez nous demeurons insensibles et oublions la vengeance que Dieu nous commande de prendre justement de ces misérables. O Ciel! quel funeste malheur, peux-tu plus longtemps retenir tes foudres et arrester tes feux ? Que n'abismes-tu ces perfides au plus creux des gouffres de l'Enfer : ils ne font que nous empescher et envelopper dans leurs sinistres opinions ce peu qui reste de bons personnages. Mais en vain tous leurs efiéets. en vain leurs machines, tous leurs artifices seront enfin découverts, et en bref on verra que toutes leurs industries seront inutiles ; s'il y a des monstres en la France, nous avons encore des Hercules et des Sansons, et si ceste hydre se relève, nous avons un Magistrat (Mathieu Mole) qui lui coupera la teste. En vain, ô misérables et desnaturez personnages, en vain vous


(1) Ici commence une citation à peu près textuelle de la « Doctrine curieuse, »


2'i8 LE THÉOPHILE REFORME, OCTOBRE IÔ23

vous attaquez à l'Autheur de la Nature, et le blasmez par vos libelles impudiques et injurieux, il fera pleuvoir les feux de son juste courroux sur vous et armera toute la nature pour vous effacer de dessus la terre, et ne restera rien de vous qu'une mémoire abominable de vostre nom qu'on aura en horreur : le feu élémentaire sera le premier qui se vengera de vos démérites, et vous punira selon la rigueur des loix. L'air fera voler vos cendres au vent, afin qu'il ne demeure rien de vous que le nom horrible. Si d'aventure vous vous en pensez fuir en Angleterre, la mer arrestera vos courses, et vous abismera dans le creux de ses gouffres humides, et la terre ouvrira ses flancs pour vous ense- velir vivans dans les sombres demeures de l'Achéron, et ainsi seront punis tous ceux qui se révoltent contre Dieu, et qui pensent par leurs vains escrits altérer sa puissance... »

Il précise qu'il s'agit de Théophile, un des auteurs du Parnasse satyrique:

« Je reviens à Théophile qu'on dict avoir fait une partie du Parnasse satyrique ; livre pernicieux et le plus meschant que jamais l'Univers ait receu : Devois-tu s'il est vray que tu l'ayes faict, ô monstre impudique, corrompre avec cette mortelle poison (sic)- tous ceux qui viendront après nous, et liront tes œuvres ? N'est-ce assez si durant ta vie tu as gasté et corrompu la jeune Noblesse de la Cour et envenimé toutes les parties de cet Estât ? Falloit-il après tant de pernicieux enseignemens que ta bouche avoit dictes, que ta plume nous descouvrit tes infâmes villennies afin que la posté- rité sçeut que la France avoit engendré et nourry en ses entrailles un Théophile, lequel gaste et empoisonne toute l'estenduë de ses terres et Provinces 1 ? Mais que dis-je, Théophile, ce nom ne con- vient point à tes œuvres, puisque tu es ennemy de Dieu et de son Eglise, il le faut réformer aussi bien que tes escrits, il a trop couru parmy nous. De quoy t'a servi d'avoir été banny et exilé de


(i) Celte assertion de l'auteur du « Théophile réformé » est fondée. On don- nait à Théophile les poésies les pins licencieuses. Dans le Cabinet de M. Pierre Louys, un exemplaire du « Banquet des Muses » de Jean Auvray, 1623, porte au titre d'une écriture du temps « fait par Th. » Evidemment cette attribution est absurde, mais elle est significative !


LE THÉOPHILE Hl'loHMl', OCTOBHE l6a3 2^9

France, puisque le bannissement n'a de rien profité en ton endroit, et n'a peu redresser les actions de ta vie ? Tu as bien fait paroistre que :

Cœlum non animum mutant qui trans mare || Currunt

Pleust à Dieu que tu fusses jamais retourné de ton exil, et que ton nom ensevely dans les ondes de l'Océan de la Grande-Bre- taigne ne fut jamais paru entre les François, non plus que toy envers nous. Nous ne serions maintenant au danger où tu nous as mis et ne serions empêchez à regratter tes œuvres impudiques et les ensevelir dans l'oubly. La France vivroit dans un tranquille séjour sans craindre les tourments qui penchent sur la teste de ses enfants. »

L'auteur finit en s'adressant au Parlement :

u C'est donc maintenant que le Parlement travaille à réformer tes actions, et à te faire changer de vie, que pleust à Dieu que la mémoire de tes livres vilains fut pour tout jamais ensevelie dans le tombeau, et qu'on ne parlast de Théophile que comme d'un homme le plus meschant qui fut jamais : Que s'il est vray que tu n'as fait ce dont on te charge, je prie celuy contre qui on dit que tu as blasphémé tant de fois, de t'inspirer de ses grâces, et de t'appeller à une meilleure vie, et de réformer entièrement tes volontez, c'est ce que nous devons attendre de la catastrophe de ta vie, car tu n'es pas seulement entre les mains d'un Parlement où la Justice préside, mais devant le Tribunal de Dieu pour rendre raison de tes mérites et démérites.

« Je reviens à vous maintenant, Auguste Sénat, de qui la pourpre espouvante les Provinces les plus esloignées de la Terre, et verse la terreur dans les âmes les plus perfides, la vie de Théophile est entre vos mains, vous estes les vrais oracles desquels dépendent ses destins puisqu'ainsi il les appelle, vous ne vous sçauriez rendre plus approchans de Dieu qu'en rendant la justice : si vous trouvez qu'il ayt failly, punissez-le selon la rigueur de vos loix, et despoûillez la France de ce monstre infernal, et de cette hydre à cent lestes, qui plus est couppée plus pullule, en vous seul gist ce qui nous reste d'espérance, vostre bouche sacrée, et l'arrest irrévocable que vous donnerez sera le


230 LE THÉOPHILE REFORME, OCTOBRE 1 6 2 3

ferme lien qui nous tiendra seurs parmy ceste tourmente qui nous menace, vous ne sçauriez trouver des tortures assez puis- santes pour punir un tel crime.

« Que si vous trouvez qu'il soit innocent, c'est à votre clémence à luy rcmonstrer ses fautes passées, et lui faire voir l'aveuglement où il pourroit estre s'il avoit fait les choses dont on l'accuse. Et si son esprit autresfois libertin s'assujettit aux loix de vos censures, il pourra avec autant d'énergie l'appliquer aux choses bonnes, comme par cy devant il l'a occupé aux conceptions pro-

phanes et détestables L'on tient que la première liqueur qu'on

met dans un pot neuf, le pot retient tousjours l'odeur qu'elle aura, ce n'est pas pourtant que si Théophile a mal fait, il soit irréconciliable, et qu'on ne le puisse rendre aussi propre à bien escrire qu'à mal faire, ce seroit bon à ceux qui n'auroient tant de jugement comme il en peut avoir, Au reste, cela demeurera entre vos mains, pour en donner l'arrest irrévocable qui ne pourra que réussir premièrement en l'honneur du Tout- Puissant, et pour l'utilité du public et de tout le Royaume. Il est certain que plusieurs sont passionnez contre luy à juste cause, s'il est vray qu'il aye commis et inventé tels abominables escrits, mais aussi beaucoup ne le veulent croire, comme ses amis : les preuves que vous en aurez, et la juste sentence que vous rendrez de ceste affaire oslera le doute d'un chacun, cependant nous espérons tant de vos augustes et divins oracles, de voir en bref ceste affaire ter- minée au gré de tous les fidelles François. »

IV

Deux plaquettes ' des admirateurs de Théophile suc- eèdent au « Théophile réformé » :


(i) Il est impossible d'assigner une date exacte à la composition des pièces de Théophile écrites dans sa prison, et à celles de ses amis faites à la même époque, leur classement ne peut être qu'un peu arbitraire. Nous nous sommes guidés non sur l'édition des Œuvres de 1620 où l'ordre chronologique est violé à chaque instant, mais sur le Recueil de toutes les pièces faites par Théophile, depuis sa prise jusqu'à présent. Ensemble plusieurs autres pièces faites par ses amis à sa faveur et non encore veuës. Avec une table où sont mises les pièces toutes par ordre, comme il se peut voir en la page suivante. M.DC.XXIV (1G2U), in-8 de 4 fl*. et 290 p.


LA COMPASSION OK IMIlLOTHl'i:. MJM.MHHL 1 (> a 3 23l

« La Compassion de Philothée ;m\ misères de Théo- phile » justifie son titre: le Porte se repent et les jésuites peuvent et doivent sauver son âme sans qu'il soit besoin de brûler son corps :


J'atteste les Dieux immortels, Et leurs Temples et leurs Autels, Où prosterné je les adore, Mon âme ne peut consentir Qu'un brasier infernal dévore Un cœur touché de repentir.

Ardents lutins qui voltigez

Sur la teste des affligez,

Comme des milans sur leur proye.

Vos feux ont nos fleuves taris,

Les Grecs les mirent dedans Troyc,

El vous les mettez dans Paris.

Mais vous, célestes Messagers, Dont les esprits mensongers Ne peuvent démentir le zèle, Animez par des faux rapports, Pour sauver une âme si belle Laisserez-vous perdre le corps ?

Souverains Prestres de Thémis, Secondez-vous les ennemis Du Dieu qui préside aux Oracles? ^ ous qui les rendez tous les jours, Et qui du bruit de leurs miracles Percez l'oreille des plus sourds.

Dieu de nos mers, où que tu sois, Aujourd'hui VArion françois Est à la veille du naufrage. Tandis qu'il attend un Dauphin, Calme la tempeste et l'orage Qui le menasse de sa fin.


232 LES SOUPIRS d'alEXIS, .NOVEMBRE lÔ23

Et toy, phanal sainct qui reluis Dans l'horreur des plus noires nuits, Ignace garde que ta fia me Au lieu de lui monstrer le port Ne jette son corps et son aine Dedans les gouffres de la mort.

Ce flambeau qui luit dans tes mains Sera-t-il mortel aux humains Comme il est fatal aux idoles ? Est-ce un présage de malheur? Et n'a-t-il pas comme les Pôles La lumière sans la chaleur?...

« Les Souspirs d'Alexis sur la retenue si longue de son amy Théophile ' » cherchent à le réconforter et à le con- soler de l'ingratitude des courtisans et de la trahison de Vallée. Les intentions d'Alexis sont meilleures que ses vers, il défend cependant Théophile avec assez d'habileté :

L'on ne doit si souvent s'arcster à la lettre Que le sens qui est beau ne se rende le maistre, Et lors qu'un bel esprit compose une chanson Il y fait estimer plus l'esprit que le son. Et que si quelquesfois il sortoit de cadence Je luy demanderois ce qu'alors il en pense, Car si tost que le Luth rend quelque ton discord, Il vaut mieux le pincer et le rendre d'accord


(i) M.DC.XXIV. Petit in-8 de i3 p. chifF. Nous n'avons pu découvrir qui se cachait sous le pseudonyme d'Alexis. Une autre pièce : Les Larmes de Théophile prisonnier sur l'espérance de sa liberté. A Paris, M.DC.XXIV, petit in-8 de i4 p. cbifi'., de la même époque, n'est que verbiage. En voici un extrait :

«... Car à quelle fin m'a-t-on mis sur un Parnasse et des Livres satyriques, qui sont mille fois plus diaboliques et plains de crasse, que ne furent jamais ceux de N'unie Pompille que le diable emporta ? pourquoy à un pauvre innocent, créature d'un seul Dieu, par qui il vit, par qui il a vescu et eu l'estre, et par lequel en fin il doit revivre, ou bien mourir, dire qu'il a escrit en niant ce Dieu mesme, que qui le craint ne craint rien, sinon chercher du mal où il n'y en eut jamais... »


les sol ri us i Alexis, novembhe i6*j3 233

Que si tost le briser, inutile au service. Pour en faire à Vulcan un dernier sacrifice, Et lors que quelque vers eslancé de fureur Sonne mal quelquefois, n'en faut perdre l'auteur, Il vaut mieux le pincer et lui dire à l'oreille Qu'il change de filets et d'une autre ehantrelle, Sans faire tant de cris et se plaindre si haut. Que pour un tel esprit le feu n'est assez chaud Car soit que telles gens soient poussés d'un bon zèle La douceur y vaut mieux qu'une mort si cruelle, Et puis qu'en auraient-ils de voir ainsi un corps Effacé dans sa cendre au rang des autres morts ? Ils auroient du regret de voir qu'un si brave homme Fust profané des mains du fils de Jean Guillaume, Et que sa cendre obtint la Grève pour tombeau, Son esprit en ses vers s'en dressant un si beau. Pourraient ils estouffer avec sa fumée Théophile et son nom, et tout sa renommée ? Et quoy ? ses vers suspects en son embrazement Seroient-ils rendus purs au feu de son tourment ? Non point que je ne veuille, et qu'on fasse justice A luy et à ses vers s'ils ont tant de malice. Mais que ces avortons estouffez au brazier, Le père en soit exempt pour les désavouer 1 !

Ces manifestations de sympathie réconfortaient le Poète et remontaient son moral, elles effaçaient momen- tanément la mauvaise impression de la « Réponse » de Vallée et du « Théophile réformé ».


(i) Dans l'imprimé : (voir T. II, Bibliographie» cette pièce est suivie de quatre strophes à Théophile :

Il semble que la honte Mais ils ont l'assistance

Vit contraiuct tes amis De tous les bons esprits

De ne faire aucun compte Qui par leur résistance

De ce qu'ils t'ont promis. Augmenteront leur prix.

Et que comme l'envie Si le sort t'est perfide

Te fais croire un pervers Tu ne peux t'en aigrir,

L'on ait blasmé ta vie Bien moins qu'un Aristide

Pour effacer tes vers. Qui le voulut souffrir.


CHAPITRE VIII


LK SYSTEME DE DEFENSE DE THEOPHILE. SA PENITENCE.

NOUVELLES PIECES DE SES AMIS.

(i-iâ novembre i(J23)


I

Théophile avait réfléchi sur sa position difficile et mûri son système de défense, il se dessinera dans les pièces qu'il composera en prison et dans ses réponses aux inter- rogations des commissaires du Parlement. Ce système consistait, en premier lieu, non à chercher à désarmer Garassus et Voisin par sa douceur el sa mansuétude, mais à les attaquer en face ou plutôt à les démasquer en se réclamant hautement de sa qualité de catholique romain; en second lieu, à renier ses vers libertins.

Dès août ou septembre 1623, aux premiers gronde- ments de l'orage, il faisait, on l'a vu, la part du feu en gag liant la confiance du Père Athanase et en abjurant entre les mains du confesseur du Roi, le Père Séguiran. Nous ne descendrons pas dans la conscience du Poète, nous ne discuterons pas, et pour cause, la sincérité de sa conversion ; en tout cas Théophile avait manœuvré de façon à écarter tout soupçon de duplicité. Il saisissait


i\ i'i\ni\<i ni. i m'iii'iiii.i . M)\i:miuu; iGa3

chaque occasion de prouver sa fidélité à l'Eglise, conti- nuait à se confesser et à communier avec ferveur. Dans son cachot, il réclamait à Liinosin. l'un de ses deux gar- diens, l'assistance d'un religieux ei lui donnait de Fargenf pour qu'il lui achetât des Heures plus amples et... un chapelet ' ! II tenait à établir sa réputation de bon catho- lique, de catholique pratiquant. C'est l'objet de sa pre- mière pièce : « La Pénitence de Théophile 2 ». Pres- sentant qu'on lui opposera certains passages de son a Traité de l'Immortalité de l'âme ou la mort de Socrate, paraphrase tirée de Platon ». il lit Saint-Augustin, parce que ce célèbre docteur de l'Eglise ne parle jamais de Platon sans admiration 3 et en fait son avocat d'office. L'accusation peut venir, la réponse est prête, son ortho- doxie sera hors de question :

Aujourd'huy que les Courtisans. Les Bourgeois, et les Artisans. Et les Peuples de la campagne, Pour noyer les soins du trespas. Passent les excez d'Allemagne En leurs voluptueux repas.


(i) «... Ils (les guichetiers) s'ingérèrent dans nies affaires, et trompant Ja facilité que j'ai toujours eue de donner ma confidence à ceux qui la demandent, par diverses ruses ils attrapèrent tous mes secrets qui se sont, par la grâce de Dieu, trouvez à ma justification. Pour un tesmoignage plus manifeste de la fureur extraordinaire qui les animoit contre moy, c'est que, durant tout le tempe d'une si dure captivité, où toutes sortes d'objects, de frayeurs et de peine nie tenoient tousjours en nécessité de consolation, il ne me fut jamais permis de communiquer avec un Religieux, ny de me faire donner un chappelet. Il me sembloit qu'on eust pris à tasche de nie faire périr le corps et l'âme... » (Apologie au Roy, i6a5). Voir également la confrontation de Jean Millot, chirur- gien, du 23 août i6a5, encore plus explicite à ce sujet.

(3) La Pénitence de Théophile, M.DC.XXIIII, in 8 de 13 p.

(3) Saint-Augustin a eu toutes les faveurs des libertins. Voir note 2, p. i54.

18


(36 LA PÉNITENCE DE THEOPHILE, NOVEMBRE lÔ23

Que le jeu, la dance et l'amour Occupent la nuict et le jour Des en/ans de la douce vie ; Que le cœur le moins desbauché Contente la plus molle envie Que luy fournisse le péché;

Que les plus modestes désirs Ne respirent que les plaisirs ; Que les luths par toute la terre Ont faict taire les pistolets, Et cacher les Dieux de la guerre Dans les machines des Balets,

Mon jeu, ma dance et mon festin Se font avec sainct Augustin. Dont l'aimable et saincte lecture Est icy mon contrepoison En la misérable advanture Des longs ennuis de ma Prison.

Celuy qui d'un pieux devoir Employa l'absolu pouvoir A borner icy mon estude L'envoya pour m' entretenir Dans ceste estroite solitude, Dont il voulut me retenir.

Parmi le Céleste entretien D'un si beau livre et si Chrestien. Je me mesle à la voix des Anges, Et, transporté de cet honneur, Mon esprit donne des louanges A qui m'a causé ce bon-heur.

Je voy dans ces divins escrits Que l'orgueil des plus grands esprits Ne sert au sien que de trophée, Et que la sotte Antiquité Souspire et languit estoiiffée Sous le joug de la vérité


LA PÉNITENCE DE THKOPHILE, NOVEMBRE IÔ23 2.37

Tous ces Démons du temps passé Don! il a vivement tracé Le* larcins et les adultères, Sont moins que fantosmes de nuict Devant les glorieux mystères Du grand Soleil gui nous reluict.

Tous ces grands Temples si vante:, Dont tant de siècles enchante: Ont suivi les fameux Oracles, N'ont plus de renom ny de lieu, Et désormais tous les miracles Se font en la Cité de Dieu.

Grande lumière de lafoy, Qui me donnes si bien dequoy Me consoler dans ces ténèbres, Mon désespoir le plus mordant Et mes soucis les plus funèbres Se calment en te regardant.

Je ne te puis lire si peu,

Qu'aussi-tost un céleste feu

Ne me perce au profond de l'âme.

Et que mes sens, faits plus Chrestiens,

Ne gardent beaucoup de laflame

Que me font esc kd ter les tiens.

Je maudis mes jours desbauchez, Et, dans l'horreur de mes péchez, Bénissant mille fois l'outrage Qui m'en donne le repentir, Je trouve encore en mon courage Quelque espoir de me garantir.

Cetfespoir prend à son secours Le souvenir de tant de jours Dont la jeune et grande licence Eust besoin des confessions, Qui cherchèrent de l'innocence Pour tes premières actions.


238 LA PÉNITENCE DE THÉOPHILE, NOVEMBRE 1Ô23

Grand Saincf. pardonne à ce capiij Qui, d'un emprunt lasche et furtij, Porte icy ton dirin exemple. Pressé d'un accident mortel. J'entre tout sanglant dans le Temple Et me sers du droit de l'Autel.

Alors que mes yeux indiscrets Ont trop percé dans tes secrets, Jésus m'a mis dans la pensée Qu'il se fit ouvrir le costé, Et que sa veine fut percée Pour laver noslre iniquité.

Esprit heureux, puis qu'aujourd'huy,

Tu contemples avecques luy

Les félicitez éternelles,

Et que tu me vois empesché

Des affections criminelles,

De l'objet mortel du péché.

Jette un peu l'oeil sur ma prison. Et portant de ton oraison La foiblesse le ma prière. Guigne pour moy son amitié Et me rends la digne nudière Des mouvemens de sa pitié.

Je confesse que justement Un si rude et si long tourmeid Void tarder sa miséricorde : Mais ny ma plume ny ma voix N'ont jamais rien fait que n'accorde La douceur des humaines loix.

Et puis que Dieu m'a tant aymé Que d'avoir icy renfermé Les pauvres Muses estonnées Sous les ailes du Parlement,


CONSOLATION \ THÉOPHILE, NOVEMBRE iGuO 23g

Les meschans perdront leurs journées \ me creuser le monument.

1 ugastin, ouvre icy tes yen.r : Je proteste devant les deux, La main dans les feuillets du livre Où tu m 'as attaché les sens, Qu'il faut, pour m'empescher de vivre. Faire mourir les innocents.

II

Cette pièce « La Pénitence », en réjouissant les parti- sans de Théophile, suscite deux réponses.

La première et la meilleure : « Consolation à Théophile

en son adversité ' » commence par des allusions à « La

Plainte de Théophile à un sien amy (Des Barreaux) » et aux

« Souspirs d'Alexis sur la retenue si longue de son amy

Théophile » :

J'aV veu crier dans le Palais, La Pénitence que tu fais, J'ay veu ta Plainte, Théophile : Rien ne meplaist dedans Paris, Que quand je voy parmy la ville Tant de beaux vers que tu escris.

L'austérité du Parlement, Est le sujet et l'argument D'une Pénitence si saincte : L'ingratitude de Tircis Est le vray sujet de ta Plainte, Et de celle de tes amis.

Alexis souspire pour toy, Mais il confesse comme mov


(i) A Paris, M.DC.XXIIII, in-8 de i5 p. Théophile a dû recevoir ces pièces avant leur impression. D'ailleurs au xvii' siècle comme aujourd'hui les livres édités en novembre ou décembre étaient souvent postdatés.


2^0 CONSOLATION A THEOPHILE, NOVEMBRE 1628

Que c'est chose trop difficile De bien descrire ton mal-heur : Car il n'y a que Théophile Qui puisse plaindre sa douleur.

elle continue en faisant l'éloge de la liberté d'esprit du

prisonnier :

Après tant d'élégants discours, Que tu nous traces tous les jours Dedans une prison obscure : J'ose bien dire que je puis Descrire le mal que j'endure, Mais non pas dire tes ennuis.

Théophile, j'ay grand regret De la teneur de ce décret, Où l'on te charge de blasphème : Ta prison m'est à crève-cœur. Mais il faudroit estre toy-mesme Pour bien défendre ton honneur.

J'ay regret qu'un si bel esprit, Après avoir si bien escrit, Reçoive un traictement si rude : Mais je sçay bien d'autre costé, Qu'en ceste dure servitude Ton esprit est en liberté.

Je sçay bien que tes vers françois En quelque peine que tu sois, Pourront appaiser la disgrâce Et la colère de la Cour, Car ils n'ont point mauvaise grâce, Pour être faits dans une Tour.

Nous passons nombre de strophes pour arriver aux

dernières :

Amour que tu peins beaucoup mieux Que celui-là qui n'a point d'yeux,


CONSOLATION A THEOPHILE, NOVEMBRE lÔ23 24 1

Car en lisant ta Pénitence, Je croi vivre dedans le Ciel, Et sans monstrer ton innocence Tu ne peus pas le peindre tel.

Puisque tu portes dans les Cieuv Ton cœur autresfois amoureux, Les saints Pères dedans le temple Pourront avoir plus de lecteurs, Qu'un fol amour à ton exemple Y attirait à soi d'auditeurs.

Celuy-là n'est point arresté, Mais est plustost en liberté, Qui a pour prison ceste ville, Que tu nommes Cité de Dieu, Et si c'est toy mon Théophile, Es-tu restraint en peu de lieu ?

Celuy-là qui ne songe plus Qu'à la doctrine de Jésus, Qui ne pense qu'à l'Evangile, Ne vit-il pas selon la foy ? Et si c'est toy mon Théophile, Qui se pourra plaindre de toy ?

Celuy qui vit austèrement, Celuy qui lit journellement Sainct Augustin, et Sainct Bazile Peut-il mesdire de quelqu'un ? Et si c'est toy mon Théophile, Que veut dire le bruit commun ?

Celuy qui recourt à l'autel Ayant faict un péché mortel, Qui a l'Eglise pour azile, N'est-il pas digne de pitié ? Et si c'est toy mon Théophile. Où est logée l'amitié ?


•>.!\1 HKPONSE A LA PÉNITENCE DE THÉOPHILE, NOV. l6a3

Celuy qui void dévotement Et l'un et l'autre Testament, Est-il oysif et inutile ? Est-il rempli d'iniquité P Et si c'est toy mon Théophile. Que te sert ton austérité ?

Celuy qui maintenant reclus Produict tant d'actes de vertus, Est-il rebours et indocile ? Ne se peut-il pas convertir ? Et si c'est toy mon Théophile, Que te sert donc le repentir ?

Je compatis à ta douleur, Je porte ton mal sur le cœur ; Mais j'espère que la Justice Ira délivrer quelque jour Celui qui n'a pas d'autre vice Que d'avoir escrit de l'amour.

En attendant l'heureux succez Que j'espère de ton procez, Reçoi ces lignes imparfaictes, Qui feroient tort à leur autheur, Si ce n'estoit qu'elles sont faictes Et escrites en ta faveur.

La seconde a pour titre « Response à la Pénitence de Théophile ' » :

Après avoir leu tes souspirs, Tes plaintes et tes déplaisirs, Ton cœur touché de repen tance Qui montre aux humains la raison


(i) Cotte pièce n'a pas élé imprimée séparément à notre connaissance. Elle se lit dans le Recueil de toutes les pièces faites par Théophile depuis sa prise jusque s à présent. Ensemble plusieurs autres pièces faites par ses amis en sa faveur, et non encore veué's... M.DC.XX1V (i6a£) In-8.


ItÉPONSE A LA IMMIINGE DE THEOPHILE. NOV. l623 2^3

Que tu demande en la saison Le sujet d'une pénitence

Mais espère que désormais,. Tu pourras recouvrer la paix, Puis que la Muse favorise, L'esprit et le cœur qui conduit Ton vray dessein, qui tousjours suit Le chemin de la saincte Eglise

Tu prends pour chef S.Augustin. Afin d'appuyer le destin, El qu'il soit pour toy favorable, Contre cet effort malheureux, Que t'imposent les envieux, Disant que ton fait est coupable.

Ce grand Sainct qui loge en ces lieux. Parmy les Anges glorieux. Soudain entend toute ta plainte, Lorsque tu fais ton oraison, Au lieu plus creux de la prison. Soit de cris, de pleurs et de crainte....

Jamais Dieu ne fuit le pécheur

Et l'humilité de ton cœur,

Bien que la douleur soit tardive,

Pourtant il ne rejette pas

Quand ce seroit mesme au trespas,

L'âme de ce pécheur craintive.

Quand tu seras en liberté.

Mets toy>n toute seureté.

En fuyant la rigueur des Princes :

Car trop parler entre les Roys.

C'est abolir les sainctes loix

Et fouler aux pieds les Provinces...

Et puisque Dieu nous ayme tant Donnons luy donc tout nostre temps


244 IPIGBAMME DE THÉOPHILE AL ROI, NOVEMBRE lG2.3

A chanter ces grandes louanges, Afin qu'il nous place à son gré Dans le Ciel au plus haut degré, Parmy la musique des Anges.

Chacun dit qu'en ton repenty

Tu t'es seulement converty,

Pour adoucir la mesdisance,

Qui comme soudain ce labeur,

Ensevelissant ton honneur

De ce bruit qui court par la France...

Toy qui est dedans ces bas lieux Recognoy donc le Dieu des Dieux Et toute sa saincte puissance, Priant toujours S.Augustin Qu'il favorise le destin Monstrant par là ton innocence.

Se sentant, avec l'aide de Saint- Augustin, sur un ter- rain solide, et, connaissant les dispositions du Roi, le Poète lui envoie cette épigramme :

Saincte image du Roy des deux, Jeune et victorieux Monarque, Qui donnez de l'envie aux Dieux, Et de la terreur à la Parque ; Sans injustice et sans effort, Vous ressusciterez un mort, Eteignez le feu qu'on m'allume; Et modérant l'ardeur des loix, Ne laissez point brusler la plume, Qui n'escrivit que vos exploits*.

M. de Lian court veut bien se charger de la remettre à Louis XIII.


(i) Les Muses illustres de MM. Malherbe, Théophile, etc. Paris, Louis Chamhou- dry, 1658. Le premier vers de cette épigramme se retrouvera dans la Requesle de Théophile au Roy. Voir p. 267.


CHAPITRE IX

INFORMATIONS EN PROVINCE. DEPOSITIONS DANGE ET SAGEOT.

(i6-3o novembre iGa3)


I

MM. de Verthamont et Damours, ayant obtenu (du Père Voisin sans doute) des renseignements sur les séjours de Théophile en province, provoquèrent succes- sivement, en vertu de commissions de la Cour de Parle- ment des 17, 28 novembre, 2 décembre 1623, 5 février, 2 mai, 5 et 7 décembre 1624, l'ouverture d'informations confiées aux lieutenants criminels des villes de Chàlons- sur-Marne, Issoudun, Bourges, Amiens et Château-du- Loir 1 .

Des monitions, ou lettres monitoires, obtenues du juge d'Eglise furent affichées par leurs soins à la porte des églises des dites villes et lues au prône de la messe parois- siale. Ces lettres enjoignaient aux particuliers sous peine d'excommunication de venir révéler les faits à leur con-


(1) Les pièces de ces informations ne paraissent pas exister dans les archives provinciales, elles ont dû être versées au greffe du Parlement de Paris où on ne les retrouve plus.


2.^6 LETTRE DE DAMON A YAU.KK ET A THÉOPHILE, NOV. IÔ23

naissance sur le contenu du monitoire. Les monitoires ne nommaient ni ne désignaient la personne.

Les amis de Théophile cherchaient par tous les moyens à se renseigner ; le secret était bien gardé ', si bien gardé que des informations inexactes circulaient dans le public. Le bruit courut que le Poète avait été interrogé, le 18 novembre, sur sa fréquentation du jeune et beau Val- lée (preuve que les méchantes langues s'exerçaient sur le caractère particulier de leurs relations). 11 n'en était rien. Un familier de Théophile, sous le pseudonyme de Damon 2 , saisit l'occasion de ce prétendu interrogatoire 3 du 18 novembre pour reprocher à Vallée son indigne réponse à son ami « Tircis 4 » et l'amener à réparer ses torts. En voici quelques extraits :

« Tircis tu sçais bien que le cher amy Théophile ne te prie pas de le justifier! Estime-tu qu'il aye si peu de jugement que de


(i) Malherbe, parce qu'homme de plaisir... et poète écrit à Racan le !\ no- vembre 1623 : « Pour Théophile, je ne sçaurois que vous en mander : c'est Une affaire qui, selon la coustume, fit un grand bruit à sa nouveauté ; depuis il ne s'en est presque point parlé. Ce qui m'en donne plus mauvaise opinion, c'est la condition des personnes à qui il à faire. Pour moi je pense vous avoir déjà écrit que je ne le tiens coupable de rien, que de n'avoir rien fait qui vaille au mestier dont il se mesloit. S'il meurt pour cela, vous ne devez point avoir de peur, on ne vous prendra pas pour un de ses complices. » Ajoutons que Malherbe et Racan devaient en iGaô chanter les beautés de la « Somme théologique » de Garassus !

■ Nous aurions été tentés de croire que ce Damon n'est autre que René de Courtavel, sieur de Pezé (nous avons indiqué Ducée ou Duret dans notre Des Barreaux) en nous basant sur l'Elégie déjà citée « \ Monsieur de Pezé (Œuvres. Seconde partie, iG-?3) (voir p. 99). Unique confident de ma nouvelle flamme. Malheureusement la lettre de Théophile à M. de Pezé (Lettre XXVIII des Nou- velles œuvres) n'est guère sur ce ton familier et est loin de laisser pressentir une grande intimité.

(8) Lettre de Damon envoyée à Tircis et ù Théophile sur le sujet de son inter- rogatoire du 18 novembre, 1623, M.DC.XXUI. Petit in-8.

(4) Nous avons donné des extraits de cette réponse, p. 223 et suivantes.


LETTHE DE DAVOS k 1 M. III II \ I HKOl'MII.i:. MU. l6s3 :>.'\'J

prendre pour juge de ses actions celuy qui autrcsfoifl Sttoil im\. et maintenant enrahé d'inimitié ne désire qiSB ftp perte ci -;i

ruine? Pourquoi teins tu d'aymer le salut de son àme, et par ta feinte veux-tu persuader aux gens de bien qu'il mérite et doit subir la peine des plus infâmes et damnables de l'Univers? C'est donc ainsi, Tireis. que l'envie que tu porte à sa vertu et bel esprit te pousse à le pleindre en apparence et en effecl à tascher de le faire mourir ?

i ... Tu voudrois faire croire, ou que Dieu luy est incogneu. ou qu'il est Payen ou Idolâtre : Parlons par raison. Si cela est pour quoy confesse-t-il ses péchez au Prcstre ? pourquoy revoit-il la Sacrée communion ? A quel propos fréquenle-t-il les Sacremens et les Eglises? donne des aumosnes et fait tant d'univrcs ehres- tiennes

« ... Sçache. Tireis, que la plus grande faute que tu commette encor outre cela est le presehement que tu fais au cber am\ Théo- phile par lequel tu l'exhorte à l'imitation des sainets Martyrs, aux liâmes et aux brasiers pour l'expiation de ses impiétés, lesquelles tu te repends avoir perpétré aussi bien que luy ? Ne eonsidère-lii point que si tu as esté complice de ses méchancetés, il faut aussi que tu sois compagnon de son supplice? Ah. Tireis. quel crève- cœur me serait-ce si je vous voyois tous deux en Grève dans un brasier puisque tu ne le peux accuser sans te condamner toy- mesme? Mais si ce n'est que l'envie qui te meut à le blasphémer, qu'est-il de besoin qu'elle te porte tant de préjudice? si c'est le peu d'estat qu'il fait de ton amitié et fidélité, que ne luy fais-tu paroistre le contraire afin qu'il ne te soupçonne plus de ce crime?

« ... Je crains, Tireis, que l'honneur que tu m'as faict en me recevant le troisiesme et le dernier en vostre amitié ne m'accuse de ce que je te parle si franchement... Il faut encore que je te descouvre le jugement que je faisois de toy au commencement des poursuites contre le dit accusé, c'est que je pensois que tu fusse des amis à la mode, qui durant le calme de la prospérité rient et font beau semblant, mais le vent de l'adversité faisant souslever la tempeste, tournent le dos et ne recognoissent plus personne.

« Quelqucsfois aussi je disois en moy-inesme, Tireis l'aban- donne, parce qu'il voit que la force de ses ennemis est si grande


2^8 1MNON REMPLACE DAMOURS, NOVEMBRE 1620

que, puisqu'elle violente mesme la justice, elle rendroit aussi vain tout l'effort qu'il pourroit faire pour le retirer du naufrage de la mort. C'est pourquoy il veut qu'ils croient que sa mort ou sa vie luy est indifférente et pour cet effcct qu'il met la main à la plume à fin de faire une response pleine d'indignation à sa pleintc. Mais pleut à Dieu que je me sois trompé moy-mesme, et que mon juge- ment soit faux, et que tout ce que tu en as faict, n'aye esté que pour attendre l'occasion de monstrcr ton amitié, sçachant bien que le temps meurit toutes choses, et que ce Grand et Auguste Parlement qui ne faict rien qui ne soit bien auparavant pesé avec les balances du temps et de la Justice te donnera le moyen de poursuivre courageusement son eslargissement et liberté après avoir trempé si long-temps dans les sombres et obscures prisons du Palais où sa patience monstre bien qu'il n'est pas du nombre de ceux que tu exhorte par la tienne à se résoudre d'endurer patiemment et constamment la mort sur un brazier ardent pour subir le supplice de ses crimes et abominations exécrables. Voilà, Tircis, une légère, mais bien dangereuse consolation. Adieu, Tircis d . »

La leçon était méritée !

II

Le lundi 20 novembre 1623, le Parlement, séans M. le Premier Président, MM. les présidents de Hacqueville, Le Jay, de Bellièvre, de Mesmes ; MM. les conseillers Deslandes, rapporteur, Sanguin, Le Maistre, Boucher, Pinon, Catinat, Durand. Delagrange, Pastoureau, Barillon, de Verthamont, commettent Jacques Pinon en rempla- cement de Gabriel Damours \


(i)On trouve le texte intégral de cette longue et intéressante lettre dans notre Des Barreaux, 1907.

(2) Tous ces noms sont inscrits en marge et à gauche de l'acte qui suit. M. de Yerlliamont avait déjà, dès le 11 octobre, remplacé André Charton, voir p. -3 1 5 .


DÉPOSITIONS GABIUEL DANGS, ROTBMBA1 IÔ23 'i^Q

Lundi 30 novembre i6a3.

Ce jour d'huy Messieurs de Pinou et de Vcrthamont, conseillers, ont esté commis pour l 'instruction du procès criminel faict à la requestedu procureur général du roy contre le nommé Theophille prisonnier en la Gonciergerye du Palais '.

Continuation d'information faite par nous Jacques Pinon et Françoys de \ erthamont, conseillers du roy en sa cour de parle- ment et commissayres commis par icelle en cette partye à la requeste dudit procureur général du roy. contre ledit Theophille, en laquelle avons ouy les tesmoins qui ensuivent .

III

Avec les deux dépositions de Gabriel Dange. ex-valet de chambre d'Anthoine Barillon. sieur de Morengis 2 . les accusations portées contre le Poète descendent aux commérages d'un clerc de notaire et d'un barbier. De telles dépositions sont suspectes, elles ont été concertées à l'avance, leur fausseté saute aux yeux. Les deux pièces indiquées sur le br. . . dépique (une est de Fr. Maynard. Fau- teur des « Priapées ») sontdansun manuscrit de 161 1 , celle commençant par : L'autre jour je vis dans un temple a été retrouvée dans le même manuscrit et figure en partie seulement dans le « Cabinet satyrique » (Stances) 3 . Cette dernière est du même Fr. Maynard, Théophile l'a laissé


(i) Archives nationales, \ 2A 987, registre papier, non folioté à la date.

(2) M. Ch. Alleaumc dans son étude: Une persécution littéraire sous Louis XIII '1611-162G1 publiée dans la « Revue de l'Instruction publique », 1809, étude qui a été ignorée de M 1U Kiithe Schirmacher, fait grief au témoin d'avoir mis en cause M. Antoine Barillon et M. de Morengis pour le même fait, comme s'il s'agissait de deux personnages différents, il commet une erreur : Antoine Barillon était sieur de Morangis, il n'y a donc pas eu contradiction.

(3) Une partie du manuscrit de 1611 de Villenave a été reproduite, nous l'avons dit, dans une petite plaquette : « Le Petit Cabinet de Priape, poésies inédites tirées d'un Recueil manuscrit fait vers le commencement du xvu e


j50 DÉPOSITIONS GABRIEL DANGE, NOVEMBRE l6a3

clairement entendre dans sou interrogatoire du 27 mars [6a4- Le quatrain : Bougre lu n'entendras pas la trompette a été appliqué dans la dernière moitié du \\n" siècle au grand musicien Lully ' :

Il sera sourd à la trompette Lully au jour du jugement, Il faudra qu'un jeune ange petlc Pour le tirer du monument.

(I\ec. Malhepas).

Les vers par lesquels « Théophile médise» il du Roy » soni une invention de Dange.

Du xxj mc novembre MV.I 1 yyuj.

Gabriel Dange, cydevant valet de chambre de M 1 [un blanc] Baril Ion, conseiller, et à présent demeurant en pension chez M' Jehan Larcher, advocat, demeurant en la rue de Poyrées en 1T niversitté paroisse de Saint Sévcrin, aagé de xxu ans, lequel, après serment par lu y fait de dire veritté, a dit qu'ayant esté adverty de la p[ub]lyeation (d'|une munition faite en l'esgli/e Saint Mederic contre un nommé Theophille pour raison de plu- sieurs impietlez et salletcz par luy proférées et cscriples et com- posées, il a esté en révélation de ce qu'il en pouvoit sçavoyrpar devant un vicayre ou prcbslre de ladite eglize Saint Mederic, et se souvient avoyr ouy dire à un nommé Morel, clerc d'un nommé Bourgeoys noltayrc demeurant près l'orloge Saint Séverin - et à l'esté passé, pendant la fuitte dudit Theophille, qu'il avoil des


siècle. Neuchatel, imprimé par les presses de la Société des bibliophiles cosmo- polites. 1874 ». Les vers restés anonymes sur le br... de p que ont pour titre : Chanson, p. 39, la pièce L'autre jour je vis dans un temple est intitulée « Fureur d'amour », p. 4, eUfi se lit aussi dans le Cabinet salyrii/ue sous le titre: « Stances satiriques contre une courtisane. »

(Y) Voir l'épitaphe de Lully par Pavillon. Nous l'avons publiée dans notre « Bibliographie des recueils collectifs » 1 1 097-1 700), t. III, p. 43o, mais en l'attri- buant à tort, d'après Voltaire, à l'abbé de Lavau.

(2) C'est II' Richard Bourgeois, notaire du 9 mars 1098 au 5 juin iG34; son successeur actuel est M c Raoul Démanche, iid, boulevard S' Germain.


DEPOSITIONS GVB1UII. DAM.i:. NOUMIUIK IÔ23 A~) I

vers duditTheophille cscriptz de la main dudit Theophille sur le subject du branlemenl de pique ' el qu'il avoit des vers dudit Theophille par lesquels il disoit que en branlant la pique il feroit resussitter les morts - : mesme disoit avoyr vcu des vers dudit The- phille entre les mains d'un gentilhomme, qu'il avoit faitz estant dans l'église Saint Kuslache ayant veu entrer sa maistresse avoit branlé la pique en mesme temps et fait des vers sur ce subject que le dit Morel avoit rescittez audit déposant, et dont il est souvenant d'une parlye, contenantz :

L'autre jour je vis dans un temple Des beautez qui n'ont point d'exemple, Où. malgré le respect du lieu. Mon vit, levant sa rouge creste. Jugea que vous estiés plus preste À chevaucher qu'à prier Dieu. Si nous eussions eu la lissance. Comme au siècle de l'innocence, Pour executtcr nos desings, Je veux que le diable me tue Sy je ne vous eusse foutue A la barbe de tous les saintz 3 .

et luy en avoit ledit Morel rcscitté d'autres dont il n'est mémo- ratif. Dit outre avoyr ouy lire audit Morel en la chambre d'un nommé Tramblecourt barbier, demourant à l'Espi d'or en l'isle du Palais, des vers que ledit Morel assuroit estre dudit Theophille, par lesquelz il mesdisoit du roy, et ne se souvient ledit déposant en quelz termes, V aussy ouy dire audit Tramblecourt barbyer qu'il avoit veu des vers dudit Theophille entre les mains d'un de ses amys, entre lesquelz il se souvient de ceux qui ensuivent :


(i) Il s'agit probablement de la pièce de Fr. Maynard du « Parnasse saty- riquc », des « Délices satyriques » et du Ms. de 1611 : Belle, qui sans plaisir f. . .

(3) Ce couplet ne s'y trouve pas. mais c'est bien la pièce : Chanson : Approche, approche, ma dryade ! du Ms. de 1G1 1.

(3) Cette pièce est encore de Maynard. elle est dans le Ms. de 161 1 et dans le « Cabinet satyiiquc ■>. On la trouvera, T. II, à l'Appendice avec toutes les pièces incriminées dans le procès de Théophile.

M)




a")'.? DÉPOSITIONS GABRIEL DANGE, NOVEMBRE l623

Bougre, tu n'entendras pas la trompette Au jour du Jugement. Il faudra qu'un ange pctte Pour te tirer du monument.

Dit encore avoyr ouy dire à un clerc qu'il ne congnoist que ledit clerc avoit ouy dire audit Theophille plusieurs molz sales disant foutre de la nature, ce moquant de tout et que le ciel estoit de tout temps comme il est. Dit aussy avoyr ouy dire à M r An- thoyne Barillon. conseiller aux Requestes du Palais, qu'ayant esté veoyr ledit Theophille malade, lequel avoit receu le saint Sacre- ment et luy ayant demandé pourquoy il avoit receu Notre Sei- gneur, veu qu'il ne croyoit ny en Dieu ni eu diable, ledit Theo- phille luy avoit faict responce qu'il avoit poenr que s'il ne l'eust faict ainsy on eust jecté son corps mort à la voyrye et l'avoit faict pour se conserver l'honneur dans ce monde. Et est ce qu'il a dit. Lecture faite, a persisté.

Dange, déposant.

Cette déposition avait été précédée d'une déclaration écrite devant le Père Voisin; elle est tout entière de la main du témoin. C'est sur cette « déclaration» que Dange avait été convoqué devant MM. J. Pi non et de Vertha- mont; il Fa, on vient de le voir, récitée aux commissaires :

Sans date. Pour obeyr a Dieu et a l'Esglize.

Je confesse avoir ouy dire à ung nommé Morel, cy devant clerc de Monsieur Bourgeois, notaire, demeurant soubz l'Orlogc du Saint Séverain, qu'il avoict des vers de Theophille, escrips de la main du mesme Theophille, sur le braillement de pique, déplus qu'il avoit des vers faietz par ledict Theophille, par lesquelz il disoit que en branlant la pique il feroit resusiter les morlz, de plus ledict Morel disoiet avoir veu des vers dudict Theophille entre les mains d'un gentilhomme, par lesquelz ung [jour] ledict Theophille estant danz l'esglise Sainct Ustaiche, voyant entrer sa mestresse, il branla la pique à mesme temps et fist quelques vers sur se subjet dont voysy une partie :


DÉPOSmOiffl QABMEL DAlfGB, m »\ i-:mhuk l6a3 j53

L'autre jour je vis dans ung temple

Vous beautés quy n'ont poinct d'exemple,

Où, malgré le respet du lieu,

Mon vit, levant sa rouge creste,

Jugea que vous estiés plus preste

A chevaucher que (sic) à prier Dieu.

Sy nous eussions eu la lissance

Comme au ciècle de l'inossance

Pour exécuter nous dessains,

Je veux que le diable me tue

Sy je ne vous eusse foutue

A la barbe de tous les sainctz

et encore d'autres que je ne me souviens pas.

De plus j'ay ouy lire audit Morel dans la chambre de Tramble- court en sa présance et de plusieurs autres dont il ne me souvient pas des vers dudit Theophille que ledit Morel assuret qu'ilz estoiet compozé dudit Theophille, par lesquelz il médisoiet du roy.

De plus je ouy dire à Tramblecourt sy dessus nommé barbier demeurant en l'isle du Pallais enseigne de l'Espi d'or proche le Mouton qu'il avoit veu des vers de Theophille entre les mains d'un de ses amis, entre lesquelz estoiet sescy :

Bougre, tu n'entendras pas la trompette Au jour du Jugement. Il faudra qu'un ange pette Pour te tirer du monument.

Plus je ouy dire à ung clerc que je ne cognoy pas qu'il avoiet ouy dire à Theophille : Foutre de la nature ! et qu'il ce moquoit de tout et que le ciel de tout temps estoiet de sa nature.

Plus je ouy dire à Monsieur de Mourangis, conseiller en la cour, que Theophille estant malade comme ledit sieur de Mourangis luy demanda pourquoy il avoiet comunié puis qu'il ne croyet aulcunes des choses de la foy, ledit Theophille répondit que c'estoit de peur que sy il ne faisoit ainssy on jettant sic) son corps à la voyrie 1 et


(i) Cette préoccupation, un autre libertin, Voltaire, l'a eue comme Théophile : « Comme il craignoit singulièrement le refus de la sépulture ecclésiastique, il ménageoit fort son Pasteur (M. de Tersac, curé de Saint-Sulpice) ; cette crainte


'1~)'\ DÉPOSITION FOKliST SACEOT, NOVEMBRE l6l20

pour conserver l'honneur dans le inonde, et je despozant protteste ne savoir autre choze.

Dange,

demeurant chez M' Lareher. rue Poyrée. près de Sorbonne, vis à vis la Plume d'Or.

IV

A Gabriel Dange succède un ennemi personnel de Théophile, l'ancien domestique du Père Voisin, devenu son intime, Louis Fores 1 Sageot, espion ordinaire des Jésuites, celui-là dont Garassus avait écrit en décembre l6a i la première déposition chei le cardinal de La Roche- foucauld '. Sageol haïssait le Poète : il ne lui pardonnait pas de l'avoir surpris en iGii à Saunnir en posture de sodomite et ne pouvait oublier ni ses trois volées de coups de bâton, ni son refus de le recevoir en r6ai.

Le sac de Sageot est peu garni, il cite des vers déjà men- tionnés par Gabriel Dange sur le br... dépiqua, précise que cette pièce a soixante couplets (en réalité elle en compte sept) et fait allusion au sonnet en télé du « Parnasse » : Phylis, tout estf. . .

Voici comment Théophile parle de Sageot dans son « Apologie au Roy, (1625) » :

« Le second tesmoin est un homme vagabond et sans autre appuy que du Père Voisin, qui l'a entretenu aux escoles depuis


se manifesta une nuit qu'il rêvassoit ; un chirurgien, qui était à côté de lui, l'entendant parler avec feu, prêta l'oreille ; Voltaire disoit : Non, je ne veux pas être jette à la voirie comme la Le Couvreur »... (Voltaire mourant, enquête faite en 1778 sur les circonstances de sa dernière maladie publiée sur le manuscrit inédit cl annotée par Frédéric Laclièvre, Paris, 1908).

(i)\oirp. yo.


DÉPOSITION FOREST BAOSOT, NOVKMMIE l62.3 2 .">.")

douze an8 ; il se nomme Sajot. Son père le déshérita pour il 'es tranges rebellions qu'il luy avoit bitef |$èfl l'aage de Seize à div-sept ans, et couroit risque de passer sa vie dans de grandes nécessitez s'il ne se fust rendu agréable au Père Voisin, qui se joi- gnit à luy d'une affection fort particulière, quoy que ce garçon fust alors d'une réputation très honteuse. Depuis le commerce qu'il eut avec ce religieux, il n'amenda point sa vie, car ses desbordemens, qu'il continuait au scandale du collège, luy firent interdire la conversation de quelques escoliers de La Flèche qu'il avoit tasché de corrompre... ».

Du xxiu novembre MYJ-'xxiu

Louis Forest Sageot, natif d'Orléans, à présent demourant en cette ville depuis troys ans en la rue des Poyrées chez un nommé Larcher qui tient des escollyers en pension, paroisse de Saint Benoist, aagé de xxviu ans, lequel, après serment par luy fait de dire veritté, tesmoin à nous produit de la part dudit procureur général, a dit, sur ce enquis, que depuis dix ans en ça il a eu congnoissance dudit Theophille et l'a congnu la première foys en la ville de Saumur, lequel faisoit lors comme aussy le déposant profession de la religion prétendue réformée, et depuis a veu ledit Theophille en cette ville il y a un an et demy ou environ que ledit Theophille s'est converty en la religion catholique, et estoit ledit Theophille logé en la rue des Deux Portes près l'hostel de Bour- gogne, et à la première rencontre le dit Theophille demenda audit déposant s'il avoit esté moyne comme il avoit ouy dire, et, le déposant luy ayant respondu que non. il prit subject de luy parler de certains vers qu'il avoit ouy rescitter et estre de sa com- position, le refrain desquelz estoit en fin de chacun couplet estoit (sic) :

Et tu me branleras la pique ',

et contenoient environ soixante coupletz ayans tous ledit refrain, lesquelz vers ledit Theophille avoua avoyr composez, et dit en avoir faict un gros bataillon, faisant allusion sur le mot de picque. Luy dit aussy ledit Theophille qu'il estoit tourmentté


(i)Piècp du Ms.dc 1611 : Chanson : Approche, approche, ma dryade


256 DÉPOSITION FOUEST SAGEOT, NOVEMBRE l623

d'une chaude pisse et que toutesfoys et quantes qu'il s'abstenoit de la compaignie charnelle des garsons, ce qVil exprimoit en termes fort salles, il ne failloit point d'avoyr la chaude pisse. Et l'ayant ledit déposant sondé sur sa créance et la foy cresthienne, luy dit ledit Theophille qu'il ne failloit croyre autre chose que Jésus Christ crusiffyé et que tout le seurplus de la créance estoit chose superflue et inulille et qu'il ne failloit s'alambiquer l'esprit en tout le reste. Et est ce qu'il a dit. Lecture faite, a persisté.

Louis Forest Sageot.

Et depuis a dit se souvenyr, sur ce enquis, qu'il avoit ouy attribuer audit Theophille un sonnet par lequel, se plégnant de la vérolle qu'il avoit eue, il faisoit vcu à Dieu de ne plus con- gnoistre charnellement que des garsons 1 , ne se pouvant souvenyr à qui il l'a ouy dire.

Louis Forest Sageot.

Sageot s'était entendu facilement avec Dange, ils logeaient tous deux rue des Poyrées, chez un nommé Lar- chcr, très probablement aux frais du Père Voisin !


(i) Toujours le sonnet sodomite en tête du Parnasse satyrique : Phylis, je suis /...


CHAPITRE X


L\ REQUETE DE THEOPHILE Al ROI. LA LETTRE

DE MOLIÈRES d'eSSERTIXES.

(Décembre iCa3)


I

L'instruction est interrompue quatre mois. Théophile renseigné, grâce au duc de Liancourt, sur les dépositions de Dange et de Sageot n'eut aucune difficulté à en démêler l'origine. Sous l'empire du ressentiment il s'en prend aux Jésuites, sachant les divisions qui existaient dans le Parle- ment entre les partisans et les adversaires de la Compa- gnie. N'ayant rien à attendre des premiers, il comptait sur les seconds dont il satisfaisait les rancunes ; enfin il espé- rait impressionner les indépendants par son attitude réso- lue. En novembre sa « Requeste ' » à Louis XIII est ache- vée. Il fait d'abord le tableau de son isolement et de l'abandon des courtisans :

Au milieu de mes libériez, Dans un plein repos de ma vie Où mes plus molles volupté:


(i) Requeste de Théophile au Roy, M.DC.XX1V, in-8 de 16 p.


258 REQUÊTE DE THÉOPHILE AU ROI, DECEMBRE l623

Semblaient avoir passé l'envie, D'un traict de foudre inopiné Que jetta le ciel mutiné Dessus le comble de majoye Mes desseins se virent trahis, Et moy d'un mesme coup la proye De tous ceux que j'avois hays.

Le visage des Courtisans

Se peignit en ces te advanture

Des couleurs dont les mesdisans

Voulurent peindre ma nature.

Du premier traict dont le malheur

Sépara mon destin du leur

Mes amis changèrent de face ;

Ils furent tous muets et sourds,

Et je ne vis en ma disgrâce

Rien que moy-mesme à mon secours.

Quelques foibles soliciteurs Faisoient encor un peu de mine D'arrester mes persécuteurs, Sur le penchant de ma ruine : Mais en un péril si pressant Leur secours fut si languissant Et ma guarison si tardive, Que la raison me résolut A voir si quelque estrange rive M'offriroit un port de salut.

Il raconte ensuite sa fuite, la trahison qui l'a livré à M. de Caumartin et la conversation des archers étonnés de sa richesse :

Je fus long- temps à desseigner Oàj'irois habiter la terre, Et, sur le poinct de m'eslongner. Mille peurs me faisoient la guerre : Car le Soleil, qui chaque jour


REQUÊTE DE THÉOPHILE AU ROI, DÉCEMBRE IÔ23 25g

l'aie/ .si rite un large tour, \c risitr point de contrée Où rt'.s Chef* <lc dissentions Ne i tonnent aisément l'entrée A quelqu'un de leurs espions.

{près cinq ou six mois d erreurs, Incertain en quel lieu du monde Je pour roi r asseoir les terreurs De ma misère vagabonde. [ ne incroyable trahison Me fit rencontrer ma prison Oùj'avois cherché un azile : Mon protecteur fut mon sergent. O grand Dieu '. qu'il est difficile De courre avecques de l'argent { '

Le billet d'un Religieux -. Respecté comme des patentes, Fit espier en tant de lieux Le porteur des Muses errantes. Qu'à la fin deux divers prévosts 3 Forts, grands, subtils et très dévots, Priant Dieu comme des Apostres Mirent la main sur mon collet Et tous disans leurs patenostres, Prirent tout jusqu'à mon valet 4 .

A l'esclat du premier appas, Esblouys un peu de la proye. Ils doutoient si je n'estois pas


(i) M. de Montmorency avait garni la bourse du Poète à son départ de Chantilly, le 26 août i6a3.

(2) La lettre du Père Voisin au prévôt Le Blanc.

(3) Jacques Trousset et René Le Blanc. — Les éditions suivantes portent :

Qu'à la fin deux meschans prévosts Forts grands voleurs, et très dévots...

(4) Var. des éd. suivantes : Pillèrent jusqu'à mon valet. Ce valet s'appelait Isaac La Pause.


260 REQUÊTE DE THÉOPHILE AU ROI, DECEMBRE l6a3

Un faiseur défausse monnoye : Ils m ' interrogeaient sur le prix Des quadruples qu'on m'avoit pris Qui n'estoient pas du coin de France. Lors il me prit un tremblement, De crainte que leur ignorance Me jugeast prévostablement.

Ils ne pouvoient s'imaginer. Sans soupçon de beaucoup de crimes, Qu'on trouvast tant à butiner Sur un simple faiseur de rimes, Et, quoy que Forfust bon et beau, Aussi bien au jour qu'au flambeau, Ils croy oient, me voyant sans peine Quelque fonds qu'on me desrobât. Que c'estoient des fueilles de chesne Avec la marque du Sabat.

Ils disoient entr'cux sourdement Que je parlois avec la Lune, Et que le Diable asseurément Estoit autheur de ma fortune : Que, pour faire service à Dieu Ilfalloit bien choisir un lieu Oh l'object de leur tyrannie Me fist sans cesse discourir Du trespas plein d'ignominie Qui me devoit faire périr.

Il décrit sa prison, malmène les Jésuites et le Père Guérin qu'il accusera dans son « Apologie au Roy (i 625) » d'avoir été à Rennes suborner des témoins :

Sans cordon, jartièr es ny gans, Au milieu de dix hallebardes , Jeflattois des gens arrogans d ,


(i) Var. des éd. suivantes : Je Jlattois des gueux arrogans.


REQLÈTE DE THEOPHILE AL ROI, DECEMBRE IÛ23 26 1

Qu'on m'avoit ordonné pour Gardes * , Et nonobstant, chargé de fers, On m enfonce dans les Enfers D'une profonde et noire cave 2 , Où l'on n'a qu'un peu d'air puant Des vapeurs de la froide bave D'un vieux mur humide et gluant.

Dedans ce commun lieu de pleurs, Où je me vis si misérable, Les assassins et les voleurs Avoient un trou plus favorable. Tout le monde disoit de moy Que je n'avois ny Foy ni Loy, Qu'on ne cognoissoit point de vice Où mon âme ne s'adonnât, Et quelque traie t que j'escrivisse, C'estoit pis qu'un assassinat.

Qu'un sainct homme de grand esprit Enfant du bien-heureux Ignace 3 , Disoit en chese et par escrit Quej'estois mort par contumace, Que je ne m'estois absenté Que de peur d'estre exécuté Aussi bien que mon effigie; Que je n'estois qu'un suborneur, Et quej'enseignois la Magie Dedans les Cabarets d'honneur ;

Qu'on avoit bandé les r essors, De la noire et forte Machine Dont le souple et le vaste corps


(1) Pierre et Estienne Alavoine, Jean du Teut, Gilles Bloncart, Anthoine Sanguier, Huau, archers ; Jean Le Sergent, huissier à la mareschaussée du pays de Saint-Quentin, etc. Voir le Procès-verbal de l'emprisonnement de Théophile, p. 201.

(2) La prison de Saint-Quentin,

(3) Le Père Garassus.


2Ô2 REQUETE DE THEOPHILE AU ROI. DECEMRRE IÔ2.3

Eslend ses bras jusqu'à la Chine ; Qu'en France et parmy l'Estranger Ils avoienf dequoy se vanger Et dequoy forger une foudre Dont le coup me seroit fatal, En deustil rouster plus de poudre Qu'ils n'en perdirent à W'ital 1 ;

Que le gaillard Père Guérin-,

Qui tous les jours faict dans la chese

Plus de leçons à Tabarin

Qu'à tous les Clercs d'un Diocèze,

Ce vieux basteleur desguisé.

Comme s'il eust bien disposé

Et Terre, et Ciel à ma ruine,

Preschoit qu'à peu de jours de là

La Justice humaine et Divine

M'immoleroit à Loyola.

Que, par le sentiment Chrestien D'une charité volontaire, Infinité de gens de bien Avoient entrepris mon affaire ; Qu'on estoit si fort irrité, Qu'en despit de la vérité, Que Jésus-Christ a tant aymée, Pour les intérests du Clergé On me vouloit voir en fumée Soudain que je ser ois jugé.

On employé, de par le roy, De la force et de l'artifice, Comme si Lucifer pour moy


(1) C'est la maison du Roy d'Angleterre (note de l'éd. originale). Il s'agit de White-Hall,

(2) C'est le Jean Guérin de V Apologie au Roy qui n'est autre que le Frère Pierre Guérin, minime, qui a déposé contre Théophile. Dans les éditions de Rouen, cette strophe est placée après la suivante, et elle commence ainsi : Et le gaillard Père Guérin...


HEQLÈTE DE THÉOPHILE VU IlOI. DECEMBHE IÛ23 u63

Iji.sI entrepris sur ld justice.

A Paris, soudain que j'y fus,

fentendois par des bruicis confus

Que tout estoil prest pour me cuir>\

Et je doutois avec raison

Si ce peuple m'alloil conduire

A la Grève ou dans la Prison.

Maintenant, il taille dans le vif. demande au Roi de frapper la « Doctrine curieuse » et insinue que la charité chrétienne devrait engager le cardinal de La Rochefou- cauld à l'épargner : il adresse, invoquant le témoignage de son confesseur, la même prière aux Religieux, tout en dénonçant le Père Voisin :

Icy donc, comme en un tombeau, Troublé du péril oiije rêve. Sans compagnie et sans flambeau, Tousjours dans te discours de Grève. A l'ombre d'un petit faux jour Qui perce un peu l'obscure tour ■ Où les bourreaux vont à la queste. Grand Roy, vainqueur de l'inivers i Je vous présente la Requeste De ce pauvre faiseur de vers.

Je demande premièrement

Qu'on supprime ce grand volume 3 :

Qui brave trop insolemment

La captivité de ma plume,

Et que Monsieur le Cardinal *

Après ni avoir fait tant de mal


(i) La tour de Montgommery.

(3) Var. des éd. suivantes : Grand Roy, l'honneur de l'L'nivers.

(3) La Doctrine curieuse.

('1) Le cardinal de La Rochefoucauld.


264 REQUÊTE DE THEOPHILE AU ROI, DECEMBRE 1628

Pour l'amour de Dieu se retienne : II va contre la Charité, Et choque une vertu chrestienne Quand il choque ma liberté.

Qu'on remonstre aux Religieux,

A qui mon nom semble un blasphème,

Que leur zèle est injurieux

De vouloir m'oster le baptesme;

Que les crimes qu'ils ont preschez.

Incogncus aux plus desbauchez,

Sont controuvez pour me destruire,

Et sèment un subtil appas

Par oà l'âme se peut instruire

A u vice qu 'elle ne sçait pas ;

Que si ma plume avoit commis, Tout le mal qu'ils vous font entendre, La fureur de mes ennemis M'auroit desjà réduict en cendre ; Que leurs escrits et leurs abois, Qui desjà depuis tant de mois Font la guerre à mon innocence, M'auroientjaict faire mon procez, Si dans ma plus grande licence Je navois esvité l'excez ;

Que c'est un procédé nouveau, Dont Ignace esloit incapable. De fouiller l'air, ta terre et l'eau, Pour rendre un innocent coulpable ; Qu'autrefois on a pardonné Ce carnaval désordonné De quelques uns de nos Poêles : Qui se trouvèrent convaincus D'avoir sacrifié des bestes Devant l'idole de Bachus { ;


(i) Ronsard : Le voyage d'Hercueil.


Hl (M III DE I IIKOI'HILE AU UOI, DKCEMBHE i6a3 265

Qu'à mon exemple nos fiimeurs \r prendront point ce privilège,

Et que mes escrils et mes mœurs Ont en horreur te sacrilège ; Que mon confesseur soif tesmoin Si je ne rends pas lout le soin Qu'an bon Chrestien doit à l Enlise, El qu'on ne voit en aucun lieu Qu'un vers de ma façon se lise Qui soit au déshonneur de Dieu ;

Que l'honneur, la pitié, le droit. Sont violez en ma poursuite, El que certain Père ' voudroit N'avoir point empesché ma fuite : Mais la honte d'avoir manque Ce qu'il a si fort attaqué Demande qu'on m'anéantisse. De peur que, me rendant au Roy, Les marques de son injustice Ne survivent avecques moy.

Sa « Requeste » se termine par un long appel à la justice royale :

Juste Roy, protecteur des loix Vous sur qui l'équité se fonde. Qui seul emportez sur les Roys Ce tiltre, le plus beau du monde* Voyez avec combien de tort Vostre justice sent l'effort Du tourment qui me désespère : En France, on n 'a jamais souffert Ceste procédure estrangère Qui vous offence et qui me perd.


(i) Le Père Voisin.

(2) Yar. des éd. suivantes : Ce tiltre le plus grand du monde.


2Ô6 REQUÊTE DE THEOPHILE AL HOI, DEOEMIiUE IÔ23

Si j 'estais du plus vil meslier

Qui s'exerce parmy les rues.

Si j'estais JUs de Savetier

Ou de vendeuse de morues ;

On craindroit qu'un peuple irrité

Pour punir la témérité

De celui qui me persécute,

Xeftst avec sédition

Ce que sa fureur exécute

En son aveugle esmolion.

Après ce jugement mortel. Oh l'on a veu ma renommée Et mon portrait sur leur Autel N'estre plus qu'un peu de fumée, Falloit-il chercher de nouveau Les matières de mon tombeau ? Falloit-il permettre à l'envie D'employer ses injustes soins Pour faire icy languir ma vie En l'attente dejaux témoins ?

Mais quelques peuples si lointains, Dont la nouvelle intelligence Puisse accompagner les desseins De leur cruelle diligence, Que des lutins, des loups gu roux, Obéissant à leur courroux, Viennent icy pour me confondre, Dieu, qui leur serrera la voix, Pour mon salut fera respondre La Saincte aulhorité des Loix.

Qui peut avoir assez de froid. Quels fols ont assez de licence Pour ne se taire avec affront A l'abord de mon innocence ? Et, quoy que la canaille ait dit Pour iargeid ou pour le crédit


HEOI &TS DE THÉOPHILE VI KOI, DÉCEMBRE i6q3 267

Dont on leur 11 jette iuiiiDi-rr.

Dans les moavemensde leurs y eux On verra qu'Us parlent par Jorce Devant des Juges et des Dieux.

grand Mi astre de l'Univers, Puissant 1 uiheur de in nature, Qui voyez dans ces cœurs pervers L'appareil de leur imposture ; El vous, Saincte Mère de Dieu, A qui les noirs creux de ce lieu Sont aussi clairs que les estoilles. Voyez l'horreur où l'on m'a mis, Et me desveloppez des toiles Dont m'ont enceint mes ennemis !

Sire, jette: un peu vos yeux Sur le précipice où je tombe; Saincte Image du Roy des cien.r. Rompez les maux où je succombe. Si vous ne m'arrachez des mains De quelques morgueurs inhumains A qui mes maux donnent à vivre, L'hyver me donnera secours : En me tuant, il me délivre De mille trespas tous les jours.

Qu'il plaise à Vostre Majesté De se remettre en la mémoire Que parfois mes vers ont esté Les Messagers de vostre gloire, Comme pour accomplir ?nes vœux, Encor aujourd'huy je ne veux Ravoir ma liberté première Que pour la mettre en ce devoir, Et ne demande la lumière Que pour l'honneur de vous revoir.

Dans ces lieux voue: au malheur, Le Soleil, contre sa nature.


2Ô8 LETTRE DE MOLlÈltES d'essEHTINES. DECEMBRE l(j'j3

A moins de jour et de chaleur

Que Von n'enfuit à su peinture. On n'y voit le ciel que bien peu ; On n'y void ny terre ny feu ; On meurt de Cuir qu'on y respire ; Tous les objeets y sont glacez, Si bien que c'est iey l'empire Ou les vivons sont trespussr:.

Comme A te ide força la mort Lors qu'il luy fit luseher Thésée, Vous ferez avec moins d'effort Chose plus grande et plus aisée : Signez mon eshrgissemenl ; Ainsi, de trois doigts seulement, \ Ons abatrez vingt et deux portes, Et romprez les burres de fer De trois grilles qui sont plus for le s Que toutes celles de l'Enfer.

II

MolitVcs d'Essertines 1 , un dos compagnons de débauche de Théophile, si cher à Saint-Amant qui a déploré sa

mort dans sa pièce « Les Visions » (il devait cire assassiné quelques mois plus lard, en niai i6a4) victime d'une ven- geance amoureuse 2 ) ne perdait pas de vue son ancien


(i) Molièrcs d'Esserlincs est un des fondateurs do la prose française, il vient sur le même rang que Louis (îuez de Balzac. Voir sur cet écrivain notre Hibliogr. des recueils collectifs de poésies, t. I et t. IV.

(a) Puit, quand il me souvient de l'horrible avanlure

Qui mit tout mon bonheur dedans In sépulture, En y mettant Lysis, et qu'il m'est défendu De chercher seulement le bien quej'af perdu... En tous lieux où j'iray sa vaine et pasle image \ isible à moy tout seul, et regrettable à tous, Me contera sa mort, me monstrera ses coups, Et m'inspirant au cœur ce que pour allégeance, Luy pourra suggérer une horrible vengeance


I I l TUE DE MOIJKUKS d'eSSEHTINES, DECEMBHE lÔ23 269

chef, il lui en voie une Longue lettre '. curieuse en ce < j u'ellc émane d'un libertin authentique « nu vrai diable incarné tant il avançait de propositions contre la sacrée humanité de Jésus-Christ' ». et qu'elle montre que l'opinion géné- rale croN ail à une condamnation :

« Le bruil que vos ennemis font courir de vostre lascheté, est presque aussi contraire à la réputation que vous avez acquise, que la persécution qu'ils vous font l'est à vostre vie. Ils ne se con- tentent pas de vous vouloir sacrifier à la colère d'un peuple, qui ne vous hait qu'à faute de vous cognoistre, s'ils n'adjouslent à la cruauté de la mort dont ils vous menacent la honte de vostre vie. Je ne doute point que si ceux qui vous hlasmcnt estoient en la peine où vous estes, ils ne trouvassent à redire en eux-mesmes ce qu'ils ne pensent souffrir en vous, et n'ad vouassent qu'il y a beau- coup de différence entre le raisonnement qu'ils font parmy leurs plaisirs, et hors d'apparence de tout soupçon, à celuy que vous failles dans une prison, et à la veille des supplices que vous croyez préparez à vostre innocence. Quelque bonne opinion que j'aye de la Philosophie, je ne luy donne pas tant d'avantage sur l'igno- rance, que par son moyen nous puissions mespriser les maux que nous ne pouvons éviter, et la liens plus pour un ornement néces- saire à ceux qui se veuillent conduire avec modération en leur bonne fortune, que pour un remède utile aux misérables. Qui ne sçait qu'il est des maux, où si nostre constance ne nous nuit, au moins ne nous peut-elle servir sans paroistre désespérée, et que la nature ne nous a donné des senlimens, que pour nous resjouïr du bien et nous affliger du mal ? De moy je croy que ceste égalité qu'on veut que nous apportions en toutes les choses qui nous arrivent, tient plus de l'homme insensé, que du raisonnable, et


Contre cet assassin rempli de trahison

Qui termina ses jours en leur verte saison...

(Les Visions, Œuvres de Saint-Amant, 162DJ

(1) Recueil de lellrcs nouvelles dédiées à Monseigneur rEminentissime car- dinal de Richelieu (T. I et II), Paris, Toussainct Quinet, iG34, in-8, T. I, p. 392.

(2) Mémoires de Garasse, éd. Xisard, p. 89.


'.l'O LETTRE DE MOLlÈKES D ESSBH T1NES, DECEMBRE 1628

que tant qu'il y aura de la différence entre la douleur et la jo\e. il nous sera permis d'en mettre aux mouvemens que nous recevons de l'une ou de l'autre. Jusqu'iey de tant de milliers d'hommes que nous avons veus, nous n'en sçaurions presque conter un, qui ne se soit faict fort de son courage. Mais lors qu'ils ont esté mis à l'espreuvc d'une mort honorable ou honteuse, on a connu combien les effects avoient peu de rapport à leurs paroles, et que les géné- reuses propositions qu'ils faisoient à table parmy leurs amis, estoient bien esloignées de celles que la lascheté leur faisoit faire ou dans une armée, ou sur un échafaut. J'ay une opinion de la mort qui auroit de la peine à passer, encore que peut-estre elle soit véritable. C'est que tous ceux qui la commissent la craignent csga- lcmcnt, et que la Philosophie ne nous la rend pas plus douce, ny moins difficile, mais nous donne de la force à dissimuler le res- sentiment que nous en avons. Quelque bonne mine que fit Caton, je pense qu'il la trouva aussi aigre que Néron, et que s'il cust peu conserver sa vie honorablement, et sans la devoir à son ennemy, il ne se fust pas fait la violence qu'il se fit. Mous voyons courir hardiment les vaillans hommes dans les dangers, et semble qu'ils fassent moins de cas de leur vie que les a mes basses. T outesfois je pense que c'est que l'eslimans davantage, ils cherchent à la rendre plus honorable, et que par une mort asscurée ils ne voudraient pas achepter la réputation de César. Le hazard qui les y meine, les en peut aussi bien retirer, que les y faire demeurer, et n'y ayant pas une des moindres actions de nostre vie qui n'y soit subjeele, il ne se faut pas estonner, si pour acquérir de l'honneur à la guerre, ils s'exposent aux dangers qui leur peuvent arriver sans gloire dans leur liet. Mous ne trompons pas seulement les autres en la bonne opinion que nous leur voulons donner de nostre courage, nous mesmes nous y treuvons bien souvent deçeus. Les occasions nous font changer de visage, et tel pour se venger, a cherché long-temps son ennemy, qui à sa rencontre s'est trouvé toul aulrc qu'il n'estoit auparavant. Je n'estime loulesfois pas tant la vie, quelque heureuse qu'elle puisse estre, que la crainte de la perdre nous doive gesner en aucune de nos actions : Certes si tant de personnes qui nous ont monstre ce chemin, et laissé des marques du mespris qu'ils faisoient de la mort ne nous ont apris à nous y résoudre, il faut advoùer que nous sommes


LETTRE DE M0LIÈRES d'eSSERTINES. DECEMBRE lC23 9.~ I

bien lasches. et que cet advantage de raison que nous croyons avoir sur ces peuples qu'injustement nous nommons Barbares, est plustost une foiblesse qui doit nous faire honte, qu'un bien dont nous devions faire tant de cas. Si la raison, qui nous faict gouster la douceur des plaisirs, ne nous ayde à modérer l'aigreur de la mort, fuyons-là comme ennemie de nostre repos, et ne com- mettons point à son injustice la conduitte de nostre vie. Celuy qui ne peut mourir courageusement en sa jeunesse, aura autant de peine à s'y résoudre lors qu'il se verra chargé de tourmens et d'années. A quiconque s'attache aux choses du monde, il fasche de le quitter, et le vieillard à qui tous les plaisirs défaillent, n'a pas moins de regret d'abandonner le lict où les douleurs et les ennuis l'accablent que le jeune en a de laisser celuy auquel il a accous- tumé de jouir de sa Maistresse. Pour moy. qui ne me suis jamais assujety qu'à moy-mesme. quant il faudra que je paye à nature ce que tous les hommes luy doivent, mon Ame n'aura point d'autre contrainte qu'à se séparer de mon corps, et croy qu'il ne sera pas grand besoing du soing de mes amis, ny des sermons des Confes seurs, pour me faire passer par où tant de gens de bien ont passé devant moy. En quelque temps qu'elle nv arrive, elle me treuvera tousjours si esloigné des sentimens qu'ont la pluspart des hommes, que si elle m'oyt plaindre, ce sera plustost de vivre trop long- temps dans la douleur, que de n'avoir pas assez vescu dans les plaisirs. Je ne suis pas de ceux qui au milieu mesmes de leurs afflictions rappellent la mémoire de leurs maux passez, en cher- chent dans l'advenir. et en mettent tant ensemble, que leur âme ne se trouvant pas assez forte pour leur résister, est contrainte de se rendre au désespoir: le regret de ne laisser pas une assez grande réputation de moy à la postérité, ny assez de thrésors à mes parons ne me troubleront point aussi en la mort, car s'ils n'ont à m'aymer que pour le bien que je leur feray. je ne perdray pas beaucoup en perdant leur amitié. La différence des conditions et des fortunes faict naistre des accidens. qui empeschent qu'on ne puisse connoistre quels sont les hommes durant leur vie : Mais quelque destour que nous prenions, nous arrivons tous en mesme lieu. Tous ces Grands dont la vaine splendeur, et les actions affectées esbloùissent le peuple, et qui ne seroient peut-estre pas remarquables en un village, si leurs charges et leurs richesses ne


272 LETTRE DE MOLlÈRES n'ESSERTINES, DECEMBRE lG23

les séparoient du commun, vivent bien avec plus d'esclal que nous ; mais quand il les faut quitter, leurs parfums, leurs tapisse- ries, et ceste grande troupe de pleureurs qu'ils voyent autour de leur lict, sont autant de choses qui augmentent leur faiblesse, et la crainte qu'ils ont de mourir. Je me souviens, Thyrsis, de vous avoir ouy autresfois abhorrer des exemples de lascheté, et recevoir mesme au nombre de vos plaisirs la méditation de la mort. Je vous ay veu bien avant dans la persécution, devant que de vous avoir pu faire craindre le danger où vous estiez, et peut-estre que si vous l'eussiez un peu mieux appréhendé, vous n'auriez pas donné subject à vos ennemis de triompher de vostre innocence et la faire punir comme un crime. Le peu de soing que je vous ay tousjours veu porter à la conservation de vostre vie, m'empesche de croire que vostre prison, quelqu'épouvantable quelle soit, vous ait pu tellement changer, qu'il ne soit rien demeuré de ceste gé- nérosité que vous aviez estant en liberté. Quelque visage que la mort prenne pour se présenter à vous, je ne pense pas que vous la treuviez si effroyable qu'elle vous fasse relascher aucune chose de vostre courage. Qu'elle vienne accompagnée de tournions et de suplices, je m'asseure qu'elle treuvera toujours assez de force en vostre âme pour rendre vains tous ses efforts. Je me suis estonné maintefois de voir des personnes qui en ceste dernière action, au lieu de se consoler de mourir innocens, s'en affligent, et semblent pleurer la faute des Juges qui les ont condamnez injustement. La meilleure vie du monde ne leur pourroit faire espérer une fin plus heureuse, et toutefois cest appareil funèbre, et ces autres circons- tances, que le vulgaire estime honteuses, les troublent de telle sorte, que ce qu'ils tiendroient à une grande grâce de Dieu, s'il leur arrivoit dans leur lict, leur semble insuportable sur un eschafaut. Il me faschc de voir que ne pouvant mettre de la différence entre les suplices des criminels, et les leurs, ils n'en mettent au moins en la façon de les souffrir. 11 n'importe non plus de mourir en Grève qu'ailleurs, pourveu que ce soit innocemment, et la place destinée à la punition des coulpables a peut-estre bien souvent rcçeu le sang des Martyrs. Dieu s'est servy autant de fois de ces voyes extraordinaires pour esprouver la vertu de ses serviteurs, que pour punir la malice des meschans ; et luy mesme n'a pas es- pargné sa propre personne, ny craint la honte, ny les tourmens


LETTItE DE MOI.lÈllES I>'ESSEHTI>ES, OKCEMBHE IÔ23 ">.-?>

pour nous raehepler dts maux, où la désobéissance du premier homme nous avoit plongez. \<m- voulons tirer de la gloire pour avoir suivy l'exemple de ceux qui ne sont pas plus que nous, et nous tremblons quand il nous faut imiter noslre Maislre. O mon cher Thyrsis, ne cherchons point dans le secret de sa providence la cause des maux qu'il nous envoyé. Si nos desbauches et nos libériez n'ont mérité la mort selon les loix humaines, souffrons- la pour satisfaire à l'offence que nous avons commise contre celles qu'il nous a laissées. Tirons profil de l'injustice de nos Juges, et de la calomnie de nos ennemis : Aussi bien quand nous nous serons sauvez de leurs mains, il faudra que nous finissions par l'ordon- nance d'un Médecin. Toutes ces cruaulez et ces gesnes par les- quelles ils taschent de nous rendre la mort hideuse, recevons-les pour rendre la noslre honorable et hardie. Il est des hommes qui par leur adresse portent leur réputation jusqu'à un poinct, où d'autres ne peu vent parvenir par leurs propres vertus. Mais en ceste dernière action, il faut qu'ils se descouvrent malgré qu'ils enayent, et que la douleur faisant esvanouir l'usage de leur prudence, laisse voir la foiblesse de leur âme. J'accommode presque en toutes choses mes sentimens à ceux du peuple, réservé en ce qui heurte directement la raison. C'est une coustume receuë de tout temps parmy nous, de s'esmouvoir, moins de la pauvreté de ceux que nous aymons. de leur bon le et de tous les autres malheurs aux- quels les loix de la nature les assujelissent. que de leur mort. En cela je ne me puis accorder avec eux. et pleins davantage celuy qui s'est sauvé de ses ennemis en fuyant, que celuy qui a esté tué en combattant vaillamment. J'ayme mes amis jusques là, que le regret de leur séparation, quelque chère que me soit leur compa- gnie, n'entre point en comparaison avec la satisfaction que j'ay de leur voir acquérir de l'honneur à quelque prix que ce soit, et n'ay pas tant de peine à les voir sortir des misères par une mort pré- cipitée, qu'à les y voir entrer par une trop longue vie. Si les acci- dents qui font mésestimer les hommes, et les rendent infortunez. estoient inévitables comme la mort, l'exemple du mal-heur des autres me consoleroit du leur. Mais puis qu'il s'en treuve, qui se délivrent de ces maux, ou par leur bonne fortune, ou par leur vertu, il me fascheroit que mes amis ne fussent pas de ce nombre- là. Quand je les voy souffrir dans les longueurs d'une maladie,


1-'\ LETTRE DE MOL1ÈRES d'eSSERTINES. DÉCEMBRE l623

qui leur osle l'usage de tous leurs plaisirs, je m'afflige de leur peine : Lors que la mort les a mis en liberté, je ne pleure plus que pour moy, et trouve de quoy me consoler en leur perte, puisque par elle ils ont mis fin à leurs travaux. Je suis alors plus à plain- dre qu'eux; car le mal ayant passé jusqu'à moy, ils emportent tout mon contentement avec eux et ne me laissent que des larmes et des regrets de leur absence. Quand ils en fussent reschapez il leur eust fallu tousjours recommencer, et ce qu'ils avoient desjà enduré, n'eust rien diminué de ce qu'ils dévoient endurer pour y arriver une autre fois. Ce n'est pas un advantage au voyageur, qui est à la porte du lieu où il veut aller, de s'en voir reculer si loing, qu'il luy faille faire encore le mesme chemin, et repasser par les mesmes précipices, qui l'ont desjà faict trembler. Pour moy j'au- rois presque assez de courage, pour me venger de la cruauté de ma fortune aux despens mesmes de ma vie, si Dieu permettoit ce remède aux misérables, et m'arrachant de la tyrannie où elle m'a tenu jusqu'icy, luy oster les moyens d'exercer plus long temps son insolence sur moy. Mais quoy ! Thyrsis, encore nous est-il detîendu de mourir, combien que toutes choses nous y convient. C'est un bien grand advantage d'avoir par dessus le reste des hommes quelque éminente qualité qui nous sépare du commun : Mais comme la garde d'un thrésor nous oblige à des défiances des vo- leurs, que nous n'aurions pas si nous n'avions rien à perdre, aussi nous faut-il apporter des soings à la conduilte de ces vertus rele- vées, qui ne nous permettent presque pas d'en bien gouster la douceur. Peut-estre que les siècles passez auront de la peine à nous fournir encore un homme dont la réputation ait esté si universelle que la vostre. Toutefois quelque gloire que vous ait acquise vostre esprit, je m'asseure que si vous la comparez aux maux que vous a suscités l'envie de ceux qui ne vous pouvoient imiter, vous trouve- rez qu'il vous eut presque mieux vallu n'avoir qu'une gloire com- mune, que d'achepter si cher une grande renommée. Adieu. »

Xous doutons fort que Théophile ail élé ému par la lettre de Molières d'Essertines, il n'avait nulle envie de mourir « innocent » en place de Grève, et préférait vivre même coupable, il 41 agi en conséquence !


CHAPITRE XI

L'APOLOGIE DE G ARASSUS

(Janvier i6s4)


I

Garassus n'était pas resté insensible à la « Censure » de Fr. Ogier et il avait sur le cœur les strophes de la « Requeste au Roy » dirigées contre les Jésuites. Il pouvait à la rigueur, et en violentant sa nature, négliger ces der- nières, mais l'honneur de son Ordre et le respect dû à la robe qu'il portait lui commandaient de se justifier. Se couvrant de ce prétexte, il exécute ses ennemis passés et présents. En janvier iG^^ son nouveau livre sort des presses de Chappelet : « Apologie || du Père || François Garassus, H de la Compagnie de II Jésus, pour son Livre con- | tre les Atheistes et Liber II tins de nostre siècle || et response || aux censures et|| calomnies de l'Autheur Anonyme || Roman A 1 . | Improperia improperantium tibi \\ ceeiderunt super me || A Paris, || Chez Sebastien Chappelet, rue || S. -Jacques au Chapelet. || M. DC.XXIV(i624). Il Avec Privilège et Appro- bation. || » In-12 de 22 ff. et 36o ' p. ehiff.


(i) Il y a une Apologie du P. François Garassus imprimée à Poitiers. A la page ki de VAnti-Garasse on lit que Garasse « a escrit deux Apologies, l'une à Poictiers, l'autre à Paris. » Et à la page 490, on cite un passage tiré de la


2yG l'.\POLOG1E DE GARASSUS, JANVIER l(i|

François Ogier qui était cependant venu à récipiscence dès le mois de novembre précédent \ est forl maltraité. Le bon Père a la cruauté d'insérer dans les feuillets pré- liminaircs la copie d'un « Extraict des Registres de la Chambre civile du Ghastellet de Paris 1 du mercredi 29 novembre i6^3, publié et signifié à lous les libraires de Paris par lequel François Ogier, prieur commanda- taire de Chomeil, avait fait saisir 200 feuilles de papier


page 1Ô9 de V Apologie de Poiliers, lequel ne se trouve point dans V Apologie de Paris. Les supérieurs de Oarassus supprimèrent la pins grande partie des exemplaires de l'Apologie de Poiliers. Celle de Paris fut imprimée en ifia'i » (Joly).

Cette première édition est probablement la suivante dont le litre seul a été modifié et qui est introuvable :

« Apologie response aux censures et insolentes calomnies de l'aulheur

anonyme : Septiinnni in Augix stabulis impende labovem. A Paris, chez Sébastien Cbappelet. M.DC.WIIII. » In-ia, 17 1T. et 33a p.

Cette édition renferme une épîlre dédiée à M. Nicolas de Verdun, premier président, 3 ff. n. cbiff., six pièces de vers latins et français, a ff. n. chiff., copie de l'Extraict des registres, 1 lf. n. cbiff., Observations dcR.I. sur quelques points notables du dit extraict, 9 ff. n. cbiff., Table des chapitres, 2 ff. n. chiff.

(1) « Sur le rapport à nous faict par Maislre Bertrand Cordier, de ce que le jour d'hier, en vertu de noslrc Ordonnance verballc, et à la Requestc de II. François Ogier, Prieur comniandataire de Chomeil, il se seroit transporté en la maison et Imprimerie de .Mathieu le Blanc où il auroit saisi deux cens cinquante* fueilles (sic) de papier, imprimées et intitulées, Jugemens et Censure du livre de la Doctrine Curieuse de François Garasse, et rompu les formes sur lesquelles lesdites fueilles avoient esté imprimées, pour n'avoir par ledict le Blanc eu charge ny permission dudit Maislre François Ogier aulheur de les imprimer, d'autant que ledit Ogier les avoit baillées à un autre : Lequel le Blanc auroit dit audit Commissaire, que c'estoit Pierre Bocollet en la présence dudit Ogier, qui auroit recogneu avoir baillé quelques fueilles dudit livre à imprimer audit Blanc, et que le nommé Thiboust et autres dévoient faire imprimer ledit livre, Deffcnses sont faictes, ouys sur ce les Cens du Boy ausdits le Blanc, Bocollet, Thiboust, Bcssin, Vitray, et tous autres de travailler ny passer outre à l'impression dudit Livre sans le consentement et permission dudit Ogier aulheur, à peine de cent livres parisis d'amende; et audit Ogier de les exposer ny faire exposer en vente sans notre permission ; Desquelles fueilles recollement sera faict, et lettres qu'une des fueilles du dit livre estant sans chiffre, a esté mise au greffe. Faict et ordonné par Monsieur le Lieutenant civil, les jour et an que dessus. Aussi signé,

Ml'SNIER.


L'APOLOGIE DE GARASSUS, .ivwumi l<i| '77

imprimé » par Mathieu h<' lïlane pour lé compte dèa libraires Rocolet, Thiboust, Bessin'et Vitré « <d intitulées Jugement et censure du livre de lu Doctrine curieuse 2 » des- tinées à une seconde édition de cet ouvrage. Ce repentir

tardif n'a va il pas apaisé Garassus.

Sur les a5 chapitres de i' « Apologie » il eu consacre trois à Théophile, tout en le fustigeant à l'occasion dans les autres.

Commençons par le passage où il associe Ogier à Théo- phile à propos d'une comparaison du Prieur de Chomeil :

« Noslre Ecclésiastique n'est pas si ignorant qu'il ne sçache que les Impiétez de Lucilio Vanino sont imprimées chez Périer au Compas rue S. Jacques 3 , avec approbation des Docteurs et pri- vilège * quoy que le tout supposé, et que la Seconde partie des Athéismes ou Imondicitez de Théophile Viaud est imprimée chez Quesnel au\ Colombes joignant sainct Benoist 5 , avec privilège et


i Mathieu Le Blanc était déjà libraire et imp. en 1G1G ; Samuel Thiboust, lib. et impr. de l'Université en iGia, adjoint le 4 mars iGj.ï, mort en iG3G ; en i6a4, il y avait deux Bessin, lib. impr. : Jacques 1" et Jean.

(a) La défense d'Ogier n'empêcha pas cette seconde édition de paraître et de circuler sous le manteau. La Bibliothèque Nationale en possède un exemplaire (D. V>'|i3), elle est imprimée en caractères plus petits que la première, il n'y a pas de pagination, la table manque, les fautes d'impression sont nombreuses, en voici un exemple : « Jugement du livre de la Dooctrine curieuse » ; des parties de phrases ont été omises. Elle comporte ia ff. prél. y compris le titre (au lieu de iG dans la première) en 3 cahiers A, B, C ; et 84 IL en ai cahiers D à Z et A. A. (au lieu de aiG p.).

(3) Julii Cicsaris Ynnini neapolilani, Theologi, Philosophi, et Juris utriusque doctoris de Admirandis Xaturœ Reginre dewcjue Mortalhm Arcanis. Luteliee, apud Adriannm Perier, via Jacobced. M.DC.XVI, Cum privilegio régis.

(4) Le privilège des docteurs est daté du ao mai 1G16 ; particularité curieuse l'un des docteurs a signé F. Claudius Le Petit, doctor regens. Ce nom de Claude Le Petit rappelle celui du libertin brûlé vif en iGGa et qui certainement n'était pas de la même famille, puisque nous le croyons enfant naturel. Le privilège est confondu avec l'achevé d'imprimer du i cr septembre 161G.

(5) Les exemplaires de la Seconde partie des Œuvres de Théophile à l'adresse de Quesnel ou de Billaine que nous avons rencontrés ne possèdent pas de privilège, il manque cependant aux dits exemplaires le feuillet paginé i5 16,


278 L'APOLOGIE DE GAUASSLS, JANVIER l6a4

sans approbation ; il n'est pas si despourveu de sens, qu'il ne sçache bien que ees Livres sont publiquement et sans contradic- tion leus indifféremment de tout le monde, et par ainsi je reviens et dis que sa comparaison cloche des deux jambes, et suppose une très maligne fausseté quand il dit que publiant dans mon livre les Maximes de Viaud, Charron, et Lucilio, je fais comme qui tireroit un pourtrait lascif d'un coing de chambre obscur, pour le mettre en son jour sur un buffel, et à la veuë de tout le monde 1 .

« Car je luy demande, ou il croid que mon Livre sera plus leu de tout le monde que celuy de Théophile Yiaud, ou qu'il sera délaissé de tout le monde, s'il croid qu'il sera plus leu que celuy de Yiaud, il s'engage en un mauvais pas, car il luy fascheroit fort de m'advoùer et reconnoistre plus habile homme que luy ; s'il croid que mon Livre sera délaissé, il croid par conséquent que les maximes de ^ iaud et de Charron ne seront pas tort avantageuse- ment mises au jour et sur le buffet par la publication de mon Livre, s'il me respond à ce dilemme je l'eslimeray honneste homme.

« Il a donc tort d'uzer de cette comparaison et de m'accuser d'impiété pour avoir mis au jour et tiré dehors de leurs cavernes des Vipères venimeuses pour les escrazer, mais il a encores plus de tort m'accusant de cruauté, d'estoufferet poursuivre à mort des Vipères qui sorties de gayeté de cœur hors de leurs trous, empestent l'air de leurs haleines contagieuses.

b Je ne suis point entré dans les cavernes, et moins dans les tavernes pour descouvrir les blasphèmes horribles de Viaud et ses complices, car ce qu'il dit touchant le sieur Cormy et du soupper que j'y pris il a esté fort mal-informé, et s'il se fut enquis plus outre,


mais ce feuillet ne fait pas partie des cahiers \ et B qui ont chacun 8 ff. ou 16 p. Quant à l'Approbation dont parle Garassus, elle n'avait aucune raison d'être pour des poésies.

(1) Voici un extrait du chapitre \ de la Censure : « Profanations de Garasse », auquel le bon Père répond : « ... Je fais juge les personnes sages, si Garasse par cette frivole excuse ne s'expose pas luy-mesme à la risée de tout le monde. Admirable expédient ! pour estouffer et ensevelir ces profanations, les eschaffauder, et les exposer aux yeux d'un chacun : au lieu qu'elles se disent à l'oreille, en faire un cry public et les trompeter par tout. C'est comme qui voudroit, sous ombre de faire détester davantage quelque tableau lascif, le tirer d'un coing obscur' d'une chambre où à peine il estoit veu, pour le mettre en parade sur un buffet aux yeux de tout le inonde... ».


L'APOLOGIE DÉ CUIASSLS, JANVIEK lU'J '\ 27O

il eust appris que le sieur Gorrny me douuoit à soupper tousjours devant les Advens, suyvant la coustume et la commission qu'il avoitdc Messieurs les Marguilliers de Sainct-Eustaehe. et que sou- vent il souppoit avec moy luy-mesme et un très honneste homme de ses amis qui ne receurent jamais que très bonne édification de ma hantise ' : Si nos vobis spiritualia semuiaviinus, magnum est si nos carnalia vestra metamus ? diroit l'Aposlre Sainct Paul pour ma défense, si j'en avois besoin en cette affaire, passons outre...

« ... Jamais les impudicitez de Carpocras - ne furent si connues dans les villes de la Grèce que les impudicitez de Viaud. les blas- phèmes de Lucilio, et les impiétez de Charron sont connues par la France.

« Car pourles impureté* de Viaud, elles sont si communes dans Paris que les Lavandières en sont informées, il s'en plaint luy- mesme en ses dernières Lamentations 3 , disant qu'il est accom- pagné d'un tel malheur qu'en quelque lieu secret que son péché se niche 4 , on le void dès le lendemain affiché aux quarrefours de Paris, le meilleur est qu'il les commet publiquement : Hommes sodomilœ pessimi erant et peceatores. Coram domino ni/tris (Gènes. 13).


(i) Voici le passage de la Censure d'Ogier auquel Garassus fait allusion : ch. 1\ , « Stile bouflbnnesque de (tarasse » (p. 45) « ... Tellement que qui veut maintenant sçavoir où sont les fameuses tavernes, qu'il lise Garasse. Qui veut sçavoir à quel prix on y est traicté, qu'il lise Garasse. Qui veut sçavoir où se vend le bon vin, qu'il lise Garasse. \ rayement s'il vient à mourir :

Marris en seront les voisins Car il enseignoit les bons vins.

« Quant à la Pomme de Pin. je ne sçay pour quelle raison il en fait mention nommément ; pour le Cormier, sans doute il luy met un bouchon dans son livre, pour le récompenser d'un traictement qui luy fut faict, lorsqu'il preschoit cet Advent passé à S. Eustache. Car pour les autres cabarets de moindre estofle Garasse en a la cognoissance, et de ce qui s'y faict par ses inquisiteurs et espions... ».

(2) Carpocrate. hérésiarque, vivait au 11 e siècle, mort probablement sous Marc- Vurèle, de 1G1 à 180.

(3) Plainte à un sien amy pendant son absence : Tircis tu cognois bien dans le mal ijui me presse

(4) Quelques lieux si cache:, où mon péché se niche Aussi tost mon péché au carrefour s'affiche, Par tout oh l'on me void je suis tousjours à nu. Tout le crime que j'ay, c'est d'eslre trop cognu.


280 l'apologie de garassus. janvier 162/1

« Les loges de l'IIoslcl de Bourgogne portent encores les marques de ses abominations publiques ; et puis mon Prieur me dira que les brutalités que j'expose, en les voulant et modifiant par paroles honnestes, sont des tableaux lascifs que je lire d'un coing de chambre, pour les poser en leur jour sur un buffet 1 . »

Ogicr avant reproché au Jésuite d'avoir à dessein rem- placé par des points le mot « incagne » dans le vers de Théophile: Mon âme incagne les destins 2 , Garassus s'in- digne :

« Quant à ce passage dont Monsieur Nostre Ecclésiastique fait un grand et spécieux service, je dis qu'il y a en luy non pas de l'ignorance en la lecture du Parnasse satyrique, à Dieu ne plaise, car je sçay autbentiquement qu'il le sçait mieux que son Bré- viaire, mais je maintiens qu'il y a en son fait de la malice noire, et voicy comment. Ceux qui sont si malheureux que d'avoir leu le Parnasse satyrique d'un autre biais et intention (pic moy. sçavent que les Libraires curent quelque honte d'imprimer tout au long


(1) Chapitre XII.

(2) Ce vers fait partie de l'épigrammc : Mon frère, je me porte bien (Œuvres, 1G21). Voir l'extrait que nous avons donné de la Doctrine curieuse, p. 169.

Voici le passage du chapitre III de la Censure : « Bibliothèque de Garasse », auquel répond le bon Père : « ... Au contraire Garasse ne se contente pas d'avoir leu le Parnasse, et d'en faire son rapport en termes généraux, mais en cite en divers endroits de 1res détestables et vilains passages, et particuliè- rement un, dont on dit que les points ne sont pas si difficiles à lire, que ceux des Massorcths et que pour en venir à bout mentem Venus ipsa dédit. Je m'en rapporte :

Quod tegilur maius creditur esse malum.

Ce qui me fait croire que s'il l'a jette au feu, au moins n'en a-l-il pas perdu la mémoire, tellement que pour en abolir le souvenir tout à faict, s'il n'y en avoit d'autres, il semble qu'il faudrait practiquer en son endroit, ce que Cassius Scverus disoit de soy-mesme voyant brusler les livres de son amy Labienus : Bruslez-moy, disoit-il, si vous voulez perdre tout à fait les livres de Labienus; car je sçais tout par cœur et mot à mot ce qu'ils contiennent. Puis donc que Garasse le sçait, l'allègue et l'employé en son discours, il passera pour le premier livre de sa Bibliothèque... ».

Garassus ici triomphe facilement d'Ogier, le mot remplacé par des points d'un vers de Théophile, n'est pas dans le « Parnasse satyrique », mais dans l'édition des Œuvres de Théophile, 162 1.


L'APOLOGIE ni: OARA88U8, JANVIER l()>\ 281

les impudicitez brutales <!<• Théophile, et afin que les presses ne crevassent soubs le fais par [apesanteur du crime, n'imprimèrent que la moitié des mots les plus infâmes, mettant des points au

reste des syllabes en celle façon te à deviner qui voudra : or

il escheut qu'ayant entrepris de monstrer par les vrayes œuvres de Théophile, qu'il estoit le vruy \11lheur du Sonnet Sodomite, et de la Satyre de ses sueurs impudiques où il profane si horriblement la sacrée Ampoule de Reims 1 , je rapportay un Epigramme de ses premières Œuvres advoùées parluy, pour servir de confrontation à ce Sonnet et à cette Satyre et pourec qu'il y avoit eu en cet Epi- gramme quelque mot qui me desplaisoit. et me sembloit deshon- neste. voir m es m es quand Théophile fait de lhonneste homme et du dévot,' je me servis de cette façon des libraires qui ont imprimé son Paritas.se salyrique. et mis dans mon Livre de la Doc- trine curieuse :

Mon âme les deslins

Tous les jours je fais desjeslins. etc.

Or nostre Ecclésiastique qui sçait cet Epigramme mieux que les antiennes de son Bréviaire, fait malitieusement du fin. et voudrait faire croire que soubs ces points il y a quelque vilenie à sous entente, en laquelle Vénus et l'impudicité m'ont eschauffé pour en tirer l'esclaircissemcnt. Je dis donc, Lecteur catholique, après vous avoir demandé pardon, que cet Ecclésias- tique me contraint, et que si ce n'estoit pour la cause de ma justi- fication, je ne passerais jamais ses mots par le bec de ma plume? Or vous scaurez qu'en ceste esgraligneurc ou ce labourage de points il y a dans l'original de Théophile :

Mon âme incagne les destins

Tous les jours je fais des festins, etc.

Que si cet honneste Ecclésiastique avoit quelque envie ou préten- tion de forcer ma modestie naturelle à franchir ce mauvais pas, à


(1) Parnasse salyrique : Satyre : Que mes jours ont un mauvais sort. Voici les vers relatifs à la Sainte-Ampoule de Reims :

J"ay la yravelle dans les reins, Je ne trouve plus que je f... El la Saincte Ampoulle de Reims Tariroit plustost que ma goutte,


282 l'apologie DE GARASSUS, janvier 162/4

la bonne heure, grand bien luy fasse. Spuat el valeat. Je ne l'eusse jamais servy de ce beau plat *... »

L'explication du bon Père est ingénieuse, trop ingé- nieuse.

II

Sur les trois chapitres de l'« Apologie » de Garassus dont Théophile est le sujet, les deux derniers sont d'im- portance ; la prose et les poésies de la « Seconde partie » des Œuvres du Poète subissent l'analyse de ce farouche théologien, il les avait négligées faute de temps dans sa « Doctrine curieuse ». Le Procureur général fera son profit des critiques du Jésuite. Mathieu Mole attendait-il cette «Apologie » pour terminer son projet d'interroga- toire? Elle lui a certainement servi à le mettre au point. L'élaboration en était si laborieuse que trois mois encore devaient s'écouler avant que les commissaires du Parle- ment en fussent saisis.

Cbap. XVIII. — Mes prétendues mesdisances contre Théophile Yuuul

el ses adhérants :

« INostre Ecclésiastique (Ogter) reconnu dans Paris, ou pour le moins dans les cabarets de Paris, pour compagnon et camarade éternel de Théophile Viaud 2 , se faschc fort contre moy de ce que pour qualifier la secte des Libertins, je ne l'appelle quasi point autrement, que YEscholle de nos jeunes veaux: on dit qu'il n'y a rien qui touche si vivement que la vérité, et noslre jeune homme faict grand tort à son honneur d'entrer en récrimination de ceste injure, pour ce que celuy qui s'intéresse en un affaire, ne le fait


(1) Chapitre IX.

(2) Dans sa lettre du 7 février suivant à Fr. Ogier, Garassus a reconnu que cette allégation était inexacte.


I.'vI'OLOGlE DE GAKASSLS, JANVIER 102^ 283

pas sans sujet. Il me respond en la page ô- par les vers de Melin de S'-Gelai- :

Qu'il n'est point tant de barque» à Venise, D'IIuistres à Bourg, de Lièvres en Champagne, D'Ours en Savoye, et de Veaux en Bretagne,

que ce mot de Veaux se trouve de fois dans mon livre de la Doc- trine curieuse l : et moy pour suyvre la mesme fugue, esveilleray ma veine et luy diray :

Qu'il n'y a point tant d'arène en Libye \y de cailloux dans la haute Arabie, D'eaux dans la mer, de feuilles auxforests, De grains en Beauce, et de sel aux marets, D'Asnes par tout, ny d'oignons en Gascogne, Ou de farceurs en l'Hoslel de Bourgogne. Comme ce mot sans propos est tombé Dans les Escrits de Monsieur nostre Abbé.

« Il m'accuse nommément de ce que parlant des Libertins, après avoir monstre qu'ils sont indisciplinables, je dis que s'il n'y a point autre remède, il faudroit pour le moins les rendre utiles à la France, et les envoyer en Galères, les recommandant au Cosme et à l'Argouzin comme gens de meliorenola. Cette parole le forma- lise grandement, et après avoir invectivé contre moy en parolles fort indignes, enfin en la page 5q, il m'appelle Bourreau* : qui


(1) Garantis répond ici au passage du chapitre V de la Censure : « Stile pédantesque de Garasse »:«... Je dis en cinquiesnie lieu, qu'il se sert de liaisons de discours dignes de mocqueric. En la page 825 (de la Doctrine curieuse) estant tombé sur ces ternies Ce Ministre estait de ta race des Ministres, c'est-à-dire veau reduplicativement, il passe ainsi à la troisième partie de son discours à propos de veaux, nos jeunes veaux, etc. Et m'estonne fort, qu'à propos de veaux, il n'a rapporté maintes autres belles histoires : Car comme dit un de ses Poètes : // n'est point tant de barques à Venise... que ce mot de veaux se trouve de fois dans son livre ». .

1 îarassus vise le passage du chap. Y de la Censure : « Stile pédantesque de Harasse » : « ... En sixiesme lieu, je dis que Garasse se sert de sarcasmes et d'ironies envenimées et pédantesques, contre ceux qu'il prétend de persuader et d'instruire, qui est un artifice nompareil de sa rhétorique pédan- tesque : Je désire, dit il. qu'on les envoyé seulement aux Galères, et qu'on les recommande au Comité, comme personnes de meliore nota, afin qu'il les traicte honorablement, non pas à la Pomme de Pin. ny au Cormier, mais dans la


28/4 l'apologie de gahassus, janvier 162/i

est une parole bien couchée et digne de sa robbe. A tout ce fait je luy rcspons deux ou trois points:

« T. Quand j'ay dit que le dernier remède estoit d'en- voyer nos jeunes Sodomites et Epicuriens en Galère, il devoit remarquer que je ne suis venu à ce remède que comme par faute d'autre, et tout ainsi que les anciens Médecins venoicnt au remède qui estoit le dernier de tous; j'ay dit, et dis bien encorcs, que leurs brutalités ne mériteraient autre supplice moindre que la Galère, s'ils ne se vouloienl reeognoistre, pour ce que là dedans on les empeschera bien de mal faire ; et comme sainct Augustin remarque que les vipères se peuvent mordre sans se nuire ou envenimer l'un l'autre, ainsi éviterons-nous ce danger, auquel nous sommes tous les jours exposés par la hanlize des jeunes gens avec Théophile \iaud et ses adhérants : car en Galères ils ne trou- veront pas qui corrompre si aysément que dans les loges de l'IIos- tel de Bourgogne, ou dans les Cabarets de Paris, ils trouveront des gens quasi aussi meschants qu'eux, auxquels ils ne sçauroient guères enseigner de la malice.

« IL Je responds que nostre Ecclésiastique prenant la défense pour ces jeunes desbordez, imprime dans l'esprit des gens d'hon- neur une très mauvaise opinion de son fait. Dom Anlhoine de Guevarre qui a faict de beaux discours touchant l'origine, le pro- grès et les ordonnances des Galères, s'est oublié de faire cette question : Pourquoy les desbauchez ne veulent entendre parler de la Galère ? à laquelle je voudrois satisfaire par une autre demande à la façon de Socrate : Pourquoy est-ce que les chiens grondent quand on leur monstre un baslon ? Car qui trouvera la raison de l'un, ne sera pas loing de l'autre, nec crit mihimagnus Appollo.

« III. Quant au mot de Bourreau dont il me qualifie, je dis qu'il est bien prostitué de honte et délaissé de modestie si maintenant il ne se repcntde l'avoir lasché, car c'est la dernière injure que les valets et faquins d'estable lancent contre leurs ennemis, comme estant la plus atroce de celles que l'esprit humain peut inventer


Royalle où on leur donnera du biscuit, et du pain à la Mode (des Galériens, s'entend) et pour ce, dit-il, qu'ils sont gens d'esprit, qui voudront mettre leurs advenlures en vers, on aura soin de leur fournir encre et papier. Voilà comme ce Docteur ou plus tost ce Bourreau parle en la page 70 après avoir dit immé- diatement auparavant qu'il n'était point vindicatif... ».


I .' APOLOGIE DE GARAS8U8, JANV1KK l('f'| 285

en sa cholèro. Maislre Pasquicr mesme qui nous appelle Assas- sins des linys, et meurtriers îles Princes, n'est jamais tenu jusques- l;i que sçachc. Nostrc jeune homme qui ne sçail ec qu'il fait appcllant un Religieux Bourreau, car c'est la plus inhumaine félonie don! les Hérésiarques de nostre siècle ayent signalé leur immo- destie, nommément à l'endroit des Religieux mais qu'un Prieur

OU son disant tel. appelle des Religieux. Bourreaux, nommément des Religieux qui se bandent contre L'Athéisme, quand mesme ils manqueraient aux formes, comme il se peut faire par excez de zèle, je n "a vois pas espéré ny appréhendé de voir de tels Abbez en vie. et puis dire avec S. Polycarpe Deus meus in (jure nie lem- pora reserrusti ou qu'il lève le masque de son hypocrisie et monstre tout à faict qu'il est pour Théophile Viaud, ou qu'il con- fesse l'excez de ses immodesties, autrement je diray que cette injure ne peut venir que d'un garçon d'estable, et de l'estable d'Ogier, mais voyons si je suis mal fondé en mes souhaits, et si c'est h tort que je désire les Galères aux adhérants de Théophile Viaud en cas d'impénitence.

Chap. \l\. - — Les raisons quej'ay de me bander contre Théophile Viaud et ses adhérants. Propositions impies et scandaleuses, tirées de la prose de Théophile Viaud.

« Parmy les meschants il y a des noms qui sont aucunement favorables aux réprimandes, comme celuy de Cerdon, de Luther, de Calvin, de Jean l'Oyson ou de Jean IIus, il ne faut que laisser aller ses pensées, le nom vous fournira matière quand la chose scroit aucunement infertile, mais il y en a d'autres si spécieux, qu'ils ostent toute la prise et laissent l'esprit en peine, tel que fut le nom de Mânes ou Mannes et Manicha?us... comme le nom de Nestor, Nestorius, Ossiander, Dosilheus et quelques autres ; mais il m'y en eut jamais aucun si splendide en apparence, et si esloi- gné de reproche que celuy de Théophile, qui ne porte, ne dit, ne parle d'autre chose, que de l'amour de Dieu, car qui est le malheu- reux qui aura la hardiesse de s'inscrire en faux contre un amy de Dieu, contre un homme qui est eanonizé par son nom seulement.

« Pour moy je suis de l'humeur de celuy qui disoit voulant escrire contre un meschant homme nommé La Croix, Malo in crucem agi, quam in crucem agere. Néantmoins pour ce que les


•286 l'apologie de garassus, janvier i6a4

noms ne sont que des escorces, il les faut rompre et voir ee qu'il y a sous ceste peau de laquelle nous pouvons dire après Lucrèce que tantum membrana est nominitanda.

« Théophile est un beau nom, mais il est accompagné de très laides circonstances : pour mon particulier, je proteste devant le Ciel et les Anges que le motif que j'ay de luy faire la guerre, ne vient d'aucun interest personnel ou particulier, et que s'il est autre que je ne pense, je suis son très fidelle serviteur, voire qu'il soit ce qu'il est, je dis pour sa personne, je me meltrois en pièces s'il falloit employer ma vie pour son salut.

« Mais pour ce qu'il est publiquement ennemy de Dieu, et luy faict la guerre par ses propositions scandaleuses, par ses mœurs, par ses desbordemens ordinaires, je dis courageusement que tandis qu'il sera autre par effect que Théophile, ou qu'il sera seulement Théophile de nom, qu'il se bandera contre l'honesleté de mœurs, la religion et la piété, il peut attendre de moy service, mais non pas paix. Je ne puis perdre rien de plus, ny rien de moins que la vie, je ne puis craindre rien de plus, ny rien de moins que la mort, jusques là j'auray du mouvement, du zèle et de la parole ; quant aux effects, ils suivront si Dieu le veut, Incrcmentum dat Deus.

« Pour luy monstrer que je ne le veux poinct traicler hos- tilement, je suis contraint de n'employer aucun tesmoignage estranger à son préjudice. Il est vray que tout le monde dit publi- quement qu'il est Athéisle, corrupteur de jeunesse, et abandonné à tous les vices imaginables, mais quand il faut le déposer juridi- quement, il se trouve peu de personnes qui ne soient muettes, In turba clumor in foro silentium.

« Je ne veux non plus rapporter les horribles blasphèmes et brutalitez du Parnasse safyrique, qui portent son nom 1 , puisqu'il désadvouë le Livre, et est réduit à ceste nécessité d'avorter et estouffer son fruicl pour se justifier. Je me contente de faire comme les archers, qui prennent les oyseaux par leurs plumes, les enferrant des flèches empennées de leurs aisles. Je ne veux le


(i) Ici Garassus fait allusion non au titre du Parnasse salyrique qui ne porlc pas le nom de Théophile, mais simplement au sonnet du premier feuillet après les IT. prél. : « Sonnet par le sieur Théophile ». et aux pièces qu'on lui attribuait dont celles signées Théophile dans le Second livre des Délices de la poésie Jran- çoise, 1620.


l'apologie de garassls, janvier 1624 287

prendre que par sa plume seulement, et par les propositions escrites et couchées dans les Livres qu'il a faits pour sa justifica- tion, et encoresde celles-là n'en choisiray-jc que bien petit nombre.

« 1. En la seconde partie de ses Œuvres, c'est-à-dire en un petit passe volant qui porte ce titre : Seconde partie des œuvres de Théophile, imprimées cet esté passé chez Quesnel. aux Colombes '. il a fait un discours en prose qui s'appelle Première journée de Théophile, de laquelle je puis dire, que s'il eust faict toute la semaine nous eussions eu un Hcxaméron de malice, et une semaine qui n'eus! pas esté Saincte.

« Tout au commencement il avance une maxime très Epicu- rienne et V théiste tout à fait, disant. Que les tempérament du corps Jorcent les mouvement de l'âme -, quelque discours qui s'oppose à reste nécessité. C'est-à-dire que qui a le tempérament du corps et la complexion portée à limpudicité ou l'yvrognerie, doit estre yvrogne nécessairement et impudique quoy qu'il puisse faire, quelque grâce de Dieu dont il soit prévenu ; quelque austérité dont il uze, quelque raison dont il bride ses passions, en somme quelques discours qui s'opposent à ceste nécessité qui est une pro- position tirée de l'Eschole d'Epicure : puis on me demandera que j'ay contre Théophile Viaud. comme si on eust demandé à Claude de Xaintes 3 et à VigoH quelle hayne ils avoient contracté contre Calvin 5 , ou quel desplaisir ils avoient reçeu de Bèze G : Je n'ay jamais veu Théophile Viaud que je sçache, et si je ne m'en estime pas mal-heureux, mais ses propositions je ne les ay que trop vcuës et sérieusement examinées.

« II. Il dit là mesme en sa mesme journée. Qu'il faut avoir de


(1) Nous avons dit qu'il existe également des exemplaires au nom de Bil- laine dont la pagination est différente. Voir T. II, Bibliographie.

(2) Proposition incriminée, voir interrogatoire du 2G mars 1624.

(3) Claude de Xaintes ou deSainctes, i525-i59i, évèque d'Evreux.

(4) Vigor, i5i5 (})-iô-â, prédicateur de Charles IX, archevêque de N'arbonne.

(5) Vigor et de Sainctes avaient écrit contre le calvinisme : Actes de la confé- rence tenue à Paris en 1566 entre deux docteurs de Sorbonne (Vigor et Cl. de Sainctes) et deux ministres de Calvin (J. de L'Espine et de Rosier). Paris, 1566, in-8.

(6) Cl. de Sainctes a écrit contre Bèze : Déclaration d'aucuns athéismes de la Doctrine de Calvin et Bèze contre les premiers fondements de la chrétienté. Paris, 1567, in-8.


288 l'apologie de cauassls, janvier iGa/j

la passion non seulement pour les hommes de vertu, mais aussi pour les Belles Femmes i : proposition brutalle, contraire au texte de l'Evangile... Nostre-Seigneur dit qu'il ne faut pas regarder une femme pour désirer sa beauté, et Théophile Viaud passe bien au-delà du désir, car il va jusques à la passion, et dit qu'il faut avoir de la passion pour la beauté des femmes et toutes choses belles... Martin Luther fut tympanizé et descrépité en toute l'Alle- magne, lorsqu'il eust avancé cesle parole, Summa summarum Pha- risœi erant viri boni, et Christus illos minime laxare debuisset, à cause seulement qu'elle desment Jésus-Christ, quoy qu'elle ne soit point dangereuse pour les mœurs, car elle est trop lourde, et celle de Théophile Viaud est scandaleuse et desment Jésus-Christ : et puis me demander pourquoy je me bande contre luy, c'est me demander pourquoy je suis Religieux. Car de respondre aux objec- tions de nostre Ecclésiastique, qui dit qu'on devoit donner la commission à quelque autre plus habile que moy, ce ne seroit jamais fait, d'autant qu'il ne se pourroit trouver si habile homme de nostre Compagnie ou de quelque autre Ordre, qu'il ne s'en peut donner un plus habile que luy, et duquel nostre Prieur ne peut dire ce qu'il dit de moy : Quolibet forti datur fortior. Le moins habile de chez nous l'est assez pour descréditer l'impru- dence de nos Epicuriens.

« III. En ceste mesme journée qui contient plus d'iniquitez que le jour naturel ne contient de moments et de minutes, outre le tissu général de son discours qui ne tend qu'à monstrer ses humeurs épicuriennes, il dit nommément: Qu entre les plaisirs du monde s'estant sauvé de celuy des femmes sans préjudice de sa santé (tesmoin la Satyre de ses sueurs impudiques et le Vœu de ses Sodomies 2 ), // ne se porte plus aux voluptez secrettes qu'avec quelque modération 3 , qui est publiquement authorizer l'impudicité, car


(i) Interrogatoire du 2G mars 1G2.4.

(2) Parnasse satyrique : Satyre : Que mes jours ont un mauvais sort ; le Sonnet : Phylis, tout estf...

(3) Voici le passage en question (Chap. 11 des Fragments d'une histoire comique) : « ... Depuis insensiblement mes désirs les plus libertins se sont attié- dis avecques le sang et leur violence, s'esvanouissant tous les jours avecques l'âge, me promet doresnavant une tranquillité bien asseurée. Je n'ayme plus tant ny les festins, nyles balets et me porte aux voluptez les plus secrètes avec beaucoup de médiocrité ».


l'apologie de garassus, janvier iG2 r j 289

tout le monde sçail bien qui est Théophile Viaud, c'est à-dire qu'il n'est point marié, un garçon vague, qui n'a ny famille ny maison d'arrest, et parlant puis qu'il proteste publiquement qu'il a des Voluptés secrettes (parlant de celles des femmes) et qu'il s'y porte avec quelque modération, je dis que cette proposition est immo- dérée, et scandaleuse, contre l'honneur et le règlement non seu- lement de Jésus-Christ, mais encorcs de nostre police qui non seulement ne permet, ny n'aulhorizc telles voluptez, ains les défend et punit très rigoureusement.

« IV. Là mesme il semble avoir pris à tasche de faire un procès- verbal de toute sa vie, et une liste de toutes ses desbauches, car il dit qu'après les voluptez secrettes des femmes, ce qu'il ayme avec le plus de passion, c'est la bonne chère et les livres, qu'il ayme le vin et les festins ' etc., pourveu qu'ils soient sans contrainte, non pas à la façon de ceux d'Assuere, mais sans contrainte de civilitez ennuyeuses, qui font perdre le goust et la saveur aux viandes : c'est-à-dire en un mot qu'en mangeant il ne veut point estre inter- rompu de civilitez et discours ennuyeux, d'autant qu'une brebis en beslant perd tousjours un brin d'herbe.

« 11 estoit certes bien nécessaire que la postérité sçeut que Théo- phile Viaud prend plaisir aux voluptez secrettes et à la bonne chère. Je ne sçay quelle démangezon ridicule a saisy ces esprits Libertins de vouloir faire les presses et les charactères dépositaires de leurs fantaisies, qui devroient se supprimer si elles estoient imprimées.

« Il pouvoit apprendre de Philostrate s'il ne faisoit estât de mes- priser la lecture des bons Livres, et d'avoir, comme il parle, secoué l'érudition, qu'il y eut jadis un Sophiste de son humeur, qui disoit publiquement que ses plaisirs estoient, boire, manger, dormir et estudier, et pour ce fut appelle, le Philosophe Mangeard ou le Sophiste de la mangeaille. C'est une chose honteuse à un homme du vulgaire d'estre sujet à sa bouche, mais elle est horrible et scan- daleuse à un homme de lettres, et quand il s'en vante, qu'il le dit, qu'il le publie, qu'il en prend la postérité à tesmoin, c'est une branche de l'abomination de désolation ».


(1) Voir interrogatoire du 26 mars 162'i.


29O L'APOLOGIE DE GARASSUS, JANVIER 162^

Chap. XX. — Propositions scandaleuses et impies, tirées des Poésies imprimées de Théophile Viaud.

« Je suis honteux que les Muscs qui sont Vierges parmy les Payens, soyent aujourd'huy servantes d'un horrible maquerellage parmy les Chrestiens, car ceux qui veulent entrer en la justifica- tion de Théophile Viaud et de ses complices qui ont fait le Par- nasse satyrique, n'ont point une plus forte pièce justificative, que de dire que c'est un Poëte, qu'il a faict à la vérité des impudicitez, mais que sans cela la poésie n'a point de grâce.

« Voyre passent-ils bien plus avant, car ils font les Muses Advo- cates de l'Athéisme, et pour toute excuse disent destroussement donnant du nez, que Théophile Viaud n'a pas dit telle impiété en prose, comme s'il importait fort désire A théiste en prose ou en vers, j'ay monstre que dans sa prose, où il n'estoit point forcé ny gesné par les rymes, il avoit avancé de très horribles propositions, je veux maintenant faire voir que ses poésies, je dis les siennes, sans parler du Parnasse salyritjue, enrichissent bien au delà de sa prose.

« Chacun peut sçavoir que Saluste du Bartas { a esté condamné comme Hérétique, pour avoir dit que l'essence de Dieu est tri- plune, au lieu de dire trinune, et cependant il ne l'a dit qu'en vers et peut estre avec quelque innocence, ce qu'on ne peut dire de sa Seconde Semaine 2 , où il se déclare notoirement hérétique, voyre diray-je bien plus, que les hérésies et les athéismes mis en vers sont plus dangereux que ceux de la prose, et nous voyons que le Décret rapportant en quelque endroit rauthorité du Poëte Juvcn- eus, en ces termes Composait Juvencus versibus Heroïeis, qui sont les propres mots de S. Hiérosme, pour ce que néantmoins un des Glosaires, homme très ignorant, escrivit versibus Hœreticis au lieu de Heroïeis, Juvencus a esté tenu pour un très meschant Hérétique plus de cent ans, quoy qu'il ne soit que Poëte et homme de très dangereuse lecture, jusques à ce que les hommes sçavans ont des- couvert la source de l'erreur.


(1) Saluste Du Bartas, iS'ii-iôgo, poète français plus célèbre en Allemagne qu'en France.

(2) La Seconde semaine, première et seconde journée. Paris, L'huillier, /584, in-4.


I \POLOGIE DE GARASSLS, JANVIER IÔ2/1 29I

u Qu'on se souvienne seulement que Marot a esté condamné comme impie de ce qu'il a dit en vers, traduisant le premier Pseaume. Que Dieu n'a ny soing ny cure des meschans. quoy que ce fust pluslost par ignorance que par malice : qu'on se souvienne qne les premiers Ministres de Calvin, qui faisoientdes scrupuleux ta voient Ronsard d'Athéisme pour avoir dit en vers que les Dieux qui sont là haut dans le Ciel n'ont point de soucy des choses humaines, dont Ronsard travailla bien à se purger, et enlever cette ordure, qui desjà s'estoit attachée à sa réputation.

« Que sera-ce donc de Théophile Viaud qui commence ses impiété/, par où les autres les finissent : Infimum supremi est supre- muni infimi, par la règle de S. Denis, c'est-à-dire que la plus basse impiété de Théophile Viaud est plus hautement logée et porte plus haut dans le Ciel que la plus haute de tous les autres Poètes, voyons-le par exemple :

u I. Dans le mesme Livre de sa Seconde partie il fait un Sonnet à Isis * sa belle Nymphe recommandant ses beautez, et pour l'in- duire à pécher il luy représente deux choses, la première, que les Dieux qui sont là haut n'ont aucun soing ny du bien ny du mal que nous faisons icy bas : la seconde qu'elle ne doit point avoir de honte de se prostituer à luy, d'autant que si les Dieux estoient icy bas, elle est si belle, qu'ils seroient contraints de pécher avec elle. On me dira qu'il le dit en vers, je le voy bien, d'autant plus cri- minel est-il de le dire avec plus d'artifice, avec plus de soing, avec une pensée plus longue et plus élabourée, qui entre et pénètre plus avant dans les cœurs, d'autant que la poésie anime plus cou- rageusement les esprits et laisse plus d'aiguillon en l'âme.

« II. Se consolant de la mort d'un desesamys, au mesme livre, il luy faict sçavoir que trois larmes en feront la raison, d'autant, dit-il, en bonnes rymes qu'il ne faut pas se pener pour suyvre après le décès d'une personne des ombres et du vent, n'y ayant autre chose après la mort. C'est-à-dire clairement que l'âme est mor- telle, et que telle est sa créance, qui n'est pas moins créance, ny moindre impiété pour estre rymée que si elle ne l'estoit pas -.


(1) Sonnet : Chère Isis, tes beautez ont troublé la nature (Œuvres, Seconde partie, i6a3). — Voir interrogatoire du 22 mars 162^.

(2) Garassus fait allusion ici à la « Consolation à M. de L. (Liancourt) sur la mort de son père » : Donne un peu de relasche au deuil qui Va surpris. Elle n'est


292 L'APOLOGIE DE GARASSUS, JANVIER lùl.\

ci IV. Luy estant au Caslelet, n'attendant autre chose que d'cslre conduit en la Conciergerie de Paris, au lieu de songer à sa cons- cience et de dresser une bonne confession géneralle, il employa son temps à faire des Stances françoiscs. Quand il n'y auroit autre chose à reprendre en cette action, je trouve qu'il a bien peu de sentiment de religion, et le sens assoupy, on parle à Paris de le faire brusler tout vif, et il s'amuse à faire des rymes.

« Il me souvient qu'un criminel est grandement taxé dans Senèque au Livre quatrième des Controverses, de ce qu'estant par arrest condamne ad Lautumias, comme qui diroit aux Galères, il se mit à faire des allusions ineptes sur le mot de Lautumia, disant en riant, Non est quod quemquam vestrum decipiat nomen ipsum Laulumiœ, Illa animo meo Lauta res est. Quand il n'eust fait autre crime que de se mocquer en danger si évident, il mériloit la Galère, et Senèque ad j ouste par après : Quomodo posset ab ipso obii- neri, ne in Declamationibus jocaretur, qui vocabatur in meseriis ac periculis suis *...

« Y. On me dira que ces parolles (la prose et les vers cités de Théophile) ne sont pas du tout claires, et qu'elles peuvent souffrir une autre exposition, je le veux, mais estant sorties d'un homme desjà prévenu, pourquoy est-ce qu'à tout le moins on ne les pren- dra comme parolles dangereuses et suspectes, car je demande aux Advocats de Théophile Viaud, qui sont à mon advis bons servi- teurs du Roy : si un malheureux avoit advancé du Roy des paroles à double entente et qui puissent tant soit peu blesser ou esgrati-


pas, comme il le dit dans la Seconde partie des Œuvres, 1O23, mais dans les Œuvres de Théophile, 1621. — Voir interrogatoire du 22 mars 1C24. Nous avons supprimé ici le texte du S III cpii a pour sujet les vers suivants :

De la mort de son fds Dieu contre moy se venge Depuis que ma Phyllis se fasche de me voir

du sonnet : Si j'eslois dans un bois poursuivy d'un lion (Œuvres, 1621). On le trouvera, avec la réponse de Théophile, dans le commentaire de l'interrogatoire du 22 mars i6a4-

(1) A la suite vient l'attaque de Garassus au sujet des vers de la Plainte de Ttiéophile à un sien amy pendant son absence :

Un divertissement qu'on doit permettre à Rome, Et que sa Saincteté ne permet pas à Rome.

on lira ce texte de Y Apologie de Garassus dans le commentaire de l'interroga- toire du i\ juin 1624.


L'aPOLOOII DF C.AHASSIS, JANVIER 1G2/1 2û3

gner son honneur, sont-ils si peu sensibles qu'ils ne le déférassent, et qu'ils ne luy serrassent les doigts de près s'ils estoient juges, pour en tirer l'exposition de sa bouche?

« Et quoy, où il y va de l'honneur de Dieu, de la religion, de l'honnesteté des mœurs, nous serons si lasches que nous ferons croire à nostre esprit qu'il n'y a point d'offense, où la nature, l'honneur, la piété, la police, l'Eslat, la religion crient vengeance? et moy qui suis Religieux, et qui ay l'honneur de porter la qualité de Prédicateur, et Ambassadeur de Jésus-Christ, uscray d'une si funeste prévarication, que je verray devant mes yeux l'Athéisme, et la brutalité s'emparer de nos villes sans en donner ad vis, comme si ne sçavois pas la menace que Dieu me fait par son prophète Ezéchiel, chap. 33, au cas que j'uzede dissimulation, et comme si par mon silence je ne donnois pas sujet à Jésus-Christ de me reprocher aigrement que j'aye esté comme un dogue muet en sa bergerie, et comme une idole en chaire de vérité : T'a? pastori Idolo, dit-il, par son Prophète Zacharie : Pastor et Idolum derelinquens gregem, gladius super brachium ejus et super oculum dexlrum ejus... »


CHAPITRE XII

LA RÉCONCILIATION DE FR. OGIER ET DE GARASSUS. LE

ROMAN SATIRIQUE DE JEAN DE LANNEL. LE THEOPHILUS IN

CARCERE. L'APOLOGIE DE THÉOPHILE.

(Février lôafl)


T

L' « Apologie » de Garassus au lieu d'exaspérer Françoi s Ogier fut le prétexte de leur réconciliation. Des amis com- muns s'étant entremis provoquèrent une entrevue des deux ecclésiastiques d'où sortit l'abandon de leurs griefs réciproques. Pour édifier le public, le l\ février 162 4, Garassus écrivit au Prieur de Chomeil ' :

« J'ai senty un contentement singulier, sçachant et de vous et de ceux qui vous hantent plus familièrement que, grâce à Dieu, vous avez en horreur le libertinage dont quelques-uns vous accu- soient trop légèrement, et que mesme vous n'aviez de vostre vie veu de cinquante pas seulement ce pauvre homme aussi mal


(1) Lettre du P. François Garassus de la Compagnie de Jésus à Monsieur Ogier touchant leur réconciliation et Responce du sieur Ogier sur le mesme sujet. A Paris, chez Sébastien Chappellet, M. DC. XXIV (162U). In-ia de 77 p. — Garassus, malgré sa réconciliation, n'avait pas perdu de vue les critiques de la « Censure » : en 1625, il publie un petit livre anonyme : Nouveau jugement de ce qui a esté dit et escrit pour et contre la Doctrine curieuse... (Dialogue) » où sans nommer Ogier il défend les points principaux de la Doctrine curieuse qu'Ogier avait atta- qués. S'il nomme Ogier, c'est à la faveur d'une circonlocution et pour dire qu'Ogier a retracté sa Censure (Ch. Nisard).


LETTHE DE GARASSLS A OGJER ET RKI'.. ll'.VlUKIt 162'» 2g5

nommé que mal morigéné, qui a donné le principal sujet à mon livre de la « Doctrine curieuse ».

» Nous sommes en cela semblables car j'ai rendu grâce à Dieu mille fois de ne l'avoir jamais veu, tant pour faire veoir au monde que je n'escris contre luy pour aucun interest personnel, ainsi que quelques foibles esprits se sont persuadez, comme aussi pour ce que j'estime la vcuë de semblables personnes du naturel de celle du Basilic. Ab his, dit Tertullian, vel videri invisum est... ».

Et Ogier lui répondit le 7 février avec plus de franchise. Le début de sa lettre est assez piquant :

« Mon révérend Père, je ne l'eusse jamais creu que le mesme papier que j 'a vois préparé pour escrire une Réplique à vostre Apologie, d'eust estre employé maintenant pour faire responec à une lettre que j'ay receuë de vostre part en suite de nostre entreveuë. Il me sembloit que j'avois tant de justes causes de vous respondre, que la moindre estoit capable de justifier mon procédé, et d'authoriser ma réplique envers tous les gens de bien. Carquoy que la rare suffisance et la profonde érudition qui paroist dans vos escrits, jointe avec l'innocence et l'intégrité qui reluit en vostre vie et en vos déportements, m'eussent réduit à ne dire que peu de chose contre vostre doctrine, et rien du tout contre vos mœurs : si est-ce que le scandale que l'on a voit cslevé sur moy, en me descrivant comme un homme abandonné à tout vice, un but de malédiction, un rebut de l'ordre Ecclésiastique, et pour comble d'ignominie, un Achates de Théophile, m'eusl rendu éloquent par force, et desnoué les ressorts de ma langue encore qu'elle eust été muette, pour m'escrier au secours de ma réputation mourante. Ces chefs d'accusations estoient aulant d'esguillons qui me portent à deffigurer et noircir avec la plume les calomniateurs qui vous avoient si malicieusement imposé ; n'ayant jamais cru, mesmes au plus chaud de la cholère, qu'une si noire calomnie peust procéder d'une àme si candide que la vostre... ».

Comme l'a fait remarquer M. Ch. Nisard. « ces deux lettres sont la meilleure critique de la « Censure » et de


2QÔ LE ROMAY1 SATYRIQUE DE J. DE LANNEL, JANVIER lÔ24

(( l'Apologie ». On ne peut se dire avec plus de politesse et de courtoisie qu'on a menti et qu'on s'est calomnié l'un l'autre, ni en faire son mea culpa d'un air plus

dégagé !

II

L'état de guerre existant entre le Jésuite et Fr. Ogier avait eu cet avantage de montrer que dans le monde religieux certains esprits, et non des moindres, étaient choqués du langage de Garassus ; la paix signée ôtait un défenseur à Théophile. Un roman allait paraître où l'on dépeignait sa situation dans des termes susceptibles de l'inquiéter. Qui était ce Jean de Lannel, escuyer, sei- gneur du Chaintreau et du Chambort, auteur du « Ro- mant || satvrique, || de... || A Paris, || chez Toussainct du Bray, il rue Saint Jacques, aux || Espics meurs, || M.DC.XX1 III. || Avec privilège du Roi : »? Il est resté incon-


(i) L'extrait du privilège qui mentionne seulement Toussainct de Bray est daté du 9 septembre 1G23 ; à cette date Jean de Lannel n'avait pas encore eu le temps d'écrire le passage relatif à Théophile qui se lit à la page 1088, puisque le Poète n'a été arrêté au Catelct que le 17 et écroué le 28 septembre à la Con- ciergerie. Evidemment le Romantsatyrique a été terminé au plus tôt en octobre ou novembre et mis en vente en janvier 1624.

Ce roman de 8 1T. prél. et iii5 p. chiff. a pour sujet une histoire fantaisiste des quatre premières années du règne de Louis XIII, il y est question de Cosmc Buggicri, abbé de S. Mahé en Basse-Bretagne, et d'un fourbe nommé César qui avaient donné lieu à l'Histoire épouvantable de deux magiciens étranglés par le Diable dans Paris la semaine sainte, JG15; de Charles de Guise qui tua en duel les deux barons de Lux père et fds, etc. La partie relative à Théophile a été ajoutée au dernier moment pour attirer l'attention.

Pellisson ( Relation contenant l'histoire de V Académie française, 1653J attribue à Collelct : Le Devoir du Prince chrestien traduit du Cardinal Bellarmin imprimé sous le nom de Lancl, ce qui a fait donner vraisemblablement par Quérard : Le Romani satyrique à (i. Collelct, mais, à ce compte, il n'y aurait aucune raison de ne pas mettre au nombre des ouvrages de ce dernier : Le Recueil de plusieurs harangues, remonstrances... Paris, de la veufve Abraham Pacard, 1622, dont l'épître dédicatoirc est adressée à M. dellillerin, conseiller du Roi en ses conseils


LE UOMANT SATYIUQLE DE J. DE LANNEL, JAWIEH 162A 297

nu. Les exagérations de Garassus dans la « Doctrine curieuse » produisaient leur effet, le Poète de Boussères devenait le coryphée de l'Athéisme.

« Vous sçavez bien, Monsieur, que ce Poëte de qui on a tant parlé par tout l'Empire de Galalie, est prisonnier ? Qui, mon Père ? respondit Ennemidor, est-ce pas cet Aime-Dieu, qui a été condamné par contumace à estre bruslé tout vif ? C'est luy- mesme, répliqua Agiosanir, il a esté pris en habit déguisé, et presque semblable au mien. Que croyez -vous qu'on en fasse ? demande Ennemidor '. Monsieur, repartit le bon homme, s'il est May qu'il ait enseigné publiquement l'Athéisme, qu'il soit hiy-mesme Athée, et qu'il soit coulpable de cet énorme crime qui ne se doit expier que par le feu, je crois asseurément qu'il est en grand danger d'estre bruslé tout vif 2 : Car il est certain que les Dieux 3 confondent tost ou tard les Athées, comme indignes de leur miséricorde, et qu'ils jettent souvent en un sens réprouvé i ,


d'Estat, maistre d'hostel de S. M., trésorier de France et général de ses finances à Poictiers, signée par son nepveu Jean de Lannel ; La vie de Godefroy de Bouil- lon, duc de Lorraine... Paris, Sébastien Cramoisy, 1625, in-8 ; Le lis de Chasteté. 1625, in-12, et jamais personne n'a eu la pensée de grossir ainsi le bagage litté- raire du bon Guillaume !

Le Romani salyrique a été réimprimé avec quelques variantes (les person- nages ont changé de nom en partie, etc., en iGa5, sous le titre : Le \\ Romant || des Il Indes. Il Par Jean de Lannel... || A Paris || chez Toussaint (sic J du Bray, rue || Sainct Jacques aux Espics meurs j| M. DC XXV (1625) || Avec privilège du Roy. La dernière page chiflïécest cotée 2069 alors que le volume doit avoir 1029 pages chilT. sans compter les ff. prél. et 3 p. pour le privilège qui est celte fois repro- duit en entier. Ce privilège est daté du 7 octobre 1G2A et accordé à Jean de Lannel, escuyer, seigneur du Chaintreau et du Chambort, qui a traduit un livre intitulé : Le Monarque parfait ou le devoir du Prince chrestien composé en latin par feu R. cardinal Bellarmin et... deux autres ouvrages : Le Lis de Chasteté et le Romant des Indes. Jean de Lannel « a choisi et élu Toussainct du Bray » le 16 décembre 162» pour imprimer le Romant des Indes.

En résumé le Romant satyrique et le Romant des Indes qui sont un même ouvrage, ont eu deux privilèges.

1 Var. du texte du Romant des Indes, 1626 : « Vous sçavez bien, Monsieur, que cet Eposphilon de qui on a tant parlé par tout l'empire de Mogor est pri- sonnier. Que croyez-vous qu'on en fasse, demanda Pantagath ?... »

(a) Id. : de mourir...

(3) Id. Que Dieu confond...

(4) Id. : «... et extermine sans pitié par une mort violente comme les Monstres...


298 LE ItOMANT SATYRIQUE DE J. DE LANNEL, JANVIER lÔ2^

comme des Monstres de la nature ceux qui la violentent. Que j si aussi il est innocent, comme il se peut bien faire qu'il le soit : car les hommes vertueux et pleins de mérite ne sont pas exempts de la calomnie, et de la persécution des médians, \sscurez-vous, Monsieur, que le Ciel sera protecteur d'Aymc-Dicu, qui, au reste, à ce qu'on m'a dit, est l'un des plus beaux esprits de nostre siècle. J'estime, mon Père, reprit Ennemidor, que vous aurez lu le livre intitulé : Les Ayme-Dieu (La Doctrine curieuse), composé par un très sçavant Ignatien (le Père Garassus), contre ce pauvre misérable, et ceux qui ont la créance qu'on lient qu'il a. Mon- sieur, respondit Agiosanir, j'avois ouy dire que ce livre avoit esté deffendu, mais je ne le croy pas, et quand il Tauroit esté, il en seroit davantage recherebé : Car il est certain que qui veut faire bien vendre un livre, il faut deffendre qu'on le vende. Quoi- que ce soit, je ne l'ay pas lu, car j'ay tant d'affaires, et nostre vie est si courte, et il s'imprime tous les jours tant de folies et d'extravagances, qu'il faudrait un siècle pour les lire. Géante- moins j'ay ouy dire que le livre dont vous parlez est plein de doctrine et de piété, comme aussi est-il fait par l'un des plus grands personnages de notre temps. Mais ce livre n'est pas et ne


(1) A parlir de cette phrase, cet épisode du Romani des Indes est écrit dans un tout autre esprit que cohii du Bornant satyriqae, la « Doctrine curieuse a y est vivement attaquée si la personne de Garassus est épargnée : « Que s'il est innocent, assurez vous que le Ciel sera son protecteur : Mais quoy que c'en soit les hommes qui se maintiennent en la grâce de Dieu ne sont jamais en peine pour des crimes desquels Eposphilon est accusé. J'estime, mon Père, reprit Pantagath, que \ous avez lu le gros livre qui est faict contre luy. Monsieur, répondit Agiosanir, j'avois ouy dire que ce livre avoit été défendu, mais je ne le croy pas, et quand il l'auroit été, il en seroit davan- tage recherché : Car il est certain <jue qui veut faire bien vendre un livre, il faut deffendre qu'on le vende. Je ne l'ay pas lu, car j'ai tant d'affaires, nostre vie est si courte, et il s'imprime tous les jours tant de folies et d'extravagances, qu'il faudroit un siècle pour les lire. A la vérité ce livre dont vous parlez ne doit pas estre, et ne sera pas aussi, la seule et suffisante cause pour condam- ner Eposphilon, combien qu'il lui porte un notable préjudice. Car que ne peut point une plume zélée, quelque mauvaise qu'elle soit, contre un homme pri- sonnier, et qui ne luy peut répondre ? Sans doute l'Authciir de ce gros volume est d'une compagnie extrêmement pieuse et utile à la Religion et à l'Etat, mais il est certain qu'on ne peut dire cela de ses écrits, qui ont presque autant de défauts, que ce sainct Ordre a de mérite. Je ne parle que de son style, car pour ce qui est de sa vie, outre que la charité me commande d'en faire un bon jugement, il suffit qu'il observe la règle qu'il tient, pour m'obliger à croire qu'il est homme de bien... ».


LE THEOIMIIU S IN < \lt< 1HK. FÉVRIER l6î4


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doit pas cstre la seule et sulïîsanle cause pour condamner Aymc- Dieu, il est toutesfois certain qu'il nuira infiniment à sa justifi- cation, et luy portera un notable préjudice. Car que ne peut point la plume d'une tgnatleo (estons tous estimez gens de bien, comme à la vérité ils le sont, ou il n'y en a point au monde) contre un homme prisonnier, et qui ne luy peut reppondre ? »

C'était là pour Théophile un son de cloche assez alarmant.

III

La Tour de Monfgommery, qui se dressait au milieu du Palais de Justice, n'était pas aussi inaccessible qu'elle le paraissait '. Théophile y lit 1' « Apologie de Garassus 2 »,


(1) La Tour de Montgommery ne recevait que les prisonniers de marque ou ceux qui n'avaient pas d'argent. Le nouveau Purgatoire des prisonniers remis au jugement de ceux qui en voudront faire l'épreuve, s. 1. n. d. (vers 1622), in-8 de iG p., est très explicite à ce sujet :


Je nie tairay du prisonnier Qui à la table du Geollier Paye un escu chasque journée: Et semble au limbe ordonné, Pour n'estre sauvé ny damné Par décret de la destinée.

Jusqu'à la fin de son procès. On luy faict sans beaucoup d'excès Prendre son repas dans la salle : On lui donne pour son coucher La cbainbre au dessus du plancher Ou celle de la Marcschallc Leonora [Galigaï).


Certes c'est une liberté

Qu'il a chèrement achepté.

Qu'un guichetier le meine en ville,

Il faut la pistole en la main,

Une autre à la Pomme de pin,

Et rire quand plus on le pille.

Que si l'argent vient à faillir.

Je voy ce pauvre homme assaillir.

Et fermé en la tour quarrée

Ou en la tour Montgommery

Où le Soleil jamais n'a ry

Tant dru la lucarne est barrée...


Il se peut mesme promener Avec celuy qu'il veut mener Jusqu'à la première barrière : On ne l'enferme que bien tard, En sorte que pour ce regard Il est libre en quelque manière.


Car de ceux qui sont es cachots, Mangez des poux jusques aux os, Vouloir descrirc la misère, Pour au vray la bien raconter, 11 faudroit la plume emprunter Ou d'un Virgile, ou d'un Homère...

(2) Le Théophilus in carcere et l'Apologie de Théophile ont été composées après l'Apologie de Garassus. Les attaques du bon Père auxquelles ces deux livrets répondent ne se lisent pas dans la Doctrine curieuse, mais bien dans cette dernière Apologie.

11


3oO LE THEOPHILUS IN CARCERE, FEVRIER 162^

elle réveille sa colère à peine assoupie depuis sa « Requeste au Roy », et vaut au Jésuite la double exécution du « Theophilus in carcere » et de V « Apologie ». Le Poêle essaye dans le « Theophilus in carcere » d'émouvoir ses juges et de reconquérir les sympathies des courtisans tou- jours tièdes pour les vaincus. Il a la malice d'affirmer qu'il a écrit ce faclum en latin pour cacher au peuple l'indignité de Garassus !

Théophile fait d'abord un tableau de sa prison J et vante l'indépendance des membres du Parlement :

« ... Des magistrats très importants, des juges très probes que l'on pourrait appeler les colonnes du Temple de Théinis s'ils ne méritaient plutôt le nom de dieux, s'élèvent comme la Divinité au- dessus de tous les artifices des hommes ; profondément vertueux, inaccessibles à la flatterie et à la corruption, issus presque tous d'une très haute noblesse, possesseurs d'immenses biens qu'ils tiennent de leurs ancêtres et qui les mettent à l'abri des coups de la fortune, ils ne sont pas moins grands par leur autorité que par leur piété. Enfin l'innocence seule peut revendiquer leurs suffrages, car ils rendent la justice avec la plus haute impartialité et punissent les fautes du noble ou du roturier sans distinction. Ils sont ces maîtres tout-puissants que l'Ecriture sainte dans un langage si magnifique proclame être des dieux, puisqu'il leur appartient de donner ou de refuser à tout homme la lumière et la vie. Ce n'est pas le ciel entouré d'air et de lumière qu'ils por- tent sur leurs épaules, comme jadis Atlas, mais un fardeau plus lourd, le fardeau de la terre qui est couverte de tant de rochers, hérissée de tant de broussailles, chargée de tant d'eaux, grosse de tant de métaux. Les portes les mieux barricadées s'ouvrent sur un simple signe de leur part et je sais que par eux je puis enfin être arraché aux tourbillons des maux au milieu desquels je me débats ».


(1) Nous avons déjà donne cette description, p. 20g.


LE TIIEOPIULLS IN CV11CERE, FEVIUEK 162^ 3oI

Après il met Garassus sur la sellette ot prend le beau rôle, celui d'un accusé que son innocence suffira ;i défen- dre. Mais, s'il cousent à se montrer généreux, il tient cepen- dant à affirmer l'origine noble de sa famille niée par son adversaire. Sa modération est de courte durée, il oppose au bon Père : Cospéau, évéque de \antes, Jean Pierre Camus, évéque de Belle y. le Père de Séguiran, le Père Aubigny, le Père Athanase, etc., tous garants de ses senti- ments chrétiens ; il l'accuse de torturer le sens des mots, de changer la disposition des phrases, de biffer dans ses écrits des lignes entières pour y substituer les siennes, etc. etc. Cette dernière assertion porte à faux, le Jésuite était inca- pable de cette perfidie, l'édition originale de « La Plainte de Théophile à un sien amy pendant son absence » est bien conforme au texte reproduit par Garassus '. Sous cette réserve, tout est à retenir dans ce morceau d'une allure si vivante :

« Ah ! juges, si Garassus, qui a porté contre moi de si mons- trueuses accusations, savait ce qu'est la Renommée et ce que je suis ! La Renommée colporte aussi bien le mensonge que la vérité ; tandis que moi. si j'ai des défauts, je suis sincère au moins et tous ceux qui me connaissent attesteront ma loyauté. Mais dans sa folle passion pour la médisance, le fourbe Garassus s'acharne sur moi sans me connaître et cet impudent calomnia- teur ne s'avise même pas que sa rage de dénigrement porte atteinte à l'intégrité des juges les plus équitables ; il ne remarque pas que la savante perfidie du plan qu'il a formé contre moi se concilie mal avec les emportements de sa fureur.


(1) On trouvera le texte de cette accusation de Garassus dans le commentaire qui précède l'interrogation du 1 4 juin i6a4- Nous l'avons supprimé ici pour éviter une double citation.


3û2 LE TIIEOPIIILUS IN CARCERE, FÉVRIER lC)2/j

« prodige! Comment Garassus peut-il ignorer l'art de la calomnie ! il y consacre ses journées et ses veilles. Ma réputation (1rs son début suscita la haine d'une bande de vauriens : dans des volumes entiers écrits d'un style languissant, Garassus laisse couler aveuglément son fiel et sa bile ; il se livre à des mou- vements de colère si servîtes et si violents que je ne saurais répondre comme il conviendrait à un tel débordement d'injures. Cependant, si je n'étais retenu par mes sentiments chrétiens et le respect de la morale, si mon esprit n'était émoussé par tant de maux, brisé par tant de souffrances, je ne craindrais pas d'aiguiser ma plume pour répondre à tes attaques enveni- mées. Mais que Dieu m'inspire plus de vertu! Je ne dois pas ici rendre trait pour trait, ontrage pour outrage. Point de forfait indigne d'un chrétien ! Mon innocence suffira à se défendre ; je ne veux pas dévoiler tes erreurs, divulguer en français tes sottises et les faire connaître au peuple dont tu te fais le cour- tisan. Je rougirais si, par mon fait, un seul de les compagnons pouvait aujourd'hui avoir conscience de ton crime. Bien au contraire, ta folie me pousse à le parler le langage de la raison ; tes mensong-cs celui de la vérité.

« Tout d'abord, ne te donne point une peine inutile pour ma famille, que tu ne connais pas. Mon aïeul, sache-le bien, fut secrétaire de la Reine de Navarre. Dès sa plus tendre enfance, mon père s'adonna à l'élude des lettres et fit pour s'instruire d'honorables dépenses. Il étudia ensuite le droit, plaida une ou deux causes. Arraché par la guerre civile au barreau de Bordeaux, il se retira dans sa fertile propriété ; c'est là que, après le retour de la paix, il vécut dans les loisirs de la campagne et coula des jours irréprochables. Sa maison, située sur les bords de la Garonne, domine d'assez haut les habitations voisines. L'aîné de mes oncles combattit pour le roi Henri et obtint en récompense le gouvernement de la ville assez célèbre de Tour- non d'Agenais : il y mourut. La réputation que l'un dut au repos et à l'étude, l'autre aux labeurs du métier des armes, est facile à établir. Le domaine que mon père me laissa en héri- tage et que j'habite, est situé à une demi-lieue de la petite ville de Porl-S' -Marie. Cette demeure que tu appelles une taverne, reçut la visite de plusieurs courtisans de la meilleure noblesse :


LE THEOl'HILl S IN CABOTES, I l'.\ Hir.Fl 1G2/1 3o3

accueillis avec la frugalité qui convient à nos modestes revenus, ils la quittèrent du moins sans rien payer. M;iis qu'importe à la morale mes origines ? Ne peut- on pas de n'importe quel rang s'élever à la fortune ? Mon sort le parait il si digne d'envie aujourd'hui qu'il me faudrait mourir de froid dans ma prison si mon frère 1 ne me procurait et chaleur et vêtement ? Aujour- d'hui que, d'une telle fortune, il ne me reste même pas de quoi acheter un mouchoir ? El si Mathieu Mole, procureur du Roi, n'apportait quelque adoucissement aux maux qui fondent sur moi, la faim dont tu as vainement cherché à me faire périr, aurait accompli son œuvre. Mais telle est la piété de cet auguste parlement que je puis paisiblement attendre les effets de ta cruauté : la justice et la loyauté, si justement vantées, de mes juges me permettront de déjouer les perfides efforts de ta vio- lence et de ta haine. Dis-moi, Garassus. est-ce à l'école de tant d'hommes pieux qui font partie de ta congrégation que tu as appris à haïr de la sorte ? Ce n'est pas assurément du R. P. Ségui- rand : mon caractère et la pureté de mes mœurs m'ont valu son amitié. Il est vrai, homme plein de vertu, que Séguirand n'est pas sage à ton avis ; car, dans ton fol acharnement à vouloir me ravir à la fois la liberté et l'honneur, tu n'as pas hésité, sous le pseudonyme de Phocion -. si j'ai bon souvenir, à le traiter de maladroit et de pervers, osant ainsi un crime indigne de tout pardon. Mais ce n'est pas tout encore : égaré par les pires furies.


(i) Paul de Viau.

(2) Voici le passage auquel Théophile fait allusion : Le même historien (sur Théophile de Constantinople, extrait de l'Histoire sacrée) adjouste trois parti- cularitez à la vie de ce maudit Théophile, lesquelles ne sont pas sans mystère : La première que le patriarche Photius, qui avait l'oreille et la faveur de l'Em- pereur, voyant ces abominations authorisées à la Cour, et gravées dans l'âme des Courtisans n'en osoit dire mot : car il dit en termes exprès : Photius vero, dam hxc ante ejus ocnlos turpiter gererentur, non reprehendit rem adeo absur- dam. neque hanc impietati refragatus est, neque parvam, neque magnam vocem édidit, dmn ret taerm tanta coutumelia effui cerneret, c'est-à-dire Photius en pré- sence de qui se pratiquaient telles vilainies ne reprit jamais une chose si abominable, ne s'opposa jamais à ces impiétez, et voyant qu'on profanait les choses sainctes n'en dit jamais une seule parole ni grande ny petite, etc. ». Pho- tius ici c'est le Père Séguiran, confesseur du Roy. Carassus l'a mis en scène en racontant l'histoire de Théophile de Viau sous le couvert de celle d'un certain Théophile de Constantinople qui vivait sous l'empereur Michel, l'an 800 de Jésus-Christ, (Doctrine curieuse, livre 1", section première).


3o4 LE THEOPUILUS IN CARCERE, FEVRIER 1 6 2 /j

tu pousses l'audace jusqu'à pénétrer dans le palais d'un si grand Roi, jusqu'à souiller par tes outrages un homme si remarquable par sa piété, un homme à qui le Prince livre chaque mois les secrets de son cœur, ces secrets que ta scélératesse cherche à surprendre et à dérober.

« Pourquoi n'as-tu pas de ton côté l'évèque de Nantes 1 ? Sans doute, parce qu'il me connaît mal, que son esprit manque de clairvoyance et de pénétration pour juger les hommes ? Mais les vrais gens de bien ne partagent ton sentiment ni sur lui ni sur moi. Or ce prélat n'hésitera pas un instant, au nom de la cons- cience inviolable, à rendre hommage à ma droiture et à ma foi. La science, la loyauté, unanimement vantées, de ce grand évêque ne peuvent manquer, il est vrai, d'être suspectées du fripon, de l'ignorant que tu es. Et l'évèque de Belley -, par quel artifice le réfuteras-tu, s'il se fait le champion de mon innocence ? Lui reprocheras-tu d'avoir inséré dans ses harangues quelques-uns de mes vers ? d'avoir répandu dans le monde chrétien, en en parant son style, quelques fleurs détachées de mes œuvres ? Quels repro- ches aurais-tu jadis adressés à Coeffeteau 3 , évêque de Marseille, pour m'avoir admis dans son intimité, alors qu'une certaine res- semblance de caractère et un goût commun pour l'étude nous rapprochaient l'un de l'autre ? Quelque temps avant sa mort, il m'appela auprès de lui 4 : la société d'un ami des lettres, pensait-il, le délasserait agréablement de ses fatigues et le reposerait des importunités de la maladie. Et le R. P. Aubigny lui-même, l'une des gloires les plus brillantes de ta Compagnie (je devrais dire plutôt de la Société et des compagnons de Jésus), encourra-t-il ta


(i) Philippe de Cospean ou Cospeau, depuis le 17 mars 1622 évêque de Nantes, il était auparavant évoque d'Aire ; c'est lui qui reçut après 1G24 l'abju- ration du poète Saint-Amant. Voir sur Cospeau, le travail de M. Alleaume : Cospeau, sa vie et ses œuvres, 1854.

(2) Jean-Pierre Camus, évêque de Belley ( 1082-1 653). Camus usait et abusait des citations empruntées aux poètes de son époque, mais sans jamais les nom- mer. Il ne s'est pas gêné avec Malherbe, Racan, Théophile, etc. Nous avons rencontré des stances de « La Solitude », ode de Théophile, dans le t. III de l'Alexis, Paris, 1622 (privilège du 10 décembre 1621).

(3) Voir sur Coeffeteau le remarquable travail déjà cité de M. Ch. Urbain : Xicolas Coeffeteau, dominicain, évêque de Marseille (1574-1623), Paris, 1894. In-8.

(4) Voir p. 123 le récit de la visite de Théophile à Coeffeteau quelques jours avant la mort de l'Evèquc de Marseille (avril 1623).


LE THEOPHILUS IX CARCERE, FEVRIER 102^ 3û5

haine pour témoigner en ma faveur? Pourquoi taire le nom du R. P. .Uhanase. l'honneur et le soutien de l'église chrétienne? Il a\ait été élevé, comme ont coutume de l'être les plus nobles jeunes gens de sa race, dans les délices et la mollesse ; mais la sévérité de sa piété l'arracha au luxe de son antique et fort riche famille pour le jeter dans les humbles cellules des Franciscains : couvert d'un dur cilice, les pieds nus, il vécut dans les privations d'un jeûne continuel '... Quoique ce saint homme pense de moi, quoi- qu'il décide à mon sujet, ô Garassus, je l'accepte. Est-ce convenu? Essaie de trouver dans les brouillons de mes nombreuses lettres ou dans n'importe lequel de mes écrits une flétrissure à mon titre de chrétien. Dans mes plus intimes secrets franchement dévoilés cherche la moindre apparence de simulation. Pour briser les scel- lés mis sur tous mes papiers je n'attends que l'ordre des juges. Or l'un de ces papiers (la signature d'un médecin et d'un prêtre - garantit l'authenticité de cette feuille) prouve que, étant en réel danger de mort et ne pouvant supporter le poisson, je demandai à être dispensé de l'abstinence, j'étais, dis-je, à l'article de la mort et j'aurais préféré absorber un breuvage empoisonné plutôt que de manger un œuf sans y avoir été autorisé. Diras-tu encore que j'in- vente ces faits ? O prodige ! Tu ne me permets pas d'être chrétien, à moi qui ai professé si ouvertement ma religion, à moi qui suis uni à l'église de Rome par tant de liens ! Oses-tu prétendre que je suis un hypocrite et que j'excite les autres au mépris de la foi ? Tu ne sais que trop l'odieux de ton accusation.

« Quels indices, quel témoignage as-tu donc apporté ? Rien de tout cela, une longue et verbeuse lettre est arrivée 3 . ..

« Mes juges ne pourront pas ignorer plus longtemps, je l'es- père, par quels moyens infâmes tu as cherché à troubler ma tran- quillité et mon repos. Pour te rendre compte des profondes racines qu'a jetées mon innocence (Dieu veuille que tu n'aies pas


(i) Nous supprimons ici le paragraphe relatif à la conversion de Théophile, on le trouve p. ioa.

(a) L'abbé de Rogueneau, curé de sa paroisse, et le célèbre médecin de Lorme, Théophile a rappelé ces détails dans son Apologie, IG2U, voir note p. 122.

(3) Traduction de deux vers de Juvénal ; Satire \ :

Quibus indictis, qno teste probasti ?

Nil horum, verbosa et grandis epislola venit.


3oG LE THE0PH1LUS I\ CARCERE, FEVRIER lG24

agi ainsi par des sentiments moins louables encore), tu as fouillé jusqu'au fond des tavernes et des lupanars, espérant y trouver quelque tache qui mit en péril la vie de Théophile. Mes œuvres n'offrent rien de répréhensible à tes investigations : les libraires se font les complices de ton infamie en insérant des passages interpolés *....

« Au reste, dans un volume aux titres nombreux, ordinaire- ment désigné sous le nom de « Parnasse salyrique » lu as intro- duit quelques fort méchants vers, qui circulent ainsi sous mon nom- ; et de la sorte tu m'as fait des ennemis de tous ceux qui ont lu l'ouvrage ou même en ont entendu parler. Dans une réunion quelconque cite-t-on le nom de Théophile, aussitôt on soupçonne Théophile de magie. Et même il s'est trouvé des femmes pour croire que les lettres de mon nom peuvent servir de philtre. Presse-t-on d'un peu près ces imbéciles, qui ont été comme fasci- nés par les bruits répandus sur mon compte, leur demandc-t-on s'ils m'ont vu, s'ils connaissent mon caractère, ma vie, ou simple- ment ma patrie, ils avouent ne rien savoir, mais que c'est ainsi que parle Garassus et qu'il écrit, alors cependant que le plus grand nombre des gens de bien, même s'ils appartiennent à sa congrégation, professent sur moi une tout autre opinion. Toi qui ne me connais point, tu te plais à dire du mal de moi ; ceux au contraire qui me connaissent en parlent bien différemment. Phé- nomène étrange, ô Garassus ! le fils d'un aubergiste a vécu pen- dant treize ans à la cour du Roi de France, il s'est rendu célèbre par l'amitié qui l'unit à tant de nobles, l'éclat de son esprit le fait considérer et rechercher même à l'étranger, il a promené partout le vice à sa suite au point de déshonorer, s'il faut t'en croire, le monde chrétien par ses forfaits. Cependant, avant toi, on n'a pas


(i) L'allégation de Théophile est dépure fantaisie, jamais aucun libraire n'a interpolé de vers qui ne lui appartenaient pas, même ceux écartés par Scudéry sont bien de Théophile. Les passages libertins de l'ode à M. de Liancourt dont nous donnons le fac-similé ne laissent planer aucune incertitude à cet égard. Nous avons supprimé ici le passage qui suivait relatif à la substitution de <( punit » à « permet » dans un vers de la Plainte de Théophile à un sien amy pendant son absence. On le trouvera reproduit dans le commentairederinterro- gatoire du i4juin 1624.

(2) Théophile exagère, le Père Garassus n'a eu aucune part au Parnasse saty- rique.


LE THEOPIIILUS I\ CARCERE. I KYIUF.R l62'| 3o"J

porté la moindre accusation contre ses mœurs ; on n'a pas rignalé à la justice la moindre faute : des témoins venus des extrémités du royaume et sollicités au nom des lois divines ou de la morale proclament mon innocence ou se taisent. Et lu ne t'in- dignes pas peu de ce que parmi tant de personnes acharnées contre moi, à ton exemple, il n'en est pas une seule dont le témoignage puisse me faire condamner : ces gens qui crient si fort dans la foule n'ont rien à dire au tribunal. troupe insensée, ô lâche vulgaire, ennemi impuissant de la vertu, ô flots errants, ô vagues tourbillons, ô fange et sentine des vices, ô bande de braillards, fermes soutiens de l'envie, troupe hideuse, principal honneur de Garassus, tourbe aveugle qui n'a pas de nom !

Fama malum quo non aliad, etc. Tarn ficti pratique, etc.

« Voici enfin la seule parole sensée que tu aies prononcée, parce que tu l'as dite sans réfléchir : « Cris dans la foule, silence au prétoire ». Pourquoi pas ? As-tu pu croire qu'il en serait de la conscience inébranlable des juges pleins d'équité comme de l'es- prit aveugle et insensé d'une foule de profanes ? Tu t'abuses étran- gement, ô docteur du peuple î Fais preuve de sagesse, cesse de te déshonorer en me poursuivant plus longtemps de tes coups : laisse aux tribunaux la liberté de me traiter comme je le mérite ; à quoi bon menacer des peines de l'enfer quiconque ne confirme point tes mensonges par un serment ? Si je dois être frappé légitimement par mes juges, qu'on me condamne ; mais, si je suis innocent, ne va pas ternir la pureté des lois par tes vils propos.

« Ce n'est pas ainsi qu'agit le divin Macaire { . Il crut qu'il était digne de sa piété d'arracher au supplice un innocent injustement condamné à la peine capitale. Macaire convoqua les juges auprès d'un tombeau et là, au nom de Jésus, ordonna à un mort de sor- tir de sa tombe. A la voix du Saint, la terre s'entrouvrit aussitôt, le tombeau se descella et les spectateurs étonnés virent un homme mort depuis longtemps se dresser vivant devant eux. Macaire demanda si celui qu'on avait condamné était coupable du crime


(î) Saint-Macaire ou Macarius, surnommé l'Egyptien, le Grand, l'Ancien, né vers 3oo après Jésus-Christ, mort en 390 ou 391.


3o8 LE TIIEOPHILUS IN CARCERE, FEVRIER 162^

dont on l'accusait. L'innocence de celui qui allait subir le dernier supplice fut proclamée d'une voix nette et claire. Aussitôt après, sur l'ordre du Saint, le mort se recoucha muet dans son sépulcre. Le juge aurait voulu connaître le vrai coupable: mais Macaire refusa d'interroger le mort sur ce point, déclarant qu'il lui suffi- sait d'avoir sauvé un innocent. Le divin Antoine de Padoue i rendit le même service à son père en pareil danger. Nul n'ignore ces faits de la Vie des Saints. Combien leur piété, ô Garassus, fut différente de la tienne ! Autant ceux-ci apportaient de soin à sauver même des méchants, dans l'espoir que ces méchants se repentiraient un jour, autant et plus encore tu te montres em- pressé à perdre même les gens de bien. Ils s'efforcèrent, eux, de briser par l'humilité chrétienne l'orgueil impuissant des païens, et toi, en plein triomphe de la foi du Christ, tu étales la cruauté d'un païen, et, dans la Société de Jésus, tu remplis le rôle d'un calomniateur, c'est-à-dire du diable.

« Mais pourquoi me plaindre en vain dans ces ténèbres où lu m'as plongé, moi misérable victime de ton envie ? Parce que un ennemi s'est acharné à ma perte, il m'a fait sentir les humilia- tions de cette vie terrestre ; il m'a fait passer au nombre des morts et mon esprit en a été inquiet, mon camr s'en est troublé. Tu es complètement à l'abri de ma vengeance, ô Garassus ; libre à toi d'essayer jusqu'où peut aller contre des malheureux la méchan- ceté portée à ses dernières limites. Ou plutôt cesse de pousser plus loin ta haine, car, je l'espère, « le Seigneur dans sa miséri- corde arrachera ma vie aux tribulations, perdra mes ennemis, fera périr ceux qui me persécutent, parce que je suis son servi- teur ». Si tu te repens enfin de m'avoir fait du mal, je ne me repentirai pas de t'avoir pardonné aussitôt. Adieu, et si tu vois jamais Théophile sain et sauf, n'hésite pas à le presser dans tes bras ».

IV

Le Poète au début du « Théophilus iu carcere » a eu quelque ménagement pour Garassus, il en est difTérem-


(1) Saint-Antoine ou Antonio dit de Padoue ou de Portugal, né à Lisbonne le i5 août 1195, mort le i3 juin i23i à Padoue où il professait la théologie.


L'APOLOGIE DE THEOPHILE. I'ÉVRIEIl l6a4 3og

ment dans son a \pologie »'. S'appropriant le litre choisi par son accusateur, il Le retourne contre celui-ci el pré- sente — en français cette lois, ses scrupules s'étant éva- nouis ! — les arguments du Jésuite et le Jésuite lui- même sous un jour ridicule ou odieux, le procédé était de bonne guerre :

« Puis que la perversité de mes amis, aussi bien que celle de mes ennemis, me réduict à ce poinct, que je ne puis espérer la fin de ma persécution que de son succez, et qu'il semble que mon procez ne se puisse commencer qu'après que le père Garassus 2 aura achevé ses livres, je le voy en trop belle humeur d'escrire pour me pro- mettre de longtemps ma liberté. Il travaille à peu de frais, car tout le monde contribue à son ouvrage, et fait bon marché de ce qu'il escrit, pource qu'il le voile. Le mal pour luy. c'est qu'il ne desguise pas bien sa marchandise, et que tout ce qu'il apporte ou des vivants, ou des morts, il l'ageance si mal, et le produit avec tant d'imprudence, qu'on descouvre bien aisément qu'il ne cognoist pas le prix de ce qu'il débite. Il nous allègue mille beaux passages de divers autheurs, et touche tous les bons endroicts des


(i) Apologie de Théophile M. DC.XX1I1I, petit in-8de ' t 3 p. chiff.

(a) On remarquera que le Poète l'appelle Garassuset non Garasse; par contre Ogier par erreur le dénomme Garasse. Chose curieuse, le Jésuite ne répliqua pas à Théophile. Il n'a fait allusion aux plaquettes de Théophile dirigées contre lui et à colles de ses amis que dans les Advertissemens de sa Somme théologique des vérilez capitales de la religion chrestienne. Paris, Chappelet, 1G25, in-folio. Ces Advertissemens ont été composés à différentes époques en 1624 et dans les pre- miers mois de i(J25 (l'approhation du P. Coton est d'avril i625)et l'épitre dédica- toire datée du i5 août. Le paragraphe suivant doit être de juillet ou août 1624 puisque la dernière pièce en vers composée par Théophile dans sa prison, la Lettre à son frère, est de fin mars : « ... Il y a quelques mois, que le Pont-Neuf, qui est le grand débiteur des nouvelles, retentissoit quasi journellement au mot de Larmes, de Pénitence, d'Apologie, de Plaintes, de Maisons de Silvie, le tout faict et conceu dans la prison, contre les Juges, ou contre moy. Il est vray que d'abord je m'imaginois à l'esclat de ces cris, estre sur le Petit-Pont et entendre es plaintes des prisonniers du Chastelet. jusques à ce que prenant la patience de lire quelqu'une de ces Requestes d'un Pauvre Enfermé, je m'apperceus qu'il me chargeoit d'outrages par la inesme loy qui permet à une pie, quand elle e en cage, de dire des injures aux passans... ».


3lO L'ArOLOGlE DE THÉOPHILE, FÉVRIER 1 G 2 4

écrivains anciens et modernes, et n'en entend pas un, comme le Jaquemar qui se lient à tous les mouvements de l'horloge et ne sçait jamais quelle heure il est 1 . Le Père ne laisse pas de se tenir assidu à son travail, et je trouve qu'il fait bien de ne point espar- gner une si mauvaise plume que la sienne ; je ne sçay si c'est d'envie ou de charité qu'il me fait l'object de son exercice de mes- disance, car je croy qu'il est assez orgueilleux pour s'imaginer que je dois tirer vanité de ses injures, comme il est honorable d'estre vaincu d'un brave homme, pource qu'on l'a combattu. Si le progrez de ses calomnies ne s'estendoit pas plus avant qu'à la réputation de mes escrits, je serois bien aise de rire de sa mocque- rie aussi bien que lui ; car cela est plaisant de voir un fol qui croit estre sage, un Révérend danser les matassins et un bouvier faire des livres. La première conjecture d'où j'ay pris garde qu'il a l'es- prit un peu comique, c'est que, dans ceste Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, il donne à son livre le tiltre des affiches de l'hostel de Bourgongne, où l'on invite les gens à ces divertissc- mens parla curiosité. Je m'esgayerois des quolibets qu'il a contre moy et les prendrois comme d'une farce ; mais la captivité et le danger où ses impostures me tiennent me font passer l'envie de me jouer ; il est vray que je suis honteux du travail que me donne une si chétive besongue. et, à moins que d'estre dans le cachot, j'y plaindrais les heures et le papier, car il en faut autant qu'à quelque chose de bon, comme autant de coups de marteaux à battre un double qu'une pistole. Pour avoir le plaisir de s'exercer à me nuire, il me fait un pays, un père et un meslier à sa poste, il se forge des monstres pour les vaincre, il ne fait que se battre contre


(i) Ce passage de l'Apologie de Théophile avait cinglé Garassus, le Jésuite le rappelle également dans ses Advertissemens de la Somme Ihêologiqne..., i6a5 : « ... Et entre antres, il me comparait de sa grâce an Jaqneinard de la Sama- ritaine, qui n'entend pas les heures, lesquelles néantmoins il rapporte sur le tymbre, d'autant qu'à son dire je n'entens pas les passages des anciens autheurs, que je rapporte dans mes escrits; il est vray que je trouvay cette pensée un peu trop joviale pour un homme qui faict estât de fondre en larmes, et de s'affliger par pénitence, et que je ne trouvois pas en moy une entière conformité avec le .laquemard de la Samaritaine, en ce point nommément, qu'il est importun auxpassans, quand ils sont pressez d'affaires, car il employé demie heure à sonner le quart, et je ne suis point, ou si patient, ou si trais* nant en mes desseins que j'y employé des remises, ou des préparations odieuses... ».


L'.VPOLOGIE DE THÉOPHILE. FÉVIUEll l6ï4 3ll

des ombres, cl controuve tous tes joun des crimes à sa fantasie pour en accuser des vers où je n'ay jamais songé : j'attends qu'un jour il m'impute d'avoir commente sur l'Alcoran, et, quoy que tous les phantasmes de Bes accusations ne soient que des marottes, dont il se coiffe luy mesme à son plaisir, il ne laisse pas <l \ passer son temps doucement et de trouver parmy quelques-uns une sorte d'approbation qui le tient enchanté dans sa frénaisie. Les festins des Mrs fortunées ne sont pas plus ridicules que les délices qu'il trouve à me calomnier en quelques endroicta : mais, comme il est obscur et malin, il ne m'atlacquc point sans jetter premièrement des nuages au devant de la plus claire vérité: de mesme que les sorciers qui font ordinairement lever les bruines aux plus claires mati- nées, il desguise si fort mes intentions que souvent les apparences flattent son dessein : il représente tout à faux, mais avec des feintes grossières, où l'esclat de ses plus vives raisons n'est au fonds que la lueur de ce petit animal qui de loin semble une estoilc, et de près n'est qu'un vermisseau. A me voir dans ses livres, je suis plus monstrueux qu'une Chimère :-ce sont les miroitera doubles, où le visage le plus parfaict du monde ne trouve, en la place de son object, que des bestes sauvages en autant de formes qu'il plaist aux charlatans, mais rompez la glac2, vous desfaites plus de monstres d'un coup de poing qu'Hercule n'en a jamais tué de sa massue. Si nous ouvrons le pacquet du Père, nous trouverons qu'il n'a pas grand secret, aussi se deffie-il aucune fois de n'estre pas fin et se met aux grosses injures : il m'appelle esprit dénaturé. Ce coup là. l'injure ne vient pas à son sens, car on appelle dénaturé celuy qui aime la cruauté, comme ceux qui preschent tousjours le feu et le sang, ceux qui hayssent leurs plus proches, qui sont ingrats à leurs amis, farouches, insociables, qui rechinent aux plus légitimes faveurs dont la nature nous peut obliger et vivent contre les règles de leur profession : un Courtisan incivil, un pauvre orgueilleux, un Poëte avare, un Docteur espion, un Religieux calomniateur. Le rebours de toutes ces choses, c'est proprement mon naturel : mais voyons, si vostre humeur ne se peut pas mieux assortir à ceste épithète. Vous faictes vœu d'obédience, et. par l'aveugle orgueil d'une suffisance insupportable, vous voulez assub- jetlir les plus grands esprits de la terre et faire ployer les plus fermes consciences sous l'authorité de vos impostures. Il me semble


3l2 L'APOLOGIE DE THÉOPHILE, FEVRIER 1Ô2/1

que c'est contre la nature d'obédience. Pour le vœu de pauvreté, vous vous en acquittez très mal ; car vostre robbe, vostre logis et vostre revenu pourroient bien mettre un homme un peu volup- tueux à couvert de la nécessité ; et, quant au dernier pour vous estre voué à la chasteté, et pour avoir ce tiltre sacré de Jésuite, vous allez sans doute contre la nature de vostre profession dans le soin que vous avez de controuver les vers de Sodomie, et enseigner publiquement un si énorme vice, sous couleur de le reprendre.

« Ensuite, le Père Révérend dict que je ne fay bien qu'aux choses mauvaises et nettement qu'aux vilaines 1 . Dans la pensée qu'il avoit lors sur mon esprit, si le Père n'eust esté d'un naturel chagrin, ou s'il eust eu la mesme opinion pour quelqu'un de ses favoris, voicy comment il eust parlé ; que cest esprit là trouve quelque chose de bon, mesme dans les meschancetez, et a quelque pureté dans son slile, qui cache les ordures des sales imaginations ; mais il ne m'a pas trouvé digne de cet ornement. Quand on void un homme de qualité grand et bien formé, on dit qu'il est de belle taille ; si c'est un valet, on dit : voilà un puissant cocquin. Si peu de faveur que je mérite de sa plume, il ne me la donne qu'en grondant et ne me jlatte qu'en me frappant - ; mais je le remercie de sa caresse, je n'ay jamais rien fait, ny bien ny mal, soit en vilainic, soit en meschancelé ; et voici, pour luy rendre son compli- ment, comme il dit que je fay bien en meschanceté et nettement en vilainies, et que le Père Révérend aflecte de ne me point res- sembler : je confesse qu'il fait mal aux choses bonnes et salement aux choses nettes, pour les pensées et les paroles où je fay, dit-il. horriblement ; car, pourveu qu'il trouve une cadance pour un de ces adverbes : horriblement, abominablement, exécrablement, il se descharge la bile, ets'espanouitla ratle, et pense avoir mieux per- suadé que par une démonstration ; il croit que la foy d'un Chré- tien est en quelque façon obligée à ses authoritez. Quant aux pen- sées, dit-il, et aux paroles, c'est horriblement : je luy responds


(1) « Pour conclusion de ce qui touche Théophile Yiaud, je dis que cet Esprit desnaturé ne fait jamais bien qu'en meschanceté et nettement qu'en vile- nies. Je dis nettement quant au style, et horriblement pour les pensées et paroles... » ((ïarassus. Apologie).

(2) Dans les éditions suivantes, le membre de phrase imprimé ici en italique est remplacé par « qu'en me frappant ».


L'APOLOGIE DE THÉOPHILE, FÉVRIER 162/1 3l3

qu'il me les a supposées et qu'il a trop de passion pour cstrc croyable, mcsmeincnt en une cause qu'il a faicte sienne. Quant aux concep- tions, ce n'est pas à luy à les pénétrer : Dieu seul voit les mouve- mens de nostre âme. Je croy charitablement que le Père a de bonnes pensées, mais il a ce malbeur de ne s'exprimer qu'en impertinences.

« Pour mon stile, n'en desplaise à sa Révérence, je ne le voudrois pas changer au sien ; il appelle des jeunes gens freschement sortis de son eschole : jeunes tendrons, germes et bourrées, et pare son stile pour les garçons d'une gentillesse plus que monachale. Si les hommes de bon sens prenoient la peine d'examiner ce qu'il écrit, on logeroit bien tost le Père aux petites maisons. J'admire comme il peut adventurer ses impertinences avec tant de seureté ; en voici une bien visible et presque mescognoissable en un homme de sa robe. J'ay escrit qu'il faut avoir de la passion pour toutes les belles choses, pour les beaux habits, pour les beaux chevaux, pour la chasse, pour les hommes de vertu, pour les belles femmes 1 , pour des belles fleurs, pour des fontaines claires, pour la musique et pour autres choses qui touchent particulièrement nos sens 2 . Il dit que c'est une proposition brutale et contraire à l'Evangile : car nostre Seigneur dit qu'il ne faut pas regarder une femme pour convoiter sa beauté. Théophile de Viau, dit-il, passe bien au delà du désir, car il va jusqu'à la passion. Le Père, qui n'entend pas le fran- çois, ne sçait pas qu'avoir de la passion pour quelque chose se prend ordinairement pour le simple mouvement d'une légère affection qui nous fait plaire à quelque object agréable hors de toute apparence de convoitise, comme on dit : J'aime cesle cou- leur avec passion, ou cestc senteur. Le Père n'a pas bien considéré aussi que j'ay dit ce mot de passion généralement pour toutes les belles choses, et que, si on le prend aussi inconsidérément que luy, on entendra qu'avoir de la passion pour une fontaine claire, c'est


(1) Voir l'extrait de YApoloyie de Garassus, p. 288.

(2) « ... Il faut avoir de la passion non seulement pour les hommes de vertu, pour les belles femmes, mais aussi pour toute sorte de belles ehoses. J'aime un beau jour, des fontaines claires, l'aspect des montagnes, l'estendue d'une grande plaine, de belles foresls ; l'océan, ses vagues, son calme, ses rivages ; j'ayme encore tout ce qui touebe plus particulièrement les sens : la musique, les fleurs, les beaux habits, la chasse, les beaux chevaux, les bonnes odeurs, la bonne chère... f Fragments d'une histoire comique ; ch. II, Seconde partie, 16'23).


3l4 l'u'OLOGlE DE THÉOPHILE, FEVRIER iG^/j

pour paillarder avec elle ; qu'aimer la chasse, c'est la convoiter lascivement ; qu'un homme qui a de la passion pour des beaux habits est un amoureux lubrique des csloffcs, et que se couvrir du manteau d'un autre, c'est commettre adultère. Si le Père veut garder la signification du latin au françois, qui en dérive, il dira qu'une femme propre est la quatrième des cinq voix de Porphire, et. en suite de cela, une longue traînée d'absurditez qui se trouvent enchaisnées dans les conséquences de ce Docteur.

« Yoicycncorun flot d'injures, où il escume avec plus de fureur : Il m'appelle \ théiste, corrupteur de jeunesse et adonné à tous les vices imaginables l . Pour Athéiste, je luy respons que je n'ay pas publié, comme luy et Lucilio Vanino, les maximes des impies, qui ont esté autant de leçons à l'Athéisme, car ils les ont réfutées aussi bien l'un que l'autre, et laissent au bout de leur discours un esprit foible, fort mal édifié de sa religion : que, sans faire le sçavant en théologie, je me contente, avec l'Apostre, de ne savoir que Jésus- Christ, et iceluy crucifié, et où mon sens se trouve court à ce mystère, j'ai recours à l'authorilé de l'Eglise et croy absolument tout ce qu'elle croit ; que, pour l'intérieur de mon Ame. je me tiens si content des grâces de Dieu que mon espril se tesmoigne par tout incapable de mescognoistre son Créateur ; je l'adore et je l'aime de toutes les forces de mon entendement, et je me ressens

vivement des obligations que je luy ay Je n'allègue point cecy

(ses pratiques religieuses : confession, communion, jeûne pendant le carême *, etc.), par une vanité d'hypocrite, mais par la nécessité d'un pauvre accusé qui ne public sa dévotion que pour déclarer son innocence. Quant à cestc licence de ma vie que vous pense/ rendre coulpable de la corruption de la jeunesse, je vous jure que depuis que je suis à la Cour et que j'ay vescu à Paris je n'ay point cogneu de jeunes gens qui ne fussent plus corrompus que moy, et qu'ayant descouvert leur vice, ils n'ont pas esté longtemps de ma conversation. Je ne suis obligé à les instruire que par mon exemple : ceux qui les ont en charge doivent respondre de leurs desbauches, et non pas moy. qui ne suis ny gouverneur ny régent de personne. Si je voulois rechercher la source du désordre et de


(i) Voir l'extrait de Y Apologie, de Garassus, p. 28O. (■>.) Voir p. 122.


I. 'APOLOGIE DE THÉOPHILE, FKVHIER 162^ BlB

la mauvaise nature de beaucoup d'enfants de biume maison, peul- csfre que je VÙÛë ferois honte el à quelque* antres que je ne veux point scandalizer, car je ne les sea\ point conlpables de la fureur dont vous m a vpz assailly. A Dieu ne plaise que je -ois jamais agresseur ! Je ferois tort à leur amendement, dont je croy qu'ils appaisenl aujourd'huy l'ire de Dieu par la pénitence de leurs fautes.

i Pour la troisième injure, où vous dites que je suis adonné à l»»u- vices imaginables, je ne suis pas si orgueilleux de me croire inca- pable de vice. Il est vray que j'ay des vices, et beaucoup ; mais ils sont, comme vous avez écrit, imaginables, sans doute faisables ', et pardonnables. Vous en avez. Père Révérend, de bien pires : les vostres ne sont pas imaginables, car qui pourroit imaginer qu'un Religieux fut calomniateur, et qu'un homme de la Compagnie de Jésus exerçast le mesticr du Diable ? Qui pourroit imaginer qu'un Docteur comme vous estes, de réputation et d'authorité receue. cust des gens à gage dans les cabarets, dans les bordels et dans tous les lieux de desbauches les plus célèbres, pour sçavoir en combien d'excez et de postures on y offense Dieu ? Si vous dites que c'est pour cognoistre ceux qui font de la desbauche 2 , on vous repro- chera que vous n'avez repris que ceux qui n'en ont point esté : car il y a beaucoup d'apparence, en l'affection que vous avez tesmoi- gnéc à me corriger, que si vous eussiez descouvert quelque tes- moignage de mon péché, vous ne l'eussiez point oublié dans vos livres, où vous en alléguez tant de faux, faute d'en trouver un véri- table ; vous eussiez été bien aise d'espargner la peine de les con- trouver. car vostre esprit de soy n'est pas trop inventif, qui me fait croire que vous ne m'avez imputé que ceux que la praticque vous a appris. Cela encore vous eust tenu la conscience en haleine pour d'autres crimes : car je croy que le remords de l'injure que vous me faites vous divertit d'une autre meschanceté. Tandis que vous estes à me nuire, vous ne faites que cela.

« Voyons, Père Révérend, si en un autre endroit votre calomnie a mieux réussi. Vous me reprenez de n'aimer que la bonne chère où je ne suis point contraint, et poussez tout à contresens le pro-


(i) Ces mots en italique figurent dans l'édition originale de cette pièce, ils ont été supprimés dans les éditions suivantes.

(3) Editions suivantes : ceux qui y sont de desbauche.

a3


3i6 l'apologie de Théophile, février 1G24

verbe de la brebis, qui, en bcllant, perl un brin d'herbe l . L'alléga- tion est un peu populaire, et de la eonception d'un nécessiteux. Celte contrainte dont je parle, vous la prenez pour estre pressé de sortir trop tost de table, et que je me faschc comme un affamé de n'avoir pas assez de loisir de me saouler. Vous allez tout au rebours de mon sens et de ma condition : je ne me suis guère jamais trouvé où je n'eusse assez de liberté pour les heures de mon repas ; j'ay esté tousjours nourry loin de cesle pauvreté honteuse qui laisse, au sortir de la table, quelque regret d'avoir quitté la viande. J'entcns par la contrainte des festins cesle desbauche opiniaslrc qui est ordinaire dans les Pays-Bas, où l'on est forcé de manger et de boire plus qu'on ne peut digérer. Je veux dans ma réfection me garder la liberté de réserver ma bouche à l'appétit ordinaire que la nature ordonne pour la nécessité de vivre ; et, sans qu'il me faille déclarer icy plus ouvertement, tout ce que j'escris devant ou après la ligne où vous me reprenez, tesmoigne que dans mes plus grandes licences j'aime à me tenirdans une sobriété modeste, et que vous estes un imposteur. Vous avez maintenant un advan- tage, c'est qu'on imprime tous vos livres, et on ne laisse voir rien des miens que ce qu'il vous plaist d'alléguer contre moy, où vous faites comme les couppeurs de bourses qui crient les premiers au larron, et, parcourant d'un œil d'envie les prémices de ma plume, ressemblez aux mouches qui descouvrent plustost une petite galle sur une belle main que le plus bel endroit de tout un corps. Mais en quelque façon que vous quintessentiez mes escrits, vous n'en tirerez jamais le venin que vous y recherchez. Dieu veuille que celui qui a plus de pouvoir sur ma vie que vous travaille aussi inutilement en la recherche qu'il fait de mes crimes, et que la peine volontaire qu'il prend à incommoder autruy rende l'exlraict qu'il faict de mes œuvres aussi ridicule aux yeux des Juges comme mon innocence se promet de le rendre foible, à la faveur de ce peu de mémoire qu'il a pieu à Dieu me départir, laquelle comme j'espère, garde encor assez heureusement la meilleure partie des conceptions, et des termes que je puis avoir mis au jour depuis six ans ou plus -


(1) Voir l'extrait de l'Apologie de Garassus, p. 289.

(2) Nous avons supprimé ici l'attaque de Théophile contre Garassus au sujet de la modification de « punit » en « permet » d'un vers de la Plainte de Théo-


L'APOLOGIE OE THEOPHILE, PB*VR1EH 162/1 3 1 7

« Vous attaquez cncoren un autre lieu, sous mon nom, le tkge Salomon. cl L'apostre s;tinct Paul, de qui j'ay appris que le tempé- ramment du corps, d simplement le corps mesme, est souvent le maistre des mouvemens de l'àme par l'empire que le péché hrv donne 1 . Le corps mortel, disent-ils, assomme lame, et la traîne dans ses désirs charnels ; et je fay le mal, dict sainct Paul, que je ne veux pas faire, et ne fay pas le bien que je veux faire. Mais il faut être plus sage que Salomon et plus retenu que l'apostre sainct Paul pour estre à couvert de vos mesdisances. Et voicy comment le sens dont j'ay escrit, trouve de la seureté pour mon innocence. En suitte de cette force que le tempéramment du corps a sur les mouvemens de l âme -, je dis : Quand il pleut, je suis assoupi et presque chagrin : je ne dis pas que, quand il pleut, je me trouve disposé à paillarder, jurer ou desrober ; car par ceste âme qui se laisse contraindre à la disposition du corps, et qui tient du change- ment du temps, je n'entends point l'âme intellectuelle capable de la vertu et du vice, du salut et de la damnation ; mais j'entens ceste âme, comme dict sainct Augustin, susceptible des espèces corporelles que les Platoniciens ont nommée spirilualis. Et quoy ! Père Révérend, vous concluez, en me condamnant, que changer d'humeur quand il pleut c'est une impiété : que si, par le tempé- ramment du corps, le mauvais air donne quelque maladie, il nous faut faire exorciser : qu'avoir la fièvre ou la collique par quelque excez corporel, c'est estre obsédé. O Père ignorant ! la malice vous aveugle 3 .

« — Voilà à plus près ce que j'ai peu apprendre de vos calom- nies les plus dangereuses ; mais ce n'est ny l'intérest du public, ny la descharge de vostre conscience, ny vostre zèle à mon salut, qui


phile à un sien amy pendant son absence parce qu'elle est reproduite dans le commentaire de l'interrogatoire du l'tjuin 1G23.

(1) Cette proposition (du chap. II des Fragments d'une histoire comique) a fait l'objet de la première question de l'interrogatoire de second) du 36 mars 162^, et Théophile a paraphrasé la réponse qu'il fait ici.

(a) Voir l'extrait de l'Apologie de Garassus, p. 387.

(3) Nous avons reporté le paragraphe qui se trouvait ici et qui traite des vers :

De la mort de son fils Dieu contre moy se venge Depuis que ma Phyllis se fasche de me voir.

dans le commentaire de l'interrogatoire du 33 mars i6s4.


3i8 l'apologie de Théophile, février 1624

vous oui fail vomir tant de fiel sur mon innocence ; car qui croira que vous m'aimiez mieux que Sainct-Gelais évesque d'Angou- lesme, que Phi lippes Dcsporles abbé de Tiron, que Honsard, que Rapin, que Rem y Beleau, que l'Ariostc, que le Tace, que Dante, que Pétrarque, que Boscan, que le Marin en son Adon, desquels vous n'avez point recherché les licences? Force gens de bien sçavent avecques moy ce qui vous a picqué au jeu :

Manet alta mente repostum

Delcclum crimeu etlœsae injuria faune.

Mais laissons cela : ccsle vérité n'est pas encore bonne à dire. Vous estes en droit de me persécuter ; moy. je ne puis qu'avouer qu'outre vos ruses et dexlérilez nom-pareilles, vous avez la force de ceste apparence pompeuse qui canonise toutes vos actions; vous vous servez dexlrcmenl du Ciel et de la Terre, de la Fortune et du Destin, des amis et des ennemis, des hommes et des \nges, des corps et des âmes, de la providence de Dieu, et de la malice du diable, et faites un cahos de tout l'Univers pour faire esclatter vos desseins. Ainsi, quelque mine que je fasse de me deffendre, je ne laisse pas de songer à mon épitaphe : car je sçay bien que, si vous pouvez quelque chose à ma perte, je suis mort, veu mesmes que vos supposls ont presché ma condamnation : Expedil iinum hominein lanhv inridhv reiun mari pro populo ne loin gens perça t. Voilà comme cesluy-cy faisoit couler ses prophanations à la faveur de l'ignorance publique. Et icy je ne dis point la dixième partie de ce que je sçay, et je ne sçay pas la dixième partie de la vérité, veu encore qu'un autre crioilen chese à gorge desployée : Lisez le révérend Père Garassus ; je vous dis que vous le lisiez et que vous n'y manquiez pas : c'est un très bon livre 1 .

« beau torrent d'esloquenec ! ô belle saillie de Jean

Guérin a ! ô passage de S. Mathurin ! faut-il donc point que je songe à moy, veu que je sçay que Garassus et ses supposts pas- sent pour prophètes ; veu que ceux qui ne me cognoissent que par


(1) On trouvera à la fin du chapitre V le passage que nous avons supprimé ici pour ne pas faire double emploi et qui a trait au sermon du Père Guérin du 29 septembre iGa3, voir p, 208.

(2) Théophile a mis ici avec intention Jean au lieu de Pierre, mais il n'y a aucun doute, il s'agit du sermon du Père Pierre (iuérin, minime.


L'APOLOGn nr tiikoimiilf. r&ftUEH iGïj^ 3iq

vostre récit m'ont déjà confisqué à la Parque; veu que, ne me pou vant restituer mi réputation, il vous es! expédient de me perdre ; ven que c'est le seul moyen de vous purger de vos impostures; veu que ma mort semble maintenant plus nécessaire que le commen- cement de ma poursuite : veu que, bien que je fusse très innocent, il faudroit, comme vous dites, me sacrifiera la baine publique, c'est-à-dire à l'cffect de vos prédications; veu que le tonnerre a trop grondé pour n'amener pas la foudre : veu que tout le monde sçait bien ceey, et que personne ne l'ose dire!' Ainsi, pour vostre regard, tout mon salut est de n'en espérer point *. Si vous y pou- vez, il faut que je périsse.

« Mais. Père charitable, bien que vous soyez le premier mobile de toutes les intelligences funestes qui semblent avoir conspiré ma ruine, vous ne disposez pas absolument des influences de ma vie ou de ma mort. Jusques icy. grâces à Dieu, in vanum laboraverunt gentes. Toutes vos accusations sont des chymères et des viandes creuses pour des estomachs cacochimes : il faut à cet Auguste Sénat quelque chose de plus solide: ses arrests ne sont point escrits sur l'onde, ny exécutez sur le vent. Je me console dans les affreuses ténèbres de ma prison, me mettant devant les yeux plustost le devoir de mes Juges que le pouvoir de mes ennemis : car je sçay par un écho qui résonne par tout que ce grand de Verdun, l'âme de la Justice et chef de cet Auguste Sénat. T'ornement de nostre aage et la merveille de la postérité, n'est pas le nom d'un homme seulement, mais celuy de l'équité, de qui j'aime mieux me taire que de n'en dire pas assez. Je sçay que monsieur le Procureur gé- néral est d'une probité plus qu'inviolable, dont l'âme zélée au devoir de sa charge s'anime mesme contre le soupçon du vice, tant les effects luyen sont en horreur: il n'est pas moins l'asile de l'innocence que le fléau du crime, et ceste vérité que l'envie mesme ne sçauroit démentir, fait que je m'esjouys d'avoir pour partie celuy que je voudrois pour Juge. Je sçay maintenant qu'il est question de ma vie, que ce personnage l'examinera par sa passion propre, qui est celle de l'équité, et non parcelle de l'envie qui a conjuré ma perte : il ayme trop son honneur pour donner ses conclusions à l'animosité d'autruy. Je sçay que la prudence


(i) Una salus victis nullam operare salutem. (Yirg.


320 L'APOLOGIE DE THÉOPHILE, FEVRIER lG2/[

très accorte du Parlement tire du puits de Démocrile les veniez les plus oceultes ; qu'elle pénètre dans les obscuritez plus téné- breuses où le mensonge et l'artifice se cachent ; que c'est summum aux'dium omnium gentwm, où l'innocence est assurée contre les cflbrls de l'envie et les ruses de l'imposture ; qu'un corps si célèbre ne peut errer, quoi qu'il fasse, puis qu'il fait luy- mesme le droict et n'a pour jurisprudence que le préjugé de ses Arresls et la lumière de sa raison. Ce sont icy mes consolations, Révérend Père ; c'est où je songe plus souvent qu'à respondre à tant d'injures que vous avez desgorgées sur celuy que vous ne cogneustes jamais. Si nous escrivions tous deux en mesme liberté, peut-estre vous mettrois-je aux termes de vous deffendre au lieu dem'attacquer ; il faut que je subisse la nécessité du temps qui vous favorise. Ne vous estonnez pas que dans un cachot si serré j ave trouvé de l'ouverture à faire passer ceste Apologie. Ce n'est pas que je n'y sois gardé fort soigneusement, et que deux fois le jour on ne vienne espier icy jusqu'à mes regards pour voir si je ne fay pas quelque embusche à ma captivité ; mais Dieu ne veut pas que les hommes puissent descouvrir une voyc qu'il me laisse d'escrire les justes subjects de ma plainte ; il me faict ceste grâce afin que mon malheur ne laisse pas pour le moins quelque honte à ma mémoire ou quelque tache à la vie des miens, et que je tesmoigne au public que mon affliction ne me vient que de vostre crime et de mon innocence ».

Le dernier mot restait à Théophile, ses sarcasmes avaient porté; Garassus lit la sourde oreille, cette attitude piteuse dut coûter à son amour-propre.


CHAPITRE XIII


LA REQ1 I STB DE THEOPHILE A NOS SEIGNEURS DU PARLEMENT. LA TRÈS HUMBLE REQUÊTE A M. DE VERDUN, PREMIER PRÉ- SIDENT. SES REMERCIEMENTS A M. DE LIANCOURT ET AU

MÉDECIN DE LORME. SA PRIÈRE AUX POÈTES DU TEMPS.

L'ODE DE SCIDÉRY A THÉOPHILE. LA REMONTRANCE A

M. DE VERTHAMONT. LA LETTRE DE THÉOPHILE A SON

FRÈRE PAUL.

(1-20 mars i6a4)


I

Dans les cinq premiers mois de sa détention, Théo- phile, sans ménager les Jésuites, s'était appliqué à impressionner favorablement les gallicans par ses décla- rations nettement catholiques, il avait composé sa « Péni- tence » véritable profession de foi orthodoxe, fait appel au Roy avec sa « Requête » , flagellé deux fois Garassus dans son « Theophilus in carcere » et dans son « Apo- logie» etc., etc. Avec la complicité d'un geôlier et de son frère Paul, les productions de sa plume s'envolaient de la Tour de Montgommery ; recueillies avidement par les imprimeurs, elles étaient criées sur le Pont-Neuf et l'écho de leurs titres arrivait jusqu'à la Conciergerie 1 . Sa


(1 ) Voir noie 2, p. 309.


322 LA REQ. DE THEOPHILE A MM. DU PARLEMENT, MARS I G 2 /|

verve débordante s'épanchait même sur les murs de son cachot, il s'amusait, dans ses heures de loisir, à \ graver des vers, la Brinvilliers a pu les lire en 1676, à la veille de son exécution 1 .

La soumission au destin que lui avait prêchée Molières d'Essertiues n'était guère de son goût, son caractère com- batif se refusait à cette sorte d'abdication. Craignait-il d'avoir été un peu loin dans ses altaques contre Garassus et ses confrères, préférait-il étonner maintenant le Par- lement par une modération relative? c'est probable. Ce jeu de bascule a dû lui plaire, il le jugeait de nature à servir ses intérêts; sa « Requeste à nos Seigneurs du Par- lement 2 » est muette sur la célèbre Compagnie :

Celuy qui briseroil les portes

Du cachot noir des trouppes mortes,

Voyant les maux quej'ay soujjerts,

Diroit que ma prison est pire,

Icy les âmes ont des fers,

Icy le plus constant souspire.

Dieux ! souffrez-vous que les Enfers

Soient au milieu de vostre empire Et qu'une âme innocente en un corps languissant Ne trouve point de crise aux douleurs qu'elle seid !

L'œil du monde, qui, par ses fiâmes, Nourrit autant de corps et d'âmes Qu'en peut porter chasque élément, Ne sçauroit vivre demie heure


(i) « Je m'en allay à la Conciergerie avec le P. de Ch. et on nous fit monter, luy et moy, à la Tour de Wontgommery dans la chambre où elle (la Brinvilliers) estoit... C'est la chambre où a esté autrefois Théophile, et il se voit encore sur le mur, auprès de la porte, des vers de sa façon qu'on dit qu'il a escrils luy- mesme. (Mémoires du Père Pirot sur la marquise de Brinvilliers, i%8U).

(2) Requeste de Théophile, à Nosseigneurs de Parlement, M.DC. XXIV, petit in-8 de i3 p.


LA REQ. DE THEOPHILE A MM. DU PARI.I M! \ l M VUS l6a4 3a3

Où m'a logé le Parlement.

Et faut que ce bel Astre meurt

Lors qu'il arrive seulement

1 // premier pas (te ma demeure. Chers lieiiteuaus des Dieux qui gouvernez mon sort, Croyez-vous que je vive où le Soleil est mort ?

Je sçay bien que mes insolences

Ont si fort chargé les balances

Qu'elles penchent à la rigueur,

Et que ma pauvre âme, abatuP

D'une longue et juste langueur,

Hors d'apparence s'esvertuë

De sauver un peu de vigueur

Dans le désespoir qui la tuë ; Mais vous estes des Dieux et n'avez point de mains Pour la première faute oh tombent les humains.

Si mon offence es toit un crime,

La calamité qui m'opprime

Dans les horreurs de ma prison

Xe pourroit sans effronterie

]'ous demander sa guérison ;

Mon insolente flatterie

Feroit lors une trahison

A la pitié dont je vous prie. Et ce reste d'espoir qui m'accompagne icy Se rendroit criminel de vous crier mercy.

Pressé d'un si honteux outrage,

Je cherche au fond de mon courage

Mes secrets les moins paroissans ;

Je songe à toutes les délices

Où se sont emportez mes sens ;

Je m'adresse à tous mes complices,

Mais ils se trouvent umocens

Et s'irritent de mes supplices. Ciel '. ô bonnes mœurs ! que puis-je avoir commis Pour rendre à mon bon droit tant de Dieux ennemis?


32^ LA REQ. DE THÉOPHILE A MM. DU PARLEMENT, MARS 102^

Mais c'est en vain que je me fie

A la raison qui justifie

Ma pensée et mes actions:

Bien que mon bon droit soit palpable,

Ce sont peut-estre illusions :

Le Parlement n'est pas capable

Des légères impressions

Qui font un innocent coupable. Quelque tort apparent qui me puisse assaillir, Mes Juges sont des Dieux : ils ne sçauroient jaillir.

JS'ay-je point mérité la jlame

De n'avoir sceu ployer mon âme

A louer vos divins esprits ?

Il est temps que le Ciel s'irrite

Et qu'il punisse le mespris

D'un flatteur de cour hypocrite

Qui vous a volé tant d'escrits

Qui sont deus à vostre mérite. Courtisans qui m'avez tant desrobé de jours, Est-ce vous dont j'espère aujourd'huy du secours ?

Race lasche et desnaturée,

Autrefois si mal figurée

Par mes vers mal récompensez,

Si ma vengeance est assouvie.

Vous serez si bien effacez,

Que vous ne ferez plus d'envie

Aux honnestes gens, offencez

Des louanges de vostre vie, Et que les vertueux douteront désormais Quel vaut mieux d'un Marquis ou d'un Clerc du palais.

El, s'il faut que mes funérailles Sefacent entre les murailles Dont mes regards sont limitez, Dans ces pierres moins impassibles Que vos courages hébétez, J'escriray des vers si lisibles


11,1- Ml IMBLK REQ. A M. DE VEHDLN, MAHS iG'i'l 32.">




Que vos honteuses laschelez V seront à jamais visibles,

Et que les criminels de ce hideux manoir

\ v verront point d'objet plus infâme et plus noir.

Mais, si jamais le Ciel m'accorde

Qu'an rayon de miséricorde

Passe au travers de ceste tour.

Et qu 'en fin mes Juges ployables,

Ou par justice ou par amour,

M'ostent de ces lieux effroyables.

Je vous feray parois tre au jour

Dans des pourtraicts si vénérables. Que vostrefoible esclat se trouvera si faux Que vos fils rougiront de vos sales défaux.

Mes Juges, mes Dieux tutélaires,

S'il est juste que vos cholères

Me laissent désormais vivant.

Si le traict de la calomnie

Me perce encor assez avant.

Si ma Muse est assez punie,

Permettez que d'oresnavant

Elle soit sans ignominie. Afin que rostre honneur puisse trouver des vers Dignes de les porter aux yeux de l'Lnivers.

Le ton de sa « Très humble requeste à Monsieur le premier président ' de Verdun » est vif, sans acrimonie :

Privé de la clarté des deux, Sous l'enclos d'une voûte sombre Où les limites de mes yeux Sont dans l'espace de mon ombre; Dévoré d'un ardent désir Qui souspire après le plaisir


i Très humble requeste de Théophile à Monseigneur le Premier Président. M. DC. XXIIII. Petit in-8 de iô p. Il y a une autre édition avec un titre différent sous la même date. Voir t. II, Bibliographie.


32Ô TRÈS HUMBLE REQ. A M. DE VERDUN, MARS iGa/j

Et la liberté de ma vie, Je m'irrite contre le sort, Et ne veux plus mal à l'envie Que d'avoir différé ma mort.

Pleust au Ciel qu'il me fus t permis,

Sans violer les droicts de l'âme,

De me rendre à mes ennemis

Et moy-mesme allumer maflame '.

Que bien-tost j'aurois évité

La honteuse captivité

Dont la force du temps me lie !

Aujourd'hui mes sens bien heureux

Yerroient ma peine ensevelie

Dans un sépulchre généreux.

Mcds ce grand Dieu qui fit nos loix,

Lors qu'il régla nos destinées.

Ne laissa point à notre choix

La mesure de nos années.

Quand nos Astres ont fait leur cours

Et que la trame de nos jours

N'a plus aucunfdetà suivre,

L'homme alors pour changer de lieu,

Et pour continuer de vivre,

Ne doit mourir qu'avecques Dieu.

Aussi me puis-je bien vanter,

Que dans l'horreur d'une advanture

Assez capable de tenter

La foiblesse de la nature,

Le Ciel, amy des innocens,

Fit voir à mes timides sens

Sa Divinité si propice,

Qu'encore j'ay tousjours esté

Sur le bord de mon précipice

D'un visage assez ar resté.

Il est vray qu'au poinct d'endurer Les affronts de la Calomnie


[«il Ml MBLE UEO. A M. DE VERDUN, MABfl I<)2'| ?i'2"J

Qu'on faict si longuement durer, \fa constance se voit finie.

Dans ce sanglant ressouvenir, Celuy qui veut me retenir. Il n les passions trop lentes. Et n'a jamais esté but tu Des prospérité: insolentes Qui s'attaquent à la vertu.

Mais. 6 l'erreur de mes esprits '. Dans ce siècle infâme où nous sommes, Tout ce déshonneur n'est qu'un prix Pour passer le commun dis hommes. Combien de favoris de Dieu, Dans un plus misérable lieu . Ont sent y de pires malices, Et dans leurs innocentes mains. Qui n'avaient que les deux complues Receu des fers plus inhumains!

D'ailleurs iespine est sous la fleur. Le jour sort d'une couche noire; Et que sçay-je si mon malheur N'est point la source de ma gloire? Ln jour mes ennuis effacez, Dans mon souvenir retracez, Seront eux-mesmes leur salaire. Toutes les choses ont leur tour : Dieu veut souvent que ta cholère Soit la marque de son amour.

Qui me pourra persuader

Que la Cour soit tousjours charmée ?

D'où la peut encore aborder

Le venin de ta Renommée ?

Si Verdun l ouvre un peu ses yeux,

Quel esprit assez captieux


(i) Nicolas de A crdun, premier président du Parlement dcïoulousc, en iGoo, de celui de Paris en 1611, mourut le 16 mars 1627.


328 TRES HUMBLE REQ. A M. DE VERDUN, MARS l()2 f \

Pourra mordre à sa conscience ? De quel vent peut-on escumer Dans ce grand gouffre de science Pour n'y pas bien tost abysmer ?

Grande lumière de nos jours, Dont les projects sont des miracles, El de qui les communs discours Ont plus de poids que les Oracles ; Saincte guide de tant de Dieux, Qui, sur les modelles des deux, Donnez des reigles à la terre, Dieux sans cxcez, et sans défaut, Vous avez çà bas un tonnerre Comme en a ce grand Dieu là-haut.

Le Ciel par de si beaux crayons Marque le fil de vos harangues, Qu'on y voit les mesmes rayons Du grand thrésor de tant de langues Qu'il versa par le sainct Esprit Aux disciples de Jésus-Christ. Paris est jaloux que Thoulouse l Ayt eu devant luy tant d'honneur; L'Europe est aujourd'huy jalouse Que la France ayt tout ce bon-heur.

Quand je pense profondément

A l'os vertus si recognuës.

Mon espoir prend un fondement

Qui l'eslève au dessus des nues.

Je laisse reposer mes soins ;

Les alarmes des faux lesmoins

Ne me donnent plus tant de crainte,

Et mon esprit tout transporté,

Au milieu de tant de contrainte,

Gouste à demy sa liberté.


(1) Allusion à ce que Nicolas de Verdun avait été premier président du Parlement de Toulouse.


rkmi:iu:ii:mi;m a m. DE UA5COURT, MAB8 162^ 029

C'est de vous sur fous que j'attends \ voir retrancher la licence Qui fait habiter trop long temps. La crainte arcrques ("innocence : Et, quand tout l'Enfer respandroil Ses ténèbres sur mon bon droit, Je sçay que rostre esprit esclatte Dans la plus noire obscurité, Et que tout l'appas qui vous flatte, C'est la voix de la vérité.

Mais, o l'honneur du Parlement ! Tout ce quej'escry vous offence, Puisqu'escrire icy seulement C'est violer rostre deffence ; Mon foible esprit s'est débauché A l'object d'un si doux péché, Et croit sa faute légitime : Car la vertu doit advoiier Qu'clle-mesme est pis que le crime, Si c'est crime que vous louer.

II

Théophile acquitte ses dettes de reconnaissance. Le « Remerciement à Coridon ' » ou plutôt à M. de Liancourt qui s'était substitué à M. de Montmorency, parti depuis plusieurs mois pour son gouvernement du Languedoc, oppose la sollicitude affectueuse du grand seigneur à l'oubli des courtisans :

Filles du souverain des Dieux. Belles Princesses toutes nues,


(1) Remerciement de Théophile à Coridon. M. DC. XII1I (162U). Petit in-8 de i3 p. M. Alleaumc a cru que Coridon était M. de Montmorency, nous pensons comme M ,,c Schirmacher, cpr'il s'agit de M. de Liancourt. M. de Montmorency retiré dans son gouvernement du Languedoc, ne s'occupait plus guère de Théo- phile.


33o RFMEHCIKMENT A M. DE LIANCOIRT, MARS I 6 2 /|

Qui foulez ce mont glorieux Dont la Vertu touche les nuè's : Chères germaines (tu Soleil, Devant gui la sœur du Sommeil Void toutes ses fureurs captives, Descendez de ce double mont. Et ne vous monstrez point rétives Quand le mérite vous semond.

Derechef, pour l'amour de moy, Saine tes fdles de la Mémoire, Si vous avez congé du Boy D'interrompre un peu son histoire. Suivez ce petit traict de feu Dont vostre frère perce un peu L'obscurité de ma demeure. Déesses il vous faut haster : Le Soleil n'a gue demie heure Tous les jours à me visiter.

Mais guel esclaf dans ce manoir

Chasse l'obscurité de l'ombre ?

D'où vient qu'en ce cachot si noir

On ne trouve plus rien de sombre ?

Invisibles Divin itez,

Qui par mes importunite:

Estes si promplemeid venues.

Dieux ! que je me diray content

De vous avoir entretenues

Malgré ceux qui m'en veulent tant '.

Diles-moy car c'est le subjet Pour gui ma passion vous presse), Quel doit estre <uijourd'huy l'objet De vostre immortelle caresse ? Faites gue vos divins regards Le cherchent en toutes les parts Où mes amitiez sont (dlées. Ha '. qu'il paroist visiblement '.


ki mi m n:\ii:vr a m. de liancolut. mahs 162^ 33i

Muses, vous estes appeBées Pour Coridon tant seulement.

Est-ce vous, le seul des vivons Qui n'avez point perdu courage Pour la fureur de tant de vents.

Qui conspirent à mon naufrage ? Vous seul capable d'amitié, Qu'une si longue inimitié Contre moy si fort obstinée X'a jamais encor abatu, Et qui suivez ma destinée Jusqu'aux abois de ma vertu ?

Et tant de lasches courtisans Dont j'ay si bien fia té la vie Contre moy sont les partisans Ou les esclaves de l'envie '. Aujourd'huy ces esprits abjects Ployent à tous les faux objects Que leur offre la calomnie, Et n'osent d'un mot seulement S'opposer à la tyrannie Qui me creuse le monument.

Ce ne sont que mignards de lict,

Ce sont des courages de terre,

Que la moindre vague amolit,

Et qui n'ont qu'un esclat de verre;

Ce n'est que mollesse et que fard :

Leur sens, leur voix, et leur regard,

Ont tousjours diverse visée.

Et pour le mal et pour le bien :

Ils ont une àme divisée

Qui ne peut s asseurer de rien .

Ces cœurs, oh l'ennemy de Dieu A logé tant de perfidie Qu'on ny sruuroit trouver de lieu Pour une affection hardie,


3^2 REMERCIEMENT A M. DE LIANCOLRT, MARS 162^

Ils n'ont jamais d'amy si cher Que sa mort les puisse empescher De quelque visite ordinaire, Oh depuis le matin au soir Bien souvent ils n'ont rien à faire Que se regarder et s'asseoir.

Mais que peut-on contre le sort? Laissons là ces vilaines âmes ; Leur lascheté n'a point de tort : Ils nasquirent pour estre injâmes. La Fortune, aux yeux aveuglez, Aux mouvemens tous desréglez, Les a conceus à l'advenlure, Et sous un Astre transporté Qui cheminoit contre nature Quand il leur versa la clarté.

Vous estes né tout au rebours De leurs influences matines ; L'Astre dont vous suivez le cours Suit les routes les plus divines. Il est vray que vous méritez Au delà des prospéritez Dont il vous a laissé l 'usage. Si le Destin donnoit un rang Selon l'esprit et le courage, Damon { seroit Prince de sang,

Dieux- que me faut- il choisir Pour louer mon Dieu tutélaire ? Que feray-je en l'ardent désir Que mon esprit a de vous plaire ? Je diray par tout mon bon heur, Je paindray si bien voslre honneur


(1) Dans les éditions des Œuvres : Vous seriez né Prince du sang (3) Id. Ociel!


THÉOPHILE AU MEDECIN DE LORMI . MAIS 162^ 333

Que la mer, qui voit les deux Pôles Dont se mesure l'L'nivers, Gardera sur ses ondes moles Le caractère de mes vers.

Les bons soins que lui avait prodigués de Lorme' dans la maladie qu'il fit pendant le carême de i(5^3 valent au célèbre médecin de Henri IX et de Louis XIII des stances par lesquelles, en exprimant le regret de n'avoir pu l'ap- peler dans sa détresse, il l'assure d'une place dans son cœur après le Roi et... et sa maîtresse 2 :

Toi qui fais un breuvage d'eau Mille fois meilleur et plus beau Que eeluy du beau Ganimède, Et qui lui donnes tant d'appas Que sa liqueur est un remède Contre l'atteinte du trespas,

Penses-tu que, malgré l'ennuy Que me peut donner aujourd'huy L'horreur d'une prison si noire, Je ne te garde encor un lieu Au mesme endroit de ma mémoire Où se doit mettre un demy-dieu ?

Boufjy d'un air tout infecté, De tant d'ordures humecté, Et du froid qui méfait la guerre, Tout chagrin et tout abatu, Mieux qu'en autre lieu de la terre Il me souvient de ta vertu.

Chiron, au moins si je pouvois Te faire ouyr les tristes voix


(i) Né en i547, mort en 1637; il n'avait aucun lien de parenté avec la jeune Marion de l'Orme, Agée alors de 1 1 ans.

(2) Celte pièce : Théophile à son amy Chiron, suit la précédente dans la pla- quette de 163^.


33/| THÉOPHILE AL MEDECIN DB LOHME, MARS 162/4

Dont t'invoquent mes maladies, Tu me pourvois donner dequoy Forcer mes Muses esiourdies A parler dignement de loy.

De tant (te vases précieux Où l'art le plus exquis des deux A caché sa ? ne i Heure force, Si j'avois seulement (/ouste A leur moindre petite amorce, J'aurois trop d'aise et de santé.

Si devant que de me coucher, Mes soupirs se pouvoient boucher D'un long traict de ccst hydromelle, Où tout chagrin s'csvanouyt, L'enfant dont avorta Semelle Ne me met troit jamais au lie t.

1 11 lieu des continus ennuis Qui me font passer tant de nuicts Avec des visions horribles, Mes yeux verroient en sommeillant Mille volupleZ invisibles Que la main cherche en s'esveillanl.

Au lieu d'estre dans les Enfers, De songer des feux et des fers Qui mejont le repos si triste, Je songerais d'estre à Paris, Dans le cabinet ou Caliste Eust le triomphe de Cloris.

A l'esclat de ses dcu,r flambeaux, Les noires caves des tombeaux D'où je vois sortir les Furies Se peindroieni de vives couleuvs, Et feroient ù mes resveries De beaux prez tapissez de fleurs.


-\ l'Itlï'HE AUX POÈTES DU TEMPS, MARS 162/i 335

Ah ! que je perds de ne pouvoir Quelquefois t'ouyr et te voir Dans mes noires mélancolies, Qui ne me laissent presque rien De tant d'agréables folies Qu'on aymoit en mon entretien .'

Que les Dieux sont mes ennemis De ce qu'ils ne m'ont pas permis De t'appeller en ma détresse ! Docte Chiron, après le Roy. Et les faveurs de ma maistresse. Mon cœur n'a de regret qu'à loy.

III

Il restait à Théophile une dernière eorde à faire vibrer,

la plus sensible, eelle qui était capable de réveiller ses

confrères en Apollon, de les amener à prendre sa défense

dans le langage des Dieux. Sa « Prière aux poètes de ce

temps 1 » en cite sept : Malherbe, Hardy, Porchères, Bois-

robert, Saint-Amant, Gombauld et Mavnard :

Vous à qui de fresches vallées, Pour moy si durement gelées, Ouvrent leurs fontaines de vers : Vous qui pouvez mettre en peinture Le grand object de l'inivers Et tous les traicts de la Nature,

Beaux esprits si chers à la gloire, Et sans qui l'œil de la mémoire Ne sçauroit rien trouver de beau, Escoute: la voix d'un Poète Que les alarmes du tombeau Rendent à chaque fois muette :


(1) Prière de Théophile aux poètes de ce temps, Ensemble la compassion de Philothée aux misères de Théophile. M. DC. XXIV (liïlUj. Petit in-8 de i5 p. chiff.


336 SA PRIÈRE AUX POÈTES DU TEMPS, MARS 162/*

Vous sçavez qu'une injuste race Maintenant fait de ma disgrâce Le joiiet d'un zèle trompeur. Et que leurs perjides menées, Dont les plus résolus ont peur, Tiennent mes Muses enchaisnées.

S'il arrive que mon naufrage Soit la fin de ce grand orage Dont je voy mes jours menacez, Je vous conjure, ô trouppe saincte '. Par tout l'honneur des trespassez, De vouloir achever ma plainte.

Gardez bien que la calomnie Ne laisse de l'ignominie Aux tourmens qu'elle m'a jurez, Et que le brasier qu'elle allume (Si mes os en sont dévorez) Ne brusle pas aussi ma plume.

Contre tous ces esprits de verre Autrefois j'avois un tonnerre; Mais le temps flatte leur courroux. Tout me quitte : la Muse est prise, Et le bruit de tant de verroux Me choque la voix et la brise.

Que si ceste race ennemie Me laisse, après tant d'infamie, Dans les termes de me venger, N'attendez point que je me venge : Au lieu du soin de l'outrager, J'auray soin de vostre louange.

Car s'il faut que mes forces Ment Contre ceux qui me persécutent, De quelle terre des humains Ne sont leurs ligues emparées?


SA PRIÈRE AUX POÈTES DU TEMPS, MARS l6a4 $3^

Ilfaudroit contr'eux plut <le mains Que n'en auroient cent Br tarées.

Ma pauvre âme, toute abatuë Dans ce long ennuy qui me tuë, N'a plus de désirs violens ; Mon courage et mon asseurance Me font de vigoureux eslans Du costé de mon espérance.

Icy pour desnoiier la chaisne

Qui me tient tout prest à la gesne,

Mon esprit n'applique ses soins,

Et ne réserve sa puissance

Qu'à rembarrer les faux tesmoins

Qui combattront mon innocence.

Desjà depuis six i mois je songe De quel si dangereux mensonge Ils m'auront tendu le lien, Et de quel si souple artifice Leur esprit, plus sot i que le mien, Me convaincra de maléfice.

On voit assez que mes parties, Bien soigneusement adverties De mes pins criminels secrets, N'ont recours qu'à la tromperie, Et que mes Juges sont discrets De ne point suivre leur furie.

Mais, ainsi qu'à fouler leur haine, Les Juges ont des pieds de laine, Je voy que ces esprits humains Laissent long- temps gronder l'envie Sans mettre leurs pesantes mains Dessus mon innocente vie.


(i) Ce vers fixe la date do La Prière aux poètes de ce temps, elle a été composée en mars iGai ; en disant six mois Théophile a plutôt exagéré que diminué le temps de sa détention.

(2 1. \ r.r. des éditions des Œuvres : Leur esprit, plus fort que le mien.


338 SA PRIÈRE AUX POETES DU TEMPS, MARS 162^

Et cependant ma patience, A qui leur bonne conscience Promet un jour ma liberté, S'exerce à chercher une rime Qui persuade à leur bonté Qu'on me pardonnera sans crime.

Ma Muse foible et sans haleine,

Ouvrant sa malheureuse veine,

A recours à vostre pitié :

Ne mordez point sur mon ouvrage,

Car icy vostre inimitié

Desment iroit vostre courage.

■ Je ne Jus jamais si superbe Que d'oster aux vers de Malherbe Le françois qu'ils nous ont appris, Et sans malice et sans envie, fay tousjours leu dans ses escrits L'immortalité de sa vie.

Pleust au Ciel que sa renommée Fust aussi chèrement aymée De mon Prince, qu'elle est de moy '. Son destin, loin de la commune. Seroit tousjours avec le Roy Dedans le char de la Fortune.

Une autre veine violente, Tousjours chaude et tousjours sanglante De combats de guerre et d'amour, A tant d'esclat sur les théâtres, Qu'en despit des freslons de Cour { Elle a fait mes sens idolâtres.


(1) Claude Garnier qui allait attaquer le prisonnier dans son Atteinte contre h'.< impertinences de Théophile ennemy des bons esprits, a publié après une petite satire sous le titre Le Frelon du temps, M. DC. XXIV, in-8 de 16 p. (Voir t. II, à l'Appendice : « Le premier engagement de la guerre des anciens et des modernes).


SA PRIÈRE AUX POÈTES DU TEMPS, MARS 162^ 33g

Hardy, dont le plus grand volume Va jamais sceu tarir la plume, Pousse un torrent de tant de vers Quon diroit que l'eau d'Hypocrène Xc tient tous ses vaisseaux ouvers Qu'alors quil y remplit sa veine.

Porchères i avec tant de flamme Pousse les mouvemens de l'âme Vers la route des immortels. Qu'il laisse par tout des matières Où ses vers trouvent des Autels, Et les autres des cimetières.

Encore n'ay-je point F audace De fouler leur première trace ; Boisrobert en peut amener, Après ses pas toute une presse Qui mieux que moi peuvent donner Des louanges à sa Princesse -.

Saint-Amant sçait polir la rime

Avec une si douce lime

Que son luth nest pas plus mignard,

Xy Gombaut dans une élégie,

Yv iépigramme de Ménard,

Qui semble avoir de la magie.


(1) Théophile doit avoir en vue ici Laugier de Porchères. Porchères d'Ar- baud n'a fait imprimer son poème : La Magdeleine pénitente, qu'en 1627, et sa Paraphrase des Psaumes graduels, qu'en iG33. Voir sur ces deux poètes, notre Bibliographie des recueils collectifs de poésies publiés de 1097 à 1700.'

(a) M. Alleaume a voulu voir ici une allusion aux mœurs de Boisrobert qui était placé à ce point de vue, par ses contemporains, sur le même rang que Théophile, Des Barreaux et plus tard Saint-Pavin. Nous ne partageons pas pas cette appréciation. D'ailleurs Théophile s'est défendu énergiquement de toute interprétation suspecte de son amitié pour le jeune Vallée ; en mars i6ai, incriminé lui-même de sodomie, il se serait bien gardé de jeter une accu sation de cette nature sur un ami et un confrère. Il n'avait aucun intérêt à se créer, de gaité de cœur, un nouvel adversaire ! La Princesse de Boisrobert était quelque grande dame chez laquelle ce dernier fréquentait alors ; proba- blement Henriette de France qui allait épouser, en i6a5, Charles I", roi d'Angleterre.


3^0 SA PRIÈRE AUX POÈTES DU TEMPS, MARS I G 2 ^

Et vous, mille ou plus que j'adore, Que mon dessein veut joindre encore A ces génies vigoureux De qui je tache ici la gloire, Pour ce que le sort malheureux Les a fait choir à ma mémoire.

Voyant mes muses estourdies Des frayeurs et des maladies Qui me prennent à tous momens, Faites-leur un peu de caresse. Et leur rendez les complimens De celuy qui vous les adresse.

Sur ces sept poètes, Boisrobert et Saint-Amant étaient de ses familiers, la première édition de ses Œuvres, 1621, gardait le témoignage de leur admiration. Hardy restait son débiteur, Théophile lui avait adressé en 1622 une ode élogieuse ' placée plus tard par ce dramaturge dans les ff. prél. du T. I de son Théâtre (1624); il corres- pondait de temps à autre avec Maynard 2 ; Malherbe, Gombauld et Porchères lui étaient à peu près étrangers.

Ni Malherbe, trop égoïste et trop rancunier, il se sou- venait de la boutade impertinente de Théophile dans son « Elégie à une Dame 3 » :


r- J


Imite qui voudra les merveilles d'aulruy. 1 Malherbe a très bienfait, mais il a fait pour luy ;


(1) Nous avons donné le texte de cette ode, p. 106.

(a) Les nouvelles Œuvres de Théophile, 1 64 1, renferment une lettre à M. Mcs- nard, lettre XIII.

(3) Elégie à une Dame : Si vostre doux accueil n'eust consolé ma peine. Cette pièce est la première de l'édition originale des Œuvres, 1621, après le Traiclé de l'Immortalité de l'âme.


l'ode de scudéry a Théophile, mars 1624 3'|l

Mille petits volleurs l'escorchenl tout en vie. Quand à moy ces larcins ne me font point d'envie ; J'approuve que chascun escrive à sa façon : J'ayme su renommée, et non pas sa leçon. Ces esprits mendiants, d'une raine infertile, Prennent à tous propos ou sa rime ou son style, Et de tant d'ornemens qu'on trouve en luy si beaux Joignent ror et la soye à de vilains lambeaux, Pour paroistre aujourd'huy d'aussi mauvaise grâce Que parut autresfois la corneille d'Horace. . .

et voyait dans le prisonnier de la Tour de Montgommery un dissident de son école poétique, ni Fr. Mavnard, ni Boisrobert, ni Saint- Amant , résolus, et pour cause, à se taire, ne répondirent. Seul un obscur rimeur bâcla des stances inintelligibles sous le titre : « Responce à la Prière de Théophile par les Poètes ' ».

Théophile aurait pu se venger de Malherbe en lui rendant le sonnet qui lui était imputé sur le premier chapitre de la Genèse : Croisse: et multipliez et restituer formellement à Mavnard de nombreuses pièces du « Parnasse satyrique ». Quant à Saint-Amant, il ne soupçonnait pas que deux de ses poésies seraient attribuées par de nouveaux témoins à Théophile qui s'est contenté de nier en être l'auteur.

Lnami ignoré, un cœur chaud et généreux, Georges de Scudéry, celui qui, en 1 632 , a publié l'édition en quelque sorte définitive de ses Œuvres 2 avec une préface où il


(1) Celte poésie détestable a été insérée dans le « Recueil de toutes les pièces faites par Théophile depuis sa prise jusques à présent, ensemble plusieurs autres pièces faictes par ses amis à sa faveur et non encore veues... If. DC. XXIV (i6a4 ';. Petit in 8 de 290 p.

(2) Les Œuvres de Théophile divisées en trois parties... Dernière édition. Rouen, Jean de la Mare, i632, in-8.


3/j2 LODE DE SCUDÉRY A THÉOPHILE, MARS 1G2/1

défiait les adversaires du Poète 1 , prit résolument sa défense sans lui avoir jamais parlé. Les strophes sont faibles, mais l'intention excellente» Garassus et la célèbre Compagnie passent un mauvais quart d'heure ; ce jeune matamore de Scudéry (il avait vingt-trois ans) était décidément un homme brave et un brave homme 2 :

Parmy la morne Solitude Où le Destin m'a confiné, L'œil dont je suis assassiné Prenoit les fruicts de mon estude : Lorsqu'un bruit troublant ma raison Me fit voir Phœbus en prison Dans l'effroyable horreur d'un gouffre : • Et le remords me dit ce jour.

Tandis que le Dieu des vers souffre, Tu fais mal d'escrire d'amour.

Piqué de cette rude attainte,

Qui me pensa faire mourir,

Je me résolus à périr.

Plustost qu'à suffocquer ma plainte :

Et creus estre fort obligé

De soustenir cet affligé

Qu'on ne poursuit que par envie ;

C'est pourquoy je trace ces vers,

Qui peut estre au prix de ma vie

S'en vont arpenter l'Univers.

Mais que ceste caballe noire Creuse cent pièges sous mes pas,


(1) Nous l'avons reproduite au t. II : Vie posthume de Théophile.

(2) Voici un Irait, qui le prouve : La reine Christine lui avait promis une chaîne d'or de mille pistoles pour la dédicace du poème d'Alaric, mais elle lui demanda de rayer les vers où il parlait du comte de LaGardie, qui était tombé dans sa disgrâce : « Quand la chaîne d'or, répondit Scudéry serait aussi grosse que celle dont il est question dans l'histoire des Incas, je ne détruirai jamais l'autel où j'ai sacrifié».


L'ODE DE SCLDÉIIY A THÉOPHILE, MAKS 102^ 343

Je tiondray la main au trespas Pourveu qu'il soit rempli de gloire : Et qu'un jour la postérité Puisse apprendre la vérité De leur crime, et de ma franchise : Ce cœur qu'un grand Dieu me donna Sciiit bien comme il faut qu'on méprise Les poisons de Mariana 1 .

Toy qui veux cacher tes malices D'un masque de dévotion, Ne fais dire à ta passion Que je suis un de ses complices : Jusqu'ici mon malheur est tel Que ce grand Esprit immortel Ne me tient de sa cognoissance. Et je ne le cognois. sinon Qu'à cause que toute la France Ne sçauroit borner son renom.

Aurois-tu bien assez d'audace

Pour faire un tesmoing supposé.

Le seul nom de cest accusé

Te fait-il point trembler, Garacc ! }

Ton chapeau dont le large tour

Faict autant d'ombre qu'une Tour,

N'aura pas pourtant l'advantage

De cacher la frayeur du front,

On lira dessus ton visage

La crainte, la honte et l'affront.

A tort, tu dis que Théophile

Est un semeur d'impiété,

Pour nier la Divinité

Croy moy, cest homme est trop habile :


(i) Mariana. célèbre jésuite espagnol (1537-16241, auteur du traité De Rege et Régis institutions iSrp. condamné parle Parlement de Paris, et brûlé par la main du bourreau le 8 juin 1C10, voir p. \i..


3/|^ L'ODE DE SCUDÉHY A THÉOPHILE, MARS 162/I

Et quand il la voudroit nier Du depuis qu'il est prisonnier Il en a trop de témoignages ; Dieu luy mesme a conduit sa main, Ne voit-il pas que ses ouvrages Surpassent le pouvoir humain.

Hélas ! sa perte est bien certaine Si vous en avez le pouvoir, Vous en voulez à son sçavoir, C'est d'où procède voslre haine : Bannissez cet homme abatu, Chassez avec luy la vertu, Mais quoy, vous pouvez delà l'onde, L'esloignement ne sert de rien : Bon Dieu ! faictes un autre monde Pour asseurer les gens de bien.

Grand Boy, ceste mort désirée S'atlaque à vos gestes guerriers, Car, sans ses vers, tous vos lauriers Ne sçauroient avoir de durée : Que vos grandes ambitions Fassent à mille Nations Souffrir le joug de vostre Empire, Tout cela demeure obscurcy Car nul ne le peut bien descrire Si ce n'est ce mesme homme icy.

Faites crever la jalousie, Que vostre voix rompe ses fers, Un moindre esprit dans les Enfers A trouvé de la courtoisie ; Le cachot auquel on l'a mis Est moins dur que ses ennemis, Ses murs se seroientjà veus fendre, Par ses vers charmeusement doux, Si ce n'estoit qu'il ne veut prendre Aucun bien s'il ne vient de vous.


L*ODE DE SCLDÉHY À THEOPHILE, MARS lÔ2^ 3 'l 5

Pauvre affligé, si la fortune

Peut agréer ce que tu veux,

Et qu'en fin flcctible à mes vœux

Elle te soit moins importune :

Me feras-tu pas ce plaisir

De quelque heure de ton loisir

Sur des vers que je veux qu'on lise ?

Où par des termes bien trenchants

Je paindray l'honneur de Venise

Qui ne veut point de ces meschans.

Si ton âme eust esté si molle Que de fleschir sous leurs dessains, L'on eust veu couler dans tes mains L'onde du Tage et du Pactolle : Mais parce que ton libre esprit Est François en ce qu'il escrit, Hà ! l'athéisme t'accompagne : Et t'en accusant aujourd'hui. Ils entendent le Roy d'Espagne N'ayant point d'autre Dieu que luy.

Chaque chose tend à son centre, C'est pourquoy ces noirs Gobelins Voudroient en leurs désirs malins Nous pouvoir passer sur le ventre, Car leur grand fondateur est né Parmy ce peuple basané : Leur mine hypocrite d'escouvre Que s'ils tenoient le sort fatal Dessus les fondements du Louvre Ils bastiroient i'Escurial.

Mais en vain leur rage allumée

Ose attaquer les Fleurs de Lys, .

Tous leurs projects ensevelis

Ne sont plus qu'ombre et que fumée :

Nos Monarques sont trop puissans.

L'honneur chatouille trop nos sens,


346 l'ode de scudéry a Théophile, mahs 1624

Et malgré toute leur furie, L'on a recognu mille fois, Que le Démon de l'Ibérie, Est trop foible pour le François.

Ceste superbe Pyramide * (Qui ne devoiljamais finir Afin d'apprendre à l'advenir Quelle est ceste engeance perfide) A porté jusqu'aux pieds de Dieu Le tesmoignage qu'en ce lieu Ils sont pires que la tempes te. Et vous souvienne Parlement Que vous dardasles sur leur teste La foudre d'un bannissement.

Mais puis que la bonté du Prince Passe l'éponge sur leurs faicts, Dieux humains, donnez leur la paix. Souffrez les dans chasque Province : Mais qu'aussi ce persécuté Puisse r'avoir sa liberté ; Sa bonne cause estant palpable, Et leur crime encor si récent, Au moins absolvant le coulpable, Ne condamnez pas l'innocent.

Cette pièce a circulé manuscrite jusqu'en 1637 ou 1628 2 . Elle n'a pas valu d'ennuis à Scudéry. L'immunité dont il a bénéficié prouve que les Jésuites traquaient le libertinage sans se préoccuper des attaques dirigées contre leur Compagnie.


(1) Une pyramide élevée devant le Palais de Justice pour perpétuer le souve- nir de l'attentat de Jean Chatel (27 décembre 1094) avait été abattue en i6oi sur l'ordre d'Henri IV qui voulait être agréable à la Compagnie de Jésus.

(2) Cette ode de Monsieur d'Eseudéry (sic) en faveur de Théophile a été insérée dans les Œuvres de Théophile, Rouen, Jean de la Mare, M. DC. XXVIII. Peut-être est-elle dans l'édition de 1627 que nous n'avons pas rencontrée ?


LA REMONTRANCE A M. DE VERTHAMONT, MARS l6a4 M|

IV

Le printemps arrivait, le prisonnier désirait ardemment en jouir, aussi inyite-t-il discrètement M. de Yerthamont, un des commissaires du Parlement, à signer un ordre d'élargissement :

REMONSTRANCE A M. DE VERTHAMONT

Désormais que le renouveau Fond la glace et desseiche l'eau Qui rendoii les prez inutiles, Et qu'en l'objeet de leurs plaisirs Les places des plus grandes villes Sont des prisons à nos désirs ;

Que l'oyseau, de qui les glaçons Avoient enfermé les chansons Dans sa poictrine refroidie, Trouve la clef de son gosier. Et promeine sa mélodie Sur le myrthe et sur le rosier :

Que l'abeille, après la rigueur Qui tient ses aisles en langueur Au fond de ses petites cruches, S'en va continuer le miel, Et quittant la prison des ruches. X'a son vol borné que du Ciel ;

Que les zéphires, s'espanchans Parmy les entrailles des champs. Laschent ce que le froid enserre : Que l'Aurore avecques ses pleurs Ouvre les cachots de la terre Pour en faire sortir des fleurs ;

Que le temps se rend .si béidn, Êksme aux serpens ple'ms de venin

20


348 LE RECUEIL DES PIECES DE THEOPHILE, MARS iÔ'i'j

Dont nos tre sang est lapasture, Qu'en faveur de ces te saison, Et par arrest de la Nature Il les fait sortir de prison.

L 'an a fait plus de la moitié { Que tous les jours vos tre pitié Me doit faire changer de place. Ne me tenez plus en suspens, Et me faites au moins la grâce Que le Ciel j ait à des serpens.

Sa mise en liberté ne dépendait pas du seul M. de Verthamont, elle eut été facilitée par le Procureur générai, pourquoi Théophile n'a-t-il rien tenté près de Mathieu Mole?


Avant la publication de la « Remontrance à M. de Verthamont 2 », un intime de Colletet réunissait les poésies composées par Théophile depuis le 19 août 1G23, soit pendant sa fnite et dans sa prison, en y joignant les pièces de ses admirateurs ; le tout formait 1 1 2 pages in-i 2 sous le titre : « Recueilli de toutes les || pièces de || Théophile, ||com- mençans à 1* Arrest de la Cour, et || généralement tout ce qui s'est fait !| pour et contre luy depuis sa prison ||


(1) L'an dont parle Théophile compte de son incarcération à la Conciergerie, l'allusion aux serpents le prouve, soit du 28 septembre ; la moitié nous repor- terait au 38 mars, mais à partir du 22 mars et jusqu'au i5 juin, le Poète a subi sept interrogatoires qui ne lui ont pas laissé le loisir de composer des pièces de circonstance. La Remontrance à M. de Verthamont ne contient aucune allusion à ces interrogatoires, nous pensons qu'elle a été composée dans la première quinzaine de mars.

(2) La Remonstrance à M. de Verthamont n'est pas à la table du recueil ci-après, elle a été ajoutée en fin d'impression. Voir t. II, Bibliographie, n° 19.


LE RECUEIL DES PIECES DE THEOPHILE. MAIIS 1 6 2 4 3^9

jusques à présent... || M.DC.XXfflT fi. A la suite de l'Arrcst contre Théophile se lisait la note suivante :

« L'opinion de beaucoup de personnes est que quelques libraires désireux de gaigner, voyant que les vers satyriques estoienteeux qui se vendoient Le m ieu x, compilèrent eux mêmes les plus vilains, mettans les uns sous le nom de Théophile, les autres de Berlhelot, ou de Colletet cl selon qu'ils les voyoienl avoir de la vogue. Pour le sieur Colletet je sçay bien qu'on luy a joiié cette trousse. Aussi m'estonnay je fort si sa plume a laissé coulé les saletez qu'on dit qu'il a escrites, veu qu'il est connu de tout plein d'honnestesgens qui tiennent à faveur l'honneur de sa fréquentation. Et vérita- blement je puis dire sans flatterie que je l'ay veu mille fois à l'Eglise faire le» actions d'un vray Chrestien, et quoy que je l'aye fréquenté en des lieux où il pouvait librement parler : si est-ce que je ne luy ay jamais ouy dire une parole lascive, ou de laquelle on peut tirer scandale. Protestant qu'il n'y a rien qui me pousse d'escrire cecy que la vérité mesme qui me force de rendre tesmoi- gnage de la piété et de la modestie que j'ay toujours reconnue en luy, comme je l'ay assez de fois certifié à quantité de personnes d'honneur ».

Ce plaidoyer est bizarre, Guillaume Colletet l'a certainement inspiré, il s'ennuyait au village de Saint- Denis près Paris où il purgeait sa condamnation au bannissement I L'épitre dédicatoire de son poème de « Scévole » au président Nicolas Chevalier ne lui avait pas ouvert encore les portes de la capitale, il attendait


(i) Cette publication fut suivie quelques semaines après d'un recueil plus complet et dans lequel les pièces sont classées dans l'ordre de leur apparition (nous n'avons relevé qu'une erreur, la Réponse de Des Barreaux est placée après La Compassion de Philolhée alors qu'elle l'a précédée) : Recueil de toutes les pièces faites par Théophile, depuis sa prise jusqu'à présent. Ensemble plusieurs autres pièces faictes en sa faveur et non encore veues. Avec une table... M. DC. XXIV. In-8 de 390 p. (Voir t. II. Bibliographie, n° 30;. On trouve, en plus, dans ce dernier recueil, quatre pièces de Théophile et trois pièces de ses amis ;et, en moins, les pièces judiciaires : L'Arrest du Parlement du 10 août 1023 et La prise de Théophile retenu en la ville de S. Quentin... ».


.').")<) l'attaqli: ni: cl. oauniku coyike Théophile, mars i ( 3 2 /i

l'aulorisalion lacite d'\ ivnhvr cl de voir réduire à neuf moisson exil de neuf années.

L'éditeur de ce « Recueil... » le termine ainsi :

« Voilà tout ce qui s'est passé sur le subject du sieur Théophile depuis qu'il est en lu Conciergerie. Les. luges qui travaillent à son procei exempts de toute passion après avoir examiné les accusa- tions qui sont faites contre luy, ne luy desnieront pas les moyens de se justifier. Ils tiennent la place de Dieu, voir cesontiev des Dieux, desquels il ne peut attendre autre chose que la punition des crimes dont il est accusé, s'il en est convaincu. Ou l'absolu- tion de ses accusations, si elles ne sont pas véritables. Ils l'ont mandé devant leur sacré Tribunal, à fin d'apprendre par sa bouche la défence qu'il veut proposer aux crimes dont il est accusé. Je ne manqueray pas de le faire part de ce qui se passera sur son subject si je vois que tu aggrées la peine que j'ay prise... ».

L'incertitude continuait à régner dans les esprits sur l'issue du procès de Théophile, on n'osait se prononcer ouvertement. Dans cette période critique un nouveau détracteur du Poète se lève qui, tout en se plaçant au point de \u<' Littéraire, ae ménagera pas sa personne.

Le chapitre [** des '«Fragments d'une histoire comique » paru huit mois auparavant ' (juin i6â3) avait soulevé l'indignation légitime de Claude Garnier, le dernier dis- ciple de Ronsard ! Mais pourquoi avait-il laissé s'écouler un si long délai sans répliquer? Craignait-il d'engager directement le bon combat avec le Poète de Boussères et s'eflraN ait-il à la pensée de recevoir ses coups de boutoir? Ce motif a pu dicter sa résolution de ne pas signer le violent pamphlet dans lequel il tente de relever le drapeau du Prince des poètes français : « L'Ateinte

(1) Voir p. 129.


LSTTRK DE TiiKoriui.i: v son fiuiu:. m vus 162/4 35i

(sic) contre 1rs impertinences de Théophile, ennemy des

bons esprits ' » :

« Mais quelle niaiserie ! que le monde est sot, il n'est bruict icy que d'un Théophile, d'un certain oiseau de cage et de trébuchet, et comme s'il était quelque chose, on en fait une merveille dans l'esprit de nos hommes, qui jadis n'admiroient que les choses les plus admirables. Voilà que c'est en la maison des aveugles et des tortus, les borgnes et les voûtez ont le premier rang : ainsi dans Paris, où la science est presque anéantie, on fait triomphe d'un petit discoureur, d'un petit rimeur de Clérac, présomptueux, or- gueilleux, qui pour avoir de l'applaudissement de quelques cer- veaux légers veut mettre soubs la fange de ses pieds les Homères, les Ronsards, les Pétrarques et les Virgiles... ».

Théophile en eut-il connaissance ? Et, dans l'affirma- tive, les interrogatoires qu'il subit peu de jours après détournèrent-ils son attention ? On ne sait. Il se tut sur le moment, et oublia de répondre ; peut-être a-t-il épargné Garnier parce que ce dernier, mis en cause dans la déposition du libraire A itré, n'a pas apporté son témoi-


gnage contre lui


VI


Toutes les tentatives éloquentes de Théophile n'ame- naient pas sa libération. Découragé de leur insuccès, sa pensée s'arrête sur son frère aîné, le capitaine Paul de Yiau, auquel, malgré son changement de religion, l'unis-


(1) M. DC. XXIIIT (i6a',), petit in-8 de 11 p. chifT. Voir T. II, à l'Appendice : Le premier engagement de la querelle des anciens et des modernes : Théophile et Claude Garnier.

(2) Voir sur Claude Garnier le préambule de la déposition Vitré du 11 mai 1624 et celui de l'interrogatoire du i5 juin 1624. On verra que Théophile a déclaré ne pas connaître, même de nom. Claude Garnier, ce qui était une malice intéressée de sa part. Leurs deux noms sont associés, dès 1622, dans un sonnet de G. Colletet des Désespoirs amoureux.


352 LETTRE DE THEOPHILE A SON FRERE, MARS 102^

sait une ardente affection. II écrit au bouillant calviniste, qui n'avait cessé de se tenir en relations constantes avec lui et de tenter démarches sur démarches auprès de ses juges, une lettre 'les honorant tous deux; les dernières strophes exhalent son espoir de revoir la maison pater- nelle : le manoir de Boussères, le domaine familial cul- tivé par son frère Daniel. Pourquoi à la suite de ce tableau enchanteur insère-t-il la strophe la plus terrible qu'il ait jamais écrite contre les Jésuites et qui contraste avec les ménagements de ses pièces précédentes ? Est-elle le cri de son désespoir ?

Mon frère, mon dernier appuy, Toy seul dont le secours me dure, Et qui seul trouves aujourd'huy Mon adversité longue et dure ; Amy ferme, ardent, généreux, Que mon sort le plus malheureux Pique d'avantage à le suivre, Achève de me secourir : Il faudra qu'on me laisse vivre Après m'avoirfait tant mourir.

Quand les dangers où Dieu m'a mis Verront mon espérance morte ; Quand mes juges et mes amis T'auront tous refusé la porte ; Qand tu seras las de prier, Qand tu seras las de crier, Ayant bien balancé ma teste Entre mon salut et ma mort,


(i) Lettre de Théophile à son frère, M. DC. XXIIII. Petit in-8 de 19 p. chiff. La strophe contre les Jésuites a été supprimée dans les éditions de Rouen anté- rieures à i63a et dans l'éd. Scudérv, Rouen, Jean de la Mare; elle manque dans presque toutes les éditions du xvu c siècle.


LETTRE DE THEOPHILE A SON FRÈRE, MARS 102^

Il faut enfui que lu lempeste M'ouvre le sépulchre ou le port.

Mais l'heure, qui la peut sçavoir ? Nos malheurs ont certaines courses, Et desjlots dont on ne peut voir Xy les limites ny les sources. Dieu seul cognoist ce changement, Car l'esprit ny le jugement Dont nous a pourveus la Nature, Quoy que ton vueille présumer, N'entend non plus notre advanture Que le secret flux de la mer.

Je sçay bien que tous les vivons,

Eussent-ils juré ma ruine,

X aideront point mes poursuivons

Malgré la volonté divine.

Tous leurs efforts, sans son adveu,

Ne sçauroient m'oster un cheveu

Si le Ciel ne les authorise :

Ils nous menacent seulement.

Eux ny nous de leur entreprise

Ne sçavons pas l'événement.

Cependant je suis abatu ; Mon courage se laisse mordre, Et d'heure en heure ma vertu Laisse tous mes sens en désordre. La raison, avec ses discours, Au lieu de me donner secours, Est importune à mafoiblesse, Et les pointes de la douleur, Mesme alors que rien ne me blesse, Me changent et voix et couleur.

Mon sens, noircy d'un long effroy. Ne se plaist qu'en ce qui l'attriste, Et le seul désespoir chez moy Ne trouve rien qui lui résiste.


35/» LETTRE DE THÉOPHILE A SON FRÈRE, MARS 1C2/J

La nuict, mon somme interrompu, Tiré d'un sang tout corrompu, Me met tant de frayeurs dans l'âme Que je n'ose bouger mes bras. De peur de trouver de la fleurie Et des serpens parmy mes dras.

Au malin, mon premier object,

C'est la cholère insatiable.

Et le long et cruel project

Dont m'attaquent les fds du Diable ;

Et peut-eslre ces noirs Lutins.

Que la haine de mes destins

A trouvé si prompts ù me nuire,

Vaincus par des Démons meilleurs.

Perdent le soin de me détruire.

Et soufflent leur tempes te ailleurs.

Peut estre, comme les voleurs Sont quelquesfois lassez de crimes, Les ministres de mes malheurs Sont las de déchiffrer mes rimes. Quelque reste d'humanité, Voyant l'injuste impunité Dont on, flatte la calomnie, Peut-estre leur bat. dans le sein, Et s'oppose à leurfélonnie Dans un si barbare dessein.

Mais, quand il faudroit que le Ciel Meslast sa foudre à leur bruine, Et qu'ils auroient autant de fiel Qu'il leur en faut pour ma ruine, Attendant ce fatal succez, Pourquoy tard de fiévreux accez Me feront-ils paslir la face, Et si souvent hors de propos, Avecques des sueurs de glace, Me troubleront-ils le repos ?


LETTIIE DE THEOPHILE A SON FIlÈllE. MAKS lOs't 355

Quoy que l'implacable courroux D'une si puissante partit' Face gronder trente verroux Contre [espoir de ma sortie, Et que ton ardante amitié, Par tous les soins de la pitié Que te peut fournir la Xature, Te rende en vain si diligent Et ne donne qu'à l'advanture Tes pas, tes cris, et ton argent,

J'espère toutes/ois au Ciel. Il fit que ce trouppeau farouche. Tout prest à dévorer Daniel. Xe trouva ny griffe ny bouche ; C'est le mesme qui fd jadis Descendre un air de Paradis Dans rair brûlant de lafournaize. Oà les Saine ts, parmy les chaleurs, Ne sentirent non plus la braize Que s'ils eussent foulé des fleurs.

Mon Dieu, mon souverain recours, Peut s'opposer à mes misères, Car ses bras ne sont pas plus cours Qu'ils estoient au temps de nos pères. Pour estre si prest à mourir, Dieu ne me peut pas moins guérir : C'est des afflictions extresmes Qu il tire à la prospérité, Comme les fortunes supresmes Souvent le trouvent irrité.

Tel de qui [orgueilleux destin

Brave la misère et l'envie

N'a peut-estre plus qu'un matin

Ny de volupté ny de vie.

La Fortune, qui n'a point d'yeux,

Devant tous les flambeaux des deux


356 LETTRE DE THEOPHILE A SON FRERE, MARS 162/4

Nous peut porter dans une fosse. Elle va haut ; mais que sçait-on S'il fait plus seur dans son carrosse Que dans celuy de Phaëton ?

Le plus brave de tous les rois, Dressant un appareil de guerre Qui devoit imposer des loix A tous les peuples de la terre, Entre les bras de ses subjects Asseuré de tous les objecls Comme de ses meilleures gardes, Se veit frappé mortellement D'un coup à qui cent hallebardes Prenoient garde inutilement.

En quelle plage des mortels Ne peut le vent crever ta terre ? En quel palais et quels autels Ne se peut glisser un tonnerre ? Quels vaisseaux et quels matelots Sont tousjours asseurez des flots ? Quelquefois des villes entières, Par un horrible changement, Ont rencontré leurs cimetières En la place du fondement.

Le sort, qui va tousjours de nuict, Ennyvré d'orgueil et de joye, Quoy qu'il soit sagement conduit, Garde mal-aisément sa voye. Ha ! que les souverains décrets Ont tousjours demeuré secrets A la subtilité des hommes ! Dieu seul cognoist lestai humain ; Il sçait ce qu'aujourd'huy nous sommes Et ce que nous serons demain.

Or, selon l'ordinaire cours Qu'il fait observer à nature,


LETTRE DE THEOPHILE V SON FRÈRE, MARS l62 r j 35"

L Astre qui présuie à mes jours S'en m changer mon advaniart ; Mrs yeux sont espuisez de pleurs ; Mes esprits, usez de malheurs, Vivent d'un sang gelé de craintes. La nuict trouve enfin la clarté. Et l'excez de tant de contraintes Me présage ma liberté.

Quelque lac qui me soit tendu Par de si subtils adversaires, Encore n'ay-je point perdu L'espérance de voir Boussères. Encore un coup, le Dieu du jour Tout devant moy fera sa cour Aux rives de nostre héritage, Et je verray ses cheveux blons Du mesme or qui luit sur le Tage Dorer l'argent de nos sablons.

Je verray ses bois verdissons Où nos isles et f herbe Jresche Servent aux troupeaux mugissans Et de promenoir et de crèche. L'Aurore y trouve à son retour L'herbe qu'ils ont mangé le jour. Je verray l'eau qui les abreuve, Et j'oirray plaindre les graviers, Et repartir l'escho du fleuve Aux injures des mariniers.

Le pescheur, en se morfondant, Passe la nuict dans ce rivage. Qu'il croit estre plus abondant Que les bords de la mer sauvage. Il vend si peu ce qu il a pris Qu'un tes ton est souvent le prix Dont il laisse vuider sa nasse. Et la quantité du poisson


358 LETTRE DE THEOPHILE A SON FRERE, MARS iGa'l

Deschive parfois la tirasse Et n'en paye pas la façon.

S'il plais t à la bonté des (jeux. Encore une fois a ma vie Je paistray ma dent et mes yeux Du rouge esclat de la Pavie ; Encore ce brignon muscat, Dont le pourpre est plus délicat Que le teint uni de Caliste, Me fera d'un œil mesnager Estudier dessus la piste Qui me l'est venu ravager.

Je cueilleray ces abricots, Les fraises à couleur défiâmes, Dont nos bergers font des escots Qui seroient icy bons aux dames, Et ces figues et ces melons Dont la bouche des aquilons N'a jamais sceu baiser l'escorce. Et ces jaunes muscats si chers. Que jamais la gresle ne force Dans l'asile de nos rochers.

Je verray sur nos grenadiers Leurs rouges pommes entr'ouvertes, Où le Ciel, comme à ses lauriers, Garde tousjours des fueûles vertes. Je verray ce touffu jasmin Qui fait ombre à tout le chemin D'une assez spacieuse allée, Et la parfume d'une fleur Qui conserve dans la gelée Son odorat et sa couleur.

Je reverray fleurir nos prez ; Je leur verray couper les herbes ; Je verray quelque temps après Le paysan couché sur les gerbes ;


LETTHE Dt lllLol'HILR A 60S FHKHE, MAHS il- 3jQ

Et comme ce climat divin Xousest très libéral de vin, 1 près avoir remply la grange, Je vcrray du matin au soir. Comme lesjlotsde la vendange Esc umeront dans le pressoir.

Ut, d'un esprit laborieux. L infatigable Bellegarde ' . De la voix, des mains et des yeux, 1 tout le revenu prend garde y Il cognoist d'un exacte soin Ce que tes prez rendent de Juin, Ce que nos troupeaux ont de laine. Et sçait mieux que les vieux paysans Ce que la montagne et la plaine Xous peuvent donner tous les ans.

Nous cueillirons tout à moitié, Comme nous avons j aie t encore, Ignorants de Fin'unitié Dont une race se dévore : Et jrères. et sœurs, et neveux. De mesme soin, de mesmes vœux. Flattant une si douce terre, Sous y trouverons trop dequoy. Y demi l'orage de la guerre Ramener le canon du Roy -.

Si je passois dans ce loisir Encore autant que j'ayde vie. Le comble d'un si cher plaisir Borneroit toute mon envie. Il faut qu'un jour ma liberté Se lasche en ceste volupté.


(i » Daniel, frère de Théophile. La famille de Théophile a depuis la mort du Poêle toujours porté ce nom de Bellegarde.

Théophile fait allusion au siège de Clairac par les troupes royales auquel il avait assisté, %oir p. 84.


36o LETTRE DE THEOPHILE A SON FRERE, MARS 162^

Je iiay plus de regret au Louvre, Ayant vescu dans ces douceurs, Que la mesme terre me couvre Qui couvre mes prédécesseurs.

Ce sont les droicts que mon pays A méritez de ma naissance, Et mon sort les auroil trahis Si la mort m'arrivoit en France. I\'on, non, quelque cruel complot Qui de la Garonne et du Lot Yueille esloigner ma sépulture, Je ne dois point en autre lieu Rendre mon corps à la i\ attire, Ny résigner mon âme à Dieu.

L'espérance me confond point ; Mes maux ont trop de véhémence, Mes travaux sont au dernier point ; Il faut que mon repos commence. Quelle vengeance n'a point pris Le plus fier de tous ces esprits Qui s'irritent de ma constance ! Ils m'ont veu, laschement soubmis, Contrefaire une repentance De ce que je n'ay point commis.

Hà ! que les cris d'un innocent, Quelques longs maux qui les exercent, Trouvent mal aisément l'accent Dont ces âmes de fer se percent ! Leur rage dure un an sur moy l Sans trouver ny raison ny loy Qui l'appaise ou qui luy résiste. Le plus juste et le plus chrestien Croit que sa charité m'assiste Si sa haine ne méfait rien.


(1) On voit que Théophile fait partir la haine des jésuites contre sa personne de la publication du Parnasse satyrique, avril 1G23.


THÉOPHILE SE LAISSE MOLTUH DE FAIM, MAHS l6a£ 36 1

L'énorme saitte de malheurs ! Dois-je donc aux races meurtrières Tant de fièvres et tant de pleurs, Tant de respects, tant de prières, Pour passer mes nuicts sans sommeil, Sans feu, sans air et sans soleil, Et pour mordre icy les murailles ! N'ay-je encore souffert qu'en vain ? Me dois-je arracher les entrailles Pour soûler leur dernière faim ?

Parjures infracteurs des loix, Corrupteurs des plus belles âmes, Effroyables meurtriers des Rois, Ouvriers de cousteaux et de fiâmes, Pasles prophètes de tombeaux, Fantosmes, Lougaroux, Corbeaux. Horrible et venimeuse engeance, Malgré vous, race des Enjers, A la fin j'auray la vengeance De l'injuste affront de mes fers '.

Derechej, mon dernier appuy,

Toy seul dont le secours me dure,

Et qui seul trouves aujourd'huy

Mon adversité longue et dure,

Rare jrère, amy généreux.

Que mon sort le plus mal-heureux,

Picque d'avantage à le suivre,

Achève de me secourir :

Il faudra qu'on me laisse vivre

Après m'avoir fait tant mourir.

Après cette lettre, Théophile, à hout de forces, ne voit d'autre ternie à ses maux que la mort. Prenant le parti de


n Comme II. Allcaumc a suivi le texte de l'édition Scudéry, iG3a, celte strophe manque dans son édition de la Bibliothèque elzévirienne.


36'2 THÉOPHILE SE LAISSE MOURIR DE FAIM, MARS 1 6 2 4

se laisser mourir de faim ' il ne touche plus à la nourriture apportée par ses gardiens. Le Procureur général en esl informé ; ému de la responsabilité qui pèse sur lui, il vient visiter le prisonnier, lui parle avec des civilités qui le surprennent et commande à ceux qui en ont charge de le gouverner avec toute la douceur que la nécessité de leur devoir permettait. Ses recommandations n'eurent aucun elïet, Théophile le dit dans son « Apologie au l\o\ » : « En cela il eu a esté toujours très mal obéy, car ces gens-là sans se contenir mesme dans la rudesse per- mise aux guichetiers les moins humains ont passé au-delà de la félonnie des hommes les plus barbares » .

Le Poète eut-il persévéré dans sou dessein d'en finir avec la vie ? Nous hésitons à le croire ; sa jeunesse et sa vitalité auraient bientôt surmonté un affaissement momen- tané. Cette tentative de suicide n'avait cependant pas été inutile, elle décida le Procureur généra] à presser les com- missaires du Parlement de commencer les interroga- toires. Théophile, apprenant cette décision, était en droit d'espérer que son procès se terminerait rapidement ; il devait être cruellement déçu ayant encore un an et demi à passer dans la Tour de Montgommer\ !


(i) « Après avoir este six mois dans une très grande impatience de me faire ouyr, Monsieur le Procureur général me lit l'honneur de me venir voir, sur le bruit qu'il eut d'une abstinence extraordinaire dont je me macérois depuis quelques jours. Il me parla avec des civililez que je n'eusse pas mesme mérité en l'étal de liberté et commanda très expressément à ceux qui avaient charge de moy de me gouverner avec toute la douceur (pie la nécessité de leur devoir me pouvoit faire espérer (Apologie au Roy, 1625).


CHAPITRE \1\

LE PREMIER INTERROGATOIRE

(11 mars ii'iu'i)


Pendant les si\ premiers mois de la détention de Théo- phile, quatre témoins avaient été entendus, et les lieute- nants criminels de ChàTons-sur-Marne, Issoudun. Bour- ges, etc.. continuaient à procéder à leurs enquêtes particulières. Sur ces quatre témoins, trois étaient des créatures du Père Voisin : Le Blanc regardait le Poète comme suspect depuis 1 6 1 5 : Sageot ' le considérait comme un ennemi, et Dange ne méritait aucune créance ; le quatrième Trousset répétait simplement les propos de Le Blanc.

Le peu d'empressement des commissaires à recueillirdes dépositions de ce genre s'explique par les ordres du Pro- cureur général. Mathieu Mole savait que les témoins sé- rieux — ils étaient légion — se déroberaient : il appréciait à leur valeur les racontars de seconde main, aussi avait-il apporté tous ses soins à rédiger un projet d'interrogatoire


i Particularité que nous arona déjà relevée : Savent et Dan^e demeuraient dans la même rue : la rue Poyrée, quartier de Il nhersité et, dans la même pension, chez un nommé Larcher.

26


364 LE I" INTERROGATOIRE, 22 MARS 162^

à l'usage de MM. Pinon et de Verthamont et auquel F « Apologie » de Garassus avait fourni, en dernier lieu, nous l'avons dit, quelques éléments. Il entendait con- fondre le libertin en s'appuyant sur ses propres œuvres analysées au point de vue delà philosophie épicurienne.

Théophile, se tenant sur ses gardes, avait deviné le plan de Mathieu Mole; il estimait (pie l'arrêt du Parlement dé- pendrait de ses réponses aux arguties et aux subtilités du Procureur général. Courtes et précises à souhait, elles se résumeront en un mot : nier délibérément, effrontément, contre l'évidence. On verra avec quel à propos il redressera l'interprétation tendancieuse des textes que lui opposeront les commissaires.

C'est dans la salle Saint-Louis qu'eut lieu, le a 2 mars, le premier interrogatoire. Sortant des ténèbres de son cachot le malheureux Théophile, ébloui parla lumière, faillit se pâmer. Il n'était pas homme à s'abandonner et son naturel énergique reprit aussitôt le dessus. Ce premier interro- gatoire ' porte sur la « Première partie » de ses Œu- vres (troisième édition % 1623) : l'Epi tre au lecteur, le « Traicté de l'Immortalité de l'âme », et vingt pièces, sur une poésie de la « Seconde partie » (1623), et sur le sonnet entête du « Parnasse salyrique ».


(i) Nous avons imprimé en italique dans les demandes des interrogatoires et dans les notes les mois et les phrases empruntés au projet de Mathieu Mole. Ce premier interrogatoire est, nous le répétons, exclusivement l'œuvre du Pro- cureur général. Les commissaires, MM. Pinon et Verthamont, Pont utilisé presque littéralement.

(2) C'est d'un exemplaire de cette édition (la troisième, semblable à la seconde, de Billainc) qui accompagnait la Seconde partie dont se sont servis Mathieu Mole et les commissaires.


LE I rr INTEIUIOGATOIKË, 22 MAHS 162/I 365

La « Première partie » (sans compter le Traité de l'Im- mortalité de Pâmeel Larissa) renfermanl soixante-dix-sepf

pièces', les commissaires en incriminent ainsi plus du quart avec g5 vers cl <> vois d'un sonnet de la « Seconde partie ». Toutes ces pièces, sans discussion possible, sont de Théophile (elles ont été admises, sauf deux *, par Scu- déry dans son édition des Œuvres de i632), il en rejette cependant dix-sept avec 87 vers et en avoue trois avec 8 vers 3 , il dénie également le sonnet de la « Seconde partie ». Le Poète n'hésite pas à affirmer « qu'il n'a ja- mais fait imprimer aucunes œuvres ni poursuivy le pri- vilège pour en faire imprimer » quoique reconnaissant en avoir fait les épitres liminaires, et il répond à la ques- tion si ses « Œuvres, Paris, Billaine, 1623 ». sont de sa composition « qu'il a baillé à imprimer audit imprimeur le Traite de l'Immortalité de l'âme avec plusieurs passages estant en icelluy insérez tant au dit Traicté que autres Poësyes insérez au dit volume, mais qu'il y a plusieurs autres poésies au dit volume qui ne sont pas de sa com- position ». Bien fin qui concilierait ces allégations contra- dictoires si on n'était fixé sur la menlalité de Théophile. Veut-on écouter le Poète discuter comme il aurait dis- cuté si les commissaires l'eussent pressé un peu vivement ?


(1) L'Ode : A Cloris : Aussy franc d'amour que d'envie ayant fait deux pièces dans les éditions suivantes. La seconde ode commence : Cloris, ma franchise est perdue

(a) Sonnet : L'autre jour inspiré d'une divine flamme; Sonnet : Si quelquefois Amour permet que je respire

(3) Ode : Heureux tandis qu'il est vivant ; Consolation à M. D. L. Donne un peu de relasche au deuil qui t'a surpris ; Elégie : Chère Philis, j'ai bien peur que tu meures


366 LE I er INTERROGATOIRE, 23 MARS l6a4

L'interprétation des quatre vers du sonnet : Sij'ctoisdans un bois pour suivy d'un lion :

Pour un mauvais regard que m'a donné mon ange, Je voy desjà sur moy mille foudres pleuvoyr. De la mort de son fds Dieu contre moi se venge Depuis que ma Phyllis se faschc de me voir.

en fournira un exemple typique.

La question a été posée dans cet interrogatoire du 22 mars, Théophile s'est contenté de rejeter ces quatre vers (ils sont cependant dans l'édition de 1G21 et dans toutes les éditions de ses Œuvres) mais il avait com- menté préalablement le plus osé dans sa propre « Apo- logie » (162/4) en réponse à une diatribe de V « Apologie » de Garassus.

Voici le texte de Garassus :

« En la première partie de ses vers, il faicl une comparaison dont les termes sont horribles et ne peuvent eslrc prononcés sans frayeur, disant qu'il est si punyet infortuné lorsque sa Phi lis (qui est la mesme que celle à qui il adresse son vœu de Sodomie) le regarde de travers, que Dieu le Père se venge sur luy de la mort de son fds, parolles scandaleuses qui mettent la mort de Jésus - Christ en parangon de L'œillade d'nne garce. On médira que ce n'est que pour rire et pour îymcr ce qu'il en dit, non pas en in- tention de profaner la passion de Jésus-Christ, mais ce sont des risées mortelles, telles que d'un frénétique moribond, comme s'il n'y avoit point d'autres parallèles à rymer que celles d'une prostituée avec la Croix de Jésus-Christ, ny d'autres pensées plus favorables pour luy acquérir la réputation de bel esprit, et pour lui ouvrir la cuisine des seigneurs de la Cour ».

Théophile, réfutant ce passage dans son « Apologie », a la prudence de ne pas reproduire le vers incriminé :

De la mort de sonjils Dieu contre moy se venge.


LE I" INTERROGATOIRE, 22 MARS lC)2 r \ 'M\-

« Vous ni "impute/ encore assez mal «à propos un vers d'un cer- tain sonnet. Si vous dites qu'il est imprimé en mon nom, ceux qui me cognoissent vous diront que je n'ay jamais eu assez de vanité ny de diligence pour les impressions à ce qu'on me doive imputer tout ce qui est imprimé comme mien. Quelques uns, qui se trompent en l'opinion de mon esprit, sont bien aises de faire imprimer leurs vers en mon nom et se servent de ma réputation pour essayer la leur. J'ay songé à ce vers-là depuis l'avoir ouy citer de vostre part : il semble un peu confus, mais il n'est pas cri- minel, comme vous le dites. Si un bon zèle religieux enlevoit aussi souvent vostre esprit à la méditation de vostre propre misère, comme l'envie et l'orgueil le précipitent et l'attachent à la recherche des deffauls d'autruy, vous sçauriez mieux que vous ne faites, ou, pour le moins, ne tairiez pas si malicieusement le désordre que la rébellion du premier homme a causé à toute sa postérité. Sçachez donc, Révérend Père, que depuis que l'homme s'est rebellé contre son Créateur, que tout ce qui avoit esté créé pour son service s'est justement rebellé contre luy, jusqucs-là qu'il n'y a si petit mouscheron qui ne tasche à venger de son aiguillon l'offense faite à son Créateur. Et ce ne sont pas seule- ment les animaux qui font la guerre à l'homme depuis son péché, mais Dieu, pour le punir et pour se venger, l'a comme abandonné à son propre sens parla corruption duquel mille folles passions, comme autant de furies, l'assaillent intérieurement : l'orgueil, l'ingratitude, la haine, l'avarice, l'ambition, la concupiscence. Bref, l'homme n'a point de soy quelque mouvement en son âme que, par sa propre prévarication, il ne le face agir contre soy- mesme. Tout cela, beau Père, sont-cc point des marques de la vengeance divine ? Il est vray que ceux qui avancent de toute leur force la régénération que l'esprit de saincleté a commencé en leur cœur combattent avec les armes de la foy et de l'espérance les affections charnelles du péché. Mais pour ce que l'esprit est prompt et la chair fragile, combien de fois le plus homme de bien succombe-t-il en ces combats, voir qui jamais en ce monde en a esté plaincment victorieux que le fils éternel de Dieu ! Or, quand nous péchons, nous ne pouvons avoir recours qu'à sa passion, et lors que nous venons à mépriser le fruict qu'elle nous apporte et que le mérite de son sang précieux est offencé par nostre ingrati-


368 LE I" INTERROGATOIRE, 22 MARS iGa/l

tude, Dieu se venge sur nous par les peines temporelles et éter- nelles ; mais vostre ame, qui est aussi noire que voslre habit, n'a jamais esté éclairée de ces considérations. Sans doute, ce poëte y es toit plus avant que vous, car je veux croire de luy charitable- ment que, se sentant bruslcr d'un fol amour et voyant combien il est misérable d'estre par son péché assujelty aux œillades d'une maîtresse pour la facilité de ses conceptions, il en a plus tosl écrit ce vers que considéré la bien séance de ces termes. Si cesle expli- cation peut estre reccuc de ceux qui ne participent point à voslre rage, voyez, Monsieur Garasse, combien vous estes violent, et ne déguisez point de prétexte de piété tant de trahisons que vous faites au sens commun >).

Mathieu Mole avait un adversaire digne de lui.

Théophile nous a esquissé le tableau de ce premier interrogatoire dans son « Apologie au Roy » (i6a5) :

a ... Après avoir levé ma main et dit mon nom, mon pays, mon aage et ma profession, on me demanda si j'estois catho- lique romain et si je l'avois toujours esté. Je respondis qu'il y avoit peu de temps que j'estois catholique, et qu'auparavant j'avois toujours fait profession de la religion prétendue réfor- mée ; que je m'estois instruit en la foy romaine par les confé- rences du Père Athanase, du Père Arnoux et du Père Séguirand, entre les mains de qui j'avois fait mon abjuration. Monsieur de Pinon me remonstra que j'avois mal fait mon profit des instruc- tions de ces bons Pères, et que j'estois tenu pour un homme qui ne croyoit autre Dieu que la nature. Je répliquay que j'estois tenu pour très homme de bien par tous ceux qui me cognoissoient, et que mes accusateurs parloient sans preuve ny apparence, et qu'ils estoient calomniateurs et imposteurs. Monsieur de Yertamond, contribuant peut estre un advisà ma justification, répartit qu'il n'y avoit point d'apparence que je fusse un athée, puisque, pour faire voir au public que j'avois des senlimens de la divinité tels qu'un chrestien les doit avoir, j'avois fait un livre de l'Immortalité de l'âme qui rendoit raison de ma créance. Cela estoit dangereux pour un estourdi ou pour un meschant ; mais moy, qui avois l'es-


LE I er INTERROGATOIRE, 22 MARS l6l\ 3ÔO,

prit tendu à ma justification, et qui, pour ne m'esgarer, n'avois autre chemin à suivre que celui de la vérité, je respondis que je n'avois point composé ce livre-là ; que c'estoit un ouvrage de Pla- ton ; que je l'avois traduit sans m'esloigner du sens de l'autheur, et que ce n'esloit point par où je rendois raison de ma foy ; que, pour monstrer que j'estois chrcslien, j'allois à la messe, je com- muniois, je me confessois. On m'allégua quelques passages de ce traicté, dont je me suis entièrement justifié.

« Sainct Augustin, qui ne parle jamais de Platon sans admira- tion, m'a fourny de quoy faire approuver la peine que j'ai prise en celte traduction. Après l'examen de ceste version ou para- phrase sur l'immortalité de l'âme, on ne me trouva convaincu, je ne dis pas, Sire, d'une impiété, mais non pas seulement de la moindre irrévérence contre l'Eglise ; mesme il y a plusieurs endroicts que j'ay en quelque façon desguisez pour les tourner à l'advantage de nostre créance.

« Les libraires ont imprimé en suite de ce traicté quantité de mes vers, avec les ignorances que j'y ay laissées et avec les crimes que mes ennemis y ont adjoustés ; j'ay esclarcy la Cour de tout ce qui estoit de ma composition et rendu toutes mes pensées mani- festement innocentes... ».

et a rendu justice aux deux commissaires du Parlement : «... ils étoient bien aises que j'esvitasse les surprises et se montrèrent toujours aussi prompts à me justifier qu'à me convaincre... ». M. Pinon était cependant acquis aux Jésuites !

Du xxu"" mars MVJ c x\iiij.

Par devant nous Jacques Pinon et Françoys de Verthamon, conseillers du roy en sa cour de Parlement et commissayres com- mis par icelle en cette partye. avons fait extraire des prisons de la conciergerye Theophille de Viau, aagé de xxxiu ans, natif de Clé- rae en Agenoys, et dit servyr le roy en qualité de poelle bien qu'il , pour estre ouy et interrogé sur les informations contre


(i) Ici quelques mots à demi eff.u'és et illisibles.


37O LE I" r INTERROGATOIRE, 29. MARS l624

luy faictes à la requeste du procureur général du roy, lequel, après serment par luy faict de dire veritlé,

Dem. — Interrogé s'il est catoUqae, apostolique et romayn.

lié p. — A dit que ouy.

Dem. — Ènquis depuis quel temps.

Rép. — À dit qu'il y a xviu moys. et que auparavant il esloit de la religion prétendue réformée.

Dem. — Enquis de qui il a pris instruction pour se convertyr 1 .

Rép. — A dit qu'il a pris instruction, premièrement du Père Atanase capuchin et depuis du Père Arnoux et finalement a fait abjuration de la prétendue, es mains du Père Séguirant.

Dem. — Luy avons remonstré qu'il a mal fait son prouffict de l'instruction qu'il peult avoyr reccu desditz Pères, d'aultant qu'il est chargé défaire profession d'atéisme et ne reeognoislre autre Dieu que la nature.

Rép. — A dit que c'est une calomnyc que l'on luy impropère et que ceux qui luy impropèrent ce crime là sont calomniateurs et que ces gens là ont surpris la religion de la cour.

Dem. — S'il n'est pas vray que pour ses desbauches et mauvaises mœurs et impiettés comme corrupteur de la jeunesse de la cour le roy ne luy avoit pas fait commandement de vider le royaulme.

Rép. — A dit que non et que cela est faux.

Dem. — Lui avons remonstré que par un commandement du roy signé en placart du xuu juin vj°xix signé Louys et plus bas de Lomenye, le chevalyer du guet luy a fait commandement de vuider le royaulme.

Rép. — A dit que ledit commandement ne luy a esté faict.

Dem. — Luy avons remonstré que le roy l'ayant commandé il n'est pas croyable que le chevalyer du guet ayt obmys à exéculler la vollonté du rov.


(1) Cette question et le commencement de la suivante sont remplacées dans le projet d'interrogatoire de Mathieu Mole par : Si encore qu'il ait fait quelques actions de chrétien. Nous répétons que le texte des demandes imprimé eu caractères italiques est celui du projet d'interrogatoire de Mathieu Mole utilisé par les commissaires.


LE I" IXTEHROGVTOIRE, 22 MARS lf)>'| 3~l

Hep. — À dit et recognu qu'estant il y a troys ou quatre ans au service du s r de Candalle, le rhevalyrr du guet vint trouver ledit sieur et parla à luy et peu après ledit s r de Candalle dit audit res- pondant qu'il avoit des ennemys près du roy qui lui vouloient mal et qu'il Luy conseillent s'absenter pendant que ses personnes là seroienten faveur.

Dem. — Ensuis s'il a exéeutlé le commandement et en quel lieu il s'est retyré.

Rép. — A dit quil s'est retyré chez son père 1 par l'espace de quatre moys.

Dem. — Interrogé s'il a eu congé du roy et permission de retour- ner en France -.

Rép. — \ dit qu'il a eu un commandement du roy pour revenyr à la cour et que feu m r de Luynes luy escripvit et luy menda de la part du roy qu'il revînt à la cour.

Dem. — 57/ n'est pas vray que lors on parloit de luy comme d'un y homme à périr pour exemple et sy pour lors il n'es toit pas estimé cri- minel comme luy mesme l'a escripl 3 pour iespitre Uminayre du pre- mier vollume qu'il a fait imprimer.

Rép. — A dit qu'il n'a jamais faict imprimer aucunes œuvres ny poursuivy le privillège pour en fayre imprimer: bien recon- gnoist en avoyr fait les espittres liminayres.

Dem. — Luy avons représenté un livre intitulé Œuvres du s T Theophille imprimé chez Pierre Billenne en l'année M\J e xxiu *, duquel l'espittre liminayre adressée au lecteur commence : Puis- que ma conversation est publicque. et finit ledit livre par un discours en prose latine intitullé Larissa, et enquis sy ledit livre n'est pas de sa composition et s'il ne l'a pas faict imprimer par ledit Bil- layne.


(i) A voulu dire dans la maison paternelle à Boussères, son père était alors à Bordeaux.

(2) Texte du projet Mathieu Mole : Si ayant été deux ans dehors de France, par quelle voie il obtint son rappel.

(3) « Je seay bien que dans l'aveugle confusion d'une réputation ignorante, on a parlé de nioy comme d'un homme à périr pour exemple, sans que jamais l'Eglise, ny le Palais, ayant reprins, ny mon discours, ny mes actions ».

(4) Paris, Billaine, troisième édition.


3~2 LE I er INTERROGATOIRE, 2 2 MARS 162^

Rép. — A dit qu'il a baillé à imprimer audit imprimeur le traiclé de YImmorlall'dté de l'Ame de Platon avec plusieurs poesyes estans en icelluy insérez tant audit traiclé de Y Immorhdlitté de l'Ame que autres poesyes insérez audit vollume, mais qu'il y a plusieurs autres poysyes audit vollume qui ne sont de sa compo- sition, et n'a entendu que son cspitlrc liminayre serve pour les autres poysyes 1 .

Dem. — Luy avons remonstré que lors de sa capture au lieu du Castelel il fut trouvé saysy dudit livre dont le tout est intitulé soubz son nom et soubz le nom d' Œuvres de Theophlllc et sy ledit livre n'est pas paraphé de M r Le Phèfre, s 1 de Commartin.

Rép. — A dit que de veritté ledit livre avec un autre que nous luy avons aussy représenté paraphé dudit s r de Commartin inti- tullé Œuvres du s r Théophille, seconde partye, imprimé par ledit Bil- layne fut trouvé dans sa malle lors de sa capture, mais que le lacquais du gouverneur du Castellet avoit ladite malle en sa pos session avec la clef d'icelle et que ce n'est luy qui avoit mis en ladite malle lesdietz livres 2 .

Dem. — Luy avons remonstré que puisqu'il recongnoist avoyr composé et faict imprimer la pluspart desditz livres, il ne peult desnyer le surplus.

Rép. — A dit que puisqu'il n'en recongnoist qu'une partye on ne luy doibt pas attribuer le surplus.

Dem. — Sy en l'année VJ'xxj // ne feil pas imprimer un livre de poiésyes avec un traiclé de l'ImmorUdlillé de l'Ame.

Rép. — A dit que se sont les livres surlesquclz l'avons enquis cy dessus.

Dem. — Enquis s'il n'a pas fait compiller un livre de plusieurs poesyes intitullé le Permisse satiricque, auquel il y a quelques pièces


(i) La déclaration de Théophile est inexacte, c'est Des Barreaux qui a remis le Ms. de l' Immortalité de l'dmc à Billaine, Théophile a reconnu à la fin du second interrogatoire (36 mars) (pie l'ouvrage a été imprimé pendant qu'il était en voyage a la suite du Roi. D'ailleurs la petite note de Des Barreaux qui ne figure que dans la première édition est catégorique à cet égard : voir p. 83.

(2) L'allégation de Théophile ne soutient pas l'examen, il est tout naturel qu'il ait eu en sa possession, dans sa malle, un exemplaire des deux parties de ses Œuvres.


LE l" INTERROGATOIRE, 22 MARS 102^ 3y3

Imprimées soubz son nom, mcsmc un sonnet commençant : Phil- lis au feuillet eolté première page contenant plusieurs salctlés et impiettez *.

Rép. — A dit qu'il n'a faietfayre ladite eompillasion ny composé ledit sonnet et que au contraire ayant veu ledit livre entre les mains d'un librayre qui lient boutlicque devant le Pallays et leu ledit sonnet, il deschira le feuillet où il estoil escript, pour raison de quoy il eut querelle contre le librayre et mesme présenta requeste au prévost de Parys. par laquelle il feait plainte contre Estocq imprimeur et obtint jugement contre luy portant deffenses de le plus imprimer.

Dem. — S'il n'est pas vray qu'il a plusieurs foys rescitté ledit sonnet 2 comme l'advouant pour sien et plusieurs autres poysyes playnnes de sallettez et impiettez.

Rép. — A dit que non.

Dem. — S'il n'a pas fait imprimer le livre de YImmorlallillé de l'Ame pour tesmoigner à un chacun ce qui esloit de sa créance.

Rép. — A dit pour tesmoigner sa créance il n'a fait autres actions que d'aller à la messe et fayre profession de croyre ce que l'Esglise croyt, communyer et se confesser, et que c'est un discours qu'il a faict en parafrasant le Phédon de Platton et estoit bien ayse de monstrer qu'en l'esprit d'un payen il y avoit des sentimenlz d'un homme qui croyoit un Dieu et l'immortallitté de l'Ame.

Dem. — Luy avons remonstré que puisqu'il voulloit traicter de l'immortallitté de l'âme il debvoit plustost en traicter selon ce qu'en ont escript les Pères de l'Esglize et les théologyens sans mettre en avant les opinions de Platton dont les raysons sont trop faybles pour en establyr la créance, et semble qu'il s'est contenté d'ymitler un payen soubz le nom du Phédon de Platton pour soubz lelz noms authoriser les mauvaises maximes qui sont dans


i Projet de Mathieu Mole : S'il n'a pas seu que l'on a fait imprimer plusieurs vers ensemble, sous le titre de « Parnasse satyrique », qu'il n'a pu ignorer que le premier sonnet f lit sous son nom, portant en tête : « i-ar le sieur Théophile ».

(a) Il avait été question de ce sonnet dans la déposition Sagcot (a3 no- vembre i6a3 , voir p. 3."»5 ; il est encore mis en cause dans l'interrogatoire du 26 mars 1G24 et dans les dépositions Hocolet, 24 avril 162$) ; Pierre Guibert (29 avril 162^); Martin Du Hrueil (n mai 1G24). — Garassus en a parlé dans la ■ Doctrine curieuse », voir pp. 161 et 169 et dans son « Apologie ■>, voir p. 286.


'S-'x LE I Pr INTERROGATOIRE, 22 MARS lf)24

ledit livre et pour faire passer dans l'esprit des simples la créance qu'il en voulloit establyr * .

Rép. — A dit qu'il n'a jamais entrepris de traieter des mattyères de théollogyc et ne s'est esloigné du sens de l'autheur et n'avoit intention d'establyr aucune créance non plus que ceux qui Usent les auteurs prophanes dans leurs classes.

Dem. — Luy avons remonslré qu'il a faict inliluller ledit livre non en forme de traduction n'y de paraphrase, mais comme un traicté de sa composition.

Rép. — A dit qu'il n'est pas simplement intitullé* L'Immortal- lilté de l'Ame, mais la Mort de Socrate et Phédon - et ne se pcult entendre que du Diallocjue de Platon.

Dem. — Luy avons remonstré que les maximes insérées audit traicté sont fort esloignées de la créance de l'immortallitté de l'âme, comme d'avoyr escript que les âmes ont esté auparavant les corj>s, qui est une erreur d'Orrigène condamnée par l'Esglke et qu'après leur séparation d'avec le corps, sy elles oïd esté meschantes, elles vont au corps des annimau.r suivant l'erreur de Pitagore aussy condam- née par la créance de l'Esglize, que la sciance n'est qu'une réminis- sance, qu'entrant d<ms les corps elles perdent (oui le sçavoyr en acte et qui leur demeure seulement en habitude :i et plusieurs autres erreurs, mesme la ressurreefion des corps attribue: à la rudture, la mortalitté des âmes et le paradys des bestes, lesquelles maximes se trouvent escriples audit livre pages xlviii, xu\, l\x, lx, xxxvj,


(1) Projet de Mathieu Mole : Pourquoi, au lieu de suivre ce qui est tenu dedans l'Eglise et par tous les Pères touchant l'immortalité de l'âme, il s'est contenir d'imiter un païen, sous le nom du Phaedon de Platon, pour, sous tel nom, autoriser le mal qui est dedans, afin que, d'un coté, on pût dire que Théophile a écrit de l'immortalité de l'âme, comme le titre du livre le porte, et que, d'autre part, sous ces deux noms païens, il put faire passer la croyance qu'il veut établir.

(a) Voici le titre exact : Traicté de l'immortalité de l'àmeon la mort de Socrate par Théophile (p. 1 de l'édition Les Œuvres du sieur Théophile, Dillaine, 1621J.

(3) Le projet de Mole continue ainsi : Laquelle est réveillée par les objets du monde et par l'étude, — que ce traité (de l'Immortalité de l'âme) est très impie, composé même par un qui se dit chrétien ; — quand ce ne seroit qu'une traduction (que non), elle est toujours faite par une très insigne malice pour découvrir les foibles raisons qu'ont eues les anciens pour appuyer cette créance — qu'il y a mêlé une infinité d'erreurs pour les rendre toujours plus ridicules comme la rémi- niscence, l'être des âmes avant le corps, la mêtempsychose, la résurrection...


LE T' IYl'hlUtoUATOlHEi '11 MARfl \^l!\ 3~Ô

cxrix ', qui est chose très pernissicusc et ne pcult servyr qu'à corrompre les esprit/, libertins de ce temps.

Rép. — \ dit que ce n'est luy qui a esté autheurde celle maxime el qu'il ne les y a mises pour en establyr une créance ny pour les tayre Bervyr d'autboritté et que ceux qui ont traduit Plalton et autres livres semblables pourraient estre aussy coulpables que luy en cet esgard.

Dem. — Sy, sachant qu'il, y a plusieurs espèce* d'atéismes, il n'a pas cru le pouvoyr establyr plus aysément jxir sa poysie afjin que, soub: couleur de celle lisance poéticque, il peusi pubfyef plus hardi- ment el faire couler plus facilement dans les espritz les maximes qui le peuvent porter à cette créance.

Rép. — À dit qu'il n'a jamais eu deseing scrvyr en vers ou en prose aucunes mauvaises maximes, el ne se trouvera rien dans ses vers dont il ni ail d'exemples de prélatz qui en ont escript avec plus de lysance.

Dem. — Luy avons remonstré qu'il résulte de la pluspart de ses poésyes qu'il vcult faire croyre qu'il ne fault recongnoistre autre Dieu que la natturc à laquelle il se failli hahandonner entièrement et, oubliant te christianisme, la suivre en tout comme une leste, mesme par iode qui commence :

Heureux tandis qu'il est vivant -

Qui va lousjours suivant

Le grand maistre de la nature.

llép. — A dit qu'il n'a jamais parlé qu'il faillùt s'abandonner à la natture n\ oublyer le creslianisme et vivre comme les bestes et a lousjours l'ait profession de ebrestien.

Dem. — Luy avons aussy représenté plusieurs autres vers qui tendent à mesme fin et mesme créance, mesme par la sattyre pre- mière 3 page u'iiu xl v, où il parle du mespris de l'homme, de la


i Bien entendu, les pages citées s'appliquent aux a e 11G22) et 3 e éd. des Œuvres de Théophile, Bîilainc. Nous ne pouvons reproduire iei le texte des pages citées du Traicté de l'immorlalilé de l'âme, on le trouvera à l'Appendice du t. II, Pièces et passages incriminés dans le procès de Théophile.

(3) Il sera encore cpiestion de cette oile. p. S76 et dans le 3° interrog., voir p. 3 9 8.

(3) Cette satire : Qui (pie lu .sois-, de gréée, écoute iwi Satyre, avait paru sous son nom dans le Second livre des Délices de la poésie J'rançoise, iGao, et elle était


376 LE I er INTERROGATOIRE, 2 2 MARS 162/4

louange des testes qui suivent la nalture, et entre autres ceux qui ensuivent :

J'aprouve qu'un chacun suive en tout la nature.

Son empire est plaisant et sa loy n'est pas dure.

Ne suivant que son train jusques (sic) au dernier moment,

Mcsmc dans les malheurs on passe heureusement.

Jamais mon jugement ne trouvera blasmable

Celuy (sic) qui s'attache à ce qu'il trouve aymable.

Qui, dans lestât mortel, lient tout indifférent

Àussy bien mesme fin à l'Aschéron nous rend.

Rcp. — A dit qu'il n'a faict ni composé lesdilz vers et nous pryc de remarquer qu'en l'ode insérée au feuillet deux cens trente six 1 il a professé en lin d'iccllc la créance de Nostre-Seigneur Jésus- Christ et sa seule foy.

Dem. — Luy avons aussy représenté plusieurs autres vers ten- dans à mcsmc fin. même ceux insérez en la ij e iiu"xix page dudil vollume contenantz :

Je panse que chacun auroil assés d'esprit Suivant le libre train t que nature p rescript Qui suivra son g'ényc et gardera sa foy Pour vivre bienheureux il vivra comme moy -.

Plus en la ij'lxij page :

Ne t'opose jamais aux droit/ de la nature :{ .


anonyme dans les Délices satyriques, 1620, avant d'être insérée dans les Œuvres, 1621. Le texte des Délices de la poésie françoise présente plusieurs variantes avec le texte des Œuvres, iOai, on les trouvera au t. II, à l'Appendice. (1) Ode déjà citée : Heureux tandis qu'il est vivant (3) Satire I rc .

(3) Consolation à M. D. L. (Roger du Plessis Liancourt). Voir p. G7. Son père Charles Du Plessis-Liancourt était mort en 1620, M" Alleaume a reproduit, nous l'avons dit, l'erreur de Scudéry (éd. de i63a) en mettant comme titre : « Consolation à Madamoiselle de h. ».

La partie non autographe de Mathieu Mole du projet d'interrogatoire (Propo- sitions mêlées) incrimine d'autres vers de celte pièce :

Toutcsfois tous ces cris sont des soings superflus Nos plaintes dans les airs sont vainement poussées, Un homme ensevely ne considère plus Nos yeux ny nos pensées.


LE I Pr INTERHOGATOIHE, ->'2 MAHS IÔ2/J Sf]

Plus en la deux crus soixante et quatre :

Un homme de bon sens se mocque des malheurs Il plaint esgalement sa servante et sa fille '.

Rép. — A dit que lesditz vers sont adressez au sieur de Lian- court, comme il résulte des lettres M. I). L., et les luy a le rcspon- dant donnez pour la eonsollalion de la mort de son père et qu'il ne croyt que l'on en puisse rien interpretler de mauvais, luy voul- lant dire qu'il ne pouvoit pas empescher que la nature ne luy tirast des pleurs.

Dcm. — Luy avons rcmonstré que en la fin desditz vers il paroist du contrayre en conseillant une indifférance ci (sic).

Rép; — V dit que au commandement de ladite setance il aprouve le deuil de son père et comme par un debvoyr naturel et sentiment qui est à tous i n né vi table et sur la fin, alégant l'exem- ple de Job il l'cxcitlc à la constance.

Dem. — Luy avons aussy représenté plusieurs autres vers insérez audit premier vollume, mesme en tapage ij'lxviij, contenant :

Celuy qui dans les cœurs met le mal ou le bien Laisse l'aire au destin sans se meslcr de rien -.

Plus en la page iu c . \,

Que le sort a des loix qu'on ne saurait forcer, Que son compas est droict, qu'on ne le peult faulcer. Nous venons tous du ciel pour posséder la terre La faveur s'ouvre auxungs, aux autres se resserre. Une nécessitté que le ciel establit Deshonnore les uns, les autres establit 3 .


p:ir cotte question : Qu'un homme ensevcly ne conserve plus nos yeux ni nos pen- sées (P. no, 3 e éd., Quesnel), mais elle n'a pas été posée. (i) Consolation à M. D. L. (M. de Liancourt).

(2) Elégie à une dame : Si rostre doux accueil n'eust consolé ma peine. Ces deux vers font l'objet d'une question du projet d'interrogatoire (partie non auto- graphe de Mathieu Moléi : Propositions mêlées : Que Dieu laisse faire au destin et ne se mesle plus de rien.

(3) Satyre seconde : Cognois-tu cefasc'.icux, qui contre la for lune (Second ivre des Délices, 1620, signée; Dçlicet salyriques (n. 8.) ; Œuvres, 16'21 ; Quintessence satyrique, 1622 (n. s.). — L'erreur d'impression « establit » pour « anoblit est bien dans : le Second livre des Délices, l'éd. originale des Œuvres de Th., 1621, et les a e (1623) et 3 e éd. (iG33) de Billaine.


378 LE I er INTERROGATOIRE, 2 2 MARS 162/j

Plus en la page iu'xlmij :

Mon âme incague les destins 4 .

Plus en la page - 300 :

Pour trouver le meilleur il fauldroit bien choisyr. Ne croy pas que les dieux soient sy plains de loisyr 3 .

Plus en l'espitfre Uminayre du premier vollume a eseripl que la rai- son est incongneae et la religion eneore plus K par tous lesquel; vers et purolles escripls en ladite espiltre on peult induire (pie ne reconnais saut ne Dieu ne roy. hostant le respect dub aux lois divines et humaynes et disant que la raison esl incongiuie et la religion eneore plus, il tient toutes choses indifférantes croyant que Dieu n'a point de soing de ce qui se passe icy bas, qui est en effeet tenyr la nalture pour Dieu et sc'y habandonner du tout.

Rép. — A dit que tous les vers cy dessus ne sont de sa compo- sition 5 et ne se trouvera qu'il ayt jamais parlé ny escript de Dieu qu'avec l'honneur et reverance que doibt un chrestien. et que quand aux termes escriptz en l'cspittrc Uminayre, dit avoyr entendu dire que la pluspart des hommes abusent de la raison et religion et n'ignore pas que tous les hommes ne soient capables de raison et que les plus barbares ne fassent profession de quelque religion.

Dein. — Luy avons remonslré qu'ensuille de ses fondement! il tesmoigne par tout son livre un mespris de Dieu contre lequel, soubz couleur d'une lisanre poclicque et soubz un nombre pluriel de dieux il vomit des blasphèmes exécrables et préfère ces brutallitez à la gloyre du paradys, mestnement ces vers. qui ensuivent page im'xhu :

Je ne recherche point de dieux ny de fortune, Ce qu'ilz font au dessus ou par dessoubz la lune.


(i) (Eptgrammeà son frère) : Mon frère, je me porte bien. Voir p. Ci, p. 1G9. (Doctrine curieuse) et p. ->.So (Censure d'Ogicr et Apologie de Garassus).

(2) Le greffier a oublié de mettre le numéro de la page : 3oo.

(3) Satyre seconde.

('4) Voici le passage : « La raison est incogneuë, la Religion encore plus : le Roi ne void que des révoltes : Dieu n'entend cpiedcs impiété/, tant le siècle est maudit du ciel et de la terre... ».

(5) Tous les vers cités sont incontestablement de Théophile.


i.i: r imi:hhO(;atoiuk, -ri MARS 162^ 379

Pour le bien des morlelz : tout m'est iudiferent Excpté le plaisyr que ma pcync me rend ',

Pins m la page 11.1' w :

Je (liiii\ tout pour flatter ta collère. .l'ay, si tu veux, assassiné mon père, Mcsdiet des dieux, empoisonné l'autel J'ay plus failly que ne peult un mortel -.

Plus en la page iijxvu :

L'amour du ciel, la crainte des entiers Ne me sauroit faire quitter mes fers 3 .

Plus en la page u'L :

Que veux-tu plus que je te donne Aujourd'huy que Dieu m'abandonne *.

Plus en la page iu c xx:

\u\ (sic dieux qui gouvernez noz cœurs, Sy vous n'estes des dieux mocqueurs Ou des dieux sans miséricorde, Remectez-moi dans ma maison 5 .

De tous lesquelz vers résulte qu'il a une indifférance de ce qui se fait au ciel ou en la terre, qu'il croyt que Dieu est un mocqueur et sans miséricorde, que soubz le nom de dieux en pluriel il


(1) Elégie : Aussi souvent qu'amour faict penser à mon âme

(2) Elégie : Mon âme est triste et ma face abattue ^Second livre des Délices, 1620, signée ; Œuvres, 1621J. Les vers cités ici de la page 317 et ceux qui suivent page 3ao des stances : Maintenant que Philis est morte, sont précédés du texte suivant dans le projet de Mathieu Mole : Son indifférence de ce qui se fait au ciel ou en la terre ôte la créance de Dieu et toute sorte de religion, plus prêt de médire de Dieu, d'empoisonner l'autel, de commettre toutes sortes de crimes que d'offenser sa farte.

(3) Elégie : Mon âme est triste et ma face abattue i) Stances : Maintenant que Philis est morte

(5) Ode : Enfin mon amitié se Uuse. Les vers cités sont précédés dans le projet dé Mathieu Mole de la phrase : « Que Dieu est un moqueur et sans miséricorde »•, et suivis do : ■ (nie le nombre pluriel de dieux ci-dessus, se doit entendre de Dieu, parlant indifféremment de l'un et de l'autre dedans ses œuvres.


38o LE I er TNÏ'EHHOGATOlHE, 22 MARS ïf>a4

entend parler de Dieu parlant de ses œuvres, ce qui oste toute sorte de créance de Dieu et toute sorte de rcligyon.

Rép. — A dit que tous lesditz vers cy dessus ne sont de sa com- position et que quand il avoit parlé de dieux en pluriel se a esté à la façon des pocttes et que quand il a parlé de Dieu au singulier il n'en a jamais parlé qu'au ternie d'un bon ehrestien.

Dem. — Luy avons aussy représenté les vers qui ensuivent insé- rez en la page iij c xxiiu du premier vollume contenant :

Pour un mauvais regard que m'a donné mon ange, Je voy desjà sur moy mille foudres pleuvoyr. De la mort de son filz Dieu contre moy se vange, Depuis que ma Phillys se fasche de me veoyr '.

D'où résulte que le respondant monstre qu'il ne fuit nul estai de la mort de Xoslre Seigneur, puis qu'il estime moins de souffrir la peyne de ue pour une telle mort que d'eslre privé de la veuc de selle qu'il ayme, et ainsy au millieu de ses impiettés Use souvient de Noslre Sei- gneur pour blasphémer contre luy -.

Rép. — A desnyé avoyr composé lesditz vers ny les avoyrfait imprimer.

Dem. — Luy avons aussy représenté plusieurs autres vers qui tesmoignent le peu de souscy et d'honneur qu'il a rendu à Dieu, mesme ceux contenuz aux (sic) deuxième vollume page soixante et quatorze où, parlant des dieux soubz un nom pluriel, il escript :

Croy moy, qu'en cette humeur ilz ont peu de soucy Ou du bien ou du mal que nous faisons icy, Et, tandys que le ciel endure que lu m'ayme, Tu peux bien dans mon lict impunément coucher.


(i) Sonnet : Si feslois dans un bois poursuivy d'un lion {Délices satyriques, 1620, n. s., Œuvra, iCQi). La question visant ces quatre vers est posée ainsi dans la partie de l'interrogatoire qui n*est pas de la main de Mathieu Mole (Propositions mêlées). : Qu'en effet, depuis qu'elle se fâche de le voir, c'est que de la mort de son fils Dieu contre lui se venge. P. 17G (u c éd., Quesnel, 163-?).

(3) Cette dernière partie de la phrase, ainsi au milieu... s'applique dans le projet de Mathieu Mole au sonnet de la « Seconde partie des Œuvres, 1623 : Chère Isis, les beautés ont troublé la nature », qui est incriminé dans la demande qui suit.


LE I er INTERROGATOIRE, '11 MARS 162/1 38l

Isis, que craindrois-tu, puisque Les dieux eu\ uicsme S'cslimcroient heureux de te fayre pécher 1 .

Rép. — \ desnyé ledit accusé comme dessus àvoyr composé les ditz vers et que toulesfoys et qualités qu'il a usé de ces mots de dieux eu pluriel il n'a jamais entendu parler d'aucune personne de la SaincteTrinitlé.

Dem. — Plus en ta page u.r xxv du premier vollume :

Je croy que les damnez sont plus heureux que moy, Aussy le vieux tirant qui leur donne la loy Des peynes que je sens n'a jamais eu l'usage i .

Plus en la page iu r x.xx dudit vollume :

Et que les plus damnez, à ma comparaison 3 , Trouveroient justement des manières pour rire.

Plus en la page deux cent lu dudit vollume :

Sur mon âme, il m'est impossible De passer un jour sans te veoyr Qu'avec un tourment plus sensyble Qu'un damné n'en sauroit avoir 4 .


(1) Sonnet : Chère Isis, tes beautés ont troublé la nature ( Seconde partie, 1623J. Ces vers ont fait l'objet d'une question dans la partie non autographe du pro- jet de Mathieu Mole : Qu'ils s 'estime roient heureux eux-mêmes de la faire pécher et ne sauraient éviter son amour. P. 74 de la II e (108 et non 74). — Voir p. 391 « Apologie » de Garassus.

(a) Sonnet : Les Parques ont le teint plus gay que mon visage. Les vers cités ont fait l'objet de deux questions qui n'ont pas été posées de la partie de l'in- terrogatoire non autographe de Mathieu Mole ^Propositions mêlées). Les voici :

a) La disgrâce de cette infâme est sa damnation et une peine encore plus grande que celle des damnés. P. 177 (2' éd., Quesnel, 1632) :

Je croy que les damnez sont plus heureux que moy.

b) Le vieux tyran qui donne la loy aux damnés eût su ce que c'étoit du tourment de l'amour qu'il n'eût eu garde de se servir d'aucun autre. P. 177 (2' éd., Ques- nel, 1G23) :

Ainsi le vieux tyranqui leur donne la lox Des peines que je sens n'a jamais eu l'usage.

(3) Sonnet : Si quelques fois Amour permet que je respire pièce écartée par Scudéry de l'éd. de i633).

(4) Stances : S'il est vray Cloris que lu m'aymes. La question non posée visant ces vers est la même que celle de la note 2 ci-dessus cotée a). La référence était celle de l'édition Quesnel, 2 e éd., 1632. P. 96.


382 LE I" INTERROGATOIRE, 'XI MARS \§ï!\

Desquels vers il résulte assez qu'il n'a aucune créance qu'il y ait un enfler ny aucunes peynes de damnez puisque il les estime moindres que ses passions brutulles '.

Rép. — A desnyé lesdilz vers estre de sa composition.

Dem. — Luy avons remonstré qu'il est encore chargé par ses vers qu'il préfère les houleuses actions aux plus saintes actions de Dieu et tient les crimes les plus horribles pour des vertus pourveu que celle qu'il ayme les aprouve comme ces vers ensuivant: contenus en la u'vxxnu page :

Moy qui suis devenu perfide Contre les dieux que j'adorais,

Et dont l'âme n'a plus de guide, Sinon l'empire de vos loix, Je vous crois parfaicte et divine, Et mon jugement s'imagine Que les faietz les plus odieux Lorsque vous leur donnez licanec, Sont plus justes que l'inocancc Et que la saincteté des dieux 2 .


(i) Texte du projet de Mathieu Mole : «Que les peines des damnés sont moindres ({ne celles qu'il ressent pour ses passions brutales ».

(a) Ode. A Cloris : Claris, ma franchise est perdue, niais dans les premières éditions des Œuvres de Théophile jusqu'à la troisième, l6a3, cette ode est fon- due avec celle V Philis, ode, qui commence : Aussi franc d'amour que d'envie. Les vers cités ici font l'objet de deux questions, dans la partie non autographe de Mathieu Mole, du projet d'interrogatoire (Propositions mêlées) :

a) Ou' il estime que les faits les plus odieux et vilains lorsqu'elle en veut donner

licence, sont encore plus justes que toute leur innocence et sainteté. P. 76, (3 e éd.,

Quesnel) :

Et mon jugement s'imagine...

k) Etre perfide aux Dieux qu'il faut adorer et prier, les injurier, les accuser d'injustice, mettre ses soins à leur déplaire, n'est pas crime el confesse franchement qu'il le fait ; il est devenu perfide à tons les Dieux qu'il adorait, etc.

P. 76 (3° éd., Quesnel) Moy qui suis devenu perfide.,.

P. 85 id. Dieux que j'ay si souvent prie:

Sans me vouloir jamais entendre. Je vous ay bien injurie: D'être si longs à me la rendre.

(Stances : Mon espérance rejleuril)


LE I" INTERROGATOIRE. 22 MARS lG2^ 383

Plus en la page suivante:

dieux qui feistes les habismes Pour la punition des crimes. Je renonce à vostre pittyé Et vous appelle à mon supplice Sy jamais mon âme est complice De la fin de nostre amyttyé '.

Plus en la page deux cens cinquante sept dudit premyer vol tume :

Que ta fidellitté se forme à mon exemple ; Fuys comme moy la presse, hay comme moy la court, Ne fréquante jamais bal, promenoyr ny temple, Et que nos deviez ne soient rien que l'Amour. Tout seul dedans ma chambre où j'ay fait ton esglize Ton image est mon dieu, mes passions, ma foy -.

De tous lesquelz vers résulte que le respondant renonce à tout autre dieu qu'à sa passion brutalle. voulant recongnoistre sa chambre en laquelle il exerce ses salletez et impiettez pour son esglize et les lieux les plus saints comme les esglizes et les hostelz qui sont consacrez


S


P, 182 id. Les Dieux injurie: de ce crime d'amour

Conspirent par vengeance à me donner le jour, Mais que sans tarder leur flame me confonde.

(Sonnet : L'autre jour inspiré d'une divine flame)

P. 65 id. En détestant ses cruauté:

Quelque peu qui m'en divertisse, Je crie contre l'injustice Que le ciel fait à les béante:.

(Ode : Un fier démon qui me menasse)

(1) Ode à Cloris : Cloris ma franchise est perdue

(a) Désespoirs amoureux. Stances : Esloigné de vos yeux où j'ay laissé mon âme. Voici la question qui vise ces vers dans la partie de l'interrogatoire qui n'est pas de la main de Mathieu Mole : « Huitième proposition. — « Que, pour lui. il confesse qu'il ne recognoit et ne se soucie d'aucune déité. ni de Dieu, ni de temple, ni d'église, ni de foi autre que celle de ses passions, et conseille à qui vou- dra lui être fidèle d'imiter en cela son exemple. » Page 1U5 de la première partie, première édition. (Pierre Billainc ou Jacques Quesnel). — Proposition trop méchamment articulée coutre Dieu pour n'en dire autre chose que ce qu'elle porte en ces termes.


384 LE I" INTERROGATOIRE, 22 MARS lC2^

pour rendre honneur à Dieu estre prépare: pour celle avec laquelle il commet ses impudiciléz i .

Rép. — Ledit accusé a desnyé comme dessus lesditz vers estre de sa composition.

Dem. — Luy avons aussy remonstré que son impielté a estéjus- ques à tel degré de préférer son playsir brutal à la gloyre de Dieu et au paradys, qu'il continue ses blasphèmes contre Dieu soit dans le ciel ou en la terre' 2 par les vers qui ensuivent comme en la page iij'xxix :

L'autre jour, inspiré d'une divine flamme, J'entray dedans un temple, où, tout religieux, Examinant de près mes actes vitieux, Un repantyr profond fait soupirer mon âme, Tendis qu'à mon secours tous les dieux je réclame, Je vois venir Phillys. Quand j'aperceu ses yeux, Je m'escryé tout hault : se sont icy mes dieux, Se temple et cest ostel apartient à ma dame 3 .

Plus la setance tout entière page ij lxv, commençant :

Dans ce temple, où ma pation 4 ,

où il use encore de termes semblables ou aprochans.

Plus en la page iij c v :

Car le bonheur d'aymer en sy bon lieu Passe la gloyre et le repos d'un dieu 5 .


(i) Le projet de Mathieu Mole finit ce commentaire par « Blasphème hor- rible », mais la dernière partie, de la phrase depuis : « et les lieux les plus saints... » s'applique au sonnet de la demande suivante : L'autre jour inspiré d'une divine flamme, et aux stances^ Dans ce temple oh ma passion...

(2) Ce commentaire du projet de Mathieu Mole se rapporte aux vers ci-après : Car le bonheur ; Je vous adore et jure .... ; En telle bienveillance

(3) Ce sonnet, avant d'être inséré dans les Œuvres, 1621, avait paru dans le Cabinet des Muses, 1619, mais anonyme, il a été écarté par Scudéry de l'édition de i632.

(4) C'est le premier vers de la première stance. Le commentaire de Mathieu Mole cite les sept vers qui suivent.

(5) Elégie : Chère Philis j'ay bien peur que tu meures (Délices satyriques, 1G20, n. s. ; Œuvres, 1621 ; Quintessence satyrique, 1622, n. s.).


LE l" INTERUOGATOIRE, 22 MARS lG2 r i 383

Plus en la page iu r x :

Je vous adore et jure vos beaux yeux Qu'un paradvs ne me playroil pas mieux'.

Et en la page iu'xu :

En telle bienveillance un dieu in'oflenseroit Et je me vengeroys du bien qu'il me (croit 2 .

Rép. — A dit qu'il desnye tous lesditz vers estre de sa compo- sition fors les deux vers :

Car le bonheur d'aymer en sy bon lieu Passe la gloyre et le repos d'un dieu,

mais que par les vers précédans et subséquans et le logys où ilz sont il paroist qu'il a entendu parler de Cupidon que les poettes font le dieu d'amour et que les termes où il y a le repos d'un dieu monstrent bien qu'il a entendu parler de la pluralitté des dieux payens, autrement il eust escript de Dieu et non d'un dieu. Lec- ture faite, a persisté 3 !


r T^n e^ydwÙL.


(i) Elégie : Enfin guéry d'une amitié funeste (Œuvres, 1G21) ; Enfin sauvé d'une passion funeste, Délices satyriques, 16W, n. s.

(a) Elégie : Aussi souvent qu'Amour faict penser à mon âme. (3) Archives nationales. X 2B n85. cahier papier, non folioté.


CHAPITRE M

LES SECOND ET TROISIEME INTERROGATOIRES

(aO et 27 mars 1O24)


I

Le second interrogatoire du 26 mars 1624 roule sur les « Fragments d'une histoire comique (Chapitre IJ) », sur

26 vers de l'élégie : Chris, lors que je songe de la

« Seconde partie » de ses Œuvres (1623), et un peu sur le « Parnasse satyrique » . Une question sur le sonnet en tète de ce recueil libre prouve que Mathieu Mole était au courant des dépositions qui allaient être faites, par exemple de celle du libraire Rocolet (a4 avril), un mois après.

Les trois pièces citées du « Parnasse » ont toujours passé pour être de Théophile. Il y est aussi fait mention de la tragédie de « Pyrame et Thisbé » . Les commissaires n'ont utilisé qu'une fraction de la partie du projet de Mathieu Mole qui n'est pas écrite de sa main et attribuée par M. Alleaume aux Jésuites. Cet interrogatoire est capital. Les réponses de Théophile mettent en pleine lumière la pensée du Poète qui sépare nettement le corps avec ses inclinations, de l'âme capable de salut et de


LE 2" INTERROGATOIRE, V>A\ MABB iGVl 38y

damnation. Coder à nos penchante serait eflel <le nature et n'aurait rien d'incompatible avec les pratiques «le la

religion qui sauveraient l'àme. Cette manière de rai- sonner lui permettait d'être à la fois et bon débauche el bon catholique. De là à se refusera admettre toute inter- prétation fâcheuse <lr ses propos et de ses vers, il n'y avait qu'un pas, et Théophile l'a franchi aisément.

Voici comment le Poète a parlé de ce second interro- gatoire :

« On m'apporta d'autres faits sur la prose d'un second tome imprimé en mon nom ; mais je fis voir clairement l'impertinence des accusateurs qui, par des subtilitez scholastiques, avoient embrouillé le sens de mes escrils, et d'une malice aveugle, pen- sant profiter de mon peu de mémoire, produisaient des périodes imparfaites en des choses où la mescompte d'une syllabe peut d'une pensée innocente faire un crime... » (Apologie au Roy. 1620).

Du mardy XXVJ mars IIVJ" xxiiij

Par devant nous commissayre susdit avons fait extraire des prisons de la Conciergerye ledit Théophille et le serment réytéré.

Dem. — Et à luy remonstré qu'il ne s'est pas contenté d'es- tablyr par le premier vol lu me de ses Œuvres des mauvaises maximes soubz prétexte d'une licance poéticque qui ne vont qu'à une dérision de la divinitté ', mais aussy par le second vollume de ses Œuvres il a confirmé les mesmes maximes et voullu faire croyre qu'il n'y avoit autre Dieu que la natlure et que se failloit


( 1) Texte du projet de Mathieu Mole : « Si, voyant que ce premier livre avoit eu cours et croyant avoir, sous prétexte de cette licence poétique, établi ses maximes d'athéisme, il n'a pas fait imprimer un second livre sous son nom, conte- nant plusieurs autres propositions, afin que ses premières actions, confirmées par ses secondes, pussent servir de loi à tous ceux qui voudraient mener une vie aussi débordée que la sienne, se laissant aller à ses passions sans les vouloir arrêter : d'où suit un mépris de toutes les vertus morales et chrétiennes. » La partie qui suit n'est plus de la main de Mathieu Mole.


388 LE 2° INTERROGATOIRE, 26 MARS 1 6 2 /|

du tout habandonner aux seutimentz nalurelz. Mesme luy avons représenté qu'il a escript en son deuxième vollume, chappitre deux que, quelque discours que l'on puisse opposer à la nécessité, le tempérament du corps force les mouvementz de l'âme i et que sy ainsy est que nos passions nous emportent sy puissamment où elles veulent qu'il n'y ait aucun discours qui puisse estre opposé à cette necessitlé ny aucun effort de raison ny de vollonté quy y puisse résister -, il s'en suit qu'il veult faire croyre que l'homme ne doibt rien suivre en ce monde que ses mouvements naturetz, tenyr toutes choses indifférantes sans mectre en considération ce qui est des vertus moralles et chrestiennes et mectre au mespris tous les commen- demenlz de Dieu.

Rép. — A dit qu'il n'a jamais pris prétexte soubz la lisance


(1) Garassus a traité de celte proposition dans son « Apologie», voir p. 387.

(2) Ce texte est celui de la Neuvième proposition, dans la partie du projet d'interrogatoire que n'est pas de la main de Mathieu Mole. Voici la partie du chapitre II des Fragments d'une histoire comique qui s'y rapporte: « Ce jour- là, comme le ciel fut serein, mon esprit se trouva guay ; la disposition de l'air se communique à mon humeur ; quelque discours qui s'oppose à cesle néces- sité, le tempérament du corps force les mouvements de l'âme. Quand il pleut, je suis assoupy et presque chagrin : lors qu'il fait beau, je trouve toute sorte d'objects plus agréables. Les arbres, les bastimens, les rivières, les élé- mens paroissent plus beaux dans la sérénité que dans l'orage ; je cognoy qu'au changement de climat mes inclinations s'altèrent ; si c'est un défaut, il est de la nature, et non pas de mon naturel ». Voir Apologie de Théophile, p. 317.

Cette Neuvième proposition est complétée ou plutôt commentée de la façon suivante dans le projet d'interrogatoire : Après « y puisse résister » non plus qu'aux accez d'une fièvre, puisque notre naissance nous fait voir si clairement que tant s'en faut que notre âme tienne de Dieu, comme on dit, en son essence, qu'au contraire nous naissons et sommes encore plus bas que les hétes, il est bien clair qu'il n'y a point de puissance, rien autre que nous devions regarder, que la nature, comme la puissance et la félicité souveraine des hommes et de tout ce <jiii est mortel aussi bien que des hèles, conformément à la doctrine de son maître Yanini, athée brûlé à Toulouse, an livre qu'il a fait « De admirandis nalurœ regi- nœ deœque mortalium », et parlant que, pour dire en somme ce qui est de son avis pour vivre heureux et parfait, il n'y a rien au monde qu'à suivre en tout la nature, c'est-à-dire son génie chacun et sa passion, et rien autre que cela jusques an der- nier moment, chacun ce qui lui plaît, quoi que ce soit au monde ; tenir pour indiî- jj'érenl toutes sortes de passions, ambition, avarice, furie, adultère, luxure, etc., n'y résister jamais, jamais ne les brider, jamais ne les régler, pour autant qu'en cela consiste le bonheur. C'est ainsi qu'il l'estime, c'est ainsi qu'il vit ». En la page 15 (c'est une erreur, p. a3) de la deuxième partie, et en la satire première de la première partie tout entière. Proposition et doctrine et vie si horrible et si abo- minable, qu'il n'y a ni J'en ni supplice au monde capable de l'expier ».


LE 2' INTERROGATOIRE, 26 MARS lC2 , | 38g

poéticque d'escrire quelque chose en dérision de Dieu et que jamais, n\ en vers, n> en prose, il n'a rien traicté théologique- ment et que ses accusateurs n'alèguenl ny en vers ny en prose que des passages troncqués dont ilz prennent le sens à leur fen- taysic et par des sublillittés secolasticques esquellcs il n'est poinct versé apuycnt leur mallisse à confondre les choses pro- phanes avec des sainclcs pour en fayre leurs crimes à ses despens et que, pour le passage qui luy a esté allégué de ce second vol- lume imprimé en son nom, il n'est pas intelligible de la sorte parce qu'il entend seullement de la disposition de l'esprit de l'homme qui compaslit avec l'inclination du corps et qu'il ne peult eslre entendu parler de l'âme intellectuelle capable du sallut et de la damnation parce qu'en suite de cela il y a : quand il pleut, je suis assoupy et presque chagrin, et quand il faict beau, je trouve toutes sortes d'object: plus agréables 1 et que ainsy les conséquences que tirent les accusatteurs de se passage ne peuvent rien conclure contre luy.

Dem. — Luy avons aussy remonstré qu'il résulte de sondit livre page xxv"' 1 ' qu'Une recongnoist aucun playsyr ny déplaisyr vérit- table que celuy des sentiment: ny en la natture ny en la raison, disant que le bannissement ne touche aucun des sentiment:, et que, s'il faisoit effort à quelqu'un d'iceux, il seroit atlainct de tous les déplai- syrs dont la nature et la raison sont capables-, et en la page xxviu et xxix qu'ilfaultavoyrdela passion non seulement pour les choses ordinayres et communes comme sont les belles femmes et autres choses délectables, mais encore pour tout ce qui peult toucher plus particul- lyè rement les sens 3 , et continuant ses maximes en la page lxvj dit


(1) Celle phrase est extraite du chapitre II des « Fragments d'une histoire comique » comme l'indique d'ailleurs Théophile.

(2) Première proposition (partie non autographe de Mathieu Mole) commen- tée ainsi : « Proposition entièrement et formellement contraire à tout ce qu'il y a de spirituel en ce monde, et pire qu'épicurienne, totalement athéïste. » Elle vise le passage suivant du chapitre II des Fragments d'une histoire comique: « Vous ne fusles banny que d'hier, et vous voilà desjà guéry de cestc peine ! C'est avoir les sentiments bien farouches ou bien hébétez. — Ce qui ne me touche, luy dis je, ny le corps ny l'âme, ne me donne point de douleur ; je me porte, Dieu mercy, assez bien de l'un et de l'autre ; si les bannissements faisoient effort à quelqu'un des sens, tu me verrais atteint de tous les desplaisirs dont la nature et la raison sont capables... ».

(3) Quatrième proposition (\d.) commentée ainsi : « Proposition d'autant plus


3QO LE 9/ INTERROGATOIRE, 26 MARS lG2 / |

que aussy bien ce n'est de nous après la mort '/ne de l'ombre et du bent, qui est à dire qu'il n'y a rien en nous d'immortel 1 , comme mesme il en apert en la page xxxiij du premier vollume de l'Immortallillé de l'Ame, et partant nous pouvons bien hardiment jouyr de noz plaisyrs- sans craincte d'en reeepvoyr du desplaysir.

Bép. — A dit qu'en ce qui est du discours du bannissement, qu'il est problématique [ayant mesme dit que le bannissement ne pouvoit oster louve ny la vue et n'a entendu parler des afflictions que le bannissement pcult donner à l'âme et au contraire tient le bannissement pour infamye ayant dit que s'il avoit méritté*


abominable que le vœu de sodomie qu'a fait cet auteur est au « Parnasse », qu'elle est plus universelle et n'excepte aucune chose de toutes celles qui peuvent cire plus détestables en ce genre. » Elle a trait au passage suivant du chapitre II des Frag- ments d'une histoire comique : « Il faut avoir de la passion non seulement pour les hommes de vertu, pour les belles femmes, mais aussi pour toute sorte de belles choses. J'ayme un beau jour, des fontaines claires, l'aspect des montaignes, l'estenduë d'une grande plaine, de belles forests ; l'océan, ses vagues, son calme, ses rivages. J'ayme encore tout ce qui touche plus particu- lièrement les sens : la musique, les fleurs, les beaux habits, la chasse, les beaux chevaux, les bonnes odeurs, la bonne chère, mais à tout cela mon désir ne s'attache que pour se plaire, et non point pour se travailler... ». Voir p. 288 (« Apologie » de Garassusi et p. 3i3 ( Apologie de ThéophileJ.

(1) Cinquième proposition (partie non autographe de Mathieu Mole). Voici le passage auquel il est fait allusion :

Pour moy, si je voyois en l'humeur où je sais. Ton âme s'envoler aux éternelles nuicts. Quoy que puisse envers moy l'usage de tes charmes, Je m'en consolerois avec un peu de larmes, N'attends pas que l'Amour aveugle aille suivant, lians l'horreur de la nuict des ombres et du vent... 1 Elégie : Chris lors que je songe...

P. 100 et non 66 de la Seconde partie. 162.3),

(2) p. 3s. Que l'âme dans un corps vivant

Qu'un peu de feu tient allumée p. 33. En la mort n'est qu'un peu de vent.

Qui se perd comme une fumée. Que si tout l'homme ne meurt pas Du coup de ce commun trespas, Je crois qu'après cette lumière L'âme est en sa perfection, El trouve une condition Plus heureuse que la première.

(Traité de l'Immortalité de l'âme.

Œuvres (première partie), 3 e éd., i6a3).


LE V INTERROGATOIRE, 26 MARS iO^'j 3QI

cette infainyc il auroit cnlendu s'en plaindre] 1 sans aucun desseing d'en donner aucun précepte ;i personne et que tout le livre n'est remply que d'un discours famillyer d'un voyage, el que, pour ce qui est des passions que Ton doibt avoyr pour les belles femmes, belles fleurs, fontaynes et habit/, il n'entend que du simple desyr qui nous porte à aymer ce qui est propre à nostre divertissement, que pour ce qui esl est du passage ramené de l'immortallitté, qu'il ne l'a poinct escript comme venant de soy mesme, mais représentant ladisputte qu'en a fait Platton. lequel a luy mesme condamné celte opinion.

Dem. — Luy avons aussy représenté qu'à la pénultiesme page du second vollumc il fait assez congnoislrc qu'il vcnll fa\re croyre qu'il n'y a aucune résurrection des morlz. ayant dict par moc- querye que le premier des hommes deceddez est encore à ven\r-. dont il a voullu inférer que n'y ayant point d'espérance de retourner il ne falloit poinct attendre de résurrection.

Rép. — A dit qu'il nous supplye de considérer que cela est escript en une tragédye où sont représentez pour personnages des payens, représentant lesquelz il a esté aussy loysible d'user des mesmes termes dont ils usoient autrefois et ne luy est jamais


(1) Les mots entre crochets sont une addition en marge delà main du gref- fier, signée Théophile.

(2) Sixième proposition (partie non autographe de Mathieu Mole) : « Que puisque le premier des défunts est encore à venir, il est bien clair que l'espérance de retourner, c'est à dire de ressusciter, n'est qu'erreur. — Proposition si évidem- ment contraire à l'immortalité de l'àine, à la vie future et à la résurrection, qu'on n'y sçauroit ajouter, comme en effet c'est un article de foi couché en la sagesse qu'il n'y a que des impies el athées qui parlent ainsi. » Voici le passage \isé de la tragédie de Pyrame el Thisbé, acte V, scène 1 : p. i\i. Seconde partie, iG33j.

Rameaux, prez verdissant,

Qu'à soulager mon mal vous estes impuissans !

Qmand bien vous en mourriez, on voit la Destinée

Ramener vostre vie en ramenant l'année.

I ne fois tous les ans nous vous voyons mourir.

Une fois tous les ans nous vous voyons fleurir.

Mais mon Pyrame est mort sans espoir qu'il retourne

De ces pasles manoirs où son esprit séjourne.

Depuis que le Soleil nous void naistre, et finir.

Le premier des dejfuncts est encor à venir ;

Et quand les Dieux demain me le feraient revivre,

Je me suis résolue aujourd'huy de le suivre...


392 LE 2° INTERROGATOIRE, 26 MARS 162^

arrivé de parler autrement de la résurrection que comme la croyant.

Dem. — Luy avons aussy remonslré que, continuant les mesmes proposilions il a mis en avant en la soixante et quatorzicsmc page de son volume que les hommes peuvent impunément pescher sans craincte d'aucune peyne, qui est à dire sans craincte n\ de la divinitté ny de renfler 1 .

Rép. — A dit qu'il y a respondu cy dessus et que ce n'est luy qui a composé lesditz vers.

Dem. — Luy avons encore remonslré qu'il a escript en la page l\vj'"° du deuxième vollumc qu'il se laisse tellement emporter en ses passions sensuelles d'avoyr dit que nous avons tant de diver- tissement/ et plaisyrs ça-bas et de ravissementz par noz propres sentimentz que c'est une fureur de chercher hors de soy mesme quelqu'un que nous aymerons et quy nous ayme 2 , l'interpelant de nous dire ce qu'il a entendu dire par les ravissementz que


(1) Septième proposition (partie non autographe de Mathieu Mole) : « Que puisque le Ciel l'endure et ne dit mot lorsque nous péchons, il est bien clair qu'im- punément on peut pécher et faire tout ce que l'on veut sans crainte d'aucune peine, c'est à dire de l'enfer ni d'aucune divinité. — Proposition si évidemment impie qu'elle n'a besoin d'aucune censure ». Voici le texte visé :

Ainsi je me résous de songer à ma vie

Tandis (pie la raison m'enfaicl venir l'envie;

Je veux prendre un object où mon libre désir

Discerne la douleur d'avecques le jriaisir,

Où mes sens tous entiers, sans fraude et sans contrainte,

.Xe s'embarrassent plus ny d'espoir ny de crainte,

Et de sa vainc erreur mon cœur désabusant.

Je gousteray te bien que je verray présent...

(Elégie : Cloris, lors que je songe... p. 99 et non - t \ de la Seconde partie, i6a3).

(3) Troisième proposition (partie non autographe de Mathieu Mole) : « Par effet que nous avons tant de divertissement et de plaisir ça bas et de ravissement pour les sentiments, que c'est une fureur de chercher hors de soi-même quelqu'un que nous aimons et <pielqu'un qui nous aime. — Proposition non seulement impie mais entièrement et formellement enragée contre Dieu et son amour, et contre toute sorte d'amour honnête, contraire à l'amour sensuel de soi-même ». Voici le passage visé :

Je prendray les douceurs à quoy je suis sensible Le plus abondamment qu'il me sera possible, Dieu nous a tant donné de divertissemens, Nos sens trouvent en eux tant de ravissemens,


LE 2' IATHRBOGATOUUB, 26 MAHS l6' | 3o3

nous pouvons avoyr sur nous mesmcs par noz propres sentimentz. Rép. — A dit qu'il se peult reeeuillyr du poème où ses choses sont escriptes qu'il vcult fuyr et quicler l'amour, ayant dict aupa- ravant : Je fais vœu <l<" bon cœur de m'aracher un jour la réoerye OÙ m'oriipc l'amour ', et dit que les divertissement/, qu'il entend prendre en quietant celuy-là sont des divertissement/ que Dieu nous donne et que l'on peult prandre sans compaignie comme seluy déjouer du luct et se promener et autres divertissement! qu'un chacun peult prandre selon son humeur.

Déni. — Interrogé s'il n'a pas plusieurs foys veu et leu le livre intitullé le Permisse satiricque et sy le premier sonnet inlitullé soubz son nom n'est pas de luy -.

Rép. — A dit ne l'avoyr jamais veu qu'une foys, comme il a dit cy dessus.

Dem. — S'il n'est pas vray qu'il n'a désadvoué ledit sonnet et plusieurs autres semblables estans audit livre que depuis qu'il en a sceu que l'on le voulloit rechercher 3 , et sy mes me il n'en a pas veu les espreuves et les corrections.

Rép. — A dit que non.

Dem. — S'il n'a pas récitté plusieurs foys ledict sonnet en pré- sence de plusieurs genlilzhommes, advouant l'avoyr faict.


Que c'est une fureur de chercher qu'en nous-mesme Quelqu'un que nous aimions, et quelqu'un qui nous aime...

Elégie : Chris lors que je songe..., p. 99 et non G6 de la Seconde partie, i6a3).

(1) Je suis tout rebuté de l'aise et du soucy

Que nous fait le destin qui nous gouverne icy, Et tombant tout à coup dans la mélancholie, Je commence à blasmer un peu nostre folie, Et fay vœu de bon cœur de m'arracher un jour La chère resverie où m'occupe l'amour...

(Elégie : Chris lors que je songe..., p. 98 de la Seconde partie, iGa3).

(3) Voir le précédent interrogatoire, p. 372 et 373.

(3) Projet d'interrogatoire de Mathieu Mole : « ... s'il les a désavoués {les vers du sonnet , ça n'a été que lorsqu'il a sçu qu'on le vouhit mettre en justice : — qu'il a pu recognoislre tant d'impiétés dedans ce livre, tant de brutalités, qu'il n'y a point de défense que par un désaveu ; qu'il y a dedans tant de mots sales, que les imprimeurs eux-mêmes en ont eu honte, n'y mettant (jue les premières lettres. »


3g4 LE 2' INTERROGATOIRE, 2<j MARS Iu'Jl'i

Rép. A dit que non.

Dem. — S'il n'est pas viav 7//// <v esté chez Estocq imprimeur retyrer quelques minuties de vers salles imprimés audit livre intitullé le Pernasse satiricque et sy sur les unze heures de nuict il ne con- tregnitpas ledit Estoc de les luy rendre 1 .

Rép. — A dit qu'il est vray que un seoyr il s'enquit du Logys dudit Estocq dans la rue où il demeure sans avoyr esté en son Logys ny veu ledit Estocq et que ce fut à desseing de faire arrester ledit Estocq qui estoitdesjà condamné par sentence du Chaslclct «à cause des vers qu'il avoit faict imprimer soubz son nom, et ne luy a jamais ledit Estoc rendu de minutte cl que sy ledit Estocq cusl eu lesdictes minuties auparavant il est croyable qu'il les eust produicles en justice pour se juslitl'yer -.

Dem. — S'il n'a pus baillé à plusieurs personnes des sonnet: et des suttyres escript: de su main contre l'honneur de t'Esijlize. des anges et des sainclz.

llcj). — A dit que non.

Dem. — S'il n'a pus composé une satyre commençant: Que mes jours ont un mauvais sort,

Et une autre adressant à un marquis, commençant : Marquis, comment te portes-tu?

Rép. — A dit (pie non et désadvouc tout ce qui est dans le Pernusse.

Dem. — Luy avons remonstré qu'il a dict cy devant qu'il n'avoit veu le Pernasse que entre les mains du librayre soubz la porte du Palais, que lisant le premier sonnet 3 qu'il l'a voit des- chiré en présence du librayre, iceluy fait appeler par devant le lieutenant civil et obtenu deffenses contre ledit librayre et pour- quoy il n'a pas faict le semblable des vers mesebants et impyes


(1) Voir dépositions Pierre Rocolet du i\ avril iGai et Martin Du Brueil, 11 mai 1624. Ces allusions à des faits portant sur des dépositions postérieures prouvent que Mathieu Mole en avait eu connaissance auparavant.

(3) L'assertion de Théophile es! bien invraisemblable, La version delà femme d'Estoc semble plus plausihle, niais ils peuvent avoir menti tous les deux.

(3) Philis, tout est... Voir l'interrogatoire précédent p. 373 et celui-ci p. 3r)3.


LE 2° INTEHHOGATOIRE, 'i6 MARS l624 3q5

qui vont «m L'atéisme qui ont esté imprimez dans les deux vol- lumes imprimez soubz le nom de ses œuvres dont il recongnoist lu plus grande partye estre de sa composition, mesmement les espittres liminayres d'iceux. veu mesmes qu'il se trouve en iceux des permissions d'imprimer.

Rép. — A dit que le sonnet qui est au commencement de la première page du Pernassc satiricque intitullé soubz son nom estoit plus visible que ceux que ses ennemys ont fait insérer parmy des œuvres qui ont de ses espittres liminayres et des pri- villèges et de ses vers 1 . Pour ce qui est du premier vollume, comme il a desjà dit cy dessus, n'a jamais entendu que l'espittre liminayre pcult servyr pour les vers d'aultruy et n'a point pour- suivy les privillèges et ne congnoist aucunement ceux qui les ont faict expedyeret que personne n'y a esté de sa part et a ledit livre esté imprimé à Paris en son absanec et lorsqu'il estoit au voyage et ù la suitte du roy, que depuis ayant veu se livre intitulé de son nom il a trouvé la correction sy mauvaise qu'il n'a pris le soingdc le lyre, et qu'à l'esgard de ceux qui estoient de sa com- position il croyt que sa mesmoyre lui a fourny des responces assez suffisantes pour se justiffyer, et au regard du second vollume n'y a assisté à la correction ny sollicitté le privillège non plus que du premier, et que s'il y eutrecongnu quelque chose d'impyc ou de prophane, il eut faict la mesme poursuilte que celle qu'il a faicte contre ledit Estocq.

Lecture faite, a persisté. Théophile.

II

Le troisième interrogatoire du 27 mars 162 \ utilise une fraction de la partie non autographe du projet de Mathieu Mole sur l'histoire de la possédée dWgen 2 (Œuvres,


(1) Théophile, nous le répétons, paie d'andace. L'édition de 1621 de ses Œuvre.; donnée par Des Barreaux a été reproduite jusqu'en i63a, la seule diffé- rence entre la première et la seconde édition (copiée par les suivantes) réside dans le classement des pièces. Des Barreaux, au contraire, avait supprime quel- ques poésies libertines et un passage anti-chrétien de la Satyre seconde parus dans les recueils collectifs publiés de 1G19 à iGai.

(3) Nous avons donné le texte complet de cette histoire, p. 48 et suivantes.

28


3g6 LE 3 e INTERROGATOIRE, 27 MARS l6s4

seconde partie , Fragments d'une histoire comique, Chap. III). Après on revient à l'ode de la « première partie » : Heureux tandis qu'il est vivant et au « Parnasse salvrique ». Théophile peut répondre qu'aucune pièce, à sa connaissance, ne finit ni ne commence par le vers J'ay veu le croissant à main gauche, ce vers étant le qua- trième de la première strophe d'une poésie qui sera incri- minée dans la déposition de Pierre Guihert du. 29 avril suivant : Ou m'a dit que ma sœur chevauche. Il est égale- ment dans le vrai quand il rend au Président d* Auvergne (Fr. Maynard) la pièce commençant par : L'autre jour je vis dans un temple, déjà citée par Gabriel Dange. Enfui il est interrogé sur les faits énoncés aux dépositions précé- dentes de René Le Blanc, de Gabriel Dange et de Louis Forest Sageot.

Théophile a été sobre d'appréciations sur ce troisième interrogatoire :

« Après que je me fus purgé de tout ce qu'où pouvoil reprendre ou soupçonner contre moy dans ces deux tomes qui portent mon nom, on me présenta un livre intitulé : « Le Parnasse des vers satiryqucs (sic » dont j'étois accusé avoir compilé les rapsodies et les avoir mises en vente. J'apportay pour ma deffenec la sentence du prévost de Paris obtenue contre les imprimeurs, et suppliay la Cour de considérer que j'estois le premier de ma profession qui, par une affection aux bonnes mœurs et pour oster le scandale public, a voit fait supprimer de telles œuvres ». Apologie au Boy, 1625)

Du \\YI.!"' C mars MVJ'xxitUf, du malin

Par devant nous commissayres susditz avons fait extraire des prisons de la Conciergcrye ledit Thcopliillc et le serment réytéré.

Dern. — Enquis sy pendant le temps de son bannissement de la


LE 3' INTEHIIOGATOIKE, 2 7 MAI\S 162/1 3g7

cour il s'est pas relire quelquefoys an château d'E.sli/lar priai \gen. Rép. — A dit que s'estant relyré en la maison de son père qui esta Boussèrcs, deux lieues et demyc d'Estillac il y a esté vcoyr le marquis deThémynesà qui aparlenoit la maison d'Estillac à cause de sa femme.

Dem. — Sy an jour qu'il esloil audit d'Estillac il ne dit pas public- quement quil avoit juict parlye pour aler veoyr les diables, ftép. — A dit que non.

Dem. — Interrogé sy estant audit lieu d'Estillac il alla pas au logys d'une fdle que l'on disoit eslre posseddée et s'il ne feit pas effort en la personne de ladite fdle.

Rép. — A dit qu'ayant disné au logys du s r de Roclore eu la ville dWgen distant d'une lieue et denivc dudit Estillac, ledit s r mareschal de Roclore sur la fin du disner parla d'une fille estant en ladite Aille d'Agen que l'on disoit estre posseddée, auquel lieu estoit aussy le s r Massiot. conseiller au Parlement de Thoulouze', et un nommé Gucrin domesticque dudit s r mareschal, allèrent ensemble par curiosité vcoyr ladite fille posseddée, mais desnye avoyr parlé à elle ny faict aucun effort en sa personne et qu'il y avoit grand nombre de personnes en la chambre où elle estoit.

Dem — S'il n'a pas dit publiquement que c'estoit ris[ée] et sottise de croyre qu'il y eut des diables et que ce que l'on en disoit n'es toit que pour abuser le monde 2 .

Rép. — A dit que non et a tousjours creu qu'il y avoit un Dieu et des diables et un paradys et un enffer.

Dem. — Sy pour raison desditz propos ou autres semblables il fut mys en justice.

Rép. — A dit qu'il n'a jamais [esté] recherché ny prévenu d'aucun crime ni mis en justice et ne se trouvera qu'il y ayt jamais eu plainte en justice ne information contre luy.

Dem. — S'il n'est pas autheur de certains vers commençant :


(1) La mémoire de Théophile le sert mal, Massiot était conseiller au Parle- ment de Bordeaux.

(2) Le projet d'interrogatoire de Mathieu Mole porte ici en marge, (Issou- dun... Bourges).


3g8 LE 3° INTERROGATOIRE, 1~ MARS lG'J r |

J'ay veu le croissant à main gauche i

Rép. — A dit que non et n'a jamais commencé n'y fyny pièce par là.

Dem. — S'il est autheur d'un ode commençant : Heureux tandys qu'il est vivant 2 .

Rép. — A dit qu'il en a composé une commençant par ce vers et finissant par :

Jésus Christ et sa sculle foy.

et est imprimée dans le premier vollume de ses Œuvres.

Dem. — S'it nest pas vray quil l'a baillée escripte de sa main en autre façon quelle n'est imprimée au feuillet deux cens trente six dudit vollume.

Rép. — A dit que non.

Dem. — S'il n'a pas dit en plusieurs lieux qu'il ne voulloit point d'amitlyé avec beaucoup de personnes pour ce qu'ilz n estaient nypail- lardz ny ivrognes ny bougres.

Rép — A dit que non.

Dem. — S'il n'est pas vray qu'il a dit que, par la poursuilte qu'on faisait contre luy, on lavoit banny du bordel, mais (pion s'en repen- tiroit K

Rép. — A dit que non.

Dem. — S'il n'a pas dit en plusieurs lieux qu'il ne croyoit ny Dieu ny diables.

Rép. — A dit que non.

Dem. — S'il n'a pasdemendé à plusieurs personnes s'ils croyoient en Dieu et que s'ilz y croyoient ilz n'avoicnt point d'esprit 4 . Rép. — A dit que non.


(i) Parnasse salyrbiue : Une mes jours ont un mauvais sort (7 slroplics) et Ms. ViHenavc : On m'a d'il que ma sœur chevauche (11 slroplics).

(2) Voir inleiTog. 33 mars, pp. 375 et 37G. Le projet de M. Mole porte ode changée per lestem.

(3) Cette question semblerait s'appliquer à une déposition postérieure, celle de l'avocat Bonnet dcBourgcsdu 32 novembre itîs'i, dont les commissaires auraient déjà eu connaissance par le lieutenant criminel du bailliage de Berry et de Bourges.

(4) Déposition René Le Blanc de 11 octobre 1G23 ; voir p. 210.


LE 3' INTERROGATOIRE. 27 MARS iGî'l 3QO,

Oem. — S'il n'a pas dict qu'après la morl il n'y avoil point de diflerance entre un chien et un homme *. Rép. — A dit que non.

Oem. — S'il n'est pas vray qu'il a mal parlé de la Vierge et des saint/

Rép. — A dit que non et qu'il n'en a jamais parlé qu'avec honneur et respect.

Detn. — S'il n'a pas dit avec mespris qu'il aymeroit mieux avoyr estropyé les sainctz que d'avoyr dépieu à quelqu'un 3 .

Rép. — A dit qu'il n'en a jamais parlé et que se seroit chose ridiculle et que l'on ne peult pas estroppyer les saintz.

Dem. — Interrogé s'il n'est pas vray qu'il a composé certains vers commençant :

L'autre jour je vis dans un temple Des beautés qui n'ont point d'exemple

et finissant :

A la barbe de tous les sainctz 4 ,

desquelz luy avons fait fayre lecture.

Rép. — A dit qu'il n'a composé lesditz vers et que l'on les attribue à un Présidant d'Auvergne duquel il ne sçait le nom et qu'il y a un nommé de Bray, imprimeur demourant en la rue Saint-Jacques, qui imprime les Délices de la poysye françoise 5 qui en pourra peult estre mieux parler que luy.


(1) Déposition René Le Blanc du 11 octobre i6a3. voir p. ai5. ( 3 ) Id.

(3) Id.

(4) Dépositions Gabriel Dange : 21 novembre i6a3 et s. d., voir pp. a5o et a5a. Cette pièce est de Fr. Maynard, Théophile le savait puisqu'il parle d'un Prési- dent d'Auvergne et Maynard était Président d'Aurillac.

{b) Le Second livre des Délices de la poésie françoise ou nouveau recueil des plus beaux vers de ce temps, par J. Baudoin, A Paris, chez Toussainct du Bray. 1620, renfermait 13 pièces du sieur Théophile, mais à la fin de cette même année 1620, Toussainct du Bray donnait une nouvelle édition des Délices diminuée et augmentée sous le même litre : Les Délices de la poésie françoise ou dernier recueil des plus beaux vers de ce temps, corrigé de nouveau par ses autheurs et augmenté d'une eslite de plusieurs rares pièces non encores imprimées, dédié à Madame la Princesse de Conly. A Paris..., in-8° de 1180 p. Cette édition réunissait le pre-


400 LE 3" INTERROGATOIRE, 2"j MARS lG2^

Dem. — Enquis s'il a esté à Caslel Barbarin 1 . Rép. — A dit que non, mais bien a esté à Gastelnau d'Asterac qui est à M' de Candalle et croyt que se n'est que mesme chose.

Dem. — Enquis quelles personnes estoient audit lieu et sy c'estoit en en vj c xv.

Rép. — A dit ne se pouvoyr souvenyrdu temps, mais demeure d'accord d'y avoir demouré XV jours ou troys sepmaynes et y venoit plusieurs personnes qui venoient visitter ledit s r de Can- dalle.

Dem. — S'il se souvient qu'audit lieu de Caslel d'Asterac ou Castel Barbarin il prit une byble par plusieurs foys et les motz les plus sainetz il les tournoit en risée et impiettés 2 .

Rép. — A dit que non.

Dem. — S'il n'est pas vray que un de la compaignie luy dit qu'il se debvoit abslenyr de tenyr telles parollcs meschanles et abominables et que cela sentoit le fagot 3 .

Rép. — A dit que non.

Dem. — S'il n'est pas vray que voyant un chien il dit parlant à un de la compaignie que ce chien avoit plus d'esprit que celuy à qui il parloit et que ceux qui croyoient qu'il y eut un Dieu.

Rép. — A dit que non *.

Dem. — S'il n'a pas dit qu'après sa mort tout estoit mort pour luy 5 .

Rép. — A dit que non.

Dem. — S'il n'a pas faictdes vers sur le subject d'un branle- ment de pique qu'il disoit estre capable de fayre resuscitter les mortz, dont le refrain estoit en fin de chaque couplet :


mier et le second livre des Délices, mais ne contenait plus un seul vers de Théophile! C'est à cette dernière édition que Théophile fait ici allusion. Pourquoi Toussainct Du Bray avait-il exclu les poésies de Théophile ? et pour- quoi avait-il mis à la page 633 ce titre : Le Second livre des Délices de la poésie françoise ou dernier recueil.... qui n'est pas clans tous les exemplaires?

(i) Déposition René Le Blanc du n octobre 1623, voir p. 2i5.

(a) M.

(3) Id.

(4) M.

(5) Id.


LE 3 e INTERROGATOIRE, 27 MARS iGa'i 4oi

Et tu nie bransleras lu picque

disant qu'il en avoit faict an gros bataillon, faisant allusion sur le mot de pique '.

Rép. — À dit que non.

Dem. — S'il ne s'est pas vanté d'avoyr eu compagnie charnelle de garsons et s'il n'a pas dit en termes fort salles que quand il s'en abstenoit il estoit tourmenté d'une chaude pisse 2 .

Rép. — A dit que non et que cela est faux.

Dem. — S'il n'a pas dit parlant de la foy chrestienne qu'il ne failloit croyre autre chose que Jésus Christ crusififyé et que tout le surplus delà créance estoit superflu et inuttile 3 .

Rép. — A dit avoyr dit qu'il falloit croyre Jésus Christ crusif- fyé, mais n'a parlé du surplus.

Dem. — S'il s'est battu en duel avec le s r de Sesseval et s'il ne s'en est pas venté et faict quelques vers sur se subject *.

Rép. — A dit que non, mais bien a escript avoyr remporté quelque victoyre, ce qu'il entendoit dire d'un prisonnyer qui se rendit à luy en la journée du Pont-de-Sé \

Dem. — S'il n'a pas dit qu'il avoit plus de courage que ledit s r de Sesseval et avoit moins de crainte que luy, d'aultant qu'il ne croyoit de paradys ny d'enffer comme ledit s r de Sesseval .

Rép. — A dit qu'il n'a jamais eu de disputte contre ledit s r de Sesseval et au contrayre ont tousjours esté amys ensemble et n'a point tenu lesditz propos.

Dem. — S'il se veult raporter aux tesmoins de tout ce que dessus.

Rép. — A dit que non et que sont faux tesmoins ayant déposé contre luy.

Lecture faite, a persisté.

J. Pinon. Yerthamon. Théophile.


(1) Dépositions Gabriel Dange du 21 novembre et s. d., voir pp. aôo et 202 et déposition Louis Forest Sageot du 23 novembre 1628, voir p. 255.

(2) Déposition Louis Forest Sageot du 23 novembre 1G23, voir p. aôô.

(3) Id.

(4) Déposition René Le Blanc du 11 octobre 1G23, voir p. 2i5.

(5) Voir p. jg.

(G) Déposition René Le Blanc du 11 octobre 1G23, voir p. ai5.


402 QUESTIONS NON TOSKES DU PHOJET D'INTERROGATOIRE

III

Les commissaires du Parlement avaient négligé volon- tairement ou par lassitude de poser plusieurs questions dans les termes mêmes de la partie du projet d'interro- gatoire qui n'est pas de la main de Mathieu Mole, el oublié ou supprimé quelques autres 1 . Voiei ces dernières, nous y joignons les textes visés. Ce complément per- mettra d'avoir sous les yeux tous les passages des Œuvres de Théophile, Pet II e p., suspectés de libertinage.

Le Procureur général s'était servi d'un exemplaire de la seconde (ou troisième) éd. de la F" p. des Œuvres, du libraire Billaine. Les Jésuites, si ce sont eux qui ont pré- paré la deuxième partie de l'interrogatoire, se réfèrent à la seconde édition du libraire Quesnel dont la pagination est différente de celle de Billaine (voir T. II, Bibliogra- phie).

Deuxième proposition. — Que le vrai et te propre objet de la rai- son sans abus, fraude ni erreur, n'est autre que le bien présent et sensible, sans espérance ni crainte aucune de l'avenir recherche des plaisirs dedans les sens et dedans le bien public (jui n'est qu'un embarras d'esprit, et partant qu'il résout de s'y abandonner entière- ment et sans contrainte, le plus abondamment quil lui sera possible. « P. 66, 2 e partie. — Proposition entièrement parallèle à la première (voir p. 289), sinon qu'elle est encore plus expresse contre Dieu, la vertu et la jélicité à venir, laquelle est en Dieu seul.


(1) On trouvera aux notes le texte desdites questions se rapportant aux vers incriminés sans commentaires par les commissaires du Parlement ou avec d'autres commentaires.

Cette partie de l'interrogatoire se trouve aux fï. 102 et suiv. du T. II des 5oo de Colbert (Bibl. nat., Dép' des manuscrits^.


QUESTIONS NON POSÉES DU PROJET n'iNTERROGATOlUI /|o3

Voici le passage de lu pap- (>(> (Seconde partie)' :

« ... Autrefois la bonne chère a esté le plaisir des bonnestes gens, Homère introduit presque tous ces Héros grands mangeurs et grands beuveurs, et la raison y est naturelle, car une composi- tion robuste comme elle dissipe beaucoup d'esprits, elle a besoin do beaucoup d'alimens pour la réparer, pour moy si peu d'apétil que ma santé me donne, je l'employé assez sensiblement, et je mis bien aise qu'on ne me presse point au repas... ». Fragments d'une histoire comique. Ch. V)

PROPOSITIONS MELEES

« Que la chasteté r offense et lui semble un vieux conte que sa mère lui fit .. » P. 9?.

O mon cher Alidor, je suis bien moins qu'Heleine

Digne de t'esmouvoir : Mais tu sçais bien aussy qu'avecques moins de peine

Tu me pourrois avoir. Il la fallu prier, mais c'est moy qui te prie,

Et la comparaison De ses affections avec ma furie,

Est loing de la raison. L'impression d'honneur, et celle de la honte,

Sont hors de mon esprit. La chasteté m'offense, et paroist un vieux conte,

Que ma mère m'apprit 2 ...

« Que son ange n'est autre que sa vilaine et pis encore. » P. 85.

p. 84- Mon espérance refleurit,

Mon mauvais destin pert courage, Aujourd'hui le Soleil me rit. Et le Ciel me fait bon visasre.


(i) 11 y a des erreurs de pagination dans cette partie du projet d'interrog., le texte visé n'est pas ce passage, mais les vers de la p. 393, note 1 : Ainsi je me résous de songer à ma vie (p. 99 de la Seconde partie, i6a3).

(3) Pour Mademoiselle D. M. Stances : Je suis bien jeune encor, et la beauté que fayme (Œuvres, 162 1).


4o4 QUESTIONS NON POSEES DU PROJET D'INTERROGATOIRE

Mes maux ont achevé leur temps, Maintenant ma douleur se range, A la fin mes vœux sont contents : Amour a ramené mon Ange.

p. 85. Dieux que j'ay si souvent priez

Sans me vouloir jamais entendre,

Je vous ay bien injuriez

D'estre si longs à me la rendre.

J'excuse vostre cruauté

Je perds le soing de vous desplaire,

Le retour de ces te beauté

A fini toute ma cholère 1 .

« Son paradis, sa jouissance; ne pense pas qu'il dût changer l'un pour l'autre. » P. 96, 159, 205:

p. 96. Que la mort seroit importune,

De venir changer ma fortune A la félicité des Dieux ; Tout ce qu'on dit de l'ambroisie Ne touche point ma fantaisie -.

p. 1D9. Autre que vous, n'a rien que je désire;

Vous estes seule au monde que j'admire . Je vous adore, et jure vos beaux yeux Qu'un Paradis ne me plairoit pas mieux 3

p. 2o5. Qui voudra pense à des Empires ;

Et avecques des vœux mutins, S'obstine contre ses destins, Qui tousjours luy deviennent pires : Moy je demande seulement Du plus sacré vœu de mon âme, Qu'il plaise aux Dieux et à Madame Que je bruslc éternellement 4 .


(1) Stances (Œuvres, 162 1).

(a) A Cloris. Stances : S'il est vray Cloris que tu m'aymes (id.J.

(3) (Elégie). Enfin guéry d'une amitié funeste ( id.J.

(4) (Epi gram me, id).


QUESTIONS NON POSEES DU PROJET D'iNTEIlROGATOIHE /|o5

<( Qtt'il croit que l'adorer n'est point idolâtrie. •> P. 91 , 86, de In II e p.

p. 91. Regarde en mon esprit où j'ay mis ton tableau, Lors tu verras en moy quelque chose de beau, Tu te verras logée en un petit Empire, Où l'esprit de l'amour avecques moy souspirc. Il se tient glorieux de recevoir ta loy Et semble qu'il poursuit mesme dessein que moy, Si je vay dans tes yeux, il y va prendre place; Je ne voy là dedans que ses traicts et ma face, Je double s'il y fait ou mon bien ou mon mal. Et ne sçay plus s'il est mon maistre ou mon rival 1 .

p. 86. O Dieux pourray-je bien sans vous fascher un peu ! Suivre les mouvemens de mon aveugle feu ! Des-jà comme l'amour m'engage à la furie, Je croy que l'adorer n'est pas idolâtrie, Deussé-je despiter votre divin courroux, Tout ce que j'en veux dire est au dessous de vous -.

m Que, s'ils veulent purger la terre de blasphème, il faut qu'ils se changent en elle pour être adorés en elle. » P. 56 de la II e p. 3 ,

p. 86 et 87 (au lieu de 56).

S'il vous plaist que le monde uniquement vous ayme, Si vous voulez purger la terre du blasphème Faire que les mortels rendent la liberté De leurs désirs pervers à vostre volonté. Sans les espouvanter de l'esclat du tonnerre Changez-vous en Cloris et venez sur la terre*.


(1) Elégie : Souverain qui régis l'influence des vers

(») M.

(3) Nous répétons qu'il y a des erreurs de pagination pour les citations de la II e p. des Œuvres de Théophile dans cette fraction de l'interrogatoire, à moins qu'elles ne se réfèrent à une édition inconnue. Nous écartons cette dernière hypothèse parce que le plus souvent la pagination indiquée est exacte et con- forme à l'édition originale de 1623.

(4) Elégie : Souverain qui régis iinjluence des vers


/|06 QUESTIONS NON POSEES DU PROJET D'INTERROGATOIRE

« Qu'il aimeroit mieux avoir mis le feu à sa patrie que l'avoir irri ter. et que Paris fit bien (rallumer l'embrasement de Troie pour amor- tir le sien. » P. 91 .

Je pense en l'adorant que mon idolâtrie

A beaucoup mérité, Et j'aymerois bien mieux mettre à feu ma patrie,

Que l'avoir irrité. Dieux, que le beau Paris eut une belle proie !

Que cest amant fit bien Alors qu'il alluma l'embrasement de Troye

Pour amortir le sien 1 .


(i) Pour Madamoisello D. M. Stances : Je suis bien jeune encor, et la beauté que j'aime (Œuvres, 162 1).


CHAPITRE \\ I


depositions de mm w'.u \ temoin8 : cla1 de i) vmsï. avocat ai parlement; pierre rocolet, libraire: pierre guibert, roi cher : frère pierre (uerin, minime! antoine vttré, marchand libraire; martin dl bri eil, relieur de livres.

le dialogue de théophile a une sienne haistres8e

l'allant visiter dans sa prison.

(a'i avril — mai iGj'i)


Les trois premiers interrogatoires étaient un échec complet pour Mathieu Mole. Le Poète avait échappé aux pièges que lui tendaient les commissaires; ses réponses réfutaient les arguments basés sur le « ïraiclé de L'Im- mortalité de l'âme ». le morceau de résistance de l'accusa- tion ; ses vers libertins, il les désavouait ; à peine consen- tait-il à en reconnaître quelques-uns s'il était possible de les interpréter dans un sens favorable à ses intérêts. En déclarant que ses « Œuvres » avaient été publiées à son insu et sans sa participation, il démontait ses adversaires, il anéantissait le laborieux travail du Procureur général. Le procès menaçait de tourner mal pour le parti ultra- religieux. Peut-être sur de nouveaux témoignages arri- verait-on à prendre Théophile en défaut, il fallait en


/jo8 DÉPOSITION CLAUDE d'aMSY, 2^ AVRIL l62^|

provoquer à tout prix. Les témoins de ce genre ne sont guère recommandables ; à grand peine le Père Voisin amène un avocat, un boucher, un libraire, etc., mais, chose curieuse, ce libraire n'est ni Estoc ni Somma ville, les éditeurs du « Parnasse satyrique et de la « Oui ni es- sence satyrique », ni Billaine, ni Quesnel, les éditeurs de ses « Œuvres ». Nous en dirons la raison à la déposition Rocolet.

1

La déposition de Claude d'Ànisy ou d'Anisé, avocat au Parlement, a le mérite de mettre en scène un témoin qui a entendu de ses oreilles un quatrain, qui est un sonnet (mais à sept ou huit ans d'intervalle la mémoire peut broncher) et ce sonnet, le manuscrit Fcydeau de Brou l'attribue à Malherbe ! Il parle aussi d'une autre poésie dont il ne rapporte aucun vers. 11 s'agit ensuite d'un récit que d'Anisy aurait recueilli de la bouche d'un nommé Pavie, de la Musique de la Reine et domestique de l'ar- chevêque de Paris. Théophile a dit un mot de ce Pavie dans son « Apologie au Roy » :

« Il adjoustoit encore que certain Pavie, à qui je n'ay jamais parlé, l'avoit entretenu de quelques discours prophanes qu'il sup- posoit venir de moy. Le sens en esloit que je disputois si l'âme estoit dans le sang. C'est un discours de philosophie dont je ne suis point capable : il ne m'importe qu'elle soit dans le sang ou ailleurs, pourveu qu'au sortir du corps je sois asseuré qu'elle ne pert point son estre ».

Du \\]IIJ n,c avril MVJ< xxiiij.

M r Claude d'Anisy, advocat en parlement, aagé de xxix axxxans, demourant rue Simon Lefranc, paroisse Saint Mederic, tesmoin à


DEPOSITION CLAUDE d'aNISY, 2^ AVRIL l6 ' 'l foç)

nous produit de la pari dudit procureur général du roy, lequel, après serment par luy fait de dire véritté, a dit qu'il a cy devant csléouy en révélation par devant le curé de Saint Mcderic sur les faitz contenus en la monition baillée par le procureur général du roy contre ledit Theophille, et suivant icellc dit qu'il y a environ vu ou huit ans, autrement ne pcult cyter le temps, ayant la curio- sitlé de congnoislrc ledit Theophille à cause qu'il avoit la répu- tation de fayre de bons vers, il sescroit acosté dudit Theophille et quelquefois l'avoit luy tesmoin traicté avec autre compaignie, et. pendant la fréquentation qu'il a eue avec luy, l'a recongnu homme fort desbauché et dissollu, mesme luy a ouy rescilter un calrain qu'il disoit avoyr composé sur le subject d'un passage du premyer chapitre de la Jenèse : Cresilte et Multiplicaminy, conte- nant ces motz ou à plus près et se souvient que les deux dcrnycrs vers portoient ces motz :

Croistre et mulliplyer au langage des dieux,

Qu'est ce, sy ce n'est foutre au langage des hommes 1 ?

comme aussy il en rescitta d'autres sur le subject de ce qu'il avoit couché sur la dure par le moyen de laquelle il s'estoit mys en humeur. Dit aussy qu'au moys de septembre ou octobre der- nyer, estant ledit tesmoin allé veoyr le s r archevesque de Paris en sa maison de Saint-Gloud pour quelques affayres, il se scroit pro- mené dans le jardin avec un nommé Pavje qui est de la musique de la reync et domesticque dudit s r archevesque, où, discourant de la prise dudit Theophille et des faitez dont il estoit accusé, ledit Pavic auroit dict audit déposant que Theophille estoit de très dangereuse compaignie et qu'il le croyoit estre althée, d'aultant qu'ayant quelquefois devisé avec luy il se mocquoit de l'immor- talitté de l'àme, et lui allégoit plusieurs raisons pour l'induire à


(1) Voici le premier vers de ce quatrain qui est un sonnet : Multiplier le monde en son accouplement f.Ms. Yillenave, n. s.,Rec. Conrart, T. XVIII, in-4, n.s., Ms. Feydeau de. Brou, signe Malherbe). Ce sonnet étant antérieur à 1G11 a beau- coup plus de chances d'être de Malherbe que de Théophile. Quoiqu'il en soit, Malherbe a commis quatre sonnets erotiques — en dehors de celui-ci — qui sont aujourd'hui dans le cnbinet de M. de La Caille, à Paris, ils ont été écrits par Racan qui leur a donné le titre suivant : Sonnets de M r de Ilamberle prr M. de Carnat, les pseudonymes sont transparents (Louis Arnould : Honorât de Bueil, seigneur de Racan, 1001, p. 434).


4 10 DÉPOSITION PIERRE ROCOLEï, l!\ AVRIL l()2/|

celle créance, mesme luy avoit promys luy en enseigner beau coup d'autres pour monslrcr que l'âme estoil dans le sang cl que tout finissait avec la vye. Et est ce qu'il a dit. Lecture faite, a persisté.

D'Amzy. II

Pierre Rocolet, libraire, est un témoin produit par le Procureur, général, il aurait été de son propre chef faire sa déclaration après avoir lu ou entendu une monition du curé de l'EgHsede Saint-Pierre des Àssizes. Pure plai- santerie de sa part! 1 En racontant ses relations avec Estoc et Sommaville à propos du « Parnasse satyrique », il fait l'historique de ce dernier recueil. Mais pourquoi Mathieu Mole et les commissaires se désintéressaient-ils des imprimeurs et des libraires du « Parnasse » et des « Œuvres de Théophile »? Tout simplement parce que le Procureur général avait promis de ne pas les inquiéter. Reconnaissons qu'à ses yeux « Le Parnasse satyrique » était négligeable, les « Œuvres de Théophile », première et seconde partie, suffisant à perdre le Poète, mais le Poète seul, elles renfermaient assez de propositions impies !

Le nommé La Mothe, mis en cause, ami de Théophile, de Pierre Cotignon de La Charnays 8 , de Saint-Amant, de Golletet et de tous les hons buveurs du temps, est nommé dans une pièce « Gayeté » de La Charnays : Boy Collet, et toy La Motte...


(1) Le Procureur général s'était servi de sa... future déposition. Voir l'inter- rogatoire du 36 mars i6a4, p. 3g$.

(2) Voir sur La Charnays, notre Bibliographie des recueils collectifs de poésies publiés de i5q7 à 1700.


DÉPOSITION IMEKRE ROCOLET, 1 !\ AVRIL lÔ2 r | \ I 1

et dans les stances sur « La \ igné • du Bon Gros' :

La Motte qui parmi les tasses Km mille fois plus fait de masses, Que sou père en son plus grand feu \Vn a jamais fait dans le jeu...

Ce La Mothc doit être le sieur de La Motte-Massas. à

qui Berthaut ou Berthod, le futur auteur de la Ville de

Paris en yers burlesques (i 65a), a dédié en 1628 Y « Ode

à la louange de tous les cabarets de Paris 2 » :

La Motte, aiguisons nos cousteaux, Faisons musique de bouteilles. Jettons par terre nos manteaux. Beuvons et faisons des merveilles. C'est à toy que remply de feux Aujourd'huyj'addresse les vœux Que Ton doit au fils de Semelle. Tu tiens son Empire icy-bas, Et ta puissance est éternelle Ou bien la sienne ne l'est pas !

Deux des pièces citées par Rocolet : le sonnet sodomite et les stances : Marquis, comment te portes-tu sont de Théo- phile ; ces dernières étaient placées en tète des « Délices satyriques, 1620 ». Les vers sur le br... de p... ont été imprimés (voir les dépositions de Gabriel Dange et de Louis Forest Sageot) dans le « Petit Cabinet de Priape ».

Théophile, dans son « Apologie au Roy » 1626. a raillé agréablement Rocolet et le procureur général Mole :


(1) La Vigne a paru en 1627 en petite plaquette, elle se lit dans l'édilion ori- ginale des Œuvres de Saint-Amant, 1629.

(3) Cette ode a para séparément, elle a été ensuite insérée dans le PanèOSM (tes Muses ou recueil des plus belles cfkmSoru à danser. Paris, Ch. Hulpeau. 1628, in-12.


4 12 DÉPOSITION P1ERHE ROCOLET, 2/| AVRIL 162^

«... Icy je ne me puis taire de l'intégrité de M. le Procureur général qui ayant pris le soin d'en examiner quelques-uns (livres et sermons de ses accusateurs) mesmes des libraires qui confessent avoir prins part en l'impression du Parnasse satyrique, il a si bien sondé ceste vérité, que tous les tesmoins qu'il a produits n'ont parlé qu'à ma descharge... ».

Voici la déposition de Rocolct :

Pierre Rocollet. marchant librayre, demourant rue de la Drapcryc, paroisse Saint-Pierre des Assize, tenant sa bouticque en la deuxième gallerye du Palais, aagé de xxx ans, tesmoin à nous produit de la part dudit procureur général du roy, lequel après serment par luy fait de dire veritté, a dit avoyr cy devant baillé sa déclaration par devant le curé de Saint-Pierre des Assises et se souvenyr que, troys ans sont ou envyron, Anthoyne Estoc et Anthoynne Somaville, librayres, imprimèrent un livre intilullé Les Délices saliricques, et depuis imprimèrent encore deux autres livres intitulez la Quintcssance et le Pernasse satiricqne qui ne sont quasy qu'une mesme chose, fors quelques vers qui y ont esté aljouslés, et, ayant ledit Estoc pryé ledit déposant de luy prester quelque argent pour achever le payement de l'impression dcsdilz livres intitulez la Quintesance et le Pernasse satiricque, offrant luy fayre part de ce qui seroit imprimé, ledit déposant l'accomoda de quelque argent et de six rames de papyer, et sur ce le déposant demenda audit Estoc qui estoit celuy qui avoit composé les vers qui avoient esté adjouslés audit livre et qui luy avoient esté baillez à imprimer. 11 feitresponce qu'un nommé de la Mothe luy en avoit donné et mesme qu'il y avoit quelques vers de Thcophillc. qu'il y mecteroit à la prernyèrc feuille dudit livre et entre autres ses sonnets, qu'il y en avoit un commençant par ses motz ; Phillys, tout est foutu, plus un autre commençant : Marquis, comment te portes-tu, et depuis, ayant sceu que l'on faisoit recherche à la requcsle dudit procureur gênerai desditz livres, le déposant n'en avoit vendu aucuns, et par s m commendement les avoit fait porter au logys dudit procureur général ce qu'il y avoit jusques au nombre de u trente (?), et environ ce temps la femme dudit Estoc dit audit déposant que ledit Thcophillc qui avoit sceu ladite recherche estoit venu chez elle sur les unze heures de nuit,


DÉPOSITION PIERRE GUIBERT, 2Q AVRIL l6s4 4 1 3

accompaignié de troys ou quatre hommes de cheval, et luy avoit demendé le manuscript des vers qu'il avoit donnez audit Estoc pour imprimer, comme aussy la femme dudit Estoc dit audit déposant que, entre aulres vers estans es manuscriptz dudit Theophille, il y en avoit un sur le branlement de picque, mesme que depuis lesditz Estoc et Sommaville et le déposant estans au logys dudit s r procureur général soutinrent que ledit Theophille luy avoit voullu fayre force et viollance pour ravoyr lesditz vers jusques à le menasser de le tuer, avec blasphèmes et jurementz s'il ne les rendoit, tellement que, pour esviter ce danger, il avoit rendu lesditz vers audit Theophille. Lecture faite, a persisté.

Rocolet. III

A entendre Pierre Guibert ', bourgeois de Paris, en réa- lité boucher, qui a fréquenté Théophile en 1617 ou 1618 chez un nommé Du Roger, décédé (les morts se taisent), il faut croire que le malheureux Poète n'avait retenu qu'un petit nombre de poésies erotiques, on lui oppose toujours les mêmes : trois vers du br... de p..., le dernier vers du sonnet sodomite, deux strophes des stances : On m'a dit que ma sœur chevauche, et un sixain nouveau. La mémoire de Pierre Guibert est remarquable !

Du XXIX avril MYJ< xxiiij,

Pierre Guibert. bourgeoys de Paris, aagé de xxxv ans, demeu- rant en la rue Saint Martin, paroisse Saint Laurens, tesmoin à nous produit de la part du procureur général, lequel, après ser- ment par luy fait de dire verilté, a ditavoyr congnu ledit Theo- phille et ravoyr plusieurs foys fréquenté il y a sept ou huict ans et se reliroit lors ledit Theophille au mesme cartyer chez un nommé Duroger à présant décédé, et luy a pendant ledit temps


(1) Nous avons mis le texte de VApologie au Roy qui a trait à Pierre Guibert en tête de la confrontation du 18 janvier i6a5.


4i4 déposition îuEiuŒ guibbrt, ag avril 1624

ou y recitter plusieurs vers Balles et impyes, mesmement estant h table et autres heures et devisant, et entre autres a retenus ceux qui ensuivent, assavoyr troys vers sur le subjet du braillement de picque et qui linissoient :

Pour apaiser ma fureur lubricque, Je meltray mon vit en ton poing-, Et tu me branleras la pique *,

Plus un sonnet finissant :

Je fais vœu désormais de ne foutre qu'en cul -.

Plus la fin d'une ode en ces motz :

L'on ne me veoid plus rire aux farces ; Je n'ayme baletz ne chansons. Foutre de culs et des garsons Maugré Dieu des cous et des garscs 3 ,

Plus d'une autre parlant d'une garse en ces motz ■

Un jour celte vylayne là

Dans un benetyer distilla

Les pleurs de son œil hypoç.ritte.

Depuis le diable qui la veit

Crcignant degaigner mal au vit

Yose aprocher de l'eau bénis te *.

Et encore les vers qui ensuivent :

A cinquante ans un homme est mort Et n'a aucun bien qui luy dure Pardieu, les destains nous font tort Foutre d'eux et de la nature 5 !


1 Us. Yillenave ; Petit Cabinet de Priape, p. 29 : Approche, approche ma dryade

(2) Parnasse salyr'njue : Sonnet par le sieur Théophile : Phylis, tout est /..., je meurs de la v

(3) Ms. Yillenave : Petit Cabinet de Priape, p. 3i : On m'a dit que ma sœur chevauche (11 strophes de \ vers) ; Parnasse satyrique : Satyre: Que mes jours ont un mauvais sort(-; strophes de \ vers). II a déjà été question de celte pièce dans l'interrogatoire du 37 mars i6a4« 

'1 1 Paraît inédite. (.") \utre strophe des stances : On m'a dit (pie ma sœur chevauche.


IMPOSITION PIERRE GlKRlV G MAI l6a^ '[ 1 5

Tous lcsquelz vers ledit Tboophille recittoil avec grand pUyair et disoitcslrc de sa composition. Et est tout ce «juil a dit. Lecture faite, a signé.

GUYBERT.

IV

La déposition du frère Pierre (iuérin. minime, per- mettra à Théophile de montrer la noblesse de son carac- tère. Ce Pierre Guérin (il le déguise sous le nom de Jean Guérin dans son « Apologie, 1624 ») est le prédicateur qui l'avait pris comme sujet d'un de ses sermons dans la chapelle du couvent de» Minimes de la Place royale, le 29 septembre 1623 '.

Le Père Chaillou, supérieur des Minimes, empêcha volontairement la confrontation en envoyant Guérin en province \ Il eut été aisé à Théophile de réduire son accu- sateur au silence en désignant le véritable auteur des


(1) « ... j'ay sceu do bonne part mesmes d'un petit Docteur, qui en a escrit à Paris, que le Père Guérin vous veut répondre (à Fr. Ogier. auteur du Jugement et Censure de la Doctrine curieuse), il est fort aniy des Jésuites, vous sçavez combien de fois il a allégué et cité en chaire, tout cet esté(i6a3ien son couvent de la place Royalle, la Doctrine curieuse du P. Garasse, et en la bande des principaux amis de Théophile, lequel il a fortement attaqué, et notamment le jour de S. Michel (99 septembre), vous sçavez combien de fois il a allégué si bien qu'après cela il n'y a plus rien à dire contre ce pauvre misérable... ^{Cor- rection fraternelle sur le Jugement et Censure de la Doctrine curieuse... A Cologne Agripine, par Denis Frainays, MDCXXIY, in-12, extrait de l'avis « Le bon Amy, à l'Anonyme » qui précède le texte de ce pamphlet). Nous avons donné le texte de ce sermon, p. 207.

(a) « C'est alors, Sire, que le Père Guérin fit un voyage exprès en Bretagne pour suborner des tesmoins contre moy, ce que je vérifiera; par des conseillers de la Cour du Parlement de Rennes, et luy-mcsme a en l'audace de déposer ; mais il n'a osé soustenir la confrontation. Le Père Chaillou, supérieur des Minimes, qui est en réputation d'avoir bon sens et bonne conscience, représenta à ses confrères les affronts que ce détracteur faisoit ordinairement à leur couvent. -i bien qu'on se résolut de le faire sortir de Paris, où ses imprudences se fai- soient avec trop d'esclat. Je serois bien heureux si les compagnons du Père Garasse m'avoient donné subject d'un ressentiment pareil ». (Apologie au Roy, 162 5)


/|lG DÉPOSITION PIERRE GUERIN, G MAI 1 2 /|

pièces incriminées (elles ont pu être parodiées dans un sens libertin) la première : « La Chambre de Justice : Plus enfumé qu'un vieux jambon » n'est autre que « La Chambre du débauché » de Saint-Amant ; la troisième encore du dit Saint-Amant est intitulée dans ses Œuvres, (1G29) : « La Débauche » au lieu de « Yvrognerie » et le dernier vers : Ne me laisse jamais sans vin a été à peine modifié. Le Poète s'est tu pour ne pas dénoncer un ami. C'est à ce Guérin que s'adresse l'épigramme suivante ' :

C'est en vain Guérin que tu prêche Contre les femmes tant de fois, Jette les yeux dessus la crèche Et dessus l'arbre de la Croix : Car alors tu pourras connaistre Dieu par dessus nous les chérir, Puisqu'une femme l'a fait naître Et les hommes l'ont fait mourir.

mais si Pierre Guérin n'aimait pas les femmes, il était aimé par d'autres poètes, moins irréligieux, mais plus cy- niques que Théophile. Le médecin Jean Auvray, l'auteur du « Banquet des Muses » et de « L'Innocence découverte » avait dédié au frère P. Guérin, le petit volume suivant, d'ailleurs profondément catholique : « Les Poésies du sieur Auvray % prœmiez au Puy de la Conception, année 1621, avec les grâces de l'autheur à la Vierge, dédiez à très dévote et très docte personne R. F. frère P. Guérin, minime, prédicateur en l'Eglise cathédrale de Notre-Dame


(1) Recueil Conrart, t. XXI, in-4°, p. 202.

(2) Sur Jean Auvray, voir notre Bibliographie des recueils collectifs de poé- sies publiés de 1697 à 1700, t. III, et la note 1, p. 228.


DISPOSITION mm C.IKUIN. G MAI lGl\ \l~

dc Rouen. A Rouen, chez David Ferrand, rut" aux .luit-. dans la cour des Loges, près !<■ Palais, M\ ICXXII (sic in-8dea3 p. chilf. ajoutons que le « Banquet des Muses

avait paru l'année précédente (i6;s3) et « L'Innocence découverte » datait de 160g !

Quanta Jacques Bonnier, sieur de Chainpclin '. con- seiller au Parlement de Bretagne, il désirait pester ignoré

I » c

étant à la veille de se marier avec demoiselle Louise (touI- let, d'une famille établie à Nantes. Le moment était mal choisi pour réveiller le souvenir de ses fredaines. Bonnier, en effet, prolitait depuis 1619 de son célibat et des six mois de liberté que lui laissaient ses fonctions à Rennes, pour venir à Paris sabler les bons vins en compagnie des belles filles et des beaux esprits.

\ous n'avons pas découvert l'auteur du sonnet : Tov qu'un démon arma d'une furie

Du VJ ma; IffVJ" xxihj.

Frère Pierre Guéri 11, prebstre religieux de l'ordre des Minimes Saint François de Paulle, aagé de xlvij ans, assigné conventuel au couvent des Minimes de Dieppe et de présant demourant au couvent des Minimes de Nigeon, tesmoin à nous produit de la part du dit procureur général, et le serment fait et la main mise au pitz, a dit que ayant presebé le caresme dernyer en la ville de Rennes et en l'esglize calhédrulle dudit lieu, le procureur du roy en la sénéchaussée dudit lieu, lequel, ayant ouy prescher par


(1) Bonnier me uru? en octobre i6aG, laissant un fils unique qui le suivit de très près dans'la tombe. 11 avait été Procureur général syndic des Etats de Bretagne de iGia à i(m4. puis pourvu d'une charge chez le Boi, on ne sait laquelle, enfin recule 7 juin 16 19 conseiller originaire du Parlement de Bre- tagne. Nous tenons ces détails do M r V. Saulnier, ancien conseiller à la Cour de Bennes qui a publié une petite plaquette : Le Procès du poète Théophile et le conseiller Jacques Bonnier, sieur de Champclin, 1908. (Extrait du Bulletin de la société archéologique d'Ille-et Vilain-


4l8 DÉPOSITION PIEHrtE GUÉRIN. 6 MAI 1 6 2 r |

plusieurs foys ledit déposant sur les impicltez de Theophillc, se seroit adressé à luy et le scroit venu trouver et luy auroit mis en mains plusieurs vers cscriplz en une feuille de papyer qu'il disoit estre de l'escripturc et de la composition dndit Thcophille, et, d'aultant qu'il avoit en grande horeur et abomination le contenu en iceux, il auroit pryé ledit déposant de les meelre au feu. lesquelz ledit déposant ayant pris et jecté la veuc dessus il les avoit trouvez sy abominables qu'il avoit creu estre obligé d'en advertyr le procureur général du roy en cette cour et de faict luy en avoit envoyé la copye, l'original dcsquelz il auroit gardé et depuis peu de jours estant arrivé en celte ville les avoit mys es mains dudit s' procureur général ledit papyer contenant plusieurs sortes de vers, le premier intitulé la Chambre de Justice comen- çant par ces motz : Plus diffamé qu'un vieux jambon i et contenant dix coupletz de dix vers chacun, plus un sonnet commençant : Toy qu'un démon arma d'une furye - et finissant en fin dudit son- net et de ladite page : Qui n'appartient qu'à des int: liérélieques, plus un autre en la seconde page intitulé Yvrognerye, contenant cinquante huict vers començant : Nous perdons le temps à rimer, et finissant: Ne la laisse jamais sans vi: 3 , et en la troisiesme quelques autres vers imparfaite finissantz par ce vers : du démon qui m'a transporté 4 , lequel papier avons fait parapher ne variettur au bas de chacune page d'icelluy, et depuis que le procureur du roy en la seneschaussée de Rennes eut baillé ledit papyer audit déposant, le s' de Chanquclin, conseiller au Parlement de Bre- taigne, seroit venu trouver iceluy déposant, lequel, ayant sceu par bruict commun que luy avoit esté donné ledit papier, luy aporta une missive qu'il disoit luy avoyr esté escripte par ledit Thcophille pour faire comparaison d'icelle avec lesdilz vers, ce qu'ayant fait et veu par ledit s' Chanquelin lesditz vers il hosa les espaulles


(i) Saint-Amant, Les OLuvres, 1G29 : La Chambre du débauché : Plus enfumé qu'un vieux jambon (vingt-quatre strophes de 10 vers) au lieu des dix strophes dénoncées par Pierre Guérin. Dans le 4 e interrogatoire, p. 43i, il n'est plus question que de cinq strophes.

(2) Nous n'avons pu retrouver ce sonnet.

(3) Saint-Amant. Les Œuvres, 1G29 : La Débauche : Nous perdons le temps à rimer (82 vers alors que Pierre Guérin parle de 58). Le dernier vers est légère- ment modifié : Ne la laisse famais sans vin.

(4) Nous n'avons pu découvrir cette pièce.


DEPOSITION ANTOINK MTKK. Il MM lf'»>'| \ 1 9

comme par grand estonnement, disant ces mots : Ho, lemetchané TheophiUe, cela merittek feu, disant audit déposant ledit Chanque- lin qu'il avoil ou bonne congnoissanco du dit TheophiUe et l'avoyr souvent hanté tt fréquenté, mais aboroit ses impicttez, touteflbys ne deairoit poine! d'estre nommé sy ce n'estoit que ledit déposant jugeast qu'il fust nécessaire pour la gloyre de Dieu d'estre ouy s;ir ce qu'il en Bçavoit, auquel cas il en diroit tout ce qu'il en sçavoit pour la descharge de sa consciense, auxquelles parolles estoit présant le s r de Bourgneuf. (ils de M r le premier Présidant de Hennés '. et quelques uns de leurs domesticques qui ouvrent lesditz propos. Lecture faite a persisté.

Fr. Pierre Guérin, Minime.

Mathieu Mole ne tint aucun compte de l'invitation dis- crète de Pierre Guérin, peut-être à cause de la position particulière de Jacques Bonnier, peut-être parce qu'il a voulu éviter à ce dernier un faux témoignage : il était invraisemblable que le conseiller eût reconnu l'écriture de Théophile sur des pièces de Saint-Amant. Le trésor poétique du prisonnier était assez riche en vers obscènes pour n'avoir pas à en emprunter au Bon Gros.


Est-ce encore une monition qui amène la déposition d'Antoine Vitré, marchand libraire \ autre témoin de


(i) Le premier président de Bourgneuf avait deux fils pourvus de sièges à la Cour, son fils aine, Henry, déjà reçu premier président en expectative, et son second fils, Nicolas, reçu conseiller en 1623 (F. Saulnier, op. c.)

(a) Antoine Vitré était libraire et imprimeur depuis 1610; le 3o juin 1627, il est nommé adjoint ; en i635, imprimeur du clergé ; le 28 septembre i63g, syn- dic ; le 1" janvier 1609, marguillier de Saint Severin ; le 3i janvier 1664, con- sul ; il meurt le 10 juillet 167^, rue Saint-Jacques, paroisse Saint-Séverin.

Il était imprimeur ordinaire du Roi es langues orientales et directeur de l'Hôpital général ; fut le premier libraire-imprimeur revêtu de la charge de marguillier de l'église Saint-Séverin, où il avait fait quelques fondations.


420 DÉPOSITION ANTOINE VITRE, II MAI lÇ>2\

tendance? Nous n'en croyons rien. Il rapporte les propos d'un nommé de Forges disant avoir entendu Théophile réciter chez le poète Garnier un sonnet obscène sur l'image du crucifix. Cette déposition aurait dû entraîner l'audition des dits de Forges et Garnier et faire connaître ce fameux sonnet, charge accablante pour Théophile si elle eut été confirmée. Ce Garnier n'est autre que Claude Garnier ', poète royal, le défenseur de Ronsard, l'ami de Guillaume Colletet 2 . Rendons-lui justice, il s'est refusé à charger son confrère, il n'a pas été confronté.

Antoine Vitré avait publié les principales pièces de la condamnation de Théophile et de son arrestation : « L'arrest de la Cour de Parlement... du 19 août 1623 », et la « Prise de Théophile par un prévost des Mareschaux ....


Dans la Polyglotte de Le Jay qu'il imprima de 1628 à i645, il orthographie son nom au frontispice Vitray et à la fin Vitré... (Lottin).

(1) Voir p. 129 et p. 35o. Nous reviendrons sur Garnier dans le préambule de l'interrogatoire de i5 juin 1624.

(2) Claude Garnier habitait, comme Guillaume Colletet, la rue du Mûrier, dans le faubourg Saint-Marcel, les deux poètes se fréquentaient. Jean Le Blanc, autre rimeur, leur ami commun, a célébré la maison de Colletet dans un curieux sonnet où il cite Garnier :

Dans une région dite la Morfondue (la rue du Mûrier) D'autant qu'elle est sujette au frileux Aquilon, Colletet, embrasé des flammes d' Apollon, Va faire maintenant sa demeure assidue.

Cette région froide à sa flamme étoit due;

Son feu tempérera l'hémisphère Gelon ;

Desjà sa muse y balle au son du violon,

Sous l'ombre d'un meurier par la cour espanduë.

Les poètes voisins, pour desdier ces lieux, Ont faicl un sacrifice aux domestiques dieux, Aflîn que tout arrive à bien au nouvel hosle.

Garnier avec Le Blanc et le père Thomas

Se trouvèrent, ayant au chef une calotte,

Et par les vins fumeux chassèrent les frimas.


DEPOSITION MARTIN DU BRl'KIL, II MAI lG2T \ïl

i6a3 », mais surle titre de ces doux plaquettes, ^<>n nom est orthographié Vitray. Pourquoi ? Etait-il déjà enrôlé dans la Bérie dos témoins à charge appelés à déposer contre le Poètede Boussères el tenait-il à se masquer ?

Du \J inay MYI* wiiij

Anthoyne Vitré, marchant libraire demourant rue Perdue, paroisse Saint Estienne du Moût, ange de xxxvj ans. tesmoin à nous produit de la part du procureur général du roy, lequel, après serment par luy fait de dire la veritté, a dit que sur la publication qu'il a ouy faire en sa paroisse sur les faietz contre Theophille, il a baillé sa déposition contenant qu'il y a VU ou huit moys s'estant trouvé au logys du s r Garnyer pouette demou rant rue du Mûrier, où estoit un nommé de Forges joueur de luct, ledit de Forges dit avoyr ouy recitter audit Theophille un sonnet fort exécrable contre l'image d'un crucifix 1 qui l'avoit empesché de veoyr une femme laquelle avoit eu un remordz de conscience par la contemplation dudit crucifix et laquelle sans cela eust consenty à son desseing. Et est ce qu'il a dit. Lecture faite, a persisté.

Antoine Vitré.

VI

Martin Du Brueil % relieur de livres, est un témoin envoyé par le Procureur général, il vient rapporter des propos d'Antoine Estoc, l'imprimeur du « Parnasse saty- rique ». Cette déposition est inconcevable, Estoc n'était ni poursuivi ni arrêté, sa parole eut eu plus de poids que les racontars de Rocolet et de Du Brueil.

Martin Dubrueil, relieur de livres, demourant rue Saint Jacques à l'enseigne de saint Georges aagé de xxvu ans, tesmoin à nous


i Nous n'avons pas retrouvé le texte de ce sonnet, (a) Ce Martin Du Brueil doit être de la famille des libraires de ce nom. Ne serait-il pas le premier fils de Claude Du Brueil, libraire de 1G00 à 1618, et libraire lui-même de 1620 à 1O27?


/|22 DIALOGUE A UNE SIENNE MAÎTRESSE, MAI 1624

produit de la part du procureur général du roy, lequel, après serment par luy fait de dire vcrillé. a dit qu'ayant ouy publyer les faitz contre Theophille il a baillé sa déposition contenant qu'il avoit ouy dire il y a environ un an à Anthoyne Estoc imprimeur et lequel avoit imprimé un livre intitulé le Permisse satiricque que audit livre ledit Estoc y avoit faict imprimer une pièce de la composition dudit Theophille commençant par ce mot : Phillys que aucuns appeloient le Testament de Theophille et que ledit Estoc en avoit rendu l'original au lacquais dudit Theophille et que ledict Theophille, acompaigné de plusieurs personnes de cheval, seroient venuz de nuict en sa maison seize en l'isle du Palais pour retyrer les originaux des pièces dudit Theophille insérez audit livre. Leeture faite, a persisté et signé.

M. Dubrleil. J. PiNOif. F. Verthamon.


VII

La culpabilité ou la non culpabilité do Théopbilc prê- tait à des commentaires passionnés, certaines personnes se refusaient à le croire la victime de ses propres excès et de ses poésies libertines, elles insinuaient que le dépit amoureux d'une grande dame n'était pas étrangère au procès. L'écho de ces commérages a été recueilli dans la pièce « Dialogue de Théophile à une sienne maistresse l'allant visiter en prison ' » :

Théophile Dois-je perdre tout mon aage

Sans repos ny liberté ? À. Si vous n'eussiez esté volage

Vous ne seriez pas arresté. T. Au moins qu'on me face entendre

Pourquoy je suis détenu.


(1) M.DC.XXIV. Petit in-8° de 8 p. chiff.


DIALOOLE A LNK SII.Wi: VI \'lï HKSSK. MM I»K> '\ \l'.\

A. Vous vouliex trop vous e*tendre

Mais l'on vous a prévenu. T. Pour vous en ceste contrainte

Je meurs la nuictet le jour. \ C'est de regret ou de crainte

Mais je meurs pour vous d'Amour. T. Je commence de comprendre

Pourquoy l'on m'a retenu. A. Il est temps de garde prendre,

Min d'cslre secouru. T. \mour de vous prit naissance.

Par vous il est triomphant. A . Je conserve la puissance

De la mère et de l'enfant. T. Qui pourrait de vostre face

Voir les lys sans vous servir ? A. Vous n'avez plus le courage

De me les vouloir ravir. T. La myrthe qui vous couronne

Est fort agréable à voir. \. On doit aymer la personne

La plus agréable à voir. T. J'ay plus travaillé ma belle

Que jamais ne fit amant. \ . Vous m'avez esté rebelle,

Mais je vous ayme pourtant. T Les pasteurs de mon village

Me conscilloient ce dessein. A. Vous n'estiez donc guères sage.

Et leur conseil guères sain. T. Voyant ma misère extrême

N'en entrez point en courroux. A. Si j'ay pitié de moy-mesme,

Je le puis avoir de vous. T Puisque ma faute est passée

Perdez-en le souvenir. \ . Je la garde en la pensée

Pour tout le temps advenir.


[\llx DIALOGUE A UNE SIENNE MAÎTRESSE, MAI 162^

T. Mes amis feront divorce

Me voyant si mal traicté. A, Lors que le Chef est sans force

Le reste est bien cstonné. T. Je feray pour vous prière

Au Seigneur du firmament. A. Vous ne la sçauriez mieux faire

Qu'on voit estre maintenant. T. Mes mâtins pleins de furie

Feront la garde pour vous. A. Mais toute la bergerie

Croit que vos chiens soient des loups. T. De vous honorer ma mie,

J'en jure sur mon trépas. A. Et je jure sur ma vie

Que je ne vous croiray pas. T. Avec l'ardeur de mon âme

Je ne puis jouir de vous, A. J'aurois peur que vostre flamc

Vint mettre le feu par tout, ï- A la fin miséricorde,

Et ayez pilié de moy. A. Vos discours sont des frivolles,

Car vous estes sans foy. T. Je ne m'y dois plus attendre,

Mon dessein est recogneu. A. Ma foy vous me vouliez prendre,

Mais l'on vous a prévenu.

Le pauvre Théophile a eu de nombreuses bonnes for- tunes. Au jour de la débâcle, il est une noble dame qui s'est souvenue de lui non pour l'accabler mais pour solli- citer en sa faveur les membres du Parlement à l'heure décisive du jugement.


CHAPITRE XVII

LES QUATRIÈME ET CINQUIEME INTERROGATOIRES.

(3-7 juin i6a'i)


I

Après cette nouvelle série de dépositions, close le 1 1 mai, Théophile est interrogé le 3 juin.

Le Poète s'est trompé dans son « Apologie au Roy » en parlant d'une interruption de quatre mois entre le troisième interrogatoire et le quatrième : en réalité il n'y a eu que deux mois et onze jours, soit du 27 mars au 3 juin. Voici le passage en question :

« ... je croyois avoir finy les interrogatoires, qui furent de trois journées, et m'attendois à jouyr du privilège d'un peu d'eslargissement qu'on ne me pouvoit refuser, selon les formalitez du Palais ; mais l'hypocrisie effrontée de ceux qui sollicitoient ma mort a voit rendu mon affaire de telle importance et fait estimer ma délivrance si dangereuse, qu'il fallut donner haleine aux calomniateurs et leur accorder la licence de redresser les cmbusches que j'avois évitées jusques-là. On me remit dans le cachot pour quatre mois, durant lesquels les guichetiers me continuèrent leurs inhumanitez avec tant d'excès, qu'on eust jugé qu'ils craignoient plus mes ennemis qu'ils ne respectoient leurs maistres ».


/|26 LE 4 e INTERROGATOIRE, 3 JUIN 162/1

Le quatrième interrogatoire porte sur une partie des pièces qui ont été saisies dans sa malle lors de son arres- tation au Catelet, surlalettre (datée de la prison de Saint- Quentin, 22 septembre 1623, adressée au duc de Mont- morency) qu'il avait sur lui au moment de son incarcé- ration à la Tour de Montgommer) et sur les poésies remises par le frère Pierre Guérin, minime.

Parmi les premières, presque toutes en prose et vers, plusieurs paraissent perdues, nous avons seulement retrouvé un extrait des.vers de ballet qu'il composa pour le « Ballet des Bacchanales » de 1628 : Je saisie seul Dieu sans pareil et sa fameuse « Plainte à son ami Tircis (Des Barreaux) : Tircis, lu cognois bien dans le mal qui me presse: les secondes sont les deux pièces de Saint-Amant « La Chambre du débauché », « La Débauche ». et un sonnet non identifié.

Sur les 18 pièces (en réalité vingt-cinq '). Théophile en avoue dix (y compris les vers du Ballet des Bacchanalles et la Plainte) sur lesquelles huit sont inédites :

la troisième. 1 p. 1/2 : Parum humaniter mecum agis, frater...

la sixième. 1/2 feuille : Dans des humeurs froides et sombres

la septième. 1/2 feuille : au ministre Du Moulin, 10 e v. : IJaarje

auquel nous vivons n'en eslpassifertyle. la neuvième. 1 p. 1/2 : Ne t'afflige poinct de la peine... la treizième, et i3 bis (lettre) : Tu prens prétexte des seings que

je doibtz à ma fortune...


(1) Le 1 bis : La licance de ses goutteux; les trois couplets en marge de la pièce n° G ; les deux sonnets : Quelque objeet effranger dont tu soys divertye ; Combien que sans subject ta dame je punisse de la pièce n° 10; la seconde lcltre à M. de Boycrde la pièce n° 12 ; le sonnet : Toy qu'un démon arma d'une furye et la Débauche (de Saint-Amant) : Xous perdons le temps à rimer de la pièce n° 18.


LE V IMIUHOGATOIRE, 3 Jl IN 102^ ï ~

la quatorzième, i p. 1/2 : Quoy qu'on me puisse veoyr accablé de malheurs...

la seizième : Leltrc au sieur de Boyer : M r il n'y a plus de compli- ment/ à faire...

la dix-septième : Lettre du 22 sept. 1623 (au duc de Montmorency) Monseigneur, si vous n'obtenez promptement ma grâce...

Du lundy IIJ m<! juin liTIJ* xxiiij

Par devant nous Jacques Pinon et Françoys de Vcrthamont, conseillers du roy en sa cour de Parlement, et commissayres commis par icclle en cette partye, avons faiet extraire des prisons de la Conciergerye Theophillc de Viault, aagé de xxxiu ans pour estre ouy et interrogé à la requeste du procureur général du [roy], et, après serment faict de dire veritté,

Dem. — Et a luy représenté dix huict pièces mises en noz mains par ledit procureur général i qu'avons faict parapher en sa présence par M e Pierre Caluze faisant la principale charge de greffier de ladite cour par nous pris pour greffycr. et premiè- rement une estant en une demye feuille de papyer escriple d'un costé commençant : J'ayme bien une foys le moys la liberté du cabaret, et phinissant par ces mots : Dans l'indisposition du corps ou dans la pheiblesse de l'âme ; une autre cottée premier bis estant en une demye feuille de papyer, commençant par ces motz : la licance de ses goûteux, et finissant : sans doute que nous n'avons rien voulu ; la deuxièsme estant en une demye feuille de papyer escripte d'un costé commençant : la conjuration que ta me faite, de ne point oublyer Caliste, et finissant par ces motz : Je crains que les soupirs ne fassent évaporer tout l'esprit de son petit serviteur ; la troisiesme estant en une feuille de papyer, escripte en une page et demye et ladite feuille escripte en laltin commençant par ces motz : parum humaniter mecum agis, frater, et finissant par ces motz : tybi pubercenly minus esse condonandum ; la quatriesme


(1) Le procureur général, Mathieu Mole, n'avait pas remis aux commissaires du Parlement « l'attestation de Messieurs de Rogueneau, curé de sa paroisse, et de De Lorme. son médecin, trouvée dans la malle de Théophile lors de son arrestation au Catelet, constatant que pendant le dernier carême de iCa3, le curé Rogueneau l'avait dispensé de jeûner et cela pour vaincre « l'opiniastrcté n qu'il avait à ne pas manger de viandes! » Voir p. iaa.

3o


428 LE !\* IVlEimOGATOIKE, 3 JLI\ 1 6 2 4

autre espitre latine cscrite ad dominum Théophilum sans soubzscrip- lion. commençant par ces molz : affectuy simul et d'Uigenfye tue, et finissant par ces motz : mihy largire dignat est (sic) Vale ; la cinquiesme estant en une demyc feuille de papyer escripte d'un costé en vers françoys inlitullé Baccus et commençant :

Je suis le seul dieu sans pareil ',

et phinissant par ce vers :

Dont leur èspérence ce Halle - ;

la sixiesme estant en une demyc feuille de papyer commençant par ces motz en vers :

Dans des humeurs froides et sombres

et finissant en fin de la page :

A faict évanouyrnos songes 3

avec troys autres coupletz estans en marge, finissant par ces molz : des bras d'une furye * ; la septiesme une feuille de papyer dont le commencement du premier feuillet est rompu jusques en fin du neuficsme vers et commençant au dixiesme parées motz :

L'aagc auquel nous vivons n'en est pas sy fer tille,

et finissant au millieu de la troisiesme page par ce vers :

Et Satan confondra le More et le chrestien 5 ;

la huilicsnic estant en une demye feuille de papyer escripte d'un eostc. commençant par ces motz :

J'ay tous les plus fameux exemples, et finissant par ce vers :


(1) Ven pour h' Ballet des Baechanalles, de l'Imprimerie du Roy, 1623, in-'i". Id. Ballet de Roy sur le sujet des Bacehanalles, dansé au Louvre le 20 de février 1023, Paris, René Giffart, 1623, in-V- Six strophes dans la bouche de Racchus. Voici la première : Avant que je parasse au jour. Le vers cité est, dans l'imprimé, le premier de la cinquième slrophe.

(a) Ce vers termine la deuxième strophe dans l'imprimé.

(3) Nous n'avons pas retrouvé cette pièce.

(4) Id.

(5) Id.


LE /| e 1NTERROGATOIHE, 3 JOID 1 6a4 ^9

Que ma vye et ma passion ' :

la neufiesme estant en une petite feuille de papyer escripte en une page et demie ou environ commençant par ces motz : ne t'a /lige point de la peyne que tu me voys souffrir et finissant par ces motz : que le trouble de mes affayres et de ma passion m'ont osléc ; la dixiesme estant en une demye feuille de grand papyer contenant troyssonnetz, le premier commençant :

Son orgueil est vaincu ; je ne puis plus aymer, et finissant :

Et tiens indifférant et sa mort et sa vye -, le deuxiesme desditz sonnelz commençant :

Quelque object estranger dont tu soys divertye, et finissant :

Et n'ayme que pour toy la lumyère des cieux 3 , le troisiesme desditz sonnelz commençant :

Combien que sans subject ta dame je punisse, et finissant :

Garde toy d'espérer de la revoyr jamais 4 ;

la unziesme estant en un petit morceau de papyer escripte en vers contenant troys coupletz commençant :

S'il advient quelque foys que ton humeur grossyère,

et finissant :

Font mourir les amantz 5 ;

la douziesme estant en un morceau de papyer intitullé Réveille- matin, commençant par ces motz : Theophille die t que son placet,


(i) Nous n'avons pas retrouvé cette pièce. ' Noua n'avons pas retrouve ce sonnet.

(3) ld.

(4) Id.

(5) Nous n'avons pas retrouvé cette pièce.


430 LE 4" INTERROGATOIRE, 3 JUIN lu'i'i

et finissant : fac igilur sicut et nos: lu treiziesmc estant en un morceau de papyer en forme de missive commençant : tu prend prétexte des soiltgs que je doîbtz à ma fortune, et finissant en la marge : ton onde te bayse les mains et n'avance rien en Vaffayre de Sarrus : une autre cottétreiziesme bis, commençant par les mesmes motz : tu prens prétexte des soings que tu doîbtz à ma Jortune, et finissant en la marge d'iccllc en la dernière ligne par ces nmlz : en lajaveur du roy pour an sy grand précipisse ; la quatorsiesme estant en une feuille île papyer escripte en une page et demye de diverses lectres, commençant par ces motz :

Quoy qu'on me puisse veoyr accablé de malheurs,

et finissant :

Et d'aymer le prochain et d'obeyr à Dieu ;

la quinziesme estant en deux feuilles de papyer tous escriptz fors la sixiesme page qui est en blanc, commençant par ces motz :

Thirsys, lu cognois bien dans le mal qui m'opresse,

et finissant en la cinqiesme page :

Je ne puisse en mon mal me Tanger que de moy. et recommençant en la seplicsme page :

Je say bien que mes maux achèveront leurs cours,

et finissant :

Je gardera y tousjours mon courage et ma foy '.

la seiziesme estant en une feuille de papyer en forme de missive escripte au s' de Boyer -, gentilhomme ordinayre de Sa Majesté soubzcriple de rostre très humble serviteur Theophille. commençant; M', il n'y a plus de complimentz àfayre et finissant : vous sçavez com- bien je vous croy le plus affectionné au salut de; la dixseptiesme estant en forme de missive en une feuille de papyer dont l'adresse


(i) C'est la fameuse plainte de Théophile à Des Barreaux : Plainte à un sien amy pendant son absence (Voir p. 191).

(2) Ce Boyer était capitaine aux gardes (voir Tallemanl : Historiettes). Dans les Xouvelles œuvres, iGUi, il y a deux lettres adressées à M. Boyer, la première est de 1G20, nous n'avons pu dater la seconde.


I.E I 1 INTEKHOGATOIKE, 3 JUIN l6v>\ /|3 1

est déchirée et soubzcript : voslre trèê humble et très hobéissani ter

vitcur rhcophUle, cscriptcii Saint Quantin le sxg septembre Mvj r xxnj. commençant : Monseigneur, sy vous ri obtenez promptement ma grau, et finissant par ces motz escriptz en marge : mai» syje vays au Pat (riiiriit, je suis perdu; la dix-huiliesme estant en une feuille de papyer contenant plusieurs vers escriptz en troys pages de ladite feuille, les premiers intituliez la Chambre de .Justice x estant en cinq coupletz, le premyer commençant :

Plus enfumé qu'un vieux jambon,

et le deroyer finissant :

Et que le viz se porte bien -,

plus un sonnet commençant par ces motz :

Toy qu'un démon arma d'une furye,

finissant par ces vers :

Qui n'appartient qu'à des vitz hérétiques 3 ,

le troysiesme commençant par ces motz :

Nous perdons le temps à rimer,

et finissant en la seconde coulonne de la seconde page ; Ne la laisse jamais sans viz ',

et le surplus estans divers coupletz en forme de brouillartz, au- cuns desquelz sont imparfaitz, toutes lesquelles pièces, après avoyr esté par luy veuz et considérées à loysyr.

Rép. — A recognu que la troysiesme desdictes pièces escripte en lattin commençant : parum humaniter. la cinqiesme intitulée Bacchus commençant :


(i) Les pièces du n° 18 avaient été produites par le frère Pierre Guérin, minime, voir sa déposition du 6 mai i6a4.

(2) « La Chambre du débauché » des Œuvres de Saint-Amant, 1629. Comme nous l'avons déjà dit, la pièce a 24 strophes de 10 vers, et le dernier vers cité ici ne s'y trouve pas. Il est possible que Saint-Amant on if>22 ou 1G23 se soit borné à cinq strophes, cependant Pierre Guérin avait parlé de dix strophes dans sa déposition, voir p. '4 18.

(3) Déposition Pierre Guérin, minime, 6 mai 1624.

(4) Déposition Pierre Guérin, minime, G mai 1624. La Débauche, par Saint- Amant, Œuvres, 1629.


432 LE 5° INTERROGATOIRE, 7 JUIN iG'i/j

Je suis le seul dieu sans pareil 1 ,

la sixiesme commençant :

Dans des humeurs froides et sombres,

la septiesme dont le commencement de la premyère feuille est rompu et dont le premier vers entier commence :

L'aage auquel nous vivons n'en est pas sy fertille,

la neufiesme commençant : ne Vaflige poinct de la peyne, les deux cottes treize commençantz : tu prans prétexte des soings que je doibtzà majortune, la quatorziesme commençant :

Quoy qu'on me puisse voyr accablé de malheurs,

la quinziesme en quatre feuillelz commençant : Thirsys, tu congnoisbien,

la seiziesme qui est la missive escripte au s r de Boyer commen- çant : M", il n'y a plus de complimentz, et la dix septiesme qui est la missive dont l'adresse est deschirée commençant : Monseigneur, sy vous n obtenez ma grasse sont escriptes de sa main, et au regard des autres a desnyé les avoyr escriptes et n'en recongnoistre l'es- cripture aucunement, et d'aultant qu'il estoit une heure après midy avons différé à l'interroger sur toutes lesdites pièces, et nous a requis que les papyers qui furent trouvez dans la malle dont ceux qu'il a recongnvs font partye et qui sont es mains dudit procu- reur général luy soient représentez, d'aultant qu'ilz luy pourront servyr pour se souvenyr du nom de ceux à qui il a adressé lesdites lectres et vers ou de ceux pour qui il les a faitz ou composez. Lec- ture faite, a signé :

Théophile. J. PlNON. Verthamon -.

II

Le 7 juin Théophile est à nouveau sur la sellette (cin- quième interrogatoire). Ce sont toujours les pièces saisies


(1) Ballet des Bacchanalles, 1623.

(a) Archives nat., X 2B 118Ô, cahier papier non folioté.


LE 5 e INTEHUOGATOIUE, 7 JUIN lC2 r | 433

dans sa malle au Gatelet qui font les Irais de cet interro- gatoire : la première (déniée), la septième (reconnue), la huitième (déniée), lea treizième et quatorzième (recon- nues). Comme elles lui ont été communiquées dans l'intervalle on va. par ses réponses, être exactement ren- seigné sur leur contenu. Pour la première fois le Poète fait une diversion, il accuse nettement Mathieu Mole d'avoir contre lui une haine particulière et raconte la fameuse scène (avril 1623) à laquelle ont assisté M. de Montmorency et M. Hureau son intendant. L'heure tar- dive fera remettre la suite de cet interrogatoire au i4 juin.

Du vu"" juin mvj'xxiuj.

Par devant nous Jacques Pinon et F. de Yerthamon, conseillers du roy, avons faict extraire des prisons de la Conciergerye ledit ïheophille Viau pour estre ouy et interrogé sur aucuns faitz mis en noz mains de la part du procureur général du roy, et après serment parluy faict de dire veritté,

Dem. — Luy avons derechef représenté lesdites escriptures qu'il a cy devant desnyé estre escriptes de sa main et à luy remonstré qu'il ne les doibt desnyer d'aultant qu'il sera justiffyé qu'elles sont toutes escriptes de sa main fors la quatriesme et douziesme d'icelles, attendu mesmes qu'elles ont esté trouvez du moins la plus grande partye d'icelles et quasi toutes dedans sa malle lors de sa capture et que de ladite première pièce commençant :

J'ayme bien une foys le moys,

il résulte qu'il tient des opinyons espicuriennes, ne recherchant que le plaisyr en toutes choses et n'ayme autre but que d'obeyr à ses sentiment/ et de suivre en tout la natture comme seulle guide et maistresse de toutes ses actions, qu'il semble establir une néces- sité de péché, disant que le plaisyr qu'il a en la génération est une volluptueuse nécessitté et que nous sommes contraintz de luy rendre obévssance, ne faisant aucune différance entre celle là et


434 LE y INTERROGATOIRE, 7 JUIN 162^

celle démanger, et que, disant qu'il fault faire scrvyr aux ailes- chementzdn corps L'industrye de nostrc âme. il semble préférer le corps a l'aine et asubjétir son àme au corps et que tout cela s'ac- corde avec ce qu'il a dit dans ses œuvres que les tempérementz du corps forcent les mouvement/ de nostrc âme 1 .

Rép. — A dit qu'il nous supplye n'avoyr aucun csgard aux accusations dudit procureur général à cause de la hayne parti- culière qu'il a contre lu y accusé, lequel veult induire contre luy des escriptures qu'il n'a jamais faictes ny escriptes et en tire des inductions contre toute aparance des crimes, et que par les pièces à luy représentées il se verra que l'on en a mutillé, comme il paroist par la \ II mc desdites pièces - à luy représentées dont les premiers vers sont la pluspart deschirez qui servoient grandement à sa justiflîcation et qu'il paroist par les vers du second feuillet de ladite pièce que l'on a suprimé les feuilletz du millieu et que les vers dudit second feuillet n'ont aucune suitte avec ceux de la der- nière page du premier feuillet, n'entendant neantmoyns dire que ce qui est lacéré au premyer feuillet de ladite pièce ayt esté lacéré depuis peu, d'aultant qu'il y a X ou douze ans que ladite pièce a esté composée et au temps qu'il estoit de la religion prétendue réformée et l'avoit adressée à Du Moulin 3 , ministre de ladite reli- gion, et que la cause particulière de la hayne du s r procureur général du roy procedde de ce qu'estant ledit accusé une foys au logys dudit procureur général en la présence de M' de Montmo- rancy et de Hureau son intendant le pria de luy rendre justice contre le Père Garacc qui a voit composé un livre contre luy accusé plain de calomnye, lequel il avoit desjà faict suprimer par sen- tence du Chaslclet et par l'advis du Père Séguirant confesseur du roy, lequel se disoit aussy estre intéressé dans les calomnyes dudit livre ; ledit s r procureur général luy dit qu'il estoit un manteur et que le Père Séguirant avoit escript que l'on imprimast ce livre ; il repartit audit s' procureur général qu'il n'estoit menteur et qu'il avoit coustume de dire la veritté et que voyoit bien qu'il ne luy


(1) Cette proposition a été longuement traitée dans l'interrogatoire du 2G mars iGa'i, voir pp. 388 et 38g, c'est pouiquoi Théophile n'y répond pas.

(a) Pièce reconnue par Théophile commençant par le dixième vers : L'âge auquel nous vivons n'en est pas si fertyle

3) Pierre Du Moulin, le célèbre controversiste protestant.


LE 5' INTERROGATOIRE, 7 JUIN 1<»>'| 435

voulloit rendre juslice, et luy fut dit par ledit sieur procureur général qu'il n'avoit que fayre de demander justice ni s'excuser d'une chose qu'il n'avoit point faicle ; il dict qu'il ne pouvoit dis- simuler (pie les calomnyes contenues audit livre ne fusent contre luy, en suitte de quoy monsieur de Montmorency parla audit procureur général du roy en particulier, lequel luy dit qu'il cstoit vray que le Père Seguirant avoit consenty et donné edvys que se livre du Père Garace fut suprimé et qu'il luy donnoit sa foy qu'il ne touclieroit poinct à l'affaire de luy accusé sans l'en advertyr. laquelle promesse l'ayant receue par la bouche du s r de Montmorancy l'a rendu plus negligant à la poursuilte, ce qui fut cause qu'il y eut temps de decretter contre luy, ce qu'il feit soubz prétexte du Pernasse satiricquc sans advertyr la cour qu'il eust obtenu une sentence contre le librayre qui avoit imprimé ledit livre du Pernace, et supplye la cour de considérer qu'il y a huict moys que ledit s r procureur général a les papyers qui luy sont à présent représentez et que ledit s r procureur général ne luy a point fait représenter une commission du roy, par laquelle le roy l'envoya de Saint Jehan à Clérac * pour traicter de la réduc- tion de la ville en l'obéysance du roy ny pareillement le brevet de la pension que le roy luy donnoit, par lesquelles pièces il se void que ce n'esloit l'intention du roy de le bannyr et que s'il eust esl é banny il n'eust pas receu ce tesmoignage de l'affection du roy sans un rapel preceddant.

Dem. — Enquis ledit accusé à quel subject il a escript les vers contenuz en la septiesme desdites pièces dont le commencement est deschiré.

Rép. — A dit qu'il avoit adressé lesditz vers audit Du Moulin, estant lors, comme il a dit, de la religion prétendue réformée.

Dem. — Interrogé sy les vers contenuz en la huitiesme pièce commençant :

J'ai tous les plus fameux exemples,

ne luy ont pas esté envoyez le jour de Pasques et par quy et s'ilz ne luy ont pas esté adressez.


(1) Le reçu de Théophile, dont nous avons donné le fac-similé porte de Mort à Clérac, voir p. 84. Il s'agit ici de Saint-Jean d'Angely.


436 LE 5 P INTERROGATOIRE, fj JUIN 1G2/J

Rép. — A dit qu'il ne sçait que c'est desditz vers, dcsnyant qu'ilz luy ayenl esté adressez et ne sçait à quele fin ladite pièce luy est représentée.

Dem. — Enquis ce qu'il a entendu dire par ces motz contenuz en la treiziesme d desdites pièces : aussy bien l'ambrion ne veult plus sortyr de sa chambre et je suis assydu auprès du roy.

Rép. — A dit que s'est une lectre qu'il a escripte et composée pour un autre et qu'il se souvient que ce mot de l'ambrium fut mys pour une femme qui estoit grosse, laquelle accause de sa grossesse ne sortoit de sa maison.

Dem. — Luy avons remonstré que par les termes escriptz en la quatorziesme pièce par lesquelzil dit estre habandonné du ciel 2 et trahy de la fortune il semble fayre peu d'estat de Dieu et de n'y avoyr aucune espérance.

Rép. — A dit que Job et David en leur affliction ont parlé plus clairement du courroux de Dieu en leur affliction et que Nostre Seigneur mesme à la croix a dit : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoy m'avez vous habandonné ?

Dem. — Luy avons aussy faict lecture des termes contenuz en ladite quatorziesme pièce, par lesquelz il parle indignement des cours souveraynes et leur imputte d'aveoyr forcé la justice et ren- versé les loix et avoyr asubjecty leur ameà l'erreur du popullayre, mesme ceux qui sont escriptz en la marge où il dit qu'ilz ont peur de la beste comme les petitz enffans et croyent les frères de la Croix Rose a .

Rép. — A dit avoyr escript dans un brouillon où il n'a poinct mis la dernyère main et supplye très humblement la cour luy par- donner s'il a trop [librement escript dans le sentiment de l'infa- mye où il estoit et que l'on ne doibt asseoyr jugement sur un brouillon à cause que le mettant au net on a accoustumé d'osterce quy y est de mauvais et que les pensées sont informes et du pre- mier mouvement de l'âme qui n'est à nous, et cela fait dans les


(1) Pièce i3 et i3 bis, Lettres : Tu prens prétexte des soings que je doibtz à ma fortune...

(2) Pièce i'i : Quoy qu'on me puisse veoyr accablé de malheurs...

(3) Voir note 2, p. 4V4 et interrogatoire du i5 juin 1 Gu 4-


LE 5' INTERROGATOIRE, 7 JUIN lG2^ 43"

rcssciitimcntz de la doullcur et après la contumace et quand aux dernyères parolles escriplcs en marge dit n'avovr entendu parler de messieurs du Parlement et sont si mal cscriplz qu'à pevne sont ilz Usiblcs, et à cause qu'il cstoit heure tarde avons remys la con- tinuation dudit interrogatovre. Lecture faite, a persisté.

F. Verthamon *. Théophile.


(1) Archives nat., \ iB n85,cahior papier non folioté.


CHAPITRE XVIII


FIN DU CINQUIEME ET LE SIXIEME INTERROGATOIRE. LES

LETTRES DE BALZAC. LE PERE MERSENNE ET MATHIEU MOLE.

LA SECONDE PARTIE DE L'IMPIETE DKS DEISTES. LES

MANOEUVRES DES AMIS DE THÉOPHILE.

(i'i juin. — septembre 1626)


I

L'interrogatoire du i4 juin n'est que la fin du cin- quième, il roule naturellement sur les pièces saisies au Catelet, mais cette fois il s'agit de la pièce i5 « La Plainte de Théophile à un sien amy (Des Barreaux) pendant son absence » : Tireis, tu cognois bien clans le mal qui me presse dont on s'est occupé un instant dans l'interrogatoire du 3 juin. On remarquera qu'il n'est plus question ici du changement de « punit » en « permet » des vers suivants :

Ce divertissement qu'on doit permettre à l'homme El que Sa Sainteté ne punit (permet) pas à Rome.

mais bien des deux vers qui les précèdent :

Des plaisirs innocents où mes esprits enclins Ne laissent point de place à des désirs malins,


FIN IX 5 INTE11HOGATOIHE, l!\ JLIN 102^ ^3g

Pourquoi cet oubli ? Est-ce parer que Théophile avail devancé l'attaque ? Quoiqu'il en soit, vidons ce débai le Poète en ayan) l'ait mi grief particulier à Garassus qui avait consacré à cette substitution de mot tout un para- graphe du chapitre XX de sa propre « Apologie » : « Pro- positions scandaleuses el impies tirées des poésies impri- mées de Théophile Viaud »

« Voylà l'humeur de Théophile Viaud nnifvemcnt dépeinte, on dresse son buscher en Grève pour le brusler tout vif, il s'amuse à faire des rymes dans la prison, Le fils d'un Paysan, dit Ksope. l'ai saut brusler des escargots, et voyant que leur test pélilloil par l'ar- deur du feu, entra en grosse colère, disant : Mescliants animaux vostre maison se brusleetvous riez, qu'cust-il dit à Théophile autre chose : Meschant esprit on brusle ton fantosme et tu t'amuses à des risées. Mais ce n'est pas tout, car ces Stances sont pleines de libertez impudiques, ne parlant d'autre chose que de ses amours et de ses embrassemens avec une bergère de Gascogne, après laquelle il souspirc. au lieu de fondre en larmes, le mal beureux qu'il est. et esteindre le feu de la justice Divine par les eaux salu- taires de sa pénitence. il confesse, il reconnoist, il dit en riant toutes ses desbauches, et ce que je ne puis proférer sans horreur, il advouë la brutalité et Sodomie, non pas en qualité de pénitent, mais accusant le Pape de ce qu'il ne la permet pas dans la ville de Rome, car voyla ses propres termes, après qu'il a naïfvcment con- fessé les desbauches de sa jeunesse, il dit que c'est

Ln divertissement qu'on doit permettre à l'homme, Et que Sa Suincteté ne permet pus à Rome :

Cur lu nécessité que lu police suyt Punissant ce péché ne fait pas peu de fruict, Ce n'est point une tare à son Divin Empire dur tousjours de deux maux faut éviter le pire.

« Je demande à Théophile Viaud l'eselaircissement de ces six vers, qu'il m'explique franchement ce qu'il entend parées parolles, que les desbauches de sa jeunesse sont un divertissement qu'on doit


44o FIN DU 5 e INTERROGATOIRE, I/J JUIN l6a/|

permettre à l'homme, et que sa Saincteté ne permet pas à Rome : ce ne peut estre la fornication simple, car il dit qu'elle y est per- mise, or n'estant ny l'adultère, ny la fornication, qu'est-ce que Viaud peut entendre par ce vice, qu'il dict n'estre permis à Rome, si ce n'est ce vice desnaturé qui se punit rigoureusement, et n'est toléré en lieu du monde ».

Théophile lui répond :

i" Dans le « Theophihis in carccrc » :

« ... Tu ne te contentes pas pour me calomnier de torturer le sens des mots, de changer la disposition des phrases : tu hiffes des lignes entières dans mes écrits, tu y substitues les tiennes pour produire tes crimes au grand jour sous mon nom. Peux-tu te jouer ainsi d'un prisonnier? Pourras-tu nier que dans l'élégie à Thyrsis, dont tu m'attribues la paternité sans être sûr du nom de l'auteur qui l'a composée à propos du vers :

Et que Sa Saincteté ne punit pas à Rome.

au mot punit tu substitues comme étant écrit de ma plume le verbe permet, afin de pouvoir reprocher à la plus pure des Muses le plus honteux des crimes ? Par N. S. Jésus-Christ peut-il se ren- contrer dans la Société de Jésus un si impudent calomniateur? Tu t'es bien gardé de produire les vers qui précèdent et qui suivent. Ces vers montrent en effet combien l'esprit du poète, quel que soit au demeurant ce poète, prête peu à tes impostures et avec quel ridicule lu t'exposes toi-même avec de tels procédés, à la moquerie des gens de bien » .

2° Dans son « Apologie » :

« En un autre lieu je remarque une hardiesse estrange, où l'es- tourdissement rend vostre haine trop claire. Dans certaine élégie à Thyrsis, incertain que vous estes de l'autheur, vous l'injuriez sous mon nom : car, quelque mal que vous fassiez, vous seriez mary qu'il ne fust pour moy. Voic\ les vers :

Des plaisirs innocens où mes esprits enclins iXe laissent point de place à des désirs malins,


FIN 1)1 .V INTERROGATOIRE, I \ Jl I N 1 1 ! 3 ï \ \ I

Ce divertissement qu'on doit permettre à l'homme, Et que Sa Saineteté ne punit pus ù Rome, Car lu nécessité une lu police sait

En sotijjrunt ce péché ne Juif pus peu <le fruict.

« Apres avoir sappé de tous costez le sens de tous ces termes pour les tordre à la confusion de ce pauvre rimeur, vous n'en pouvez tirer qu'un simple adveu de ceste infirmité naturelle où l'esprit succombe aux appétits de la chair, et ce péché s'appelle fornication. Il est vray que ce discours est de mauvais exemple, et que le rimeur, moins indiscret que vous, n'a pas voulu publier, et comme ceste licence poétique ne donne pas, par une censure légitime, assez de prise à vostre calomnie, qui en veut tirer une leçon publique de sodomie, voicy par où vous allez à vostre des- sein : vous n'alléguez que ce vers :

Et que Sa Saineteté ne punit pas à Rome.

Là, par une subtilité de reformation des mots dont les Grecs ne se sont jamais advisez, vous changez punit en permet, et, par une surprise qui vous embarrasse dans le sens, contre vostre dessein, vous dites que le vice que Sa Saineteté ne permet, pas se doit entendre la sodomie, comme si Sa Saineteté permettoit tous les autres. prophane ! allez-vous porter vos ordures jusques au Sainct-Siège ! Dieu me garde de croire que Sa Saineteté permet aucune sorte de vice ! Je croys qu'il est le lieutenant de Dieu en terre pour les abolir et tous ceux qui en font profession. Ad vouez, docteur, que ceste fausseté signalée est de l'estourdissement d'un esprit à qui la mélancholie empesche l'usage de la raison ; que, quand bien quelque sale conception seroit passée par l'esprit de ce poëte, quand mesme il l'eust escrite, le jésuite Vasquez nous enseigne que les plus religieux peuvent avoir des pensées abomi- nables qui ne sont pas faute d'autant que nous n'y persistons pas. Tu vero lector quisquis es falleris qui de simplicibus verbis mores nostros spectas feros : qûidem ista obsident, bonos prœter labuntur. Les paroles sont paroles qui, chez les casuistes, ne sont pas plus, en cas d'offence, que les simples pensées : parler de la douceur de la vengeance n'est pas assassiner son ennemy : faire des vers de sodomie ne rend pas un homme coulpable du fait ; poëte et pédérastre sont deux qualitez différentes... ».


/|/|2 FIN DU 5* INTERROGATOIRE, \!\ JUIN l6s4

Cette belle indignation de Théophile était-elle sincère 1 ?

On peut en clouter. L'édition originale de sa « Plainte à un sien ain\ pendant son absence, Paris, iG'^3 », in-8, p. -, porte « penne! ». Garassus n'en avait donc ni altéré ni dénaturé le texte*, il s'était servi de l'imprimé, et tout ardre eut fait comme lui.

L'interrogatoire continue sur la pièce i4 et se termine sur le sonnet : Tov qu'un démon arma d'une furie, qui ac- compagnait les deux pièces de Saint-Amant ou parodiées de Saint-Amant (pièce 18) provenant de la moisson faite à Rennes par le Père Guérin, minime, (déposition du G mai iGaq).

Du XIHJ—juin MVJxxuu.

Par devant nous commissaires susdit/ avons derechef fait extraire des prisons de ladite Conciergeryc ledit Theophitlc Yiau et le serment reyléré.

lk'in. — Et à luy remonstré que s'est une extresme har- diesse à luy, voyant un arrest de mort contre luy prononce, d'avoyr encore usé en ses escriptz de termes comme il a faict en en la XV e desdiles pièces :! à luy représentées qui resentent son


(l) Théophile est encore revenu sur cette querelle de mots clans son « Apo- logie au Roy, i0a5 », écrite après l'arrêt de bannissement : « Le Père Garassus avoil malicieusement altéré quelques vers en mon Klégie à Thyrsis, dont je me suis justifié par mon manuscrit, qui s'est trouvé contraire à l'imprimé de ce faussaire. Tout ce que j'av composé et advoué est encore dans le greffe ; si j'eslois assez heureux pour le faire confronter à la supposition de Garassus, ln\ qui fait laid du subtil et qui prophane si impudemment la dignité de sa profession se trouveroil convaincu d'une fausseté punissable du feu... ».

(3) Des Barreaux a lu comme Garassus « permet » : « Mais pour me descou- vrir entièrement, je ne dois le bien de l'avoir quitté qu'à Dieu, qui m'a daigné faire rejelter la compagnie des ineschans ou soupçonnez tels, sans estre com- plice de ton vilain divertissement dont tu t'accuses aussi effrontément que tu accuses injustement Rome de le permettre ». (Responcc de Tircis à la plainte de Théophile prisonnier, 1623)

(3) La Plainte de Théophile à un sien amy pendant son absence : Tircis, tu cognois bien dans le mal qui me presse


1 l\ IX ')" 1NTERROCATOIHE. \\ JlIN 1 62 '| '|'|3

r<l'icurien et d'apelér des plaisyrs innocentz qui ne se peuvent adapter qu'à la lubricitté et qu'il a voullu dire dcbvoyr estre perm\< à L'homme, en quoy mesme il a voullu taxer le Saint Siège apostolicque disant que telz plaisyrs ne se punissent pas à Rome '.

Bép. — Ledit accusé a dit, comme il a dit cy devant que s'est un manuscript brouillé et imparfaict où il n'a point mis la dernyère main et que s'il l'eust reveu il eust osté plaisyrs innocentz et y eustmis plaisyrs malheureux et confesse avoyreu le naturel enclin à la fornication, mais n'y estre pas tombé pour cela, à Dieu ne plaise qu'il ayt jamais songé à taxer le Saint Siëge apostollicque et croyt fermement qu'il ne fait rien qui soit subject à sansure.

Dem. — S'il n'est pas vray que les ressenlimentz des crimes pour lesquelz il a esté condamné ne luy a pas fait rechercher quelque personne pour obtenyr la grasse du roy. sans laquelle il ne pou- voit éviter la condamnation portée par Tarrest, jugeant bien qu'il ne pouvoit trouver de faveur au Parlement qui le peust sauver.

Rép. — A dit que s'il a pieu à messieurs du Parlement de con- sidérer les lectres par lesquelles il prioit ses amys d'obtenyr grasse pour luy, ilz congnoistront aysément qu'il ne l'a demendée >\ ce n'est pour la craincte de l'accusation contenue en l'interroga- toire précédante où Ton l'accuse envers ses juges d'avoyr indis- crètement escript contre les cours souveraines-, et pourtant n'a entendu le général et n'a poinct parlé contre le respect du Par- lement qu'au seul regard de la proceddure tenue contre luy en la contumace, ayant dit que pour soy seulement ensuivant l'er- reur populayre qui le tenoit pour un attée il avoit esté condamné.

Dem. — Interrogé s'il n'a pas composé un sonnet escript en la XMIJ me pièce commençant :

Toy qu'un démon arma d'une furye 3 .


1 Des plaisirs innocens où mes esprits enclins

Ne laissent fx>int de place à des désirs malins,

Un divertissement qu'on doit permettre à l'homme,

Et que sa Saincteté ne punit pas à Rome,

Car la nécessité que la police suit

En souffrant ce péché ne fait pas peu defruict.

(a) Pièce i4 : Quoy qu'on me puisse veoyr accablé de malheur- C3) Pièce 18 provenant de la déposition Pierre Guérin, minime, 6 mai 162^.

3i


444 LE 6 P INTERROGATOIRE, l5 JUIN 1 6 2 4

Rép. — A dit que non,

Dem. — S'il ne l'a pas monstre et récitté à quelques per- sonnes.

Rép. — A dit que non.

Dem. — Enquis s'il congnoist l'escriplure et la main de celuy qui Ta escript.

Rép. — A dit que non ; bien croit qu'il est de rcscriplurc d'un maislre escripvain d et que ce sonnet n'a pas esté trouvé dans sa malle, et, se ressouvenant de ce qui lu\ aeslé représenté contenu et escript en la marge de la quatorziesme pièce, dit que l'on n'en doibt tirer aucune accusation contre luy et qu'au conlrayre c'est un advcrlissement pour fuyr ceux qui dogmatisent, dont il appelle les affiches des tracquetz, s'est à dire des pièges pour surprandic l'impye curiositté de ceux quy s'y amusent.

Lecture faite, a signé.

Théophile.

II

L'interrogatoire du i5 juin (le sixième) s'applique d'abord aux dépositions des témoins d'Auisv. Sageot, Rocolet, Guibert, Du Brueil, Dange, Vitré et Pierre Guérin, minime, cette dernière déjà mise en cause dans les interrogatoires des 3 et 1 4 juin 1624. Use continue sur la rixe de la foire du Landit à Saint-Denis à laquelle aucun des témoins déjà entendus n'avait fait allusion (les com- missaires du Parlement en ont trouvé la trace dans la plainte portée par Fizeau au bailli de Saint-Denis) et s'achève sur le livre « Les Enfants de la Croix-Rose 2 »


(1) Veut-il sous-enlcndrc Saint-Amant qui est fauteur des deux pièces accompagnant ce sonnet ? (l'est probable, dans l'affirmative ce sonnet serait également du Bon Gros.

(2) Nous n'avons pas rencontre ce volume, par contre il existe nombre d'autres ouvrages relatifs aux Rose-Croix. Edouard Fournier dans ses Variétés historiques et littéraires, t. I, p. n5, a reproduit une des pièces les plus intéres-


Il 6 IvrEHROGATOIHE, l5 JL1N 1 1 > 3 'l 'l 'l 5

mentionné par Théophile dans une des pièees (la iV) saisies dans sa malle au Catelel el donl ou axait trouvé un exemplaire dans ladite malle.

Lntoine \ itré en rapportantque le sieur de Forges avait entendu Théophile réciter un sonnet obscène sur un cru- cifix (liez le poète Claude Garnier a évidemment menti. Il existait entre ces deux: hommes des divergences de vues littéraires trop profondes pour qu'ils se fussent reçusdans leurs logis. Théophile ment, de son côté, en décla- rant qu'en fait de Garnier poète, il n'a ouï parler que de celui (Robert Garnier) des tragédies. On n'ignore pas le nom d'un confrère qui, après avoir publié de 1602 à 1623 deux volumes de poésies et plus de vingt-quatre plaquettes en prose et en vers, commentait l'année précédente le « Discours des misères de ce temps » de Pierre de Ronsard dans la magnifique édition en deux volumes in folio des Œuvres du Prince des poètes français, apothéose contre laquelle Théophile s'était insurgé, on l'a vu, dans le cha- pitre I des Fragments d'une histoire comique (Seconde partie de ses Œuvres, fin juin 1623), dénigrant Ronsard et les anciens. A son tour, Garnier venait de lui répliquer (mars 162^) par un violent pamphlet anonyme « Ateinte (sic) contre les impertinences de Théophile ennemy des


sautes sur cette secte : Examen sur l'inconnue et nouvelle caballe des frères de la Rozée-Croix, habituez depuis peu de temps en la ville de Paris. Ensemble

l'histoire des mœurs, coustumes. prodiges et particularitez d'iceux

M.DC.XXIIII 1624). Le catalogue Leber. n°339i, en cite 7 autres, mais M. Leber en possédait un grand nombre non décrites qui sont aujourd'hui à la Biblio- thèque de Rouen.


440 LE 6 e INTERROGATOIRE, l5 JUIN I2Ô4

bons esprits ' » dans lequel d'ailleurs il affirmait n'avoir jamais vu Théophile. Si ce dernier n'avait pas lu en juin 1624 F « Atteinte » , il connaissait les «Désespoirs amoureux 2 » de Colletet, qui contiennent le sonnet sui- vant 3 (162 1) où le nom de Claude Garnier est associé au

sien :

Que Malherbe se plaise à contenter les Rois Du son gravement doux de sa lyre d'yvoire, Que Racan s'introduise au Temple de mémoire Chantant une beauté qui le tient sous ses loix.


(1) Voir T. II, à l'Appendice : « Théophile et Claude Garnier : Le premier engagement de la querelle des anciens et des modernes ».

(2) Désespoirs || amoureux, || avec quelques lettres amoureu || ses, et Poé- sies : Il par le Sieur Colletet. || A. Paris, || Chez Gervais Alliot, à la l| Chap- pelle S. Michel, au Palais. || M.D.CXXII. || Avec privilège du Roy. || In-12. L'achevé d'imprimer est du 6 février 1622. Les ff. prélim. et les derniers ff. renferment deux pièces de Claude Garnier adressées à G. Colletet.

(3) Fr. Colletet a inséré ce sonnet dans les « Poésies diverses de Monsieur Col- letet (son père)... » Paris, i656, in-12, en le modifiant et en lui donnant la date de i6a5 :

LES POÈTES AMIS

Que Malherbe nous charme et ravisse nos Roys, Que Racan s'éternise éternisant leur gloire, Que Metel (Boisrobert) sacrifie aux Filles de Mémoire, Qu'Urfé face parler les Antres et les Bois.

Que l'ardent Théophile échauffe les plus froids. Que Maynard entretienne et la Seine et la Loire ; Que d'Audiguier embrasse et les Vers et l'Histoire ; Que Saint- Amant eslève et son luth et sa voix.

Que l'Estoille et qu'Ogier facent briller la Muse, Que Garnier la conduise aux champs de Siracuse ; Qu' Habert et Malleville éclattent à la Cour ;

Que Serizay nous monstre un rayon de sa veine ;

Cloris je m'estudie à vous faire l'amour,

Et s'ils ont tout l'honneur, j'auray toute la peine.

Ce sonnet cite comme noms nouveaux : Boisrobert, d'Urfé, Saint-Amant, Habert et Malleville, ce sont les amis de Colletet qui sont devenus célèbres après 162 1 ; par contre, G. Colletet a supprimé Le Roy de Gomberville.


LE G" INTFRUOG.ITOIHF. l5 .U IN iGî^i \ \ 7

Que Théophile aussi vante le sang de I-'oix *,

Que Le Roy doctement escrive mainte Histoire 2 , • Que Mayuarddans ses vers éternise sa gloire ; Que d'Audiguier triomphe en ses discours François.

Que l'Estoille, qu'Ogier, que Garnier dont la Muse. Contrefait gentiment celle de Syracuse, Célèbrent à l'envy la puissance d'Amour :

Que Serizay s'hounore en sa Dame inhumaine ; Pour moy je ne veux point en vous faisant la cour Acheter ces honneurs avecques tant de peine

La vérité, c'est que Théophile continuait à appliquer son système de défense, nier, nier (faux et vrai) tout ce qui était capable de le compromettre.

Du XV juin Mvj-xxiiu.

Par devant nous commissayres susditz avons derechef fait extraire des prisons de la Conciergerye ledit Théophile Yyau et le serment réytéré.

Dem. — Enquis s'il congnoist quelques advocatz de cette cour et en fréquentation avec eux.

Rép. — A dit qu'il n'en a de mesmoyre ny de congnoissance.

Dem. — S'il a fait quelques vers sur le passage du premier chap- pittre de Genèse : Cressitte et multiplicaminy et s'il n'a pas récitté quelques vers sur ledit subjet, mesme en présence de plusieurs personnes et ceux qui ensuivent :

Croistre et multiplyer en langage des dieux, Qu'est-ce sy ce n'est foutre en langage des hommes 3 ?


(1) La famille d'Epcrnon dont le duc de Caudale avait été un des Mécènes de Théophile.

(3) Le Roy de Gombenille, voir pour cet écrivain et les noms cités dans ce sonnet, notre Bibliographie des recueils collectifs de poésies publiés de 1697 à 1700.

(3) Déposition d'Anisy, 2.» avril i02.'». Ce sonnet, nous l'avons dit, est de Malherbe.


/l48 LE 6" INTERROGATOIRE, l5 JUIN lG2/i

Rép. — A dit qu'il ne sçait que s'est et ne les a jamais récitiez ne les sachant par cœur et qu'ilz sont faitz auparavant qu'il fut né.

Dem. — Interrogé s'il congnoist un nommé Pavie 1 et sy devi- sant avec luy il ne s'est pas mocqué de l'immortallitté de l'âme, disant que lame estoit dans le sang.

Rép. — A dit que non et que toute sa vye il a creu en l'imrrior- tallilté de l'âme et espère son salut en Jésus Christ et se trouvera parmy ses papyers qu'il a tousjours servy Dieu et la religion dont il faisoit profession -.

Dem. — S'il a donné des vers de sa composition au nommé La Motte >. Rép. — A dit que non. Dem. — S'il ne luy a pas baillé des vers commençant :

Marquis, comment te portes- tu i ?

et d'autres commençant :

Phillys 5 ...

Rép. — A dit que non.

Dem. — Interrogé s'il n'a pas sceu que l'on recherchât ses livres et sy pour retirer les originaux escriptz de sa main il n'est pas allé à xj heures de nuit acompaigné de trois hommes de cheval pour retirer lesdictes minultes °.

Rép. — A dit que non et qu'il ne mit pas pied à terre et ne sçait où est logé d'Estoc.

Dem. — Luy avons remonstré que ledict Estoc logeoit en l'isle du Palais et qu'il se transporta chez luy pour avoyr lesdites


(i) Déposition d'Anisy, 24 avril 1624.

(2) Allusion à l'attestation donnée à Théophile par le curé Rogueneau et le médecin de Lorme, en avril 1623, voir p. 122.

(3) Voir sur La Motte, p. 4io.

(4) En tête de Délices satyriqnes (1620) et dans le Parnasse satyriqae (1622). Déposition Rocolet, a4 avril i6a4-

(5) En tète du Parnasse satyrique. Sonnet par le sieur Théophile. Déposition Sageot, a3 novembre 1623, Rocolet, 24 avril 1G24, Pierre Guibert, 29 avril 1624, Martin Du Brueil, 11 mai 1624.

(6) Déposition Rocolet, 24 avril 1624.


LE 6" INTERROGATOIRE, l5 JLTN IG2/J \ f \Ç)

minuttes en la compaignie que dessus, menassant ledit Lestoc s'il ne luy rendoit lesdietcs minuttes *.

/fr'p. _ \ dit que non et n'a point veu Lestoc ny son logys et n'a jamais parlé à luy qu'une seulle foys.

Dem. — S'il a hanté au cartyer Saint Ni col la 8 des Champs et quelle congnoissance il va 2 .

Rép. — A dit avoyr hanté audit quartver et y congnoissoit un nommé Du Roger.

Dem. — Si en ladite hantise qu'il a faicte avec ledit Du Roger il y avoit plusieurs jeunes hommes.

/fép. — A dit que non et qu'il y a bien sept ou huit ans de ladite hantise.

Dem. — Sy estant à table avec ledit Du Roger et autres il a rescitté plusieurs vers de sa composition.

Rép. — A dit que ouy.

Dem. — Sy ce n'estoit pas des vers impyes qu'il se van toit d'avoyr composez.

Rép. — A dit que non.

Dem. — S'il n'en a pas rescitté sur le branlement de pique comme cstans de sa composition commençant :

Pour apayser ma fureur lubricque 3

et d'autres :

L'on ne me void plus rire aux farces ; Je n'ayme baletz ne chansons. Foutre des culz et des garsons, Maugrédieu des cons et des garses*.

Rép. — A dit que non.

Dem. — S'il n'a pas aussy recitté d'autres vers impies, meschantz et habominables qu'il se vantoyt d'avoyr composez.


(i) Déposition Rocolct, r>.\ avril iC)i\.

(2) Déposition Pierre Guibert, 29 avril 1G24.

(3) Déposition Dange, 21 novembre i6a3, Sageot, 23 novembre 1G23, Roco- let, 24 avril 1624, Pierre Guibert, 29 avril 162/j.

(4) Déposition Pierre Guibert. 29 avril 1624.


45o LE 6° INTERHOGATOIUE, l5 JUIN lÔ2/|

Rép. — A dit que non cl i qu'il est le premier de sa proffes-

sion qui, par une affection aux bonnes mœurs et pour osier le scandaile publicq, a fait suprimer de telles œuvres comme le Périmée satiricque.

Dem. — S'il n*a pas aussy composé cl rescitté les vers qui ensuivent :

Pour apaiser ma fureur lubricque, Je mectray mon vit en ton poing Et tu me branleras la pique -.

Plus un sonnet finissant :

Je fais veu désormais de ne foutre qu'en cul 3 .

Plus un autre :

Un jour cette vilaync là

Dans un benestier distilla

Les pleurs de son oyeil bipocrilte.

Depuis, le diable qui la veit

Craignant de gangner mal au vit

N'ose aprocher de l'eau bénis te l .

Et encores les vers qui ensuivent :

A cinquante ans un homme est mort El n'a aucun bien qui luy dure 5

dont nous luy avons fait lecture. Rép. — A dit que non.

Dem. — S'il a compose un poesme intitullé la Chambre de Justice 6 et un autre intitullé l'Irrognerye 1 et d'autres imparfaite commen- çant :


(1) Ici quelques mois illisibles.

(2) Ce sont les vers sur le br. de pique des dépositions mentionnées à la noie 3, p. Vm).

(3) Le sonnet en lèle du Parnasse salyriqne : Phylis, tout eslf...

(4) Déposition Pierre Guiberl, 29 avril iG^'i.

(5) Ici.

(6) « La Cbambre du débauché » de Saint-Amant. Déposition Pierre Guérin, minime, 6 mai iôa'i et interrogatoire du 3 juin 162^-

(7) « La Débauche » de Saint-Amant, ici.


LE G' INTERROGATOIRE, l3 JUIN l62/| \ 5 1

D'un démon qui me transporte * Rép. — A dit que non.

Dan. — S'il congnoist an conseiller au Parlement de Bre- taigne 2 .

Rép. — A dit qu'il congnoist le s r de Chanquelin depuis troys ans.

Dem. — Sy luy accusé a escript au dit s r Chanquelin. Rép. — A dit que ouy et une foys seulement.

Dem. — Sy ledit s r Chanquelin luy a fait responce. Rép. — A dit que ouy et que la lcclre doibt estre dans sa malle.

Dem. — S'il a recitté des vers de sa composition audit Chan- quelin .

Rép. — A dit qu'il ne s'en souvient, mais en avoyr recitté à plusieurs personnes, ne sçait sy ce a esté audit s r Chanquelin et s'estoit des vers de sa composition qui ne portoient aucun scan- dalle.

Dem. — S'il a baillé par escript des vers de sa composition audit s r Chanquelin. Rép. — A dit que non,

Dem. — S'il congnoist un nommé Garnyer pouette et s'il a hanté et fréquenté avec luy 3 .

Rép. — A dit que non et n'a ouy parler d'autre Garnyer pour pouette que celuy qui a faict les tragedyes et n'a jamfiis parlé à luy l .

Dem. — Si en présence dudit Garnyer et de plusieurs autres il a pas rescitté des vers sur le subject d'un crussifix qu'il disoit l'avoyr empesché de veoyrune femme, laquelle eut remordz en sa conscience de consentyr à la lubricitté dudit Theophille.


(1) Déposition Pierre Guérin, minime, 6 mai 1624. Interrog. du 3 juin 1624. (a) Déposition Pierre Guérin, 6 mai 1624. Voir sur Jacques Bonnier, sieur de Champclin, p. ^17.

(3) Déposition Antoine Vitré, 11 mai 1624.

(4) Voir le préambule de cet interrogatoire et celui de la déposition du libraire Antoine Vitré, p. 419.


452 LE 6 e INTERROGATOIRE. l5 JUIN iGa/j

Rép. — A. dit que non.

Dem. — S'il ne s'est pas vanté à d'autres personnes d'avoyr faict lesditz vers en dérision d'un crussifix. Rép. — A dit que non et que cela est faux.

Dem. — S'il en veult croyre les tesmoins qui ont esté ouyz. Rép. — A dit que non.

Dem. — Sy au mois de juin MVPxxiij ledit respondant acom- paigné de deux hommes de cheval avoit pas abordé sur le grand chemin de Saint Denys la femme d'un nommé Fizeau procureur au Chastclet avec une autre femme et fille qui estoient dans une charette, ayant appelle une desdites femmes maquerelle et ladite putain.

Rép. — A dit que non.

Dem. — Sy ledit Fizeau qui les suivoit s'en estant formalizé luy accusé l'avoit pas offensé de parolles et frappé au visage et sy ceux de sa compagnie l'avoient pas terrassé et exceddé et un nommé Thibault qui estoit avec ledit Fiseau et osté audit Fiseau son espée.

Rép. — A dit et rccongnu que en ladite année MYJ c xxiij au temps de la foyre du Landy Saint Denys estant allé à Sainl- Denys avec le sieur des Barreaux, sans espée ny laquais, luy respondant, s'estant avancé dix ou douze pas avant ledit s 1 ' des Barreaux, ouyt cryer iceluy des Barreaux que quelques personnes ayans des espées battoient et exceddoient, qui estoit cause que ledit respondant avoit tourné bride vers ledit des Barreaux avec le nommé La Hillière qu'il avoit rencontré en chemin et n'eust esté le secours qu'ils aportèrent audit des Barreaux, il eust esté grandement exceddé, desnyant avoyr de sa part usé d'aucune injure ni d'excedz envers ceux qui exceddoient ledit des Barreaux ny envers les femmes qui estoient de leur compaignie.

Dem. — Sy le procureur Fiseau n'en feit point plainte à l'ins- tant au bailly de Saint Denys, lequel s'estant transporté à l'Espée royalle 1 pour y arester luy respondant et ceux de sa compaignie


(i) Il s'agit du cabaret de « l'Epée royale » à Saint-Denis. Il y avait à Paris un cabaret à la même enseigne, rue Saiut-Merry.


LES LETTHES DU SIELH DE BALZAC, JLIN 162^ 153

ilz n'avoient pas commis plusieurs rébellions à justice et excitlé une sédition de plusieurs personnes qui avoient frappé le sergent qui acompaignoit ledit bailly de plusieurs coups de bastons.

Rép. — \ dit que non et ne veil ni juge ni sergent et n'entra en la maison de l'Espée royalle, ayant mis pied à terre devant la foyre et donné son cheval à tenyrà un de ses amys.

Dem. — S'il n'a pas tenu en présence de plusieurs personnes et en divers lieux plusieurs impiettez et blasphèmes contre l'honneur de Dieu, la Sainte Vierge et des saintz.

Rép. — A dit que non.

Dem. — Sy c'est lui qui a composé ou fait imprimer un livre intitullé Les Enjfans de la Croix Roze { , qui est plain d'impiettez ou s'il sçait qui l'a composé.

Rép. — A dit que non et n'a jamais veu ledit livre et ne sçait qui l'a composé.

Dem. — Luy avons remonstré que par une des pièces à luy représentées il a escript de sa main quelques motz faisant men- tion des enfifans de la Croix Roze.

Rép. — A dit que ce qu'il en a escript ce a esté pour en avoyr ouy parler sans touttefoys l'avoyr veu.

Lecture faite. Théophile.

J. Pinon. F. Yerthamon.

III

L'instruction subit un arrêt de plus de quatre mois.

Fin juin 162^, les « Lettres || du || sieur || de Balzac. |] A Paris II Chez Toussainct du || Bray, rue S. Jacques, || aux Espics meurs. || M.DG.XXIIII. !l Avec privilège du Roy 2 . || in 8, sont mises en vente ; elles devaient obtenir un vif


(1) Cette question a pour origine la pièce i\ saisie dans sa malle au Cate- let : Quoy qu'on me paisse veoyr accablé de malheur; il a été déjà fait men- tion des Enfants de la Croix Rose dans l'interrogatoire du 7 juin. — Voir la demande qui suit et qui a trait à ladite pièce i$.

(2) Le privilège est daté du 3 mai 1G24, mais le volume a paru au plus tôt fin juin 162.Î.


[\~ôf\ LES LETTRES DU SIEUR DE BALZAC, JUIN 1 6 2 ^

succès. Deux desdites lettres 1 s'occupaient de Théophile. Dans la première, adressée à Boisrobert le 12 sep- tembre 1623, trois semaines après l'arrêt du Parlement condamnant par contumace le Poète à être brûlé, Balzac pronostique déjà l'issue du second procès (il n'était pas encore commencé ! ) : « ... j'ai peur que sa fin ne soit pas naturelle, s'il ne meurt bientost de sa quatriesme vérolle.. . Pour moy, je ne puis comprendre quel est son dessein car de faire la guerre au Ciel, outre qu'il seroit mal accompagné en cette entreprise, et qu'il n'a pas cent mains comme les Géans, il doit avoir appris que c'est une action qui ne leur réussit pas ; et qu'en Sicile il y a des montaignes qui fu- ment encore de leur supplice ». Le ton de la seconde,

à Sébastien Bouthillicr, évèque d'Aire, du 20 sep- tembre suivant, n'est pas plus sympathique : « mais

il a mieux aymé finir par une tragédie que d'attendre une mort qui fut inconnue au monde, et ne faire que des choses ordinaires : à ce que j'apprends, et si le bruict qui court est véritable, il s'est imaginé qu'il pouvoit estre le dernier faux Prophète dont la vieillesse de l'Eglise est menasses : et quoy qu'il soit nay pauvre, et qu'il eust peu de fortune, il a esté si présomptueux que de se prendre pour celu\-là qui doit venir avec des armées troubler la paix des con- sciences et à qui les démons gardent tous les thrésors qui

sont cachez sous la terre ». L'ancien ami de Théophile,

son compagnon du voyage de 161 5 en Hollande, en sY\-


(1) Nous donnons le texte des deux lettres de Balzac : lettre XI à Boisrobert et lettre IX. à l'évêque dWyre et de la réponse de Théophile, T. II, à l'Appendice.


LE PÈRE MEB8ENN1 B1 MATHIEU MOLE, JUILLET iCf'j |55

primant <l< i la sortes manquait <lc générosité el <l< i cœur et, en faisant imprimer de pareilles attaques, il commettait une infamie, infamie que- le Poète devait relever en jan- vier 1 626 dans des termes qui pèseront toujours but la mé- moire du grand épistolier. Heureusement Jean-Louis Guez s'était attiré par sa lettre à Hydaspe, du même recueil, une querelle avec Garassus, l'accusateur de Théophile. Ce bon Père n'était pas d'humeur commode et, en adminis- trant à son ex-élève une correction méritée, il mit les rieurs «le son côté '. Cette diversion donna aux deux Lettres à Boisrobert et à Févèque d'Aire leur véritable caractère, elles firent plus de tort à leur auteur qu'au Poète de Bous- sères.

IV

Le Procureur général hésitait entre deux sentiments : celui de gagner la bataille sur le libertinage et celui de ne pas justifier les accusations de partialité portées récemment contre lui par Théophile. Le P. Mersenne en lui dédiant, le 9 juillet 1624, la Seconde partie de son « Impiété des Déistes 2 » dans les termes suivants :

« Monseigneur,

« Cette piété singulière qui reluit en toutes vos actions, et qui anime si particulièrement votre zèle à la recherche des Libertins de


(1) On lira T. II, à l'Appendice, les lettres échangées entre Garassus et Balzac qui fit amende honorable. Garassus a exécuté Balzac avec une maestria que Théophile devait encore dépasser en janvier 1626.

(2) Nous avons donné le titre de cet ouvrage, p. xxxv.

L'Impiété des Déistes combattait les Quatrains du Déiste, voir notre introduc- tion : Le libertinage de 1598 à i6a5, où il est question de ces quatrains dont on trouvera le texte, T. II, à l'Appendice.


456 MANOEUVRES DES AMIS DE THEOPHILE. AOLT-SEPT. 162^

noslre siècle, ayant éveillé le mien, et l'ayant provoqué par son exemple à combattre par raisons cette mesme impiété que si lien reusement vous ensevelissez sous les cendres criminelles de ses complices, a obligé parce mesme moyen mon devoir à tous offrir ce peu de lignes que ma plume a peu contribuer à L'effet d'un si important dessein en faveur des véritez catholiques... Vous voyant, dis-je, Monseigneur, comme un autre Hercule purger cou- rageusement l'Univers de ces monstres infâmes, je me suis senty saisir d'une honte toute sainte, de voir qu'en cette mesme France les doctrines libertines eussent parmy nous un sort plus favorable que leurs auteurs. Et, en effet, est-il pas très constant qu'estans tous morts, comme ils le sont, ou civilement dans la mémoire des hommes par les opprobes, et leur vie trop cognuë, ou véritable- ment en nos places publiques sous la main des bourreaux, leurs escrits et leurs livres, quoy que remplis de blasphèmes horribles, et couverts seulement de l'apparence trompeuse de quelques raisons philosophiques, treuvent néantmoins tous les jours un mer- veilleux accueil parmy une Cabale de jeunes gens addonnez à leurs sens, qui se laissent laschement piper à ces nouveautez curieuses, ou plustost furieuses, et ce pour les voir en plein, et en libre com- merce sans aucune réplique qui leur en découvre la laideur, et l'infamie...

F. Marln-Mersenne, Du couvent des Minimes de la Place Royale. »

le rejetait du côté de Garassus 1 . Son amour-propre était en jeu. Aurait-il le dernier mot ? Les défenseurs de Théo- phile devenaient inquiétants, ils avaient toutes les audaces: Roger Du Plessis Liancourt et son frère La Roche Guyon conçurent le projet d'associer le Jésuite à la libération de Théophile. Garassus n'était pas un méchant homme, il


(1) Mathieu Mole était favorable aux Jésuites. Un passage des Mémoires du Père Garassus l'établit péremptoirement. Dans l'affaire des papiers du Père Arnoux remis au Roi par un ennemi de la Compagnie : « le bruit nous en vint par le moyen de M. le Procureur général, lequel envoya quérir un de nos Pères et lui dit ce qu'il venait d'apprendre ; que le coffre et les hardes du P. Arnoux avaient été volés sur son voyage de Rome, et qu'il y avait de grands secrets ».


M VNGEIVHES DES AMIS DE THEOPHILE, AOUT-SEPT. 102^ ^7

fut sur le point de se laisser convaincre : « La troisième finesse dont ils se servirent, dit-il dans ses Mémoires, fut de m'intéresscr à l'élargissement de Théophile, par la consi- dération du zèle et de l'honneur de Dieu. Ils gagnèrent M. Le Grand (Roger de Bellegarde) et M. de Montmo- rency ', lesquels ils savaient avoir de l'autorité et du pou- voir sur moi. Après m'avoir entretenu de belles paroles, ils me députèrent de la part de tous les seigneurs de la Cour un homme nommé Roycr, fils d'un capitaine de ga- lères, grandement passionné pour Théophile, pour me prendre dans un carrosse de M. de Montmorency, et me traîner à Saint-Germain où était le Roi, pour apprendre de sa bouche sa volonté, pour ce que, disaient-ils, le Roi voulait me le confier pour en faire un homme de bien, et répondre de sa conscience ; car il était résolu à lui dire de changer de vie et de se confesser une fois par an pour le moins. Rover me pressait visiblement disant que le car- rosse m'attendait à la porte. Je m'enquis si c'était un carrosse du Roi, et si c'était par son commandement qu'il m'appelait. D'abord il trancha tout net que c'était un car- rosse du Roi et que le Roi me commandait d'aller à Saint- Germain. Mais comme il s'aperçut que je m'étonnais du silence du P. Séguiran, en une affaire qu'il ne pouvait ignorer, ïl changea de discours et me dit que c'était un carrosse de M. de Montmorency et que M. Le Grand et M. de Montmorency, M. de Liancourt et M. de La Roche- Guyon m'en priaient bien fort, et qu'ils savaient la vo-


1 M. de Montmorency était à cette époque à Paris, il avait quitté son gou- vernement du Languedoc.


458 MANŒUVRES DES AMIS DE THÉOPHILE, AOUT-SEPT. 162/i

lonté du Roi. J'avais une excuse fort légitime, car je devais ce jour-là prêcher, qui était le jour de Saint Lau- rent (10 août), et je renvoyai l'affaire au lendemain. De ce pas, néanmoins, tout chemin faisant, et allant à ma prédi- cation, je passai chez M. le Procureur général pour lui donner avis de toute l'affaire. Ce brave seigneur connut aussitôt la matte, et me dit que je ne me misse point en peine ; que de ce pas il dépêchait un de ses substituts à Saint-Germain pour avertir le Roi des ruses de MM. de Liancourt et de La Roche-Guyon ; et quant à ce Royer, que je n'vn lisse ni mise ni recette, d'autant que c'était un homme couché bien avant dans les registres, et en bien noirs caractères. Le substitut fit son rapport au Roi qui en tança MM. de Liancourt et de La Roobe-Guyon, tou- chant leurs procédures. Mais eux, comme sages, désa- vouèrent Royer, lequel s'en prit à moi, et tâcha de me calomnier à la Cour. Mais, «race à Dieu, ses intentions

furent inutiles ».

D'un autre côté, les commissions rogatoires envoyées en province étaient revenues avec des résultats presque négatifs. Rien à Ghâlons, ni à Issoudun, ni à Chàteau-du- Loir ; à Bourges et à Amiens deux dépositions sans grande importance. Le 21 octobre, les commissaires se décident à procéder aux confrontations.


CHAPITRE \l\


II- CONFRONTATIONS D ANISY, SAGEOT, TITRÉ, DU BRUETL,

ROCOLET. LES DEPOSITIONS ET CONFRONTATIONS DES TÉMOINS

DES COMMISSIONS ENVOYEES EN PROVINCE : PIERRE BONNET, AVOCAT V BOURGES, ETIENNE DELAGARDE, DE BOURGES! ET LE CAROX, D* AMI EN" S.

(octobre-novembre iGïi)


Théophile attendait le jour des confrontations depuis longtemps et avec impatience. Se sentant de force à inti- mider ses adversaires, il clas-t [es témoins qui lui sont opposés en deux catégories : les témoins purs et simples qu'il traite de faux témoins : d'Anisy, Antoine Vitré, Martin Du Brueil ; les faux témoins, qu'il transforme en accusés : Louis Forest Sageot et Pierre Rocolet ; le premier, il le traite avec preuves à l'appui de sodo- miteel d'espion des Jésuites; le second, il l'accuse de prostituer sciemment sa femme. Le Poète se borne soit à discuter, soit à nier les dires des témoins décou- verts parles commissions rogatoires; ceux de Bourges: Bonnet. Etienne Delagarde. parlent dune conversation dans la boutique du libraire Du Bra\ à laquelle assistait le Père Philippes, capucin, de la tragédie de « Pvranie et

3a


^60 CONFRONTATION' CLAUDE d'aNISY, 2 1 OCTOBRE 162^

Thisbé», de ses relations avec Des Barreaux; et celui d'Amiens, Le Caron, d'une autre conversation, celle-là li- bertine, à Doullens, avec le sieur de Rambures.

1

Confrontation de lesinoins faicte par nous [un blanc] Pinon et Françoys de Verthamon, conseillers du roy en sa cour de Parle- ment et commissayres commis par icelle en cette partye.

Voici comment Théophile dans son « Apologie au Roy » raconte sa confrontation avec d'Anis\ :

« Le premier se nomme Anisé, advocat, qui se fit luy-mesme tant de reproches et se coupa si souvent que M. de Verlhamont ne se peut tenir de rire de ses absurditez. Cet homme-là, qui me fut confronté avec la gravité de la robbe et du bonnet quarré tesmoi- gnoit m'avoir ouy dire quand je couchois sur la dure cela me mettoit en humeur. Ces impertinences me font rougir, et supplie très humblement V. M. de pardonner à la nécessité qui m'oblige à les dire par leurs termes et non par les miens... ».

Du X\I'" e octobre MVJ'xxuu.

Avons fait extraire des prisons de la Conciergerye ledit Theo- phille et à luy confronté [un blanc] d'Anisy, advocat en ladite cour et tesmoin ouy en ladite information, lesquelz, après serment par eux respectivement fait.

D'Anizy. — Ledit tesmoin a dict congnoistre l'accusé, encore qu'il soit changé de visage.

Théophile. — Ledit accusé a dit ne congnoistre le tesmoin. Ad- verty de l'ordonnance et enquis s'il avoit reproebes à proposer contre le tesmoin, a dit qu'il ne le congnoist point et nous a pryé lui dire le nom et qualittés du tesmoin, disant n'avoyr jamais veu son visage ny ouy parler de ce nom, et que, s'il a déposé quelque ebose contre luy, qu'il a esté suborné et est faux tesmoin, et a dé- posé par env\e pour ce qu'il est pouette.


COM K<>\ 1 \TIO>' CLAUDE d'aMBY, 21 OCTOBRE l < > " ' '| ^6l

D'Anizy. — Ledit tesmoin a dit qu'il n'est faux tesmoin, ains seulement a déposé pour la descharge de sa conscience à la publication de la queremonyc et lectrea d'icelle ; n'a esté suborné ny praticqué et déposé la vèritté.

Attant avons, en la présence de l'accusé, fait lecture de la dépo- sition du tesmoin l en la présence de l'accusé, en laquelle il a per- sisté, et que l'accusé est Theophille dont il a parlé.

Théophile. — Ledit accusé a dit que jamais il n'a beu n> mange avec le tesmoin et qu'il ayt à dire en quelle compaignie et quel cabaret.

D'Anizy. — Ledit tesmoin de luy mesnic a dit que ce a esté Bor- tant de l'hostel de Bourgongne : il a mené et conduyt l'accusé en un cabaret qui est à la rue Montorgeuil. dont il ne sçait l'en- seigne -, et une chambre de derrière nottamment, et estoit l'ac- cusé suivy de plusieurs lacquais du s r comte de Candalle et autres gens qui en aporlèrent force bouteilles de vin. et depuis n'a fré- quenté ledit Theophille sinon par rencontre au Palais.

Théophile. — Ledit Theophille nous a requis demender audit tesmoin quelz propos ledit tesmoin luy tint quand premièrement il l'aborda.

D'Anizy. — Ledit tesmoin a dit ne sçavoyr particullièrement les parolles qu'ilz eurent ensemble, sinon se souvient que s'estoient parolles, complimens qui tesmoignoient le désir de luy déposant d'avoyr sa congnoissance.

Théophile. — Ledit accusé a dit que, veu que ledit tesmoin ne


(i) Voir p. \o8.

(2) La rue Montorgucil comptait trois cabarets renommés : « Aux Deux Fai- sans », « A l'Ecu de Bourgogne », et surtout « Aux Trois Maillets » ; il est ques- tion de ce dernier, le plus ancien, surnommé le Tombeau du crédit dans l'ode à la louange de tous les cabarets de Paris :

RUE DE MONT-OIIGIEIL

Messagers des Dieux escaillcz, Vers les places de Mont-orgueil

Facteurs du grand-père Nérée Pour voir les présens de Neptune,

Qui sans cesse vous travaillez Je m'en vay dans les Trois Maillets

A nous donner de la marée : Afin de bénir ma fortune

Aussitost que je tourne l'œil Parmy le vin et les œillets.

(Le Concert des enfans de Bachus. II e p. du « Parnasse des Muses ou recueil des plus belles chansons à danser », Paris, 1G38).


](')■>. CONFRONTATION LOUIS l'OKKST SAGfiOT, 21 OQTOBRfi 162/1

se souvient du premyer abord qui est le plus remarquable, il y a apparence qu'il ne diet veritté, et mesme dit n'estre pas assuré de congnoistre son visage et qu'il a dit l'avoyr traicté souvcnlefms an cabaret et depuis désignant le cabaret dont il ne sçait l'enseigne uy la compaignie qui estoit avec eux a dit ne l'avoyr depuis hanté, et qu'ayant luy accusé la charge principal te de la maison de M' de Candalle, il n'y a d'aparence qu'il aye eslé faict debauebe avec les lacquais, et a dit que les laquais avoient dcsrobbé des bouteilles de vin qu'il avoit payez et que cela l'a picqué et a obligé à depozer et que lesdilz lacquais luynnet dans son « Apologie au Roy (1626) » :

« Il me fut encore confronté un sourd nommé Bonnet, advocat à Bourges, qui déposoit m'avoyr ouy dire, en la présence du Père Pliilippes, capucin, qu'il y avoit des gens qui se repentiroient de m'avoir tiré de la desbauche 2 . Le PèrePhilippes a rendu des tesmoi- gnages tous contraires à ceste imposture ».

Du XXIJ e novembre 1G24

Becollé en sa depposition M Pierre Bonnet u c tesmoin de l'in- formation faite par M fi Pierre Bengy, lieutenant général criminel au bailliage de Berry el siège présidial de Bourges, et après que lecture luy a esté faite de sa déposition contenue en ladite infor- mation, a dit qu'elle contient véritté, y persiste sans y voulloir adjouster ny diminuer. Lecture faite dudit recollement, a persisté et a signé.

Bonnet.


(1) Les archives judiciaires d'Amiens, de Bourges, de Chàlons-sur-Marne ne paraissent renfermer aucune des pièces relatives aux informations de leurs lieutenants criminels sur Théophile, c'est la conclusion à laquelle sont arrives après des recherches sérieuses les archivistes des départements de l'Aisne, du Cher et de la Marne. Nous ne pouvons être aussi affirmatifs pour celles des lieu- tenants criminels de Chàteau-du-Loir et d'Jssoudun, les archivistes de la Sarthc et de l'Indre n'ayant pas répondu aux questions qui leur ont été posées à ce sujet. Ainsi que nous l'avons dit, les lieutenants criminels ont dû envoyer les pièces des dites informations au Parlement de Paris sans en conserver un double. On peut donc aujourd'hui les considérer comme perdues. Il est vrai que les procès-verbaux que nous publions en donnent les résultats.

(2) Voici la note par laquelle M. Alleaume a commenté ce passage : « Les « paroles citées par le témoin sont celles-ci : « On m'a interdit le b..., mais « on s'en repentira ». Ce regret s'accorde peu avec les goûts exclusifs et pru- « dents qu'on reprochait à Théophile. Les contradictions ne coulaient guère ». Nous avons cherché inutilement la déposition de Bonnet qui contiendrait la phrase : « On m'a interdit... ». Nous croyons que M. Alleaume a pris cette phrase dans le projet d'interrogatoire de Mathieu Mole, p. lxxv du T. I de son édition des Œuvres de Théophile... : « on l'avoit banni du h..., mais que l'on s'en repentiroit ». Cette question a d'ailleurs été posée à Théophile dans l'inter- rogatoire (le troisième) du 27 mars 1G24, voir p. 398.


CONFRONTATION BONNET, DE BOURGES. 22 NOVEMBRE l(')?.'\ '\~ l

Confronté audit Thcolille Ledit M Pierre Bonnet u c tesmoin de ladite Information, tesmoin, après Le serinent fait (le (lire vérité. et enqni-

Bonnet. — Ledit tesmoin a dit qu'il eongnoist ledit Thcofillc fort bien de \eue.

Théophile. — Ledit accusé a dit ne congnoistre le tesmoin.

\d\ert\ ledit accusé de proposer reproches si bon luy semble à rencontre dudit tesmoin et de l'ordonnance donnée à entendre

Théophile. — Ledit accusé a dit a dit («cl n'avoyr aucuns repro- ches contre le tesmoin pour ne le congnoistre, sinon qu'il a esté suborné par ses ennemys.

Bonnet. — A dit qu'il n'a esté pratiqué ny suborné par personne.

Alant avons fait faire lecture de la depposilion { et recollement dudit tesmoin en la présence dudit accusé, en laquelle a peisi-d et persiste,

Théophile. — Ledit Theofille a dit que ladite depposition n'est pas véritable et recongnoist que un jour, estant en la boutique de Debray' 2 . parlant au Père Philippes capucin, et se plaignant avec ledit Père Philippes de la mauvaise réputation que les Jésuistes luy donnoient, il dist à luy accusé qu'il ne croioit pas qu'il fust tel et qu'il n'y avoit que des gens de mauvais esprit qui se lais- sassent tromper au bruit commun, et parmy ce discours de sa depposition il luy dist (pie ceulx qui le voulloyent retirer de la desbauche le croioyent faulsement desbauché et que ce n'estoit pas de leur piété qu'ilz luy faisoient des remonstrances et qu'ilz ne se resjouissoyent de l'amendement de personne, et pour ce que le tesmoin dit avoir veu des manuscriplz de luy accusé de la tragédye de Pirame et Tisbée 3 , qu'il est \ra\ qu'il a composé


(i) Cette déposition, nous l'avons dit, n'est pas dans les pièces du procès de Théophile conservées aux Archives nationales, niais les réponses de Théophile en indiquent suffisamment le contenu.

(a) ïoussainct du Bray, libraire, éditeur du Second livre de Délices de la poé- sie françoise, 1620, qui a recueilli, après le Cabinet des IfaMt, H',l'.), et en même temps que les Délices satyriques, 1020, les premières poésies libertines de Théophile.

(3) 11 a déjà été question de la tragédie de Pyrame et ThUbi dans l'interroga- toire (le deuxième du ■>("> mars i6a4. voir p. 3gi.


^72 CONFRONTATION DELAGARDE, DE BOURGES, 22 NOV. 162/i

ladilc tragédye et qu'il n'a été tant inlcragé sur ce fait auquel il a respoudu, et quand au surplus dit que ledit lesinoin se trompe en ce qu'il dit avoir ouy dire les impictez et atéismes, d'aullaut que ceulx qui sçavent sa conversation sçavcnt tout le contraire et qu'il y a quantité de prélatz, relligïculx et conseillers de ceste cour qui sçavcnt sa vyc.

Bonnet. — Et par ledit lesmoin a esté dit que sa depposilion estoit véritable et que, lorsqu'il vit ledit accusé en la boutique dudit Debray, il y avoit un capuchin, lequel en sortant il dist au lesmoin qu'il ne croyoit pas que ledit accusé cust un sy mau- vais sentiment de la relligion et qu'il espérait en faire un très homme de bien, persistant au surplus.

Locturc faite de la dite confrontation, ont persisté et ont signé.

Théophile. Bonnet.

Etienne Delagarde succède à Bonnet :

Recollé en sa déposition Eslicnne de la Garde, v c tesmoin de ladite information faicle par ledit lieutenant général de Bourges, lequel, après le serment fait de dire vérité et après luy avoir fait lecture de sa depposilion, a dict qu'elle contient vérité, y persiste sans y voulloir adjousler ny diminuer. Lecture faite dudit recol- lement, a persisté et signé.

Delagarde.

Confronté audit Tlicofile ledit M e Estiennc Delagarde tesmoin, après le serment fait de dire vérité et enquis s'ilz ont congnois- sanec l'un de l'autre, ne se sont recongnus et depuis ledit tesmoin a dit n'avoir veu ung nommé Tlicofile qu'une fois qui estoit à cheval qu'il n'a congnoissance que ce soit l'accusé présent devant luy.

Adverty ledit Tlicofile, enquis s'il a des reproches à proposer à l'encontre de luy, d'aullant qu'après avoyr ouy sa depposition il ne seroit plus recevable de les proposer et de l'ordonnance donnée à entendre.

Théophile. — Ledit Théophile a dit qu'il n'a aucun reproche à proposer à l'encontre dudit lesmoin pour ne le congnoistre.


CONFRONTATION DBLAGARDB, DE BOURGES, 22 NOV. l62 r | '\-\S

Uanl ;i \ « m s rail foire lecture de la dcppnsilion ' et recollement dudil tesmoin en la présence dodit TheofiUe ou accusé, en laquelle ledit tesmoin a persisté et persiste.

Théophile. — Ledit TheofiUe a dit que ladite depj)osili:m est une calomnye qu'on a voullu persuader au tesmoin et que la première congnoissance qu'il a eue avec Desbarreaux ce a eslé la première fois qu'il l'a veu en la rue Saint Honnoré y estant dans la boutique d'un parfumeur nommé Moriee. M r Deslandes cl 1 • s r Doignon et Desbarreaux estant dans le carrosse dudil s r Des- landes, Lequel carrosse estant arresté, un des lacquais dudit s r Deslandes-Payen -, vint dire à luy accusé s'il voulloit aller se promener avec luy. luy accusé se mist dans ledit carrosse el fusrent aux petiltes maisons du faulxbourg Saint Germain, où il cogneut ledit Desbarreaux, et a esté depuis ledit temps sans con versation avec luy jusques à ce qu'estant un jour chez la dame de la Tourlaville. parlant à elle dans son cabinet le s r Président Desbarreaulx y arriva et. s'eslanl joint à la conversation, le dis- cours les amena à parler de son iilz. lequel ledit s r Desbarreaulx dist estre bien aise qu'il congnoissoit sondit filz et le pria d'ad- monester son dit filz de son debvoir, et que, pour ce qu'il a dit avoyr ouy dire qu'il estoit impie, il ne fault que lire le livre du Père Guarasse et ouyr prescher le Père Voisin qui sont ses ennemiz passionnez et que ce qui a esté débilté par Bileyne et Quesncl 3 n'est pas du tout de son consentement non plus que de sa composition, et que mesmes il n'y a nulle sorte d'aparence qu'il ayt composé ou fait imprimer des choses si absurdes que dans une ode où il a fait quelques quatrains pour la description du point du jour il y eut meslé la description de la nuit 4 , qui est


(i) Celle déposition n'est pas dans les pièces du procès de Théophile conser- vées aux Archives nationales.

(2) Deslandes-Payen, conseillera la Cirand'Chambre du Parlement de Paris, mort en 16G4, ne doit pas être confondu avec le doyen du Parlement en i6a4, rapporteur du procès de Théophile, Deslandes, vieillard de 90 ans, d'après (iarassus.

'i) Les éditeurs de ses Œuvres, 1G21 : Billaine qui avait obtenu le privilège l'avait partagé avec Quesnel, voir T. II, Bibliographie.

(\) Théophile plaisante, le texte de son ode Le Matin : L'Aurore sur le front du jour de l'édition originale des Œuvres. 1621, des éditions « seconde » 1622, et « troisième » iGa3, est identique à celui de l'édition de Scudéry de iG32.


/»74 CONFRONTATION LE CARON, D'AMIENS, 2Q NOV. 162/i

un tesmoignage qu'ilz se sont précipitez en cestc édition et qu'ils n'ont pas attendu la veine de l'autheur et ont pris les ténèbres pour la lumière.

Persisté par ledit tesmoin en ce qu'il a dit. Lecture faite de ladite confrontation ont persisté, ont percisté (sic) et ont signé. Lors Théophile a dit que ses ennemys luy ont donné cestc répu- tation que, quant on voit passer un meschant homme, ilz disent que c'est luy accusé, et ont signé.

Théophile. Delagarde.

Six jours se passent, le 29 novembre Théophile est en face du seul témoin entendu par le lieutenant général criminel d'Amiens : le docteur en médecine Le Caron :

Du XXIX e jour de novembre MVI e xxiiij, au Palais, de rcllcvée.

Avons recollé en sa déposition M e Charles Le Caron, docteur en médecine, demeurant à Amyens, tesmoing ou y en l'information faicteparle lieutenant criminel d'Amyens, après serment par luy fait de dire vérité et lecture de sa déposition, a persisté en icellc sans y voulloir adjouxter ny diminuer, synon que ledit s 1 de Ramburcs. ayant ouy tenir telz discours audit Théophile, les aborans, le quicta sans voulloir plus parler à luy.

Le Caron.

Avons fait extraire desdites prisons ledit Théophile et à luy con- fronté ledit Le Caron après serment par eulx respectivement fait de dire A r crilé. ne se sont recogneus.

Théophile. — Ledit Théophile, adverty de l'ordonnance, a dict qu'il n'a aulcuns reproches à dire contre ledit tesmoin qu'il n'a jamais veu qu'à cestc heure.

Lecture faite à la déposition i et recollement dudit tesmoin en la présence dudit Théophile en laquelle il a persisté, joinct son recollement.


(1) Cette déposition, comme celles de Bonnet et Delagarde, n'est pas aux Archives nationales, la confrontation y supplée.


CONFRONTATION LE GABON, D'AMIENS, '<) n«»v. iG24 '\~~>

Théophile. — Ledit Théophile o dicl que ladite déposition est

faulse parce que ledict accusé n'a jamais parlé audit s r de Rambure et a requis (pie ledit tcsmoin cust à dire par quelles enseignes ledit de Rambures luy a dict que c'estoil ln\ accusé dont il eniendoil parler,

Le Caron. — Ledit Le Carou a dit que ledit s r de Rambures luy tint lesdits propos dans la ville de Doulens et que ledit s r de Rambures est aagé d'environ cinquante ans sur ce enquis par ledit Théophile.

Théophile. — Ledit accusé a encores requis que ledit lesmoin ayet à dire quelz propos il prétend que ledit s r de Rembures luy a\c dict comme venans de luy.

Le Curon. — Ledit tesmoin a dit qu'il ne peult dire aultre chose que ce qu'il a dict et persiste en sa déposition.

Théophile. — Et par ledit accusé a esté dict qu'à cause d'un livre qui parle contre ung certain Théophile, fdz d'un tavernier de village' et marqué d'autres enseignes dont il n'est cognoissant ceulx qui ne le cognoissent poinct se produisent contre luy, mais qu'il n'est nullement cest homme là et que sa réputation est très bonne parmy les gens de bien et ceulx qui le cognoissent et a requis qu'il soit inséré que ledit tesmoin a dict en nostre présence qu'il a l'esprit mieux fait que l'accusé.

Le Caron. — Ledit tesmoin a dict que ledit Théophile aupa- ravant l'avoit appelle fol.

Lecture faicle. ont signé.

Théophile. Le Caron.

Taxé audit tesmoin qui a requis sallaire pour dix jours pour estre venu exprès de ladite ville d'Amyens, séjour et retour, soixante livres tournois à prandre sur le recepvcur du domaine de Picard ye.

F. Verthamox.


(i; La Doctrine curieuse du P. Garassus le qualifie ainsi.

33


CHAPITRE \\


LA CONFRONTATION PIKRRE GUIBERT. DEUX NOUVELLES EDI- TIONS 1)1 PARNASSE SATYRIOl E. LA RÉTRACTATION DE

SAGEOT. L'ACCUSATION PORTÉE PAR DES BARREAUX CONTRE

LE PÈRE VOISIN, ETC. LE FACTUM DE THÉOPHILE V NOS SEI-

(iM.l RS DU PARLEMENT.

(Décembre iO^'i — 17 août 162b)


Du 3o novembre au 17 janvier l'instruction chôme. Une lettre de Malherbe à Racan du i3 décembre nous renseigne sur la façon dont les indifférents appréciaient la longue captivité du Poète :

« Pour Théophile, il ne se dit rien de luy ; le povre homme est en très mauvais étal. On m'avoit dit qu'on l'alloit juger , mais à cette heure il ne s'en parle plus. Je ne eroy pas que la mort ne luy fust plus douce que de vivre comme il fait. Soyez homme de bien à son exemple, et qu'il ne tienne pas à aller dévotement à la messe que vous ne soyez appelle Monsieur par ceux de vostre village... ».

I

M. de Verthamont, commissaire du Parlement, procède le 18 janvier à la confrontation de Pierre Guibert, dont le frère était un ennemi de Théophile qui l'avait battu et ne lui avait pas parlé pendant plus de deux ans. Le Poète


CONFRONTATION IMKlUti: OUIBBRT, t8 JANVH.it Mi'") ^77

presse habilement le boucher de la rue Saint-Martin et lui arraché l'aveu qu'il nu pas dit que les vers eités lussent de lui.

Dans son « Apologie au Roy » (i6a5) il s*esl «'tendu sur la déposition ' et la confrontation de Pierre Guibert :

  • ... Celuy qui reste se résolut de me faire un pur assassinat.

car, sans accompagner sa déposition d'aucune circonstance, ny couvrir d'aucun prétexte les calomnies qu'il m'improperoit, il fit une coppie de tout ce qui est de plus exécrable dans le Parnasse et, sans m'accuser toutes fois d'avoir rien contribué à la compo- sition, il me soustint en justice qu'il avoit apprins par cœur ces vers infâmes à me les ouyr dire plusieurs fois et en diverses com- pagnies, où il avoit eu ma fréquentation depuis div ou douze ans qu'il disoit me cognoistre. Je n'eus donc d'autre reproche à luy faire, si non que je ne le cognoissois point du tout, et priay M. de Vertamond de luy faire dire le lieu et les personnes qui pou- voient faire foy de sa déposition. Il ne sceut dire ny rue ny maison où il m'eust veu ny ne se peut ressouvenir d'un seul homme parmy tant de conversations. Là je priay la Cour de considérer que cet homme, incapable de se ressouvenir des maisons et des personnes, qui sont objects fort appréhensibles à la mémoire, n'estoit pas croyable de se ressouvenir d'un vers qui n'est qu'un son, et je le voulus obliger d'en réciter quelqu'un ; mais le tesmoin se trouva muet. Je m'apperceus encore que dans les pre- miers interrogatoires on m'avoit représenté une ligne de prose pour un vers, ce qui me donna des ombrages d'un faux tesmoin. Je trouvay clans cette déposition ce vers là. qui estoit failly tout de mesure dans l'impression du Parnasse satyrique : si bien qu'il appert clairement qu'il a retenu ceste faute des imprimeurs, et non pas de moy, pour ce que les moins versez dans la poésie ne sçauroient faillir en la mesure des syllabes. La condition de la personne rendoil aussi son tesmoignage très suspect : car un homme de sa sorte ne se trouve pas ordinairement à ouyr des vers : c'est un boucher de la rue Saint-Martin nommé Guibert... ».

(1) Voir p. 4i3.


4y8 CONFRONTATION PIERRE GUIBERT, l8 JANVIER 162J

Sur les cinq ci In lions de la déposition de Guibert, deux ' appartenaient à une même pièce L'ode : Que mes jours ouf un mauvais sort du « Parnasse satyrique » ; le sonnet sodo- mite 2 dont il n'a été reproduit que le dernier vers donné par Théophile pour une ligne de prose 1 était aussi dans cette anthologie erotique, une autre se lit dans le M s. de 161 1 4 et le sixain est inédit 5 .

Du sabmedy XVIIJ' janvier MVJ C xx\, au Palais, du malin.

Avons faicl derechef extraire des prisons de la Gonciergerye ledit Théophile et à luy confronté Pierre Guybert, bourgeois de Paris, tesmoing <>u\ en l'information faicte par messieurs Gharton el Damours. après serment par eulx respectivement fait de dire vérité.

Théophile. — Ledit de Viault accusé a dit ne congnoistre l'accusé

(sic pour témoin).

Guibert. — Ledit tes moin a dit congnoistre l'accusé pour estre le nommé Theophille dont il a entendu parler.

Théophile. — Ledit accusé, adverty de l'ordonnance, et enquis s'il a voit reproches à proposer contre le tesmoin, a dit ne le pouvo\ r reprocher sans qu'il sçnl son nom. et ln\ ayant dit qu'il s'appeloit Pierre Guibert, a dit qu'il est son ennemj à cause que luy accusé a en souvent querelle contre le frère du tesmoin jusques à en estre venu aux mains dont esté le frère du tesmoin plus de deux ans sans se parler et n'a jamais conversé avec le tesmoin, ce qui faicl qu'il n'a autres reproches à proposer contre luy.

Guibert. — Ledit tesmoin a dit qu'il ne seait sy son frère et l'accusé ont eu querelle ensemble et n'est ennemy de l'accusé.

Allant, avons en la présence de l'accusé faicl lecture de la dépo-


(1) l'on ne nie void plus rire aux jurées ; A cinquante ans un homme est mort

i ■>. i Phitis, tout est ,/'...

(3) Je fais ri ru désormais de...

(A) Pour apaiser ma fureur... (vois sur le Dr... do pique)

(5) Un jour cette vilayne là


COîll ifuMATiov i-ii.iuu. i.iiiuiii. 18 jakvibb i6a5 \-y

sition i du tcsmoin. en laquelle il a persiste et <li<l que L'accusé

esl ccluy dont il a parlé.

Théophile. — Ledit accusé a dit qu'il oe b'csI jamais relire chez le nommé Du Roger e! interpellant le tesmoin s'il voulloit sous tenyr qu'il eust demeuré chez ledit Du Roger.

Guibert. — Ledit tesmoin a dit qu'il ne sait s'il y logeoit. mais le a veu plusieurs foys en la compaignic dudit Du Roger.

Théophile. — Ledit accusé nous a requis interpeler le tesmoin de dire en présence de qui il a parlé à luy tesmoin, desnyant luy avoyr jamais parlé.

Guibert. — Ledit tesmoin a dit qu'il ne se souvient pas en quelle compaignye ilaouy rccilter les vers par l'accusé, mais se souvient bien que c'esloit au logys des Troys Cuillyèrcs - et au logys du Berseau 3 où si l'on se veult enquérir ausditz logys cela se trouvera véritable et se souviendront les y avoyr veuz ensemble,

Théophile. — Ledit accusé a dit que le tesmoin ne se pouvant souvenyr d'aucunes personnes parmy tant de fréquentations, il n'est pas à croyre qu'il se peult souvenyr des vers, que les per- sonnes ont un object plus apréhensible à la mesmoyre que des parolles qui n'est qu'un son et que mesme recittant les vers il allègue des lignes de proses pour des vers et n'est croyable qu'il ayt faict des vers "hors du nombre de six sillabes cl que le tesmoin qui dépose les avoyr relenuz en les oyant dire ne sauroit en avoyr retenu deux et que il dépose que s'estoit en un cabaret, ce


(i) Voir p. 4i3.

(3) Le cabaret des « Trois cuillères » était situé rue aux Ours, il en est ques tion dans l'ode à la louange de tous les cabarets de Paris :

Les ROTISSERIES.

Combien de fois, braves guerriers, Souhaitté que la rue aux Ours

Durant nos troubles domestiques, Fit marcher les rôtisseries.

Quand nous arrachions les Lauriers Et que les pots des Trois Cuillers

Sur les terres des hérétiques, Pour appaiser nos fascheries

Avons-nous au son des tambours Vinssent nous servir d"oreillers.

(Le Concert des enfans de Bachus. II e p. du « Parnasse des Muses ou recueil des plus belles Chansons à danser... » Paris, 1628)

(3) Le Berceau, près du Port-Saint-Michel, était hanté par les gens de- chicane.


/|8o DEUX NOUV. KniT" ns DU PARNASSE, FEVRIER-MARS 1626

qui tcsmoigne qu'il csloit yvre et est impossible d'assurer les mesmes parolles qu'on a ouy et se peuvent les meilleures mes- moyres tromper à redire ce que l'on a ouy et ne se fault que mes- conter dune sillabe pour d'une poésie innocente en fayre un crime et est le tesmoin homme sans leclres et ignorant et n'y a d'aparence que luy accusé aye prys playsyr de dire des vers à un homme de néant et de basse condition filz d'un boucher et l'inter- pelle de luy dire un homme seul qui fut présent lors qu'il prétend que les vers ont esté par luy recittez.

Guibe/i. — Ledit tesmoin a dit que ce qu'il en a déposé que ce a esté pour la descharge de sa conscience et ce qu'il a dict est véri- table, y a persisté ne disant pas avoyr ouy dire audit Theophille qu'il cust faict lesdits vers, et au surplus y persiste.

Théophile. — Ledit accusé a dit que cela est faux.

Lecture faite, ont persisté et signé.

Glvrert. Théophile. F. Yerthamon.

II

Les confrontations n'avaient rien révélé à la charge de Théophile. Tout en étant convaincu de sa culpabilité, Mathieu Mole ne réussissait pas à l'établir assez nettement pour déterminer à une condamnation l'unanimité des juges du Parlement, d'où les lenteurs inusitées de l'ins- truction ; et cependant les ennemis de Théophile cherchaient à influencer défavorablement l'opinion, à réveiller l'ardeur du parti ultra religieux. En 162 5 deux nouvelles impressions fondent le « Parnasse satyrique » avec « La Quintessence satyrique » et, cette fois, le nom de Théophile est en vedette sur le titre. La première : Le llParnasse | satyrique II du sieur Théophile. ||M.DG.XXV || in-8 de 38o p. (la dernière cotée par erreur 370), la


HKTllACT\Tli>\ I ii|,l-| B.VGBOT, WHM. MAI l62U /|8l

seconde : Le || Parnasse || des poètes il Butyriques || ou || dernier Recueil des Vers picquans || et gaillards de QOStre temps. H Par le sieur Théophile. || M. IX .\\ V ||, in-8 de 38o p. ', ont encore toutes deu\ en tête le « Sonnet par le sieur Théophile ». mais les pièces signées d'autres auteurs dans l'édition originale (163a) et dans celle de 1623 sont devenues anonymes (sauf la pièce delà « Quin- tessence satyrique » : Rencontre, par le sieur Colle te t).

Cette criminelle machination préoccupa peu le Procu- reur général. Ses auteurs restèrent aussi indemnes de poursuites que ceux qui avaient préparé la seconde édition (16*23), peut-être étaient-ce les mêmes : Estoc et Somma- ville, forts de leur impunité antérieure ?

De nomhreux déhoires attendaient les Jésuites et Mathieu Mole, le premier et le plus important témoin se dérobait, il opérait une volte-face complète : Sageot revenait sur ses déclarations. Garassus a cru qu'il avait été suhorné par MM. de Liancourt et de La Roche-Guyon en haine du Père Voisin : « Sageot disait puhliquement que le Père Voisin l'avait trahi le menant à fausses enseignes chez le cardinal de La Rochefoucauld, que Garassus était un méchant homme qui avait révélé sa confession et qu'on trouverait dans les papiers du Procu- reur général un écrit de sa main que Sageot lui avait donné en secret ». Ce papier fut présenté à Garassus et sur la question s'il était de sa main, le fougueux Jésuite


1 Ces deux éditions de iGaô ne sont pas tout à fait conformes ni comme texte ni connue nombre de pièces à l'édition originale de 1623. Les ff. prélimi- naires de celte dernière n'ont pas été réimprimés dans celles-ci.


482 BUCKINGIIAM INTERCEDE POU H THEOPHILE, MAI l6a5

raconta la scène de décembre 162 1 : Sageot commençait à dicter au Cardinal quand la charité obligea Garassus, voyant l'Eminence fatiguée, de prendre la plume pour continuer à écrire, non sa confession, comme le dit Sageot,

mais sa déposition juridique...

Garassus a avoué mélancoliquement que sa réputation souffrit de l'imputation du disciple du Père Voisin, et «... il n'y avait compagnie d'hommes ni aucun juge de ceux qui devaient assister au procès de Théophile qui ne fut abusé ». En manière de consolation, il ajoute que cette calomnie fut découverte et depuis rhabillée, Sageot s'étant rétracté une seconde fois; mais il était trop tard, le Poète avait recouvré sa liberté.

Théophile, de son coté, défendait sa conversion. En avril i6a5, il insiste pour obtenir la faculté de se con- fesser, malgré un précédent refus du Procureur général. Mathieu Mole est supplié d'accorder cette autorisation, il répond « qu'il fallait que la Cour en délibérât ». Ces refus rapportés au Père Séguiran en présence de plusieurs seigneurs de la Cour à Saint-Germain-en-Laye ' et connus de Louis X11I lui maintenaient les s\ m patines du monarque et môme celles de son confesseur !

La série noire ne faisait que commencer pour ses ennemis. Son procès allait se dérouler dans la coulisse et obliger Mathieu Mole à en hâter le dénouement. En mai le duc de Buckingham, ambassadeur du Roi


(1) Voir p. 489 la seconde partie du Factum de Théophile à N. S. du Parlement.


DES BARAKA! I âCCI Bl Ll PKHE VOISIN, JUIN-JUILLET l62Û £83

d" Angleterre, arriva à Paris (le i '»): il avait fêté Théophile à Londres ' eu i6ao. Sur une démarche de M. «le Mont- înorcun . Georges \ illiers s'empressa d'intervenir près du Roi eu faveur du prisonnier : c'était un sérieux appui. L'assemblée du Clergé qui s'ouvrait le i5 mai et ne de\ ail terminer ses travaux qu'en mars 1626 mettait en évidence l'antagonisme des Jésuites et du clergé séculier. Plusieurs des membres du clergé souhaitaient son acquittement, il était en droit d'espérer sinon leur bienveillance tout au moins leur neutralité. Le Parlement lui-même comp- tait de nombreux conseillers, Servin en tète, adversaires irréductibles des Jésuites ; là encore un parti puissant et actif soutenait Théophile.

Cet ensemble de circonstances heureuses reçut un complément inattendu : Des Barreaux, pleinement rassuré depuis longtemps, réservait le coup de grâce au Père Voisin, instigateur secret de l'instruction, racolleur des témoins à charge. Laissons la parole à Garassus : «... Sur la fin du Parlement de l'an i6a5, M. de Liancourt et M. de La Roche-Gin on, son frère, traitant par truchement avec Théophile, qui était en la Tour de Montgommery, lui faisaient tenir des paquets, et recevaient de ses nouvelles par l'entremise des serviteurs de M. le Premier président (M. de Verdun), dans le jardin duquel répondait une haute fenêtre grillée de la dite Tour, par laquelle ils faisaient écrire à Théophile des lettres et des avis secrets, avec un


(1) Théophile l'en avait remercié par une ode : Vous pour qui les rayons du jour voir p. 73)


484 THÉOPHILE ET LE PHINCE DE PORTUGAL, AOUT lGa5

rouleau de ficelle. En Ire autres avis que leur donna Théophile, fut d'accuser le P. Voisin d'un crime horrible,

qui ne vint jamais en pensée à personne du monde, qu'à ce diable incarné. Ces jeunes seigneurs qui, comme j'ai dit ci-devant, voulaient un mal de mort au P. Voisin et avaient dit publiquement qu'ils lui passeraient l'épée au travers du corps, en quelque lieu qu'ils le trouveraient, furent bien aises de ce conseil. Ils s'en vont trouver Des- barreaux comme je l'ai appris de la propre bouche de M. le Procureur général ; ils gagnèrent son esprit pour dire que le P. Voisin l'avait autrefois sollicité de son honneur, et firent courir ces bruits infâmes dans la Cour. Voire, comme ils avaient grand accès auprès du Roi, ils prirent la hardiesse de lui dire ces mauvais contes, ce qui effaroucha si fort son esprit, comme il était grandement ennemi de toutes sortes d'ordures, qu'il dit publiquement, à l'occasion de quelqu'autre calomnie qu'on lui rapportait du P. Voisin : Je crois bien que le P. Voisin est le plus méchoui homme de mon royaume '... ».

Le temps devenait l'auxiliaire de Théophile.

III

Vingt-deux mois s'étaient écoulés depuis l'arrestation de Théophile et l'instruction reculait au lieu d'avancer. Les gardiens fermaient les yeux. Le prisonnier entretenait des intelligences avec le Prince de Portugal % qu'un de


(i) Mémoires de Garasse, éd. Nisard, pp. 79 et 80.

(a) Probablement Emmanuel M, fils d'Emmanuel, prince de Portugal, marié à Emilie de Nassau, lequel était enfant naturel de Don Antonio, prieur de Crato, fils du prince Louis, frère de Jean, roi de Portugal.


LA LETTRE Dl COUSIN HE THÉOPHILE. AOUT l6â5 485

ses cousins, fils d'un capitaine de Glairac, visitait, Par l'entremise de cet étranger, il écrft ait à M M . <!<• Lianoourt

etde La Hoche-Guyonet recevait facilement leurs réponses, Il arriva, pi'ii de jours après L'Assomption <l<- Notre- Dame 1 , que le paquet de son cousin fut surpris par le substitut du Procureur général ; Mathieu Mole, se trouvant en belle peine, envoya quérir sur l'heure le Père Garassus par un page pour déchiffrer cette missive qui était des plus longues et des plus embrouillées. Il est .vrai, dit le Jésuite, que « je n'entendais pas tout le mystère et qu'il fallait un franc Gascon pour expliquer cette énigme. Car c'était un homme d'esprit qui avait écrit à Théophile, son cousin, tout en proverbes gascons, dont le premier était : Frein, frein, lou miou, qui plan se tome, à case torne. D'abord je demeurai court, et fus d'avis que M. le Procu- reur général envoyât quérir un de nos frères, vrai et pur Gascon, qui demeurait au collège de Clermont, lequel nous expliqua naïvement tout le mystère contenu en cette lettre, qui se rapportait à quatre chefs :

« Premièrement il encourageait Théophile par ce proverbe que je viens de dire, disant : Courage, courage, mon ami. qui bien se défend revient à sa maison, et lui portait des inventions de répondre à ses juges et d'éluder leurs demandes, a" Il se plaignait fort de M. le duc de Montmo- rency et <le Madame, lesquels, depuis leur arrivée dans Paris, avaient montré un grand refroidissement. 3" lise plaignait du P. Voisin et de moi, disant que nous avions

(i) Le i5 août.


486 FACTUM DE THÉOPHILE A N. S. DU PARLEMENT, AOUT l6a5

suborné des témoins et révélé des confessions pour solliciter sa condamnation, et par conséquent l'avisait à se tenir sur ses gardes aux interrogations de MM. les commissaires et nommément lie M. Deslandes (doyen du Parlement), son rapporteur, duquel il disait que je disposais absolument. !\ Il intéressait une dame de qualité 1 , ce qui fut cause que sa lettre ne fut point produite au Parlement, pour ce qu'elle taillait bien avant dans le bois, et donnait certaine connaissance d'un des premiers du Parlement, qui, pour l'amour de cette dame, faisait son fait propre de l'affaire de Théophile 2 . . . ».

Le Poète ne se contentant pas des bonnes nouvelles, précise dans un nouveau factum destiné aux: membres du Parlement les résultats négatifs de l'instruction : « Factum de Théophile. Ensemble sa Requeste pré- sentée à Nosseigneurs de Parlement 3 ». Il demande la confrontation des Pères Garassus et Séguiran, confron- tation dont ni l'un ni l'autre ne voulait, pas plus d'ail- leurs que Mathieu Mole, et fait entendre aux dix témoins et au Père Voisin de dures vérités.

Plaise à Nosseigneurs de la Cour avoir pour recommande le bon droict de Théophile Yiau.

Et considérer par la Cour, qu'il y a deux ans qu'il est prisonnier pour avoir fait, comme on prétend, le Livre intitulé, le Parnasse des vers Satyriques.


(i) Le Père d'Orléans a reproduit, en se l'assimilant, cette assertion de Garassus dans sa Vie du Père Colon.

(2) Mémoires de Garasse, éd. Nisard, pp. 84, 85 et 86.

(3) i6a5, in-8 de i3 p.


FACTLM DE THKOIMIII.I. \ V >. 1)1. l'UH.IMIM. AOUT l6'2Ô /187

Pounnoiislivi'. v.nil)- correction de la Cour, queVesl une pure Calomnie. La Cour en premier lieu, remarquera, s'il luv plaist. la Sentence que le dit Théophile a obtenue avant l'Arrest de conta mace. par laquelle partie ouye. Monsieur le Lieutenant Civil a con- damné le Libraire qui a imprimé le dit Parnasse sous le nom ■dudit Théophile 1 , en des amendes, et permis à luy de faire rompre les exemplaires : ceste Sentence a été signifiée au Scindic des Libraires, à fin qu'ils n'en prétendent cause d'ignorance.

En second lieu. Ledit Théophile souslient que la preuve qui est au procez se tire de dix tesmoins- qui ont esté confrontez, ne luy peut, sauf correction de la Cour, préjudiciel-, quelque faux témoi- gnage qu'ils ayent peu rendre, et se justifiera que ce sont tous tesmoins pratiquez, par le Père Voisin et autres, qui par leur sup- position ont suscité Monsieur le Procureur général à jetter des fulminalions par toutes les Eglises de France.

En troisième lieu, il se trouvera qu'un des principaux tesmoins nommé Sajot, qui a dit en son recollement, que le Père Voisin l'a induit à déposer, et qu'il y a douze ans qu'il l'entretient aux Escolles, et que c'est son meilleur amy. Et de fait, il se justifiera que le Père Voisin a respondu de la pension du dit Sajot à la rue Poirée près le Collège de Calvy cbez un Advocat 3 . Acte qui est indigue de la qualité qu'il porte, et ne s'est pas contenté de cela, pour ce que luy et ses confrères ont esté ou envoyez par toutes les Provinces du Royaume pour pratiquer des tesmoins.

En qualriesmc lien, lors du recollement il a fait desguiser ledit Sajot. et luy a fait dire qu'il estoit d'Orléans, bien qu il est de 13oigency ', laquelle supposition et fausseté mérite une punition bien exemplaire.


(i) Nous répétons à nouveau que l'édition originale du Parnasse salyrique (voir p. n3) et la réimpression de iGa3 (voir p. 19O) ne portent pas au litre le nom de Théophile, ce nom (par le sieur Théophile) est seulement en tète du sonnet d3 la première page chiffrée : Piiylis, lout c<t...

(2) Au 1") août, dix témoins entendus avaient été confrontés : Dange, Forest- Sageot, d'Anisy, Rocolet, Guibert, (Juérin, Vitré, Du Brucil, Bonnet et Delà garde.

(3) Le collège de Calvy (ou Calvi) était appelé aussi Petite Sorbonne du nom de son fondateur Robert Sorbon. On y enseignait les humanités. Ses bâtiments aliénaient à ceux du collège de Théologie ; ils lurent démolis sous le cardinal de Richelieu cl remplacés par l'église actuelle de la Sorbonne. — Larcher. avocat.

(4) Voir p. (63, un extrait de l'Apologie au Roy, i0a5.


488 FACTUM DE THÉOPHILE A N. S. DU PARLEMENT, AOUT lÔ25

Quinto, se vérifiera aussi qu'en plusieurs Provinces on a des- guisé des hommes, disant que c'esloit Théophile, lesquels fai- soient des vers salles et meschans, afin de rejeltcr sur luy par tels pernicieux artifices, autres sortes de calomnies.

Bref, s 'il plaist à la Cour d'ouïr le Père Garasse, tant sur son livre intitulé, la Doctrine curieuse, que sur ce qu'il a dit depuis six mois, sur le fait qui se présente, à quelques Seigneurs, Conseil- lers d'Estat, et quelques uns de Nosseigneurs de la Cour de Parle- ment, et à plusieurs autres personnes d'honneur, comme aussi ouyr le Père Séguiran sur ce mesme fait, il espère que la Cour verra encor par leurs auditions entièrement l'innocence du dit Théophile, et la mauvaise procédure de ses ennemis.

Par ces moyens et autres qui résultent de ce qui est au procez. et de ce que la Cour sçaura trop mieux suppléer par sa justice. Conclud le dit Théophile, à ce qu'il plaise à la Cour l'envoyer de la fausse accusation à luy supposée, sauf son recours contre les calomniateurs, veu sa longue détention et misérable captivité, et la calomnie de l'accusation.

A Nosseigneurs de Parlement

Supplie humblement Théophile de Yiau, disant qu'il y a deux ans J qu'il est retenu prisonnier en la Conciergerie delà Cour sous de fausses et calomnieuses accusations à luy suscitées par des per- sonnes qui sont cogneuës de tout le monde, lesquelles depuis ledit temps n'ont peu pratiquer que douze tesmoins a qui ont esté con- frontez au dit suppliant à la requesle de Monsieur le Procureur général. Et pas un desdils tesmoins ne dit avoir veu ni seu parti- culièrement que ledit suppliant ait fait ce dont il est accusé; mais seulement disent qu'ils ont ouy dire à d'autres que cela est. De la


(i) Au i5 août, Théophile n'avait subi qu'un peu moins de s3 mois d'empri- sonnement, ayant été arrêté au Catelet le 17 septembre et écroué le 28 sep- tembre à la Tour de Mont^ommery. Ce factum de Théophile a dû être remis au Parlement le iG ou 17 août puisqu'il n'y est pas question des trois der- niers témoins (sans compter Jean Sepaus).

(3) Les dix témoins déjà entendus et confrontés, plus Trousset et Le Blanc qui n'avaient pas été confrontés. Théophile d'ailleurs ne parla dans la pre- mière partie de son Factum que de dix témoins entendus et confrontés, voir p. 487, note 2.


r\<:n \i Dl i iii : :iti'iiii.i: \ \. s. m i-viu.i:mi:m . \<ur iôsô /|8g

sorte que La Coures! très humblement suppliée à fin de cognoistre la vérité de l'affaire dont il csi question, d'où] r ceux à qui les dits tcsmoins ont ony dire que ledit Bupplianl a l'ail ce dont il est accusé et calomnié.

La Cour est aussi suppliée de considérer le procédé du Père Voisin qui se descouvre au recollement de Sajot, lequel ne se con- tente pas d'avoir pratiqué les tesmoins : Mais encor il sollicite ouvertement, et fait solliciter, et dit et fait dire qu'il recommande la cause de Dieu, de la saincle Vierge Marie, et de tous les Saincts. Davantage le dit Père Voisin et ceux de sa Caballe, disent que le dit suppliant est un Athée. Et pour monstrer que cela esl. que depuis son emprisonnement il n'a pas demandé d'eslre confessé. A cela le dit suppliant respond qu'on a demandé ceslc Permission à Monsieur le Procureur général, à la prière du Père Garasse, ce qu'il refusa: mesmes au mois d'Avril dernier, il fut supplié d'ac- corder ce qu'il avoit desjà refusé, ledit sieur Procureur général lit responec qu'il falloit que la Cour délibéras t là dessus. Tous ces refus ont esté rapportez au Père Séguiran en présence de plusieurs seigneurs de la Cour à S. Germain en Lave. Si les dits Pères Séguiran et Garasse sont ouys, tant sur le fait de ladite Confession que sur la prétendue accusation, la Coursera deuëment cerliorée de la vérité du tout.

Ce considéré. Nosseigneurs, et attendu que tout ce que dessus, comme aussi les faits advancez par le suppliant en son Faelum qu'il employé icy sont véritables, et comme tels il offre de les vérifier. Il vous plaise de vos grâces recevoir iceluy suppliant en ses faits justificatifs, et cependant l'eslargir par tout, à la charge de se représenter, ou bien l'envoyer absous de la fausse et calom- nieuse accusation à luy supposée, avec son recours contre ses calomniateurs et vous ferez bien, et justice.

Ce factum venait à son heure.


CHAPITRE XXI


NOUVELLES AUDITIONS ET CONFRONTATIONS DE TEMOINS : PIERRE

GALTIER, DE SAINT-AFFRIQUE ', JEAN RAVENEAU, AVOCAT. LE

PARLEMENT SE REUNIT POUR JUGER THÉOPHILE. DÉPOSITION

ET CONFRONTATION DE JEAN MILLOT, CHIRURGIEN. INTERRO- GATOIRE DE THÉOPHILE DEVANT LE PARLEMENT. DÉPOSITION

ET CONFRONTATION DE JEAN SKPAl S. l' ARRET DU PARLE- MENT DU l' r SEPTEMBRE.

(18 août — 1" septembre iGa5)


Le Parlement allait se séparer, sa session clôturant le 7 septembre, il n'était plus possible de maintenir Théophile dans la Tour de Montgommerv. « Tous les jours, dit Garassus, on faisait entendre avi Roy que nous sollicitions contre le criminel et ceux qui tâchaient de lui sauver la vie, savoir MM. de Lianconrt et de La Roehe-Guyon, priaient publiquement les juges de n'avoir égard aux calomnies du Père Voisin qui en faisait sa propre cause. Car pour moi on connut bientôt que je ne m'en mêlais en façon du monde et bien m'en prit, car j'étais épié de toutes parts ».

Trois témoins sont encore amenés devant Jacques Pinon, l'un des deux commissaires du Parlement. Il décide


DÉPOSITION PIERRE GALTIER, l8 AOUT l6i.") 4<)I

que leur confrontation aura lieu immédiatement après

leur audition. Le Parlement délibérera deux jours sur l<- procès intenté à Théophile sans attendre le procès- verbal de la déposition du troisième témoin.

I

S'il se présente un peu tard. Pierre Galtier vient de loin ; il a un autre mérite, celui d'une mémoire étonnante: sa déposition enregistre des propos datant de H>i5. dix ans auparavant. Au fond il doit dire la vérité, malheu- reusement le témoin qu'il nomme est suspect, un ministre protestant converti. Comme d'ordinaire. Théophile nie.

Du XVIIJ— aousl MVJ \\v.

M r Pierre Gallier, secrétain de l'esglize collégialle de Saint Affricque au diocèse de Vabre pays de Rouargue, aagé de \wiij ans, demourant en cette ville faulxbourg Saint-Germain rue des Fossez à l'enseigne de la Clef d'or, tesmoin à nous produit comme dessus, lequel, après serment par luy fait de dire véritté, a dit que en l'année MVJ c xv ledit Theophille feit séjour de troys moys en ladite ville de Saint Affricque, où estant il tint, ainsy que le déposant a aprys par bruict commun, plusieurs propos impics et abominables, et entre autres disoit que la sainte Vierge mère de Dieu estoit une puttain et ceux que l'on disoit estre saintz et et sainctes en paradys estoyent ces maquereaux et que, n'eust esté le suport et l'apuy que ledit Theophille avoit du s r vicomte de Panât qui lors commendoit en ladite ville ', les ministres mesme de la religion prétendue refformée eussent soulevé le peuple contre luy, et audit temps ledit Theophille estoit de la religion prétendue refformée. Et est ce qu'il a dit. Lecture faite, a persisté.

J PiNON. Galtier.

(i) Voir page i4.

34


492 CONFRONTATION l'IEKHE GALTIER, l8 AOUT l6a5

La confrontation a la physionomie des précédentes :

Du XVIIJ» aoust MVJ'xw.

Confronté audit Theophille Pierre Galtyer, tesmoin, lesquelz après serment par eux respectivement fait, ne se sont recon- gnuz.

Galfier. — Ledit tesmoin a dit congnoistre l'accusé de réput- tation

Théophile. — Ledit accusé a dit que le tesmoin ne congnoissant sa personne il ne peult congnoistre sa réputation, d'aultant qu'il y en peult avoyr d'autres qui portent mesme nom que luy accusé y ayant mesme plusieurs personnes qui ont enprunté le nom de luy accusé et ne congnoissant le tesmoin a dit ne pouvoyr proposer reproches contre luy.

Attant avons en la présance de l'accusé fait lecture de la dépo- sition du tesmoin en laquelle il a persisté et adjouxtant a dit que le ministre dont il a parlé estoit ung nommé Michel Boutreux lequel est à présent catholicque.

Théophile. — Ledit accusé a (esté) desnyé le contenu en ladite déposition et qu'il n'a jamais esté en ladite ville de Saint Aflïicque et n'a jamais congnu de Michel Boutreux ny tenu jamais discours aprochant de ceux mentionnez en ladite déposition et que s'il estoit homme à tenyr ces meschantz discours il en auroit esté trouvé quelque chose parmy ces papyers qui ont esté saysys.

Galtier. — Ledit tesmoin a persisté.

Lecture faite, ont signé.

Théophile Yiau. J. PlNON. Galtiek.

Il

Le 20 août, c'est le tour de Jehan Raveneau. Cet avocat manque de tenue, il se transforme en délateur ! Ne serait- ce pas le Ravaneau du Ms. de 161 1 ?


DÉPOSITION JEAN hwimvi. 20 kOOT l6a5 4q3

Paraphraser sur les mérites, Ne chevaucher (jue les Charités, Mener les Muses au bordeau, Il n'appartient qu'à Havaneau.

Estre vaillant comme un Achille, Tuer les hommes mille à mille. De la langue, non du couteau, Il n'appartient qu'à Havaneau.

Jouer cent mille écus à prime, Cent mille francs de légitime, Ne changer jamais son manteau. Il n'appartient qu'à Ravaneau.

Porter rompue chaque manche, Dire qu'en escarlate blanche Est teint le drap de son manteau. Il n'appartient qu'à Ravaneau.

Un flacon et une lanterne. Un verre, un bouchon de taverne. Une estrille et un escabeau Sont les meubles de Ravaneau.

Les suites de sa déposition eussent été fatales au pri- sonnier si les témoins l'avaient confirmée. Un libertin est capable de tout lorsqu'il s'agit de se blanchir. Jean Raveneau entendait-il racheter ses péchés en contribuant à la condamnation de Théophile ? C'est possible, mais on n'a appelé en justice ni Gastelyer, ni Hervé, tout simple-


(i) Petit Cabinet de Priape, p. 33. M. Prosper Blanchemnin a fait de Rava- neau, Ragueneau le patissier-poète de la troupe de Molière, mort en i654. Malheureusement cette identification n'est pas fondée ; de plus Ragueneau n'a jamais été poète, le sonnet qu'on a de lui est de Ch. Beys et il figure dans ses Œuvres, i65a, in-4.


/|0/l DÉPOSITION ET CONFRONTATION RAVENEAU, '20 AOUT IÔ25

ment parce que Des Barreaux et Villebousan auraient démenti catégoriquement Jean Raveneau, Gastelyer el Hervé, un trio d'amis du Père Voisin !

Du X\"' c aoust MYI'xxv.

M r Jehan Raveneau, advocat en la cour de Parlement et demou- ranl hors la porte Saint Michel sur le fossé, au Lion d'or, aa<jé de xliij ans, tesmoin à nous produit, lequel, après serment par luy fait, a dit que dimanche dcrnyer il ouyt dire à Françoys Hervé, fdz de ung nommé Hervé marchand de soyc de celle ville, estant ledit Hervé au logys dudit déposant, et ce en la présence de la femme dudit déposant, du frère dudit Hervé qui est pension- nayre en sa maison, d'Eslicnnc Millière, aussy demourant en sa mayson, que, s'estant trouvé en la compagnie d'un nommé Gastelyer à présent capuchin, ledicl Gastelyer avoit dict audit Hervé qu'en sa présence et du s' des Barreaux à présent conseiller, du filz du s' de Villebousan, ledit Theophille avoit dict que ceux qui prenoyent le corps de Jésus Christ le vendredy estoyent pires que des bougres parce qu'ilz ne seavoyent s'ilz menjoient de la chayr ou du poysson. Et est ce qu'il a dict sçavoyr. Lecture faietc, a persisté et signé.

J. Pinon. J. Raveneau.

La confrontation dure seulement quelques instants.

Du \X me jour d'aousl M\ J' v\v.

Confronté audit Théophile M" Jehan Raveneau advocat en la cour, lesquelz, après serment par eux respectivement fait, ne se sont recongnus.

Théophile. — Ledit accusé, adverly de l'ordonnance, a dit ne pouvoyr reprocher le tesmoin pour ne le congnoistre.

\llanl a\<>ns on la présanco de l'accusé l'ail lecture de la dépo- tion du tesmoin en laquelle il a persisté.

Théophile. — Ledit Theophille a dit que la déposition du


LE l'UUIMIM JUGE THÉOPHILE, 21 ET 22 AOUT IÔ20 Jo5

tcsmoiii esl raulse el qu'il c'a jamais tenu Lesditz propos et qu'il ne demande poincl de grâce s'il a jamais l<'im Les propos.

Ledit tesmoin a persisté.

J. Ravenevl.


m

La Cour de Parlement se réunit en audience plénière, le jeudi 2 1 août, le lendemain delà confrontation de Jehan Raveneau, et le vendredi 22 août pour juger Théophile. Etaient présents M. le premier président Nicolas Cheva- lier, MM. les présidents d'Ausambray (d'Onsemhray), Le Jay. de Bellièvre, Potier, de Mesme, Seguier ; Messieurs (les conseillers) Deslandes (rapporteur), Sanguin, Paluau, Le- mercier, Bouchet, Pinon. Barillon, Durand. Delagrange, Pastoureau, Olier, Delanauve, Perrot. Savarre, Damours.

Jeudi, 21 août iôaS 1 .

Ce jour d'huy, la Grand Chambre. Tournelle et de l'Ediet se sont assemblées pour juger le procès de Thcophille Vian, prison- nier en la Conciergerye du Palais.

Vendredi 22 août i6a5.

Ce jour m rs de la Grand Chambre. Tournelle et de l'Ediet se sont assemblez au nombre qu'ilz estoient le jour d'hier pour juger le procès dudit Théophile Viau.

S é (signé) : Delandes, rapp.


(1) Archives nationales, X 2A 988. reg. pap. non folioté, à la date, les noms des présidents et conseillers ci-dessus cités sont écrits en marge et à gauche.


/196 L'IMPRUDENCE DU PÈRE VOISIN, 22 AOUT lG2.*)

Dans une do ces deux séances un incident de la plus haute gravité se produit : «... Le malheur voulut que le Père Voisin qui se confiait entièrement à quelqu'un des juges, fut par lui trahi publiquement, car il portait en pleine Chambre les écrits et les mémoires du dit Père, par lesquels il remontrait à ces messieurs qu'il y allait de la cause de Dieu, et que la mort de ce malheureux serait un sacrifice très agréable à Dieu '. A la lecture de ces écrits il y eut deux présidents qui s'alarmèrent fort, et dirent avec grande colère que le Père Voisin méritait mieux la mort que Théophile 2 » .

IV

Ce même jour, 32 août, le commissaire Jacques Pinon recevait la déposition de Mulot.

Les professions libérales ne brillent pas dans le procès de Théophile, après l'avocat, le chirurgien. Jean Millot invoque le témoignage de celui qui allait devenir le célèbre avocat de Bordeaux, Abraham de La Peyrère, le frère cadet de l'auteur des « Préadamites », Isaac de La Peyrère 3 . Voilà un protestant bien scrupuleux ! Théo-


(1) « Le Père Voisin a été chez plusieurs de mes juges et leur demanda ma mort, pour la deflense de la Vierge et des sainels dont il leur recommandoit la cause... » Apologie au Roy, 1G25).

(2) Mémoires de Garassse, p. 72. Le fougueux Jésuite ajoute : « Le bruit commun est que les sollicitations du dit Père ont sauvé la vie à ce misérable par esprit de contradiction afin qu'il ne fut pas dit que la cause des Jésuites prévalait dans la Cour, car cette parole fut avancée publiquement par un Président ». Ce président était probablement M. de Bellièvre.

ÇS) L'auteur des Préadamites s'est converti comme Théophile ; « Lettre de La Peyrère à Pbilolime dans laquelle il expose les raisons qui l'ont obligé à abjurer la secte de Calvin qu'il professoit et le livre des Préadamites qu'il avoit


D&oèrrioa et oonpbomtatkki millot, 22 août 1620 \ç)~

phile, il est vrai, scandalisait catholiques <-i réformés. I^a confrontation terminée, I»- Poète s'adresse indirec- tement aux membres du Parlemenl se plaignant de sa longue détention et affirmant hautement ses sentiments religieux. Cette petite manifestation, la seconde' seule- ment depuis son premier interrogatoire (22 mars iC^'i), prouve qu'il savait que son sort se décidait, il espérait bien disposer les juges en sa faveur.

Du XXIJ"" aoust MVJ'xxv.

Jehan Millot, maistre chirurgien en l'Hostel Dieu de Paris, demourant rue Neufve Nostre Dame, aagé de xxxvj ans. tesmoin à nous produict comme dessus, après serment fait de dire veritté, a dict qu'il y peult avoyr quatre ans ou environ, s'estant le dépo- sant trouvé avec ung nommé Abraham de Lapérère. advocat à Bordeaux, devisant avec luy sur le subject des poysies de Théo- phille. ledict Lapérère luy dict qu'il fuyoit la fréquentation dudit Théophille. d'aultant que s'estoit ung homme impye et habomi- nable et qui tenoit des mauvais propos concernant la divinitté. Mesme ledit Lapérère disoit que. reprenant ledit Théophille des- ditz propos qu'il tenoit contre Dieu, il luy demenda s'il estoit encore de ses folz là de croyre qu'il y eust ung Dieu, mesme que, parlant de Nostre Seigneur Jésus Christ, il parloit de luy en ces termes : ce pendart de Jésus Christ. Lecture faite a persisté.

J. Milot.

J. PlNON.

La confrontation met au point la valeur de la dépo- sition :


mis au jour. irad. on François du latin, imprimé à Rome par l'auteur mesme, 1608, petit in-8 ». Si on en croit M. Garrisson, Isaac de La Peyrère aurait com- battu en 1627 et 1628 avec Paul de Viau dans les rangs des protestants rebelles.

(1) La première, sa sortie contre l'hostilité de Matbieu Mole, s'était produite dans l'interrogatoire du 7 juin 1624, voir page 434.


4<)8 CONFRONTATION JEAN MILLOT, 22 AOUT IÔ25

Du XXIJ aoust MY.Pxxv.

Confronté audit Theophille, Jean Millot chirurgien, tesmoin, lesquelz. après serment par eux respectivement fait.

Théophile. — Ledit accusé a dit ne congnoistre le tesmoin. Millot. — Ledit tesmoin a dit ne pouvoyr recongnoistre l'accusé pour ne l'avoyr veu qu'une foys.

Théophile. — Lçdit accusé adverty de l'ordonnance a dit ne pouvoyr reprocher le tesmoin. attendu qu'il ne le congnoist, et, après luy avoyrdict le nom et qualittédudit tesmoin, ne l'a voullu reprocher.

Altant avons, en la présence de l'accusé, fait lecture de la déposition du tesmoin en laquelle il a persisté.

Théophile. — Ledit Theophille a dit que le tesmoin est faux tesmoin et qu'il croyt qu'il n'a jamais ouy dire les parollcs dont il dépose et ne congnoist le nommé Lapérère et que sy ledit Lapérère a entendu parler de Theophille, c'est d'un autre Theo- phille et non de luy accusé.

Millot. — Ledit tesmoin a dit que lesdictes parolles furent dictes par ledit Pérère comme l'on lisoit des poésyes que l'on disoit estre de Theophille. Ne sçait sy lesdictes poysies estoient dudit accusé ny s'il y a d'autres Theophillcs que luy. mais que lesdictes parolles furent référées avoyr esté dictes par ecluy duquel on recitoit les poysycs et furent lesdictes parolles tenues en une maison seize à Paris au carrefour de Sainte Gcneviefve chez ung chirurgien nommé Nicollas Thoignct.

Théophile. — Ledit accusé nous a requis d'interpeller ledict tesmoin sy ledit de Lapérère estoit en cette ville.

Millot. — Ledict tesmoin a dit que ledit de Lapérère est party de cette ville dimanche dernyer.

Théophile. — Ledict accusé a dit qu'il y a peu d'aparence en la déposition dudit tesmoin pour avoyr attendu à déposer que ledict de Lapérère fut sorty de cette ville, ayant eu deux ans de temps pour en venir advertyr la justice.

Millot. — Ledit tesmoin a dit que n'ayant poinct esté appelle plus tost il a pensé qu'il n'estoit nécessayre de se présenter à


THÉOPHILE DEVANT LE PAIU I MI BIT, 2"J AOUT l6î5 |')(|

déposer et qu'encores qu'il ayt sceut que l'on ave publyé des monitions il n'a pas créa estre obligé de. déposer d'une chose qu'il ne sçavoit que par ouy dire.

Théophile. — Ledit accusé a (esté) dict que les monitions ont deu avoyr eu plus de puissance sur le tesmoin que toute autre chose, ce qui desmonstre qu'il a déposé par animositté et passion.

Millot. — Ledit tesmoin a dit qu'il n'a aucune passion contre l'accusé et que s'est le seul commendement du s r procureur général qui l'a fait déposer.

Lecture faite, ont persisté.

Théophile. — Et après icelle, ledit accusé nous a dit que l'on luy présente tous les jours des tesmoins pour tenyr son procès en longueur. Supplye la cour de considérer le long temps qu'il est prisonnyer, desnué de toutes sortes de commodités et sy rude ment traicté que l'on ne luy a pas donné moyen de conférer avec aucun religieux, mesme a donné de l'argent à ung nommé Limosin qui a la garde du déposant pour luy fayre avoyr ung chappelet ' . ce que l'on luy a desnyé. mesme avoit pryé ledit Limosin de luy fayre avoyr des Heures plus amples que celles qu'il a, ce qui luy a encores esté desnyé. disant ledit Limosin que ledit s r procureur général luy en envoyroit, ce qui n'a esté faict.

J. Milot. Théophile Vivu.

J. PlXOX.


Théophilo comparaît le mercredi 27 août devant le Parlement pour y être interrogé.

Etaient présents : Mgr le Premier Président, MM. les présidents Le Jay, de Bellièvre, Potier, de Mesme, Se- guier, MM. les conseillers Delandes. rapporteur, Sanguin,


(1) Théophile a fait allusion à cette demande d'un chapelet dans son Apologie au Roy, i6a5. Voir la note i, p. a35 qui reproduit le passage en question.


500 THÉOPHILE DEVANT LE PARLEMENT, 2"j AOUT l625

Paluau, Le Mercier, Pinon, Barillon, Delagrange, Du- rand, Pastoureau, Olier, Savarre, Perrot, Damours '.

Mercredi, 27 août i6a5. Théophile Viau, polete,

Lequel, après serment fait, dit qu'il est de Clérac ; n'a père ne mère ; estoit son père advocat ; a esté instruict à jNérac ; estoit son père de la religion prétendue et luy aussy ; a faict son cours à Montauban, àBourdeaux 2 ; n'a poinct estudyé en Ihéologye ; n'a jamais enseigné.

Dem. — Remonstré qu'il se moque de la théologye, et s'il n'a pas faict ung livre de Y Immortalité de l'Ame 2 .

Rép. — A dit que ce n'est qu'une traduction qu'il a faicte pour monstrer que, puisque Platon avoit quelque sentiment de Dieu, qu'à plus forte rayson les chrestiens en doibvent avoyr.

Dem. — Remonstré qu'il sait bien que Platon en a traicté tout autrement et qu'il a voullu croyre que l'âme consiste au sang et qu'il n'y a poinct d'immortalitté ; par conséquent qu'il n'y a point de justes là hault au ciel.

Rép. — A dit qu'il n'y a jamais pensé et que les tesmoins qui en parlent pour l'avoyr ouy dire à des gens qui ne l'ont jamais veu.

Dem. — S'il n'a pas esté trouvé dans sa malle un livre plain d'impictté*.

Rép. — A dit qu'il ne le y a mis.


(1) Tous ces noms sont en marge et à gauche (Arch. nat. X 2A 988, reg. papier non folioté, à la date).

(2) On remarquera qu'il n'est point question de Saumur. Garassusa dit qu'il avait fait sa philosophie au collège de Saumur, mais il tenait peut-être à mettre sur le dos des protestants les opinions épicuriennes de Théophile ; on arrive à se persuader aisément de ce que l'on croit vraisemblable.

(3) Voir sur ce Traité de l'immortalité de l'âme, l'interrogatoire du 22 mars 1624, page 372 et suivantes.

(4) 11 s'agit du livre Les En/ans de la Croix Roze (Interrogatoire du i5 juin iGa^) voir p. 4^3.


THÉOPHILE DSTAlfT Ll l'MU.IMIM. 'i~ AOUT l6a5 5oi

Dem. — Remonstré qu'il attribue tout à la nature et a faict des vers qui luy ont esté leus J .

Rép. — A dit qu'ils ne sont de sa composition.

Dem. — Remonstré qu'il a composé des vers où il laisse tout à la nature et l'oste à Dieu.

Rép. — A dit qu'il n'est poinct théologyen et n'est luy qui a faict les vers.

Dem. — Remonstré qu'il a renversé l'Eglize de Dieu par ses vers.

Rép. — A dit qu'ils ne sont de luy.

Dem. — Remonstré qu'il est outre accusé de sodomye, et se veoid par ses vers qu'il a publyés partout. S'il n'a pas escript la premyère lectre, qu'il a leue 2 .

Rép. — A dit que ouy, et que s'estoit au subjet d'une femme, et ne sçait à qui il l'a escripte.

Dem. — Remonstré qu'il a mesme parlé en desrision de la Sainte Ampoullc 3 .

Rép. — A dit que le tesmoin qui en dépose a esté praticquj 4 , les ayant prys dans le Permisse 5 qui n'est de sa composition.


(i) Cette question et la suivante visent des vers incriminés dans les interro- gatoires des 32 et 26 mars 1624.

(2) Interrogatoires des 3 et 7 juin 1624 (voir pp. 4*j et 433). Cette lettre débute ainsi : J'ayme bien une fois le mois la liberté du cabaret... Notre interprétation est exacte s'il s'agit de la première pièce incriminée parmi celles qui ont été saisies dans sa malle au Catelct qui est bien une lettre, mais est-ce cette lettre ? Il avait nié dans l'interrogatoire du 3 juin en être l'auteur et esquivé la ques- tion le 7 juin.

(3) Voici les vers en question :

J'ay la gravelle dans les reins Je ne trouve plus qui je foute, Et la saincte Ampoule de Reims Tarirait plus tost que ma goutte.

(Parnasse satyrique).

(4) Déposition Pierre Cuibcrt, 29 avril i6*4. voir p. 4i3.

(5) Dans le Parnasse satyrique. le premier vers de cette pièce es< le suivant : Que mes jours ont un mauvais sort et dans le Ifs. Villenave (Petit Cabinet de Priape) : On m'a dit que ma sœur chevauche


5û2 DÉPOSITION' JEAN SEPAUS, 29 AOUT 1626

Dem. — Remonstré que d'Anyzy et autres d ont raporté avoyr ouy dire qu'il tcnoit de mcsclianlz discours contre Dieu, la Vierge et les saintz.

Rép. — A dit qu'ilz ne parlent que de ouy dire, par bruict com- mun, et que ce sont des artefïiccs du Père Voysin.

Dem. — Remonstré qu'il est tellement porté au visse que le roy l'a faict chasser de sa cour.

Rép. — A dit que le roy luy a tousjours porté de l'affection.

Dem. — Luy a esté remonstré qu'il a faict des vers à son subject quy luy ont esté leus -.

Rép. — A dit qu'il en a faict quclqucs-ungs.

VI

Mathieu Mole, ou plutôt le Père Voisin, sentant le ter- rain de l'accusation se dérober, tente un nouvel effort dans l'espérance de peser sur l'esprit des juges, la délibération du Parlement est interrompue en vue de l'audition d'un dernier témoin à charge. Ce témoin, Sepaus, prisonnier à la Conciergerie, doublure de Dange etdeForestSageot, est amené devant la Cour, sur l'ordre du Procureur général.

Etaient présents : MM. le Premier Président, MM. les présidents Le Jay, de Bellièvre, Potier, de Mesme, Seguier. MM. (les conseillers) Deslandes, Paluau, Le Mercier, Sanguin, Pinon, Durand, Delagrange, Pastou- reau, Olier, Savarre, Perrot, Damours 3 .


(1) Dépositions René le Blanc du 11 octobre i6a3 ; D'Anisy, %h avril 1624 ; Galtier, 18 août i6a5; Raveneau, 20 août iGaô ; Millot, 22 août 1625.

(2) Il s'agit de sa Reqaeste au Roy : Au milieu de mes liberté:, écrite en décembre 1623.

(3) Tous ces noms sont écrits en marge et à gauche.


IMPOSITION ET CONFRONTATION SEPAUS, 29 AOUT 1626 5o3

Vendredi 39 août i6a5. Du \\I\ aonsf ni «Y.

Ce jourd'mrj proceddanl au jugement dudil procès, et messieurs assemblez, M r Le Procureur général est entré en la Chambre el dit 1

à la cour avoyr eu ad\is hier ;m soyr qu'il \ avoit ung prisonnyer au Chastelel nommé Sepaus, qui pourroil déposer «les crimes dont Theophille estoit accusé, etrequier estreouy, et qu'à cette effet il l'avoit envoyé quérir.

La matyère mise eu délibération, a esté arresté le ouyr en la Chambre, et à l'instant fayre entrer le prisonnier et luy fayre pro- poser ses reproches et après fayre réciller au lesinoin ce qu'il aura dit en présence du prisonnyer. ce qui a esté faict et continué L'opinion du jugement du procès.

La déposition de Sepaus achève L'effondrement de l'ac- cusation.

Jehan Sepaus, tes/nom.

Après serinent faict, a dit qu'il s'apelle Jehan Sepaus. âgé de xxiiij ans. graveur en taille dousse ; est de cette ville ; son père masson prez Saint Eustachc ; a dit ne congnoistre Theophille. et a dit [avoir] entendu parler de luy. Dit avoyr veu des choses de luy qui meritoyenl bien estre bruslée, et, estant aux Carmes, il y eut ung homme qui parla à luy qui luy recitta ung sonnet •, et dit lors qu'il croyoit que c'esloit Theophille. mais, l'ayant veu à cette heure, croit que ce n'est luy. mais ung nommé Vmanuelli ; le congnoist mieux que luy. la Taille- aussy et Justice: eroyt que ung nommé La Taille qui est mort a plusieurs escriptz de luy. \ ouy reeilier d'autres sonetz qui ne vaillent rien que l'on disoit que Theoiïillc les avoit faietz. et Amanuelli luy a dit en avoyr ung que luy monstra. qui estoit très meschant.

Ledit Théophile rcmandé et à luy confronté ledit Sepaus.

Lesquels, aprèz serment par eux respectivement fait, ledit tes- nnwii a dit ne congnoistre l'accusé et ne croit pas que ce soit luy.


(1) Philis, tout est/...

(2) Il est question des nommés La Taille et Justice dans la confrontation Sageot du 21 octobre 1624. voir p. \6'S.


5o/l ARRÊT DU PARLEMENT DU I er SEPTEMBRE lÔ25

Ledit accusé a dit ne congoistre le tesmoin et ne voulloyr le reprocher.

Ledit tesmoin a dit qu'un jour Àmanuelli au faulxbourg Saint Germain avec la Taille, Amanuelli luy monsha des vers qu'il disoit que Theophille avoit faiclz sur la vendition qu'avoit faietc Judas de Nostre Seigneur, et qu'un jour, estant dans les Carmes, il s'acosla ung homme qu'il croyoit estre Theophille, qui luy demenda s'il couchoit avec une fille qui estoit avec luy. Il dit que non et qu'il ne fauldroit poinct faire en ce lieu. Et sur ce luy recitta des vers qui commensoient : in jour dans un temple l ,

Aires té banyr à perpétuité Theophille du royaulme de France.

R r Delandes -.

VII

Enfin l'arrêt est rendu le i" septembre.

i er septembre 1625.

Ycu par la Cour, les Grand Chambre. Tournelle et de l'Eedict assemblées, le procès criminel faict de l'ordonnance d'icelle par deux conseillers à ce commis à la requeste du Procureur général du roy demandeur et accusateur, contre Theophille de Viau, pri- sonnier es prisons de la Conciergery.e du Palais, informations contre lui faicles par lesdietz conseillers à ce commis le quatriesme jour d'octobre mil six cens vingt-trois et aultres jours suivans, aultres informations faicles en vertu de commission de ladicte cour par leslicutenanscriminelz de Chaalons, Yssoudun, Bourges, Amiens, Chasleau du Loir les dix sept, vingt huict novembre, deux décembre audit an, cinq febvrier, deux may. cinq et sep- tiesme décembre mil six cens vingt quatre, interrogatoyres à luy faiclz par lesdietz conseillers contenans ses responces, confessions et dénégations, récollemens et confrontations de tesmoins, plu- sieurs escriptz de la main dudict Viau, deux livres imprimez et


(1) L'autre jour je vis dans un templ