Portraits contemporains  

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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.
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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.

Portraits contemporains (1874) is a collection of writings by Théophile Gautier.

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Full text[1]

Full text of "Portraits contemporains : littérateurs, peintres, sculpteurs, artistes dramatiques"

PORTRAITS

CONTEMPORAINS



rARU. — IMP.



■THF.OPIIILI-: GAUTIER


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THEOPHILE GAUTIER


PORTRAITS

CONTEMPORAINS

LITTÉRATEURS — PEINTRES — SCULPTEURS ARTISTES DRAMATIQUES


AVEC UN

PORTRAIT DE THÉOPHILE GAUTIER

d'après une gravure à l'eau-forle

PAR lillI-lHÊMi:

vers 18.11


PARIS




iV


CHARPENTIER ET C'% LIBRAIRES-ÉifiTEURS

28, QUAI DU tOUVRE, 28


1874

Tous droits réservés.


•%^


PQ G 58


PORTRAITS CONTEMPORAINS


THÉOPHILE GAUTIER


EN 1811 — MORT EN


J'ai accepté un peu étourdiment, je m'en aperçois en prenant la plume, d'écrire les quelques lignes qui doi- vent accompagner mon portrait, dessiné par Mouilleron d'après l'excellente photographie de Bertall ^ Au premier coup d'œil cela semble bien simple de rédiger des notes sur sa propre vie. On est, on le croit du moins, à la source des renseignements, et l'on serait mal venu en- suite à se plaindre de l'inexactitude ordinaire de» bio- graphes. « Connais-toi toi-même » est un bon conseil philosophique, mais plus dif icile à suivre qu'on ne pense, et je découvre à mon embr ras que je ne suis pas aussi informé sur mon propre . .mpte que je me l'imaginais. Le visage qu'on regarde 'e moins est son visage à soi. Mais enfin, j'ai promis, il .aut que je m'exécute.

  • Cette étude se trouve jointe à un portrait de l'auteur dans les

Sommilés contemporaines. — Aug. Marc et C^, éditeurs.


2 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

Diverses notices me font naître à Tarbes, le 31 août 1808. Gela n'a rien d'important, mais la vérité est que je suis venu dans ce monde où je devais tant faire de copie, le 51 août 1811 , ce qui me donne un âge encore assez res- pectable pour m'en contenter. On a dit aussi que j'avais commencé mes études en cette ville et que j'étais entré en 1822, pour les finir, au collège Charlemagne. Les études que j'ai pu faire à Tarbes se bornent à peu de chose, car j'avais trois ans quand mes parents m'emme- nèrent à Paris, à mon grand regret, et je ne suis retourné à mon lieu de naissance qu'une seule fois pour y passer vingt-quatre heures, il y a six ou sept ans. Chose singu- lière pour un enfant si jeune, le séjour de la capitale me causa une nostalgie assez intense pour m'amener à des idées de suicide. Après avoir jeté mes joujoux par la fe- nêtre, j'allais les suivre, si, heureusement ou malheureu- sement, on ne m'avait retenu par ma jaquette. On ne parvenait à m'endormir qu'en me disant qu'il fallait se reposer pour se lever de grand matin et retourner là-bas. Gomme je ne savais que le patois gascon, il me semblait que j'étais sur une terre étrangère, et une fois, aux bras de ma bonne, entendant des soldats qui passaient parler cette langue, pour moi la maternelle, je m'écriai : « Al- lons-nous-en avec eux; ceux-là, ce sont des nôtres! »

Gette impression ne s'est pas tout à fait effacée, et quoique, sauf le temps des voyages, j'aie passé toute ma vie à Paris, j'ai gardé un fond méridional. Mon père, du reste, était né dans le Gomlat-Vunaissin, et malgré une excellente éducation, on pouvait reconnaître à son accent Pancien sujet du pape. On doute parfois de la mémoire des enfants. La mienne était telle, et la configuration des lieux s'y était si bien gravée qu'après plus de quarante ans j'ai pu reconnaître, dans la rue qui mène au Mercadieu, la maison où je naquis. Le souvenir des silhouettes de


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montagnes bleues qu'on découvre au bout de chaque ruelle et des ruisseaux d'eaux courantes qui, parmi les verdures, sillonnent la ville en tous sens, ne m'est jamais sorti de la tête et m'a souvent attendri aux heures son- geuses.

Pour en finir avec ces détails puérils, j'ai été un en- fant doux, triste et malingre, bizarrement olivâtre, et d'un teint qui étonnait mes jeunes camarades roses et blancs. Je ressemblais à quelque petit Espagnol de Cuba, frileux et nostalgique, envoyé en France pour faire son éducation. J'ai su lire à l'âge de cinq ans, et depuis ce temps je puis dire, comme Apelles : JSulla diessine linea. A ce propos, qu'on me permette de placer une courte anecdote. Il y avait cinq ou six mois qu'on me faisait épeîer sans grand succès; je mordais fort mal au ba, be, bi, bo, bu, lorsqu'un jour de l'an le chevalier de Port de Guy, dont parle Victor Hugo dans les MisérableSy et qui portait les cadavres de guillotinés avec l'évêque de***, me fit cadeau d'un livre fort proprement relié et doré sur tranche, et me dit : « Garde-le pour l'année pro- chaine, puisque tu ne sais pas encore lire. — Je sais lire, » répondis-je, pâle de colère et bouffi d'orgueil. J'em- portai rageusement le volume dans un coin, et je fis de tels efforts de volonté et d'intelligence que je le déchif- frai d'un bouta l'autre et que je racontai le sujet au che- valier à sa première visite.

Ce livre, c'était Lydie de Gersin. Le sceau mystérieux qui fermait pour moi lesbibhothéques était rompu. Deux choses m'ont toujours épouvanté, c'est qu'un enfant ap- prît à parler et à lire ; avec ces deux clefs q^ii ouvrent tout, le reste n'est rien. L'ouvrage qui fit sur moi le plus d'impression, ce fut Robinson Crusoé. J'en devins comme fou, je ne rêvais plus qu'île déserte et vie libre au sein de la nature, et me bâtissais, sous la table du salon, des


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cabanes avec des bûches où je restais enfermé des heures entières. Je ne m'mtéressais'qu'à Robinson seul, et l'ar- rivée de Vendredi rompait pour moi tout le charme. Plus tard, Paul et Virginie me jetèrent dans un enivrement sans pareil, que ne me causèrent, lorsque je fus devenu grand, ni Shakespeare, ni Gœthe, ni lord Byron, ni Walter Scott, ni Chateaubriand, ni Lamartine, ni même Victor Hugo, que toute la jeunesse adorait à|cette époque. A travers tout cela, sous la direction de mon père, fort bon humaniste, je commençais le latin, et à mes heures de récréation je faisais des vaisseaux correctement gréés, d'après les eaux-fortes d'Ozanne, que je copiais à la plume pour mieux me rendre compte de l'arrangement des cor- dages. Que d'heures j'ai passées à façonner une bûche et à la creuser avec du feu à la façon des sauvages ! Que de mouchoirs j'ai sacrifiés pour en faire des voiles! Tout le monde croyait que je serais marin, et ma mère se dé- sespérait par avance d'une vocation qui dans un temps donné devait m'éloigner d'elle. Ce goût enfantin m'a laissé la connaissance de tous les termes techniques de marine. Un de mes bâtiments, les voiles bien orientées, le gouvernail fixé dans une direction convenable, eut la gloire de traverser tout seul la Seine en amont du pont d'Austerlitz. Jamais triomphateur romain ne fut plus fier que moi.

Aux vaisseaux succédèrent les théâtres en bois et en carton, dont il fallait peindre les décors, ce qui tournait mes idées vers la peinture. J'avais attrapé une huitaine d'années, et l'on me mit au collège Louis-le-Grand, où je fus saisi d'un désespoir sans égal que rien ne put vaincre. La brutalité et la turbulence de mes petits comj)agnons de bagne me faisaient horreur. Je mourais de froid, d'ennui et d'isolement entre ces grands murs tristes, où, sous prétexte de me briser à la vie de collège, un immonde


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chien de cour s'était fait mon bourreau. Je conçus pour lui une haine qui n'est pas éteinte encore. S'il in'appa- raissait reconnaissable après ce long espace de temps, je lui sauterais à la gorge et je l'étranglerais. Toutes les provisions que ma mère m'apportait restaient empilées dans mes poches et y moisissaient. Quant à la nourriture du réfectoire, mon estomac ne pouvait la supporter ; je dépérissais si visiblement, que le proviseur s'en alarma : j'étais là dedans comme une hirondelle prise qui ne veut plus manger et meurt. On était du reste très-content de mon travail, et je promettais un brillant élève si je vivais. Il fallut me retirer, et j'achevai le reste de mes études à Charlemagne, en qualité d'externe libre, titre dont j'étais extrêmement fier, et que j'avais soin d'écrire en grosses lettres au coin de ma copie. Mon père me servait de répé- titeur, et c'est lui qui fut en réalité mon seul maître. Si j'ai quelque instruction et quelque talent, c'est à lui que je les dois. Je fus assez bon élève, mais avec des curio- sités bizarres, qui ne plaisaient pas toujours aux profes- seurs. Je traitai^ les sujets de vers latins dans tous les mètres imaginables, et je me plaisais à imiter les styles qu'au collé«;e on appelle de décadence. J'étais souvent taxé de barbarie et d'africanisme, et j'en étais charmé comme d'un compliment. Je fis peu d'amis sur les bancs, excepté Eugène de Nully et Gérard de Nerval, déjà célèbre à Charlemagne par ses odes nationales, qui étaient im- primées. Outre mes latins décadents, j'étudiais les vieux auteurs français, Villon et Rabelais surtout, que j'ai sus par cœur, je dessinais et je m'essayais à faire des vers français; la première pièce dont je me souvienne était le Fleuve Scamandre, inspirée sans doute par le tableau de Lancrenon, des traductions de Musée, de l'Anthologie grecque, et plus tard un poème de l'Enlèvement d'Hélène, en vers de dix pieds. Toutes ces pièces se sont perdues.

1.


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Il n'y a pas grand mal. Une cuisinière moins lettrée que la Photis de Lucien en flamba des volailles, ne voulant pas employer du papier blanc à cet usage. De ces années de collège il ne me reste aucun souvenir agréable et je ne voudrais pas les revivre.

Pendant que je faisais ma rhétorique, il me vint une passion, celle de la nage, et je passais à l'école Petit tout le temps que me laissaient les classes. Parfois même, pour parler le langage des collégiens, je filais, et passais toute la journée dans la rivière. Mon ambition était de devenir un caleçon rouge. C'est la seule de mes ambitions qui ait été réalisée. En ce temps-là, je n'avais aucune idée de me faire littérateur, mon goût me portait plutôt vers la pein- ture, et avant d'avoir fini ma philosophie j'étais entré chez Rioult, qui avait son atelier rue Saint-Antoine, près du temple protestant, à proximité de Charlemagne ; ce qui me permettait d'aller à la classe après la séance. Rioult était un homme d'une laideur bizarre et spirituelle, qu'une paralysie forçait, comme Jouvenet, à peindre de la main gauche, et qui n'en était pas moins adroit. A ma première étude il me trouva plein de « chic, » accusation au moins prématurée. La scène si bien racontée dans V Affaire Clemenceau se joua aussi pour moi sur la table de pose, et le premier modèle de femme ne me parut pas beau, et me désappointa singuHèrement, tant l'art ajoute à la nature la plus parfaite. C'était cependant une très-jolie fille, dont j'appréciai plus tard, par comparaison, les lignes élégantes et pures ; mais d'après cette impression, j'ai toujours préféré la statue à la femme et le marbre à la chair. Mes études de peinture me firent apercevoir d'un défaut que j'ignorais, c'est que j'avais la vue basse. Quand j'étais au premier rang, cela allait bien, mais quand le tirage des places relé<,'unit mon chevalet au fond de la salle, je.n'ébauchais plus que des masses confuses.


THÉOPHILE GAUTIER. 7

Je demeurais alors avec mes parents à la place Royale, n« 8, dans l'angle de la rangée d'arcades où se trouvait la mairie. Si je note ce détail, ce «'est pas pour indiquer à l'avenir une de mes demeures. Je ne suis pas de ceux dont la postérité signalera les maisons avec un buste ou une plaque de marbre. Mais cette circonstance influa beau- coup sur la direction de ma vie. Victor Hugo, quelque temps après la révolution de Juillet,, était venu loger à la place Royale, au n° 6, dans la maison en retour d'équerre. On pouvait se parler d'une fenêtre à l'autre. J'avais été pré- / sente à Hugo, rue Jean-Goujon, par Gérard et Pétrus Borel, le lycanthrope. Dieu sait avec quels tremblements et quel- les angoisses ! Je restai plus d'une heure assis sur les mar- ches de l'escalier avec mes deux cornacs, les priant d'at- tendre que je fusse un peu remis. Hugo était alors dans toute sa gloire et son triomphe. Admis devant le Jupiter romantique, je ne sus pas môme dire, comme Henri Heine devant Gœthe : u Que les prunes était bonnes pour la soif sur le chemin d'Iéna à Weimar. » Mais les dieux et les rois ne dédaignent pas ces effarements de timidité admirative. Hs aiment assez qu'on s'évanouisse devant eux. Hugo daigna sourire et m'adresser quelques paroles encourageantes. C'était à l'époque des répétitions d'Her- nani. Gérard et Pélrus se portèrent mes garants, et je re- çus un de ces billets rouges marqués avec une griffe de la fière devise espagnole hierro (fer). On pensait que la représentation serait tumultueuse, et il fallait des jeunes gens enthousiastes pour soutenir la pièce. Les haines en- tre classiques et romantiques étaient aussi vives que cel- les des guelfes et des gibelins, des gluckiste^et des pic- cinistes. Le succès fut éclatant comme un orage, avec sifflements des vents, éclairs, pluie et foudres. Toute une salle soulevée par l'admiration frénétique des uns et la colère opiniâtre des autres ! Ce fut à cette représentation


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que je vis pour la première fois madame Emile de Girar- din, vêtue de bleu, les cheveux roulés en longue spirale d'or comme dans le portrait d'Hersent. Elle applaudissait le poète pour son génie, on l'applaudit pour sa beauté. A dater de là, je fus considéré comme un chaud néophyte, et j'obtins le commandement d'une petite escouade à qui je distribuais des billets rouges. On a dit et imprimé qu'aux batailles d'Heimani j'assommais les bourgeois récalci- trants avec mes poings énormes. Ce n'était pas l'envie qui me manquait, mais les poings. J'avais dix-huit ans à peine, j'étais frêle et délicat, et je gantais sept un quart. Je fis, depuis, toutes les grandes campagnes romantiques. Au sor- tir du théâtre, nous écrivions sur les murailles : « Vive Victor Hugo ! » pour propager sa gloire et ennuyer les phi- listins. Jamais Dieu ne fut adoré avec plus de ferveur qu'Hugo. Nous étions étonnés de le voir marcher avec nous dans la rue comme un simple mortel, et il nous semblait qu'il n'eût dû sortir par la ville que sur un char triomphal traîné par un quadrige de chevaux blancs, avec une Victoire ailée suspendant une couronne d'or au-des- sus de sa tête. A vrai dire, je n'ai guère changé d'idée, . et mon âge mûr approuve l'admiration de ma jeunesse. A travers tout cela, je faisais des vers, et il y en eut bien- tôt assez pour former un petit volume entremêlé de pages blanches et d'épigraphes bizarres en toutes sortes de langues, que je ne savais pas, selon la mode du temps. Mon père fit les frais de la publication, Rignoux m'im- prima, et avec cet à-propos et ce flair des commotions politiques qui me caractérisent, je parus au passage des Panoramas, à la vitrine de Marie, éditeur, juste le 28 juil- let 1850. On pense bien, sans que je le dise, qu'il ne se vendit pas beaucoup d'exemplaires de ce volume à cou- verture rose, intitulé modestement Poésies.

Le voisinage de l'illustre chef romantique rendit mes


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relalions avec lui et avec l'école naturellement plus fré- quentes. Peu à peu je négligeai la peinture et me tournai vers les idées littéraires. Hugo m'aimait assez et me laissait asseoir comme un page familier sur les marches de son trône féodal. Ivre d'une telle faveur, je voulus la mériter, et je rimai la légende d'Albertus, que je joignis avec quel- ques autres pièces à mon volume sombré dans la tempête, et dont l'édition me restait presque entière; à ce volume, devenu rare, était jointe une eau-forte ultra-excentrique de GélestinNanteuil. Ceci se passait vers 1853. Le surnom d'Albertus me resta, et l'on no m'appelait guère autre- ment dans ce qu'Alfred Musset appelait : la grande bou- tique... romantique. Chez Victor Hugo, je fis la connais- sance d'Eugène Renduel, le hbraire à la mode, Téditeur au cabriolet d'ébène et d'acier. Il me demanda de lui faire quelque chose, parce que; disait-il, il me trouvait « drôle. » Je lui fis les Jeunes-France, espèce de précieuses ridicules du romantisme, puis Mademoiselle de Maupin, dont la préface souleva les journalistes, que j'y traitais fort mal. Nous regardions, en ce temps-là, les critiques comme des cuistres, des monstres, des eunuques etdescliampignons. Ayant vécu depuis avec eux, j'ai reconnu qu'ils n'étaient pas si noirs qu'ils en avaient l'air, étaient.assez bons dia- bles et même ne manquaient pas de talent.

J'avais, vers cette époque, quitté le nid paternel, et demeurais impasse du Doyenné, où logeaient aussi Ca- mille Rogier, Gérard de Nerval et Arsène Houssaye, qui habitaient ensemble un vieil appartement dont les fenê- tres donnaient sur des terrains pleins de pierres taillées, d'orties et de vieux arbres. C'était la Théb^ide au mi- lieu de Paris. C'est rue du Doyenné, dans ce salon où les rafraîcbissements étaient remplacés par des fresques, que fut donné ce bal costumé qui resta célèbre, et où je vis pour la première fois ce pauvre Roger de Beauvoir,


10 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

qui vient de mourir après de si longues souffrances, dans tout l'éclat de son succès, de sa jeunesse et de sa beauté. Il portait un magnifique costume vénitien, à la Paul Véronése : grande robe de damas vert-pomme, ra- mage d'argent, toquet de velours nacarat et maillot rouge en soie, chaîne d'or au col; il était superbe, éblouissant de verve et d'entrain, et ce n'était pas le vin de Champagne qu'il avait bu chez nous qui lui donnait ce pétillement de bons mots. Dans cette soirée Edouard Ourliac, qui plus tard est mort dans des sentiments de profonde dévotion, improvisait, avec une âpreté terrible et un comique sinistre, ces charges amères où perçait déjà le dégoût du monde et des ridicules humains.

Dans ce petit logement de la rue du Doyenné, qui n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir, J. Sandeau vint nous chercher de la part de Balzac, pour coopérer à la Chronique de Paris, où nous écrivîmes la Morte amou- reuse et la Chaîne d'or ou V Amant partage', sans compter un grand nombre d'articles de critique. Nous faisions aussi à la France littéraire, dirigée par Charles Malo, des esquisses biographiques de la plupart des poètes maltraités dans Boileau, et qui furent réunis sous le litre de Grotesques. A peu près vers ce temps (1836), nous entrâmes à la Presse, qui venait de se fonder, comme critique d'art. Un de nos premiers articles fut une ap- préciation des peintures d'Eugène Delacroix à la Chambre des députés. Tout en vaquant à ces travaux, nous com- posions un nouveau volume de vers : la Comédie de la Mort, qui parut et 1858. Fortunio, qui date à peu près de cette époque, fut inséré d'abord au FUjaro sous forme de feuilletons, qui se détachaient du journal et se pliaient en livre.

Là finit ma vie heureuse, indépendante et primesau- tière. On me chargea du feuilleton dramatique de la


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Presse, que je fis d'abord avec Gérard et ensuite tout seul pendant plus de vingt ans. Le journalisme, pour se venger de la préface de Mademoiselle de Maupin, m'avait accaparé et attelé à ses besognes. Que de meules j'ai tournées, que de seaux j'ai puisés à ces norias hebdoma- daires ou quotidiennes, pour verser de l'eau dans le tonneau sans fond de la publicité! J'ai travaillé à la Presse, au Figaro, à la Caricature, au Musée des Fa- milles, à la Revue de Paris, à la Revue des Deux Mondes, partout où l'on écrivait alors. Mon physique s'était beau- coup modifié, à la suite d'exercices gymnastiques. De dé- licat j'étais devenu très-vigoureux. J'admirais les athlè- tes et les boxeurs par-dessus tous les mortels. J'avais pour maître de boxe française et de canne Charles Le- cour, je montais à cheval avec Clopetet Victor Franconi, je canotais sous le capitaine Lefèvre, je suivais, à la salle Montesquieu, les dèfits et les luttes de Marseille, d'Arpin, de Locéan, de Blas, le féroce Espagnol, du grand Mu- lâtre et de Tom Gribbs, l'élégant boxeur anglais. Je don- nai même à l'ouverture du Château-Rouge, sur une tête de Turc toute neuve, le coup de poing de cinq cent trente-deux livres devenu historique ; c'est l'acte de ma vie dont je suis le plus fier. En mai 1840, je partis pour l'Espagne. Je n'étais encore sorti de France que pour une courte excursion en Belgique. Je ne puis décrire l'enchan- tement où me jeta cette poétique et sauvage contrée, rê- vée à travers les Contes d'Espagne et d'Italie d'Alfred de Musset et les Orientales d'Hugo. Je me sentis là sur mon vrai sol et comme dans une patrie retrouvée. Depuis, je n'eus d'autre idée que de ramasser quelque SQpiine et de partir : la passion ou la maladie du voyage s'était déve- loppée en moi. En 1845, aux mois les plus torrides de l'année, je visitai toute l'Afrique française et fis, à la suite du maréchal Bugeaud, la première campagne de


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Kabylie contre Bel-Kasem-ou-Kasi, et j'eus le plaisir de dater du camp d'Aïn-el-Arba la dernière lettre d'Edgar de Meilhan, dont je remplissais le personnage dans le roman épistolaire de la Croix de Berny, fait en collabo- ration avec madame de Girardin,Méry et Sandeau. Je ne parlerai pas d'excursions rapides en Angleterre, en Hol- lande, en Allemagne, en Suisse. Je parcourus l'Italie en 1850, et j'allai à Gonstantinople en 1852. Ces voyages se sont résumés en volumes. Plus récemment, une pu- blication d'art, dont je devais écrire le texte, m'envoya en Russie en plein hiver, et je pus savourer les délices de la neige. L'été suivant, je poussai jusqu'à Nijni-Nov- gorod, à l'époque de la foire, ce qui est le point le plus éloigné de Paris que j'aie atteint. Si j'avais eu de la for- tune, j'aurais vécu toujours errant. J'ai une facilité ad- mirable à me plier sans effort à la vie des différents peuples. Je suis Russe en Russie, Turc en Turquie, Espa- gnol en Espagne, où je suis retourné plusieurs fois par passion pour les courses de taureaux, ce qui m'a fait appeler, par la Revue des Deux Mondes, « un être gras, jovial et sanguinaire. » — J'aimais beaucoup les cathé- drales, sur la foi de Notre-Dame de Paris, mais la vue du Parlhénon m'a guéri de la maladie gothique, qui n'a jamais été bien forte chez moi. J'ai écrit un Salon d'une vingtaine d'articles, toutes les années d'exposition à peu près, depuis 1835, et je continue au Moniteur \a beso- gne de critique d'art et de théâtre que je faisais à la Presse. J'ai eu plusieurs ballets représentés à l'Opéra, entre autres Giselle et la Péri, où Carlotta Grisi conquit ses ailes de danseuse; à d'autres théâtres, un vaudeville, deux pièces en vers : le Tricorne enchanté et Pierrot jjostliume; à l'Odéon, des prologues et des discours d'ou- verture. Un troisième volume devers: Émaux et camées, a paru en 1852, pendant que j'étais à Gonstantinople.


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Sans être romancier de profession, je n'en ai pas moins bâclé, en mettant à part les nouvelles, une douzaine de romans : les Jeunes -France, Mademoiselle de Maupin^ Fortunio, les Roués innocents, Militona, la Belle Jenny, Jean et Jeannette, Avatar, Jettatura, le Roman de la mo- mie, Spirite, le Capitaine Fracasse, qui fut longtemps ma « Quinquengrogne, » lettre de change de ma jeu- nesse payée par mon âge mûr. Je ne compte pas une quantité innombrable d'articles sur toutes sortes de su- jets. En tout quelque chose comme trois cents \olumes, ce qui fait que tout le monde m'appelle paresseux et me demande à quoi je m'occupe. Voilà, en vérité, tout ce que je sais sur moi.

(L'Illustration, 9 mars 1867.)


ALPHONSE KARR


M. Alphonse Karr s'est révélé au monde littéraire par un livre où le caprice de Sterne se mêlait à la passion de Jean-Jacques Rousseau ; nous voulons par- ler de Sous les Tilleuls, que tout le monde a lu et que personne n'a oublié; — aux pages les plus chaleu- reuses succédaient des plaisanteries fines, aiguës et, sous une apparence paradoxale, d'une justesse et d'une vigueur extrêmes ; la vie de jeune homme y était peinte avec un abandon familier et charmant dans ses joyeuses misères et son poétique désordre ; l'ardeur d'un premier amour échauffait les lettres si vraies et si sincères de Stephen à Magdeleine. — Sous le héros de roman on sen* tait vivre et palpiter l'homme, c'étaient de tiédes larmes montées du cœur aux yeux qui tombaient des paupières de ses personnages, et non de froides gouttes d'eau pui- sées dans la carafe. Au milieu de la fausse sensibilité et de la passion bâtarde des romans ordinaires, un tel ac- cent de nature devait produire un grand effet, et Sous les Tilleuls obtint un des plus beaux succès que puisse désirer un amour-propre, si difficile qu'il soit.


ALPHONSE KARR. 15

Un sentiment très-fin et très-naïf de la nature respire dans les descriptions champêtres, qui sont d'une grande fraîcheur et d'une grande fidélité, quoique sans tomber dans la minutie : il n'y a pas la moindre erreur de bota- nique; M. Karr ne fait pas pousser au milieu d'une page sur le printemps une fleur d'automne ou d'hiver; il n'em- ploie pas de tulipes bleues et de liserons en grappes; il ne colorie pas en rouge une fleur jaune, comme cela arrive aux meilleurs poètes; il aime réellement la campagne et la connaît, chose rare parmi les littérateurs, gens séden- taires s'il en fut, qui passent leur vie à s'écrier : fortu- natos nimium, sua si bona norint, agricolas^ et ne distin- gueraient pas l'avoine de l'orge. Les figures de ses romans se détachent ordinairement sur des paysages d'un effet tranquille et doux qui rappellent la manière et le goût du peintre Fiers. Ce sont des bras de rivières bordés de saules, des îlesoii tremblent de longues files de peupliers, des ciels d'un bleu léger où courent quelques flocons de nuages, des eaux transparentes qu'égratignent les libel- lules et qui bercent dans leurs plis nonchalants les larges feuilles et les fleurs jaunes des nymphseas, quelque pe- tite maison blanche et discrète comme une colombe dans son nid de verdure, ou bien encore le jardin d'un horticulteur où croissent toutes les variétés de roses ou de dalhias, — de vagues souvenirs de Saint-Ouen, des îles Saint-Denis ou des rives de la Marne. — Tout cela est peint en courant, vivement esquissé et d'une vérité faci- lement obtenue, où n'arriverait peut-être pas une des- cription plus serrée et plus travaillée ; — les figures vont bien au paysage; ce sont le plus souvent des jaunes étu- diants, des artistes, moitié railleurs, moitié romanesques, qui pleurent comme Werther et rient comme Figaro ; de douces figures de femmes dans toute leur blonde simpli- cité allemande, qui savent se taire et mourir, et queMar-


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guérite et Charlotte ne désavoueraient pas pour sœurs ; dans plus d'une se retrouvent des traits bien connus, car malgré lui la vie de M. Karr se mêle à sa création, et parfois un feuillet de son portefeuille se glisse dans les pages de la copie. — Ce beau chien noir et blanc que le héros tient en laisse est Freyschûtz lui-même, l'ex-chien de M. Karr. Le bateau dans lequel Stephen passe les pra- tiques de son ami le pêcheur, appartient à l'auteur de Geneviève, et si vous aviez vécu avec lui, vous reconnaî- triez bien vite les portraits cachés sous le masque du roman.

M. Karr tire tout de son cœur; il sent plus qu'il n'i- magine; si le chapitre est triste, c'est que l'écrivain lui- même était triste en le composant; sa gaieté se commu- nique à ses héros et la même plaisanterie les fait rire tous deux; s'il est amoureux, Léon le sera aussi, quel- quefois même il prendra la parole en son nom. — L'on a blâmé ce mélange perpétuel de la pensée de l'auteur avec l'action du roman, l'on voudrait que le poëte fût absent de son œuvre. — Nous ne voyons pas pourquoi la person- nalité du poëte serait la seule rejelée, et pourquoi il ne pourrait pas mettre, comme les anciens peintres, son por- trait dans un coin de la toile. — L'on ne connaît guère qu'un seul être, et c'est soi-même ; qui peut se vanter d'avoir sondé le puits sans fond de l'âme d'un autre? 11 nous semble peu ï:aisonnable de proscrire la seule mé- thode d'analyse véridique et bien informée, et l'écrivain peut répondre au feuilletoniste avec le vers de Namouna :

Quand le diable y serait, j'ai mon cœur humain, moi.

Les ci'itiques demandent toujours au poëte autre chose que ce qu'il a fait ou voulu faire ; rien n'est plus aisé que de dire à quelqu'un : Votre tragédie ne m'a pas


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assez fait rire, ou votre comédie ne m'a pas assez fait pleurer. Reprocher les digressions à un livre dont le sujet n'est que l'accessoire ; c'est ne pas l'avoir com- pris, c'est gourmander Lawrence de ne pas dessiner comme Holbein; en un mot, ne trouver de défaut à un homme que de n'en pas être un autre. Si vous excellez dans les peintures riantes, dans les descriptions vives et chaudes, l'on vous dira de cultiver les fleurs étiolées du jardin ascétique, et à vous, tout nourri du miel et du lait de l'églogue grecque, l'on recommandera la lecture des écrivains jansénistes. Il faut donc accepter le temps comme il vient, les hommes comme ils sont, les livres comme on les fait.

Les romans de M. Karr contiennent d'ordinaire une fable touchante et naturelle qui, réduite à sa plus simple expression, ne suffirait pas pour remplir les deux vo- lumes. C'est le treillage où viennent s'accrocher et se dérouler avec leurs vrilles et leurs clocliettes de mille nuances les fantaisies toujours en fleur du poète. Unmot fait éclore un chapitre, et malgré toutes leurs folles brindilles éparpillées à droite et à gauche, ces digres- sions n'en tiennent pas moins à la tige commune par des filaments et des nervures invisibles. Relevez le feuillage de la main, et vous verrez la branche qui s'attache soli- dement au tronc ; toute action, si elle a réellement une portée philosophique, fait lever une moisson de pensées sous lesquelles il lui arrive quelquefois de disparaître comme" la terre aride du sillon sous le nianteau d'or des épis. — Lequel vaut mieux de l'épi ou du sillon, de la feuille ou de la branche ? ^

Un étrange mérite du talent de M. Karr, c'est d'être double et de réunir deux qualités bien opposées : il est à la fois romanesque et positif. — Personne n'est moins dupe que lui des mensonges humains ; il trouve le côté

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ridicule, emphatique ou déraisonnable des choses de la vie, avec une sûreté de tact, une précision de coup d'œil que les satiristes les plus amers n'ont pas possédées à un plus haut degré. — Sa raillerie est impitoyable de raison, et il pousse le bon sens jusqu'à la cruauté ; il n'a accepté aucune bêtise reçue ; aucun charlatanisme, soit politique, soit httéraire, soit industriel, ne l'a ébloui; il a poursuivi jusque dans les détours les plus insaisissables la réclame, ce Protée moderne, et Vavocasserie n'a pas eu d'ennemi plus acharné.

Pour tout ce qui regarde les usages, les préjugés, les convenances et les relations sociales, il est aussi positif que le mathématicien le plus exact. Larochefoucault n'a pas une intuition plus nette des petits motifs honteux et des lâches égoïsmes ; mais, dans la passion, M. Karr re- trouve tout l'élan, toute la ferveur, toute la poésie des premières illusions ; — il ne croit pas à la femme, mais il croit à l'amour; il n'est peut-être pas bien sûr d'être aimé, mais il est sûr qu'il aime; il a l'ivresse, qu'importe le flacon : cette disposition d'âme lui permet de passer du sarcasme à la rêverie avec une facilité extraordinaire et sans qu'il y ait dissonance. La nature toujours vraie, tou- jours sincère et bonne, la nature qui n'a aucune préten- tion, qui n'est jamais ridicule, et dont la sérénité est si douce pour ceux qui ont connu les agitations humaines, lui inspire un enthousiasme reconnaissant. — On voit que les arbres l'ont consolé des maisons, les rivières, des rues, "et l'aspect du ciel bleu, de riionime et de la femme. — C'est le romancier favori des jeunes gens, il les séduit par la poésie champêtre et la passion roma- nesque, en même temps «lu'il les étonne par une haute science de la vie et une plaisanterie de vaste portée.

(La Phesse, 17 mars 1839.)


SOPHIE GAY


NEE EN 1776 — MORTE EN 1832


Les femmes d'esprit s'en vont, comme si elles com- prenaient que l'époque ne leur est pas favorable. Les événements font tant de bruit qu'on ne s'entend pas par- ler, et d'ailleurs peut-on parler ? Elles se retirent une à une dans l'éternel silence, sentant que c'en est fait de l'ancienne causerie française ; un jour, madame Réca- mier, la muse discrète, l'Égérie voilée de l'abbaye aux Bois ; l'autre, madame la duchesse de Maillé, cet esprit si vif, si courageux, si noblement aisé, d'une repartie si prompte, d'un tour si familièrement aristocratique, et qui savait, dans ces brillantes représentations du châ- teau de Lormois, dont on a gardé le souvenir, être tour à tour Céliméne et Dorine avec une égale supériorité. Puis, c'est madame la vicomtesse de Noailles qui dispa- rait à son tour, la vraie grande dame française, raison élevée, grâce exquise, aménité parfaite, conversation pé- nétrante et douce, une âme charmante ; et tout récem- ment, pour clore cette liste funèbre, madame Sophie Gay, la plus vivace, la plus alerte, la plus éveillée à toutes


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les curiosités de l'esprit, de cette spirituelle phalange. Le salon était fermé, elle est partie.

Madame Sophie Gay, fille de M. Nichault de Lavalette, est née à Paris, et, en effet, c'était là qu'elle devait naî- tre, car personne ne fut plus parisienne : esprit pari- sien, grâce parisienne, élégance parisienne, tout en elle portait le cachet de Paris. Être de Paris, en France,^ c'est être d'Athènes dans l'Attique. Son père, homme de goût et de fine culture intellectuelle, comme pour lui donner le baptême de l'esprit, la fit embrasser à l'âge de deux ans par le vieux Voltaire, momifié dans sa gloire. Il sem- ble que le vieillard de Ferney, approchant ses rides sar- castiques des joues roses de la petite fille, lui ait ino- culé, par ce baiser, la lucide raillerie, le tour enjoué et libre, la raison pétillante, qui firent distinguer la femme jusqu'au bout de sa longue carrière. Pour tempérer à propos ce scintillement trop français de bons mots et de fines reparties, elle avait puisé dans le sang itaUen de sa mère, Francesca Peretti, une Florentine d'une rare beauté, un vif sentiment de la musique, un sincère amour et une intelligence passionnée des arts.

Le nom de cette belle Francesca Peretti, qui rappe- lait une illustration de l'Église, fit même dire à ma- dame Emile de Girardin, qui n'altachait pas plus d'im- portance qu'il n'en fallait à cette légende de famille, de- vant des gens infatués de noblesse, et qui vantaient sans cesse leurs aïeux : — Moi aussi, qui ne déploie pas ma généalogie, j'ai un ancêtre. — Et quel est cet ancêtre?

— Un gardeur de cochons, Félix Peretti. — Sixte-Quint?

— Précisément. — Et l'on ne parla plus d'aïeux ce soir-là. La jeune Sophie de Lavalette fut élevée chez madnmeLe- prince de Beaumont, le poêle de la Belle et la Bête, du Prince charmant, du Magasin des Enfants ; madame Gay s'est sans doute souvenue de son institutrice en écrivant


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plus tard, pour le Musée des Familles^ de délicieux contes enfantins ; elle puisait à bonne source, elle était là avec madame la duchesse de Duras, l'auteur dVurika, et d'autres petites filles qui sont devenues de très-grandes dames. L'une de ces amies de pension, madame de L***, raconte de ce temps une petite anecdote oubliée de ma- dame Sophie Gay elle-même, et qui montre comme dès lors elle avait l'esprit vif.

Un jour de première communion, une pensionnaire reprocha à Sophie de Lavalette, qui marchait devant elle penchant la tête et traînant la queue de sa robe, de ne savoir porter ni sa tête ni sa queue. — « On n'en dira pas autant de toi, répondit mademoiselle de Lavalette avec sa précoce prestesse de riposte, car tu n'as ni queue ni tête. » Réponse mordante, partie avant la réflexion, et qui n'empêchait pas la jeune communiante d'avoir les senti- ments de piété les plus exaltés. Dès sa jeunesse, made- moiselle de Lavalette connut toutes les illustrations d'é- légance et d'esprit du dernier siècle : M. le vicomte de Ségur, M. de Vergennes, M. Alexandre de Lameth. Avec les dispositions qu'elle avait, elle ne pouvait que profi- ter à pareille école. Aussi personne n'eut la repartie plus heureuse et plus prompte, le bon mot plus spontané. La grande habitude du meilleur monde prise dès l'enfance, et respirée pour ainsi dire comme une atmosphère natu- relle, lui laissait sa liberté d'esprit, même devant celui qui faisait baisser la paupière aux bons, et balbutier des rois comme des jeunes filles timides.

Ainsi, nous la trouvons à Aix-la-Chapelle, femme de M. Gay, receveur général du département de 1^ Roer, qui menait la grande existence que l'empereur exigeait des fonctionnaires de ce temps -là. Elle conservait son franc parler même vis-à-vis de César, qui aimait assez à décon- certer ceux et surtout celles à qui il adressait ces brèves


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questions, ces interpellations saccadées, d'une réponse si difficile, petit plaisir de grand homme, sur lequel il ne se blasait pas. C'est à cette époque que se rapporte l'anecdote suivante, qui, pour être connue, ne mérite pas moins d'être rapportée. C'était chez la princesse Bor- ghèse ; l'empereur traversait les salons, cherchant, sui- vant sa coutume, à intimider les femmes. Arrivé près de madame Gay, et dardant sur elle un regard d'aigle, il lui dit brusquement: — Ma sœur vous a-t-elle dit que je n'aimais pas les femmes d'esprit ? — Oui, sire, répondit- elle, mais je ne l'ai pas cru.

Contrarié de cet aplomb, et voulant à toute force la troubler, l'empereur, changeant de batteries, lui poussa d'un ton marqué d'insolence cette question soudaine : — Vous écrivez, vous? qu'est-ce que vous avez fait depuis que vous êtes dans ce pays-ci ? — Trois enfants, sire. Le César, qui s'attendait à des titres de romans, sourit et passa. L'un de ces trois enfants fut madame Emile de Girardin; c'était encore bien littéraire.

Du reste, madame Sophie Gay n'avait aucune vanité d'écrivain. Elle cultivait les lettres discrètement, comme une déHcatesse et un luxe de plus. Personne ne vit de tache d'encre à ses doigts. Loin de chercher la célébrité, elle la fuyait, et les jolis romans qu'elle a faits sous l'em- pire : Laure d'Estell, Léonie de Mombreuse, Anatole, pa- rurent d'abord sans nom d'auteur.

Les femmes d'esprit, quoique l'empereur les détestât, aversion qui se traduisit en exil pour madame de Staél, brillèrent d'un éclat particulier à cette époque. Tout ce qu'il y avait en hommes de hardi, d'aventureux, de poétique, élait aux armées, faisant des lliades en action et n'écrivant pas. Il ne restait pour le monde et la vie ci- vile, que ce que la conscription avait dédaigné, et certes, alors elle n'était pas difficile. 11 fallait être bien disgra-


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cié de la nature pour n'être pas jugé propre à faire de la chair à canon. C'étaient doncles écloppés,Ies myopes, les bossus, les nains, les phthisiques et autres infirmes qui faisaient le fond de la société, sur lequel, au retour de quelque bataille, se détachait une étincelante appa- rition de héros chamarré d'or et de cicatrices, qui n'a- vait pas même le temps d'ôter ses éperons entre deux combats.

L'empereur, quelque ennemi qu'il fût des idéologues, ne pouvait s'empêcher de reconnaître en lui-même que, sans la poésie et l'art, un règne n'est pas complet, et il entretenait, à raison de six mille livres de rente, quel- ques auteurs tragiques pour que l'espèce ne s'en perdît pas. Mais c'est la liberté et non l'argent qui fait le poète, et l'art de l'Empire est un des plus inférieurs qui se soient produits dans les évolutions du génie humain. Les femmes, qui naturellement ne payaient pas au grand dévorateur d'hommes la terrible dîme du champ de ba- taille, avaient la santé, l'énergie, l'éclat, le mouvement, l'entrain, elles étaient belles et spirituelles. Moins as- treintes aux ambitions, jouissant, à cause de leur sexe, d'une certaine impunité, et du privilège de tout dire sous une forme légère, elles représentaient la liberté de penser. Lorsque les hommes se taisaient et qu'un grand silence régnait sur cet immense empire, les femmes par- laient et souriaient derrière leur éventail, et ce chucho- tement inquiétait Napoléon, et il l'écoutait à travers les rugissements de son artillerie et les tonnerres de ses combats de géants, et il avait raison, car ce petit bruit, c'était la voix de l'humanité qui se révoltait contre les excès delà force et de la puissance.

Madame Gay, comme on a pu le voir, n'était pas trop éblouie des rayons de la gloire impériale. Tout en payant au plus grand homme des temps modernes un tribut


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d'admiration intelligente, elle se souvenait de l'avoir vu chez madame de Beauliarnais, avec qui elle était liée, jeune officier inconnu, au maigre profil, aux cheveux plats, blêmi par la pensée, dévoré par le génie, et non encore passé à l'état de dieu comme un César romain, ou un Alexandre après la conquête de Babylone. A cause de ses rapports antérieurs, l'empereur lui masquait moins l'homme que pour tout autre, et c'était dans ce sentiment qu'elle puisait la hardiesse de ses réponses. Son salon était, d'ailleurs, le refuge de l'aristocratie non raUiée ; tous les illustres mécontents, tous les glorieux boudeurs, y étaient courageusement reçus, quoiqu'il y eût alors quelque péril à cela. Entre les noms que nous pourrions rappeler, citons celui de M. de Laval, qui s'en est si bien souvenu plus tard, sous la Restauration, lors- que ambassadeur à Rome, il reçut madame Gay et sa fille Delphine, avec l'accueil le plus hospitaher, et leur fit cordialement les honneurs de la ville éternelle.

La société, pour être nombreuse, n'en était pas moins choisie. Dépassant le vœu de Socrate, madame Sophie Gay avait su remplir d'amis une grande maison. Parmi les habitués on remarquait: Benjamin Constant, l'auteur d'Adolphe, le duc de Broglie, le spirituel et toujours spi- rituel M. de Pontécoulant, M. de Chateaubriand, le duc de Choiseul, M. de Lamoignon, le duc de Léri, le pro- fond Uegnauld de Saint-Jean d'Angely, Népoinucèiie Le- mercier, le poëte d'Agamemnon et de la Panhypocrisiade, le plus charmant conteur qui fut jamais ; le comte de Forbin, l'élégance même; le comte de Perrégaux, le comte Germain, M. Jouy, M. Dupaty, Alexandre Duval, tous les beaux de la littérature et du monde. A la fête d'Alexandre Duval, madame Sophie Gay joua une comé- die impromptue, dont les acteurs étaient Boïeldieu, le prince de Ghimay, la Grassini, d'Alvimare et Talma


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qui, pour la première fois de sa vie fit un rôle bouffe, lui, le roi des noires terreurs et des épouvantements tra- giques. Madame Gay se faisait remarquer par une finesse, un esprit et un accent comique admirable. Elle réussis- sait à la scène comme partout: aussi une de ses amies disait-elle, avec une légère nuance de jalousie admira- tive: « Est-elle beureuse, celte madame Gay, elle fait tout bien, les enfants, les livres et les confitures ! »

C'était une charmante vie. Madame Sophie Gay avait sa loge à l'Opéra et au Théâtre-Français, qu'elle suivait avec une attention et un intérêt extrêmes, et dont elle connaissait et recevait toutes les célébrités, mademoi- selle Contât, mademoiselle Mars, mademoiselle Duchés- nois, Talma, dont nous avons parlé tout à l'heure ; plus tard, elle eut aussi un commerce d'admiration et d'a- mitié avec mademoiselle Rachel, dont le talent et la per- sonne lui étaient juvénilement sympathiques, car elle ne faisait pas, comme le vieillard d'Horace, l'éloge per- pétuel du temps passé. En rentrant chez elle, elle trou- vait des attentifs autour de la cheminée ; on causait, on riait, on faisait de la musique, car madame Gay jouait à livre ouvert toutes les partitions, composait agréable- ment, et plusieurs de ses romances sont devenues po- pulaires, Mieris lui seul a quitté le village se chante en- core. Elle avait, en outre, un tel talent d'accompagna- trice, que lorsque Garât, le célèbre chanteur, si connu par ses cravates à la mode du Directoire, ses gilets pro- digieux et son zézaiement d'incroyable, l'apercevait dans un concert, même public, il s'arrêtait soudain au milieu du morceau, et déclarait qu'il ne chanterait point « si la petite ne l'accompagnait. » H fallait que madame Sophie Gay, pour satisfaire au caprice du fantasque virtuose, ga- gnât le piano à travers la foule des spectateurs, s'il n'y avait pas quelque dégagement plus facile. Jamais les vo-

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calises de Garât ne s'épanouissaient plus brillamment que lorsqu'elles étaient soutenues par les accords de ma- dame Gay. Elle jouait aussi de la harpe en virtuose con- sommée, comme si elle n'eût pas eu le plus joli bras du monde. Ce don musical, si rare parmi les natures litté- raires, ordinairement rebelles à l'harmonie, avait attiré et groupé autour d'elle une pléiade de compositeurs, sûrs d'être appréciés, compris, exécutés avec un senti- ment profond, un art exquis. Plusieurs partitions célè- bres furent essayées et cherchées sur son piano: La Vestale et le Fernand Cortes de Spontini, le Joseph de Méhul, et le Maître de chapelle de Paër, dont elle a fait les paroles, et que nous avons entendu en Algérie, dans une cour moresque, arrangée en théâtre, dans une re- présentation honorée de la présence et des applaudisse- ments du maréchal Bugeaud, qui se rajeunissait à cette vieille musique toujours fraîche ; elle a fait aussi la 5e- rénade avec madame Sophie Gail, une femme de génie, sa presque homonyme. Chacun à sa date, parurent et brillèrent chez elle, Elleviou, Martin, Ponchard, Mali- bran, Levasseur, qui débuta dans ce salon, Duprez et tout ce qui avait de la gloire ou de l'avenir, car personne ne devinait le mérite comme madame Gay.

Elle n'acceptait pas banalement les vogues toutes fai- tes, elle les faisait elle-même : elle avait une chaleur d'admiration communicative , et voulait faire partager à tout le monde ses enthousiasmes toujours bien placés, et recrutait à ses protégés des prosélytes avec une acti- Tité de propagande merveilleuse. Délia Maria, Dalayrac, d'Alvimare trouvèrent dans ce salon quelques-unes de leurs plus jolies ariettes et de leurs plus sympathiques romances. Crescentini, le Farinelli de l'Empire^ la belle madame Grassini, y faisaienl entendre leurs voix excep- tionnelles et déployaient leur merveilleuse méthode.


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Contrairement à l'usage des femmes qui se choisissent, comme repoussoir, des amies d'une laideur rassurante, madame Sophie Gay s'entourait bravement de jolies fem- mes sans craindre d'éteindre sa beauté par la comparai- son. Madame Tallien, madame Récamier, madame Pella- prat, la belle et spirituelle marquise de Custines, ma- dame Regnauld de Saint-Jean d'Angely, madame de Bar- rai et madame de Grécourt, cousine de madame Gay, brillaient dans cette enceinte charmante et comme on n'enverra plus.

Une délicieuse miniature d'Isabey, qui était aussi son ami, et que nous avons sous les yeux, doit représenter madame Sophie Gay à peu près vers cette époque, si l'on s'en rapporte à la mode du costume, et montre qu'elle n'avait à redouter aucun voisinage. Malgré l'arrangement de la coiffure dont les boucles frisées descendent sur le front, qu'elles couvrent de leur ombre, selon le disgracieux usage du temps, et la petite robe de mousseline à taille placée sous la gorge, comme on les portait alors, on ad- mirera toujours ces yeux bruns illuminés d'intelligence, cette bouche qui semble se reposer d'un trait d'esprit dans un sourire, ce visage éclairé d'une sympathique franchise, ce cou, cette poitrine et ces bras de statue qui ont été célèbres, et qui avaient même gardé jusqu'à nos jours des restes reconnaissables de leur primitive per- fection. Quand on avait bien ri, bien chanté, bien causé, — l'on soupait et c'était alors comme un feu d'artifice de folles plaisanteries et d'aimables extravagances. D'après le tableau de cette vie élégante, un peu mondaine, des conversations à coups de raquette où personne ne lais- sait tomber le volant, on croirait peut-être que les romans de madame Gay offraient les mêmes caractères d'agréable frivolité? Nullement ; c'étaient des amours chastes et voi- lées, des dénoûraents romanesques, des passions conte-


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nues, des langueurs et des mélancolies exprimées dans un style pur et timide, évitant l'effet et presque en sous- entendu. Cette contradiction qu'on retrouve chez beau- coup d'auteurs entre leur caractère et leurs œuvres, n'est qu'apparente. — L'homme est double — Homo duplex. — La femme peut être triple. Une femme du monde très- répandue écrira souvent des romans de pensionnaire, et l'on ne doit pas oublier que l'auteur d'Estelle et Némorin était un capitaine de dragons. Une réalité brillante, un idéal naïf ne sont pas incompatibles. L'un de ces romans, Anatole, fut, rencontre bizarre! le dernier livre que l'empereur lut en France. Il abrégea la nuit d'insomnie qui précéda les adieux de Fontainebleau avec l'œuvre de ma- dame Sophie Gay, et le matin il dit au baron Fain : « Voilà un livre qui m'a distrait cette nuit. » L'esprit esl donc parfois bon à quelque chose, ne fût-ce qu'à donner des ailes aux heures mauvaises? Ce fait curieux est attesté par les mémoires de l'époque, et, le volume depuis ma- gnifiquement relié, est resté aux mains du baron Fain, qui le conserve précieusement dans sa bibliothèque comme une relique.

Sous la Restauration, madame Sophie Gay continua d'écrire, mêlant la vie d'études et de plaisirs, et quittant parfois le salon pour le cabinet de travail. Toutes ses nuits ne se passaient pas au bal , comme l'attestent Théohald, le Moqueur amoureux, la Physiologie du ri- dicule et les Malheurs d'un amant heureux, qui parurent d'abord sans nom, et qui furent successivement attribués à toutes les célébrités du temps. Après le roman, elle aborde la scène et donne au Tliéâtre-Français le Marquis de Pomenars, qui eut beaucoup de succès, et une comédie en cinq actes et en vers, intitulé Faste et misère, qui n'a pas été jouée, et dont la scène capitale est un père qui vient chez la maîtresse de son fils l'engager à renoncer


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d elle-même à son amour, qui ne peut manquer d'être malheureux. Situation qui, ébruitée par des lectures, a fait depuis le succès de dix drames, sans parler de la Dame aux Camélias.

Son salon était toujours aussi brillant : de nouvelles figures s'y étaient glissées parmi les anciennes : Victor Hugo, sacré enfant sublime par Chateaubriand, et alors âgé de dix-neuf ans, y installait l'école nouvelle. Alexan- dre Soumet y lisait Saûl, Lamartine, le Lac, Alfred de Vigny, Dolorida, Frédéric Souhé, qui cultivait encore la muse, les Amours des Gaules, Sue, Kernock le pirate, Balzac, la Peau de chagrin; plus tard, Jules Janin y lut Barnave; Alexandre Dumas y vint aussi à son tour. Balzac, qui n'avait fait que de mauvais romans sous les pseudo- nymes de lord Rhoone, de Villergié, Horace de Saint- Aubin, dut à madame Gay un grand nombre des anecdo- tes et des fines observations qui contribuèrent puissam- ment au succès de ses ouvrages.

Des peintres se mêlaient aux poètes : Gérard, Girodet, Isabey, Horace Vernet, dont madame Sophie Gay avait connu le père; Hersent, qui fit de mademoiselle Delphine Gay un beau portrait qui fut remarqué à l'expo- sition de l'association des artistes. — Tête blonde, œil inspiré, écharpe de gaze bleue, et que, par une tou- chante anticipation d'orgueil maternel, madame Gay a légué au Musée de Versailles, où sa place sera marquée un Jour; Auber s'asseyait au piano sur le tabouret laissé vide par Délia Maria et Paër; d'autres fois, c'était Meyer- beer faisant gronder les touches sous quelques-unes de ses puissantes harmonies; Thiers, encore inconnu, se faisait présenter par Buchon, le savant auteur des Re- cherches sur la principauté française en Morée ; madame Gay était aussi très-liée avec Delatouche, le gracieux et caustique railleur^ Termite de la vallée aux Loups, qu'elle


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appelait son ennemi intime, mot que M. Scribe ne laissa pas tomber. M. Guirard, M. de Rességuier, M. de Cus- tines, Jules Lefebvre, Méry, M. Emile Deschamps, la vestale de l'esprit français, qu'il ne laissa jamais étein- dre, comptaient au nombre de ses plus assidus visi- teurs.

Dans la période qui suivit la révolution de Juillet, ma- dame Gay fit paraître une suite de romans historiques qui eurent beaucoup de succès : la Duchesse de Château- roux, Hortense Mancini, le Comte de GuichCf Marie d'Orléans^ puis Ellénore,

Elle écrivit aussi le Courrier de Versailles, revue piquante, sorte de continuation du Courrier de Paris du vicomte Gh. de Launay. Mais depuis longtemps, malgré son talent et son activité, madame Gay avait trans- porté tout son amour-propre littéraire sur sa fille, dont les succès l'intéressaient beaucoup plus que les siens. Elle mettait une abnégation toute maternelle à s'éclipser dans les rayons de cette chère gloire.

Personne d'ailleurs ne fut moins entiché de cette va- nité dont les meilleurs esprits ont peine à se défendre. Elle oubliait très-facilement ses ouvrages, dont elle eût pu êfre fière à plus d'un titre. Elle eut ce don heureux de l'admiration qui est le partage des belles natures, et sa vie fut charmée au plus haut degré et consolée par tous les dilettantismes intelligents. Même dans les der- nières années, lorsque sa santé était déjà altérée grave- ment, elle ne manquait à aucun des appels de l'art ou de la science. Nous la trouvâmes un jour toute seule, mêlée à l'auditoire de Pétin, qui exposait alors, au Palais- Royal, les principes de la navigation aérienne ; elle se faisait expliquer tous les détails, et suivait les théories de l'inventeur avec une attention juvénile. Elle suivait les premières représentations avec plus d'exactitude


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qu'un feuilletoniste, et, la dernière fois que nous la vî- mes, c'était à la Porte-Saint-Martin, à la première repré- sentation de la Poissarde. Pièces, livres, tableaux, mu- sique, expériences, il fallait qu'elle vît, entendît et con- nût tout, ce qui ne l'empêchait pas encore d'aller dans le monde, toujours élégante, toujours mise avec le goût le plus soigneux, et d'y tenir le dé de la conversation. Et pourtant elle ne vivait déjà plus que par la volonté, et de moins malades se seraient crus morts ; mais tant qu'elle pouvait voir, comprendre, échanger des idées, et se mouvoir dans ce charmant milieu intellectuel qu'elle aimait, elle traitait la douleur à la manière stoï- que, et n'admettait pas qu'elle existât. Il est vrai qu'elle vivait de ce qui tue les autres.

Cet amour du monde, des arts et de la spirituelle cau- serie, n'empêchait pas madame Sophie Gay d'avoir le goût de la nature. Elle aimaitlesgrandsbois, les champs, les eaux, les jardins, les exercices champêtres, la cul- ture des fleurs, la pêche à la ligne; si les soirées se pas- saient dans l'atmosphère étincelante des salons, les ma- tinées se rafraîchissaient à l'ombre et à la solitude des bois. Elle vivait le matin à Versailles, cette oasis de tran- quillité, et le soir à Paris, ce volcan d'agitation. Le tra- vail intellectuel , qui rend ordinairement inhabile aux adresses du corps, n'avait pas eu de prise sur la grâce assouplie de ses mouvements ; dans sa jeunesse elle montait admirablement à cheval, jouait très-bien au bil- lard, et dansait avec une telle perfection, que l'on se hissait sur les banquettes pour la regarder. L'aisance de sa démarche, son beau port de taille, même à la fin de sa vie, faisaient aisément comprendre ce qu'elle avait pu être. Elle eut cet art si rare de vieillir, non-seulement sans chagrin, mais avec gaieté. Elle prétendait par un spirituel paradoxe, qui pourrait bien être vrai comme la


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plupart des paradoxes, que le plus bel âge de la femme était soixante ans.

A cet âge, disait-elle, plus de vanités, plus de soucis, plus de jalousies féminines, plus de tourments, plus de regrets. On jouit de tout avec une sérénité charmante, des arts, de la nature, des amitiés ; une coiffure , une robe, ne vous font pas manquer l'ouverture du Prophète^ et l'on peut se promener dans les bois sans songer aux rendez-vous, ni aux dieux sylvains.

Jusqu'au moment suprême son intelligence resta claire et calme ; ce fut le corps qui fit défaut et non l'âme, qui resta jeune toujours, et comme la science du bien vivre donne la science de bien mourir, sans emphase et sans terreur, elle voyait, plus souvent que d'ordinaire, depuis quelque temps, un digne prêtre de ses amis. La présence de celte robe noire eût pu alarmer des tendres- ses inquiètes qui s'acharnaient à l'espérance. Pour les rassurer, elle parlait de ces visites avec un enjouement chrétien, comme une précaution à tout hasard, et cela d'un ton si confiant, si détaché, que toute idée funèbre disparaissait.

La musique qu'elle avait tant aimée, s'assit à son che- vet de mort comme un ange consolateur. Un jeune com- positeur, à qui madame Sophie Gay s'intéressait, M. Re- naud deWilbach, lui jouait avec une complaisance fiHale des mélodies d'un sentiment large et religieux, qui ras- sérénaient son âme, et endormaient ses souffrances. A son convoi la petite église de la Trinité était pleine du plus beau et du plus illustre monde. Quelques amis man- quaient cependant : les uns étaient morts, les autres en exil!

(La Presse, 15 mai 1852.)


HENRY MOINNIER


Henry Monnier est une des originalités les plus tran- chées de ce temps-ci. — Bien avant le daguerréotype et l'école réaliste, il a poursuivi et atteint dans l'art la vé- rité absolue.

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable,

est une devise qu'il pourrait faire graver sur son cachet comme la sienne, car il s'y est toujours conformé. Il faut avoir une rare puissance pour suivre avec rigueur un tel parti pris d'un bout à Fautre d'une carrière qui commence à être longue et qui s'est développée sur une triple voie : celle de l'artiste, celle de l'écrivain et celle de l'acteur.

Henry Monnier a commencé par faire le croquis des types qui le frappaient et dont il saisissait, en quelques coups de crayon, les gestes, les habitudes, les angles sortants et rentrants, les tics, les cassures, tous ces si- gnes que le vulgaire n'aperçoit pas, et qui, pour l'œil observateur, sont des révélations de caractère ; ensuite.


34 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

non content de cette reproduction muette, il a parlé ses dessins dans des charges devenues célèbres ; — nous disons charges pour nous servir du mot consacré, car rien n'y ressemble moins que ces moulages sur nature exécutés par un procédé dont Monnier a seul le secret.

C'était d'abord comme une sorte de légende de la ca- ricature, — puis l'artiste réunissant plusieurs types en a formé des scènes d'un comique irrésistible où il imitait la voix des différents acteurs. Ensuite il les a écrites en les amplifiant et en les perfectionnant, car la parole est ailée et l'impression reste. Non content de cela, il les a jouées sur le théâtre avec une perfection incisive et froide qui rappelle Perlet, le plus physiologiste des ac- teurs; — peut-on mettre cependant Monnier à côté de Potier, de'Vernet, de Bouffé et autres illustrations du genre? Non, car il ne représente pas une action drama- tique, mais des idiosyncrasies particulières , des types observés, des natures spéciales, des originaux existant par eux-mêmes et qui demandent un cadre à part ; aussi réussit-il plus que personne dans les pièces à tiroirs comme la Famille improvisée; là, il est à son aise, il se carre, il se développe, il se transforme quittant les bottes et le brûle-gueule du marchand de bœufs pour le soulier à boucles de marcassite et la tabatière d'or du vieil épicurien, qui a beaucoup connu la Duthé.

Henry Monnier est pour lui la toile blanche sur la- quelle il peint son personnage. Son individualité propre disparaît alors tout à fait sous les couleurs dont il la recouvre. Il se métamorphose des pieds à la tête; il a la chaussure et la coiffure, le linge et l'habit, la figure et les yeux, la voix et l'accent du type qu'il veut rendre ; la ressemblance est extérieure et intérieure , c'est l'homme môme. Labruyère et Larochefoucauld , ces impitoyables anatomisles, ne plongent pas le scalpel


HENRY MONNIER. 55

plus avant dans une nature. Telle douillette d'Henry Monnier vaut une page des Caractères; telle façon de serrer le tabac entre le pouce et l'index, un alinéa des Maximes.

Si cela est ainsi, comment se fait-il que Monnier ne soit pas le plus grand peintre, le plus grand écrivain et le plus grand acteur de l'époque ? — La nature n'est pas le but de l'art, elle en est tout au plus le moyen : le da- guerréotype reproduit les objets sans leurs couleurs, et le miroir les renverse, ce qui est déjà une inexactitude, une fantaisie, comme diraient les réalistes ; il faut, à toute chose exprimée, une incidence de lumière, un sentiment, une touche, qui trahissent l'âme de l'artiste. Henry Monnier ne choisit pas, n'atténue pas, n'exagère pas et ne fait aucun sacrifice ; il se gardera d'augmen- ter l'intensité des ombres pour faire valoir les jours. Ses portiers sont des portiers, rien de plus ; il ne leur donne pas ces fantastiques laideurs, ces haillons richement sordides, ces teintes de vernis jaune que les Flamands prêtent à leurs magots ; il ne fait pas cuire dans leur loge ce hareng saur de Rembrandt, dont la fumée colore de chaudes teintes blondes les vitres sales, les linges rances et les murailles bitumineuses. Derrière le poêle où se cuisine le miroton, aux poutres d'où pend la cage de l'oiseau, il n'accroche pas ces ombres douteuses et rousses qui ont l'air de chauves-souris ou de gnomes assis sur leurs articulations ployées; ses portières sont purement ignobles. Il ne les hausse pas jusqu'à la tru- culence en appuyant un croc de sanglier sur une lèvre calleuse comme en ont les vieilles des Tentations de saint Antoine de Téniers; ses bourgeois, — et nul ne les a peints plus juste, pas même Balzac, — vous ennuient comme des bourgeois véritables par d'intarissables flots de lieux communs et d'àneries solennelles. Ce n'est plus


36 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

de la comédie, c'est de la sténographie. Cependant, de toutes ces silhouettes découpées sur le vif, se détache majestueusement la figure monumentale de Joseph Prud- homme, élève de Brard et Saint-Omer, expert assermenté près les tribunaux, si connu par sa calligraphie et son eu- phémisme; Joseph Prudhomme est la synthèse de la bêtise bourgeoise ; il semble qu'on l'ait connu et qu'il vient de \ous quitter en vous secouant la main et riant de son gros rire satisfait. Quel magnifique imbécile! Jamais la fleur de la bêtise humaine ne s'est plus candidement épanouie! Est-il heureux, est-il rayonnant! comme il laisse tomber de sa lèvre épaisse ses aphorismes de plomb qui feraient prendre le sens commun en horreur! Joseph Prudhomme, c'est la vengeance d'Henry Monnier; il s'est dédommagé sur lui des ennuis, des contrariétés, des humiliations et de toutes ces petites souffrances que les bourgeois causent aux artistes, souvent sans le vouloir. — Cette fois, seulement, il est sorti de son im- partialité glaciale, il s'est échauffé, il s'est animé, il a cbargé le trait, il a outré l'effet, il a composé enfin. — Prudhomme, malgré son extrême vérité, n'est plus un calque, c'est une création. Balzac, qui faisait le plus grand cas de Monnier, a essayé d'introduire Prudhomme dans sa Comédie humaine sous le nom de Phellion (voir les Em- ploijés). Phellion sans doute est beau avec sa tête de bé- lier marquée de petite vérole, sa cravate blanche empesée, son vaste habit noir et ses souliers à nœuds barbotants; mais sa phrase : « Il se rendra sur les lieux avec les pa- piers nécessaires, » ne vaut pas : « Ce sabre est le pins beau jour de ma vie ! »

Toutes les fois que Monnier joue, il attire au théâtre un public spécial d'artistes et de connaisseurs, mais son jeu est trop fin, trop vrai, trop naturel pour amuser beaucoup la foule. Les Prudhommes de la salle sont étonnés de voir


HENKY MONNIER. 37

rire de celui de la scène : ils ont des idées pareilles, ils s'expriment ainsi et s'étonnent qu'on trouve ces façons ridicules. Monnier, lui-même, à force de vivre avec sa création, en a pris les allures, les poses, les tons de voix et la phragéologie, et souvent à la conversation la plus spirituelle il mêle sérieusement une période à la Joseph Prudhomme ; de même qu'en écrivant un billet, il ajoute à son nom le triomphant paraphe du maître d'écriture qu'il a illustré.

Qui n'a lu, dans les Scènes populaires, les Plaisirs de la campagne et le Roman chex> la portière ? madame Des- jardins est immortelle comme madame Gibou et ma- dame Pochet. Ce bonnet, dont les barbes flasques s'agitent comme des oreilles d'éléphant, flotte dans toutes les mé- moires, et personne n'a oublié la Lyonnaise si préoccupée du sort des petits oiseaux pendant l'hiver. Les Plaisirs de la campagne sont une antiphrase, comme vous vous en doutez bien ; les paysans d'Henry Monnier 'ne sont pas des paysans d'églogue; ils sont voleurs comme des pies, avares comme des griffons, malins comme des renards, diplomates à rouer Talleyrand ; et quelle campagne ! une campagne de banlieue, une campagne pavée, poussié- reuse, sans ombre, sans mystère et sans loisir, qui vous donne l'envie d'habiter un entresol rue de la Chaussée- d'Antin ou une mansarde sur le boulevard Montmartre !

(La Presse, 20 février 1855).


BÉRANGER


NE EN 1780 — MORT EN 1857


On le rencontrait dans ses promenades et on le saluait d'un coup d'œil respectueux; mais ce n'était plus un contemporain, bien qu'il vécût encore parmi nous. 11 ne faut pas, en cette époque rapide, vivre des années bien nombreuses, quand on se retire de la mêlée, pour assis- ter à sa gloire comme si Ton était son propre descendant. Bérangeraeu cette satisfaction de savoir, bien longtemps avant de descendre dans la tombe, ce que les neveux penseraient de lui, et il a pu s'endormir tranquille sur son immortalité, si jamais pareille ambition a cbatouillé son cœur. Les hommes nés avec ce siècle ou un peu avant ont été le public immédiat de Béranger. La jeune génération le connaît plus pour l'avoir entendu chanter à ses pères que pour l'avoir chanté elle-même. Elle l'ad- mire un peu sur parole et d'après de vagues souvenirs d'enfance; c'est pour la gloire du poète une condition favorable : ses titres sont admis, on ne les discute plus, et la signilicalion générale de son œuvre se dégage plus nettement. , Béranger a consolé la France humiliée, il a conservé


DÉRANGER. 39

et ravivé de nobles souvenirs, et en ce sens il mérite vraiment le titre de poète national. Ses refrains ont vol- tigé ailés et sonores sur la bouche des hommes, et beau- coup les savent qui ne les ont jamais lus. — Personne ne fut plus populaire, et en cela il obtint ce qui fut refusé à de plus hauts et de plus grands que lui.

Son talent fut de renfermer dans un cadre étroit une idée claire, bien définie, aisément compréhensible, et de l'exprimer par des formes simples. Il pensa aux illettrés, qu'oublient trop en France les poètes, punis de ce dédain par une réputation circonscrite. Les ignorants, les fem- mes, le peuple ouvrent rarement un volume de vers. A ces digressions lyriques, à ces rhythmes compliqués, à ces mots pleins de recherches, ils ne comprennent rien. Il leur faut avant tout une légende, un petit drame, une action, un sentiment, quelque chose d'humain qui soit à leur portée. Béranger possède le sens de la composi- tion. Ses chansons même les moins réussies ont un plan, une suite, un but ; elles commencent, se développent et finissent logiquement. Bref, elles contiennent une car- casse comme un vaudeville, un roman ou un drame^Ge ne sont pas des effusions pures, des caprices poétiques, des harmonies inconscientes.

Son dessin arrêté et repassé à la plume, comme font certains peintres pour ne pas perdre leurs contours, Béranger le remplissait et le colorait, laborieusement quelquefois, avec une touche ferme, nette, exacte, sans grande ardeur de ton, mais de ce gris nuancé qui est comme la palette du génie français, ennemi, en tous les arts, des emportements, des violences et des audaces. — Quoiqu'il se fût volontairement restreint (et souvent la contrainte lui coûta) à un genre qu'il a fait élevé mais que jusqu'à lui on regardait comme inférieur, il eut toujours souci, en vrai artiste, du rhythme et de la rime


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sans pourtant les faire prédominer comme quelques-uns l'ont fait. La consonnance chez lui vient pleine et ronde, presque toujours avec sa lettre d'appui. Il a même sou- vent des raretés et des bonheurs, en ce sens, qui sur- prennent l'oreille en la contentant. Son vers, parfois un peu pénible de structure et comme gêné par le manque d'espace — la-chanson n'admettant guère plus de six ou huit couplets, et ne dépassant pas le vers de dix pieds, déjà long et mal césure pour le chant, — est en général plein, bien construit et bien coupé, infiniment supérieur à tous les vers contemporains jusqu'à l'avènement de la jeune école romantique qui travailla si merveilleusement le rhythme. Mais l'exécution, bien qu'il la soignât avec une amoureuse patience, prenant et reprenant la hme pour effacer toute couture, ne fut pourtant jamais que secondaire à ses yeux ; il subordonnait tout à l'intention première, au but voulu, à l'effet désiré. Comme un au- teur dramatique, qui se préoccupe moins du style qu'un écrivain proprement dit, il dut, on le devine, retrancher beaucoup de choses charmantes mais qui eussent distrait ou fait longueur. Peu de poètes ont ce courage ou ce bon sens.

Né du peuple, malgré la particule nobiliaire qui pré- cédait son nom, Déranger en eut tous les instincts. Il comprenait et ressentait naturellement ses joies, ses douleurs, ses regrets, ses espérances, — aussi fut-il tout à fait moderne. Il n'allait pas chercher ses sujets dans l'antiquité, qu'il ignorait d'abord et qu'il feignit ensuite d'ignorer. N'ayant pas appris le latin, il se servit ingé- nieusement de ce prétexte pour ne pas faire de centons d'Horace ou de Virgile. Dans un temps d'imitation, il fut original plutôt encore par la pensée que par la forme, et comme la critique n'attachait pas alors grande impor- tance à des chansons, il n'eut pas à subir ces violentes


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attaques qui accueillirent d'autres génies à leurs dé- buts.

La France, la révolution de 1850 le prouva bien, garda toujours rancune de 1815 à la Restauration. Aussi le succès des chansons politiques de Béranger fut-il im-^- mense ; il exprimait avec un rare bonheur un sentiment général, et chantait tout haut ce que chacun murmurait tout bas. Il parlait de l'homme du destin, des trois cou- leurs, du vieux sergent, et il donnait en outre aux Fran- çais les moyens de se moquer de leurs vainqueurs, service que n'oublie jamais ce peuple brave, fier et spirituel^ content de tout s'il peut rendre son ennemi ridicule.

Par un certain côté, Béranger ressemble à Gharlet, qui, dans son art, a fait aussi l'épopée familière de la grande armée, et représenté Napoléon tel que le peuple l'avait vu, avec son petit chapeau et sa redingote grise; chose difficile en pleine civihsation, le poète et le peintre surent trouver la légende dans l'histoire et dessiner en quel- ques traits ineffaçables une silhouette à l'instant re- connue.

Là sans doute sont les principales raisons de la grande popularité qui s'attacha au nom de Béranger pour ne plus le quitter, mais ce ne sont pas les seules : son esprit est réellement français, — gaulois même, — sans mé- lange d'élément étranger, c'est-à-dire un esprit tempéré, enjoué, malin, d'une sagesse facile, d'une bonhomie, socratique, entre Montaigne et Rabelais, qui rit plus vo- lontiers qu'il ne pleure, et cependant sait à propos mouiller le sourire d'une larme ; ce n'est pas précisément l'esprit poétique tel que Goethe, Schiller, Byron, Lamar- tine, Victor Hugo, Alfred de Musset l'ont révélé; mais le lyrisme n'est pas dans le génie de la nation. Béranger plaît au grand nombre, en dehors de sa portée politique, par cette clarté ingénieuse, cette sobriété un peu nue,

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ce bon sens proverbial qui, pour nous, se rapprochent trop de la prose. Nous consentons à ce que la muse se serve de ses pieds, surtout lorsqu'ils sont chaussés de mignons cothurnes; mais nous aimons mieux qu'elle s'enlève à grands coups d'aile, dût-on la perdre dans les nues!

^l y a dans son œuvre une foule de types qu'il a cro- qués en quelques couplets, et qui vivent à jamais de cette forte vie de l'art bien plus durable que la vie réelle : le roi d'Yvetot, Roger Bontemps, le marquis de Carabas, la marquise de Pretintaille, madame Grégoire, Frétillon, Lisette, pétillantes eaux-fortes, croquis légers, pastels faits du bout du doigt, et qui valent les tableaux les plus achevés. 11 semble qu'on les ait rencontrés dans l'exis- tence comme des personnages réels, que vous leur avez parlé et qu'ils vous ont répondu. .

(Le Moniteur, 19 octobre 1857.)


BRIZEUX


NÉ EN 1806 — MORT EN 1858


L'auleur de Marie, comme on l'appelait au temps où Ton s'occupait encore des pôëtes, était un de ces hom- mes communs jadis, rares maintenant, qui vivent uni- quement pour l'art. Les abeilles de l'Hymette avaient voltigé au-dessus de son berceau et s'étaient posées sur ses lèvres. Tout jeune la Muse le toucha de l'aile, et il respecta ce contact sacré. Jamais il ne voulut descendre à des labeurs vulgaires, à des besognes qui rapportent le pain de tous les jours, et préféra la médiocrité la plus étroite, et pourquoi ne pas le dire ? la misère à ce qu'il regardait comme une dérogation à la poésie. Tout ce qu'il put prendre sur lui, ce fut de demander l'aumône à Dante : il le traduisit avec religion, et son auteur lui donna l'obole nécessaire, un jour de besoin suprême. Brizeux était Breton, et il aimait d'un amour jaloux

La terre de granit recouverte de chênes.

Il personnifia la Bretagne dans la figure de Marie, doux symbole de la patrie absente et regrettée. Dans ce


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suave poëme, on respire l'odeur des genêts et des ajoncs, la fraîcheur acre et salubre de l'Océan voisin, et l'on entend à travers les sons du biniou comme une modu- lation de flûte antique. Les Bretons, Primel et Nola "sonl des tableaux d'une couleur locale très-juste et très-fine, peints amoureusement par une main dès longtemps fa- milière avec les sites et les hommes qu'elle représente ; les Ternaires ont une tendance plus mystique et semblent inspirés par le commerce de Dante. L'auteur, pénétré de l'importance du nombre trois, le retrouve dans tout et formule sous un rhythme ternaire des sentences dorées que n'eût pas désavouées Pythagore. Tous ces poèmes sont faits avec un soin, une clarté et une délicatesse ex- trêmes; on voit que l'auteur, dans ses longs loisirs labo- rieux, pesait chaque vers, chaque mot, chaque syllabe dans des balances d'or, s'inquiétant d'une assonance, d'une aUitération, d'une nuance ténue de la pensée, — toutes choses dont se soucie peu le vulgaire, épris d'af- fabulations compliquées et d'aventures romanesques. Comme si de beaux vers français ne suffisaient pas pour être inconnu, Brizeux écrivait en breton, et plusieurs de ses ballades gaéliques sont populaires là-bas sur la lande ; ainsi, il vécut tantôt en Bretagne, tantôt à Florence, triste, sauvage et fier, assez ignoré, mais n'ayant pas menti à son rêve de poète et laissant un chef-d'œuvre, Marie. Son ambition, il n'en eut qu'une, c'était d'être de l'Académie. — L'Académie aura ce chagrin, qu'il soit mort trop tôt pour qu'elle ait pu accomplir ce souhait tout littéraire.

(Le Moniteur, 10 mai 1858.)


HONORÉ DE BALZAC


NÉ EN 1799 MORT EN 1850


I


Vers i 855, nous habitions deux petites chambres dans l'impasse du Doyenné, à la place à peu près qu'occupe aujourd'hui le pavillon Mol lien. Quoique situé au centre de Paris, en face des Tuileries, à deux pas du Louvre, l'endroit était désert et sauvage, et il fallait certes de la persistance pour nous y découvrir. Cependant un matin nous vîmes un jeune homme aux façons distinguées, à Tair cordial et spirituel, franchir notre seuil en s'excu- sant de s'introduire lui-même ; c'était Jules Sandeau : il venait nous recruter de la part de Balzac pour la Chroni- que de Paris, un journal hebdomadaire dont on a sans doute gardé le souvenir, mais qui ne réussit pas pécuniai- rement comme il le méritait. Balzac, nous dit Sandeau, avait lu Mademoiselle de Maupin, tout récemment parue alors, et il en avait fort admiré le style ; aussi^désirait-il assurer notre collaboration à la feuille qu'il patronnait et dirigeait. Un rendez-vous fut pris pour nous mettre en rapport, et de ce jour date entre nous une amitié que la mort seule rompit.


46 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

Si nous avons raconté cette anecdote, ce n'est pas parce qu'elle est flatteuse pour nous, mais parce qu'elle honore Balzac, qui, déjà illustre, faisait chercher un jeune écri- vain obscur, débutant d'hier, et l'associait à ses travaux sur un pied de camaraderie et d'égalité parfaites. En ce temps, il est vrai, Balzac n'était pas encore l'auteur de la Comédie humaine, mais il avait fait, outre plusieurs nouvelles, la Physiologie du Mariage, la Peau de chagrin, Louis Lambert, Seraphita, Eugénie Grandet, l'Histoire des Treize, le Médecin de Campagne, le Père Goriot ^ c'est-à-dire, en temps ordinaire, de quoi fonder cinq ou six réputations. Sa gloire naissante, renforcée chaque mois de nouveaux rayons, brillait de toutes les splen- deurs de l'aurore ; et certes il fallait un vif éclat pour Juire sur ce ciel où éclataient à la fois Lamartine, Victor Hugo, de Vigny, de Musset, Sainte-Beuve, Alexandre Dumas, Mérimée, George Sand, et tant d'autres encore; mais à aucune époque de sa vie Balzac ne se posa en grand Lama littéraire, et il fut toujours bon compagnon ; il avait de l'orgueil, mais était entièrement dénué de vanité.

Il demeurait en ce temps-là au bout du Luxembourg, près de l'Observatoire, dans une petite rue peu fréquen- tée baptisée du nom de Gassini, sans doute à cause du voisinage astronomique. Sur le mur du jardin qui en oc- cupait presque tout un côté, et au bout duquel se trou- vait le pavillon habité par Balzac, on lisait : Y Absolu, marchand de briques. Cette enseigne bizarre, qui subsiste encore, si nous ne nous trompons, nous frappa beau- coup ; la Recherche de l'absolu n'eut peut-être pas d'autre point de départ. Ce nom fatidique a probablement sug- géré à l'auteur l'idée de Balthasar Claës au pourchas de son rêve impossible.

Quand nous le vîmes pour la première fois, Balzac,


HONORÉ DE BALZAC. 47

plus âgé d'un an que le siècle, avait environ trente-six ans et sa physionomie était de celles qu'on n'oublie plus. En sa présence la phrase de Shakespeare sur César vous revenait à la mémoire : Devant lui la nature pou- vait se lever hardiment et dire à l'univers : « C'est là un homme ! w

Le cœur nous battait fort, car jamais nous n'avons abordé- sans tremblement un maître de la pensée, et tous les discours que nous avions préparés en chemin nous restèrent à la gorge pour ne laisser passer qu'une phrase stupide équivalant à celle-ci : « Il fait aujourd'hui une belle température. » Balzac, qui vit notre embarras, nous eut bientôt mis à l'aise, et pendant le déjeuner le sang-froid nous revint assez pour l'examiner en détail.

Il portait dès lors en guise de robe de chambre ce froc de cachemire ou de flanelle blanche retenu à la ceinture par une cordelière, dans lequel quelque temps plus lard il se fit peindre par Louis Boulanger. Quelle fantaisie l'avait poussé à choisir, de préférence à un autre, ce cos- tume qu'il ne quitta jamais, nous l'ignorons ; peut-être symbolisait-il à ses yeux la vie claustrale à laquelle le condamnaient ses labeurs, et, bénédictin du roman, en avait-il pris la robe ? toujours est-il que ce froc blanc lui seyait à merveille. Il se vantait en nous montrant ses manches intactes de n'en avoir jamais altéré la pureté par la moindre tache d'encre, « car, disait-il, le vrai ht- téraleur doit être propre dans son travail. »

Son froc rejeté en arriére laissait à découvert son col d'athlète ou de taureau, rond comme un tronçon de co- lonne, sans muscles apparents et d'une blancheur sa- tinée qui contrastait avec le ton plus coloré de la face. A cette époque, Balzac, dans toute la force de Fâge, pré- sentait les signes d'une santé violente peu en harmonie


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avec les pâleurs et les verdeurs romantiques à la mode. Son pur sang tourangeau fouettait ses joues pleines d'une pourpre vivace et colorait chaudement ses bonnes lèvres épaisses et sinueuses, faciles au rire; de légères mous- taches et une mouche en accentuaient les contours sans les cacher; le nez carré du bout, partagé en deux lobes, coupé de narines bien ouvertes, avait un caractère tout à fait original et particulier ; aussi Balzac, en posant pour son buste, le recommandait-il à David d'Angers : « Prenez garde à mon nez ; — mon nez c'est un monde! » Le front était beau, vaste, noble, sensiblement plus blanc que le masque, sans autre pli qu'un sillon perpendiculaire à la racine du nez; les protubérances de la mémoire des lieux formaient une saillie Irès-prononcèe au-dessus des ar- cades sourcilières ; les cheveux abondants, longs, durs et noirs, se rebroussaient en arrière comme une crinière léonine. Quant aux yeux, il n'en exista jamais de pareils. Ils avaient une vie, une lumière, un magnétisme incon- cevables. Malgré les veilles de chaque nuit, la sclérotique en était pure, limpide, bleuâtre, comme celle d'un en- fant ou d'une vierge, et enchâssait deux diamants noirs qu'éclairaient par instants de riches reflets d'or : c'étaient des yeux à faire baisser la prunelle aux aigles, à lire à travers les murs et les poitrines, à foudroyer une bête fauve furieuse, des yeux de souverain, de voyant, de dompteur.

Madame Emile de Girardin, dans son roman intitulé : La canne de M. de Balzac, parle de ces yeux écla- tants :

« Tancrède aperçut alors, au front de cette sorte de massue, des turquoises, de l'or, des ciselures merveil- leuses ; et derrière tout cela deux grands yeux noirs plus brillants que les \)l rreries. »

Ces yeux extraordinaires, dès qu'on avait rencoulré


HONORE DE BALZAC. 49

leur regard, empêchaient de remarquer ce que les autres traits pouvaient présenter de trivial ou d'irrégulier.

L'expression habituelle de la figure était une sorte d'hilarité puissante, de joie rabelaisienne et monacale — le froc contribuait sans doute à faire naître cette idée— qui vous faisaient penser à frère Jean des Entom- meures, mais agrandi et relevé par un esprit de premier ordre.

Selon son habitude, Balzac s'était levé à minuit et avait travaillé jusqu'à notre arrivée. Ses traits n'accusaient ce- pendant aucune fatigue, à part une légère couche de bistre sous les paupières, et il fut pendant tout le dé- jeuner d'une gaieté folle. Peu à peu la conversation dé- riva vers la littérature, et il se plaignit de l'énorme dif- ficulté de la langue française. Le style le préoccupait beaucoup, et il croyait sincèrement n*en pas avoir. Il est vrai qu'alors on lui refusait généralement cette qualité. L'école de Hugo, amoureuse du seizième siècle et du moyen âge, savante en coupes, en rhythmes, en struc- tures, en périodes, riche de mots, brisée à la prose par la gymnastique du vers, opérant d'ailleurs d'après un maître aux procédés certains, ne faisait cas que de ce qui était bien écrit, c'est-à-dire travaillé et monté de ton outre mesure, et trouvait de plus la représentation des mœurs modernes inutile, bourgeoise et manquant de lyrisme. Balzac, malgré la vogue dont il commençait à jouir dans le public, n'était donc pas admis parmi les dieux du romantisme, et il le savait. Tout en dévorant ses livres, on ne s'arrêtait pas à leur côté sérieux, et, même pour ses admirateurs, il resta longtemps — le plus fécond de nos romanciers, — et pas autre chose; — cela surprend aujourd'hui, mais nous pouvons répondre de la vérité de notre assertion. Aussi se donnait-il un mal hor- rible afin d'arriver au style, et, dans son souci de cor-

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50 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

reclion, consultait-il des gens qui lui étaient cent fois in- férieurs. Il avait, disait-il, avant de rien signer, écrit, sous différents pseudonymes (Horace de Saint-Aubin, L. de Villerglé, etc.), une centaine de volumes « pour se délier la main. » Cependant il possédait déjà sa forme sans en avoir la conscience.

Mais revenons à notre déjeuner. Touten causant, Balzac jouait avec son couteau ou sa fourchette, et nous remar- quâmes ses mains qui étaient d'une beauté rare, de vraies mains de prélat, blanches, aux doigts menus et potelés, aux ongles roses et brillants; il en avait la co- quetterie et souriait de plaisir quand on les regardait. Il y attachait un sens de race et d'aristocratie. Lord Byron dit, dans une note, avec une visible satisfaction, qu'Ali- Pacha lui fit compliment de la petitesse de son oreille, et en inféra qu'il était bon gentilhomme. Une semblable remarque sur ses mains eût également flatté Balzac et plus que l'éloge d'un de ses livres. Il avait même une sorte de prévention contre ceux dont les extrémités man- quaient de finesse. Le repas était assez délicat; un pâté de foie gras y figurait, mais c'était une dérogation à la frugalité habituelle, comme il le fit remarquer en riant, et pour « cette solennité », il avait emprunté des couverts d'argent à son libraire !

Nous nous retirâmes après avoir promis des articles pour la Chronique de Paris, où parurent le Tour en Bel- gique, la Morte amoureuse, la Chaîne d'or, et autres tra- vaux littéraires. Charles de Bernard, appelé aussi par Balzac, y fit la Femme de Quarante ans, la Rose jaune, et quelques nouvelles recueillies depuis en volumes. Balzac, comme on sait, avait inventé la femme de trente ans; son imitateur ajouta deux lustres à cet âge déjà vénérable, et son héroïne n'en obtint pas moins de succès.


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Avant d'aller plus loin, arrêtons-nous un peu et don- nons quelques détails sur la vie de Balzac antérieureuient à notre connaissance avec lui. Nos autorités seront ma- dame de Surville sa sœur, et lui-même.

Balzac naquit à Tours le 1 6 mai 1 799, le jour de la fête de saint Honoré, dont on lui donna le nom, qui parut bien sonnant et de bon augure. Le petit Honoré ne fut pas un enfant prodige; il n'annonça pas prématurément qu'il ferait la Comédie humaine. C'était un garçon frais, ver- meil, bien portant, joueur, aux yeux brillants et doux, mais que rien ne distinguait des autres, du moins à des regards peu attentifs. A sept ans, au sortir d'un exter- nat de Tours, on le mit au collège de Vendôme, tenu par des oratoriens, où il passa pour un élève très-mé- diocre.

La première partie de Louis Lambert contient sur ce temps de la vie de Balzac, de curieux renseignements. Dédoublant sa personnalité, il s'y peint comme ancien condisciple de Louis Lambert, tantôt parlant en son nom, et tantôt prêtant ses propres sentiments à ce personnage imaginaire, mais pourtant très-réel, puis- qu'il est une sorte d'objectif de l'âme même de l'écri- vain.

({ Situé au milieu de la viUe, sur la petite rivière du Loir qui en baigne les bâtiments, le collège forme une vaste enceinte où sont enfermés les établissements né- cessaires à une institution de ce genre : une chapelle, un théâtre, une infirmerie, une boulangerie, des cours d'eau. Ce collège, le plus célèbre foyer d'instruction que possèdent les provinces du centre, est alimenté par elles et par nos colonies. L'èloignement ne permet donc pas aux parents d'y venir souvent voir leurs enfants ; la rè- gle interdisait d'ailleurs les vacances externes. Une fois entrés, les élèves ne sortaient du collège qu'à la fin de


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leurs études. A l'exception des promenades faites exté- rieurement sous la conduite des Pères, tout avait été cal- culé pour donner à cette maison les avantages de la dis- cipline conventuelle. De mon temps, le correcteur était encore un vivant souvenir, et la férule de cuir y jouait avec honneur son terrible rôle. »

C'est ainsi que Balzac peint ce formidable collège, qui laissa dans son imagination de si persistants souvenirs.

Il serait curieux de comparer la nouvelle intitulée William Wilson, où Edgar Poe décrit, avec les mysté- rieux grossissements de l'enfance, le vieux bâtiment du temps de la reine Elisabeth où son héros est élevé avec un compagnon non moins étrange que Louis Lambert; mais ce n'est pas ici le lieu de faire ce rapprochement, que nous nous contentons d'indiquer.

Balzac souffrit prodigieusement dans ce collège, où sa nature rêveuse était meurtrie à chaque instant par une règle inflexible. 11 négligeait de faire ses devoirs ; mais, favorisé par la complicité tacite d'un répétiteur de ma- thématiques, en même temps bibliothécaire, et occupé de quelque ouvrage transcendantal, il ne prenait pas sa leçon et emportait les livres qu'il voulait. Tout son temps se passait à lire en cachette. Aussi fut-il bientôt l'élève le' plus puni de sa classe. Les pensums, les retenues absorbèrent bientôt le temps des récréations ; à certaines natures d'écoliers, les châtiments inspirent une sorte de rébellion stoïque, et ils opposent aux professeurs exas- pérés la même impassibilité dédaigneuse que les guer- riers sauvages captifs aux ennemis qui les torturent. Ni le cachot, ni la privation d'aliments, ni la férule ne par- viennent à leur arracher la moindre plainte ; ce sont alors entre le maître et l'élève des luttes horribles, in- connues des parents, où la constance des martyrs et l'habileté des bourreaux se trouvent égalées. Quelques


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professeurs nerveux ne peuvent supporter le regard plein de haine, de mépris et de menace par lequel un bambin de huit ou dix ans les brave.

Rassemblons ici quelques détails caractéristiques qui, sous le nom de Louis Lambert, reviennent à Balzac. « Accoutumé au grand air, à l'indépendance d'une édu- cation laissée au hasard, caressé par les tendres soins d'un vieillard qui le chérissait, habitué à penser sous le soleil, il lui fut bien difficile de se pher à la régie du col- lège, de marcher dans le rang, de vivre entre les quatre murs d'une salle où quatre-vingts jeunes gens étaient si- lencieux, assis sur un banc de bois, chacun devant son pupitre. Ses sens possédaient une perfection qui leur donnait une exquise délicatesse, et tout souffrit chez lui de cette vie en commun ; les exhalaisons par lesquelles l'air était corrompu, mêlées à la senteur d'une classe toujours sale et encombrée des débris de nos déjeuners et de nos goûters, affectèrent son odorat, ce sens qui, plus directement en rapport que les autres avec le sys- tème cérébral, doit causer par ses altérations d'invisi- bles ébranlements aux organes de la pensée ; outre ces causes de corruption atmosphérique, il se trouvait dans nos salles d'étude des baraques où chacun mettait son butin, des pigeons tués pour les jours de fête ou les mets dérobés au réfectoire. Enfin nos salles contenaient en- core une pierre immense où restaient en tout temps deux seaux pleins d'eau où nous allions chaque matin nous débarbouiller le visage et nous laver les mains à tour de rôle, en présence du maître. Nettoyé une seule fois par jour, avant notre réveil, notre local demeurait toujours malpropre. Puis, malgré le nombre des fenêtres et la hauteur de la porte, l'air y était incessamment vicié par les émanations du lavoir, de la baraque, par les mille industries de chaque écolier, sans compter nos quatre-

5.


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vingts corps réunis. — Cette espèce d'humus collégial, mêlé sans cesse à la boue que nous rapportions des cours, formait un fumier d'une insupportable puanteur. La privation de l'air pur et parfumé des campagnes dans lequel il avait jusqu'alors vécu, le changement de ses habitudes, la discipline, tout contrista Lambert. La tête toujours appuyée sur sa main gauche et le bras accoudé à son pupitre, il passait les heures d'étude à regarder dans la cour le feuillage des arbres ou les nuages du ciel. Il semblait étudier ses leçons ; mais, voyant sa plume immobile ou sa page restée blanche, le régent lui criait : « Vous ne faites rien, Lambert ! »

A cette peinture si vive et si vraie des souffrances de la vie de collège, ajoutons encore ce morceau où Balzac, se désignatit dans sa duahté sous le double sobriquet de Pythagore et du Poëte, l'un porté par la moitié de lui- même personnifiée en Louis Lambert, l'autre par la moi- tié de son identité avouée, explique admirablement pour- quoi il passa aux yeux des professeurs pour un enfant incapable.

« Notre indépendance, nos occupations illicites, notre fainéantise apparente, l'engourdissement dans lequel nous restions, nos punitions constantes, notre répu- gnance pour nos devoirs et nos pensums, nous valurent la réputation d'être des enfants lâches et incorrigibles ; nos maîtres nous méprisèrent, et nous tombâmes également dans le plus affreux discrédit auprès de nos camarades, à qui nous cachions nos études de contrebande par crainte de leurs moqueries. Cette double mésestime, in- juste chez les Pères, était un sentiment naturel chez nos condisciples ; nous ne savions ni jouer à la balle, ni cou- rir, ni monter sur les échasses aux jours d'amnistie, quand par hasard nous obtenions un instant de liberté ; nous ne partagions aucun des plaisirs à la mode dans le


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collège ; étrangers aux jouissances de nos camarades, nous restions seuls, mélancoliquement assis sous quel- que arbre de la cour. Le Poëte et Pythagore furent donc une exception, une vie en dehors de la vie commune. L'instinct si pénétrant, l' amour-propre si délicat des éco- liers, leur firent pressentir des esprits situés plus haut ou plus bas que ne l'étaient les leurs ; de là, chez les uns, haine de notre muette aristocratie, chez les autres, mépris de notre inutiHté ; ces sentiments étaient entre nous à notre insu, peut-être ne les ai-je devinés qu'au- jourd'hui. Nous vivions donc exactement comme deux rats tapis dans le coin de la salle où étaient nos pupitres, également retenus là durant les heures d'étude et pen- dant celles des récréations. »

Le résultat de ces travaux cachés, de ces méditations qui prenaient le temps des études, fut ce fameux Traité de la volonté dont il est parlé plusieurs fois dans la Co- médie humaine. Balzac regretta toujours la perte de cette première œuvre qu'il esquisse sommairement dans Louis Lambert, et il raconte avec une émotion que le temps n'a pas diminuée la confiscation de la boîte où était serré le précieux manuscrit : des condisciples jaloux es- sayent d'arracher le coffret aux deux amis qui le défen- dent avec acharnement ; « soudain attiré par le bruit de la bataille, le Père Haugoult intervint brusquement et s'enquit de la dispute. Ce terrible Haugoult nous or- donna de lui remettre la cassette ; Lambert lui livra la clef, le régent prit les papiers, les feuilleta ; puis il dit en les confisquant : — Voilà donc les bêtises pour les- quelles vous négligez vos devoirs! De grosses* larmes tombèrent des yeux de Lambert, arrachées autant parla conscience de sa supériorité morale offensée que par l'insulte gratuite et la trahison qui nous accablaient. — Le Père Haugoult vendit probablement à un épicier de


56 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

Vendôme le Traité de la volonté, sans connaître l'impor- tance des trésors scientifiques dont les germes avortés se dissipèrent en d'ignorantes mains. »

Après ce récit il ajoute : « Ce fut en mémoire de la ca- tastrophe arrivée au livre de Louis que dans l'ouvrage par lequel commencent ces études je me suis servi pour une œuvre fictive du titre réellement inventé par Lam- bert, et que j'ai donné le nom (Pauline) d'une femme qui lui fut chère à une jeune fille pleine de dévoue- ment. »

En effet, si nous ouvrons la Peau de chagrin, nous y trouvons dans la confession de Raphaël les phrases sui- vantes : « Toi seul admiras ma Théorie de la volonté, ce long ouvrage pour lequel j'avais appris les langues orien- tales, l'anatomie, la physiologie, auquel j'avais consacré la plus grande partie de mon temps, œuvre qui, si je ne me trompe, complétera les travaux de Mesmer, de La- vater, de Gall, de Bichat, en ouvrant une nouvelle route à la science humaine ; là s'arrête ma belle vie, ce sacri- fice de tous les jours, ce travail de ver à soie, inconnu au monde, et dont la seule récompense est peut-être dans le travail même; depuis l'âge de raison jusqu'au jour où j'eus terminé ma Théorie, j'ai observé, appris, écrit, lu sans relâche, et ma vie lut comme un long pen- sum; amant efféminé de la paresse orientale, amou- reux de mes rêves, sensuel, j'ai toujours travaillé, me refusant à goûter les jouissances de la vie parisienne; gourmand, j'ai été sobre ; aimant la marche et les voyages maritimes, désirant visiter des pays, trouvant encore du plaisir à faire comme un enfant des ricochets sur l'eau, je suis resté constamment assis une plume à la main ; bavard, j'allais écouter en silence les professeurs aux cours publics de la Bibliothèque et du Muséum ; j'ai dormi sur mon grabat solitaire comme un religieux de


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l'ordre de Saint-Benoît, et la femme était cependant ma seule chimère, une chimère que je caressais et qui me fuyait toujours ! »

Si Balzac regretta le Traité de la volonté, il dut être mioins sensible à la perte de son poëme épique sur les Incas, qui commençait ainsi :

Inca, ô roi infortuné et malheureux,

inspiration malencontreuse qui lui valut, tout le temps qu'il resta au collège, le sobriquet dérisoire de Poëte. Balzac, il faut l'avouer, n'eut jamais le don de poésie, de versification, du moins ; sa pensée si complexe resta tou- jours rebelle au rhythme.

De ces méditations si intenses, de ces efforts intellec- tuels vraiment prodigieux chez un enfant de douze ou quatorze ans, il résulta une maladie bizarre, une fièvre nerveuse, une sorte de coma tout à fait inexplicable pour les professeurs qui n'étaient pas dans le secret des lec- tures et des travaux du jeune Honoré, en apparence oi- sif et stupide ; nul ne soupçonnait, au collège, ces pré- coces excès d'inteUigence, et ne savait qu'au cachot, où il se faisait mettre journellement afin d'être hbre, l'é- colier cru paresseux avait absorbé toute une bibliothè- que de livres sérieux et au-dessus de la portée de son âge.

Cousons ici quelques lignes curieuses sur la faculté de lecture attribuée à Louis Lambert, c'est-à-dire à Balzac.

« En trois ans, Louis Lambert s'était assimilé la sub- stance des livres qui, dans la bibliothèque de son oncle, méritaient d'être lus. L'absorption des idées 4)ar la lec- ture était devenu chez lui un phénomène curieux : son œil embrassait sept ou huit lignes d'un coup, et son es- prit en appréciait le sens avec une vélocité pareille à


58 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

celle de son regard. Souvent même un mot dans la phrase suffisait pour lui en faire saisir le suc. Sa mémoire était prodigieuse. Il se souvenait avec une même fidélité des pensées acquises par la lecture et de celles que la ré- flexion ou la conversation lui avaient suggérées. Enfin il possédait toutes les mémoires : celles des lieux, des noms, des mots, des choses, des figures ; non-seulement il se rappelait les objets à volonté, mais encore il les re- voyait en lui-même éclairés et colorés comme ils l'étaient au moment où il les avait aperçus. Celte puissance s'ap- pliquait également aux actes les plus insaisissables de l'entendement. H se souvenait, suivant son expression, non-seulement du gisement des pensées dans le livre où il les avait prises^ mais encore des dispositions de son âme à des époques éloignées. »

Ce merveilleux don de sa jeunesse, Balzac le conserva toute sa vie, accru encore, et c'est par lui que peuvent s'expliquer ses immenses travaux, — véritables travaux d'Hercule.

Les professeurs effrayés écrivirent aux parents de Bal- zac de le venir chercher en toute hâte. Sa mère accou- rut et l'enleva pour le ramener à Tours. L'étonnement de la famille fut grand lorsqu'elle vit l'enfant maigre et chétif que le collège lui renvoyait à la place du chérubin qu'il avait reçu, et la grand'mère d'Honoré en fit la dou- loureuse remarque. Non-seulement il avait perdu ses beUes couleurs, son frais embonpoint, mais encore, sous le coup d'une congestion d'idées, il paraissait imbécile. Son attitude était celle d'un extatique, d'un somnambule qui dort les yeux ouverts ; perdu dans une rêverie pro- fonde, il n'entendait pas ce qu'on lui disait, ou son es- prit, revenu de loin, arrivait trop lard à la réponse. Mais le grand air, le repos, le milieu caressant de la famille, les distractions qu'on le forçait de prendre et l'énergique


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séve de l'adolescence eurent bientôt triomphé de cet état maladif. Le tumulte causé dans cette jeune cervelle par le bourdonnement des idées s'apaisa. Les lectures confuses se classèrent peu à peu ; aux abstractions vin- rent se mêler des images réelles, des observations faites silencieusement sur le vif ; tout en se promenant et en jouant, il étudiait les jolis paysages de la Loire, les types de province, la cathédrale de Saint-Gatien et les physio- nomies caractéristiques des prêtres et des chanoines ; plusieurs cartons qui servirent plus lard à la grande fres- que de la Comédie furent certainement esquissés pendant cette inaction féconde. Pourtant, pas plus dans la famille qu'au collège, l'inteUigence de Balzac ne fut devinée ou comprise. Même, s'il lui échappait quelque chose d'in- génieux, sa mère, femme supérieure cependant, lui di- sait : « Sans doute, Honoré, tu ne comprends pas ce que tu dis là? » Et Balzac de rire, sans s'expHquer davan- tage, de ce bon rire qu'il avait. M. de Balzac père, qui tenait à la fois de Montaigne, de Rabelais et de l'oncle Toby, par sa philosophie, son originalité et sa bonté (c'est madame de Surville qui parle), avait un peu meil- leure opinion de son fils, d'après certains systèmes gé- nésiaques qu'il s'était faits et d'où il résultait qu'un en* fant procréé par lui ne pouvait être un sot ; toutefois il ne soupçonnait nullement le futur grand homme.

La famille de Balzac étant revenue à Paris, il fut mis en pension chez M. Lepitre* rue Saint-Louis, et chez MM. Scanzer et BeuzeUn, rue Thorigny au Marais. Là, comme au collège de Vendôme, son génie ne se décela point, et il resta confondu parmi le troupeau des écohers ordinaires. Aucun pion enthousiasmé ne lui dil: — Tu, Marcellus eris ! — ou : Sic itur ad astra !

Ses classes finies, Balzac se donna celle seconde édu- cation qui est la vraie ; il étudia, se perfectionna, suivit


60 . PORTRAITS CONTEMPORAINS.

les cours de la Sorbonne et fit son droit, tout en travail- lant chez l'avoué et le notaire. Ce temps, perdu en ap- parence, puisque Balzac ne fut ni avoué, ni notaire, ni avocat, ni juge, lui fil connaître le personnel de la Ba- soche et le mit à même d'écrire plus tard, de façon à émerveiller les hommes du métier, ce que nous pour- rions appeler le contentieux de la Comédie humaine.

Les examens passés, la grande question de la carrière à prendre se présenta. On voulait faire de Balzac un no- taire ; mais le futur grand écrivain, qui, bien que per- sonne ne crût à son génie, en avait la conscience, refusa le plus respectueusement du monde, quoiqu'on lui eût ménagé une charge à des conditions très-favorables. Son père lui accorda deux ans pour faire ses preuves, et comme la famille retournait en province, madame Bal- zac installa Honoré dans une mansarde, en lui allouant une pension suffisante à peine aux plus stricts besoins, espérant qu'un peu de vache enragée le rendrait plus sage.

Cette mansarde était perchée rue deLesdiguières, n°9, prés de l'Arsenal, dont la bibliothèque offrait ses res- sources au jeune travailleur. Sans doute, passer d'une maison abondante et luxueuse à un misérable réduit se- rait une chose dure à un tout autre âge qu'à vingt et un ans, âge qui était celui de Balzac ; mais si le rêve de tout enfant est d'avoir des bottes, celui de tout jeune homme est d'avoir une chambre, une chambre bien à lui, dont il ait la clef dans sa poche, ne pût-il se tenir debout qu'au milieu : une chambre, c'est la robe virile, c'est l'indépendance, la personnahlé, l'amour!

Voilà donc maître Honoré juché près du ciel, assis de- vant sa table, et s'essayant au chef-d'œuvre qui devait donner raison à l'indulgence de son père et démentir les horoscopes défavorables des amis. — Chose singulière,


HONORE DE BALZAC. . * 61

Balzac débuta par une tragédie, par un Cromwell ! Vers ce temps-là, à peu près, Victor Hugo mettait la dernière main à sou Cromwell y dont la préface fut le manifeste de la jeune école dramatique.


II


En relisant avec attention la Comédie humaine lors- qu'on a connu familièrement Balzac, on y retrouve épars une foule de détails curieux sur son caractère et sur sa vie, surtout dans ses premiers ouvrages, où il n'est pas encore tout à fait dégagé de sa personnalité, et à défaut de sujets s'observe et se dissèque lui-même. Nous avons dit qu'il commença le rude noviciat de la vie littéraire dans une mansarde de la rue Lesdiguières, près de l'Arsenal. — La nouvelle de Facino Cane^ datée de Paris, mars 1836, et dédiée à Louise, contient quelques indications précieuses sur Texistence que menait dans ce nid aérien le jeune aspirant à la gloire.

« Je demeurais alors dans une rue que vous ne con- naissez sans doute pas, la rue de Lesdiguières : elle com- mence rue Saint-Antoine, en face d'une fontaine, près de la place de la Bastille, et débouche dans la rue de la Cerisaie. L'amour de la science m'avait jeté dans une mansarde où je travaillais pendant la nuit et je passais le jour dans une bibliothèque voisine, celle de Monsieur ; je vivais frugalement, j'avais accepté toutes les conditions de la vie monastique, si nécessaire aux travailleurs. Quand il faisait beau, à peine me promenais-je sur le bou- levard Bourdon. — Une seule passion m'entraînait en dehors de mes habitudes studieuses ; mais n'était-ce pas

G


62 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

encore de l'étude? J'allais observer les mœurs du fau- bourg, ses habitants et leurs caractères. Aussi mal vêtu que les ouvriers, indifférent au décorum, je ne les met- tais point en garde contre moi : je pouvais me mêler à leurs groupes, les voir concluant leurs marchés, et se disputant à l'heure où ils quittent le travail. Chez moi l'observation était déjà devenue intuitive, elle pénétrait l'âme sans négliger le corps ; ou plutôt elle saisissait si bien les détails extérieurs qu'elle allait sur-le-champ au delà ; elle me donnait la faculté de vivre de la vie de l'individu sur laquelle elle s'exerçait en me permettant de me substituer à lui, comme le derviche des Mille et une Nuits prenait le corps et l'âme des personnes sur les- quelles il prononçait certaines paroles.

« Lorsque, entre onze heures et minuit, je rencontrais un ouvrier et sa femme revenant ensemble de l'Ambigu- Comique, je m'amusais à les suivre depuis le boulevard du Pont-aux-Choux jusqu'au boulevard Beaumarchais. Ces braves gens parlaient d'abord de la pièce qu'ils avaient vue : de fil en aiguille ils arrivaient à leurs af- faires ; la mère tirait son enfant par la main sans écouter ni ses plaintes ni ses demandes. Les deux époux comp- taient l'argent qui leur serait payé le lendemain. Ils le dépensaient de vingt manières différentes. C'étaient alors des détails de ménage, des doléances sur le prix excessif des pommes de terre ou sur la longueur de l'hiver et le renchérissement des mottes, des représentations énergi- ques sur ce qui étaitdû au boulanger, enfin des discussions qui s'envenimaient et où chacun déployait son caractère en mots pittoresques. En entendant ces gens je pouvais épouser leur vie, je me sentais leurs guenilles sur le dos, JG marchais les pieds dans leurs souliers percés ; leurs désirs, leurs besoins, tout passait dans mon âme et mon âme passait dans la leur ; c'était le rôve d'un homme


HONORÉ DE BALZAC. . 63

éveillé. Je m'échauffais avec eux contre les chefs d'atelier qui les tyrannisaient ou contre les mauvaises pratiques qui les faisaient revenir plusieurs fois sans les payer. Quitter ses habitudes, devenir un autre que soi par Ti- vresse des facultés morales et jouer ce jeu à volonté, telle était ma distraction. A quoi dois-je ce don? une seconde vue ? Est-ce une de ces qualités dont l'abus mènerait à la folie? Je n'ai jamais recherché les causes de cette puissance; je la possède et je m'en sers, voilà tout. »

Nous avons transcrit ces lignes, doublement intéres- santes, parce qu'elles éclairent un côté peu connu de la vie de Balzac, et qu'elles montrent chez lui la conscience de cette puissante faculté d'intuition qu'il possédait déjà à un si haut degré et sans laquelle la réahsation de son œuvre eût été impossible. Balzac, comme Vichnou, le dieu indien, possédait le don d'avatar c'est-à-dire celui de s'incarner dans des corps différents et d'y vivre le temps qu'il voulait ; seulement, le nombre des avatars de Vichnou est fixé à dix, ceux de Balzac ne se comptent pas, et de plus il pouvait les provoquer à volonté. — Quoique cela semble singulier à dire en plein dix-neu- vième siècle, Balzac fut un voyant. Son mérite d'observa- teur, sa perspicacité de physiologiste, son génie d'écri- vain ne suffisent pas pour expliquer l'infinie variété des deux ou trois mille types qui jouent un rôle plus ou moins important dans la Comédie humaine. Il ne les copiait pas, il les vivait idéalement, revêtait leurs habits, contractait leurs habitudes, s'entourait de leur milieu, était eux- mêmes tout le temps nécessaire. De là vienneijt ces per- sonnages soutenus, logiques, ne se démentant et ne s'ou- bliant jamais, doués d'une existence intime et profonde, qui, pour nous servir d'une de ses expressions, font con- currence à l'état civil. Un véritable sang rouge circule


64 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

dans leurs veines au lieu de l'encre qu'infusent à leurs créations les auteurs ordinaires.

Cette faculté, Balzac ne la possédait d'ailleurs que pour le présent. 11 pouvait transporter sa pensée dans un mar- quis, dans un financier, dans un bourgeois, dans un homme du peuple, dans une femme du monde, dans une courtisane, mais les ombres du passé n'obéissaient pas à son appel : il ne sut jamais, comme Gœthe, évoquer du fond de l'antiquité la belle Hélène et lui faire habiter le manoir gothique de Faust. Sauf deux ou trois excep- tions, toute son œuvre est moderne ; il s'était assimilé les vivants, il ne ressuscitait pas les morts. — L'histoire même le séduisait peu, comme on peut le voir par ce passage de l'avant-propos qui précède la Comédie hu- maine : « En lisant les sèches et rebutantes nomencla- tures de faits appelées histoires, qui ne s'est aperçu que les écrivains ont oublié dans tous les temps, en Egypte, en Perse, en Grèce, à Rome, de nous donner l'histoire des mœurs ? Le morceau de Pétrone sur la vie privée des Romains irrite plutôt qu'il ne satisfait notre curio- sité. y>

Cette lacune laissée par les historiens des sociétés dis- parues, Balzac se proposa de la combler pour la nôtre, et Dieu sait s'il remplit fidèlement le programme qu'il s'était tracé.

« La société allait être l'historien, je ne devais être que le secrétaire ; en dressant l'inventaire des vices et des vertus, en rassemblant les principaux faits des pas- sions, en peignant les caractères, en choisissant les évé- nements principaux de la société, en composant des types par la réunion des traits de plusieurs caractères homogènes, peul-ètre pouvais-je arriver à écrire This- toire, oubliée par tant d'historiens, celle des mœurs. Avec beaucoup de patience et de courage, je réaliserais,


HONORÉ DE BALZAC. 65

stir la France au dix-neuvième siècle, ce livre que nous regrettons tous, que Rome, Athènes, Tyr, Memphis, la Perse, l'Inde, ne nous ont malheureusement pas laissé sur leur civilisation, et qu'à l'instar de l'abbé Barthé- lémy, le courageux et patient Monteil avait essayé sur le moyen âge, mais sous une forme peu attrayante. »

Mais retournons à la mansarde de la rue Lesdiguières. Balzac n'avait pas conçu le plan de l'œuvre qui devait l'immortaliser ; il se cherchait encore avec inquiétude, anhélation et labeur, essayant tout et ne réussissant à rien, pourtant il possédait déjà cette opiniâtreté de tra- vail à laquelle Minerve, quelque revèche qu'elle soit, doit un jour ou l'autre céder; il ébauchait des opéras- comiques, faisait des plans de comédies, de drames et de romans dont madame de Surville nous a conservé les titres : Stella, Coqsigrue, les Deux Philosophes, sans compter le terrible Cromwell, dont les vers, qui lui coû- taient tant de peine, ne valaient pas beaucoup mieux que celui par lequel commençait son poëme épique des Incas.

Figurez-vous le jeune Honoré les jambes entortillées d'un carrick rapiécé, le haut du corps protégé par un vieux châle maternel, coiffé d'une sorte de calotte dan- tesque dont madame de Balzac connaissait seule la coupe, sa cafetière à gauche, son encrier à droite, labourant à plein poitrail et le front penché, comme un bœuf à la charrue, le champ pierreux et non défriché pour lui de la pensée où il traça plus tard des sillons si fertiles. La lampe brille comme une étoile au fond de la maison noire, la neige descend en silence sur les Jpiles dis- jointes ; le vent souffle à travers la porte et la fenêtre « comme Tulou dans sa flûte, mais moins agréable- ment. *

Si quelque passant attardé eût levé les yeux vers c^'**.

6.


60 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

petite lueur obstinément tremblotante, il ne se serait certes pas douté que c'était l'aurore d'une des plus grandes gloires de notre siècle.

Veut-on voir un croquis de l'endroit, transposé, il est vrai, mais très-exact, dessiné par l'auteur dans la Peau de chagrin^ cette œuvre qui contient tant de lui-même?

« ... Une chambre qui avait vue sur les cours des maisons voisines, par les fenêtres desquelles passaient de longues perches chargées de hnge ; rien n'était plus horrible que cette mansarde aux murs jaunes et sales, qui sentait la misère et appelait son savant. La toiture s'y abaissait régulièrement, et les tuiles disjointes lais- saient voir le ciel ; il y avait place pour un lit, une table, quelques chaises, et sous l'angle aigu du toit je pouvais

loger mon piano Je vécus dans ce sépulcre aérien

pendant près de trois ans, travaillant nuit et jour, sans relâche, avec tant de plaisir que l'étude me semblait être le plus beau thème, la plus heureuse solution de la vie humaine. Le calme et le silence nécessaires au savant ont je ne sais quoi de doux et d'enivrant comme l'a- mour... L'étude prête une sorte de magie à tout ce qui nous environne. Le bureau chétif sur lequel j'écrivais et la basane brune qui le couvrait, mon piano, mon lit, mon fauteuil, les bizarreries du papier de tenture, mes meubles , toutes ces choses s*animérent et devinrent pour moi d'humbles amis, les silencieux complices de mon avenir. Combien de fois ne leur ai-je pas commu- niqué mon âme en les regardant? Souvent, en faisant voyager mes yeux sur une moulure déjotée, je rencon- trais des développements nouveaux, une preuve frap- pante de mon système ou des mots que je croyais heu- reux pour rendre des pensées presque intraduisibles. »

Dans ce même passage, il fait allusion à ses travaux : (( J'avais entrepris deux grandes œuvres ; une comédie


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devait, en peu de jours, me donner une renommée, une fortune et l'entrée de ce monde où je voulais reparaître en exerçant les droits régaliens de l'homme de génie. Vous avez tous vu dans ce chef-d'œuvre la première er- reur d'un jeune homme qui sort du collège, une niaise- rie d'enfant ! Vos plaisanteries ont détruit de fécondes illusions qui depuis ne se sont pas réveillées... »

On reconnaît là le malencontreux Cromwell, qui, lu devant la famille et les amis assemblés, fit un fiasco complet.

Honoré appela de la sentence devant un arbitre qu'il accepta comme compétent, un bon vieillard, ancien professeur à l'École polytechnique. Le jugement fut que l'auteur devait faire « quoi qlie ce soit, excepté de la littérature. »

Quelle perte pour les lettres, quelle lacune dans l'es- prit humain, si le jeune homme se fût incliné devant l'expérience du vieillard et eût écouté son conseil, qui, certes, était des plus sages, car il n'y avait pas la moindre étincelle de génie ni même de talent dans cette tragédie de rhétorique ! Heureusement Balzac, sous le pseudo- nyme de Louis Lambert, n'avait pas fait pour rien au collège de Vendôme la Théorie de la volonté.

lise soumit à la sentence, mais seulement pour la tra- gédie ; il comprit qu'il devait renoncer à marcher sur les traces de Corneille et de Racine, qu'il admirait alors sous bénéfice d'inventaire, car jamais génies ne furent plus contraires au sien. Le roman lui offrait un moule plus commode, et il écrivit vers celte époque un grand nombre de volumes qu'il ne signa pas et désayoua tou- jours. Le Balzac que nous connaissons et que nous admi- rons était encore dans les limbes et luttait vainement pour s'en dégager. Ceux qui ne le jugeaient capable que d'être expéditionnaire avaient en apparence raison; peut-


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être même cette ressource lui aurait-elle manqué, car sa belle écriture devait déjà s'être altérée dans les brouillons chiffonnés, raturés, surchargés, presque hiéroglyphi- ques de l'écrivain luttant avec l'idée et ne se souciant plus de la beauté du caractère.

Ainsi, rien n'était résulté de cette claustration rigou- reuse, de cette vie d'ermite dans la Thébaïde dontRaphaël trace le budget : « Trois sous de pain, deux sous de lait, trois sous de charcuterie m'empêchaient de mourir de faim et tenaient mon esprit dans un état de lucidité sin- gulière. Mon logement me coûtait trois sous par jour ; jebrûlais pour trois sous d'huile par nuit, je faisais moi- même ma chambre, je portais des chemises de flanelle pour ne dépenser que deux sous de blanchissage par jour. Je me chauffais avec du charbon de terre, dont le prix divisé par le^ jours de l'année n'a jamais donné plus de deux sous pour chacun. J'avais des habits, du linge, des chaussures pour trois années : je ne voulais m'habiller que pour aller à certains cours publics et aux bibliothèques ; ces dépenses réunies ne faisaient que dix- huit sous : il restait deux sous pour les choses imprévues. Je ne me souviens pas d'avoir, pendant cette longue pé- riode de travail, passé le pont des Arts, ni jamais acheté d'eau. »

Sans doute Raphaël exagère un peu l'économie, mais la correspondance de Balzac avec sa sœur montre que le roman ne diffère pas beaucoup de la réalité. La vieille fernme désignée dans ses lettres sous le titre d'Iris la Messagère, et qui avait soixante-dix ans, ne pouvait être une ménagère bien active ; aussi Balzac écrit-il : « Les nouvelles de mon ménage sont désastreuses, les travaux nuisent à la propreté. Ce coquin de Moi-même se néglige de plus en plus, il ne descend que tous les trois ou quatre jours pour les achats, va chez les marchands les plus


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voisins et les plus mal approvisionnés du quartier : les autres sont trop loin, et le garçon économise au moins ses pas ; de sorte que ton frère (destiné à tant de célé- brité) est déjà nourri absolument comme un grand homme, c'est-à-dire qu'il meurt de faim.

« Autre sinistre : le café fait d'affreux gribouillis par terre. Il faut beaucoup d'eau pour réparer le dégât; or, l'eau ne montant pas à ma céleste mansarde (elle' y des- cend seulement les Jours d'orage), il faudra aviser, après l'achat du piano, à rétablissement d'une machine hy- draulique si le café continue à s'enfuir pendant que le maître et le serviteur bayent aux corneilles. »

Ailleurs, continuant la plaisanterie, il gourmande le paresseux Moi-même qui laisse pendre au plafond les toiles d'araignée, les moutons se promener sous le lit et la poussière aveuglante se tamiser sur les vitres.

Dans une autre lettre il écrit : « J'ai mangé deux me- lons... il faudra les payer à force de noix et de pain sec! ))

Une des rares récréations qu'il se permettait, c'était d'aller au Jardin ou au Père-Lachaise. Du haut de la col- line funèbre il dominait Paris comme Rastignac à l'en- terrement du père Goriot. Son regard planait sur cet océan d'ardoises et de tuiles qui recouvrent tant de luxe, de misère, d'intrigues et de passions. Gomme un jeune aigle, il couvait sa proie du regard, niais il n'avait en- core ni les ailes, ni le bec, ni les serres, quoique son œil déjà pût se fixer sur le soleil. — 11 disait, en con- templant les tombes : « Il n'y a de belles épitaphes que celles-ci : La Fontaine, Masséna, Molière : un seul nom qui dit tout et qui fait rêver ! » *

Gette phrase contient comme une vague aperception prophétique que l'avenir réalisa, hélas ! trop tôt. Au penchant de la colline, sur une pierre sépulcrale, au-


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dessous d'un buste en bronze coulé d'après le marbre de David, ce mot : BALZAC dit tout et fait rêver le pro- meneur solitaire.

Le régime diététique préconisé par Raphaël pouvait être favorable à la lucidité du cerveau; mais, certes, il ne valait rien pour un jeune homme habitué au confort de la vie de famille. Quinze mois passés sous ces plombs intellectuels, plus tristes, à coup sûr, que ceux de Ve- nise, avaient fait du frais Tourangeau aux joues satinées et brillantes un squelette parisien, hâve et jaune, presque méconnaissable. Balzac rentra dans la maison paternelle, où le veau gras fut tué pour le retour de cet enfant peu prodigue.

Nous glisserons légèrement sur le temps de sa vie où il essaya de s'assurer l'indépendance par des spéculations de librairie, auxquelles ne manquèrent que des capitaux pour être heureuses. Ces tentatives l'endettèrent, enga- gèrent son avenir, et malgré les secours dévoués, mais trop tardifsTpeut-être, de sa famille, lui imposèrent ce rocher de Sisyphe qu'il remonta tant de fois jusqu'au bord du plateau, et qui retombait toujours plus écrasant sur ses épaules d'Atlas chargées en outre de tout un monde.

Cette dette qu'il se faisait un devoir sacré d'acquitter, car elle représentait la fortune d'êtres chers, fut la Né- cessité au fouet armé de pointes, à la main pleine de clous de bronze qui le harcela nuit et jour, sans trêve ni pitié, lui faisant regarder comme un vol une heure de repos ou de distraction. Elle domina douloureusement toute sa vie et la rendit souvent inexplicable pour qui n'en possédait pas le secret.

Ces indispensables détails biographiques indiqués, arrivons à nos impressions directes et personnelles sur Balzac.


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Balzac, cet immense cerveau, ce physiologiste si pé- nétrant, cet observateur si profond, cet esprit si intuitif, ne possédait pas le don littéraire : chez lui s'ouvrait un abîme entre la pensée et la forme. Cet abîme, surtout dans les premiers temps, il désespéra de le franchir. 11 y jetait sans le combler volume sur volume, veille sur veille, essai sur essai ; toute une bibliothèque de livres inavoués y passa. Une volonté moins robuste se fût dé- couragée mille fois, mais par bonheur Balzac avait une confiance inébranlable dans son génie méconnu de tout le monde. 11 voulait être un grand homme et il le fut par d'incessantes projections de ce fluide plus puissant que l'électricité, et dont il fait de si subtiles analyses dans Louis Lambert.

Contrairement aux écrivains de l'école romantique, qui tous se distinguèrent par une hardiesse et une facihté d'exécution étonnantes, et produisirent leurs fruits pres- que en même temps que leurs fleurs, dans une éclosion pour ainsi dire involontaire, Balzac, l'égal de tous comme génie, ne trouvait pas son moyen d'expression, ou ne le trouvait qu'après des peines infinies. Hugo disait dans une de ses préfaces, avec sa fierté castillane : « Je ne sais pas l'art de souder une beauté à la place d'un défaut, et je me corrige dans un autre ouvrage. » Mais Balzac zébrait de ratures une dixième épreuve, et lorsqu'il nous voyait renvoyer à la Chronique de Paris l'épreuve d'un article fait d'un jet sur le coin d'une table avec les seules corrections typographiques, il ne pouvait croire, quelque content qu'il en fût d'ailleurs, que nous y eussions mis tout notre talent. « En le remaniant encore deux ou trois fois il eût été mieux, » nous disait-il. •

Se donnant pour exemple, il nous prêchait une étrange hygiène littéraire. Il fallait nous cloîtrer deux ou trois ans, boire de l'eau, manger des lupins détrempés comme


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Protogène, nous coucher à six heures du soir, nous lever à minuit, et travailler jusqu'au matin, employer la journée à revoir, étendre, émonder, perfectionner, polir le travail nocturne, corriger les épreuves, prendre les notes, faire les études nécessaires, et vivre surtout dans la chasteté la plus absolue. Il insistait beaucoup sur cette dernière recommandation, bien rigoureuse pour un jeune homme de vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Selon lui, la chasteté réelle développait au plus haut degré les puissances de l'esprit, et donnait à ceux qui la pratiquaient des facultés inconnues. Nous objections timidement que les plus grands génies ne s'étaient in- terdit ni l'amour, ni la passion, ni même le plaisir, et nous citions des noms illustres. Balzac hochait la tète, et répondait : « Ils auraient fait bien autre chose sans les femmes. »

Toute la concession qu'il pût nous accorder, et encoie la regrettait-il, fut de voir la personne aimée une demi- heure chaque année. Il permettait les lettres ; « cela formait le style. »

iMoyennant ce régime, il promettait de faire de nous, avec les dispositions naturelles qu'il se plaisait à nous reconnaître, un écrivain de premier ordre. On voit bien à nos œuvres que nous n'avons pas suivi ce plan d'études si sage.

II ne faut pas croire que Balzac plaisantât en nous traçant cette règle que des trappistes ou des chartreux eussent trouvée dure. Il était parfaitement convaincu et parlait avec une éloquence telle, qu'à plusieurs reprises nous essayâmes consciencieusement de cette méthode d'avoir du génie ; nous nous levâmes plusieurs fois a mi- nuit, et après avoir pris le café inspirateur, fait selon la formule, nous nous as.^îmes devant notre tal)le sur la- quelle le sommeil ne lardait pas à pencher notre tôle.


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La Morte amoureuse, insérée dans la Chronique de Paris, fut notre seule œuvre nocturne.

Vers cette époque, Balzac avait fait pour une revue Facino Cane, l'histoire d'un noble vénitien qui, prison- nier dans les Puits du palais ducal, était tombé en faisant un souterrain pour s'évader, dans le trésor secret de la République, dont il avait emporté une bonne part avec l'aide d'un geôlier gagné. Facino Cane, devenu aveugle et joueur de clarinette sous le nom vulgaire du père Canet, avait conservé malgré sa cécité la double vue de l'or ; il le devinait à travers les murs et les voûtes, et il offrait à l'auteur, dans une noce du faubourg Saint-An- toine, de le guider, s'il voulait lui payer les frais du voyage, vers cet immense amas de richesses dont la chute de la république vénitienne avait fait perdre le gisement. Balzac, comme nous l'avons dit, vivait ses personnages, et en ce moment il était Facino Cane lui- même, moins la cécité toutefois, car jamais yeux plus étincelants ne scintillèrent dans une face humaine. Il ne rêvait donc que tonnes d'or, monceaux de diamants et d'escarboucles, et au moyen du magnétisme, avec les pratiques duquel il était depuis longtemps familiarisé, il faisait rechercher à des somnambules la place des trésors enfouis et perdus. Il prétendait avoir appris ainsi de la manière la plus précise l'endroit où, près du morne de la Pointe-à-Pitre, Ïoussaint-Louverture avait fait en- terrer son butin par des nègres aussitôt fusillés. — Le Scarabée cVor, d'Edgard Poe, n'égale pas en finesse d'in- duction, en netteté de plan, en divination de détails, le récit enfiévrant qu'il nous fît de l'expédition à tenter pour se rendre maître de ce trésor, bien autrement ftche que celui enfoui par Tom Kidd au pied du Talipot à la tête de mort.

Nous prions le lecteur de ne pas trop se moquer de

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74 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

nous, si nous lui avouons en toute humilité que nous partageâmes bientôt la conviction de Balzac. — Quelle cervelle eût pu résister à sa vertigineuse parole ? Jules Sandeaufut aussi bientôt séduit, et comme il fallait deux amis sûrs, deux compagnons dévoués et robustes pour faire les fouilles nocturnes sur l'indication du voyant, Balzac voulut bien nous admettre pour un quart chacun à cette prodigieuse fortune. Une moitié lui revenait de droit, comme ayant découvert la chose et dirigé l'en- treprise.

Nous devions acheter des pics, des pioches et des pelles, les embarquer secrètement à bord du vaisseau, nous rendre au pomt marqué par des chemins différents pour ne pas exciter de soupçons, et, le coup fait, trans- border nos richesses sur un brick frété d'avance ; — bref, c'était tout un roman, qui eût été admirable si Balzac l'eût écrit au lieu de le parler.

Il n'est pas besoin de dire que nous ne déterrâmes pas le trésor de Toussaint-Louverture. L'argent nous manquait pour payer notre passage; à peine avions-nous à nous trois de quoi acheter les pioches.

Ce rêve d'une fortune subite due à quelque moyen étrange et merveilleux hantait souvent le cerveau de Balzac; quelques années auparavant (en 1853), il avait fait un voyage en Sardaigne pour examiner les scories des mines d'argent abandonnées par les Romains, et qui, traitées par des procédés imparfaits, devaient selon lui contenir encore beaucoup de métal. L'idée était juste, et, imprudemment confiée, fit la fortune d'un autie.


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III


Nous avons raconlé l'anecdote du trésor enfoui par Toussaint-Louverture, non pour le plaisir de narrer une historiette bizarre, mais parce qu'elle se rattache à une idée dominante de Balzac, — l'argent. — Certes, per- sonne ne fut moins avare que l'auteur de la Comédieliu- maine, mais son génie lui faisait pressentir le rôle im- mense que devait jouer dans l'art ce héros métallique, plus intéressant pour la société moderne que les Gran- disson, les Desgrieux, les Oswald, les Werther, les Ma- lek-Adhel, les René, les Lara, les Waverley, les Quentin- Durv^ard, etc.

Jusqu'alors le roman s'était borné à la peinture d'une passion unique, l'amour, mais l'amour dans une sphère idéale en dehors des nécessités et des misères de la vie. Les personnages de ces récits tout psychologiques ne mangeaient, ni ne buvaient, ni ne logeaient, ni n'avaient de compte chez leur tailleur. Ils se mouvaient dans un milieu abstrait comme celui de la tragédie. Voulaient-ils voyager, ils mettaient, sans prendre de passe-port, quel- ques poignées de diamants au fond de leur poche, et payaient de cette monnaie les postillons, qui ne man- quaient pas à chaque relai de crever leurs chevaux; des châteaux d'architecture vague les recevaient au bout de leurs courses, et avec leur sang ils écrivaient«à leurs belles d'interminables épîtres datées de la tour du Nord. Les héroïnes, non moins immatérielles, ressemblaient à des aqiia-tinta d'Angelica Kauffmann : grand chapeau de paille, cheveux demi-défrisés à l'anglaise, longue robe


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de mousseline blanche, serrée à la taille par une écharpe d'azur.

Avec son profond instinct de la réalité, Balzac com- prit que la vie moderne qu'il voulait peindre était do- minée par un grand fait, — l'argent, — et dans la Peau de chagrin, il eut le courage de représenter un amant inquiet non-seulement de savoir s'il a touché le cœur de celle qu'il aime, mais encore s'il aura assez de monnaie pour payer le fiacre dans lequel il la reconduit. — Cette audace est peut-être une des plus grandes qu'on se soit permises en littérature, et seule elle suffirait pour immortaliser Balzac. La stupéfaction fut profonde, et les purs s'indignèrent de cette infraction aux lois du genre, mais tous les jeunes gens qui, allant en soirée chez quelque dame avec des gants blancs repassés à la gomme élastique, avaient traversé Paris en danseurs, sur la pointe de leurs escarpins, et redoutant une mouche de boue plus qu'un coup de pistolet, compatirent, pour les avoir éprouvées, aux angoisses de Valentin, et s'intéres- sèrent vivement à ce chapeau qu'il ne peut renouveler et conserve avec des soins si minutieux. Aux moments de misère suprême, la trouvaille d'une des pièces de cent sous ghssées entre les papiers du tiroir, par la pudique commisération de Pauline, produisait l'effet des coups de théâtre les plus romanesques ou de l'intervention d'une Péri dans les contes arabes. Qui n'a pas découvert aux jours de détresse, oublié dans un pantalon ou dans un gilet, quelque glorieux écu apparaissant à propos et vous sauvant du malheur que la jeunesse redoute le plus : rester en affront devant une femme aimée pour une voi- ture, un bouquet, un petit banc, un programme de spec- tacle, une gratification à l'ouvreuse ou quelque vétille de ce genre ? Balzac excelle d'ailleurs dans la peinture de la jeu-


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nesse pauvre comme elle l'est presque toujours, s'es- sayant aux premières luttes de la vie, en proie aux ten- tations des plaisirs et du luxe, et supportant de pro- fondes misères à l'aide de hautes espérances. Valentin, Rastignac, Bianchon, d'Arthez, Lucien de Rubempré, Lousteau, ont tous tiré à belles dents les durs beefsteaks de la vache enragée, nourriture fortifiante pour les esto- macs robustes, indigeste pour les estomacs débiles; il ne les loge pas, tous ces beaux jeunes gens sans le sou, dans des mansardes de convention tendues de perse, à fenêtre festonnée de pois de senteur et donnant sur des jardins ; il ne leur fait pas manger « des mets simples, apprêtés par les mains de la nature, » et ne les habille pas de vêtements sans luxe, mais propres et commodes ; il les met en pension bourgeoise chez la maman Vau- quer, ou les accroupit sous l'angle aigu d'un toit, les ac- coude aux tables grasses des gargotes infimes, les affu- ble d'habits noirs aux coutures grises, et ne craint pas de les envoyer au Mont-de-Piété, s'ils ont encore, chose rare, la montre de leur père.

Corinne, toi qui laisses, au cap Misène, pendre ton bras de neige sur ta lyre d'ivoire, tandis que le fils d'Al- bion, drapé d'un superbe manteau neuf et chaussé de bottes à cœur parfaitement cirées, te contemple et t'é- coute dans une pose élégante ; Corinne, qu'aurais-tu dit de semblables héros ? Us ont pourtant une petite qualité qui manquait à Oswald, — ils vivent, et d'une vie si forte qu'il semble qu'on les ait rencontrés mille fois; — aussi Pauline, Delphine deNucingen, la princesse de Ca- dignan, madame de Bargeton, Coralie, Esth^, en sont- elles follement éprises.

A l'époque où parurent les premiers romans signés de Balzac, on n'avait pas, au même degré qu'aujourd'hui, la préoccupation, ou pour mieux dir^ la fièvre de l'or

7.


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La Californie n'était pas découverte ; il existait à peuie quelques lieues de voies ferrées dont on ne soupçonnait guère l'avenir, et qu'on regardait comme des espèces de glissoires devant succéder aux montagnes russes, tom- bées en désuétude ; le public ignorait, pour ainsi dire, ce qu'on nomme aujourd'hui « les affaires, » et les ban- quiers seuls jouaient à la Bourse. Ce remuement de ca- pitaux, ce ruissellement d'or, ces calculs, ces chiffres, cette importance donnée à l'argent dans des œuvres qu'on prenait encore pour de simples fictions romanesques et non pour de sérieuses peintures de la vie, étonnaient singulièrement les abonnés des cabinets de lecture, et la critique faisait le total des sommes dépensées ou mises en jeu par l'auteur. Les millions du père Grandet don- naient heu à des discussions arithmétiques, et les gens graves, émus de l'énormité des totaux, mettaient en doute la capacité financière de Balzac, capacité très- grande cependant, et reconnue plus tard. — Stendhal disait avec une sorte de fatuité dédaigneuse du style : « Avant d'écrire, je lis toujours trois ou quatre pages du Code civil pour me donner le ton. » Balzac, qui avait si bien compris l'argent, découvrit aussi des poèmes et des drames dans le Code : le Contrat de mariage ^ où il met aux prises, sous les figures de Matthias et de Solonnet, l'ancien et le nouveau notariat, a tout l'intérêt de la co- médie de cape et d'épée la plus incidentée. La banque- route, dans Grandeur et Décadence de César BirotteaUy vous fait palpiter comme l'histoire d'une chute d'empire; la lutte du château et de la chaumière des Paysans offre autant de péripéties que le siège de Troie. Balzac sait donner la vie à une terre, à une maison, à un héritage, à un capital, et en fait des héros et des héroïnes dont les aventures se dévorent avec une anxieuse avidité. Ces éléments nouveaux introduits dans le roman ne


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plurent pas tout d'abord, — les analyses philosophiques, les peintures détaillées de, caractères, les descriptions d'une minutie qui semble avoir en vue l'avenir, étaient regardées comme des longueurs fâcheuses, et le plus souvent on les passait pour courir à la fable. Plus tard, on reconnut que le but de l'auteur né! ait pas de tisser des intrigues plus ou moins bien ourdies, mais de pein- dre la société dans son ensemble du sommet à la base, avec son personnel et son mobilier, et l'on admira l'im- mense variété de ses types. N'est-ce pas Alexandre Du- mas qui disait de Shakspeare : k( Shakspeare, l'homme qui a le plus créé après Dieu ; » ^e mot serait encore plus juste appliqué à Balzac ; jamais, en effet, tant de créatu- res vivantes ne sortirent d'un cerveau humain.

Dès cette époque (1856), Balzac avait conçu le plan de sa Comédie humaine et possédait la pleine conscience de son génie. 11 rattacha adroitement les œuvres déjà parues à son idée générale et leur trouva place dans des caté- gories philosophiquement tracées. Quelques nouvelles de pure fantaisie ne s'y raccrochent pas trop bien, mal- gré les agrafes ajoutées après coup ; mais ce sont là des détails qui se perdent dans l'immensité de l'ensemble, comme des ornements d'un autre style dans un édifice grandiose.

Nous avons dit que Balzac travaillait péniblement, et, fondeur obstiné, rejetait dix ou douze fois au creuset le métal qui n'avait pas rempli exactement le moule; comme Bernard Palissy, il eût brûlé les meubles, le plancher et jusqu'aux poutres de sa maison pour entretenir le feu de son fourneau et ne pas manquer l'expônince ; les nécessités les plus dures ne lui firent jamais livrer une œuvre sur laquelle il n'eût pas mis le der- nier effort, et il donna d'admirables exemples de con- science littéraire. Ses corrections, si nombreuses qu'elles


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équivalaient presque à des éditions différentes de la même idée, furent portées à son compte par les éditeurs dont elles absorbaient les bénéfices, et son salaire, sou- vent modique pour la valeur de l'œuvre et la peine qu'elle avait coûtée, en était diminué d'autant. Les som- mes promises n'arrivaient pas toujours aux échéances, et pour soutenir ce qu'il appelait en riant sa dette flot- tante, Balzac déploya des ressources d'esprit prodigieu- ses et une activité qui eût absorbé complètement la vie d'un homme ordinaire. Mais, lorsque assis devant sa ta- ble, dans son froc de moine, au milieu du silence noc- turne, il se trouvait en face de feuilles blanches sur lesquelles se projeta^itla lueur de son flambeau à sept bou- gies, concentrée par un abat-jour vert, en prenant la plume il oubliait tout, et alors commençait une lutte plus terrible que la lutte de Jacob avec l'ange, celle de la forme et de l'idée. Dans ces batailles de chaque nuit, dont au matin il sortait brisé mais vainqueur, lorsque le foyer éteint refroidissait l'atmosphère de la chambre, sa tête fumait et de son corps s'exhalait un brouillard vi- sible comme du corps des chevaux en temps d'hiver. Quelquefois une phrase seule occupait toute une veille ; elle était prise, reprise, tordue, pétrie, martelée, allon- gée, raccourcie, écrite de cent façons différentes, et, chose bizarre! la forme nécessaire, absolue, ne se pré- sentait qu'après l'épuisement des formes approximatives; sans doute le métal coulait souvent d'un jet plus plein et plus dru, mais il est bien peu de pages dans Balzac qui soient restées identiques au premier brouillon. Sa manière de procéder était celle-ci : quand il avait long- temps porté et vécu un sujet, d'une écriture rapide, heurtée, pochée, presque hiéroglyphique, il traçait une espè(;e de scénario en quelques pages, qu'il envoyait à l'imprimerie d'où elles revenaient en placards, c est-à-


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dire en colonnes isolées au milieu de larges feuilles. Il lisait attentivement ces placards, qui donnaient déjà à son embryon d'œuvre ce caractère impersonnel que n'a pas le manuscrit, et il appliquait à cette ébauche la haute faculté critique qu'il possédait, comme s'il se fût agi d'un autre. Il opérait sur quelque chose ; s'approuvant ou se désapprouvant, il maintenait ou corrigeait, mais surtout ajoutait. Des lignes parlant du commencement, du milieu ou de la fin des phrases, se dirigeaient vers les • marges, à droite, à gauche, en haut, en bas, conduisant à des développements, à des intercalations, à des incises, à des épithétes, à des adverbes. Au bout de quelques heures de travail, on eût dit le bouquet d'un feu d'arti- fice dessiné par un enfant. Du texte primitif partaient des fusées de style qui éclataient de toutes parts. Puis c'é- taient des croix simples, des croix recroisetées comme celles du blason, des étoiles, des soleils, des chiffres arabes ou romains, des lettres grecques ou françaises, tous les signes imaginables de renvoi qui venaient se mê- ler aux rayures. Des bandes de papier, collées avec des pains à cacheter, piquées avec des épingles, s'ajoutaient aux marges insuffisantes, zébrées de lignes en fins ca- ractères pour ménager la place, et pleines elles-mêmes de ratures, car la correction à peine faite était déjà cor- rigée. Le placard imprimé disparaissait presque au mi- lieu de ce grimoire d'apparence cabalistique, que les ty- pographes se passaient dé main en main, ne voulant pas faire chacun plus d'une heure de Balzac.

Le jour suivant, on rapportait les placards avec les corrections faites, et déjà augmentés de moitié.

Balzac se remettait à l'œuvre, ampliant toujours, ajou- tant un trait, un détail, une peinture, une observation de mœurs, un mot caractéristique, une phrase à effet, faisant serrer l'idée de plus près par la forme, se rappro-


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chant toujours davantage de son tracé intérieur, choisis- sant comme un peintre parmi trois ou quatre contours la hgne définitive. Souvent ce terrible travail terminé avec cette intensité d'attention dont lui seul était capa- ble, il s'apercevait que la pensée avait gauchi à l'exécu- tion, qu'un épisode prédominait, qu'une figure qu'il vou- lait secondaire pour l'effet général saillait hors de son plan, et d'un trait de plume il abattait courageusement le résultat de quatre ou cinq nuits de labeur. Il était hé- roïque dans ces circonstances.

Six, sept, et parfois dix épreuves revenaient raturées, remaniées, sans satisfaire le désir de perfection de l'au- teur. Nous avons vu aux Jardies, sur les rayons d'une bibliothèque composée de ses œuvres seules, chaque épreuve différente du même ouvrage reliée en un volume séparé depuis le premier jet jusqu'au livre définitif ; la comparaison de la pensée de Balzac à ses divers états of- frirait une étude bien curieuse et contiendrait de profi- tables leçons littéraires. Prés de ces volumes un bouquin à physionomie sinistre, relié en maroquin noir, sans fers ni dorure, attira nos regards : « Prenez-le, nous dit Bal- zac, c'est une œuvre inédite et qui a bien son prix. '» Le titre portait : Comptes mélancoliques, il contenait la liste des dettes, les échéances des billets à payer, les mémoi- res des fournisseurs et toute la paperasserie menaçante que légalise le Timbre. Ce volume, par une espèce de contraste railleur, était placé à côté des Contes drolati- ques^ )) auxquels il ne faisait pas suite, » ajoutait en riant l'auteur de la Comédie humaine.

Malgré cette façon laborieuse d'exécuter, Balzac pro- duisait beaucoup, grâce A sa volonté surhumaine servie par un tempérament d'athlète et une réclusion de moine. Pendant deux ou trois mois de suite, lorsqu'il avait quel- que œ'uvre importante en train, il travaillait seize ou


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dix-huit heures sur vingt-quatre ; il n'accordait à l'ani- malité que six heures d'un sommeil lourd, fiévreux, con- vulsif, amené par la torpeur de la digestion après un re- pas pris à la hâte. Il disparaissait alors complètement, ses meilleurs amis perdaient sa trace ; mais il sortait bientôt de dessous terre, agitant un chef-d'œuvre au-des- sus de sa tête, riant de son large rire, s'applaudissant avec une naïveté parfaite el s'accordant des éloges que, du reste, il ne demandait à personne. Nul auteur ne fut plus insoucieux que lui des articles et des réclames à l'endroit de ses livres ; il laissait sa réputation se faire toute seule, sans y mettre la main, et jamais il ne cour- tisa les journalistes. — Gela d'ailleurs lui eût pris du temps : il livrait sa copie, touchait l'argent et s'enfuyait pour le distribuer à des créanciers qui souvent l'atten- daient dans la cour du journal, comme, par exemple, les maçons des Jardies.

Quelquefois, le matin, il nous arrivait haletant, épuisé, étourdi par J'air frais, comme Vulcain s'échappant de sa forge, et il tombait sur un divan ; sa longue veille l'avait affamé et il pilait des sardines avec du beurre en faisant une sorte de pommade qui lui rappelait les rillettes de Tours, et qu'il étendait sur du pain. C'était son mets fa- vori ; il n'avait pas plutôt mangé qu'il s'endormait, en nous priant de le réveiller au bout d'une heure. Sans te- nir compte delà consigne, nous respections ce sommeil si bien gagné, et nous faisions taire tous les rumeurs du logis. Quand Balzac s'éveillait de lui-même, et qu'il voyait le crépuscule du soir répandre ses teintes gri- ses dans le ciel, il bondissait et nous accablait d'injures, nous appelant traître, voleur, assassin : nous fti faisions perdre dix mille francs, car étant éveillé il aurait pu a,voir l'idée d'un roman qui lui aurait rapporté cette somme (sans les réimpressions). Nous étions cause des


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catastrophes les plus graves et de désordres inimagina- bles. Nous lui avions fait manquer des rendez-vous avec des banquiers, des éditeurs, des duchesses ; il ne serait pas en mesure pour ses échéances ; ce fatal sommeil coû- terait des millions. Mais nous étions habitué déjà à ces prodigieuses martingales que Balzac, partant du chiffre le plus chétif, poussait à toute outrance jusqu'aux som- mes les plus monstrueuses, et nous nous consolions ai- sément en voyant ses belles couleurs tourangelles repa- rues sur ses joues reposées.

Balzac habitait alors à Ghaillot, rue des Batailles, une maison d'où l'on découvrait une vue admirable, le cours de la Seine, le Champ de Mars, l'École militaire, le dôme des Invalides, une grande portion de Paris et plus loin les coteaux de Meudon. Il s'était arrangé là un intérieur assez luxueux, car il savait qu'à Paris on ne croit guère au talent pauvre, et que le paraître^ amène souvent Vêtre. C'est à cette période que se rapportent ses velléités d'élégance et de dandysme, le fameux habit bleu à bou- tons d'or massif, la massue à pommeau de turquoises, les apparitions aux Bouffes et à l'Opéra, et les visites plus fréquentes dans le monde, où sa verve étincelante le fai- sait rechercher, visites utiles d'ailleurs, car il y rencontra plus d'un modèle. 11 n'était pas facile de pénétrer dans cette maison, mieux gardée que le jardin des llespérides. Deux ou trois mots de passe étaient exigés. Balzac, de peur qu'ils ne s'ébruitassent, les changeait souvent. Nous nous souvenons de ceux-ci : Au portier l'on disait : « La saison des prunes est arrivée, » et il vous laissait fran- chir le seuil ; au domestique accouru sur l'escalier au son de la cloche, il fallait murmurer : « J'apporte des dentelles de Belgique, » et si vous assuriez au valet de chambre que « madame Bertrand était en bonne santé, » on vous introduisait enfin.


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Ces enfantillages amusaient beaucoup Balzac ; ils étaient peut-être nécessaires pour écarter les fâcheux et d'autres visiteurs plus désagréables encore.

Dans la Fille aux yeux d'or se trouve une description du salon de la rue des Batailles. Elle est de la plus scru- puleuse fidélité, et Ton ne sera pas fâché peut-êlre de voir l'antre du lion peint par lui-même; il n'y a pas un détail d'ajouté ou de retranché.

ft La moitié du boudoir décrivait une ligne circulaire mollement gracieuse, qui s'oppo^«ait à l'autre partie par- faitement carrée, au milieu de laquelle brillait une che- minée en marbre blanc et or. On entrait par une porte latérale que cachait une riche portière en tapisserie et qui faisait face à une fenêtre. Le fer-à-cheval était orné d'un véritable divan turc, c'est-à-dire un matelas posé par terre, mais un matelas large comme un lit, un divan de cinquante pieds de tour en cachemire blanc, relevé par des bouffettes en soie noire et ponceau, dis- posées en losanges ; le dossier de cet immense lit s'éle- vait de plusieurs pouces au-dessus des nombreux cous- sins qui l'enrichissaient encore par le goût de leurs agréments. Ce boudoir était tendu d'une étoffe rouge sur laquelle était posée une mousseline des Indes cannelée comme l'est une colonne corinthienne, par des tuyaux alternativement creux et ronds, arrêtés en haut et en bas dans une bande d'étoffe couleur ponceau, sur laquelle étaient dessinées des arabesques noires. Sous la mous- seline, le ponceau devenait rose, couleur amoureuse que répétaient les rideaux de la fenêtre, qui étaient en mous- seline des Indes doublée de taffetas rose et ornés de franges ponceau mélangé de noir. Six bras en vermeil supportant chacun deux bougies étaient attachés sur la tenture à d'égales distances, pour éclairer le divan. Le plafond, au miheu duquel pendait un lustre en vermeil

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mat, étincelait de blancheur, et la corniche était dorée. Le lapis ressemblait à un châle d'Orient, il en offrait les dessins et rappelait les poésies de la Perse, où des mains d'esclaves l'avaient travaillé. Les meubles étaient cou- verts en cachemire blanc, rehaussé par des agréments noir et ponceau. La pendule, les candélabres, tout était en marbre blanc et or. La seule table qu'il y eût avait un cachemire pour tapis ; d'élégantes jardinières contenant des roses de toutes les espèces, des fleurs ou blanches ou rouges. »

Nous pouvons ajouter que sur la table était posée une magnifique écritoire en or et en malachite, don, sans doute, de quelque admirateur étranger.

Ce fut avec une satisfaction enfantine que Balzac nous montra ce boudoir pris dans un salon carré, et laissant nécessairement des vides aux encoignures de la moitié arrondie. Quand nous eûmes assez admiré les splendeurs coquettes de cette pièce, dont le luxe paraîtrait moindre aujourd'hui, Balzac ouvrit une porte secrète et nous fit pénétrer dans un couloir obscur qui circulait autour de l'hémicycle : à l'une des encoignures était placé une étroite couchette de fer, espèce de lit de camp du travail ; dans l'autre, il y avait une table « avec tout ce qu'il faut pour écrire, » comme dit M. Scribe dans ses indications de mise en scène : c'était là que Balzac se réfugiait pour piocher à l'abri de toute surprise et de toute investiga- tion.

Plusieurs épaisseurs de toile et de papier matelassaient la cloison de manière à intercepter tout bruit d'un côté comme de l'autre; pour être sûr qu'aucune rumeur ne pouvait transpirer du salon au dehors, Balzac nous pria de rentrer dans la pièce et de crier de toutes les forces de nos poumons : on entendait encore un peu; il fallait coller quelque feuille de papier gris pour éteindre tout


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HONORÉ DE BALZAC. 87

à fait le son. Tout ce mystère nous intriguait fort et nous en demandâmes le motif. Balzac nous en donna un qu'eût approuvé Stendhal, mais que la pruderie moderne em- pêche de rapporter. Le fait est qu'il arrangeait déjà dans sa tête la scène de Henry de Marsay et de Paquita, et il s'inquiétait de savoir si d'un salon ainsi disposé les cris de la victime parviendraient aux oreilles des autres ha- bitants de la maison.

Il nous donna dans ce même boudoir un dîner splen- dide, pour lequel il alluma de sa main toutes les bougies des bras en vermeil, et du lustre et des candélabres. Les convives étaient le marquis de B***, le peintre L. B. : quoique très-sobre et abstème d'habitude, Balzac ne craignait pas de temps à autre « un tronçon de chière He )' ; il mangeait avec une joviale gourmandise qui in- spirait l'appétit, et il buvait d'une façon pantagruélique. Quatre bouteilles de vin blanc de Vouvray, un des plus capiteux qu'on connaisse, n'altéraient en rien sa forte cervelle et ne faisaient que donner un pétillement plus vif à sa gaieté. Que de bons contes il nous fit au dessert ! Babelais, Beroalde de Verville, Eutrapel, le Pogge, Stra- parole, la reine de Navarre et tous les docteurs de !a gaie science eussent reconnu en lui un disciple et un maître !


IV


Un des rêves de Balzac était l'amitié héroïqq^ et dé- vouée, deux âmes , deux courages, deux intelligences fondues dans la même volonté. Pierre et Jaffier de la Venise sauvée, d'Otway, l'avaient beaucoup frappé et il en parle à plusieurs reprises. VHistoire des Treize n'est


88 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

que cette idée agrandie et compliquée : une unité puis- sante composée d'êtres multiples agissant tous aveuglé- ment pour un but accepté et convenu. On sait quels ef- fets saisissants, mystérieux et terribles il a tirés de ce point de départ dans Ferragus, la Duchesse de Langeais, la Fille aux yeux d'or ; mais la vie réelle et la vie intellectuelle ne se séparaient pas nettement chez Balzac comme chez certains auteurs, et ses créations le suivaient hors de son cabinet d'étude. Il voulut former une association dans le goût de celle qui réunissait Ferragus, Montriveau, Ron- queroUes et leurs compagnons. Seulement il ne s'agis- sait pas de coups si hardis; un certain nombre d'amis devaient se prêter aide et secours en toute occasion, et travailler selon leurs forces au succès ou à la fortune de celui qui serait désigné, — à charge de revanche, bien en- tendu. Fort infatué de son projet, Balzac recruta quel- ques affiliés qu'il ne mit en rapport les uns avec les au- tres qu'en prenant des précautions comme s'il se fût agi d'une société politique, ou d'une vente de carbonari. Ce mystère, trés-inutile du reste, l'amusait considérable- ment, et il apportait à ses démarches le plus grand sé- rieux. Lorsque le nombre fut complet, il assembla les adeptes et déclara le but delà Société. Il n'est pas besoin de dire que chacun opina du bonnet, et que les statuts furent votés d'enthousiasme. Personne plus que Balzac ne possédait le don de troubler, de surexciter et d'enivrer les cervelles les plus froides, les raisons les plus rassises. Il avait une éloquence débordée, tumultueuse, entraî- nante, qui vous emportait quoi qu'on en eût : pas d'ob- jection possible avec lui ; il vous noyait aussitôt dans un tel déluge de paroles qu'il fallait bien se taire. D'ailleurs il avait réponse à tout ; puis il vous lançait des regards si fulgurants, si illuminés, si chargés de fluide, qu'il vous infusait son désir.


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L'association, qui comptait parmi ses membres G. de G., L. G., L- D., J. S., Merle, qu'on appelait le beau Merle, nous et quelques autres qu'il est inutile de désigner, s'ap- pelait le Cheval rouge. Pourquoi le Cheval rouge, allez- vous dire, plutôt que le Lion d'or ou la Croix de Malte? La première réunion des affiliés eut lieu chez un restau- rateur, sur le quai de l'Entrepôt, au bout du pont de la Tournelle, dont l'enseigne était un quadrupède rubricâ pictus, ce qui avait donné à Balzac l'idée de celte désigna- tion suffisamment bizarre, inintelligible et cabalistique. Lorsqu'il fallait concerter quelque projet, convenir de certaines démarches, Balzac élu par acclamation grand maître de l'Ordre, envoyait par un affidé à chaque cheval (c'était le nom argotique que prenaient les membres entre eux) une lettre dans laquelle était dessiné un petit cheval rouge avec ces mots : « Écurie, tel jour, tel en- droit ; » le lieu changeait chaque fois, de peur d'éveiller la curiosité ou le soupçon. Dans le monde, quoique nous nous connussions tous et de longue main pour la plupart, nous devions éviter de nous parler ou ne nous aborder que froidement pour écarter toute idée de connivence. Souvent, au milieu d'un salon, Balzac feignait de me rencontrer pour la première fois, et par des clins d'yeux et des grimaces comme en font les acteurs dans leurs apartés, m'avertissait de sa finesse et semblait me dire : Regardez comme je joue bien mon jeu !

Quel était le but du Cheval rouge ? Voùlait-il changer le gouvernement, poser une religion nouvelle, fonder une école philosophique, dominer les hommes, séduire les femmes? Beaucoup moins que cela. On devait s'em- parer des journaux,. envahir les théâtres, s'asseoir dans les fauteuils de l'Académie, se former des brochettes de décorations, et finir modestement pair de France, mi- nistre et milhonnaire. — Tout cela était facile, selon

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Balzac ; il ne s'agissait que de s'entendre, et par des am- bitions si médiocres nous prouvions bien la modération de nos caractères. Ce diable d'homme avait une telle puissance de vision qu'il nous décrivait à chacun, dans les plus menus détails, la vie splendide et glorieuse que l'association nous procurerait. En l'entendant, nous nous croyions déjà appuyé, au fond d'un bel hôtel, contre le marbre blanc de la cheminée, un cordon rouge au col, une plaque en brillants sur le cœur, recevant d'un air af- fable les sommités politiques, les artistes et les littéra- teurs, étonnés de notre fortune mystérieuse et rapide. Pour Balzac, le futur n'existait pas, tout était au présent; l'avenir évoqué se dégageait de ses brumes, et prenait la netteté des choses palpables ; l'idée était si vive qu'elle devenait réelle en quelque sorte : parlait-il d'un dîner, il le mangeait en le racontant ; d'une voiture, il en sen- tait sous lui les moelleux coussins et la traction sans se- cousse; un parfait bien-être, une jubilation profonde se peignaient alors sur sa figure, quoique souvent il fût à jeun, et qu'il trottât sur le pavé pointu avec des souliers éculés.

Toute la bande devait pousser, vanter, prôner, par des articles, des réclames et des conversations, celui des membres qui venait de faire paraître un livre ou jouer un drame. Quiconque s'était montré hostile à l'un des chevaux s'attirait les ruades de toute l'écurie ; le Cheval rouge ne pardonnait pas : le coupable devenait passible d'éreintements, de scies, de coups d'épingle, de rengaines et autres moyens de désespérer un homme, bien connus des petits journaux.

Nous sourions en trahissant après tant d'années l'in- nocent secret de cette franc-maçonnerie littéraire, qui n'eut d'autre résultat que quelques réclames pour un livre dont le succès n'en avait pas besoin. Mais, jdans le


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moment, nous prenions la chose au sérieux, nous nous imaginions être les Treize eux-mêmes, en personne, et nous étions surpris de ne point passer à travers les murs ; mais le monde est si mal machiné ! Quel air important et mystérieux nous avions, en coudoyant les autres hommes, pauvres bourgeois qui ne se doutaient nullement de notre puissance !

Après quatre ou cinq réunions, le Cheval rouge cessa d'exister, la plupart des chevaux n'avaient pas de quoi payer leur avoine à la mangeoire symbolique; et l'asso- ciation qui ^devait s'emparer de tout fut dissoute, parce que ses membres manquaient souvent des quinze francs, prix de l'écot. Chacun se replongea donc seul dans la mêlée de la vie, combattant avec ses propres armes, et c'est ce qui explique pourquoi Balzac ne fut pas de l'Aca- démie et mourut simple chevalier de la Légion d'hon- neur.

L'idée cependant était bonne, car Balzac, comme il le dit de Nucingen, ne pouvait avoir une mauvaise idée. D'autres, qui sont parvenus, l'ont mise en œuvre sans l'entourer de la même fantasmagorie romanesque.

Désarçonné d'une chimère, Balzac en remontait bien vite une nouvelle, et il repartait pour un autre voyage dans le bleu avec cette naïveté d'enfant qui chez lui s'al- liait à la sagacité la plus profonde et à l'esprit le plus retors.

Que de projets bizarres il nous a déroulés, que de pa- radoxes étranges il nous a soutenus, toujours avec la même bonne foi ! — Tantôt il posait qu'on devait vivre en dépensant neuf sous par jour, tantôt il exigeait cent mille francs pour le plus étroit confortable. Une fois, sommé par nous d'établir le compte en chiffres, il ré- pondit à l'objection qu'il restait encore trente mille francs à employer : « Eh bien ! c'est pour le beurre et les radis.


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Quelle est la maison un peu propre où l'on ne mange pas trente mille francs de radis et de beurre? » Nous vou- drions pouvoir peindre le regard de souverain mépris qu'il laissa tomber sur nous, en donnant cette raison triom- phale; ce regard disait : « Décidément le Théo n'est qu'un pleutre, un rat pelé, un esprit mesquin ; il n'entend rien à la grande existence et n'a mangé toute sa vie que du beurre de Bretagne salé. »

Les Jardies préoccupèrent beaucoup l'attention pu- blique, lorsque Balzac les acheta dans l'intention hono- rable de constituer un gage à sa mère. En passant en waggon sur le chemin de fer qui longe Ville-d'Avray, chacun regardait avec curiosité cette petite maison, moitié cottage, moitié chalet, qui se dressait au milieu d'un ter- rain en pente et d'apparence glaiseuse.

Ce terrain, selon Balzac, était le meilleur du monde; autrefois, prétendait-il, un certain cru célèbre y poussait, et les raisins, grâce à une exposition sans pareille, s'y cuisaient comme les grappes de Tokay sur les coteaux de Bohême. Le soleil, il est vrai, avait toute liberté de mûrir la vendange en ce lieu, où il n'existde sa jambe et l'incom- modait. « La perse est trop mince, le foin la traverse ; il faudrait mettre une toile épaisse dessous, dit-il, en arra- chant la pointe qui le gênait. »


HONORE DE BALZAC. 101

François, leCaleb de ce Ravenswood, n'entendait pas raillerie sur les splendeurs du manoir. — 11 reprit son maître et dit : le crin. « Le tapissier m'a donc trompé ? répondit Balzac. Ils sont tous les mêmes. J'avais recom- mandé de mettre du foin ! Sacré voleur ! »

Les magnificences des Jardies n'existaient guère qu'à l'état de rêve. Tous les amis de Balzac se souviennent d'avoir vu écrit au charbon sur les murs nus ou plaqués de papiers gris ; « boiserie de palissandre, — tapisserie des Gobelins, — glace de Venise, — tableaux de Ra- phaël. » Gérard de Nerval avait déjà décoré un apparte- ment de cette manière, et cela ne nous étonnait pas. Quant à Balzac, il se croyait littéralement dans l'or, le marbre et la soie; mais, s'il n'acheva pas les Jardies et s'il prêta à rire par ses chimères, il sut du moins «e bâtir une demeure éternelle, un monument « plus durable que l'airain, » une cité immense, peuplée de ses créations et dorée par les rayons de sa gloire.


Par une bizarrerie de nature qui lui est commune avec plusieurs des écrivains les plus poétiques de ce siècle, tels que Chateaubriand, madame de Staël, George Sand, Mé- rimée, Janin, Balzac ne possédait ni le don ni l'amour du vers, quelque effort qu'il fît d'ailleurs pour y arriver. Sur ce point, son jugement si fin, si profond^ si sagace faisait défaut ; il admirait un peu au hasard et en quelque sorte d'après la notoriété publique. Nous ne croyons pas, bien qu'il professât un grand respect pour Victor Hugo, qu'il ait jamais été fort sensible aux qualités lyri-


d02 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

ques du poëte, dont la prose sculptée et colorée à la fois l'émerveillait. Lui, si laborieux pourtant et qui retour- nait une phrase* autant de fois qu'un versificateur peut remettre un alexandrin sur l'enclume, il trouvait le travail métrique puéril, fastidieux et sans utilité. Il eût volontiers récompensé d'un boisseau de pois ceux qui parvenaient à faire passer l'idée par l'anneau étroit du rhythme, comme fit Alexandre pour le Grec habile à lancer de loin des boulettes dans une bague; le vers, avec sa forme arrêtée et pure, sa langue elliptique et peu propre à la multiplicité du détail, lui semblait un obstacle inventé à plaisir, une difficulté superflue ou un moyen de mnémonique à l'usage des temps primitifs. Sa doc- trine était là-dessus à peu de chose près celle de Stendhal : « L'idée qu'un ouvrage a été fait à cloche-pied peut-elle ajouter au plaisir qu'il produit? » — L'école romantique contenait dans son sein quelques adeptes, partisans de la vérité absolue, qui rejetaient le vers comme peu ou point naturel. Si Talma disait : « Pas de beaux vers! » Beyle disait : « Pas de vers du tout. » C'était au fond le sentiment de Balzac, quoique pour paraître large, com- préhensif, universel, il fît quelquefois dans le monde semblant d'admirer la poésie, de même que les bourgeois simulent un grand enthousiasme pour la musique qui les ennuie profondément. Il s'étonnait toujours de nous voir faire des vers et du plaisir que nous y prenions. — « Ce n'était pas de la copie, » disait-il, et s'il nous esti- mait, nous le devions à notre prose. Tous les écrivains, jeunes alors, qui se rattachaient au mouvement littéraire représenté par Hugo, se servaient, comme le maître, de la lyre ou de la plume : Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Alfred de Musset, parlaient indifféremment la langue des dieux et la langue des hommes. Nous-même, s'il nous est permis de nous citer après des noms si glorieux,


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nous avons en dès le début cette double faculté. 11 est toujours facile aux poêles de descendre à la prose. L'oi- seau peut marcher au besoin, mais le lion ne vole pas. Les prosateurs-nés ne s'élèvent jamais à la poésie, quel- que poétiques qu'ils soient d'ailleurs. C'est un don par- ticulier que celui de la parole rhythmée, et tel le possède sans pour cela être un grand génie, tandis qu'il est re- fusé souvent à des esprits supérieurs. Parmi les plus fiers qui le dédaignent en apparence, plus d'un garde même à son insu comme une secrète rancune de ne pas l'avoir. Dans les deux mille personnages de la Comédie hu- maine, il se trouve deux poètes : le Canalis, de Modeste Mignon, et le Lucien de Rubempré, de Splendeurs et Misères des courtisanes. Balzac les a représentés l'un et l'autre sous des traits peu favorables. Canalis est un es- prit sec, froid, stérile, plein de petitesses, un adroit arrangeur de mots, un joaillier en faux, qui sertit du strass dans de l'argent doré, et compose des colliers en perles de verre. Ses volumes à blancs multipliés, à grandes marges, à larges intervalles, ne contiennent qu'un néant mélodieux, qu'une musique monotone, propre à endormir ou faire rêver les jeunes pension- naires. Balzac, qui épouse ordinairement avec chaleur les intérêts de ses personnages, semble prendre un secret plaisir à ridiculiser celui-ci et à le mettre dans des posi- tions embarrassantes : il crible sa vanité de mille ironies et de mille sarcasmes, et finit par lui ôter Modeste Mignon avec sa grande fortune, pour la donner à Ernest de la Brière. Ce dénoûment, contraire au commencement de l'histoire, pétille de malice voilée et de fine moquerie. On dirait que Balzac est personnellement heureux du bon tour qu il joue à Canalis. Il se venge, à sa façon, des anges, des sylphes, des lacs, des cygnes, des saules, des nacelles, des étoiles et des lyres prodigués par le poète.


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Si dans Canalis nous avons le faux poète, économisant sa maigre veine et lui mettant des barrages pour qu'elle puisse couler, écumer et bruire pendant quelques mi- nutes, de manière à simuler la cascade, l'homme habile se servant de ses succès littéraires laborieusement pré- parés pour ses ambitions politiques, l'être positif, ai- mant l'argent, les croix, les pensions et les honneurs, malgré ses attitudes élégiaques et ses poses d'ange re- grettant le ciel, Lucien de Rubempré nous montre le poëte paresseux, frivole, insouciant, fantasque et ner- veux comme une femme, incapable d'effort suivi, sans force morale, vivant aux crocs des comédiennes et des courtisanes, marionnette dont le terrible Vautrin, sous le pseudonyme deCarlos Herrera, tire les ficelles à son gré. Malgré tous ses vices, il est vrai, Lucien est séduisant; Balzac l'a doté d'esprit, de beauté, de jeunesse, d'élé- gance; les femmes l'adorent; mais il finit par se pendre à la Conciergerie. Balzac a fait tout ce qu'il a pu pour mener à bien le mariage de Clotilde de Grandlieu avec l'auteur des Marguerites ; par malheur les exigences de la morale étaient là, et qu'eût dit le faubourg Saint-Ger- main de la Comédie humaine, si l'élève du forçat Jacques Gollin avait épousé la fille d'un duc?

A propos de l'auteur des Marguerites, consignons ici un petit renseignement qui pourra amuser les curieux littéraires. Les quelques sonnets que Lucien de Rubem- pré fait voir comme échantillon de son volume de vers au libraire Dauriat ne sont pas de Balzac, qui ne faisait pas de vers, et demandait à ses amis ceux dont il avait besoin. Le sonnet sur la Marguerite est de madame de Girardin, le sonnet sur le Cameltia de Lassailly, celui sur la Tulipe * de votre serviteur.

  • Ce sonnet, qui n'a jamais été publié que dans Un grand

homme de province à Paris, prendra place dnns un<' prochaine


HONORE DE BALZAC. 105

Modeste Mignon renferme aussi une pièce de vers, mais nous en ignorons l'auteur.

Comme nous l'avons dit à propos de Mercadet, Balzac était un admirable lecteur, et il voulut bien, un jour, nous lire quelques-uns de nos propres vers. — Il nous récita, entre autres, la Fontaine du Cimetière. Comme tous les prosateurs, il lisait pour le sens, et tâchait de dissimuler le rhythme que les poètes, lorsqu'ils débitent leurs vers tout haut, accentuent au contraire d'une façon insuppor- table à tout le monde, mais qui les ravit tout seuls, et nous eûmes ensemble, à ce propos, une longue discus- sion, qui ne servit, comme toujours, qu'à nous entêter chacun dans notre opinion particulière.

Le grand homme littéraire de la Comédie humaine est Daniel d'Arthez, un écrivain sérieux, piocheur, et long- temps enfoui, avant d'arriver à la gloire, dans d'immenses études de philosophie, d'histoire et de linguistique. Bal- zac avait peur de la facilité, et il ne croyait pas qu'une œuvre rapide pût être bonne. Sous ce rapport, le journa-

édilion des Poésies complètes de Théophile Gautier; nous avons pensé qu'il serait intéressant de le trouver ici (mars 4874) :

LA TULIPE.

Moi, je suis la tulipe, une fleur de Hollande;

Et telle est ma beauté que l'avare flamand

Paye un de mes oignons plus cher qu'un diamant

Si mes fonds sont bien purs, si je suis droite et grande.

Mon air est féodal et comme une Yolande Dans sa jupe à longs plis étoffée amplement, Je porte des blasons peints sur mon vêtement; Gueules fascé d'argent, or avec pourpre en bande.

Le jardinier divin a filé de ses doigts Les rayons du soleil et la pourpre des rois Pour me faire une robe à trame douce et fine.

Nulle fleur du jardin n'égale ma splendeur, Mais la nature, hélas ! n'a pas versé d'odeur Dans mon calice fait comme un vase de Chine.


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lisme lui répugnait singulièrement, et il regardait le temps et le talent qu'on y consacrait comme perdus ; il n'aimait guère non plus les journalistes, et lui, si grand critique pourtant, méprisait la critique. Les portraits peu flattés qu'il a tracés d'Etienne Lousteau, de Nathan, de Vernisset, d'Andoche Finot, représentent assez bien ' son opinion réelle à l'endroit de la presse. Emile Blondet, mis dans cette mauvaise compagnie pour représenter le bon écrivain, est récompensé de ses articles aux a Débats » imaginaires de la Comédie humaine par un riche ma- riage avec la veuve d'un général, qui lui permet de quit- ter le journalisme.

Du reste, Balzac ne travailla jamais au point de vue du journal. Il portait ses romans aux revues et aux feuilles quotidiennes tels qu'ils étaient venus, sans pré- parer de suspensions et de traquenards d'intérêt à la fm de chaque feuilleton, pour faire désirer la suite. La chose était coupée en tartines à peu prés d'égale longueur, et quelquefois la description d'un fauteuil commencée la veille finissait le lendemain. Avec raison, il ne voulait pas diviser son œuvre en petits tableaux de drame ou de vaudeville ; il ne pensait qu'au livre. Cette façon de pro- céder nuisit souvent au succès immédiat que le journa- lisme exige des auteurs qu'il emploie. Eugène Sue, Alexandre Dumas l'emportèrent fréquemment sur Balzac dans ces batailles de chaque matin qui passionnaient alors le public. Il n'obtint pas de ces vogues immenses, comme celles des Mystères de Paris et du Juif-Errant^ des Mousquetaires et de Monte-Christo. — Les Paysans, 'ce chef-d'œuvre, provoquèrent même un grand nombre de désabonnements à la Presse, où en parut la première partie. On dut interrompre la publication. Tous les jours arrivaient des lettres qui demandaient qu'on en finît. — On trouvait Balzac ennuyeux !


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On n'avait pas encore bien compris la grande idée de l'auteur de la Comédie humaine — prendre la société moderne — et faire sur Paris et notre époque ce livre qu'aucune civilisation antique ne nous a malheureuse- ment laissé. L'édition compacte de la Comédie humaine, en rassemblant toutes ses œuvres éparses, mit en relief l'intention philosophique de l'écrivain. A dater de là, Balzac grandit considérablement dans l'opinion, et l'on cessa enfin de le considérer « comme le plus fécond de nos romanciers, » phrase stéréotypée qui l'irritait autant que celle-ci « l'auteur d'Eugénie Grandet. »

On a fait nombre de critiques sur Balzac et parlé de lui de bien des façons, mais on n'a pas insisté sur un point très-caractéristique à notre avis ; — ce point est la modernité absolue de son génie. Balzac ne doit rien à l'antiquité; — pour lui il n'y a ni Grecs ni Romains, et il n'a pas besoin de crier qu'on l'en délivre. On ne re- trouve dans la composition de son talent aucune trace d'Homère, de Virgile, d'Horace, pas même du de Viris illustribus; personne n'a jamais été moins classique.

Balzac, comme Gavarni, a vu ses contemporains ; et, dans l'art, la difficulté suprême c'est de peindre ce qu'on a devant les yeux; on peut traverser son époque sans l'apercevoir, et c'est ce qu'ont fait beaucoup d'esprits èminents .

Être de son temps, — rien ne paraît plus simple et rien n'est plus malaisé ! Ne porter aucunes lunettes ni bleues ni vertes, penser avec son propre cerveau, se servir de la langue actuelle, ne pas recoudre en centons les phrases de ses prédécesseurs! Balzac posséda ce rare mérite. Les siècles ont leur perspective et leur re- cul ; à cette distance les grandes masses se dégagent, les lignes s'arrêtent, les détails papillotants disparaissent ; à l'aide des souvenirs classiques, des noms harmonieux


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de l'antiquité, le dernier rhétoricien venu fera une tra- gédie, un poëme, une étude historique. Mais, se trouver dans la foule, coudoyé par elle et en saisir l'aspect, en comprendre les courants, y démêler les individualités, dessiner les physionomies de tant d'êtres divers, mon- trer les motifs de leurs actions, voilà qui exige un génie tout spécial, et ce génie, l'auteur de la Comédie humaine l'eut à un degré que personne n'égala et n'égalera pro- hablement.

Cette profonde compréhension des choses modernes rendait, il faut le dire, Balzac peu sensible à la beauté plastique. Il hsait d'un œil négligent les blanches stro- phes de marbre où l'art grec chanta la perfection de la forme humaine. Dans le Musée des antiques, il regardait la Vénus de Milo sans grande extase, mais la Parisienne arrêtée devant l'immortelle statue, drapée de son long cachemire filant sans un pli de la nuque au talon, coiffée de son chapeau à voilette de Chantilly, gantée de son étroit gant Jouvin, avançant sous l'ourlet de sa robe à volants le bout verni de sa bottine claquée, faisait pé- tiller son œil de plaisir. Il en analysait les coquettes allures, il en dégustait longuement les grâces savantes, tout en trouvant comme elle que la déesse avait la taille bien lourde et ne ferait pas bonne figure chez mesdames de Beauséant, de Listomère ou d'Espard. La beauté idéale, avec ses lignes sereines et pures, était trop sim- ple, trop froide, trop unie, pour ce génie compliqué, touffu et divers. — Aussi dit-il quelque part : « 11 faut être Raphaël pour faire beaucoup de Vierges. » — Le caractère lui plaisait plus que le style, et il i)référait la physionomie à la beauté. Dans ses [)orlraits de femme, il ne manque jamais de mettre un signe, un pli, une ride, une plaque rose, un coin al tendri ot fatigué, une veine trop apparente, quelque détail indiquant les meur-


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tribsures de la vie, qu'un poëte, traçant la môme image, eût à coup sûr supprimé, à (oit sans cloute.

Nous n'avons nullement l'intention de critiquer Balzac en cela. Ce défaut est sa principale qualité. 11 n'accepta rien des mythologies et des traditions du passé, et il ne connut pas, heureusement pour nous, cet idéal fait avec les vers des poètes, les marbres de la Grèce et de Rome, les tableaux de la Uenaissance, qui s'interpose entre les yeux des artistes et la réalité. 11 aima la femme de nos jours telle qu'elle est, et non pas une pâle statue; il l'aima dans ses vertus, dans ses vices, dans ses fantaisies, dans ses châles, dans ses robes, dans ses chapeaux, et la suivit à travers la vie, bien au delà du point de la route où l'amour la quitte. 11 en prolongea la jeunesse de plu- sieurs saisons, lui fit des printemps avec les étés de la Saint-Martin, et en dora le couchant des plus splendidcs rayons. On est si classique, en France, qu'on ne s'est pas aperçu, après deux mille ans, que les roses, sous notre climat, ne fleurissent pas en avril comme dans les descriptions des poètes antiques, mais en juin, et que nos femmes commencent à être belles à l'âge où celles de la Grèce, plus précoces, cessaient de l'être. Que de types charmants il a imaginés ou reproduits : madame Firmiani, la duchesse de Maufrigneuse, la princesse de Cadignan, madame de Mortsauf, lady Dudley, la duchesse de Langeais, madame Jules, Modeste Mignon, Diane de Ghaulieu, sans compter les bourgeoises, les grisettes et les dames aux camélias de son demi-monde.

Et comme il aimait et connaissait ce Paris moderne, dont en ce temps-là les amateurs de couleur locale et de pittoresque appréciaient si peu la beauté ! Il le parcourait en tous sens de nuit et de jour; il n'est pas de ruelle perdue, de passage infect, de rue étroite, boueuse et noire, qui ne devînt sous sa plume une eau-forte digne de

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110 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

Rembrandt, pleine de ténèbres fourmillantes et mysté- rieuses où scintille une tremblotante étoile de lumière. Richesses et misères, plaisirs et souffrances, hontes et gloires, grâces et laideurs, il savait tout de sa ville ché- rie ; c'était pour lui un monstre énorme, hybride, for- midable, un polype aux cent mille bras qu'il écoutait et regardait vivre, et qui formait à ses yeux comme une immense individualité. — Voyez à ce propos les mer- veilleuses pages placées au commencement de la Fille aux yeux d'or, dans lesquelles Balzac, empiétant sur l'art du musicien, a voulu, comme dans une symphonie à grand orchestre, faire chanter ensemble toutes les voix, tous les sanglots, tous les cris, toutes les rumeurs, tous les grincements de Paris en travail!

De cette modernité sur laquelle nous appuyons à des- sein provenait, sans qu'il s'en doutât, la difficulté de tra- vail qu'éprouvait Balzac dans l'accomplissement de son œuvre : la langue française, épurée par les classiques du dix-septième siècle, n'est propre lorsqu'on veut s'y con- former qu'à rendre des idées générales, et qu'à peindre des figures conventionnelles dans un milieu vague. Pour exprimer cette multiplicité de détails, de caractères, de types, d'architectures, d'ameublements, Balzac fut obligé de se forger une langue spéciale, composée de toutes les technologies, de tous les argots de la science, de l'atelier, des coulisses, de l'amphithéâtre même. Chaque mot qui disait quelque chose était le bienvenu et la phrase, pour le recevoir, ouvrait une incise, une paron- Ihèse, et s'allongeait complaisamment. — C'est ce qui a fait dire aux critiques superficiels que Balzac ne savait pas écrire. — Il avait, bien qu'il ne le crût pas, un style et un très-beau style, — le style nécessaire, fatal et ma- thématique de son idée !


HONORÉ DE BALZAC. 111


VI


Personne ne peut avoir la prétention de faire une bio- graphie complète de Balzac ; toute liaison avec lui était nécessairement coupée de lacunes, d'absences, de dis- paritions. Le travail commandait absolument la vie de Balzac, et si, comme il le dit lui-même avec un accent de touchante sensibilité dans une lettre à sa sœur, il a sacrifié sans peine à ce dieu jaloux les joies et les dis- tractions de l'existence, il lui en a coûté de renoncer à tout commerce un peu suivi d'amitié. Répondre quel- ques mots à une longue missive devenait pour lui dans ses accablements de besogne une prodigalité qu'il pou- vait rarement se permettre ; il était l'esclave de son œu- vre et l'esclave volontaire. Il avait, avec un cœur très- bon et très-tendre, l'égoïsme du grand travailleur. Et qui eût songé à lui en vouloir de négligences forcées et d'oubhs apparents, lorsqu'on voyait les résultats de ses fuites ou de ses réclusions? Quand, l'œuvre parachevée, il reparaissait, on eût dit qu'il vous eût quitté la veille, et il reprenait la conversation interrompue, comme si quelquefois six mois et plus ne se fussent pas écoulés. 11 faisait des voyages en France pour étudier les localités où il plaçait ses Scènes de province^ et se retirait chez des amis, en Touiaine, ou dans la Charente, trouvant là un calme que ses créanciers ne lui laissaient pas tou- jours à Paris. Après quelque grand ouvrage, il se per- mettait parfois une excursion plus longue en Allemagne, dans la haute Italie, ou en Suisse ; mais ces courses faites rapidement, avec des préoccupations d'échéances


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à payer, de traités à remplir, et un viatique assez borné, le fatiguaient peut-être plus qu'elles ne le reposaient. — Son grand œil buvait les cieux, les horizons, les mon- tagnes, les paysages, les monuments, les maisons, les intérieurs pour les confier à celte mémoire universel'e ( t minutieuse qui ne lui fit jamais défaut. Supérieur en cela aux poètes descriptifs, Balzac voyait l'homme en même temps que la nature; il étudiait les physionomies, les mœurs, les passions, les caractères du même regard que les sites, les costumes et le mobilier. Un détail lui suffisait, comme à Cuvier le moindre fragment d'os, pour supposer et reconstituer juste une personnalité entrevue en passant. L'on a souvent loué chez Balzac, et avec rai- son, son talent d'observateur; mais, quelque grand qu'il fût, il ne faut pas s'imaginer que l'auteur de la Comédie humaine copiât toujours d'après nature ses portraits d'une vérité si frappante d'ailleurs. Son procédé ne res- semble nullement à celui de Henri Monnier, qui suit dans la vie réelle un individu pour en faire le croquis ru crayon et à la plume, dessinant ses moindres gestes, écrivant ses phrases les plus insigni liantes de façon à obtenir à la fois une plaque de daguerréotype et une page de sténographie. Enseveli la plupart du temps dans les fouilles de ses travaux, Balzac n'a pu matériellement ob- server les deux mille personnages qui jouent leur rôle dans sa comédie aux cent actes ; mais tout homme, quand il a l'œil intérieur, contient l'humanité : c'est un micro- cosme où rien ne manque.

Il a, non pas toujours, mais souvent observé en lui- môme les types nombreux qui vivent dans son œuvre. C'est pour cela qu'ils sont si complets. — Nul ne saurait suivre absolument la vie d'un autre ; en pareil cas, il y a des motifs qui restent obscurs, des détails inconnus, des actions dont on perd la trace. Dans le portrait même


HONORE DE BALZAC. 115

le plus fidèle, il faut une part de création. Balzac a donc créé beaucoup plus qu'il n'a vu. Ses rares facultés d'a- nalyste, de physiologiste, d'anatomisle, ont servi seule- ment chez lui le poëte, de même qu'un préparateur sert le professeur en chaire lorsqu'il lui passe les substances dont il a besoin pour ses démonstrations.

Ce serait peut-être ici le lieu de définir la vérité telle que l'a comprise Balzac; en ce temps de réalisme, il est bon de s'entendre sur ce point. La vérité de l'art n'e^t point celle de la nature ; tout objet rendu par le moyen de l'art contient forcément une part de convention : faites-la aussi petite que possible, elle existe toujours, ne fût-ce en peinture que la perspective, en littérature que la langue. Balzac accentue, grandit, grossit, élngue, ajoute, ombre, éclaire, éloigne ou rapproche les hommes ou les choses, selon l'effet qu'il veut produire. Il est vrai, sans doute, mais avec les augmentations et les sa- crifices de Vart. Il prépare des fonds sombres et frottés de bitume à ses figures lumineuses, il met des fonds blancs derrière ses figures brunes. Gomme Rembrandt, il pique à propos la paillette de jour sur le front ou le nez du personnage ; — quelquefois, dans la description, il obtient des résultats fantastiques et bizarres, en pla- çant, sans en rien dire, un microscope sous l'œil du lec- teur; les détails apparaissent alors avec une netteté sur- naturelle, une minutie exagérée, des grossissements incompréhensibles et formidables; les tissus, les squa- mes, les pores, les villosités, les grains, les fibres, les filets capillaires prennent une importance énorme, et font d'un visage insignifiant à l'œil nu une soate de nias- caron chimérique aussi amusant que les masques sculp- tés sous la corniche du pont Neuf et vermiculés par le temps. Les caractères sont aussi poussés à outrance, oomme il convient à des types : si le baron Hulot est un

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iU PORTRAITS CONTEMPORAINS.

libertin, il personnifie en outre la luxure ; c'est un homme et un vice, une individualité et une abstraction ; il réunit en lui tous les traits épars du caractère. Où un écrivain de moindre génie eût fait un portrait, Balzac a fait une figure. Les hommes n'ont pas tant de muscles que Michel-Ange leur en met pour donner l'idée de la force. Balzac est plein de ces exagérations utiles, de ces traits noirs qui nourrissent et soutiennent le contour ; il imagine en copiant, à la façon des maîtres, et imprime sa touche à chaque chose. Gomme ce n'est pas une cri- tique httéraire, mais une étude biographique que nous faisons, nous ne pousserons pas plus loin ces remarques, qu'il suffit d'indiquer. Balzac, que l'école réaliste semble vouloir revendiquer pour maître, n'a aucun rapport de tendance avec elle.

Contrairement à certaines illustrations littéraires qui ne se nourrissent que de leur propre génie, Balzac lisait beaucoup et avec une rapidité prodigieuse. Il aimait les livres, et il s'était formé une belle bibliothèque qu'il avait l'intention de laisser à sa ville natale, idée dont l'indifférence de ses compatriotes à son endroit le fit plus tard revenir. Il absorba en quelques jours les œuvres volumineuses de Swedenborg, que possédait madame Balzac mère, assez préoccupée de mysticisme à celte époque, et celle lecture nous valut Séraphita-Séra' phitus, une des plus étonnantes productions de la lit- térature moderne. Jamais Balzac n'approcba, ne serra de plus près la beauté idéale que dans ce livre : l'as- cension sur la montagne a (luelque chose d'éthéré, de surnaturel, de lumineux qui vous enlève à la terre. Les deux seules couleurs employées sont le bleu céleste, le blanc de neige avec quelques tons nacrés pour ombre. Nous ne connaissons rien de plus enivrant que ce dé- but. Le panorama de la Norwége, découpée par ses


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bords et vue de celte hauteur, éblouit et donne le ver- tige.

Louis Lambert se ressent aussi de la lecture de Swe- denborg ; mais bientôt Balzac, qui avait emprunté les ailes d'aigle des mystiques pour planer dans l'infini, re- descendit sur la terre où nous sommes, bien que ses ro- bustes poumons pussent respirer indéfiniment Tair sub- til, mortel pour les faibles : il abandonna l'extra-monde après cet essor, et rentra dans la vie réelle. Peut-être son beau génie eût-il été trop vite hors de vue s'il avait con- tinué à s'élever vers les insondables immensités de la métaphysique, et devons-nous considérer comme une chose heureuse qu'il se soit borné à Louis Lambert et à Séraphita-SéraphitiiSj qui représentent suffisamment, dans la Comédie humaine^ le côté supernaturel, et ou- vrent une porte assez large sur le monde invisible.

Passons maintenant à quelques détails plus intimes. Le grand Gœtlie avait trois choses en horreur : une de ces choses était la fumée de tabac, on nous dispensera de dire les deux autres» Balzac, comme le Jupiter de 10- lympe poétique allemand, ne pouvait souffrir le tabac, sous quelque forme que ce fût ; il anathématisait la pipe, et proscrivait le cigare. 11 n'admettait même pas le léger papelito espagnol ; le narguilhé asiatique trouvait seul grâce devant lui, et encore ne le souffrait-il que comme bibelot curieux et à cause de sa couleur locale. Dans ses philippiques contre l'herbe de Nicot, il n'imitait pas ce docteur qui, pendant une dissertation sur les inconvé- nients du tabac, ne cessait de puiser d'amples prises à une large tabatière placée près de lui. Il ne fuma jamais. Sa Théorie des excitants contient un réquisitoire en forme à l'endroit du tabac, et nul doute que s'il eût été sultan, comme Amuralh, il n'eût fait couper la tête aux fumeurs relaps et obstinés. Il réservait toutes ses prédilections


H6 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

pour le café, qui lui fit tant de mal et le tua peut-être, quoiqu'il fût organisé pour devenir centenaire.

Balzac avait-il tort ou raison ? Le tabac, comme il le prétendait, est-il un poison mortel et intoxique-t-il ceux qu'il n'abrutit pas ? Est-ce Topium de TOccident, l'endor- meur de la volonté et de l'intelligence? C'est une ques- tion que nous ne saurions résoudre; mais nous allons rassembler ici les noms de quelques personnages célè- bres de ce siècte, dont les uns fumaient et les autres ne fumaient pas : Gœthe, Henri Heine, abstention singu- lière pour des Allemands, ne fumaient pas; B y ron fu- mait ; Victor Hugo ne fume pas, non plus qu'Alexandre Dumas père ; en revanche, Alfred de Musset, Eugène Suc, George Sand, Mérimée, Paul de Saint-Victor, Emile Au- gier, Ponsard, ont fumé et fument ; ils ne sont cepen- dant pas précisément des imbéciles.

Cette aversion, du reste, est commune à presque tous les hommes nés avec le siècle ou un peu avant. Les ma- rins et les soldats seuls fumaient alors ; à l'odeur de la pipe ou du cigare, les femmes s'évanouissaient : elles se sont bien aguerries depuis, et plus d'une lèvre rose presse avec amour le bout doré d'un pui^o, dans le bou- doir changé en tabagie. Les douairières et les mères à turban ont seules conservé leur vieille antipathie, et voient stoïquement leurs salons réfractaires désertés par la jeunesse.

Toutes les fois que Balzac est obligé, pour la vraisem- blance du récit, de laisser un de ses personnages s'a- donner à cet habitude horrible, sa phrase brève et dé- daigneuse trahit un secret blâme ; « Quant à de Marsay, dit-il, il était occupé à fumer ses cigares. » Et il faut qu'il aime bien ce condottiere du dandysme, pour lui pcnneltre de fumer dans son œuvre.

Une femme délicate et ^'olile-niaitressc avait sans doute


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imposé celle aversion à Balzac. C'esl un poinl que nous ne saunons résoudre. Toujours esl-il qu'il ne (il pas ga- gner un sou à la régie. A propos de femmes, Balzac, qui les a si bien peinles, devait les connaître, et l'on sait le sens que la Bible atlacbe à ce mot. Dans une des lettres qu'il écrit à madame de Surville, sa sœur, Balzac, tout jeune et complètement ignoré, pose l'idéal de sa vie en deux mots : u être célèbre et être aimé. » La première partie de ce programme, que se tracent du reste tous les artistes, a été réalisée de point en point. La seconde a-t-elle reçu son accomplissement? L'opinion des plus intimes amis de Balzac est qu'il pratiqua la chasteté qu'il recommandait aux autres, et n'eut tout au plus que des amours platoniques ; mais madame de Surville sourit à celte idée, avec un sourire d'une finesse féminine et tout plein de pudiques réticences. Elle prétend que son frère était d'une discrétion à toute épreuve, et que s'il eût voulu parler, il eût eu beaucoup de choses à dire.Cela doit être, et sans doute la cassette de Balzac contenait plus de petites lettres à l'écriture fine et penchée que la boîte en laque de Canalis. Il y a, dans son œuvre, comme une odeur de femme : odor di femina ; quand on y entre, on entend derrière les portes qui se referment sur les mar- ches de l'escalier dérobé des frou-frou de soie et di's craquements de bottines. Le salon semi-circulaire et ma- telassé de la rue des Batailles, dont nous avons cité la description placée par l'auteur dans la Fille aux yeux d'or, ne resta donc pas complètement virginal, comme plusieurs de nous le supposèrent. Dans le cours de notre intimité, qui dura de 1856 jusqu'à sa mort^ une" seule fois Balzac fit allusion, avec les termes les plus respec- tueux et les plus attendris, à un attachement de sa pre- mière jeunesse, et encore ne nous livra-t-il que le pré- nom de la personne dont, après tant d'années, le sou-


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venir lui faisait les yeux humides. Nous en eût-il dit davantage, nous n'abuserions certes pas de ses confi- dences; le génie d'un grand écrivain appartient atout le monde, mais son cœur est à lui. Nous effleurons en pas- sant ce côté tendre et délicat de la vie de Balzac, parce que nous n'avons rien à dire qui ne lui fasse honneur. Cette réserve et ce mystère sont d'un galant homme. S'il fut aimé comme il le souhaitait dans ses rêves de jeu- nesse, le monde n'en sut rien.

N'allez pas vous imaginer d'après cela que Balzac fût austère et pudibond en paroles : l'auteur des Co7îtes dro- latiques était trop nourri de Rabelais et trop panlagrué- liste pour ne pas avoir le mot pour rire ; il savait de bon- nes histoires et en inventait : ses grasses gaillardises entrelardées de crudités gauloises eussent fait crier shock- ing au cant épouvanté ; mais ses lèvres rieuses et bavar- des étaient scellées comme le tombeau lorsqu'il s'agis- sait d'un sentiment sérieux. A peine laissa-t-il deviner à ses plus chers son amour pour une étrangère de distinc- tion, amour dont on peut parler, puisqu'il fut couronné par le mariage. C'est à cette passion conçue depuis long- temps qu'il faut rapporter ses excursions lointaines, dont le but resta jusqu'au dernier jour un mystère pour ses amis.

Absorbé par son œuvre, Balzac ne pensa qu'assez tard au théâtre, pour lequel l'opinion générale jugea, à tort selon nous, d'après quelques essais plus ou moins chan- ceux, qu'il n'était guère propre. Celui qui créa tant de types, analysa tant de caractères, fit mouvoir tant de personnages, devait réussira la scène; mais, connue nous l'avons dit, Balzac n'était pas prime-sautier et l'on ne peut pas corriger les épreuves d'un drame. S'il eût vécu, au bout d'une douzaine de pièces, il eût assurément trouvé sa forme et atteint le succès; il s'en est fallu de


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bien peu que la Marâtre, jouée au Théâtre-Historique, ne fût un chef-d'œuvre. Mercadet, légèrement ébarbé par un arrangeur intelligent, obtint une longue vogue pos- thume au Gymnase.

Cependant, ce qui détermina ses tentatives fut plutôt, nous devons le dire, l'idée d'un gros gain qui le libérerait d'un seul coup de ses embarras financiers, qu'une vocation bien réelle. Le théâtre, on le sait, rapporte beaucoup plus que le livre; la continuité des représentations, sur les- quelles un droit assez fort est prélevé, produit vite par Taccumulation des sommes considérables. Si le travail de combinaison est plus grand, la besogne matérielle est moindre. 11 faut plusieurs drames pour remplir un vo- lume, et pendant que vous vous promenez ou que vous restez nonchalamment, les pieds dans vos pantoufles, les rampes s'allument, les décors descendent des frises, les acteurs déclament et gesticulent, et vous vous trouvez avoir gagné plus d'argent qu'en griffonnant toute une se- maine courbé péniblement sur votre pupitre. Tel mélo- drame a valu à son auteur plus que Notre-Dame de Paris à Victor Hugo et les Parents pauvres à Balzac.

Chose singulière, Balzac qui méditait, élaborait et cor- rigeait ses romans avec une méticulosité si opiniâtre, semblait, lorsqu'il s'agissait de théâtre, pris du vertige de la rapidité. Non-seulement il ne refaisait pas huit ou dix fois ses pièces comme ses volumes, il ne les faisait même pas du tout. L'idée première à peine fixée, il pre- nait jour pour la lecture et appelait ses amis à la confec- tion de la chose ; OurHac, Lassailly, Laurent-Jan, nous et d'autres, avons été souvent convoqués au nfiheu de la nuit ou à des heures fabuleusement matinales. 11 fallait tout quitter; chaque minute de retard faisait perdre des millions.

V.w mot pressant de Balzac nous somma un jour de


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nous rendre à l'instant même rue de Richelieu, 104, où il avait un pied-à-terre dans la maison de Buisson, le tailleur. Nous trouvâmes Balzac enveloppé de son froc monacal, et trépignant d'impatience sur le tapis bleu el blanc d'une coquette mansarde aux murs tapissés de percale carmélite agrémentée de bleu, car malgré sa négligence apparenle, il avait l'instinct de l'arrangement intérieur, et préparait toujours un nid confortable à ses veilles laborieuses ; dans aucun de ses logis ne régna ce désordre pittoresque cher aux artistes.

— Enfin, voilà le Théo ! s'écria-t-il en nous voyant. Paresseux, tardigrade, unau, aï, dépêchez-vous donc; vous devriez être ici depuis une heure. — Je lis demain à Harel un grand drame en cinq actes.

— Et vous désirez avoir notre avis, répondîmes-nous en nous établissant dans un fauteuil comme un homme qui se prépare à subir une longue lecture.

A notre attitude Balzac devina notre pensée, c-t il nous dit de l'air le plus simple : « Le drame n'est pas fait. »

— Diable! fis-je. Eh bien, il faut faire remettre la lec- ture à six semaines.

— Non, nous allons bâcler le dramorama pour tou- cher la monnaie. A telle époque j'ai une échéance bien chargée.

— D'ici à demain c'est impossible; on n'aurait pas le temp de le recopier.

— Voici comment j'ai arrangé la chose. Vous ferez un acte, Ourliac un autre, Laurent-Jan le troisième, de Bi'lloy le quatrième, moi le cinquiènje , et je lirai à midi, comme il est convenu. Un acte de drame n'a pas plus de quatre ou cinq cents lignes ; on peut faire cinq crnts lignes de dia'ogue dans sa journée et dans sa ru't.


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— Contez-moi le sujet, indiquez-moi le plan , des- sinez-moi en quelques mots les personnages, et je vais me mettre à l'œuvre, lui répondis-je passablement effaré.

— Ah! s'écria-t-il avec un air d'accablement superbe et de dédain magnifique, s'il faut vous conter le sujet, nous n'aurons jamais fini !

Nous ne pensions pas être indiscret en faisant celte question, qui semblait tout à fait oiseuse à Balzac.

D'après une indication brève arrachée à grand'pcinc, nous nous mîmes à brocher une scène dont quelques mots seulement sont restés dans l'œuvre définitive, qui ne fat pas lue le lendemain, comme on peut bien le penser. Nous ignorons ce que firent les autres col- laborateurs; mais le seul qui mit sérieusement la main à la pâte, ce fut Laurent-Jan, auquel la pièce est dé- diée.

Cette pièce, c'était Vautrin. On sait que le toupet dy- nastique et pyramidal dont Frederick Lemaître avait eu la fantaisie de se coiffer dans son déguisement de gé- néral mexicain attira sur l'ouvrage les rigueurs du pou- voir ; Vautrin, interdit, n'eut qu'une seule représenta- tion, et le pauvre Balzac resta comme Perrette devant son pot au lait renversé. Les prodigieuses martingales qu'il avait chiffrées sur le produit probable de son drame se fondirent en zéros, ce qui ne l'empêcha pas de refuser très-noblement l'indemnité offerte par le mi- nistère.

Au commencement de celte étude, nous avons raconté les velléités de dandysme manifestées par Balzac ; nous avons dit son babil bleu à boutons d'or massif, sa canne monstrueuse surmontée d'un pavé de turquoises, s: s apparitions dans le monde et dans la loge infernale; ces ma^^nificences n'eurent qu'un temps, et Balzac reconnut

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122 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

qu'il n'était pas propre à jouer ce rôle d'Alcibiade ou de Brummel. Chacun a pu le rencontrer, surtout le matin, lorsqu'il courait aux imprimeries porter la copie et cher- cher les épreuves, dans un costume infiniment moins splendide. L'on se rappelle la veste de chasse verte, à boutons de cuivre représentant des têtes de renard, le pantalon à pied quadrillé noir et gris, enfoncé dans de gros souliers à oreilles , le foulard rouge tortillé en corde autour du col, et le chapeau à la fois hérissé et glabre, à coiffe bleue déteinte par la sueur, qui cou- vraient plutôt qu'ils n'habillaient « le plus fécond de nos romanciers. » Mais malgré le désordre et la pauvreté de cet accoutrement, personne n'eût été tenté de pren- dre pour un inconnu vulgaire ce gros homme aux yeux de flamme, aux narines mobiles, aux joues martelées de tons violents, tout illuminé de génie, qui passait emporté par son rêve comme p^r un tourbillon ! A son aspect, la raillerie s'arrêtait sur les lèvres du gamin, et l'homme sérieux n'achevait pas le sourire ébauché. — L'on devi- nait un des rois de la pensée.

Quelquefois, au contraire, on le voyait marcher à pas lents, le nez en l'air, les yeux en quête, suivant un côté de la rue puis examinant l'autre, bayant non pas aux corneilles, mais aux enseignes. 11 cherchait des noms pour baptiser ses personnages. 11 prétendait avec raison qu'un nom ne s'invente pas plus qu'un mot. Selon lui, les noms se faisaient tout seuls comme les langues ; les noms réels possédaient en outre une vie, une significa- tion, une fatalité, une portée cabalistique et Tonne pou- vait attacher trop d'importance à leur choix. Léon Goz- lan a conté d'une façon charmante, dans son Balzac en pantoufles, comme fut trouvé le fameux Z. Marcas de la Hevîie parisienne. Une enseigne de fumiste fournit le nom longlemps cherché de Gubetta à Victor Hugo, non


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moins soigneux que Balzac dans rappellation de ses per- sonnages.

Cet(e rude vie de travail nocturne avait, malgré sa forte constitution, imprimé des traces sur la physionomie de Balzac, et nous trouvons dans Albert Savants un por- trait de lui, tracé par lui-même, et qui le représente tel qu'il était à cette époque (1842) avec un léger arrange- ment.

« .... Une tète superbe : cheveux noirs mélangés déjà de quelques cheveux blancs, des cheveux comme en ont les saint Pierre et les saint Paul de nos tableaux, à bou- cles touffues et luisantes, des cheveux durs comme des crins, un col blanc et rond comme celui d'une femme, un front magnifique, séparé par ce sillon puissant que les grands projets, les grandes pensées, les fortes méditations inscrivent au front des grands hommes ; un teint olivâtre marbré de taches rouges, un nez carré, des yeux de feu, puis les joues creusées, marquées de deux longues rides pleines de souffrances, une bouche à sourire sarde et un petit menton mince et trop court, la patte d'oie aux tem- pes, les yeux caves, roulant sous des arcades sourciliéres comme deux globes ardents ; mais malgré tous ces in- dices de passions violentes, un air calme, profondément résigné, la voix d'une douceur pénétrante et qui m'a sur- pris par sa facihté, la vraie voix de l'orateur, tantôt pure et rusée, tantôt insinuante, et tonnant quand il le faut, puis se pliant au sarcasme, et devenant alors incisive. M. Albert Savarus est de moyenne taille, ni gras ni mai- gre ; enfin, il a des mains de prélat. »

Dans ce portrait, d'ailleurs trés-fidéle, Balza?s'idéalise un peu pour les besoins du roman, et se retire quelques kilogrammes d'embonpoint, hcence bien permise à un héros aimé de la duchesse d'Argaiolo et de mademoiselle Philomène de Walteville. — Ce roman d\Albert Savarus,


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un des moins connus et des moins cités de Balzac, con- tient beaucoup de détails transposés sur ses habitudes de vie et de travail; on pourrait même y voir, s'il était per- mis de soulever ces voiles, des confidences d'un autre genre.

Balzac avait quitté la rue des Batailles pour les Jardies; il alla ensuite demeurer à Passy. La maison qu'il habitait, située sur une pente abrupte, offrait une disposition ar- chitecturale assez singulière. — On y entrait

Un peu comme le vin entre dans les bouteilles.

11 fallait descendre trois étages pour arriver au premier. La porte d'entrée, du côté de la rue, s'ouvrait presque dans le toit, comme une mansarde. Nous y dînâmes une fois avec L. G. — Ce fut un dîner étrange, composé d'après des recettes économiques inventées par Balzac. Sur notre prière expresse, la fameuse purée d'oignons, douée de tant de vertus hygiéniques et symboliques et dont Las- sailly faillit crever, n'y figura point — Mais les vins étaient merveilleux ! Chaque bouteille avait son histoire, et Balzac la contait avec une éloquence, une verve, une conviction sans égales. Ce vin de Bordeaux avait fait trois fois le tour du monde ; ce château-neuf du pape remontait à des époque s fabuleuses ; ce rhum venait d'un tonneau roulé plus d'un siècle par la mer, et qu'il avait fallu entamer à coups de hache, tant la croûte formée à l'entour par les coquillages, les madrépores et les varechs était épaisse. Nos palais, surpris, agacés de saveurs acides, protestaient en vain conlre ces illustres origines. Balzac gardait un sérieux d'augure, et malgré le proverbe, nous avions beau lever les yeux sur lui, nous ne le faisions pas rire!

Au dessert figuraient des poires d'une maturité, d'une grosseur, d'un fondant et d'un choix à honorer une table


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royale. — Balzac en dévora cinq ou six dont l'eau ruisse- lait sur son menton ; il croyait que ces fruits lui étaient salutaires, et il les mangeait en telle quantité autant pîir hygiène que par friandise. Déjà il ressentait les premières atteintes de la maladie qui devait l'emporter. La Mort, de ses maigres doigts, tûlait ce corps robuste pour savoir par où l'attaquer, et n'y trouvant aucune faiblesse, elle le tua par la pléthore et l'hypertrophie. Les joues de Balzac étaient toujours vergetées et martelées de ces plaques rouges qui simulent la santé aux yeux inaltentifs; mais pour l'observateur les tons jaunes de l'hépatite entou- raient de leur auréole d'or les paupières fatiguées ; le regard, avivé par cette chaude teinte de bistre, ne pa- raissait que plus vivace et plus étincelant et trompait les inquiétudes.

En ce moment, Balzac était très-préoccupé de sciences occultes, de chiromancie, de cartomancie; on lui avait parlé d'une sibylle plus étonnante encore que mademoi- selle Lenormand, et il nous détermina, ainsi que ma- dame E. de Girardin et Méry, à l'aller consulter avec lui, La pythonisse demeurait à Auteuil, nous ne savons plus dans quelle rue; cela importe peu à notre histoire, car l'adresse donnée était fausse. Nous tombâmes au milieu d'une famille d'honnêtes bourgeois en villégiature : le mari, la femme et une vieille mère à qui Balzac, sûr de son fait, s'obstinait à trouver un air cabalistique. La bonne dame, peu flattée qu'on la prît pour une sorcière, com- mençait à se fâcher; le mari nous prenait pour des mys- tificateurs ou des filous; la jeune femme riait^aux éclats, et la servante s'empressait de serrer l'argenterie par prudence. Il fallut nous retirer avec notre courte honte; mais Balzac soutenait que c'était bien là, et remonté dans la voiture, grommelait des injures à l'endroit de la vieille ; « Stryge, harpie, magicienne, empouse, larve, lamie, lé-

11»


126 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

mure, goule, psylle, aspiole, » et tout ce que l'habitude des litanies de Rabelais pouvait lui suggérer de termes bizarres. Nous dîmes : — Si c'est une sorcière, elle cache bien son jeu — de cartes, ajouta madame de Girardin avec cette prestesse d'esprit qui ne lui fit jamais défaut. Nous essayâmes encore quelques recherches, toujours infruc- tueuses, et Delphine prétendit que Balzac avait imaginé celte ressource de Quinola pour se faire conduire en voi- ture à Auteuil, où il avait affaire, et se procurer d'agréa- bles compagnons de route. — Il faut croire, cependant, que Balzac trouva seul cette madame Fontaine que nous cherchions de concert, car dans les Comédiens sans le sa-- voir, il l'a représentée entre sa poule Bibouche et son crapaud Astaroth avec une effrayante vérité fantastique, si ces deux mots peuvent s'allier ensemble. La consulta- t-il sérieusement? l'alla-t-il voir en simple observateur? Plusieurs passages de la Comédie humaine semblent im- pliquer chez Balzac une sorte de foi aux sciences occul- tes, sur lesquelles les sciences officielles n'ont pas dit en- core leur dernier mot.

Vers celte époque, Balzac commença à manifester du goût pour les vieux meubles, les bahuts, les potiches; le moindre morceau de bois vermoulu qu'il achelait rue de Lappe avait toujours une provenance illustre, et il faisait des généalogies circonstanciées à ses moindres bi- belots. — il les cachait çà et là, toujours à cause de ces créanciers fantastiques dont nous commencions à douter. Nous nous amusAmes même à répandre le bruit que Balzac était millionnaire, qu'il achetait de vieux bas aux négo- ciants en hannetons pour y serrer des onces, des quadru- ples, des génovines, des cruzadcs, des colonnates, des doubles louis, à la façon du père Grandet; nous disions partout qu'il avait trois citernes, comme Aboulcasem, remplies jusqu'au bord d'escarboucles, de dinars et de


HONORE DE BALZAC. 127

lomans. « Théo me fera couper le cou avec ses blagues ! » disait Balzac, contrarié et charmé.

Ce qui donnait quelque vraisemblance à nos plaisante- ries, c'était la nouvelle demeure qu'habitait Balzac, rue Fortunée, dans le quartier Beaujon, moins peuplé alors qu'il ne l'est aujourd'hui. Il y occupait une petite maison mystérieuse qui avait abrité les fantaisies du fastueux financier. Du dehors, on apercevait au-dessus du mur une sorte de coupole, repoussée par le plafond cintré d'un boudoir et la peinture fraîche des volets fermés.

Quand on pénétrait dans ce réduit, ce qui n'était pas facile, car le maître du logis se celait avec un soin ex- trême, on y découvrait mille détails de luxe et de con- fort en contradiction avec la pauvreté qu'il affectait. — Il nous reçut pourtant un jour, et nous pûmes voir une salle à manger revêtue de vieux chêne, avec une table, une cheminée, des buffets, des crédences et des chaises en bois sculpté, à faire envie à Berruguete, à Cornejo Duque et à Yerbruggen ; un salon de damas bouton d'or, à portes, à corniches, à plinthes et embrasures d'ébène ; une bibliothèque rangée dans des armoires incrustées d'écaillé et de cuivre en style de Boulle; une salle de bain en brèche jaune, avec bas-reliefs de stuc; un bou- doir en dôme, dont les peintures anciennes avaient été restaurées par Edmond Bédouin ; une galerie éclairée de haut, que nous reconnûmes plus tard dans la col- lection du Cousin Pons. Il y avait sur les étagères toutes sortes de curiosités, des porcelaines de Saxe et de Sè- vre3, des cornets de céladon craquelé, et jjans l'esca- lier, recouvert d'un tapis, de grands vases de Chine et une magnifique lanterne suspendue par un câble de soie rouge.

— Vous avez donc vidé un des silos d'Aboulcasem? dîmes-nous en riant à Balzac, en face de ces splendeurs;


128 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

VOUS voyez bien que nous avions raison en vous préten- dant millionnaire.

— Je suis plus pauvre que jamais, répondait-il en pre- nant un air humble et papelard ; rien de tout cela n'est à moi. J'ai meublé la maison pour un ami qu'on attend. — Je ne suis que le gardien et le portier de l'hôtel.

Nous citons là ses paroles textuelles. Cette réponse, il la fit d'ailleurs à plusieurs personnes étonnées comme nous. Le mystère s'expliqua bientôt par le mariage de Balzac avec la femme qu'il aimait depuis longtemps.

Il y a un proverbe turc qui dit : « Quand la maison est finie, la mort entre. » C'est pour cela que les sultans ont toujours un palais en construction qu'ils se gardent bien d'achever. La vie semble ne vouloir rien de complet — que le malheur. Rien n'est redoutable comme un souhait réalisé.

Les fameuses dettes étaient enfin payées, l'union rêvée accomplie, le nid pour le bonheur ouaté et garni de duvet; comme s'ils eussent pressenti sa fin prochaine, les envieux de Balzac commençaient à le louer : les Pa- rents pauvres, le Cousin Pons, où le génie de l'auteur brille de tout son éclat, ralliaient tous les suffrages. — C'était trop beau ; il ne lui restait plus qu'à mourir.

Sa maladie fit de rapides pro;.;rés, mais personne ne croyait à un dénoûment fatal, tant on avait confiance dans l'athlétique organisation de Balzac. Nous pensions fer- mement (|u'il nous enterrerait tous.

Nous allions faire un voyage en Italie, et avant de pai tir nous voulûmes dire adieu à notre illustre ami. Il é(ait sorti en calèche, pour retirer à la douane quelque curio- sité exotique. Nous nous éloignâmes rassuré, et au mo- ment où nous montions en voiture, on nous remit un billet de madame de Balzac, qui nous cxplicpiait obli- geamment et avec des regrets polis pourquoi nou:< n'a^


HONORE DE BALZ4C. 129

vions pas trouvé son mari à la maison. Au bas de la lelt' e, Balzac avait tracé ces mots :

« Je ne puis plus ni lire, ni écrire.

« De Balzac. »

Nous avons gardé comme une relique celte ligne sinis- tre, la dernière probablement qu'écrivit l'auteur de la Co- médie Imma'me ; c'élait, et nous ne le comprîmes pas da- bord, le cri suprême, EU lamma Sahaclhannl ! du pen- seur et du travailleur. — L'idée que Balzac pût mourir ne nous vint seulement pas.

A quelques jours de là, nous prenions une glace au café Florian, sur la place Saint-Marc; le Journal des Dé- bats, une des rares feuilles françaises qui pénètrent à Venise, se trouva sous notre main, et nous y vîmes an- noncée la mort de Balzac. — Nous faillîmes tomber (!o notre cbaise sur les dalles delà place à cette foudroyanle nouvelle, et à noire douleur se mêla bien vite un mouve- ment d'indignation et de révolte peu chiétien, carloules les âmes ont devant Dieu une égale valeur. Nous venions de visiter justement l'hôpital des fous dans l'île de San- Servolo, et nous avions vu là des idiots décrépits, des gâ- teux octogénaires, des larves humaines que ne dirigeait même plus l'instinct animal, et nous nous demandâmes pourquoi ce cerveau lumineux s'était éleint comme un flambeau qu'on souffle, lorsque la vie tenace persistait dans ces tètes obscures vaguement traversées de lueurs trompeuses.

Huit ans déjà se sont écoulés depuis cett^date fatale. La postérité a commencé pour Balzac ; chaque jour il sem- ble plus grand. Lorsqu'il était mêlé à ses contemporams, on l'appréciait mal, on ne le voyait que par fragments sous des aspects parfois défavorables : maintenant Té-


130 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

difice qu'il a bâti s'élève à mesure qu'on s'en éloigne, comme la cathédrale d'une \ille que masquaient les maisons voisines, et qui à l'horizon se dessine immense au-dessus des toits aplatis. Le monument n'est pas achevé, mais tel qu'il est, il effraye par son énormité, et les gé- nérations surprises se demanderont quel est le géant qui a soulevé seul ces blocs formidables et monté si haut cette Babel où bourdonne toute une société.

Quoique mort, Balzac a pourtant encore des détrac- teurs; on jette à sa mémoire ce reproche banal d'immo- rahté, dernière injure de la médiocrité impuissante et jalouse, ou même de la pure bêtise. L'auteur de la Co- médie humaine, non-seulement n'est pas immoral, mais c'est même un moraliste austère. Monarchique et catho- lique, il défend l'autorité, exalte la rehgion, prêche le devoir, morigène la passion, et n'admet le bonheur que dans le mariage et la famille.

« L'homme, dit-il, n'est ni bon ni méchant; il naît avec des instincts et des aptitudes; la société, loin de le dépraver, comme l'a prétendu Rousseau, le perfectionne, le rend meilleur; mais l'intérêt développe aussi ses pen- chants mauvais. Le christianisme, et surtout le catholi- cisme, étant, comme je l'ai dit dans le Médecin de cam- paqne, un système complet de répression des tendances dépravées de l'homme, est le plus grand élément de l'ordre social. »

Va avec une ingénuité qui sied à un grand homme, prévoyant le reproche d'immoialité que lui adresseront des esprits mal faits, il dénombre les figures irréprocha- ))les comme vertu qui se trouvent dans la Comédie hu- maine : Pierrette Lorrain, Ursule Mirouét, Constance Bi- rotleau, la Fosscuse, Eugénie Grandet, Marguerite Claés, Pauline de Villenoix, madame Jules, madame de la Clian- terie, Eve Chardon, mademoiselle d Ksgrignon, madame


HONORE DE BALZAC. 151

Firmiani, Agathe Rouget, Renée de Maiicombe, sans comp- ter parmi les hommes, Joseph Le Bas, Genestas, Benassis, le curé Bonnet, le médecin Minoret, Pillerault, David Sé- chard, les deux Birotteau, le curé Chaperon, le juge Po- pinot, Bourgeat, les Sauviat, les Tascherons, etc.

Les figures de coquins ne manquent pas, il est vrai, dans la Comédie humaine. Mais Paris est-il peuplé exclu- sivement par des anges?

(L'Artiste, 1858.)


HENRY MURGER


SE EX 1822 — MOr.T EN 1861


La jeunesse a été Tune des préoccupations de Henry Murger, et l'on peut dire sonunique préoccupation. Pour lui, la vie semblait devoir s'arrêter à la vingtième année. Il ne regardait pas en avant, mais en arrière ; et, à chaque pas qu'il faisait, il retournait la tête. Le présent n'exis- tait guère à ses yeux, et il ne vivait que dans le passé. Il s'affligeait de ne plus senlir ce frais étonnement des émotions et des choses qu'on n'éprouve qu'une fois, et sa pensée y revenait sans cesse. Tout chez lui était rétrospec- tif, et sa poésie, pour se colorer, avait besoin de traverser le prisme du souvenir. — Quoiqu'il soit mort à trente-huil ans, son talent n'en a jamais eu que vingt-cinq. Gomme certains acteurs qui continuent, malgré leur âge, les rô- les d'amoureux, il ne pouvait jouer que les jeunes pre- miers. Sur son arbre la fleur ne devait pas se nouer en fruit; il fallait qu'elle restât fleur éternellement, et si elle se détachait de la branche, c'était pour aller parfu- mer de son empreinte flétrie les pages de quelque reli- quaire. Un bouquet de violettes fané, un bout de ruban défraîchi, une boucle de clicveux sous verre, un gant


^ HENRY MURGER. 155

perdu, formaient la bibliothèque du poète. Il ne lisait que dans son cœur et ne traduisait que l'impression ressen- tie, mais longtemps après, idéalisée par le regret ou la mélancolie. Le perles de son écrinsont d'anciennes lar- mes gardées. — Aussi, comme il est soigneux de ce cher trésor, comme il en essuie d'une main tremblante la pous- sière sacrée, malgré son air railleur, et comme il tourne à la dérobée son œil attendri vers celte muraille où figure près d'un Clodion le profil de Mimi ou de Musette !

Nous ne parlons ici que du poète; le journaliste, l'écri- vain, l'homme d'esprit qu'il contenait avait d'autres allu- res. Henry Murger était fils de la bohème ; il en avait habile tour à tour les sept châteaux, tant cherchés par Charles Nodier ; et ce n'est pas dans cet étrange pays, où le pa- radoxe est le lieu commun, qu'on peut conserver beau- coup d'illusions. Les jugements à la Prudhomme y sont cassés sur-le-champ, et la sagesse picaresque s'y con- dense en maximes qui feraient paraître enfantines celles de la Rochefoucauld. Nul n'y est dupe de rien ni de per- sonne. Pour parler le style du lieu, l'on n'y coupe guère dans les ponts, et l'on y tombe peu dans les godans ; et le bohèrne, au milieu des civilisés, arrive à la sagacité défiante du Mohican : pour se défendre, il a les flèches de l'esprit, et quelques-uns ne se font pas scrupule de les empoisonner. — Murger, nous l'avons dit, ne fut jamais de ceux-là ; mais il avait la main sûre, l'œil juste, et ses traits étincelants trouvaient toujours le but. Tendre de cœur, il était sceptique d'esprit. En revenant d'une pro- menade sentimentale au bois, il faisait un tour dans les coulisses, et le journaliste se moquait si bien de l'amou- reux, que personne n'eût été tenté d'en rire, pas même sa maîtresse.

Depuis longtemps Murger avait quitté celte contrée qu'ont traversée les poètes et les artistes au monis au dé-

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iôi PORTRAITS CONTEMPORAINS. ^

but de la vie, quand la bourse paternelle refuse le via- tique et que le talent encore en herbe ne fait que pro- mettre la moisson. Mais il semblait y être toujours, tant sa pensée se reportait avec complaisance vers cette épo- que de liberté fantasque et de joyeuse misère où les bel- les dents de l'Espérance mordent si gaiement les durs biftecks de la vache enragée. En effet, c'est le bon temps, et nous concevons qu'on le regrette ; mais il n'a que quelques années, et rien n'est triste comme un bohème ou comme un étudiant en cheveux gris. Les pliilistins, tant mystifiés jadis, le raillent à bon droit.

Murger habitait Marlotte, prés Fontainebleau , et sa rêve- rie l'égarait souvent dans la forêt, malgré les raies indica- trices et les petits chemins tracés par celui qu'on a sur- nommé le Sylvain ; mais c'est lorsque le poète se perd qu'il trouve l'inspiration. Là, au sein de la saine et robuste nature, loin de l'agitation fébrile de la cité, travaillait lentement et à son loisir ce charmant écrivain chez qui, parfois, l'amour de la perfection prit l'apparence de la paresse. Il revivait intérieurement sa jeunesse, et la tra- duisait en récits d'une tristesse souriante et d'une gaieté attendrie. Ou ne le voyait pas de tout l'été ; mais l'hiver, il allait parfois dans le monde heureux de l'accueillir; on le rencontrait sur le boulevard, aux bureaux des Revues, et sa conversation prodigue gaspillait en un quart d heure plus de mots qu'il n'en faudrait pour toute une pièce.

Son volume* s'ouvre par un sonnet en manière de préface, où l'auteur souhaite d'un air goguenard tontes sortes de prospérités à l'être assez bénévole, assez naïf, assez patriarcal, pour piyer d'un cou, en ce temps de prose, trois cents pages de vers. — Ici, pour nous servir d'une expression de MurgiT, cVst le fifie au rire

  • Ij;8 Ami7s <r /tirer.


HENRY MURGEil. 135

aigu qui raille le violoncelle, car rien n'est plus tendre, plus amoureux, plus suave que les pièces précédées de cet avis bouffon.

L'amour comme Murger le comprend est d'une espèce particulière. Vous ne trouvez pas chez lui les supplica- tions ardentes, les galanteries hyperboliques, les lamen- tations exagérées de la poursuite, pas plus que les dithy- rambes à plein vol, et les odes enivrées du triomphe ; n'y cherchez pas non plus les grands désespoirs, les éternels sanglots et les cris à fendre les cieux, — Cet amour ne se présente guère qu'à l'état de souvenir; heureux, il se tait; pour le faire parler, il faut l'abandon, l'infidélité, la mort! Où le plaisir fut silencieux, la douleur pousse un soupir. A vrai dire, ce qui plaît à Murger dans l'a- mour, c'est la souffrance. Ses blessures aiment leur épine et ne voudraient pas guérir. Accoudé mélancoliquement, il regarde les gouttes rouges perler et tomber une à une, et il ne les arrête pas, dût sa vie s'en aller avec elles. — Sa maîtresse, il ne l'a pas choisie ; le hasard a formé le lien éphémère ; le caprice le dénouera ; l'hirondelle est entrée par la fenêtre ouverte ; un beau jour elle s'envo- lera, obéissant à son instinct voyageur; le poète le sait, et il n'est pas nécessaire de lui répéler avec Shakspeare : « Fragilité, c'est le nom de la femme. » La trahison, il l'a prévue; mais il en souffre et il s'en plaint avec une amertume si douce, une ironie si mouillée de larmes, une tristesse si résignée que son émotion vous gagne. — Peut-être, cette femme regrettée, ne l'aimait-il pas fidèle ; mais maintenant, transfigurée par l'absence* il l'adore. Un fantôme charmant a remplacé l'idole vulgaire, et Mu- sette vaut les Béatrix et les Laure.

Deux pièces, dans cette portion du volume intitulée les Amoureux, donnent la note dominante de Murger, le Requiem d'amour et la Chanson de Musette. Dans la prCr


iô6 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

mière, le poëte, s'adressant à la maîtresse qui a déchi- queté son cœur avec luié volupté nerveuse et cruelle, comme cette princesse de Chine qui se pâmait en déchi- rant de ses longs ongles transparents les étoiïes de soie les plus précieuses, cherche un air pour chanter le re- quiem de cet amour défunt. Il en essaye plusieurs, mais chaque mélodie éveille un souvenir. Le poêle s'écrie : « Oh ! non, pas ce motif-lù ! Mon cœur que je croyais mort tressaille dans ma poitrine ; il Ta si souvent entendu ja- ser sur tes lèvres! Cette valse non plus, celte valse à deux temps qui me fit tant de mal ! Encore moins ce lied que des Allemands chantaient dans le hois de Meudon et que nous avons répété enseirihle! Pas de musique, mais causons sans haine ni colère de nos anciennes amours. » Et Murger évoque les soirt^es d'hiver passées dans la pe- tite chambre prés du foyer où la bouilloire fredonnait son refrain régulier ; les longues promenades, au prin- temps, à travers les prés et les bois, et les innocents plaisirs goûtés au sein de la nature complice. Il refait cet éternel poëme de la jeunesse que six mille ans n'ont pas vieilli. Puis vient la déception. Un jour le poëte se trouve seul. La belle amoureuse est partie.' Adieu la bottine grise, la robe de toile et le chapeau de paille par- fumé d'une fleur naturelle. La moire antique ballonne autour de celte taille souple, le cachemire fait son pli sur cette nuque aux blonds cheveux follets; un bracelet de prix scintille à ce bras potelé, des bagues chargent ces mains jadis plus brunes, et blanchies maintenant par l'oisiveté. — Il fallait bien s'y attendre; l'iiistoire est fade et comnmne. Le poëte lui-même en rit c» nnne un fou.

Mais celle paiet('>là n'est qunne raillorie. Ma plume cii éciivaiil a tremblé dans ma main; Et quand je souriais, comme une cliaude pluie Blés larmes ctfaçaicnl les mots sur le vélin.


HENRY MURGER. 137

La seconde, qui est la Chanson de Musette, nous sem- ble un pur chef-d'œuvre de grâce, de tendresse et d'ori- ginalité. Nous ne saurions mieux faire ici que de trans- crire. C'est le meilleur éloge qu'on puisse faire d'un tel morceau.

Hier, en voyant une hirondelle

Qui nous ramenait le printemps,

Je me suis rappelé la belle

Qui m'aima quand elle eut le temps;

Et pendant toute la journée

Pensif, je suis resté devant

Le vieil almanacli de l'année

Où nous nous sommes aimés tant.

Non, ma jeunesse n'est pas morte, Il n'est pas mort ton souvenir; Et si tu frappais à ma porte. Mon cœur, Musette, irait t'ouvrir. Puisqu'à ton nom toujours il tremble, • Muse de l'intidélilé,

Reviens encor manger ensemble Le pain bénit de la gaieté.

Les meubles de notre chambrette, Ces vieux amis de notre amour. Déjà prennent un air de fête Au seul espoir de ton retour. Viens, tu reconnaîtras, ma chère, Tous ceux qu'en deuil mit ton départ : Le petit lit — et le grand verre Où tu buvais souvent ma part.

Tu remettras la robe blanche

Dont tu te parais autrefois,

Et comme autrefois, le dimanche,

Nous irons courir dans les bois. #

Assis, le soir, sous la tonnelle

Nous boirons encor ce vin clair

Où ta clianson mouillait son aile

Avant de s'envoler dans l'air.

Dieu, qui ne garde pas rancune

Aux méchants tours que tu m'as faits,

\2i


^58 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

Ne refusera pas la lune A nos baisers sous les bosquets. Tu retrouveras la nature Toujours aussi belle, et toujours, ma charmante créature, Prête à sourire à nos amours.

Musette qui s'est souvenue,

Le carnaval étant fini,

Un beau matin est revenue,

Oiseau volage, à l'ancien nid.

Mais en embrassant l'infidèle

Mon cœur n'a pas plus senti d'émoi,

Et Musette, qui n'est plus elle.

Disait que je n'étais plus moi.

Adieu, va-t'en, clière adorée ;

Bien morte avec l'amour dernier,

Notre jeunesse est enterrée

Au fond du vieux calendrier.

Ce n'est plus qu'en fouillant la cendre

Des beaux jours qu'il a contenus

Qu'un souvenir pouiTa nous rendre *

La clef des paradis perdus.

Deux pièces d'un pressentiment funèbre, trop justifié, hélas ! terminent le recueil. L'une est lin appel presque caressant à la mort, l'autre une espèce de testament, moitié sérieux, moitié ironique, où l'auteur, doutant qu'il puisse s'asseoir « parmi le groupe élu des gens qui verront V Africaine, » fait ses dispositions dernières, rè- gle son convoi et dresse le plan de son tombeau. — Tho- mas Hoo^, le spirituel rédacteur du Punch et l'auteur de celte Chanson de la Chemise {Song of the Shirt) qui ftit presque un événement en Angleterre, eut aussi cette fan- taisie lugubre de dessiner son monument, et pour épila- phe il y mit : « 11 fit la Chanson de la Chemise, » Sur le tombeau de Murger ne pourrait-on pas écrire : « Il fit la Chanson de Muselle? »

(Le Momtedh, 1" février 1801.)


MERY


NE KN 170 V — MORT EX 186fl


Nous connaissians Méry depuis trente ans, et nous avions été plus d'une fois son hôte lorsque quelque fantaisie voyageuse nous poussait vers Marseille, en par- tance pour l'Afrique, l'Italie ou la Grèce. Que de jour- nées bienheureuses passées aux Aygalades, sous le maigre ombrage des tamarins, à écouter cette conversation étincelante à laquelle le chant obstiné des cigales ser- vait de basse, entre l'azur du ciel et l'azur de la Mé- diterranée ! Comme, à l'entendre, on oubliait Alger, Athènes, Naples, Constantinople, et comme on remet- tait le départ de paquebot en paquebot ! D'ailleurs, Méry vous racontait tous les pays ; il savait l'Inde, et la Chine, et l'Afrique, et l'Asie, et l'Australie, mieux que s'il les eût visitées dans leurs mystérieuses profondeurs. Ce n'était guère la peine de partir. Comme ce temps est loin déjà ! — Ces éblouissants feux d'artifice que Méry tirait en plein jour, à tout moment, sont éteints à ja- mais; car personne n'eut plus d'esprit que ce Marseillais si Parisien, et n'en fut plus prodigue. Il marchait dans la vie avec des perles mal attachées à ses bottes, comme


140 PORTRAITS COiNTEMPORMNS,

les magnats hongrois dans les bals, et quand elles rou- laient sur le plancher, il les laissait ramasser à qui voulait.

Méry n'est pas tout entier dans son œuvre, quelque remarquable qu'elle soit, et il a emporté avec lui la meil- leure part de lui-même, peut-être. Les fées semblaient avoir entouré son berceau, et il avait tous les dons. Sa faculté d'improvisation étonnait même les Italiens. C'é- tait de l'instantanéité. La pensée, la parole et la rime jail- lissaient en même temps, et quelle rime ! En ce siècle de rimes riches, Méry a été millionnaire. Quand il paraissait dans un salon, les plus brillants causeurs se taisaient. Qui eût voulu parler quand Méry était là! Quels récils, quelles inventions, quels paradoxes, quelle verve, quel feu ! Que de génie jeté au vent et à jamais perdu ! H au- rait fallu le faire suivre par des sténographes quand il arpentait le portique du temple grec qu'habitait ma- dame Emile de Girardin au temps où nous faisions à quatre le roman par lettres de la Croix de Bernij. Mais il rentrait au moindre souffle de brise, car il tremblait à notre pâle soleil, ce chaleureux poëte, et il prétendait « que le fond de l'air était toujours froid. » Qui ne l'a vu, aux jours caniculaires, se promener en évitant l'om- bre et couvert d'un épais manteau? Le Méridional ne s'acclimata jamais chez lui aux brumes parisiennes. Du Méridional, par exemple, il avait gardé l'oreille musicale qui manque à plus d'un de nos poètes; il était dileilanle passionné, adorait Hossini et savait par cœur [tous les opéras du maestro depuis Demelrio c Volihio jusqu'à Guillaume Telly et il les chantonnait d'une voix merveil- leusement juste sans se tromper d'une note. Celle mé- moire prodigieuse s'étendait à tout. Méry eût pu citer les vers de lous les poètes latins. A la faculté littéraire se joignait chez lui la faculté mathématique; il comprc-


MERY. 141

liait à première vue tous les jeux et il était de première force aux échecs.

La vie de Méry se scinde en deux époques bien dis- tinctes, et l'on peut dire de lui qu'il a eu deux gloires et deux renommées. La première n'est pas très-connue de la génération actuelle, et pourtant elle fit grand bruit sous la Restauration. Dès ses débuts, Méry se jeta dans le parti bonapattiste et libéral, et il fit avec Barthé- lémy les Sidiennes et la Villeliade. La Villéliade^ payée 25,000 fr., se vendit à un nombre prodigieux d'exem- plaires, et, l'intérêt politique évanoui, on peut y admirer encore beaucoup de traits piquants, une force de style . et une perfection métrique qui ne furent dépassées que par la nouvelle école. Napoléon en Egypte marque un moment de répit sous le ministère pacificateur de Mar- tignac; mais bientôt les satires reprennent de plus belle, et cela dure jusqu'à la révolution de Juillet, à laquelle Méry prit une part active. Il collabora avec Barthélémy à la Némésis, un satire en vers qui paraissait chaque semaine, étonnant tour de force poétique qu'on n'a pas oublié et qui ne put se continuer, non pas faute de verve ou de rimes, mais faute de cautionnement. La Némésis muselée, Méry s'en alla rejoindie en Italie les exilés de la famille impériale, à qui il fut toujours dévoué.

La seconde réputation de Méry date de celte trilogie de romans : Heva, la Guerre du Nizam^ la Floride, où les caractères les plus étranges et les plus originaux se meuvent à travers de fantastiques complitations d'évé- nements, dans des paysages grandioses, sauvages ou édéniques. Jamais l'Inde ne fut mieux peinte avec ses forêts impénétrables, ses jungles, ses pagodes, ses lacs pleins de crocodiles sacrés, ses brahmes, ses thugs, ses éléphants, ses tigres, ses maharadjahs et ses résidents


146 PORTRAITS COîsTEMPORAINS.

anglais. Méry avait une force d'intuition qui lui permet- tait de supposer avec une merveilleuse exactitude la flore et la faune d'un pays qu'il n'avait jamais vu. Des capitaines au long cours qui avaient fait dix fois le voyage de Marseille à Calcutta ont soutenu que l'auteur cVHeva avait secrètement visité l'Inde.

Méry avait aussi abordé le théâtre. Nous nommerons parmi ses pièces les plus remarquables : V Univers et la Maison, la Bataille de Toulouse, Guzman le Brave; mais nous ne voulons pas faire dans ces lignes écrites à la hâte le catalogue de son œuvre considérable, épar- pillée d'ailleurs à tous les vents de la publicité.

(Le Momteur, 19 juin 18G0.)


LÉON GOZLAN


NÉ EN 1806 — MOUT EN 1866


De Suisse, le 15 septembre.

Rien déplus sinistre que l'arrivée d'un télégramme à la campagne, le soir. La sonnette de la grille tinte comme un glas dans le silence ; aussitôt s'éveillent les aboiements furieux des chiens de garde, qui arrivent au pas de course, du fond du parc, sentant un étranger. Les chiens de l'intérieur répondent au vacarme, de leur voix plus grêle, avec une persistance rageuse, et bientôt le battant entr' ouvert de !a porte laisse apercevoir le fac- teur du télégraphe, encadré par la nuit. Un domestique raccompagne, pour empêcher que les molosses qui lui flairent les talons ne le dévorent.

.Autour d'une table brillamment éclairée, la chàle- Liine, les amis et les hôtes de la maison soit en train de souper; les conversations joyeuses, les propos aimables, tout le pétillement d'esprit s'arrête brusquement. Les poitrines sont oppressées, l'inquiétude se lit dans tous les yeux. On ne sait pas encore à qui le télégramme est adressé. Chacun tremble pour l'être cher qui n'est pas


144 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

là, et rimagination parcourt, en une seconde, avec une effroyable vitesse dépassant celle de la lumière, toutes les séries de catastrophes possibles et impossibles. Qui va être frappé .parmi cette troupe naguère si gaie, car on n'envoie un télégramme nocturne que pour une raison grave? Ce moment d'anxiété est terrible. Enfin le facteur s'approche, jette le pli sur la table, et prie la personne à laquelle il s'adresse de vouloir bien signer l'heure et la minute d'arrivée, et alors les domestiques s'agitent pour chercher une plume qui ne se trouve pas, un en- crier qu'on a changé de place ; on se fouille, et Ton amène du fond de sa poche un crayon émoussé. La ré- ception du télégramme est accusée.

C'était à nous que la missive était destinée. Nous l'ou- vrons d'une main fiévreuse, et nous y lisons cette phrase écrite avec l'effrayant laconisme du style électrique :•

« LéonGozlan est mort celte nuit. »

Rien de plus. Cette nuit, c'était la nuit de jeudi à ven- dredi. Une telle nouvelle si inattendue, si peu préparée par ces rumeurs de maladie qui accoutument à l'idée de la mort, nous jeta dans une stupeur morne. Ce fait brutal, sans détail, sans explication, nous écrasait. De tous les convives présents, nous seul nous connaissions person- nellement Léon Gozlan. Mais son charmant esprit n'était ignoré de personne, et sur la table du salon ïHisfoirc d'un diamant était ouverte à cette poignante scène de la fascination du Naja sur le col de Nanny par Iladir-Zeb.

Sans attendre l'arrivée des journaux de i'aris, qui sans doute apporteront ce matin leurs renseignements nécrologiques, rendons à cette mémoire les honneurs qui lui sont dus ; tiessont-lui avec quelques ligues de feuilleton une couronne de jaunes immortelles, lis com- mencent à être rares les survivants de cette phalange autrefois si serrée qui s'était formée vers i850, et que


LÉON GOZLÂN. 145

reliaient autour du drapeau romantique les mêmes sym- pathies, les mêmes admirations, les mêmes rêves de ré- novation liltéraire. A des instants de plus en plus rappro- chés, une balle invisible siffle, et un vide se l'ait dans les rangs, vide qui ne sera pas rempli, car qui se soucie- aujourd'hui des idées dont nous étions enflammés jusqu'à la folie? La génération nouvelle a ses amours, ses haines, ses préoccupations, ses affaires, comme c'est son droit, et ne regarde pas souvent en arrière : elle marche confusément vers l'avenir, vers l'inconnu, et nous autres, nous restons là, avec nos dieux oubliés, sur le champ de bataille à compter nos morts gisant parmi quelques momies classiques pourfendues jadis à grands coups d'estoc. L'heure est triste, le jour descend et la nuit va venir. Du soleil on n'aperçoit plus qu'un mince fragment de disque échancré par la silhouette noire des affûts brisés. Notre armée est, non pas vaincue, mais décimée, et les soldats qui sont encore debout se regar- dent avec inquiétude, voyant leur petit nombre. Le poids du harnois de guerre leur pèse, quoiqu'ils n'en disent rien et qu'ils se redressent avec la fierté de ceux qui jadi^ ont pris part aux batailles des géants. Chacun a l'air de dire à l'autre : « Si c'est toi qui es destiné à faire l'oraison funèbre de la troupe, ne m'oublie pas. »

Quelle étrange chose que la mort, et comme l'esprit a de la peine à s'y ployer 1 Quand on se quitte, ne fût-ce que pour une heure, qui sait si l'on se reverra jamais! C'est une banalité qu'une réflexion pareille, et cependant qu'elle est navrante 1 La dernière fois que iious rencon- trâmes Léon Gozlan, c'était sur le pont des Saints-Pères, il n'y a guère plus de huit jours; il allait d'un côté, nous de l'autre. Nous échangeâmes une rapide poignée de main, deux paroles amicales, et ce regard profond et compréhensif de gens qui ont vu ensemble les choses


-J46 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

d'autrefois. Il nous parut un peu pâle, — c'est la couleur des lettres, car le reflet du papier s'attache à nos figures, — mais jamais nous n'aurions imaginé que c'était notre rencontre suprême avec lui sur cette terre et que nous ne le reverrions plus : — Never, oh ! never more, — comme dit Edgar Poë dans le sinistre refrain de sa bal- lade du Corbeau. Quelques pas de plus, et la Irappe cachée s'ouvrait sous ses pieds, dans ce plancher perfide qui couvre l'ombre éternelle et le mystère insondable, et il allait rejoindre Martin,, Méry, son compatriote, et Roger de Beauvoir, sans compter les morts plus anciens, s'il y a un âge dans le tombeau.

Nous ignorons tout du fatal événement; nous ne savons que la nouvelle dans toute ta sécheresse télégraphique ; mais nous dirons ce que notre mémoire nous rappellera, à travers notre trouble, du Léon Gczlan que nous con- naissions depuis une trentaine d'années. Dans sa jeu- nesse, il possédait au plus haut degré la beauté du juif d'Orient : — nous ignorons s'il était Israélite de fait ou de descendance. — 11 avait la tête un peu grande peut- être pour sa taille, mais d'une correction parfaite; un nez légèrement aquilin, des yeux noirs à paupière souple et large, d'où s'échappaient des flamboiements de lu- mière; des cheveux fins, lustrés, brillants, d'un noir de jais et qui, comme ceux des Maltais, se tordaient natu- rellement en petites spirales, un teint olivâtre, uni, coloré d'un chaud hâle méridional ; il était Phocéen comme Méry, comme Guinot, comme Amédée Achartl, comme tant d'autres, qui ont su faire honneur aux lettres et à leur ville natale. H était Irès-élégant, très-soigné et recherché dans son costume. Les poêles et les écrivains d'alors avaient tous une veine de dandysme : Alfred de Musset imitait Byion et surtout Brummel ; Boger de Beauvoir, Balzac même par boutades, se piquaient d'être


LÉON GOZLAN. 147

aussi bien mis que le comte d'Orsay ; et, si l'on n'écrivait pas avec des manchettes de dentelles comme BLiffon, au moins on mettait des gants paille ou gris-perle après avoir fait de la copie.

Léon Gozlan, à ce qu'il paraît, avant de venir à Paris, avait été marin : il avait fait vers des contrées lointaines des voyages restés mystérieux, et les petits journaux du temps l'accusaient même d'avoir tué son capitaine et de s'êtie livré à la piraterie. En cette époque d'enthou- siasme pour les corsaires, les Uscoques, les Lara, les Giaours et autres héros byroniens, l'accusation était flat- teuse, et Léon Gozlan laissait dire. Mais avec son fin sourire et son intraduisible accent de Marseillais il ré- pondait : « Je l'ai tué, mais je Tai mangé, ce qui a fait disparaître toute trace du crime. »

La qualité dominante du talent de Léon Gozlan était l'esprit, non pas un esprit d'improvisateur comme celui de Méry, mais un esprit taillé à facettes, coupant sur toutes ses carres comme un diamant, et ce diamant lui a suffi pour écrire son nom sur cette glace banale où tant de visages viennent se regarder sans laisser trace. Personne n'a fait mieux que lui la nouvelle à la main, l'article de petit journal. Ses critiques étaient comme ces stylets vénitiens à lame de cristal qui se brisaient dans la plaie, mais dont les manches n'en étaient pas moins des chefs-d'œuvre de ciselure et d'orfèvrerie.

Ce n'était là sans doute qu'un des côtés de cette nature si bien douée ; mais, avant toute chose, Gozlan éblouis- sait par un pétillement d'étincelles de toute^les nuances. Car son esprit n'était pas incolore comme celui des gens purement spirituels à la façon de Voltaire, de Chamfort et de Stendhal; il s'y mêlait beaucoup d'imagination, de poésie et de pittoresque. Ce n'était pas à développer quelque lieu commun de bon sens que Léon Gozlan


148 PORTRAITS CONTEMPORAD'S.

employait cet esprit, mais bien à soutenir quelque in- croyable paradoxe, auquel il finissait par donner toutes les apparences du vrai par la subtilité des déductions et l'appropriation de détails confirmatifs de la donnée pri- mitivement fausse. Il n'eut dans ce genre, qui rappelle les exercices des sophistes grecs, d'autre rival que Méry, Ces jeux de la pensée demandent toute la souplesse d'or- ganisation des méridionaux.

Si notre mémoire ne nous trompe, le début de Gozlan dans le livre fut un roman intitulé les Intimes, d'un style chaud et passionné, qui fut lu avidement. Le Médecin du Pecq, les Nuits du Père-Lachaise, Aristide Froissard^ et d'autres romans, prouvèrent que Gozlan n'avait pas seulement del'esprit, mais qu'il savait écrire un ouvrage de longue haleine, intéressant, rempli de piquantes observations et de peintures curieuses. Nous avouons pourtant que ce que nous préférons de lui, ce sont trois petites nouvelles, des chefs-d'œuvre, des diamants de la plus belle eau, sertis dans la plus fine monture : la Fredériquey histoire d'une tasse en porcelaine de Saxe ; llog, où l'on raconte les malheurs d'un chien; le Croupy où l'on voit la mort d'un enfant, et que nous n'avons jamais pu lire que la poitrine oppressée, la gorge étranglée de sanglots, et les yeux pleins de larmes. Gozlan excelle aussi dans les contes orientaux. Son slyle alors ressemble à ces vitrines de la Compagnie des Indes aux expositions universelles : l'or, l'argent, les perles, les diamants, les saphirs, les paillons, les ailes de scarabée y luisent sur le fond disparu du brocart et du cacliemire. Il fait aussi très-bien la marine, témoin Yllisloire de cent trente femmes. Mais ce n'est là que la moitié de celle vie littéraire. Gozlan eut toujours des aspirations vers le lliéûtre, contrairement ù la plupart des romantiques, qui préféraient donner leur spectacle


LÉON GOZLÂN. i49

dans un fauteuil à le produire sur la scène après les mutilations demandées par les directeurs et les conces- sions nécessaires faites aux philistins du parterre et des lo^es. 11 s'obstina et fit bien. La Main droite et la Main gauche fut un des grands succès de l'Odéon et prouva, malgré l'opinion des charpentieis dramatiques, qu'un romancier pouvait faire une pièce. Son répertoire est assez nombreux, et une petite pièce, JJiie tempête dans un verre d'eau, paraît souvent sur l'affiche du Théâtre- Français.

Lehion ewj[;rti//e fut joyeusement accueilli aux Variétés. Mais, quoiqu'il ait obtenu de véritables et fructueux suc- cès sur diverses scènes, nous aimons mieux le Gozlan du livre et du journal que celui du théâtre. Il était de sa nature ce qu'on appelle, dans le jargon moderne, un pa- roxyste, c'est-à-dire un tempérament poussant tout au paroxysme et à l'outrance, le paradoxe, la fantaisie, le style, la couleur, l'esprit. Il trouvait tout froid, tout plat, tout insipide et sans relief, et, avec une énergie incroyable, il haussait le diapason naturel des choses et écrivait sur des portées impossibles pour tout autre. Dût- on nous taxer de marinisme et de « gongoristne, » nous avouons que cette recherche extrême et pleine de trou- vailles nous va mieux que les idées communes coulées comme une pâte baveuse dans le gaufrier du lieu com- mun.

Mais c'est assez de littérature comme cela, toute analyse critique est superflue, sinon déplacée. Ce qu'il y a de sûr, c'est que nous ne reverrons plus l'ho^^me que nous avons coudoyé pendant trente ans, avec qui nous étions en sympathie d'idées, que nous rencontrions au foyer des théâtres, aux réunions et aux dîners intimes, et qui fai- sait partie de Tordre du Cheval rouge, institué par Balzac pour réaliser dans la vie les merveilles de l'association

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150 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

des Treize. Depuis la fondation de l'ordre, sans compter Balzac, le grand maître, ce qu'il est mort de simples Chevaux rouges, nous n'osons le dire. Le banquet réunirait à peine trois ou quatre personnes. On peut affirmer aussi que le ciel parisien a perdu une de ses vives étoiles qui scintillaient sur son azur noir d'un éclat mfatigable, et que ce petit point brillant comme un diamant en combustion sera plus difficile à remplacer qu'on ne pense.

(Le Moniteur, 17 septembre 18C6.)


PIIILOXENE BOYER


NÉ EN 1827 — MORT KN 1867


Philoxène Boyer, que nous aurions pris pour un vieil- lard, nous son aîné de beaucoup, si nous ne l'avions connu tout jeune, il n'y a pas longtemps de cela, a épuisé, chose rare à cette époque de personnalité ex- trême, uu beau talent et une très-grande science dans l'admiration des autres, avec un si parfait oubli de soi qu'il n'a songé ni à sa fortune ni à sa gloire. Il a brûlé comme un trépied plein d'encens et de charbons devant les statues du génie, devant les dieux de l'intelligence, jetant dans la flamme son temps, son travail, sa pensée, sa vie, son âme, tout ce que peut sacrifier un homme à ce qu'il adore. Semblable à ces amantes de la mythologie qui voulaient voir le dieu à qui elles s'étaient abandon- nées dans tout l'éclat de ses rayons, de ses éclairs et de ses foudres, dussent-elles tomber réduites en cendres sous un embrasement suprême, Philoxène Boyer a sou- haité contempler l'Esprit sans voile ; il l'a vu et s'est affaissé sur les marches du sanctuaire.

Il admira : c'est là son titre, son caractère, son hon- neur, ce qui le détache de la foule et en fait un être


152 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

tout à fait à part. Il consacra à des cultes exaltés, sans en rien réserver pour lui-même, des facultés de premier ordre. La passion de l'art le perdit. Il mourut victime de l'idéal, et celte noble fm on pouvait la prédire. A le voir si pâle, si frêle, si courbé déjà sous ses longs cheveux blancs précoces, les vers mélancoliques du comte de Platen vous revenaient involontairement en mémoire :

Il noue avec la Mort une trame secrète

Le mortel dont les yeux ont contemplé le beau!

Contrairement à l'habitude des poètes, dont les débuts sont si pénibles et qui dépensent les plus belles années de leur jeunesse enluttes sourdes, en misères inavouées, Philoxène Boyer entra dans la littérature par la porte d'or, une porte qui ne tourne pas souvent sur ses gonds, il faut le dire. Fils d'un inspecteur d'académie à qui l'on doit d'excellentes traductions du grec, Philoxène vint à Paris de Grenoble, si nous ne nous trompons, ayant en portefeuille, mêlée à des vers et à des plans de drame, une petite fortune dont la renie l'eût fait vivre plus tard, si au lieu d'être un poëte plein de rêves il eût été un philistin rangé, bercé dans le giron et sur les genoux de la science. Il était à vingt ans latiniste comme M. Patin, helléniste comme M. Hase; Bélise l'eût embrassé pour l'amour du grec. Ce romantique, chose plus commune qu'on ne pense, avait fait les plus fortes études classiques; s'il adorait Shakspeare, ce n'était pas faute de connaître Eschyle, qu'il expliquait à livre ou- vert, et il savait par cœur les odes de Pindarc comme celles de Victor Hugo.

C'était alors un jeune homme délicat, mince, nerveux, aux mains et aux pieds d'une finesse toute féminine ; il avait de longs cheveux d'un blond de lin qui, rejelés en


PHILOXÈNE BOYER. 153

arrière et retombant par mèches le long des oreilles, découvraient un front haut, large, protubérant, dont la blancheur appelait la lumière. Les yeux, d'un bleu sin- guher, semblaient parfois atones, car ils regardaient plus les pensées que les objets; mais à la moindre discussion ils s'illuminaient de \ives étincelles. Un habit noir bou- tonné sur la poitrine, un pantalon de même couleur, une cravate blanche, composaient dès lors le costume de Philoxène ; l'habit était neuf et du plus beau drap, mais ce luxe et celte recherche n'empêchaient pas un certain air étriqué et pauvre, correspondant à Tidée un peu ironique que la foule se fait d'un poète, comme le remarque spirituellement Charles Monselet dans un vif croquis à la plume d'après Philoxène, tracé à peu près vers ce temps-là.

Comptant sur l'avenir, et il en avait bien le droit, Philoxène Boyer, en sa candeur enfantine, voulut éblouir ses contemporains et entrer de plain-pied dans la célé- brilè. 11 donna des fêtes, des soupers auxquels étaient conviées les illustrations de l'époque et qu'il payait d'a- vance, car les cabarets élégants où se passaient ces agapes se défiaient d'un amphitryon de lettres qui com- mandait des menus de quinze cents francs. Il ne faudrait pas voir dans ces innocentes orgies la plus légère sen- sualité ou la moindre gourmandise. C'étaient comme des sacrifices qu'il offrait à ses dieux, et comme ce n'est plus l'habitude de faire brûler sur l'autel les cuisses grasses des victimes, il leur présentait des chaud-froids de per- dreaux, des buissons d'écrevisses, des dyides truffées, des côtelettes de chevreuil à la purée d'ananas, le tout accompagné de vin de Champagne veuve Clicquot, de grand Laffilte retour des Indes et de Sternberg-cabinet, en manière de libations antiques. Quant à lui person- nellement, il était incapable de distinguer le brouet noir


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de Sparte du potage à la bisque. Il écoutait en extase ces grands poètes dont il s'était fait le lévite; il regar- dait ces belles femmes, reines de tragédie ou d'opéra, princesses dé comédie et de vaudeville, auxquelles il donnait des bijoux et des bouquets et dont il ne baisait pas même le gant ; il admirait la pensée et la forme et poursuivait l'idéal sans essayer même d'atteindre la réalité.

Un poëte riche, ne fût-ce que pour six mois, cela ne s'était pas vu depuis longtemps, et comme Timon d'A- thènes au moment de sa splendeur libérale et prodigue, Philoxéne Boyer avait beaucoup d'amis. Théodore de Banville, resté parmi les rares fidèles des mauvais jours, pouvait s'écrier en faisant d'une orientale célèbre une de ces aimables parodies où il excelle :

Dans les salons de Philoxéne ^'ous étions quatre-vingts rimeurs.

Nous avons insisté sur cette époque de la vie de Boyer pour lui rendre son vrai caractère qui pourrait être si facilement méconnu. Il se ruina par admiration, et cela peut se dire non-seulement de sa bourse, mais encore de son génie. Ce pauvre enfant, d'une bonté si parfaite, et qui n'avait pas plus de fiel qu'une colombe, eut au moins quelques jours d'illusion, de joie et de bonheur. Cela console un peu de sa fin lamentable.

La première chose que nous lûmes de lui, c'était une forte brochure, presque un volume, ayant pour titre : le Rhin. Dithyrambe passionné, commentaire plein d'exultations sur le livre de Victor Hugo, intitulé aussi le llhin. Il y avait là du style, de l'éloquence, de la poésie, de Toriginalilé, de la profondeur, des images neuves, des pensées hardies, mais un peu gâtées, il faut en convenir, par un enthousiasme haletant qui ne posait


PHILOXENE BOYER. 15Ô

jamais le pied sur terre, une ardeur fébrile, désordon- née , débordant par-dessus la forme et impossible à maîtriser. Le feu sous le trépied était si vif que presque toute la liqueur jaillissait hors du vase en bouillons, en fumées et en folles écumes. Comme souvent tout l'homme futur est dans son premier livre, Philoxéne, dans sa bro- chure du Rhin^ s'était révélé d'une façon inconsciente et avait donné sa note. Du premier coup il avait trouvé une critique qui n'est ni la critique d'Aristarque ni celle de Zoïle : la critique extasiée !

Il fit seul ou avec Banville quelques pièces de théâtre : Sapho, le Feuilleton (V Aristophane, On demande un Jar- dinier^ le Cousin du Roi, toutes jouées à l'Odéon, à l'ex- ception de l'avant-derniére, qui fut représentée à la Gaité. Nous n'insistons pas sur cette partie de l'œuvre de Philoxéne Boyer, malgré les mérites de détail qu'elle renferme. Là n'est pas son originalité, et il eût pu dire avec beaucoup plus de justesse qu'Alfred de Musset, qui se donna un démenti par tant de jolies pièces jouées de- puis avec un succès qui ne se lasse pas :

Le tliéâlre, à coup sûr, n'était pas mon affaire.

Nous passerons également sous silence un ou deux volumes de vers égaux, sinon supérieurs à ces recueils par lesquels débutent aujourd'hui tant de jeunes talents, qui ensuite prennent une autre direction. Lui-même semble ne pas y avoir attaché une grande importance, et dès lors il s'était jeté à corps perdu dans la lecture, la science, l'érudition; il avait appris l'allemand pour lire Faust, et l'anglais pour lire Hanilet. 11 voulait traduire Gœtbe et traduire Shakspeare, et nous le trouvâmes à Londres vivant de la vie anglaise pour bien s'imprégner du sentiment shakspearien et en mieux comprendre le


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sens intime. Il suivait les représentations du vieux Will, dont Hay-Market reprenait quelques drames à propos de l'Exposition universelle. 3Iacbeth, qu'on jouait alors, lui inspirait une véritable frénésie d'admiration, et il dut plus d'une fois en nous accompagnant inquiéter les po- licemen, prolecteurs de la tranquillité nocturne, par la fougue de ses tirades soutenues de gestes convulsifs. Quels merveilleux feuilletons il semait insouciamment sur les trottoirs, dont il eût pu tirer gloire et profit! Quand il nous avait mis à notre porte, il repartait hale- tant, en sueur, et nous ne sommes pas bien sûr qu'il ne continuât tout seul ses fulgurantes improvisations. Jamais Hazlilt ni Wilhelm Meister, par la bouche de Gœlhe, n'ont parlé plus brillamment et plus profondé- ment de Shakspeare.

Écrire, on le sentait déjà, lui paraissait froid, long, ennuyeux. La parole lui donnait une forme immédiate, et réalisait à volonté ses conceptions. C'est là une pente dont tout écrivain doit se garder. Il ne faut pas pa^^lcr ses livres, il faut les faire.

Quand un sujet se présentait à l'imagination de Ph:- loxène Boyer, sa vaste érudition dans toutes les langues mettait à son service une immense quantité de maté- riaux. On le voyait alors charrier des livres et des bou- quins de toute part : c'était comme un chantier de blocs de pierre qui n'attendaient plus que d'être taillés et mis en place, et Philoxène se réjouissait de voir tout cet amoncellement. Le plan était fait dans sa tète su- perbe et magnifique, il n'y avait plus qu'à exécuter, fthil- heureusement la patience, comme l'a dit Buffon, est la moitié du génie, et notre pauvre ami Boyer n'avait que le génie; le livre projeté aboutissait à quelque splendide improvisation sur le quai Malaquais devant un audi- toire, hélas ! trop raie, car en France le goût de ces


PHILOXÈNE BOYER. 157

conférences publiques, de ces critiques parlées, n'est pas sérieusement venu encore. Où Tliackeray et Gh. Dic- kens, avec beaucoup moins de talent dépensé, par de simples lectures, auraient gagné des sommes énormes, Philoxène Boyer trouvait à peine de quoi payer la loca- tion et l'éclairage de la salle. Il a fait sur lord Byron, Henri Heine, Chateaubriand, Mickiewicz, Balzac, Béran- ger, Schiller, Shakspeare, des discours pleins d'élo- quence, d'observation, d'aperçus ingénieux et fins, de rapprochements inattendus qui dénotaient une érudition . profonde, une intime et parfaite connaissance du sujet ; et quel feu, quel enthousiasme, quel lyrisme effréné il y mettait! quels traits sublimes il rencontrait parfois dans Fenivrement de l'improvisation ! comme il hasar- dait sa vie à ce jeu [érilleux de pythonisse sur le tré- pied ! comme il tendait à les briser pour qu'elles réson- uTissent plus fortement toutes les cordes de son âme et de son esprit ! Il nous souvient surtout d'une de ces con- férences qui eut lieu au cercle de la rue de Ghoiseul. Le sujet était Nathaniel Hawthorne, le conteur américain, d'une intensité si étrange dans le bizarre et le fantas- tique. A la parole de Philoxène, les images les plus sin- gulières défilaient devant les yeux et faisaient vivre avec sa pensée, sa forme et sa couleur, l'auteur qu'il inter- prétait. C'était comme une magie. Quel dommage que tant d'éloquence soit à jamais perdue et qu'il ne se soit pas rencontré là quelque sténographe pour fixer ces phrases ailées, enflammées, qui se suivaient par essaims, emportées dans un souffle impétueux! Là est !• véritable œuvre de Philoxène Boyer; là il fut original et puissant, et l'on peut dire sans rival. Le moule oratoire était celui où se coulait naturellement sa pensée. Quel admirable professeur de littérature il eût fait si peut-être l'étraiigeté de sa personne et de son geste n'eût été un obstacle ! Si

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son esprit était excentrique, sa vie était régulière, sou- mise au devoir, religieuse même. Il avait épousé depuis quelques amiées déjà une femme bonne, dévouée, ai- mante, sœur de charité du génie malade, qui le soute- nait, le consolait, le soignait et l'aidait à supporter sa misère en la partageant avec un invincible courage. Des enfants étaient venus égayer ce pauvre ménage, dont ils doublaient les charges. Philoxène les adorait. Ils restent tout petits, sans ressources comme leur mère. Ne pour- rait-on pas faire quelque chose pour eux? Ceux qui se sacrifient à l'idéal sont assez rares pour que leurs or- phelins soient sacrés. Avec Philoxène Boyer, le dernier admirateur est mort.

(Le Moniteur, 19 novembre 1807.)


CHARLES BAUDELAIRE


MORT EN 18C7


Quoique son existence ait été courte, il avait qua- rante-six ans à peine, Charles Baudelaire a eu le temps de s'affirmer et d'écrire son nom sur cette muraille du dix-neuvième siècle chargée déjà de tant de signatures dont beaucoup ne sont plus lisibles. La sienne y restera, nous n'en doutons pas, car elle désigne un talent origi- nal et fort, dédaigneux jusqu'à l'excès des banalités qui facilitent la vogue, n'aimant que le rare, le difficile et l'étrange, d'une haute conscience littéraire, n'abandon- nant à travers les nécessités de la vie une œuvre que lorsqu'il la cro'yait parfaite, pesant chaque motTcomme les avares de Quintin Matsys pèsent un ducat suspect, revoyant dix fois une épreuve, soumettant le poëte au subtil critique qui était en lui, et cherchant avec un ef- fort infatigable l'idéal particulier qu'il s'était fait.

Né dans l'Inde et possédant à fond la langue anglaise, il débuta par des traductions d'Egar Poë, traductions tellement excellentes qu'elles semblent des œuvres ori- ginales et que la pensée de l'auteur gagne à passer d'un idiome dans l'autre. Baudelaire a naturalisé en France


160 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

cet esprit d'une imagination si savamment bizarrejprès de qui Hoffmann n'est plus que le Paul de Kock du fan- tastique. Grâce à Baudelaire, nous avons eu la surprise si rare d'une saveur littéraire totalement inconnue. Notre palais inteliecluel a été étonné comme lorsqu'on boit à l'Exposition universelle quelques-unes de ces boissons américaines, mélange pétillant de glace, de soda waler, de gingembre et autres ingrédients exotiques. Dans quelle ivresse vertigineuse nous a jeté la lecture du Sca- rabée cVor^ de la Maison JJsher, du Cas de monsieur WaU demar, du Roi Peste, de Monosuna, des Dents de Bérénice et de toutes ces histoires si bien qualifiées d'extraor- dinaires ! Ce fantastique fait par des procédés d'algèbre et entremêlé de science, ces contes, comme V Assassinat de la rue 3Iorgue^ poursuivis avec la rigueur d'une en- quête judiciaire, et surtout la Lettre volée, qui pour la sagacité des inductions en remontrerait aux plus fins limiers de police, surexcitaient au plus haut point la cu- riosité, et le nom de Baudelaire devenait en quelque sorte inséparable du nom de l'auteur américain. y Ces traductions étaient précédées d'un travail des plus intéressants sur Edgar Poë au point de vue biographique et métaphysique. On ne pouvait analyser plus finement ce génie d'une excentricité qui semble parfois toucher à la folie, et dont le fond est une logique impitoyable poussant abouties conséquences d'une idée. Ce mélange d'emportement et de froideur, d'ivresse et de procédés mathématiques, cette raillerie stridente traversée d'effu- sions lyriques de la plus haute poésie, furent admiia- blement compris par Baudelaire. Il s'était épris de la plus vive sympathie pour ce caractère altier et bizarre qui choqua si fort le cant américain, une variété désa- gréable du ca7it anglais, et la fréquentation assidue de cet esprit vertigineux exerça une grande influence sur


CHARLES BAUDELAIRE. 161

lui. Edgar Poe n'était pas seulement un conteur d'his- toires extraordinaires, un journaliste que nul n'a dé- passé dans Tari de lancer un canard scientifique, le mystificateur par excellence de la crédulité béante, c'était aussi un esthéticien de première force, un très- grand poëte, d'un art très-raffiné et très-compliqué. Son poëme du Corbeau arrive par la gradation des stro- phes et la persistance inquiétante du refrain à un effet intense de mélancolie, de terreur et de pressentiment fatal dont il est difficile de se défendre. Ce n'est pas faire tort à l'originalité de Baudelaire de dire qu'on retrouve dans les Fleurs du mal comme un reflet de la manière mysté- rieuse d'Edgar Poe sur un fond de couleur romantique, f-

Il y a quelques années, comme il n'est pas dans nos habitudes d'attendre que nos amis soient morts pour faire leur éloge, nous avions fait une notice sur Baude- laire, imprimée en tète d'un extrait de ses poésies, in- séré au recueil des poètes français, où se trouve ce pas- sage sur les Fleurs du mal, l'œuvre la plus importante et la plus originale de l'auteur. Cette page ne saurait être suspecte de complaisance posthume, et ce que nous avons dit du poëte vivant, nous pouvons le répéter à propos du poëte mort si prématurément et si malheureusement.

« On lit dans les Contes de Nathaniel Hawthorne la description d'un jardin singulier, où un botaniste toxi- cologue a réuni la flore des plantes vénéneuses. Ces plantes, aux feuillages bizarrement découpés, d'un vert noir ou minéralement glauque, 'comme si le sulfate de cuivre les teignait, ont une beauté sinistre^ formidable. On les sent dangereuses malgré leur charme ; elles ont dans leur attitude hautaine, provoquante ou perfide, la conscience d'un pouvoir immense ou d'une séduction irrésistible. De leurs fleurs férocement bariolées et ti- grées, d'un pourpre semblable à du sang figé ou d'un

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162 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

blanc chlorotique, s'exhalent des parfums acres, péné- trants, vertigineux. Dans leurs calices empoisonnés, la rosée se change en acqua-toffana, et il ne voltige autour d'elles que des cantharides cuirassées d'or vert, ou des mouches d'un bleu d'acier dont la piqûre donne le char- bon. L'euphorbe, l'aconit, la jusquiame, la ciguë, la belladone y mêlent leurs froids virus aux ardents poi- sons des tropiques et de l'Inde. LemanceniUier y montre ses petites pommes mortelles comme celles qui pen- daient à l'arbre de science ; l'upa y distille son suc lai^ teux plus corrosif que l'eau-forte. Au-dessus du jardin flotte une vapeur malsaine qui étourdit les oiseaux lors- qu'ils la traversent. Cependant la fille du docteur vit im- punément dans ces miasmes méphitiques. Ses poumons aspirent sans danger cet air où tout autre qu'elle et son père boirait une mort certaine. Elle se fait des bouquets de ces fleurs, elle en pare ses cheveux, elle en parfume son sein, elle en mordille les pétales comme les jeunes filles font des roses. Saturée lentement de sucs vénéneux, elle est devenue elle-même un poison vivant qui neutra- lise tous les toxiques. Sa beauté, comme celle des plan- tes de son jardin, a quelque chose d'inquiétant, de fatal et de morbide. Ses cheveux, d'un noir bleu, tranchent sinistrement sur sa peau, d'une pâleur mate etverdâtre, où éclate sa bouche qu'on dirait empourprée à quelque baie sanglante. Un sourire fou découvre des dents enchâs- sées dans des gencives d'un rouge sombre, et ses yeux fixes fascinent comme ceux des serpents. On dirait une de ces Javanaises, vampires d'amour, succubes diurnes, dont la passion tarit en quinze jours le sang, les moelles et l'ame d'un Européen. Elle est vierge pourtant la fille du docteur, et languit dans la solitude. L'amour essaye en vain de s'acclimater à cette atmosphère, hors de la- quelle elle ne saurait vivre.


CHARLES BAUDELAIRE. 1G5

a Nous n'avons jamais lu les Fleurs dumal de Cli. Bau- delaire sans penser involontairement à ce conte de Hawthorne ; elles ont. ces couleurs sombres et métalli- ques, ces frondaisons vert-de-grisées et ces odeurs qui portent à la tête. Sa muse ressemble à la fille du docteur, qu'aucun poison ne saurait atteindre, mais dont le teint, par sa matité exsangue, trahit le milieu qu'elle habite. »

Cette comparaison plaisait à Baudelaire, et il aimait à y reconnaître la personnification de son talent. 11 se glo- rifiait aussi de cette phrase d'un grand poëte : « Vous do- tez le ciel.de l'art d'on ne sait quel rayon macabre ; vous créez un frisson nouveau. »

Cependant ce serait commettre une grave erreur de croire que parmi ces mandragores, ces pavots et ces col- chiques il ne se rencontre pas çà et là une fraîche rose au parfum innocent, une large fleur de l'Inde ouvrant sa coupe blanche à la pure rosée du cielJLorsque Baude- laire peint les laideurs de Thumanité et de la civihsation, ce n'est qu'avec une secrète horreur. 11 n'a pour elles aucune complaisance et les regarde comme des infrac- tions au rhythme universel. Quand on l'a traité d'immo- ral, grand mot dont on sait user en France comme en Amérique, il a été aussi étonné que s'il eût entendu van- ter l'honnêteté du jasmin et stigmatiser la scélératesse de la renoncule acre.

Outre les Histoires extraordinaires d'Edgar Poë , Bau- delaire a traduit du même auteur les Aventures d'AUan Gordon Pijm^ qui se terminent par cet épouvantable engloutissement dans le tourbillon du pôle austral. Il a aussi fait passer en français ce rêve cosmogonique intitulé Eurêka^ où l'auteur américain, s'étayant de la Mécanique céleste de La Place, cherche à deviner le se- cret de l'univers et croit l'avoir trouvé; ce que présentait


104 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

de difficultés la traduction d'une pareille œuvre, on l'ima- gine sans peine. Sous ce titre des Paradis artificiels, Baudelaire a résumé, en y mêlant ses réflexions propres, l'ouvrage de Quincy, le mangeur d'opium anglais, et en a fait une sorte de traité qui, en plusieurs endroits né- cessairement, doit se rencontrer avec la fameuse théorie des excitants de Balzac, restée inédite; c'^st une lecture des plus curieuses, illuminée par la fantasmagorie de l'opium et la peinture des hallucinations les plus hril- lantes, les plus bizarres ou les plus terribles produites par ce séduisant poison qui hébété la Chine et l'Orient de ses bonheurs factices. L'auteur blâme l'hoinme qui veut se soustraire à la fatahté de la douleur et ne s'é- lève vers un paradis artificiel que pour retomber bientôt dans un plus noir enfer.

Baudelaire était un critique d'art d'une sagacité par- faite, et il apportait dans l'appréciation [de la peinture une subtilité métaphysique et une originalité de point de vue qui font regretter qu'il n'ait pas consacré plus de temps à ce genre de travail. Les pages qu'il a écrites sur Delacroix sont des plus remarquables.

Vers la fin de sa vie, il a fait quelques courts poèmes en prose, mais en prose rhythmée, travaillée et polie comme la 'poésie la plus condensée ; ce sont des fantai- sies étranges, des paysages de l'autre monde, des figures inconnues qu'il vous semble avoir vues ailleurs, des réalités spectrales et des fantômes ayant une réalité terrible. Ces pièces ont paru un peu au hasard, çà et là, dans diverses revues, et il serait à désirer qu'on les réunît en volume en y ajoutant celles que l'auteur pou- vait avoir gardées en portefeuille.

(Le MoMTELii, 9 septembre: 18G7.)


LOUIS DE CORMENIN


KÉ EN 1826 — MORT EN 18C6


II410US défendit toujours de parler de lui, car il avait une singulière pudeur littéraire. Il aimait à écrire dans les journaux peu répandus, là où il savait qu'on ne dé- couvrirait pas son nom ; s'il n'est pas compté parmi les grands écrivains de ce temps-ci, c'est qu'il ne l'a pas voulu, car personne assurément ne fut mieux doué, même parmi les improvisateurs du journalisme ; sa facilité pro- digieuse élonnait. H écrivait une page du meilleur style et du plus vif esprit, comme on griffonne un billet, en fumant son cigare, en causant; d'une écriture fine, dé- liée, élégante, sans rature, et cela pris à l'improviste et sur le premier sujet venu. Aucun travail ne semblait lui coûter. Il avait une aptitude merveilleuse à pasticher Hugo, Balzac, de Musset, et parfois même il continuait un article commencé par nous de façon àiiious tromper nous-même. Mais ce n'étaient là que des jeux, et il avait un style à lui, rapide, élégant, plein de traits, résumant les questions par une raillerie ou une image dont il eût pu se Servir pour de nombreux volumes, mais qu'il pré- férait éparpiller en quelques courts articles, en quelques


1G6 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

pages exquises que trop souvent il égarait ou brûlait. Que de vers n'a-t-il pas ainsi jetés au feu! Car c'était un poëte charmant que Louis de Gormenin. Nous en avons sauvé le plus que nous avons pu, mais il en a péri des tij^oirs entiers. Il n'y avait là aucune affectation, aucun dandysme. Une fantaisie lui passait par la tête, une émo- tion par le cœur : il l'exprimait et n'y pensait plus. Son admiration et sa connaissance des grands poètes, son pro- fond sentiment du beau, le rendaient sévère pour lui- même. Rien de ce qu'il faisait si aisément ne lui parais- sait valoir la peine d'être conservé. D'ailleurs il eût craint d'y mettre l'effort soutenu, la contention préoc- cupée et laborieuse de l'homme de lettres de profession. Il préférait rester un homme du monde très-lettré, très- artiste, prosateur et poêle à ses heures, connaissant tout le fin du métier, sans le pratiquer assidûment.. Ce n'était pas paresse, comme on eût pu le croire, mais au con- traire activité d'esprit. Une besogne l'eût retenu Irop longtemps ; il avait toutes les curiosités : la curiosité du livre, du tableau, du bric-à-brac, du voyage et même de la politique. En parlant, il procédait toujours par points d'interrogation, et quelque prompte que fût la réponse, une autre question la coupait. Au premier mot il avait tout compris, tant son esprit était alerte. D'un coup d'œil il retenait tout un musée ; le volume ontr'ouvert distrai- tement, il le savait et il gardait dans sa mémoire une photographie ineffaçable d'une ville ou d'un site traver- sés au galop.

Dans Rdiquiœ^ il y a de tout: de l'économie politique, des silhouettes parlementaires, des critiques de livres et de pièces, des voyages, des boutades, des variétés, des


  • llcliquiœ, par Louis clo Cormcnin, Paris, 1808,— imp. Pillct, —

2 vol. iii-8" tirés à petit iioiiijjrc cl non mis dans le coniincrcc.


LOUIS DE CORMENIN. 167

fantaisies, tout cela touché d'une main légère, mais qui marque toujours le point important, le côté caractéristi- que. Souvent un auteur, une œuvre, sont appréciés d'un mot, mais ce mot est décisif et porte coup. Un des morceaux les plus étendus, qui a paru dans la Revue de Paris , qu'avaient essayé de relever Maxime Du Camp, Arsène Houssaye, Louis de Cormenin et nous, a pour titre : les Jeunes morts. L'auteur, avec une piété touchante, y parle longuement et en détail de ces talents venus jusqu'au seuil de la gloire et touchés un moment par le rayon, sur lesquels la mort jalouse a jeté son crêpe, et qu'elle a fait disparaître brusquement. Avant que l'ombre se soit épaissie autour d'eux, il mar- que et creuse d'un trait plus profond ces profds à peine entrevus et qui vont bientôt s'effacer. Il suspend leurs médaillons à un cippe funéraire, et il pose sur leur marbre des couronnes d'immortelles avec une sollici- tude où il est difficile de ne pas voir comme un pressen- timent de sa propre destinée. Lui aussi est « un jeune mort, » et il n'a pas fallu beaucoup d'années pour qu'il allât rejoindre dans la tombe, de Villarceaux, Destroyes et les autres.

Louis de Cormenin était grand, mince, et sa tête avait une physionomie arabe qu'il se plaisait à faire remar- quer et'ressorlir parfois, en l'encapuchonnant d'un bur- nous en temps de bal masqué. Il avait le nez légèrement aquilin, les lèvres fortes et des yeux vert de mer d'une couleur étrange et charmante; une barbe brune assez fournie encadrait son visage, dont la b#nté était ré- veillée par une ironie spirituelle. Il avait l'air souvent distrait, mais il ne fallait pas trop s'y fier, car un mot fin ou moqueur montrait qu'il n'avait rien perdu de la conversation; mais le fond de son caractère était la bienveillance. Jamais il n'y eut humeur plus douce et


168 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

plus égale, et l'on peut dire cela d'un ami, quand on a passé avec lui des mois entiers en voyage sans le quitter d'une heure. Quel charmant compagnon c'était, et comme nous eussions volontiers fait le tour du monde de conserve !

Nous étions à Oran lorsque nous le rencontrâmes arri- vant d'Espagne sur une felouque à demi pontée, qui avait mis quatre ou cinq jours, à cause du mauvais temps, à venir de Carthagène àMers-ei-Kebir. Il était fort affamé, car les vivres, consistant en merluche et en gar- banzas, n'étaient pas en quantité suffisante pour une si longue traversée. Nous le décidâmes facilement à faire le voyage d'Algérie avec nous, et nous visitâmes ensem- ble toutes les villes de la côte : Mostaganem, Alger, Bou- gie, Cherchell, et cette étonnante Gonstantine, où les ci- gognes laissent tomber des serpents sur les toits, et qui fait une si pittoresque figure sur son plateau de rocher au bord du gouffre que creuse le lUimmel. Il regardait tout cela de ses deux yeux avides, rendus plus chercheurs encore par un peu de myopie, et nous communiquait ses remarques toujours prises par un côté inattendu. Wotre retour fut des plus bizarres ; on nous avait donné une pe- tite lionne à conduire en France, et elle arriva cour des Messageries sur l'impériale de la diligence, où elle avait paisiblement dormi à l'abri de notre burnous.

Cinq ans plus tard, nous fîmes ensemble le voyage d'Italie. Venise nous plut tant que nous y restâmes bien au delà du temps que nous devions y consacrer. Nous avions loué une maison au coin du campo San Mosé, et nous y menions la plus charmante vie du monde ; une gondole, louée au mois, nous attendait nuit et jour à la porte d'eau de notre logis, qui, par une de ses façades, donnait sur un canal. Le malin, nous courions les égli- ses pkMues de tableaux, de statues et de louibeaux, puis


LOUIS DE CORMENIN. 169

nous allions déjeuner à l'île Saint-Georges ou à la poinle de Quintavalle avec des rougets de l'Adriatique, des fruits de mer, du raisin et un pot de vin de Chypre, et nous faisions de l'esthétique en fumant dans nos lui es de terre rouge du latakyé ou de l'orta de Macédoine. Quel heureux temps et comme il est loin de nous! Gormenin voulait acheter le petit palais d'Ario, à l'entrée du Grand Canal, et cette idée nous semblait parfaitement raisonnable. Il pouvait d'ailleurs se passer cette fantai- sie, car les palais alors n'étaient pas chers à Venise. Le soir, en revenant du palais Florian, nous causions en- core sur notre balcon jusqu'à ce que le fallot de la der- nière gondole eut disparu à l'angle du canal. Nous som- mes retourné depuis voir la maison du campo San Mosé, où nous avions passé tant de joyeuses heures. Mais nous étions seul ; le balcon n'avait plus de fleurs épanouies ; les fenêtres étaient fermées, le crépi rose des murs, tombé par places, laissait voir les pierres effritées. Au- cune gondole ne se balançait à l'amarre des poteaux, et les crabes, sortant de la lagune, montaient paisiblement les marches de l'escalier. Le charme s'était envolé.

(Le Moniteur, 22 juin 18G8.)


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ALPHONSE DE LAMARTINE


NE EX 1790 — MORT EN 18GD


Ce n'est pas une biographie de Lamartine, encore moins une appréciation détaillée de son œuvre, que nous voudrions faire ici; mais notre désir çerait de dégager cette gi'ande figure- de la pénombre dont elle se voilait depuis quelques années dans la retraite et le silence des derniers jours, et de la replacer sous le rayon qui dé- sormais ne la quittera plus. Humble poëte contraint à la prose par les nécessités du journalisme, nous allons essayer de juger un grand poêle. C'est une témérité de notre part. Notre front n'atteint pas à ses pieds ; mais c'est d'en bas qu'on apprécie les statues : la sienne mé- rite d'être taillée dans le plus beau marbre de Paros ou de Carrare, pure de toute tache.

Lui-môme a raconté, avec un style qu'il n'est donné à personne d'imiter, ses premiers souvenirs d'enfance et de famille ; sa jeune âme s'ouvrant à la vie, au réve^ à la pensée, immortelles confidences du génie que la foule recueille et où elle se complaît, car chacun peut se faire rillusion que celle voix, tant elle est intime et péné- trante, parle à lui seul comme à un ami inconnu.


ALPHONSE DE LAMARTIiNE. 171

Nous laisserons donc Lamartine chercher à travers ses études, ses rêveries, ses passions et ses voyages, dans une vie en apparence inoccupée, cette voie qu'on doit suivre et qu'on ne distingue pas toujours aisément aux inextricables carrefours des vocations humaines. Sans doute, tous les généreux sentiments qu'il devait si bieri exprimer, l'amour, la foi, la religieuse adoration de la nature, la nostalgie du ciel, bouillonnaient déjà en lui ; mais ce n'était encore pour le monde qu'un beau jeune homme de la plus aristocratique élégance, de manières parfaites, et destiné aux succès de salon. 11 avait fait deux voyages en Italie ; l'impression que durent produire sur lui ce ciel pur, ces mers plus azurées encore que le ciel, ces grands horizons, ces arbres au feuillage luisant et robuste, ces ruines si magnifiques dans leur écroule- ment, toute cette nature énergique, colorée et chaude, où erraient, comme des ombres muettes, des peuples pliant sous le faix de la servitude et §ous la grandeur de leur passé, il n'en dit rien alors, mais la poésie s'amas- sait silencieusement dans son cœur. Le trésor secret grossissait chaque jour ; une perle s'ajoutait à Técrin mystérieux qui ne devrait s'ouvrir que plus tard. S'il était le rival de Byron, auquel il adressa une épître égale aux plus beaux morceaux de Child-Harold, ce n'était que comme dandy. Revenu en France, il laissa passer quelques années dans ce désœuvrement tourmenté et fé- cond d'où jaillissent les grandes œuvres, et en 1820 pa- rut un modeste volume in-16, qui n'avait pas sans peine trouvé un éditeur : c'étaient les Méditations..

Ce volume fut un événement rare dans les siècles. Il contenait tout un monde nouveau, monde de poésie plus difficile à trouver peut-être qu'une Amérique ou une Atlantide. Tandis qu'il semblait aller et venir indifférent parmi les autres hommes, Lamartine voyageait sur des


172 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

mers inconnues, les yeux sur son étoile, tendant vers un rivage où nul n'avait abordé, et il en revenait vain- queur comme Colomb. Il avait découvert l'âme !

On ne saurait s'imaginer aujourd'hui, après tant de révolutions, d'écroulements et de vicissitudes dans ks choses humaines, après tant de systèmes littéraires essayés et tombés en oubli, tant d'excès de pensée et de langage, l'enivrement universel produit par les Médita- tions. Ce fut comme un souffle de fraîcheurs et de rajeu- nissement, comme une palpitalion d'ailes qui passait sur les âmes. Les jeunes gens, les jeunes filles, les fem- mes s'enthousiasmèrent jusqu'à l'adoration. Le nom de Lamartine était sur toutes les bouches, et les Parisiens, qui pourtant ne sont pas gens poétiques, frappés de fo- lie comme les Abdéritains, qui répétaient sans cesse le choeur d'Euripide : « amour ! puissant amour, » s'a- bordaient en récitant quelques stances du Lac. Jamais succès n'eut de proportions pareilles.

Lamartine, en effet, n'était pas seulement un poète, c'était la poésie même. Sa nature chaste, élégante et noble semblait tout ignorer des laideurs et dos trivia- lités de la vie : tel était le livre, tel était l'auteur, et le meilleur frontispice qu'on eût pu choisir pour ce volume de vers, c'était le portrait du poète. La lyre entre ses mains et, sur ses épaules, le manteau fouetté par l'orage, v.e semblaient pas ridicules.

Quel accent profond et nouveau ! quelles aspirations èthérées, quels élancements vers l'idéal, quelles pures effusions d'amour, quelles notes tendres et mélancoli- ques, quels soupirs et quelles postulations de l'âme que nul poète n'avait encore fait vibrer!

Dans les tableaux de Lamartine, il y a toujours beau- coup de ciel ; il lui faut cet espace pour se mouvoir aisé- ment et tracer de larges cercles autour de sa pensée. 11


ALPHONSE DE LAMARTINE. 173

nage, il vole, il plane; comme un cygne se berçant sur ses grandes ailes blanches, tantôt dans la lumière tantôt, dans une légère brume, d'autres fois aussi dans des nuages orageux, il ne pose à terre que rarement et bientôt reprend son essor, à la première brise qui soulève ses plumes. Cet élément fluide, transparent, aérien, qui se déplace de- vant lui et se referme après son passage, est sa roule naturelle; il s'y soutient sans peine, durant de longues heures, et de cette hauteur il voit s'azurer les vagues paysages, miroiter les eaux et pointer les édifices dans un vaporeux effacement.

Lamartine n'est pas un de ces poètes, merveilleux ar- tisles, qui martèlent le vers comme une lame d'or sur une enclume d'acier, resserrant le grain du métal, lui imprimant des carres nettes et précises. Il ignore ou dé- daigne toutes ces questions de forme, et avec une négli- gence de gentilhomme qui rime à ses heures, sans s'as- treindre plus qu'il ne faut à ces choses de métier, il fait d'admirables poésies, à cheval en traversant les bois, en barque le long de quelque rivage ombreux ou le coude appuyé à la fenêtre d'un de ses châteaux. Ses vers se déroulent avec un harmonieux murmure, comme les lames d'une mer d'Italie ou de Grèce, roulant dans leurs volutes transparentes des branches de laurier, des fruits d'or tombés du rivage, des reflets de ciel, d'oi- seaux ou de voiles, et se brisant sur la plage en étince- lantes franges argentées. Ce sont des déroulements et des successions de formes ondoyantes, insaisissables comme l'eau, mais qui vont à leur but ef sur leur flui- dité peuvent porter l'idée comme la mer porte les na- vires, que ce soit un frêle esquif ou un navire de haut bord.

Il y a un charme magique dans cette respiration du vers qui s'enfle et s'abaisse comme la poitrine de l'Oocan;

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174 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

on se laisse aller à cette mélodie que cliante le' chœur des rimes comme à un chant lointain de matelots ou de sirènes. Lamartine est peut-être le plus grand musicien de la poésie.

Cette manière large et vague convient à la haute spi- ritualité de sa nature; l'âme n'a pas besoin d'être scul- ptée comme un marbre grec. Des lueurs, des sonorités, des souffles, des blancheurs d'opale, des nuances d'arc- en-ciel, des bleus lunaires, des gazes diaphanes, des dra- peries aériennes soulevées et gonflées par les brises, suffisent à la peindre et à l'envelopper. C'est pour La- martine que semble avoir été fait ce mot des anciens, musa aies.

Dans cette immortelle pièce du Lac, où la passion parle une langue que jamais la plus belle musique n'a pu éga» ler, la nature vaporeuse apparaît comme à travers une gaze d'argent reculée, éloignée, peinte en quelques toU' ches, pour faire un cadre et servir de fond à cet impé- rissable souvenir, et cependant l'on voit tout : la lumière, le ciel, l'eau, les rochers et les arbres de la rive, les montagnes de l'horizon, et chaque vague qui jette son écume sur les pieds adorés d'Ëlvire.

11 ne faut pas croire que Lamartine, parce qu'il y a tou- jours chez lui une vibration él une résonnance de harpe éolienne, ne soit qu'un mélodieux lakiste et ne sache que soupirer mollement la mélancolie et l'amour. S'il a le soupir, il a la parole et le cri; il domine aussi faci- lement qu'il charme. Cette voix angélique, qui semble venir des profondeurs du ciel, sait prendre, quand il le faut, l'accent mule de l'homme.

A Naples, un mariage déterminé par une de ces ad- mirations qui attirent les femmes vers le poète de leurs rêves le fit heureux et riche. Une Anglaise semblable à ces charmantes et romanesques héroïnes de Shakspeare,


ALPHONSE DE LAMARTINE. 175

que séduit un regard et qui restent fidèles jusqu'à la mort, lui apporta son amour et une fortune presque princière. La France vit le phénomène bien rare chez elle d'unpoëte qui n'était pas pauvre et- dont la fantaisie pouvait se tra^ duire splendidement au soleil. On feint de croire que la misère, cette maigre et dure nourrice, élève mieux le gé- nie que la richesse : c'est une erreur. La nature du poëte est prodigue, insouciante, généreuse, amie du luxe comme d'une expression matérielle de la beauté ; elle aime à réaliser ses caprices dans ses vers et dans sa vie, à se composer un milieu d'oii soit bannie, comme une dissonance, toute chose laide, mesquine ou prosaïque ; les mathématiques lui répugnent (Lamartine les avait en horreur et les regardait comme des obstacles à la pensée), et d'une main qui ne compte jamais, elle prend aux trois puits d'Aboulcassem les dinars qu'elle répand autour d'elle en pluie d'or. N'étant gêné par au- cun de ces tristes obstacles qui nsent le meilleur des forces chez les plus grands esprits, Lamartine put se dé- ployer librement, son génie eut toute son expansion, et le froid de la pauvreté n'en flétrit pas les fleurs magni- fiques.

Aux Méditations succédèrent les Harmonies, où l'aile du poëte atteint de plus sublimes hauteurs et semble me- ^ 1er son vol au rayonnement des étoiles ; ily a dans ce * volume des pièces d'une ineffable beauté et d'une mé- lancolie grandiose. Jamais depuis Job l'âme humaine n'a poussé, en face des redoutables mystères de la vie et de la mort, une plainte plus éperdue, plus désespérée que dans les Novissima verba. Le succès fut immense, mais il ne put, quoique l'œuvre fût supérieure, dépasser celui des Méditations. Du premier coup, l'admiration avait donné à Lamartine tout ce qu'elle peut accorder à un homme ; elle avait épuisé pour lui ses fleurs et ses en-


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176 rORTRVlTS COISTEMPORAI^S.

censoirs. Aucun nouveau rayon ne pouvait trouver place dans l'auréole du poète ; les splendeurs de son midi n'a- joutaient rien aux feux de son aurore.

A travers ce bruit de triomplie, Lamartine était parli pour son voyage d'Orient, non pas en humble pèlerin, le bâton blanc à la main et les coquilles sur le dos, mais avec un luxe royal, sur un navire frété par lui, empor- tant pour les émirs des présents dignes de Haroun-al- Raschid, et une fois arrivé, cheminant avec des cara- vanes de chevaux arabes qui lui appartenaient, achetant les maisons où il couchait, déployant au désert des ten- tes aussi splendides que les pavillons d'or et de pourpre de Salomon. Lord Byron seul avait fait voyager aussi somptueusement la poésie. Les tribus émerveillées ac- couraient avec acclamations sur le bord de sa route, et rien n'eut été plus facile au poëte que de se faire procla- mer calife. Lady Esther Stanhope, cette Anglaise illumi- née qui habitait le Liban, lui offrait le cheval dont le dos, par ses plis, dessine une sorte de selle, et que doit monter Hakem, le dieu des Druses, à sa prochaine incar- nation, et lui prédisait qu'un jour il tiendrait dans sa main de gentilhomme les destinées de son pays.

Parmi ces éblouissements, Lamartine marchait tran- quille, indifférent presque, comme un grand seigneur que rien n'étonne et qui se sent au niveau de tous les hommages. D'un sourire bienveillant il accueillait ces adorations, sans être enivré. Il trouvait naturel d'être beau, élégant, riche, plein de génie, et de soulever au- tour de lui l'admiration et l'amour. Mais cette félicité presque surhumaine ne devait pas durerTT^jCS anciens jé- Grecs supposaient l'existence de divinités envieuses qu'ils appelaient les Moires, et dont les yeux jaloux étaient blessés parle spectacle du bonheur qu'elles se plaisaient à troubler. C'était pour apaiser les Moires que Polycrate


ALPHONSE DE LAMARTINE. 177

trop heureux jeta à la mer son anneau rapporté par un pêcheur. Sans doute, une de ces méchantes déesses rencontra le poète dans sa marche triomphale et fut offusquée de cette gloire heureuse, de ce concours de dons merveilleux. Elle étendit sa main sèche, et Julia, l'adorahle enfant qui accompagnait son père en ces pays lumineux où la Vie semble prendre des éner- gies nouvelles, pencha la tête comme une fleur tou- chée au pied par le soc, et le vaisseau parti avec des voiles blanches revint avec des voiles noires, ramenant un cercueil.

Irréparable deuil, éternel désespoir, plaie que rien ne peut fermer et qui saigne toujours! Cette douleur qui ne veut pas être consolée, il était réservé sans doute, pour expier leur gloire, aux deux plus grands poètes de notre temps de la sentir.

La muse seule, avec ses rhythmes, peut bercer et par* fois endormir ce regret de l'être adoré et perdu sans raison apparente. Lamartine fit paraître son Jocehjn, tendre et pure épopée de l'âme, où ne sont pas racontées les brillantes aventures d'un héros, mais les souffrances obscures d'un humble cœur inconnu, délicat chef-d'œu- vre plein d'émotion et de larmes, d'une blancheur al- pestre, virginal comme la neige des hauts sommets, où aucun souffle impur n'arrive, et où l'amour qui s'ignore lui-même, tant il est chaste, pourrait être contemplé par les anges. Nul succès ne fut plus sympathique, nul livre plus avidement lu et plus baigné de pleurs.

La Chute cVun ange fut moins comprise. Des mor- ceaux magnifiques, d'une splendide couleur orientale, qui semblent des feuillets détachés de la Bible, n'obtin- rent qu'à demi grâce pour l'étrangeté du sujet, la bizar- rerie des tableaux tirés d'un monde antérieur au nôtre, le grandiose outré de personnages hors de la nature hu-


178 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

maine, et aussi, il faut l'avouer, pour une négligence de plus en plus grande de forme et de facture.

Après la publication des Recueillements poétiques, vi- brations prolongées, derniers échos des Méditations et des Harmonies, le poëte dit adieu à la muse et posa sa lyre pour ne plus la reprendre. Un désir de vie pratique et d'action s'empara de lui. Il avait été attaché d'ambas- sade et garde du corps, il voulut être député. Les gens qui se croient sérieux parce qu'ils sont prosaïques, igno- rant que la poésie seule agit sur l'âme et que l'imagina- tion entraîne la foule, ricanèrent en voyant le rêveur qu'on appelait « le chantre d'Elvire » aborder la tribune; mais on comprit bientôt que qui sait chanter sait parler, et que le poëte est une bouche d'or. De ces lèvres har- monieuses les discours s'envolèrent ailés, vibrants, ayant comme l'abeille le miel et l'aiguillon. La poésie se trans- forme aisément en éloquence ; elle a la passion, la chaleur, l'idée, le sentiment généreux, l'instinct pro- phétique, et, quoi qu'on en puisse dire, cette raison haute et suprême qui plane sur les choses et ne laisse pas troubler la vérité générale par l'accident.

Les Girondins firent une révolution ou du moins y contribuèrent pour une large part. Lamartine se trouva en face des flots qu'il avait déchaînés et qui arrivaient jusqu'à ses pieds, pleins d'écume, de rumeurs roulant dans leurs plis furieux les débris de la monarchie noyée. Il accepta cette mission de haranguer la mer en tumulte, de dialoguer avec la tempête, de retenir la foudre dans le nuage. Mission dangereuse accomplie en gentilhomme et en héros. On put voir alors que tous les poètes n'é- taient pas lûches comme Horace, qui s'enfuit du champ de bataille non hene relicta pnrmula. Il avait charmé les instincts farouches, et l'émeute séduite venait gronder sous son balcon pour le faire sortir, le voir et l'entendre.


ALPHONSE DE LÂMARTIINE. 179

Dès qu'il paraissait, la foule faisait silence ; elle atten- dait quelque noble parole, quelque conseil austère, quel- que pensée généreuse, et elle se retirait satisfaite, em- portant un germe de dévouement, d'humanité et d'har- monie.

Le poëte s'exposait à la balle qui pouvait partir du fusil d'un utopiste trop avancé ou d'un fanatique trop arriéré avec cet élégant dédain du gentilhomme mépri- sant la mort comme vulgaire et commune, dandysme supérieur difficilement imité des bourgeois. S'il s'était lui-même volontairement jeté dans ce gouffre, c'est qu'il n'y avait aucun intérêt et devait à coup sûr s'y perdre. On vit, chose étrange dans une civilisation moderne, un homme jouer en pleine lumière et de sa personne le rôle d'un Tyrtée modérateur, d'un Orphée dompteur de bêtes féroces, dodus lenire tigres ^ poussant au bien, éloignant du mal, et faisant planer sur le désordre l'idée de l'har- monie et de la beauté. Sans police, sans armée, sans aucun moyen répressif, il maintint par la poésie pure tout un peuple en effervescence, il dit à la république extrême ce mot sublime : « Le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec nos gloires ; le drapeau rouge n'a fait que le tour du Champ de Mars, traîné dans le sang du peuple. » Et les trois couleurs continuèrent à flotter victorieusement dans l'air.

A ce jeu, il dissipa son génie, sa santé, sa fortune, avec la plus généreuse insouciance. Il fit le plus grand effort humain qui jamais ait été essayé : il tint seul con- tre une foule sans frein. Pendant quelque^ours, il sauva la France et lui donna le temps d'attendre des destins meilleurs ; et comme rien n'est ingrat comme la peur quand le péril est passé, il perdit sa popularité. Ceux qui lui devaient leur tête, peut-être, leur richesse et leur sécurité, à coup sûr, le trouvèrent ridicule lorsque, après


180 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

avoir jeté au \ent, à leur profit, tous ses trésors, avec la noble confiance du poëte qui croit pouvoir redeman- der un drachme pour un talent à ceux qu'il a charmés et préservés, il sassit sur le seuil de sa fortune écroulée, et, tendant son casque, dit : Date obolum Belisari. La dette était derrière lui qui kii poussait le coude.

Certes il était assez grand seigneur pour jouer avec le créancier la scène de Don Juan et de M. Dimanche, mais il ne le voulut pas, et la France eut ce spectacle triste du poëte vieillissant, courbé depuis l'aube jusqu'au soir sous le joug de la copie productive. Ce demi-dieu qui se souvenait du ciel fit des romans, des brochures et des articles comme nous. Pégase traçait son sillon, Irahiant une charrue que d'un coup d'aile il eût emportée dans les étoiles.

(.louRNAL OFFICIEL, 8 mars 1809.)


LOUIS BOUILIIET


MOUT EN 1S69


La muse n'eut pas de desservant plus fidèle que Louis Bouilhet. Il ne prit qu'une foi^ la plume de la prose pour écrire Faustine^ et ce fut plutôt pour se conformer aux exigences d'un théâtre où les vers n'ont guère de chance d'être joués, que pour suivi e son propre goût. Avant toute chose Louis Bouilhet était un poëte dans le sens strict du mot, et s'il aborda la scène ce ne fut pas d'un premier mouvement, comme les dramaturges d'instinct. Il y vit un moyen de s'y faire entendre de ce public qui ne prêle pas volontiers l'oreille à la poésie pure.

Par ses admirations et ses doctrines, Louis Bouilhet, quoique venu beaucoup plus tard, se rattache au groupe romantique. Il eût été, certes, un des plus fer- vents adeptes du Cénacle, dispersé depuis bien long* temps déjà lorsqu'il descendit dans l'arénfr. Il avait pour l'art cet amour sans réserve qui caractérisait la jeune école à ses débuts, et malgré la Nécessité aux mains plei- nes de clous d'airain, il ne fit jamais aucune concession au métier, il n'épargna ni temps, ni peine pour revêtir ses conceptions de la seule forme qu'il jugeât souveraine

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182 ■ PORTRAITS CONTEMPORAINS.

et définitive. Toute son œuvre est sculptée dans le pur marbre blanc du vers, à une exception prés que nous avons signalée, et encore la prose de Faiistine, avec ses tournures antiques et ses phrases cadencées, ressemble- t-elle à de la poésie.

Louis Bouilhet était né à Cany, le 27 mai 1824 ; il fit au collège de Rouen de brillantes études, et étudia qua- tre ans la médecine, sous la direction de M. Flaubert père ; c'est là qu'il contracta, avec le futur auteur de Ma- dame Bovary et de Salammbô, une amitié qui ne connut aucun nuage et laissera d'éternels regrets dans l'àme du survivant. Il débuta, en 1854, par un poëme intitulé Melœnis, qui à nos yeux est un de ses titres de gloire les plus incontestables. Pour beaucoup de monde, Bouilhet est l'auteur de Madame de Montarcy, d'Hélène Peyron et de la Conjuration d'Amboise, et l'on ignore assez généralement qu'outre Melœnis il a fait les Fos- siles, un grand poëme cosmogonique, et Festons et Astragales, un délicieux volume de vers du plus char- mant caprice. En France, le théâtre accapare toute l'at- tention, et la poésie, pour être visible, a besoin que les feux de la rampe l'illuminent.

Bouilhet, dramaturge, a brillé dans la pleine lumière; Bouilhet, poète, est resté un peu dans l'ombre. A côté de son talent, moins éclairé que l'autre; nous avons es- sayé de le faire ressortir en quelques lignes, qu'on nous permettra de citer : « Melœnis est un poëme romain où se révèle, dès les premiers vers, une familiarité intime avec la vie latine. L'auteur se promène dans la Home des empereurs, sans hésiter un instant, du quartier de Suburre au mont Capitolin. Il connaît les tavernes où, sous la lampe fumeuse, se battent et dorment les his- trions, les gladiateurs, les muletiers, les prêtres saliens et les poètes, pendant que danse quelque esclave sy-


LOUIS BOUILHET. 185

rienne ou gaditane. Il a pénétré dans le laboratoire des pâles Canidies, ténébreuse officine de philtres et de poi- sons, et sait par cœur les incantations des sorcières thés- saliennes. S'il vous fait asseoir sur le lit de pourpre d'un banquet chez un riche patricien, croyez que LucuUus, Apicius ou Trimalcion ne trouveraient rien à redire au menu. Pétrone, l'arbitre des élégances et l'intendant des plaisirs de Néron, n'ordonne pas une orgie avec une vo- lupté plus savante, et quand Paulus, le héros du poëme, oublieux déjà de Melaenis, la belle courtisane, quitte le triclinium pour errer dans le jardin mystérieux où l'at- tend Marcia, la jeune femme de l'édile, levers qui tout à l'heure s'amusait à rendre avec un sérieux comique ces bizarres somptuosités de la cuisine romaine ou les gri- maces grotesques du nain Stellio, devient tout à coup tendre, passionné, baigné de parfums, azuré par des reflets de clair de lune, opposant sa douce lueur bleuâ- tre au rouge éclat delà salle du festin. « Mais nous n'a- vons pas à faire ici l'analyse de Melœnis, l'espace nous manque pour cela ; qu'il nous suffise de dire que Louis Bouilhet, dans le cadre d'une histoire romanesque, a fait entrer de nombreux tableaux de la vie antique, où la science de l'archéologue ne nuit en rien à l'inspiration du poëte. Melœnis est écrite dans cette stance de six vers à rime triplée qu'a employée souvent l'auteur de Na~ mouna^ et nous le regrettons, car cette ressemblance pu- rement métrique a fait supposer chez Bouilhet l'imita- tion volontaire ou involontaire d'Alfred de Musset, et ja- mais poètes ne se ressemblèrent moins. La manière de Bouilhet est robuste et imagée, pittoresque, amoureuse de couleur locale ; elle abonde en vers pleins, drus, spacieux, soufflés d'un seul jet, pour nous servir de l'expression de Sainte-Beuve dans ses remarques si fines sur les différences de la poésie classique et de la poé-


18 i PORTRAITS COiNTEMPORAINS.

sic romantique qui accompagnent l'œuvre de Joseph De- lorme.

Les Fossiles — le titre l'indique assez — ont pour sujette monde antédiluvien, avec sa population de végé- taux étranges et de bêtes monstrueuses, informes ébau- ches du chaos s'essayant à la création. Bouilhet a tracé dans cette œuvre, la plus difficile peut-être qu'ait tentée un poète, des tableaux d'une bizarrerie grandiose, où l'imagination s'étaye des données de la science en évi- tant la sécheresse didactique.

Comme si ce n'était pas assez des difficultés naturelles du sujet, l'auteur s'est interdit tout terme technique, tout mot qui rappellerait dès idées postérieures. Les pté- rodactyles, les plésiosaures, les mammouths, les masto- dontes apparaissent, se dégageant du chaud limon de la planète à peine refroidie, et dont les volcans crèvent la croûte, rondelles fusibles du feu central, évoqués par une description puissante mais innomés, car Adam le nomenclateur n'est pas né encore. On les reconnaît seu- lement à leur forme et -à leur allure. Rien de plus terri- ble que leurs amours et leurs combats à travers les vé- gétaux gigantesques de la première période, au bord de la mer bouillonnante, dans une atmosphère chargée d'a- cide carbonique et sillonnée par les foudres de nom-' breux orages. Le colossal, l'énorme, le bizarre, tout ce qui est empreint d'une couleur étrange et splendide, attire Jjouilbet, et c'est à la peinture de tels sujets qu'est sur- tout propre son hexamètre long, sonore et puissant, d'une factuj-e vraiment épique, qui rappelle parfois la manière ample et forte de Lucrèce. L'apparition du pre- mier couple humain clôt le poème, et l'auteur, prévoyant dans l'avenir de nouvelles révolutions cosmiipies, salue ravèncrnent d'un Adam nouveau, personnification d'une humanité supérieure.


LOUIS BOUILHET. 185

Dans son volume Festons et Astragales, titre choisi sans doute pour faire pièce à Boileau , Bouilhet se livre à tous les caprices d'une fantaisie vagabonde. En de courtes pièces, il résume la couleur d'une ci- vilisation ou d'une barbarie : Tlnde, l'Egypte, la Chine y figurent dans tout l'éclat de leur bizarrerie. A ces pein- tures exotiques se mêlent des pièces modernes, d'un sentiment plus personnel, d'une insouciante fierté, voi- lant parfois une exquise délicatesse d'àme. Un tel recueil, passé presque inaperçu, eût suffi jadis à fonder la répu- tation d'un poète.

Nous avons insisté sur cette partie lyrique du talent de M. Bouilhet, parce qu'elle est moins connue. Au théâ- tre, nul depuis Victor Hugo n'a manié l'alexandrin dra- matique d'une façon plus magistrale. Bouilhet, en y ajou- tant ses qualités propres, avait su s'assimiler cette allure hautaine et familière des vers de Ruy-Blas, où la langue de Molière prend, quand il le faut, les fiertés de Corneille, et cela sans s'interdire, aux moments de passion, les mé- taphores et les élans lyriques. D'autres peut-être ont su combiner d'une façon plus adroite les entrées et les sor- ties, emmancher avec plus de précision les poutres de la charpente dramatique, mais Bouilhet savait exprimer les nobles sentiments dans une forme magnifique ; il visait au beau et au grand, et ses vieillards souvent parlent comme le père du Menteur. Sa vie littéraire est digne de servir d'exemple aux vocations poétiques qui se lais- sent si aisément détourner par les succès faciles et les occasions de gain rapide qu'offre aujourd'lflii la multipli- cité des journaux. L'école romantique, si décimée, hé- las ! a perdu en lui un de ses derniers et plus courageux champions. Il portait haut et en preux chevalier la vieille bannière déchirée dans tant de combats. On peut s'y rouler comme dans un linceuK La valeureuse bande

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186 PORTRAITS CONTEMPORAINS,

d'Hernani a vécu. Désormais le théâtre appartient aux habiletés secondaires, aux photographies du réalisme, aux sophismes des systèmes ; la poésie en est chassée, à moins que l'avenir ne tienne en réserve quelque Shakes- peare inconnu, ce que nous souhaitons de tout notre cœur.

(Journal officiel, 26 juillet 1869,)


PAUL DE KOCK


NK EN 179 't — MORT EN 1870


Il n'y a rien de neuf que ce qui est oublié, et parmi la jeune génération, qui soupçonne la vogue dont a joui Paul de Kock il y a trente ou quarante ans? Jamais au- teur ne fut plus populaire dans le vrai sens du mot. Tout le monde le lisait, depuis l'homme d'État jusqu'au commis-voyageur et au collégien, depuis 'la grande dame jusqu'à la grisette. Il n'était pas moins célèbre à l'étranger qu'en France, et les Russes étudiaient dans ses romans les mœurs parisiennes. L'avènement de l'é- cole romantique avec ses grands sentiments chevaleres- ques, ses élans lyriques, son amour du moyen âge et de la couleur locale, ses passions forcenées, son luxe de métaphores shakespeariennes, éclipsa cette gloire mo- deste, dont les rayons s'éteignirent devant c^ flamboie- ment inattendu.

Paul de Kock, il faut le dire à sa louange, était un vrai bourgeois, un Philistin du Marais, sans l'ombre de poé- sie ni de style; il n'avait aucune lecture et ne se doutait même pas de l'esthétique, qu'il eût volontiers prise, comme Pradon, pour un terme de chimie ; la fibre ar-


188 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

liste était complètement absente chez lui. Ne voyez dans ce que nous disons aucune intenlion ironique. Ce sont là les qualités nécessaires pour être goûté par les masses. Paul de Kock avait cet avantage d'être absolument pa- reil à ses lecteurs, d'en partager les idées, les opinions, les préjugés, les sentiments : mais il possédait un don particulier, celui de rire, non pas du rire attique, mais du gros rire largement épanoui et bêtement irrésistible qui fait se tenir les côtes et soulève les flancs par des hoquets convulsifs. Ce rire, Paul de Kock le provoque pai» des situations comiques d'un ton douteux, des chu- tes ridicules, des épatements grotesques, des bris de vaisselle, des rejaillissements de sauce, des coups de pied et des giffles qui se trompent d'adresse, et autres cascades à la manière des funambules dont l'effet est immanquable. Certes, cela est dessiné grossièrement, sans esprit, et d'un crayon qui s'écrase en appuyant sur le coutour, mais il y a dans ces fantoches, qui se préci- pitent les uns sur les autres comme des capucins de car- tes, une force, une vérité et un naturel qu'il faut bien reconnaître. On peut caractériser ce genre de mérite par un mot d'atelier qui dit tout : « C'est bonhomme ! »

Maintenant Paul de Kock est devenu un auteur histo- rique. 11 contient la peinture de mœurs disparues en une civilisation aussi dilférente de la nôtre que celle dont on retrouve les vestiges dans les fouilles de Pum- péi. Ses romans, qu'on feuilletait pour se distraire, se- ront désormais consultés par les érudils curieux de res- tituer la vie de ce vieux Paris que nous avons connu dans notre jeunesse, et dont il ne restera bientôt plus trace.

Ceux qui sont nés après la révolution du 24 février 1 848 ou un peu avant ne sauraient se figurer ce qu'était le Paris où se meuvent les héros et los héroïnes de Paul


PAUL DE KOCK. 189

de Kock ; il ressemblait si peu au Paris actuel, que par- fois nous nous demandons, en regardant ces larges rues, ces grands boulevards, ces vastes squares, ces intermi- nables lignes de maisons monumentales, ces quartiers splendides qui ont remplacé les cultures des maraîchers, si c'est bien là cette ville où nous avons passé notre enfance.

Paris, qui est en train de devenir la métropole du monde, n'était alors que la capitale de la France. On rencontrait des Français, et même des Parisiens dans ses rues. Sans doute, les étrangers y venaient comme en tout temps chercher le plaisir ou l'instruction ; mais les moyens de transport étaient difficiles, l'idéal de la rapidité ne dépassait pas la classique malle-poste, et la locomotive ne s'ébauchait pas encore, même à l'état de chimère, dans les brumes de l'avenir. La physionomie de la population n'en était donc pas sensiblement altérée. La province restait chez elle beaucoup plus que main- tenant, on ne venait à Paris que pour affaire urgente. On pouvait entendre parler français sur ce boulevard qu'on appelait alors le boulevard de Gand, et qu'on nomme aujourd'hui boulevard des Italiens. L'on voyait fréquemment un type qui devient rare et qui, pour nous, est le pur type parisien : peau blanche, joues colorées, cheveux châtains, yeux gris clair, taille mé- diocre mais bien prise, et chez les femmes un embom- point déhcat sur de petits os. Les visages olivâtres, les cheveux noirs étaient rares ; le Mid^ n'avait pas encore fait invasion avec ses teints passionnément pâ- les, ses yeux ardents et ses gesticulations furibondes. L'ensemble des visages était donc vermeil et souriant, avec un air de santé et de bonne humeur. Des teints qu'on trouve distingués eussent en ce temps-là fait naî- tre l'idée de maladie.


190 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

La ville était relativement très-petite, ou du moins l'activité se restreignait dans de certaines bornes qu'on dépassait rarement. L'éléphant de plâtre où Gavroche trouvait asile dressait sur la place de la Bastille sa sil- houette énorme, et semblait interdire aux promeneurs d'aller plus loin. Les Champs-Elysées, dès que la nuit tombait, devenaient aussi dangereux que la plaine de Marathon; les plus aventureux s'arrêtaient à la place de la Concorde. Le quartier de Notre-Dame-de-Lorette ne renfermait que des terrains vagues ou des clôtures de planches. L'église n'était pas bâtie, et l'on apercevait du boulevard la butte Montmartre, avec ses moulins à vent et son télégraphe faisant les grands bras au sommet de la vieille tour. Le faubourg Saint-Germain se couchait de bonne heure et à peine si quelque tumulte d'étu- diants autour d'une pièce de l'Odéon en troublait la solitude. Les voyages d'un quartier à l'autre étaient moins fréquents ; les omnibus n'existaient pas, et il y avait des différences sensibles de physionomie, de cos- tume et d'accent entre un naturel de la rue du Temple, et un habitant de la rue Montmartre.

L'égout de la vieille rue du Temple n'était couvert qu'à moitié. Les murailles des boulevards subsistaient dans presque toute leur longueur, côtoyées par des rues en contre-bas occupant la place des anciens fossés ; de grands chantiers de bois dont les piles formaient des dessins symétriques, s'élevaient au bout de la rue des Filles-du-Calvaire, et plus loin, dans l'azurement bleuâ- tre du lointain; on découvrait le coteau de Ménilmon- tant. Sur cette portion du boulevard s'élevait le restau- rant de la Galiotte, Ihéâti e de tant de joyeux repas et de parties fines. Plus loin, à l'angle de la rue Chariot et tout près du Jardin Turc, se trouvait le Cadran-Bleu, cher à Paul de Kock et célèbre par sa belle écaillère à la


PAUL DE KOCK. 491

robe de drogiiet rouge, de grosses coques de perle aux oreilles et le col cerclé de cinquante tours de jaserons; — c'était le temps des belles écaillères, des belles limo- nadières, des belles charcutières ! — Le Jardin Turc, avec ses arcs découpés en cœur, ses œufs d'autruche et ses vitraux coloriés, semblait le comble de la magnifi- cence orientale, et l'on n'y entrait qu'avec une sorte de crainte respectueuse, comme si Ton eût dû y voir Sa Hautesse face à face. De l'autre côté du boulevard se groupaient les théâtres de drame et de pantomime, le café del'Épi-Scié, dont l'enseigne représentait un mois- sonneur sciant un épi, et le spectacle mécanique de M. Pierre, qui nous donna nos premières idées de ma- rine.

Sur ce boulevard, Paul de Kock règne en maître. Il connaît tous ces bourgeois qui passent, ainsi que leurs épouses et leurs demoiselles. Il sait ce qu'ils pensent, ce qu'ils disent et les plaisanteries traditionnelles qu'ils commettront ce soir en jouant au loto, mais il ne s'en indigne pas, il s'en amuse et il en rit de bon cœur, et lui-même ne craindrait pas de dire, en posant le 22 ou le 77, les deux cocottes ou \es jambes à mon oncle, le tout pour être aimable en société. Cette bêtise pa- triarcale lui plaît si ces braves gens organisent une partie de campagne pour le dimanche suivant, il se fera inviter et apportera sous son bras un pâté ou un melon. Pendant le dîner sur l'herbe, c'est lui qui dira le plus de folies, et qui au dessert chantera la chanson la plus gaillarde. Grosse joie sans doute, inspirée par le vin bleu et la charcuterie, mais honnête après tout, car la famille est là, et ces fillettes qu'on embrasse et dont on chiffonne un peu la robe de guingan faite par elles- mêmes, savent bien que leurs amants seront leurs maris.

Il existait alors tout autour de Paris de petits en-


192 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

droits champêtres, ou paraissant tels à de pauvres dia- bles qui avaient travaillé toute la semaine dans l'obscu- rité d'une boutique; des bouquets de bois faits à souhait pour ombrager une guinguette, des cabanes de pêcheurs trempant le pied dans l'eau, où la friture d'a- blettes passait pour friture de goujons; des tonnelles de vigne vierge et de houblon, qui pouvaient rendre à un couple amoureux le même service que la caverne à Énée et à Didon; Romainville, le parc Saint-Fargeau, les Prés-Saint-Gervais avec leurs bosquets de lilas et leur fontaine dont l'eau s'amassait dans un étroit bassin de pierre où l'on descendait par quelques marches ; ce paysage suffisait à Paul de Kock, qui, à vrai dire, n'est ni un pittoresque, ni un descripteur à la mode du jour. 11 le trouvait charmant ainsi, et cette prairie pelée, émaillée de plus de papiers gras que de marguerites, était pour lui la campagne; il la peignait en passant, pour servir de fond à ses figures, avec la touche sèche et maigre d'un Demarne ; mais au fond il n'entendait pas grand'chose à ce qu'on appelle aujourd'hui la nature, et en cela il était bien Français et bien Parisien !

Mais il ne se bornait pas toujours à la banlieue, il poussait jusqu'à Montmorency, et alors quelles belles parties d'ânes dans la forêt, quels cris, quels rires et quelles heureuses chutes sur le gazon, et quels jolis repas de pain bis et de cerises î Ce n'étaient que des commis et des griscttes, mais qui valaient bien les petits-crevés et les biches modernes, — sans vouloir louer le temps passé aux dépens du temps présent, ce qui est le défaut de ceux qui ont été jeunes sous l'autre régne. — Certes, les griscttes do Paul de Kock n'ont pas l'élégance de la Mimi-Pinson d'Al- fred de Musset, mais elles sont fraîches, gaies, amu- santes, bonnes filles, et aussi jolies sous leur bonnet de


PAUL DE KOCK. 193

percale ou léger chapeau de paille, que les museaux ma- quillés de bismuth el plaqués de fard Hortensia pour lesquels se ruinent maintenant les fils de famille ; elles vivaient de leur travail, pauvrement, avec l'insouciance des oiseaux aux bords de leurs gouttières : mais leur amour n'avait pas de tarif, et le cœur, chez elles, était toujours delà partie. Cette gentille espèce a disparu avec beaucoup d'autres bonnes choses du vieux Paris, qui ne vivent plus que dans les romans, à tort méprisés, du vieux Paul de Kock, dont le nom survivra à bien des cé- lébrités du moment, car il représente avec fidélité, avec verve et rondeur toute une époque évanouie. Avec quel étonnement dédaigneux doit-on regarder maintenant ses viveurs qui, riches de (f dix bonnes mille livres de rente, » ont cabriolet, — en ce temps-là il y avait des cat^-iolets! — sablent le « Champagne » en folles orgies et entretiennent une figurante de la danse à la Gaîté ou à l'Ambigu-Gomique ! Quels mépris doivent inspirer ce3 déjeuners de garçon, composés de deux douzaines d'huîtres, de radis et de côtelettes de porc frais con- stellées de vertes rondelles de cornichons que les char- cutiers livraient autrefois tout accommodées, le tout arrosé d'une bouteille ou deux de chablis î On s'^ amu- sait fort, cependant, mais le siècle est devenu plus raffiné, et de tels plaisirs ne lui suffiraient pas. Pour s'amuser, il faut qu'il paye, et très-cher. Grand bien lui fasse ! Cette joie un peu grossière, mais franche et naturelle, semble de mauvais ton. On lui préfère les plaisanteries en langue verte, le» phrases prises au dicfionnaire du slang et les épileptiques insanités du répertoire des Bouffes.

Nous rendons d'autant plus volontiers cet hommage tardif à Paul de Kock, qu'autrefois occupé à porter un pennon dans la grande armée romantique, nous n'avons

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194 ' PORTRAITS CONTEMPORAINS.

peut-être pas lu ses romans avec l'attention qu'ils méri- taient. Les choses qu'il peignait étaient d'ailleurs sous nos yeux, et le sens ne s'en dégageait pas nettement pour nous. Cependant nous sentions qu'il y avait en lui une sorte de force comique qui manquait aux autres. A présent, il nous apparaît sous un jour plus sérieux, et nous dirions même mélancolique, si un tel mot pouvait s'appliquer à Paul de Kock. Certains de ses romans nous produisent l'effet du Dernier des Mohicans^ de Fenimore Cooper. Il nous semble y lire l'histoire des derniers Pa- risiens, envahis et submergés par la civilisation améri- caine.

(Journal officiel, 23 mai 1870.)


JULES DE CONCOURT


NE EN mo — MORT EN 1870


La voilà donc défaite cette individualité double qu'on appelait familièrement les Concourt, sans jamais distin- guer un frère de l'autre. Pour qui avait connu dans l'in- timité ces deux âmes charmantes, réunies en une perle unique comme deux gouttes d'eau fondues ensemble, une inquiétude venait qu'on s'efforçait de chasser, mais qui reparaissait toujours. On se disait avec effroi : De ces deux frères, il y en a un qui mourra le premier, le cours naturel des choses le veut, à moins qu'une catastrophe heureuse et bénie ne les frappe tous deux en même temps. Mais le ciel est avare de ces bienfaits. Cette idée nous serrait le cœur et nous osions à peine songer à l'af- freux désespoir qui suivrait une telle séparation. Avec la pointe d'égoïsme qui se mêle à l'amitié humaine la plus désintéressée, nous nous répétions : « Ce jour-là, nous ne le verrons pas. Plus avancé dans la vie, nous serons partis depuis bien des années ! » Eh bien, non. Ce jour- là, comme dit le funèbre cantique, est arrivé ; nous y étions, et jamais plus navrant spectacle n'a affligé nos yeux. Edmond, dans sa stupeur tragique,, avait l'air


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d'un speclfe pétrifié, et la mort, qui ordinairement met un masque de beauté sereine sur les visages qu'elle tou- che, n'avait pu effacer des traits de Jules, si fins et si réguliers pourtant, une expression d'amer chagrin et de regret inconsolable. Il semblait avoir senti, à la minute suprême, qu'il n'avait pas le droit de s'en aller comme un autre, et qu'en mourant il commettait presque un fratricide. Le mort dans son cercueil pleurait le vivant, le plus à plaindre des deux, à coup sûr.

Nous avons suivi à toutes les stations de la voie dou- loureuse ce pauvre Edmond qui, aveuglé de larmes et soutenu sous les bras par ses amis, buttait à chaque pas comme s'il eût eu les pieds embarrassés dans un pli traî- nant du hnceul fraternel. Comme ces condamnés qui se décomposent dans le trajet de la prison à l'échafaud, d'Auteuil au cimetière Montmartre, il avait pris vingt années, ses cheveux avaient blanchi ! On les voyait — ce n'est pas une illusion de notre part, plusieurs des as- sistants l'ont remarqué, — se décolorer et pâlir sur sa tête à mesure qu'on approchait du terme fatal et de la petite porte basse où se dit l'éternel adieu. C'était la- mentable et sinistre, et jamais convoi ne fut accompa- gné d'une désolation pareille. Tout le monde pleurait ou sanglotait convulsivement, et cependant ceux qui mar- chaient derrière ce corbillard étaient des philosophes, des artistes, des écrivains fails à la douleur, habitués maîtriser leurs âmes, à dompter leurs nerfs et ayant la pudeur de l'émotion.

Le cercueil descendu dans l'étroit caveau de famille où il ne reste plus qu une place, et les derniers saluts adressés à l'ami faisant sa première étape du voyage d'où l'on ne revient pas, un parent emmena Edmond, et l'on regagna la ville par petits groupes, en causant du dé- funt et du survivant. Puis l'on se quitta en se sorrant la


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main avec cette force qu'inspire l'idée qu'on se rencontre pour la dernière fois peut-être.

Et maintenant il faut parler du littérateur, et nous n'en avons guère la force. Toujours cette pâle figure du frère, — qui semblait reflétée par une lueur de l'autre monde et avait Tair, sous le soleil ardent, d'un clair de lune en plein jour, — se dresse devant nous comme un fantôme réel, et nous ne pouvons l'écarter. Depuis la mort de leur mère, arrivée en 1848, ils ne s'étaient pas quit- tés d'une heure, et ils avaient tellement pris Thabitude de cette vie en commun, que c'était un événement de voir un Concourt seul. L'autre assurément n'était pas loin. Ils n'étaient pourtant pas jumeaux, bessons^ comme dirait George Sand.

Un intervalle de dix ans séparait Edmond de Jules ; l'aîné était brun, le cadet blond, le premier plus grand que l'autre ; ils ne se ressemblaient pas même de figure ; mais l'on sentait qu'une âme unique habitait ces deux corps. C'était une seule personne en deux volumes. La conformité morale était si forte, qu'elle faisait oublier les dissemblances physiques. Que de fois il nous est ar- rivé de prendre Jules pour Edmond, et de continuer avec l'un la conversation commencée avec l'autre ! Rien n'a- vertissait qu'on eût changé d'interlocuteur; celui des deux frères qui se trouvait là reprenait l'idée où l'autre l'avait laissée, sans la moindre hésitation. Ils s'étaient fait le sacrifice de leur individualité réciproque et n'en formaient plus qu'une qui s'appelait « les Concourt » pour les amis, et « les MM. de Concourt » pour ceux qui ne les connaissaient pas. Toutes leurs lettres étaient si- gnées Edmond et Jules. Dans plus de dix ans d'intimité, nous n'en avons reçu qu'une seule qui dérogeât à cette douce raison sociale : c'était celle où le malheureux sur- vivant criait du fond de son désespoir la mort de son

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frère bien-aimé. Qu'elle a dû coûter à sa main tremblante cette signature veuve, témoignage d'un deuil éternel !

Chose bien difficile à croire pour des littérateurs, et qui cependant est vraie, ils n'avaient qu'un amour-pro- pre : jamais ils ne trahirent le secret de leur collabora- tion. Aucun d'eux ne cherchait à tirer la gloire à soi, et ce travail unique, fait par deux cerveaux, reste encore un mystère que nul n'a pénétré. Nous-mème, leur ami, qui essayons ici, dans cette triste circonstance, de faire la part du mort, nous n'y pouvons parvenir, et ce nous semble, d'ailleurs, une sorte d'impiété de chercher à séparer ce que ces deux âmes, dont l'une est envolée maintenant, ont voulu unir d'une façon indissoluble. Pourquoi défaire cette tresse si bien nattée, dont les fils de mille couleurs s'enlacent et reparaissent par in- tervalles égaux sans qu'on sache d'où ils partent? Nous craindrions de blesser ces délicatesses fraternelles, qui ne voulaient qu'une réputation pour l'œuvre faite à deux.

Jules de Concourt, nous Tavons déjà dit, était le plus jeune des deux frères. 11 entrait à peine dans sa trente- neuvième année, et il paraissait moins que son âge, grâce à son teint blanc, à sa blonde chevelure soyeuse, et à la fine moustache d'or pâle qui estompait les coins de sa bouche vivement colorée. Il était toujours rasé soi- gneusement et en correcte tenue de gentleman. Mais des prunelles d'un noir énergique donnaient de l'accent à cette physionomie fine et douce. Il avait généralement le ton plus vif et plus gai que son frère : l'un était le sou- rire de l'autre. Mais il fallait les bien connaître tous les deux pour saisir cette nuance. Ils ne se donnaient pas le bras en marchant : le plus jeune précédait son frère de quelques pas, avec une sorte de pétulance juvénile â laquelle déférait complaisamment l'aîné.


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Edmond avait été l'initiateur littéraire de Jules, mais toute différence entre le maître et l'élève avait disparu depuis longtemps. Sur un plan sans doute convenu d'a- vance, ils pensaient et travaillaient ensemble, se passant par-dessus la table ce qu'ils avaient écrit chacun de son côté, et le résumaient dans une version définitive. C'é- taient des esprits curieux, raffinés, ayant l'horreur des banalités et des phrases toutes faites. Pour éviter le commun, ils seraient allés jusqu'à l'outrance, jusqu'au paroxysme, jusqu'à faire éclater l'expression comme une bulle trop soufflée. Mais quel soin de style, quelle recher- che exquise, quel choix rare et nouveau, quelle amou- reuse patience d'exécution ! Quand ils écrivent l'histoire, comme ils ne se contentent pas des documents qui s'of- frent tout d'abord imprimés dans les livres, comme ils vont aux pièces originales, aux autographes, aux bro- chures inconnues, aux journaux oubliés, aux mémoires secrets, aux tableaux, aux estampes, aux gravures de modes, à tout ce qui peut révéler un détail caractéris- tique et donner la physionomie d'un temps ! Mais ne voyez pas en eux des romanciers qui veulent charger la hâte leur palette de couleur locale. Ces deux béné- dictins fashionables travaillaient dans leur coquet ap- partement de la rue Saint-Georges, encombré des jolis brimborions du dix-huitième siècle, aussi sérieusement que s'ils eussent été au fond d'un cloître. Ils sont d'une exactitude scrupuleuse. Chaque singularité qu'ils avan- cent a ses preuves authentiques. Les maîtres de l'histoire et de la critique, Michelet et Sainte-Beuvet les citent comme des autorités pour tout ce qui regarde le règne de Louis XVI, la Révolution et le Directoire, qu'ils connais- sent à fond et dont ils savent tous les dessous. Dans le roman, ils ont essayé de rendre, avec une minutie et une clairvoyance implacables, la réalité étendue sur leur


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table comme un sujet anatomique, avec une plume acé- rée comme un scalpel ; il suffit de nommer Sœur Philo' mène , Germinie Lacerteux , Manette Salomon , Renée Maiiperin, où se trouve ce type, si neuf et si actuel, de la jeune fille tintamarresque, et leur dernier ouvrage, Madame Gervaisais, où l'étude d'une âme lentement ab- sorbée par le catholicisme se mêle à de magnifiques descriptions de Rome, mordues comme des eaux-fortes de Piranèse. Ils ont aussi tenté le théâtre avec une au- dacieuse originalité. Henriette Maréchal n'eut pas le bon- heur de plaire à maître Pipe-en-Bois, étudiant de ving- tième année. C'est dommage, car cet échec immérité détourna de la scène deux vocations qui s'annonçaient bien. Outre ces travaux, les Concourt ont fait de curieuses études sur Watteau, Chardin, Fragonard, Saint-Aubin, Gravelot, Eisen, et tous ces petits maîtres du dix-huitième siècle qu'ils possèdent si bien, accompagnées de plan- ches que Jules gravait aqua forte. Il est impossible de mieux saisir le caractère et l'art d'une époque injus- tement dédaignée. Ils ne comprenaient pas moins bien . cet art, du Japon, si vrai et si chimérique à la fois, d'une invention si féconde en monstruosités et d'un naturel si étonnant, et ils ont écrit à ce propos des pages d'une fantaisie exquise. N'oublions pas un livre intitulé : Idées et Sensations, qui représente le côté lyrique et rêveur de leur talent, et qiii équivaut dans leur œuvre au vo- lume de vers qu'ils n'ont pas écrit. Il y a là des choses charmantes, de l'esprit à foison, de la profondeur par- fois, et des morceaux de description de la plus rare nouveauté. Si nous ne craignions que le sens de nos pa- roles fût mal interprété, nous dirions qu'il s'y trouve d'exquises symphonies de mots ; les mots ! Joubert les estime à leur vraie valeur, et les compare à des pieries précieuses qui s'enchâssent dans la phrase comme la


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diamant dansTor. Ils ont leur beauté propre, connue des seuls poêles et des fins artistes.

Quand on parle d'un auteur, les noms de ses livres arrivent en foule et prennent toute la place. Mais, de quoi est mort Jules? nous demandera-t-on. Il est mort de son métier, comme nous mourrons tous : de la per- pétuelle tension de l'esprit, de l'effort sans repos, de la lutte avec la difficulté créée à plaisir, de la fatigue de rouler ce bloc de la pbrase, plus pesant que celui de Sisyphe. A l'anémie s'ajoute bientôi; la névrose, cette maladie toute moderne, qui naît des surexcitations de la vie civilisée, et contre laquelle la médecine est impuis- sante, car elle ne peut atteindre l'âme. On devient irri- table, le moindre bruit vous agace ; on recherche, mais trop tard, le repos silencieux sous les ombrages. On s'arrange une maison : « La maison finie, la mort entre, » comme dit le proverbe turc. Est-ce là tout? Non, il y avait peut-être là-dessous un chagrin secret. Il manquait à Jules de Concourt, apprécié, fêté, loué par les maîtres de l'esprit... eh! quoi? Le suffrage des imbéciles. On méprise et on éloigne le vulgaire ; mais s'il se le tient pour dit et ne vient pas, les plus fières natures en con- çoivent des tristesses mortelles.

(Journal officiel, 25 juin 1870.^


JULES JANIN


Académicien d'hier, — il devrait l'être, en bonne jus- tice, depuis vingt ans.

Celui qui, à dater de 1850, marque chaque semaine de son chiffre J. J. le coin du Journal des Débats^ doit au feuilleton la meilleure partie de sa gloire ; et, pour la première fois, le feuilleton s'asseoit avec lui au fauteuil académique. Qui est étonné et ravi d'un tel honneur ? C'est J. J., car il est modeste, et cette petite broderie verte sur son habit comble tous ses vœux : hoc erat in voiis^ dirons-nous, pour placer une de ces citations latines qu'il aime tant à faire ; ambition légitime et tou- chante d'un écrivain pour qui la littérature a toujours été un but et non un moyen d'arriver à autre chose ; cette palme à sa manche et à son collet, il l'a bien mé- ritée; on la lui a fait longtemps attendre, mais enfin il l'a, et nous lui en faisons notre sincère compliment. Quand on n'est ni prince, ni duc, ni évoque, ni moine, ni ministre , ni jurisconsulte , ni homme politique, ni même homme du monde , mais tout simplement un lettré, il est aussi difficile d'entrer à l'Académie qu'à un


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chameau ou à un cable de passer par le trou d'une aiguille.

Enfin voilà le feuilleton installé sous la coupole du palais Mazarin ! Nous en sommes très-heureux pour notre part, car c'est une victoire et un triomphe dont les frères du Lundi ont le droit de s'enorgueillir. « Du Boucher, n'en fait pas qui veut, » disait David, le pein- tre sévère, en entendant dénigrer ce peintre facile par de faux dédaigneux. Le feuilleton! c'est bientôt dit, et là-dessus on secoue la tête d'un air superbe ; mais nous voudrions y voir condamnés, non pas à perpétuité, di talent avertite casuni! cinq ans suffiraient, les graves, les sérieux, les difficiles, les sobres, les solennels, les savanlasses, tous les gâcheurs d'ennui compact, orne- ment des revues, qu'on aime mieux admirer que lire, les inféconds qui se font une gloire de leur stérilité, érigeant en mérite la rétention de style !

En effet, c'est une œuvre facile et commode que le feuilleton de théâtre ! Improviser toutes les semaines quatre ou cinq cents lignes sur les sujets les plus di- vers et les plus inattendus, et des lignes imagées, bril- lantes, « saupoudrées d'infiniment de traits d'esprit, » comme un critique le conseillait à ce monsieur pour son cinquième acte un peu faible, des lignes d'une correction rapide et certaine dans leurs jets impétueux, pleines de ces bonheurs qu'on ne retrouve pas en les cherchant, tour à tour ironiques et enthousiastes, mê- lant à la pensée des autres la fantaisie et la personna- lité de l'écrivain, il faut pour y suffire avêir vraiment le diable au corps ! Aussi, .dans ce siècle où abondent les poètes, les historiens, les romanciers, les dramaturges, les gloires de feuilletonistes sont-elles les plus rares :

Il en est jusqu'à trois que nous pourrions compter.


20 i PORTRAITS CONTEMPORAINS.

Ce feuilleton-là c'est bien Janin qui l'a inventé. Avant lui, Geoffroy, Hoffmann, Duviquet, Becquet, gens d'es- prit et d'érudition sans doute, rédigeaient des comptes rendus de théâtre où les bons points et les mauvais points étaient exactement marqués, et qui ressemblaient à des corrigés de devoirs. Cela était écrit en style froid, incolore et clair, avec cette transparence d'eau filtrée dans une carafe de cristal que les Français préfèrent na- turellement aux teintes riches, ardentes et variées des vitraux et des pierreries.

Un jeune homme aux cheveux noirs frisés, aux joues pleines et vermeilles, aux lèvres rouges, au sourire étin- celant, arriva de province et changea tout cela avec sa verve enivrée, son audace joyeuse, sa bonne humeur qui montrait à tout propos de belles dents blanches et reten- tissait en éclats sonores, sa facilité toujours prêle, sont intarissable abondance et une manière d'écrire vraiment nouvelle, où son nom se signait à chaque mot.

Tel il apparut gai, bien portant, heureux parmi le chœur verdâtre, éiégiaque etbyronien des romantiques; figure originale et réjouie, vraiment française. Roman- tique, sans doute il l'était comme tous les jeunes d'alors, mais à sa façon, sans faire partie d'aucun cénacle, avec une nuance d'ironie indisciplinée qui raille tout en ad- mirant. Peut-être préférait-il Diderot à Shakespeare et lisait-il plus volontiers le Neveu de Hameau que Comme il vous plaira ou la Tempête ou le Songe d'une nuit d'été. 11 s'en tenait au dix-huitième siècle, tandis que nous remontions au seizième pour nous agenouiller devant Ronsard et les poètes de la pléiade. L'amour du latin, déjà très-vif chez lui, semble l'avoir préservé de l'en- gouement qu'excitaient les litléraluros exotiques. Il sa- luait en passant les dieux étrangers qu'il trouvait peut- être un peu barbares, comme faisaient les AIhénions de


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tout ce qui n'était pas grec. Mais sa dévotion à ces autels importés ne fut jamais bien fervente.

Comme la plupart des auteurs, à cette époque précoce et de maturité prompte, il eut son talent tout de suite, et ses premiers coups furent des coups de maître. On ne peut s'imaginer, aujourd'hui qu'on est habitué à ce per- pétuel miracle, quel effet produisit alors ce style si neuf, si jeune, si pimpant, d'une harmonie charmante, d'une fraîcheur de ton incomparable, ayant sur la joue un ve- louté de pastel avivé d'une petite mouche, avec son essaim -de phrases légères, ailées, voltigeant çà et là et comme au hasard, sous leur draperie de gaze, mais se retrouvait toujours, en rapportant des fleurs qui se ras- semblaient d'elles-mêmes en un bouquet éblouissant, diamanté dv^ rosée, et répandant les parfums les plus suaves.

Où va-t-il? se demandait-on avec cette inquiétude bientôt rassurée qu'excitent les tours de force bien faits, quand, au début d'un feuilleton, il partait d'un mélo- drame ou d'un vaudeville à la poursuite d'un paradoxe, d'une fantaisie ou d'un rêve, s'interrompant pour con- ter une anecdote, pour courir après un papillon, laissant et reprenant son sujet, ouvrant, entre les crochets d'une parenthèse, une perspective de riant paysage, une fuite d'allée bleuâtre terminée par un jet d'eau ou une statue, s'amusant comme un gamin à tirer des pétards aux jambes du lecteur, et riant à pleine gorge du soubresaut involontaire produit par la détonation ; mais voici qu'en vagabondant, au détour d'un petit chemin, tl a rencon- tré l'idée qui se promenait. Il la regarde, il la trouve belle, et noble, et chaste. En tomber amoureux est l'af- faire d'un instant ; il se monte, il s'échauffe, il se pas- sionne; le voilà devenu sérieux, éloquent, convaincu; il défend avec une lyrique indignation d'honnêteté le beau,

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206 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

le bien, le vrai, — cette trinité morale qui n'a guère moins d'incrédules aujourd'hui que la trinité théolo- gique. — C'est un sage, un philosophe, presque un pré- dicateur. Et la pièce oubliée ? Il s'en souvient un peu tard, en voyant qu'il a dépassé déjà la dixième colonne du feuilleton et que tout à l'heure le portique sera com- plet, et en quelques mots nets, rapides cl décisifs, il a indiqué le sujet du drame ou de la comédie ; il en a dit les défauts et les qualités, approuvé ou blâmé les ten- dances, avec ce bon sens qui ne se trompe guère et ce tact des choses du théâtre, transformé par les années en infaillible expérience ; il a même eu le temps de passer en revue les acteurs, de les flatter ou de les gourman- der, ou tout au moins de les interpeller par leur nom comme un général passant devant un front de bataille. Aussi « le prince des critiques )) était en ce temps, et l'est encore, une périphrase courante comprise de tout le monde pour désigner Jules Janiu, comme « le plus fécond de nos romanciers », signifiait Balzac.

Vous pensez bien qu'un style d'une allure si caracté- ristique, d'une saveur si spéciale, d'un cachet si marqué, a dû être l'objet de bien des imitations, mais personne ne l'a si bien imité que Janin lui-même.

Nous avons insisté chez le nouvel académicien sur le talent du feuilletoniste. C'est le côté que le public con- naît le plus et celui par lequel il se montre le plus sou- vent à ce balcon du lundi, d'où l'écrivain salue ses lecteurs ; mais J. .1., qui devient alors Jules Janin tout au long et ajoutera désormais la formule consacrée « de l'Académie française », a écrit de très-bons livres et en assez grand nombre -.V Ane mortel la femme guillotinée^ un de ces péchés de jeunesse qu'il ne faut pas renier plus tard sous prétexte de sagesse et de bon goût, car ce sont eux qui vous révèlent et vous font célèbre ; Barnave^


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OÙ flamboient tant de belles pages ; le Piédestal^ d'une donnée si hardie et d'une exécution si brillante ; Clarisse Harlowe, retirée de son cadre d'ennui et remise à neuf avec un soin pieux ; la Fin d'un monde, continuation et conclusion du Neveu de Rameau; la Religieuse de Tou^ louse, et tant d'autres volumes bien pensés, bien écrits et bien imprimés, dignes en tout point de prendre place, au chalet de Passy, sur les rayons de la bibliothèque choisie à côté des éditions piinceps des bons auteurs ma- gnifiquement reliées par Bauzonnet, Cape, Petit et les maîtres de l'art; orgueil et bonheur du lettré qui vit au milieu de ces richesses qu'il ne se contente pas de regar- der, mais qu'il lit, qu'il étudie et dontil s*assimile la substance.

On le voit bien à son style.

Le discours de Janin sur le grand écrivain * qu'il rem- plaçait à l'Académie, tous les journaux l'ont répété et le critique du théâtre a rendu pleine justice au critique du livre : il en a dit la sagacité merveilleuse, l'intuition profonde, la finesse subtile, la patience d'investigation et ce don de tout comprendre, de tout pénétrer, de tout sentir, d'entrer dans les natures les plus opposées, de vivre leur vie, de penser leurs idées, de descendre jus- qu'au fond de leurs replis les plus cachés, une lampe d'or à la main, et de passer, comme les dieux indou?, par une perpétuelle suite d'incarnations et d'avatars. Il admire comme il convient cette curiosité toujours éveil- lée, jamais assouvie, qui croit ne rien savoir si le moin- dre détail lui échappe. Homo duplex : Ifiomme est double, dit le philosophe. Pour Sainte-Beuve, il était souvent triple, et voulant compléter le portrait qui sem- blait achevé à tous, il demandait de nouvelles séances

  • Sainte-Beuve,


208 PORTRAITS COîs'TEMPORÂLNS.

au modèle, s'informait, cherchait, trouvait et ne passait à un autre que lorsque la ressemblance du cadre posé sur le chevalet ne laissait plus rien à désirer.

Certes Sainte-Beuve, si quelque chose de ce monde parvient à l'autre, a dû être heureux de s'entendre louer ainsi. Mais peut-être a-t-il trouvé qu'en exaltant le cri- tique on glissait un peu trop légèrement sur le poète. Là était son véritable et secret amour-propre ; il regret- tait presque que sa seconde réputation, si étendue, si méritée, si acceptée de tous, eût comme masqué ou en- seveli la première : •

Le poëte mort jeune à qui l'homme survit,

existait encore chez lui « toujours jeune et vivant, » et il aimait qu'on y fît allusion et qu'on en demandât des nouvelles, et c'était avec un plaisir visible qu'il récitait à ses intimes, sans se faire beaucoup prier, quelque fragment d'élégie mystérieuse, quelque sonnet de lan- gueur et d'amour qui n'avaient pu trouver place dans un de ses trois recueils de vers. Un mot sur Joseph Delorme^ les Consolations et surtout les Pensées (Vaoût, lui cau- saient plus de joie qu'un long éloge de la dernière Cau- serie du lundi. En effet, il avait été en poésie un inven- teur. Il avait donné une note nouvelle et toute moderne, et de tout le cénacle c'était à coup sûr le plus réellement romantique. Dans celte humble poésie, que rappellent par la sincérité du sentiment et la minutie du détail observé sur nature, les vers de Grabbe, de Words\vorth et de Cowper, Sainte-Beuve s'est frayé de petits sentiers à mi-côte, bordés d'humbles fleurettes, où nul en France n'a passé avant lui. Sa facture un peu laborieuse et compliquée vient de la difficulté de réduire à la forme métrique des idées et des images non exprimées encore


JULES JANIN. 209

OU dédaignées jusque-là; mais que de morceaux mer- veilleusement venus où l'effort n'est plus sensible ! Quel charme intense et sublil ! quelle pénétration intime des lassitudes de l'âme ! quelle divination des désirs ina- voués et des postulations obscures ! Sainte-Beuve, poëte, serait aisément le sujet d'une intéressante et longue étude.

(La Gazettk de Paris, 19 novembre 1871.)


ALBERT GLATIGNY


NÉ EN 18:i9 — MOBT EN 1875


Albert Glatigny est une des plus étranges figures de ce temps, qui ne manque pourtant pas d'originaux. Il dé- daigne la prose comme indigne de l'homme, et il pousse Tamour de la poésie jusqu'au parfait abandon de soi' même et au sacrifice le plus absolu des nécessités de la vie. 11 ne s'en est jamais plus inquiété que l'ingénieux hidalgo de la Manche, auquel il ressemble par plusieurs points; et comme il n'avait pas, derrière son Pégase ef- fianqué, Sancho Panza sur son âne, portant lebissac aux provisions, il a dû souvent lui arriver de jeûner et de coucher en plein air. Gomme il ne manquait pas d'arrê- ter les philistins sur la route pour leur faire confesser que sa Dulcinée, la Muse, était la plus belle princesse du monde, il a reçu plus d'un horion après en avoir donné beaucoup. Il suivait les troupes de comédiens ambulanis comme un poëte du temps de Louis XIII, un Tristan rilermite ou un Mayret, se rendait ulile, mettait des morceaux aux pièces, les rajustait, ajoutait des couplets aux vaudevilles, figurait dans les ensembles. Un jour, et ce jour est un des plus beaux de sa vie, il eut l'occasion


ALBERT GLATIGNY. 211

de rendre service à Shakespeare. Rouvière, l'admirable acteur que l'Angleterre eût honoré à l'égal de Kean, et que la France a méconnu, essayait de donner Othello au Théâtre-Historique, qu'on allait démohr et que déjà les maçons attaquaient. Glatigny obtint d'y jouer, et il rem- plit, à la satisfaction générale, le rôle du second séna- teur dans la grande scène où le More de Venise, accusé par Brabantio, se justifie d'avoir enlevé Desdemona. Ce rôle, il est vrai, n'est pas trés-considérable. Voilà ce que dit le second sénateur : « Et les miennes deux cents. Bien qu'elles ne s'accordent pas sur le chiffre exact, — vous savez que les rapports fondés sur des conjectures ont souvent des variantes, — elles confirment toutes le fait d'une flotte turque se portant vers Chypre. » Son ambi- tion eût été de jouer le premier sénateur, mais il faut sa- voir se modérer.

A travers ces aventures de bohème poétique, Albert Glatigny travaillait, voyageait, et demandait aux arbres de la route des rimes qui tombaient aussitôt des bran- ches comme une pluie de fleurs. Il a fait de la sorte deux beaux volumes de vers : les Vignes folles et les Flèches cVor, dont Sainte-Beuve, dans un de ces Lun- dis où il se souvenait d'avoir été poëte, a rendu compte avec éloge, assignant à Glatigny la place qu'il mérite parmi les poètes contemporains.

Plus tard, ne voulant devoir le pain du jour qu'à la poésie, il se fit improvisateur. Dans les morceaux sérieux il avait la verve lyrique de Sgricci, et dans les bouts- rimés la soudaineté inouïe d'Eugène de Pracfel; sa pro- digieuse habileté métrique lui faisait un jeu de cet exercice qui étonne toujours la foule; il renonça bien- tôt à cette ressource passagère et revint à l'art sérieux. Grâce à cette recrudescence poétique qui se manifeste aujourd'hui, il s'est rencontré un directeur ne trouvant


242 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

pas absurde de mettre en scène une églogue dont les personnages sont une nymphe et un satyre, et qui se passe « en Thessalie, aux temps héroïques. )^ On dit même qu'un décor nouveau a été commandé pour ce petit acte à Gheret, le peintre des bois ombreux, des clairières ensoleillées, des gazons piqués de fleurs, des fuites bleuâtres d'horizon. Avec lui, on peut être sûr que l'indication du poëte sera bien traduite, et cela est im- porlant ; il faut, pour ces spectacles de pure beauté, que lavue soit charmée en même temps que l'oreille.

.La Gazette de Paris, 12 novembre 1871.)


DENECOURT


LE SYLVAIN


Henri Heine, dans un charmant article, a décrit les occupations et les déguisements des dieux en exil ; il nous a montré, après l'avènement triomphal du chris- tianisme, les olympiens forcés de quitter leurs célestes demeures, comme aux temps de la guerre des Titans, et s'adonnant à diverses professions en harmonie avec le prosaïsme de l'ère nouvelle ; sans les renseigne- ments positifs qu'il a recueillis de la bouche de Nichol Anderson, le baleinier, nous ignorerions que Zeus, le dieu au noir sourcil et à la chevelure ambrosienne, est devenu un simple marchand de peaux de lapin comme l'ami du pair de France d'Henry Monnier, et qu'il vit de cet humble commerce au milieu d'une petite île de la mer Polaire, entre son vieil aigle à demi dé- plumé et la chèvre Âmalthée aux pis éternellement ro- ses, répondant en dactyles et en spondées homériques aux demandes de ses rares clients; nous ne saurions pas non plus qu'Ampélos, jetant la nuit le froc de moine qui le couvre le jour, célèbre, avec toute la pompe- an- tique, les mystères des bacchanales, au fond des forêts


214 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

de la Thuringe, en compagnie du père cellérier, trans- formé en Silène, et des jeunes novices reprenant le pied de bouc de l'œgipan, ou la peau de tigre de la mimal- lone. C'est par lui encore que nous avons appris le sort d'Hermès-Psychopompos, actuellement entrepreneur du transport des âmes sous l'habit de ratine d'un négociant hollandais, ainsi que celui de la sage Pallas-Alhéné, ré- duite à ravauder des bas, et de la dévergondée Aphro- dite, arrivée, comme une lorette vieillie, à faire des ménages et à poser des sangsues. — Mais le poète alle- mand, si bien informé, d'ailleurs, n'a rien dit du dieu Sylvain ; nous sommes en état de combler cette lacune. Sylvain, que l'on croit mort depuis deux mille ans, existe, et nous l'avons retrouvé : il s'appelle Denecourt. Les hommes s'imaginent qu'il a été soldat de Napoléon, et ils ont pour eux les apparences ; 'mais, comme vous le savez, rien n'est plus trompeur que les apparences. Si vous interrogez les habitants de Fontainebleau, ils vous répondront que Denecourt est un bourgeois un peu sin- guHer qui aime à se promener dans la forêt. Et, en effet, il n'a pas l'air d'être autre chose; mais examinez-le de plus prés, et vous verrez se dessiner sous la vulgaire face de l'homme la physionomie du dieu sylvestre : son paletot est couleur bois, son pantalon noisette; ses mains, halées par l'air, font saillir des muscles sembla- bles à des nervures de chêne : ses cheveux mêlés ressem- blent à des broussailles ; son teint a des nuances verdû- tres, et ses joues sont veinées de fibrilles rouges comme les feuilles aux approches de l'automne ; ses pieds mor- dent le sol comme des racines, et il semble que ses doigts se divisent en branches; son chapeau se découpe en couronne de feuillage, et le côté végétal apparaît bien vite à l'œil attentif. C'est sous la protection de ce dieu sans ouvrage que


DENECOURT. 215

prospère cette belle forêt de Fontainebleau, si aimée des peintres ; c'est par lui que les chênes prennent ces di- mensions énormes et ces attitudes bizarres qui retien- nent des mois entiers Rousseau, Diaz et Decamps au Bas-Bréau ; c'est lui qui dégage des amas de sable les roches singulières; qui fait filtrer l'eau de diamant sous le velours des mousses; qui fraye le chemin aux fourrés secrets, aux taillis mystérieux, aux perspectives inatten- dues ; qui écrase sous son talon la vipère à tête plate et entr'ouvre les branches pour laisser passer le chevreuil poursuivi.

Souvent l'artiste, sa boîte au dos, s'engage au hasard dans la forêt touffue et profonde. Les masses de verdure voilent l'horizon. Les roches se dressent comm.e des mu- railles, le chemin aboutit à un fort impénétrable où les fauves peuvent à peine se glisser. Mais tout à coup une main invisible écarte le feuillage, entre deux troncs sa- tinés et plaqués de velours vert, une étroite sente se dessine comme foulée par le pied furtif des fées et des nymphes bocagères ; les épines se rangent, les ronces dénouent leurs filaments, les rameaux se redressent comme dans les forêls enchantées, quand on a prononcé le mot magique; la route devient aisée, quoique presque invisible. Aux carrefours douteux, vous trouvez sur les pierres blanches des flèches qu'on croirait tombées du carquois de Diane ; leur pointe vous dirige vers le but : un grès d'une difformité curieuse, une grotte aux acci- dents pittoresques, un arbre séculaire ou historique, un point de vue d'une étendue immense. Pendant que vous cheminez vous entendez parfois remuer dans les feuilles, vous croyez que c'est un oiseau effrayé qui s'enfuit, un lapin qui regagne son gîte; nullement : c'est Sylvain qni vous accompagne de sa protection bienveillante, et rit doucement lorsqu'il voit l'admiration pour sa chère


216 PORTRAITS CO^TEMPORAlîsS.

forêt se peindre sur voire figure; confiez-vous à lui et n'ayez aucune crainte, il vous ramènera toujours à l'au- berge où le poulet se dore devant le foyer, où l'écume rose du vin mousse à la gueule du broc, et, pour cela, vous n'aurez pas besoin de lui offrir des sacrifices comme au temps où son effigie de marbre, couronnée de feuilles et de pommes de pin, se dessinait blanche sur le fond sombre des bois de Grèce et d'Italie. Tant d'exigence n'irait pas à un dieu tombé. Quelquefois, la nuit, il rencontre Irmensul, le dieu gaulois rentré depuis des siècles dans le cœur des chênes, où l'on taillait à coups de serpe sa grossière image, et ce sont entre eux de tou- chants dialogues sur la dureté des temps, sur les ravages que fait la hache dans les bois sacrés, sur la moqueuse impiété et la noire ingratitude des mortels.

— Hélas ! se disenl-ils, la verte chevelure de la mère Gybèle tombe boucle à boucle, et bientôt apparaîtra tout nu le crâne chauve de la terre! Tâchons, au moins, de sauver la forêt de Fontainebleau !

La femme légale de Denecourt, qui ne sait pas être l'épouse de Sylvain, que quelques mythologues confon- dent avec le grand Pan, dont une voix lamentable pro- clama la mort il y a tantôt vingt siècles, ne comprit pas l'amour de son mari pour la forêt, et sa jalousie s'alarma de si longues absences; elle crut à des rendez-vous vul- gaires, à des voluptés illégitimes sous la tente verte des feuilles. Le dieu Sylvain fut suivi, épié, et l'épouse se rassura en ne voyant jamais un chapeau de paille orné d'une fleur l'accompagner dans ses promenades soli- taires, ni une jupe adultère s'étaler à côté de lui sur le gazon, pendant ses haltes méditatives. Quelquefois, Syl- vain tenait embrassé le fût rugueux d'un chêne; mais qui songerait à (trc jalouse d'un arbre? Elle ne savait pas, la bonne dame, que sons la rude écorce palpite,


DENECOUUT. 9J7

aux approches du dieu, le tendre sein de la jeune et Lelle hamadryade qui n'a rien à refuser au maître de la forêt, et pour lui dépouille son épaisse tunique ligneuse frangée de mousse d'or. Et alors s'accomplissait le mys- térieux hymen ; le soleil brillait plus vif, la végétation redoublait d'activité et de fraîcheur, des bourgeons gon- flés de sève éclataient sur les branches mortes, l'herbe poussait haute et drue, la source babillait sous le man- teau vert du cresson, les oiseaux improvisaient de super- bes chansons, et l'antique forêt, reverdie et rajeunie, tressaillait d'aide jusque dans ses plus intimes profon- deurs.

(Fontainebleau, 1 vol., Lecou, 1855.)


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A. C. DE LABERGE


EN 1803 — MOllT EN 184


M. de Laberge, qui n'a fait dans sa vie que six à sept tableaux, peut être considéré comme l'expression abso- lue d'un système jugé diversement, mais qui n'en louche pas moins aux points les plus ardus et les plus transcen- dants de la peinture.

Il y a quelques mois, je reçus une lettre de M. de La- berge, dont j'avais parlé dans une revue du salon, à propos d'un petit paysage à effet de soleil couchant exposé à deux pas des Joueurs d'échecs de Meissonnier* — Quelques-unes de mes observations l'avaient frappé, et il marquait le désir d'avoir un entretien avec moi dans son atelier, en face de plusieurs tableaux à divers degrés d'avancement, afin de m'expliquer sa théorie. Il ne désespérait pas, disait-il, de me ramener à son opinion.

A quelques jours de là, je me rendis à l'invitation de M. de Laberge, et j'allai à son atelier, avenue Sainte- Marie, près de la barrière du Roule, où il logeait dans une petite maison tenue avec celte propreté et ce soin qui caractérisent ses tableaux; au fond de la cour, un


A. C. DE LABERGE. 219

petitjeux de l'ombre et de la lumière, de reproduire l'air de tête qui vous plaît, le sourire qui vous a charmé.

Ceci est l'affaire du peintre. L'illustrateur, qu'on nous permette ce néologisme, qui n'en est presque plus un, ne doit voir qu'avec les yeux d'un autre; il aime les


228 PORTRAITS CONTEÎilPORAlNS.

femmes brunes aux sourcils arqués, aux cheveux d'un noir violet, au ferme profil syracusain ; riiéroïne de son auteur est un vrai clair de lune allemand, un rayon ar- genté dans des cheveux en pleurs; il n'a jamais vu la végétation luxuriante des tropiques, les palmiers, les jam-roses, les frangipaniers ; mais en revanche, il con- naît à merveille les haies d'aubépine, les ruisseaux qui se cachent sous le cresson, la chaumine qui fume dans les branches du noyer ; c'est précisément Paul et Vir- ginie qu'on lui donne pour thème; n'importe! il fera son chef-d'œuvre.

Comme le journaHsle, l'illustrateur doit être toujours prêt sur tout ; qui de nous sait ce qu'il écrira demain. Dans un même article, le hasard des représentations peut nous faire passer de la Russie à l'Egypte, de l'anti- quité la plus reculée à l'actualité la plus palpitante. Ce sont, à chaque minute, des sauts de deux mille ans et deux mille lieues ; il faut connaître tous les temps, tous les pays, tous les styles. C'est là une difficulté dont on ne tient pas compte et qui est immense. Accepter un sujet ou le choisir, c'est tout autre chose. Aussi quelle souplesse, quelle intelligence, quel esprit toujours prêt, quelle main .hardie il faut pour ce périlleux métier? Tony Johannot est sans contredit le roi de l'illustration. Il y a quelques années, un roman, un poëme ne pouvait paraître sans une vignette sur bois' signée de lui: que d'héroïnes à la taille frêle, au col de cygne, aux cheveux ruisselants, au pied imperceptible, il a confiées au papier de Chine ! Combien de truands en guenilles, de chevaliers armés de pied en cap, de tarasqucs écaillées et griffues, il a semé sur les couvertures beurre-frais ou jaune-serin des romans du moyen âge ; toute la poésie et toute la littérature ancienne et moderne lui ont passé par les mains : la bible, Molière, Cervantes, >Valter Scott, lord


TOiNY JOHANiNOT. 229

Byron, Bernardin de Saint-Pierre, Gœlhe, Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, il les a tous conripris. — Si s dessins figurent dans ces volumes admirables, et nul ne les y trouve déplacés. — A côlé de ces pages sublimes, de ces vers harmonieux, ils sont un ornement et non une tache; ce que tant de génies divers ont rêvé, il a pu le rendre et le transporter dans son art; certes, c'est là une gloire qui en vaut bien une autre !... Avoir mis son nom dans tous ces nobles livres, l'honneur du genre humain ! Ary Scheffer, bien qu'il n'ait jamais fait de vignettes, peut être considéré comme le type de ces ar- tistes liltéraires dont le génie s'échauffe à la lecture d'un poëme. Qu'est-ce que la Marguerite au rouet, à l'église, les deux Mignon, Medora, le Giaour, le roi de ïhulé, Eberhard le Larmoyeur, si ce n'est de magnifiques il- lustrations? La vraie Marguerite rencontrée dans la rue eût moins frappé Scheffer à coup sûr que la Marguerite de Gœthe rencontrée au détour d'une scène de Faust; l'extrême civilisation, la fusion des arts entre eux, Iha- bitude de vivre parmi les créations de l'esprit, amènent certaines intelligences d'élite à ne plus percevoir la nature qu'à travers les chefs-d'œuvre des hommes.

Sans doute les peintres de pure race qui n'ont besoin que d'un contour pour s'enflammer et qui découvrent un tableau dans une attitude, en un jet de draperie, sont préférables, mais nous trouvons un charme infini à ces fleurs délicates, écloses dans la serre chaude d'un autre art ; ce sont des teintes d'une pâleur amoureuse, des nuances attendries et comme pénétrées par des jours mystérieux : sous les couleurs du peintre on entend bruire les strophes du poëte; pour les raffinés, ces créa- tions hybrides ont un attrait tout spécial.

Ce qu'Ary Scheffer a réalisé dans une sphère réservée et sereine, Tony Johannot l'a fait dans les conditions de

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230 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

l'industrie moderne qui, à chaque instant, et c'est le plus bel éloge qu'on puisse lui donner, a besoin des arts, à travers tous les tumultes et tous les hasards de la publi- cité; il n'a rien dédaigné, ni la tête de page, ni la lettre ornée, pas même l'affiche. 11 a prêté à tous : poètes histo- riens, romanciers, faiseurs de publications pittoresques, son crayon vif et spirituel, ses compositions toujours in- telligentes et fines. — Il faut savoir, comme nous, com- bien peu il reste d'un dessin gravé sur bois, cliché en- suite et imprimé avec de l'encre épaisse, pour admirer Johannot comme il doit l'être.

Le graveur aussi bien que le traducteur mérite l'épi- théte de iradittore.

Las de voir ses plus légères traductions alourdies par les burins pesants et hâtifs, Tony Johannot a fini par ne plus vouloir se fier qu'à lui-même. 11 s'est souvenu que lui aussi autrefois avait manié la pointe et, profitant de l'occasion d'un beau livre qu'un éditeur qui s'y connaît voulait faire paraître, il a gravé lui-même à l'eau-forte une suite de délicieux dessins pour le Werther de Gœtlie traduit par Pierre Leroux et commenté par George Sand.

Tony Johannot, cet artiste improvisateur, défraye, avec Gavarni, de dessins l'illustration parisienne.

Seulement il y a entre Tony Johannot et Gavarni cette différence, que le premier fait ses meilleurs dessins sur des livres, et que Gavarni aime mieux créer lui-même son sujet. Les types de Gavarni lui appartiennent plus en propre, mais il n'a pas cette souplesse de Johaimot à traduire la pensée des autres. Tony est plus poète ; Ga- varni, plus philosophe; l'un comprend et l'autre voit; mais tous deux, tels qu'ils sont, n'ont pas de rivaux dans le genre qu'ils cultivent.

(La Presse y 10 juin 1845.)


GRANDVILLE

NÉ EN 1803 — MORT E.\ 18*7


Grandville, qui jouissait d'une réputation populaire et dont les dessins, les caricatures et les illustrations sont connus de tout le monde, est mort à quarante-cinq ans. Il laisse, dit-on, des œuvres posthumes; nous ne les connaissons pas, mais nous doutons qu'elles puissent ajouter beaucoup à sa renommée, à moins qu'il ne se soit fait dans la manière de l'artiste une révolution complète. Depuis les Animaux peints par eux-mêmes, son vrai chef-d'œuvre, parce qu'il n'y a peint que les bêtes, depuis celte œuvre, qui restera comme une des plus cu- rieuses de notre temps, Grandville avait dit son dernier mot. Grandville, quand il abandonnait la critique de l'homme par l'animal, était un esprit plus bizarre qu'o- riginal, plus chercheur que primesautier, d'une étran- geté laborieuse et d'une fantaisie compliquée; nature à la fois craintive et audacieuse, hardie dans la pensée, timide dans l'exécution, il s'est souvent mépris sur la portée et les moyens d'expression de son art. Il a voulu faire parler au crayon le langage de la plume ; mais, n'ayant pas la ressource des piquantes légendes qui


232 • PORTRAITS C0NTEÎ\1P0RAINS.

servent d'âme aux croquis de Gavarni, il manque sou- vent de clarté el ne présente aux yeux que des rébus difficiles à deviner.

Los conséquences excessives tirées d'une idée heureuse et qui a fait sa réputation — les animaux jouant la comédie humaine — ont donné au talent de Grandville quelque chose de contraint, de pénible et de peu naturel. On se prête volontiers à celte fantaisie momentanée de la vision qui fait retrouver le profil humain dans le muffle du lion, la hure du sanglier, le groin du porc, je museau du singe, le rostre de l'aigle; mais que celle hallucination dessinée se poursuive à travers des formes complètement différentes comme des arbres, des fleurs et des pincettes, c'est ce qu'on ne saurait comprendre.

Grandville a perdu à ce jeu beaucoup de talent, d'es- prit et de patience; comme il ne représentait guère que des choses impossibles et chimériques, il lui fallait, pour les rendre probables, une élude et un soin extrê- mes. Que de peines il a prises pour culotter convenable- ment un crocodile, pour cravater un pélican, coiffer une girafe et faire tenir un archet à un hanneton mélomane ; car toutes ces extravagances, Grandville ne les enlendait pas à la façon des songes drolatiques de Rabelais, d s tentations de Callot ou des caprices de Goya; il voulait, dans ce monde de son invention, une clarté prosaïque, une netteté bourgeoise; il n'escamotait aucune difficulté. Un dessinateur du jardin des Plantes n'aurait rien trouvé à redire aux tarses de ses insectes, aux dénis de ses quadrupèdes, aux pennes de ses oiseaux.

Il apportait l'exactitude du naturaliste dans les folies de la caricature et de la métempsycose ; aussi que d'ef- forts pour tordre en pleine lumière, à la forme humaine, un animal dont il eût suffi d'éclairer les portions d'une ressemblance caractéristique en baignant de l'ombre du


GRANDVILLE. 233

réve et du cauchemar les portions purement bestiales ! Souvent celte gène est si grande, que, malgré tout le soin et toute la précision de Grandville, l'homme et l'animal se confondent dans une création hybride dont il est difficile de démêler les types, surtout dans ses der- nières œuvres, où il a essayé de plier à sa méthode des formes rebelles et des physionomies tout à fait réfrac- taires.

Ses chefs-d'œuvre sont les Métamorphoses du jour, les illustrations des Fables de la Fontaine, et, en première ligne, la Vie privée et publique des animaux ; il est là tout à fait dans le milieu naturel de son talent et digne de la vogue dont il a joui. En dépit d'un peu de lourdeur dans l'exécution, Grandville, moins coloriste que Daumier, moins fin que Gavarni, moins poète surtout que Tony Johannot, tiendra une place éminente parmi les dessina- teurs humoristes et fantasques, journalistes du crayon qu'on dédaigne pour des talents prétentieux qui ne les valent pas. Ses dessins originaux, faits à la plume, sont exquis de finesse, de verve et de bien rendu, et gagne- ront de valeur, d'année en année. On pourra singer Grandville, mais non le refaire ou le continuer.

(La Presse, 24 mars 1847.)


20.

Rest of the chapters

MARI LH AT


NÉ EN 1811 — MORT EN 18V7


Quelque temps après la révolution de juillet, vers 1835 à peu près, une petite colonie d'artistes, un campe- ment de bohèmes pittoresques et littéraires menait une existence de Robinson Crusoé, non dans l'île de Juan Fernandez, mais au beau milieu de Paris, à la face de la monarchie constitutionnelle et bourgeoise, à cet angle du Carrousel laissé en dehors de la 'circulation comme ces places stagnantes des fleuves où ni courants ni re- mous ne se font sentir.

C'est un endroit singulier que celui-là : à deux pas du roulement tumultueux des voitures, vous tombez tout à coup dans une oasis de solitude et de silence. La rue du Doyenné se croise avec l'impasse du môme nom, et s'en- fonce au-dessous du niveau général de la place par une pente assez rapide; l'impasse se termine par une espèce de terrain fermé assez peu exactement d'une clôture de planches à bateaux noircies par le temps. Les ruines d'une église, dont il reste une voûte en cul de four, deux ou trois piliers et un bout d'arcade contribuent à rendre ce lieu sauvage et sinistre. Au delà s'étendent, jusqu'à la


MARILHAT. 235

rue des Orties, des terrains vagues parsemés de blocs de pierre destinés à l'achèvement du Louvre, entre les- quels poussent la folle avoine, la bardane et les char- dons.

Les maisons qui bordent ces deux rues sont vieilles, rechignées et sombres ; elles frappent par un air d'incu- rie et d'abandon. On ne les répare pas, les ordonnances de voirie le défendent, car elles doivent disparaître dans un temps donné, lorsque les travaux du Louvre seront repris. On dirait que ces pauvres logis ont la conscience de l'arrêt qui pèse sur eux, tant leur physionomie est morose. A la crainte de l'avenir peut se mêler le regret du passé, car c'étaient pour la plupart de respectables demeures honorablement hantées par des gens d'église et de robe.

J'habitais deux petites chambres dans la maison qui fait face à l'arcade qui mène au pont suspendu. Camille Rogier, Gérard de Nerval et Arsène Houssaye occupaient ensemble, dans l'impasse, un appartement remarquable par un vaste salon aux boiseries tarabiscotées, aux glaces à trumeaux, au plafond décoré de moulures délicates et capricieuses ; ce salon chagrinait beaucoup le proprié- taire, et avait longtemps empêché le logis de se louer, car en ce temps-là le goût que nous appelons bric-à- brac, faute de meilleur nom, n'était pas inventé encore.

Celte pièce, garnie de quelques meubles anciens bro- cantés à vil prix, rue de Lappe, aux Auvergnats de la bande noire, avait quelque chose d'étrange et de fantas- tique qui nous plaisait^ et souvent le regrat de ne rece- voir personne dans une si belle pièce nous préoccupait douloureusement, mais pour rien au monde nous n'y eussions admis des bourgeois en chapeau rond et en habiit à queue de morue, à moins que ce n'eût été un éditeur venant nous proposer dix mille francs pour un


230 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

volume de vers ou un Anglais curieux de se composer une galerie de tableaux inédits.

Gérard trouva un moyen de tout concilier, c'était de donner dans ce salon Pompadour un bal costumé ; de celte façon, les personnages ne jureraient pas avec l'arcbi- teclure : cette opinion paradoxale nous surprit un peu, car nos finances étaient dans l'état le plus mélancolique ; mais, poursuivit Gérard, les gens qui manquent du né- cessaire doivent avoir le superflu, sans quoi, ils ne pos- séderaient rien du tout, ce qui serait trop peu, même pour des poètes. Quant aux rafraîchissements, ils seront remplacés par des peintures murales qu'on demandera aux artistes amis; cette magnificence vaudra bien à coup sûr quelques méchants verres d'eau chaude mêlée de thé et de rhum : faire peindre un salon exprès pour une fêle, c'est une galanterie digne de princes italiens ou de fermiers généraux, et qui nous couvrira de gloire.

Il n'y avait pas d'objection à faire à des raisonnements si logiques : les camarades furent convoqués ; on dressa des échelles, et chacun se percha le mqins incommodé- ment possible pour esquisser le trumeau et le panneau qui lui était destiné dans la distribution du travail. Au- cun des noms qui concoururent à cette décoration im- provisée n'est resté dans l'ombre qui les couvrait alors, et dans ces ébauches rapides l'on pouvait déjà pressen- tir le talent et le caractère futur de chacun.

Un jeune homme aux yeux noirs, aux cheveux ras, au teint cuivré, peignit sur une imposte des ivrognes couronnés de lierre, dans le goût de Velasquez, et un autre jeune homme à l'oeil bleu, aux longs cheveux d'or, exécuta une naïade romantique : l'un était Adolpiie Le- leux, ie peintre des Bretons et des Aragonais ; l'autre Célestin Nanleuil, l'auteur du Hayon, un des plus char-


MARILHâT. 257

mants tableaux de l'exposition de celte année. Sur deux panneaux étroits, Corot logea en hauteur deux vues d'Italie d'une originalité et d'un style admirables. Théo- dore Ghassériau, alors tout enfant, et l'un des plus fer- vents élèves d'Ingres, paya sa contribution pittoresque par une Diane au bain, où l'on remarquait déjà cette sauvagerie indienne mêlée au plus pur goût grec d'où résulte la beauté bizarre des œuvres qu'il a faites depuis.

D'autres panneaux furent remplis de fantaisies orien- tales et hoffmanniques par Camille Rogier, qui, plus tard, réalisa ses rêves par un séjour de huit ans à Con- stantinople, d'où il a rapporté le plus curieux album. Alcide Lorentz fit aussi quelques Turcs de carnaval, et des masques à la manière de Gallot. Pour moi, je peignis dans un dessus de glace un déjeuner sur l'herbe, imi- tation d'un Watteau ou d'un Lancret quelconque, car, en ce temps-là, j'hésitais entre le pinceau et la plume. Gérard ne fit rien, mais il nous donna lo conseil de nous couronner de fleurs, suivant l'usage antique.

Comme nous étions juchés sur nos échelles, la rose à l'oreille, la cigarette aux lèvres, la palette au pouce, chantonnant des ballades d'Alfred de Musset ou décla- mant des vers d'Hugo, il entra un jeune homme amené par un camarade pour prendre sa part de nos travaux, et qui fit sur moi l'impression la plus vive.

Il avait une de ces figures qu'on n'oublie pas. Son teint naturel disparaissait sous une accumulation de couches de hâle, et ressemblait à du cuir de Cordout, quoique aux pommettes on pût distinguer à travers le jaune des traces de couleurs assez vives ; une fine moustache ombrageait sa lèvre supérieure, et son nez mince, un peu courbé eu •bec d'oiseau de proie, s'unissait à des sourcils noirs extrêmement marqués. Les yeux, agrandis par la mai-


238 PORTRAITS CONTEMPORAINS,

greiir, avaient une limpidité, un éclat et une expression extraordinaires : ils semblaient avoir gardé le reflet d'un ciel plus lumineux et la flamme d'un soleil plus ardent; le ton bistré de la peau en faisait encore ressortir l'émail étincelant : ces yeux étaient le résultat d'un voyage en Orient, car l'Orient, nous en avons fait la remarque de- . puis, lorsqu'il ne vous aveugle pas, vous donne des re- gards aveuglants.

Le nouveau-venu promena sur tout ses prunelles d'é- pervier, prit un morceau de crayon blanc, et traça sur un coin resté vide trois palmiers s'épanouissant au-des- sus du dôme d'une mosquée; puis, quelque affaire l'ap- pelant ailleurs, il s'en alla et ne revint plus.

Ce jeune homme à physionomie d'icoglan ou de zébek, comme nous le sûmes plus tard, était Prosper Marilhat, qui revenait d'Egypte. Rien, à celte époque, ne- le re- commandait à l'attention que le feu de ses yeux et le haie de sa peau, car il n'avait encore rien exposé, et sa longue absence avait naturellement dérobé le secret de ses études et de ses progrés.

Au Salon suivant, un tableau étrange, marqué au ca- chet de l'originalité la plus naïve et la plus violente, attira l'attention des artistes et du public. On ne peut se faire aujourd'hui une idée de la surprise qu'excita cette révélation d'un monde inconnu. En ce temps-là, l'école romantique pittoresque commençait à peine à se pro- duire, et le paysage historique florissait principalement. Ce superbe goût, qui règne encore sur les papiers de salle à manger des auberges de province, était cultivé avec succès par beaucoup de membres de l'Institut. Un arbre dans le coin, une montagne dans le fond, une fabrique à fronton triangulaire sur le bord d'une nappe d'eau for- mant cascade, un llysse, une lo ou un Narcisse pour animer la chose; tel était le programme. Aussi, à l'as-


MARI LH AT. 939

pect de cetableau exotique, les perruques traditionnelles se hérissèrent, les crânes beurre frais pâlirent d'horreur et dirent que l'art était perdu. Le public comprit tout de suite qu'un grand peintre était né. Sur le sable rouge du terrain, la brosse, comme un doigt qui trace un nom dans la poussière, avait écrit d'un jet fier et libre : Pros- per Marilhat.

En voyant pour la première fois ce nom obscur la veille, et sur qui la lumière était à jamais fixée, le jeune homme aux yeux flamboyants me revint en mémoire, et il me sembla que lui seul avait pu faire cette œuvre si bizarrement puissante. En effet, c'était bien lui.

La place de VEshekieh au Caire l Aucun tableau ne fît sur moi une impression plus profonde et plus longtemps vibrante. J'aurais peur d'être taxé d'exagération en di- sant que la vue de cette peinture me rendit malade et m'inspira la nostalgie de l'Orient, où je n'avais jamais mis le pied. Je crus que je venais de connaître ma véri- table patrie, et, lorsque je détournais les yeux de l'ar- dente peinture, je me sentais exilé : je le vois encore cet énorme caroubier au tronc monstrueux pousser dans l'air chaud ses branches entortillées comme des nœuds de serpents boas, et ses touffes de feuilles métalliques dont les noires découpures font briller si vivement l'in- digo du ciel ; l'ombre s'allonge azurée sur la terre fauve, les maisons élèvent leurs moucharabys et leurs cabinets treillages de bois de cèdre et de cyprès avec une réalité surprenante ; un enfant nu et bistré suit sa mère, long fantôme enveloppé d'un yalek bleu. La luiitière pétille, le soleil darde ses flèches de feu, et le lourd silence des heures brûlantes pèse sur l'atmosphère.

J'ai raconté de quelle manière j'avais rencontré Ma- rilhat pour la première fois. C'était à propos d'un bal. La dernière fois que je le vis, ce fut à propos d'un bal-


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let; j'avais écrit pour Garlotta le livret de la Péri, et, dans cette œuvre muette, je voulais apporter toute l'exac- titude matérielle possible. J'allai donc chez Marilhat faire provision de couleur locale; une sincère admiration chaleureusement exprimée de ma part, une bienveillance reconnaissante de la sienne, avaient établi entre nous des rapports qui, pour n'être pas fréquents, n'en étaient pas moins cordiaux. 11 m'ouvrit tous ses cartons avec une inépuisable complaisance, me dessina ou me permit de calquer les costumes dont j'avais besoin, et meprêla même une petite guitare arabe à trois cordes, au ventre en calebasse et au long manche d'ébène et d'ivoire, qui servit à la Péri dans sa scène de séduction musicale; il est vrai de dire qu'aucune danseuse, à l'exception de mademoiselle Delphine Marquet, ne voulut se conformer aux indications de Marilhat, et que toutes, à mon grand désespoir, préférèrent s'habiller en sultanes du Jardin Turc, ce qui me démontra la vanité de la couleur locale en matière chorégraphique.

Maintenant ces yeux si avides de lumière sont baignés par l'ombre éternelle, et lorsqu'on reporta la guitare, dont on avait fait une copie en carton, la porte de l'ate- lier était fermée pour ne plus se rouvrir. Marilhat n'était pas mort, mais déjà il était perdu pour les arts; la tête ne guidait plus cette main si habile, et deux ans il se survécut ainsi à lui-même. Lorsque après des alternatives de calme et d'exaltation il s'éteignit enfin, les journaux, préoccupés de quelques misérables tracasseries politi- ques dont l'opposition taquinait alors la royauté, se lu- rent sur celte triste fin, et la tombe du grand peintre mort si jeune ne reçut pas même ces banales couronnes nécrologiques qu'on jette à toutes les médiocrités dé- funtes comme pour les remercier de s'en être allées. L'oubli vient si vite dans notre époque affairée ! A peine


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se souvient-on de soi-même; d'ailleurs, les vivants ré- clament leur part de publicité avec une telle énergie, que Jes morts doivent en souffrir, et moi, dont aucun génie n'a trouvé l'admiration infidèle, je ne suis pas non plus sans quelques remords à l'endroit de la mémoire de Ma- rilhat. Voici bien des mois déjà que l'annonce de l'ar- ticle qui le concerne se reproduit sur la couverture de la Revue des Deux Mondes ; mais la vie, comme dit Mon- taigne, est ondoyante et diverse, et la plus ferme volonté dévie à chaque instant; le labeur de chaque jour, les mille soins de l'existence, les chagrins et les décourage- ments d'un poëte qui poursuit son rêve à travers les pe- santes réalités du journalisme, une révolution, un deuil irréparable dans les circonstances les plus douloureuses, me serviront d'excuse, et mon hommage, pour être un peu tardif, n'en sera pas moins senti. Je n'oublie vite que les sots et les méchants.

Je n'ai pu m'empêcher de commencer cette esquisse biographique, sur laquelle la mort prématurée de celui qui en est l'objet jette d'avance comme un crêpe de tris- tesse, par les deux anecdotes frivoles et peut-être pué- riles qu'on vient de lire. Aujourd'hui les peintures du salon de la rue du Doyenné ont disparu sous une couche de badigeon, car ces barbouillages auraient nui à la lo- cation, et la guzla rapportée du Caire par Marilhat qui la prit des mains d'une gawhasie, après avoir résonné à l'Opéra sous les doigts frêles de Carlotta Grisi, se trouve dans un coin de l'atelier de Fernand Boissard, où son emploi est de poser pour les mandolines mayen âge.-

Prosper Marilhat fut d'abord élève de Roqueplan : ses premiers essais, quoique indiquant d'heureuses disposi- tions, n'indiquent pas le genre de talent qu'il aura plus tard ; c'est qu'il n'avait pas encore trouvé le véritable milieu de son talent. Chose remarquable, l'âme a sa

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patrie comme le corps, et souvent ces patries sont diflé- rentes. Il y a bien des génies pareils au palmier et au sapin dont parle Henri Heine dans une de ses chansons. Le palmier rêvait des neiges du pôle sous la pluie de feu de l'équateur ; le sapin, frissonnant sous les frimas de la Norvège, rêvait de ciel bleu et de soleil brûlant. Ce qui arrive aux arbres peut arriver aux hommes. Quel- quefois ils ne sont pas plantés dans leur pays réel ; ces aspirations singulières qui font un Grec ou un Arabe d'un individu né à Paris ou dans l'Auvergne, ont leur raison d'être. La mystérieuse voix du sang, qui se tait pendant des générations entières ou ne murmure que des syllabes confuses, parle de loin en loin un langage plus net et plus intelligible. Dans la confusion générale, chaque race réclame les siens ; un aïeul inconnu reven- dique ses droits. Qui sait de combien de gouttes hétéro- gènes est formée la liqueur rouge qui coule sous notre peau? Les grandes migrations parties des hauts plateaux de l'Inde, les débordements des races polaires, les in- vasions romaines et arabes ont toutes laissé leurs traces. Des instincts bizarres, au premier coup d'œil, viennent de ces souvenirs confus, de ces rappels d'une origine étrangère. Le vague désir de la patrie primitive agite les âmes qui ont plus de mémoire que les autres et en qui revit le type effacé ailleurs. De là ces folles inquié- tudes qui s'emparent tout à coup de certains esprits, ces besoins de s'envoler comme en sentent les oiseaux de passage élevés en captivité, ces départs soudains qui foHt qu'un homme quitte les jouissances d'une vie con- fortable, luxueuse, pour s'enfoncer dans les steppes, les, pampas, les despoblados et les sahara, à travers toutes sortes de fatigues et de périls. 11 va retrouver ses frères d'autrefois; on pourrait même indiquer aisément la pa- irie intellectuelle de chacun des grands talents d'aujour-


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d'hui. Lamartine, Alfred de Musset et de Vigny sont Anglais ; Delacroix est Anglo-Hindou ; Victor Hugo, Es- pagnol, comme Charles-Quint avec le royaume des Flan- dres; Ingres appartient à l'Italie de Rome ou de Flo- rence ; la Grèce réclame Pradier ; Dumas est créole, à part toute allusion de couleur; Chassériau est un Pelage du temps d'Orphée ; Decamps, un Turc de l'Asie Mi- neure; Marilliat, lui, était un Arabe syrien, il devait avoir dans les veines quelque reste du sang de ces Sar- rasins que Charles-Martel n'a pas tous tués.

Aussi, lorsque cette occasion se présenta de faire le voyage d'Orient en compagnie de M. Hugel, riche sei- gneur prussien, Marilhat comprit sa vocation, et l'avenir de son talent fut décidé. Ce voyage fut l'événement ca- pital de sa vie, ou plutôt ce fut sa vie tout entière : l'é- blouissement n'en cessa jamais pour lui, et les années qu'il vécut ensuite n'eurent d'autre emploi que de rendre les impressions reçues, à cette époque bienheureuse. A part quelques rares études d'arbre qu'il peignait lors- qu'il allait l'été passer cinq ou six semaines chez ses pa- rents en Auvergne, tous ses tableaux ne représentent que des sites et des scènes de l'Orient. Rentré dans les brumes du Nord, il garda toujours dans l'œil le soleil de là-bas. Il s'isola de la nature qui l'entourait, et, malgré les nuages gris, les terrains froids, les hêtres, les frênes et les bouleaux, il fit toujours, avec l'exactitude de la vision rétrospective, s'épanouir l'étoile de feuilles du palmier dans l'implacable azur du ciel égyptien, il n'a- perçut pas le noir fourmillement des bourgeois dans nos rues crottées, il n'entendit pas letumuHe de nos voitu- res. Pour lui, la foule bigarrée des Fellahs, des Nubiens, des Cophtes, des Nègres, des Turcs, des Arabes, circu- lait toujours dans le pittoresque dédale du Caire avec ses armes et ses costumes bizarres; il y avait dans son


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imagination un perpétuel mirage de dômes d'élain, do minarets d'ivoire, de mosquées aux assises blanches et roses, de caroubiers trapus et de dattiers sveltes, de fla- mants s'enfuyant dans les roseaux, de vols de colombes égrenées dans l'air comme des colliers de perle; quoique son corps fût ici, il n'avait pas, à vrai dire, quitté l'O- rient, et consolait sa nostalgie par un travail acharné. Decamps offre un exemple illustre de ce phénomène. 11 n'a jamais pu non plus rentrer dans sa patrie, et il con- tinue sa caravane orientale sans plus se détourner qu'un pèlerin musulman qui veut aller baiser la pierre noire à la Caaba.

Nous allons tâcher de faire, avec ce pauvre Marilhat, enlevé si malheureusement à la fleur de l'âge et du la- lent, ce voyage qui l'a rendu un des plus grands pein- tres de paysage de ce temps-ci et de tous les temps, il faut bien le dire.

On a bien voulu nous confier quelques lettres qu'il écrivit à sa sœur dans les rares loisirs que lui laissaient ses éludes et ses excursions. Cette liasse de papiers jau- nis, presque illisibles, usés à leurs angles, lacérés par les griffes de la Santé, exhalant encore les acres parfums des fumigations contre la peste, et que nous avons dé- pliés avec une précaution respectueuse et triste, nous permettra de comparer le récit au tableau, l'impression écrite à l'impression peinte.

Ce n'est pas un voyage complet que nous allons trans- crire; ces lettres offrent beaucoup de lacunes; plusieurs se sont égarées en roule, d'autres ont élé perdues depuis. Une foule de détails sont omis, car Marilhat, en peintre qu'il était, se fiait plus au crayon qu'à la plume, et à plusieurs reprises exprime cette opinion : qu'un bon croquis vaut mieux que toutes les descriptions imagina- bles ; il avait plus que personne le droit d'émettre cet


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avis, mais chacun fait comme il peut. Si la description littéraire est moins exacte, elle a cet avantage, d'êlre successive, et Marilhat lui-même s'est donné tort par plusieurs passages charmants et pittoresques.

La première de ces lettres est datée du 16 mai 1831, à bord du brick le (VAssas, en rade de Navarin. Le jeune voyageur y parle de la Provence, qu'il vient de traverser (( juste au moment des roses et des arbres de Judée, » de la route de Marseille à Toulon, si aride et si sauvage, du joli vallon chargé d'oliviers en fleur qu'on parcourt avant d'entrer dans celte dernière ville.

Il continue d'un ton badin en s'excusant de ne pas dé- crire d'une façon détaillée des choses si connues, et, s'a- dressant à sa sœur : « Je te dirai seulement, comme dans Plik et Plok : Corbleu ! c'est un joli brick que le brick le d' Assas ! l\ est fin, léger, coquet, d'une propreté mer- veilleuse, et c'est, les marins en conviennent, le plus joli navire qu'on ait mis à l'eau depuis longtemps. Il n'a que dix-huit mois, ayant été lancé à Rochefort lors de l'expédition d'Alger, ce qui ne m'a pas empêché d'avoir le mal de mer. C'est une diable de chose que le mal de mer! Veux-tu sflvoir ce que c'est? On entre dans un na- vire, on est fort gai. Peu à peu les figures changent, l'une s'allonge, l'autre s'élargit, une autre devient rouge, une autre devient verte. Les plaisanteries cessent, on s'aligne entre les caronades, et... »

Débarqué à Navarin avec ses compagnons, le jeune voyageur indique ainsi son itinéraire : « Nous ijjons voir l'ancienne Arcadie et quelques ruines grecques. Nous nous réembarquerons immédiatement pour Napoli de Remanie. De là nous nous dirigerons vers Athènes, Sp.^rte et toutes les villes de Grèce que nous pourrons visiter; puis, nous embarquant de nouveau, nous gagne- rons Candie, ensuite Alexandrie, d'où nous commence-

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rons notre voyage en Syrie, dont je parlerai dans ma prochaine lettre. »

Cette excursion accomplie, Marilhat tient sa parole, et d'Alexandrie envoie à sa sœur la lettre suivante, qui contient ses premières impressions orientales : « Tu dois savoir, ma chère amie, qu'il y a déjà huit jours que nous sommes à Alexandrie, et ces huit jours ne m'ont pas paru longs, je t'assure, quoique nous soyons assassinés par les cousins et les moustiques et quoique le soleil soit passablement ardent ; mais il y a dans toute la ville quelque chose de si neuf pour moi, dans les habitants quelque chose de si original, que le temps passe très-vite à voir et à dessiner dans les bazars et les places publi- ques toutes ces figures si noblement déguenillées. Quelle différence avec notre froide ai propre France!

«[Je crois, » continue-t-il en revenant sur ses pas, « que je t'ai laissée à Navarin ; je ne te raconterai pas notre petite incursion en Grèce. C'est si bête de raconter, sur- tout quand on parle de quelque chose que l'on a vu avec plaisir ! Je me contenterai de t'apprendre que nous som- mes allés de Navarin à Napoli de Remanie par mer, que là nous avons pris avec nous une escorte que nous a donnée le comte Capo d'islria; que nous avons vu Ar- gos, Corinihe, Mégare, Athènes et les lieux intermédiai- res où il y avait des antiquités; que nous sommes restés trois jours dans cette dernière ville et qu'ensuite nous nous sommes embarqués pour Candie ; que nous y avons relâché un jour et que nous voici au terme de notre voyage par mer, grâce au ciel. Je ne te dirai pas que la Grèce est un pays charmant, bien cultivé, bien boisé, peuplé d'habitants doux et hospitaliers: je mentirais; mais je te dirai que c'est un pays d'un caractère superbe, hérissé de rochers arides, mais d'une forme imposante, avec des plaines désertes, mais d'une grandeur et d'une


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beauté magnifiques, et couverte de broussailles, de lau- riers-roses tout en fleurs, de myrtes et de thuyas; que les habitants y sont voleurs, canailles, mais qu'ils ont des tctes et des attitudes fort imposantes; qu'il y a des ruines superbes...

« Cependant tout cela n'est rien comparativement à la partie de l'Egypte où nous sommes. Les ruines y sont peu importantes, mais les habitants sont la chose la plus ex- traordinaire que j'aie jamais vue. Il y a des figures parmi eux qui sont absolument semblables à celles que les anciens Égyptiens cherchaient à imiter dans leurs sculptures. »

La Grèce et ses nobles sites obtienîient, on le voit, de notre artiste un" légitime tribut d'admiration. Pourtant, dès qu'il met le pied sur le rivage d'Alexandrie, on sent qu'il aborde à sa terre natale, à la patrie réelle de son talent ; il s'étonne, il se récrie et ne procède que par ex- clamations. La vue de cette foule si pittoresquement drapée, si sale et si brillante, si bariolée et si diverse, l'enchante et le ravit. Justement le pacha a convoqué son armée, et il y a là une collection de types à faire de- venir un peintre fou de joie: Les Gophtes, tels encore que les couvercles des momies nous les représentent, les habitants du Sennâar et du Darfour, les Abyssins, les Gallas, les gens du Dongola, ceux de l'oasis d'Ammon, les Arabes de l'Hedjaz, les Turcs, les Maugrabins, posent tour à tour devant l'artiste. Autour de la vilje, les cahu- tes basses en briques et couvertes de plusieurs doigts de poussière mamelonnant la plaine, comme autant de ver- rues, contiennent les familles des soldats. Des femmes fauves comme des statues de bronze, vêtues à peine d'une chemise bleue, entrent dans ces tanières en courbant la tête ou en sortent portant quelque vase de terre et traî- nant quelque enfant tout nu. Quel plaisir et aussi quel


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regret pour Marilhat, qui voudrait dessiner des deux mains et quarante-huit heures par jour; mais laissons-le parler plutôt lui-même. A travers la mauvaise humeur que lui cause quelque courbature perce le plus vif sen- timent pittoresque.

« Dans le voyage que nous venons de terminer, nous avons rencontré une mauvaise saison : c'était au plus fort de l'été. Tu sens que, voyageant dans la plus grande cha- leur du jour sous le soleil brûlant de Syrie, et surtout étant obligés de ne porter pour coiffure qu'un tarbouch ou bonnet grec, à cause du fanatisme des habitants con- tre les chapeaux, nous n'étions pas sans attraper force coups de soleil. Nos visages couleur d'écrevisse étaient impayables, et notre tournure... c'est à décrire! Repré- sente-toi quatre ou cinq figures de différentes couleurs, selon l'effet du soleil sur chaque carnation : l'un avait la pcali rouge, puis à côté brune et encore noire. C'étaient les trois couches différentes, les restes, par place, du premier et du deuxième coup de soleil, tout cela se pe- lant comme l'écorce d'un jeune cerisier et s'enlevant de temps en temps par larges rouleaux; l'autre avait sur le nez une immense vessie ou ampoule, et sur la figure au- tant d'autres, petites comme les enfants de la première. Pour moi, j'ai pelé au moins une demi-douzaine de fois. Nous voilà pourtant sur la route à dix heures, loin encore du lieu de la sieste, et tout cela parce que M. llugel ne se lève jamais de bonne heure, chacun monté sur une mule immense, dessous hii tout son bûgage et son ma- telas, cheminant gravement au milieu de la caravane, tantôt pestant contre la maudite mule qui ne veut pas avancer, tantôt, par un écart, roulant à terre, la tête la première, le bagage d'un côté, le matelas sur soi, sans avoir d'autre consolation que le rire de ses compagnons. Nous faisions comme cela douze ou treize lieues de


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France par jour, puis nous nous arrêtions dans un lieu Iiabité ou sauvage, toujours à l'air; on étendait son ma- telas, on faisait décharger les mules, le cuisinier allu- mait son feu. S'il n'était pas encore nuit, je partais pour faire quelques croquis de mon côté : le naturaliste, du sien, chargeait son havre-sac, prenait son bâton et allait à la recherche... Au lieu de la halte, sur un las de baga- ges mêlés de casseroles, de matelas, de bâts d'ânes, était juché le baron écrivant; puis, autour de lui, il y avait les deux ou trois cents Arabes de la caravane, occu- pés à le regarder. Alors, quand je revenais avec mon carton sur le dos, le naturaliste avec son chapeau hé- rissé d'insectes et de lézards, et tout autour du cou un immense serpent, nous trouvions la table mise sur une natte avec des matelas pour sièges, comme dans les fes- tins antiques; au milieu, un immense plaide pilau ; puis des poulets bouillis et des terrines de lait aigre pour compléter notre repas; quelquefois, surtout dans les derniers jours, de très-beaux raisins de la couleur la plus agréablement dorée que l'on puisse voir. Là-dessus, nous étendions de nouveau nos matelas, nous établis- sions une sentinelle, nous nous roulions dans nos man- teaux, et je t'assure que hormis Theure de notre garde, nous n'ouvrions guère les yeux jusqu'au lendemain. Puis c'était à recommencer ; alors on s'appelait, on chargeait de nouveau, et en avant !

« La Syrie, en grande partie, je t'assure, est terrible à traverser en été. C'est un pays aride et sec, qui fait mal à voir. Seulement, dans les montagnes du Liban, il y a une belle végétation, mais rien comme notre France. Si lu veux savoir au juste ce que c'est que la Syrie, c'est la partie aride de notre province (l'Auvergne) en laid... Les belles parties, qui sont extrêmement rares, sont mille fois plus belles que les jardins d'Hyères, sans culture .


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s'entend; cela ee îronve seulement quand il y a de l'eau: alors c'est une place d'une lieue et souvent moins... puis tout est désert. Je ne te parle pas de tout cela en artiste ; j'ai mal à la tête, et je ne vois pas les choses en beau. »

Dans une autre lettre, où il félicite ironiquement son frère d'avoir été promu au grade de lieutenant de la garde nationale, à Thiers, nous retrouvons ce passage remar- quable. Rassasié de palmiers et de végétations tropicales, il recommande, si l'on veut lui faire plaisir, de planter à Sauvignac, près de la serre du jardin, des saules pleu- reurs, et de faire nettoyer la petite allée du bois. « ...Lui, il est là, continue-t-il en parlant de son frère avec une vivacité d'images qui le met en présence des objets, il va se promener de bonne heure par une de ces journées d'automne si agréables, où le brouillard du matin vous enveloppe comme un songe, où l'on par- court, sans penser où l'on va, les charmants sentiers des bois, où l'on respire, en gonflant sa poitrine, cette at- mosphère fraîche et mélancolique, où l'on n'entend que les feuilles mortes qui tombent avec un léger frôlement comme un regret des beaux jours, et de temps en temps le cri saccadé et moqueur du merle qui s'enfuit ; alors son chien fera quelques pas brusquement en avant, et puis, après avoir interrogé son maître, il retournera à sa place accoutumée reprendre son allure trottinante. Je me souviens de tout cela ; je me rappelle tout jusqu'au Pli-dés-Grives, jusqu'au cigare fumé tranquillement sur les Tertres de Dontest, en face de cette nature douce et calme et de cet horizon si gai et si plein de bonheur. Dis-lui qu'ici tout est grand, haut, sublime, mais tout est aride; c'est dénudé de végétation, encore plus pelé et plus monotome que les vastes bruyères de nos mon- tagnes. Ici (je veux dire en Syrie), toute la végétation


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semble avoir été comme brûlée et réduite en cendre, sans perdre sa forme, par le souffle empesté d'un mau- \vais génie. La seule variation, c'est des chemins étroits et tortueux taillés sur une base de craie bir.nche ou quel- ques éboulemenls de terrains, comme si la nature n'y était pas encore assez nue et qu'on ait voulu lui arracher par force son dernier vêtement en lambeaux. Partout la même misère. Quand ce ne sont pas des bruyères, des chardons, ce sont des pierres tombées comme la grêle et qui ont sablé ces vastes contrées d'une teinte unifor- mément gris noir comme la peau raboteuse d'un cra- paud; toujours une ligne droite ou régulièrement ondu- lée de collines arides; quelquefois, dans le lointain, les pics majestueux et nus du Liban, comme un gigantesque squelette qui paraîtrait à l'horizon ; toujours un ciel pur et d'un azur foncé vers le haut, vers le bas d'un ton lourd et écrasant, plus terreux et plus livide à mesure qu'on approche davantage du désert. Qu'on se figure au milieu de cette désolation trois ou quatre mille chameaux blancs, roux et noirs mangeant gravement les herbes sèches et dispersés dans la plaine comme autant de pe- tites taches ; un camp de Bédouins, composé de vingt ou trente tentes noires, toutes noires, en poil de cha- meau, agglomérées sans ordre; quelques femmes ayant pour tout vêtement une chemise bleue et une ceinture en cuir; puis, près de vous, si vous voyez un homme poussant ses chèvres ou ses moutons, c'est quelque chose de sec et de fier, couleur de pain bis, avec une chemise, autrefois blanche, serrée d'une êeinture de cuir, recouverte d'un manteau en laine à trois larges raies bleues du haut en bas, la tête enveloppée d'un mouchoir de soie jaune et entourée d'une corde en poil de chameau. C'est là l'habitant de la partie déserte de la Syrie et de la Judée. — Plus prés de la mer, ce sont


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des villages blancs en terre avec des terrasses pour toits, et pour maisons des carrés de dix pieds et des portes de trois pieds de haut. Là dedans logent les paysans... Tout cependant n'est pas comme cela. Quelquefois on trouve une belle source, grosse à l'endroit d'où elle sort comme votre Durolle ; alors à ses alentours se déploie la plus riche végétation qu'on puisse imaginer. Sur un ri- deau d'un vert brillant et pur, formé par les vignes et les orangers qui se mêlent et s'entrelacent, on voit scin- tiller le rouge sémillant de la grenade, qui s'ouvre pour offrir, la coquette ! ses charmes aux voyageurs, et s'éta- ler la feuille large et luisante de la banane avec ses lon- gues grappes de fruits, et dans le fond, plus loin, le gris- vert du l'olivier, placé là comme pour reposer les yeux de tant d'objets splendides.

« Sous ces charmants fouillis de végétation, une halle de Turcs avec leurs chevaux arabes attachés aux aibres. Les hommes sont assis à leur manière sur leurs tapis et fument gravement la pipe ou le narguilhé. Nous faisons quelquefois partie du tableau. Moi armé de mon carton à dessiner, le cuisinier en train de faire cuire une mau- vaise poule et un peu de riz, et là-bas, dans la campagne, le docteur prussien avec son havre-sac passé derrière le dos et attaché si court, qu'il semble faire l'office de col- let; de ce havre-sac sortent des pinces, des marteaux, un voile à papillons. Quant à la tête, elle est coiffée d'un chapeau de paille hérissé de lézards, de mouches, de scarabées, d'insectes de toute sorte; pour les jambes, elles s'engloutissent dans d'immenses bottes turques rouges à pointes recourbées assez grandes pour faire un justaucorps. La main balance un énorme bâton. Repré- sente-toi tout cela, et, pour prendre ton point de vue, place-loi sur un tas de matelas, de caisses, de casseroles et de bâts, et tu auras une idée de ce que c'est qu'un


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naturaliste en Syrie et un campement de voyageurs ar- rêtés pour dîner dans un lieu commode. »

Une autre lettre, écrite à son père, contient des détails sur l'itinéraire suivi en Palestine par la petite caravane artistique et botanique. « Tu dois sans doute, mon cher père, avoir reçu la lettre que je t'ai envoyée de Bey- routh. Dans le cas contraire, je te dirai que nous n'avons pu faire le voyage de Palmyre comme nous l'espérions, à cause des Bédouins, qui, justement à cette époque, étaient agglomérés pour faire paître leurs troupeaux près de Homs, ville située au bord du désert, et d'où nous devions partir pour notre expédition. Nous sommes allés de là à Balbek, puis dans le Liban, où nous avons passé quelque temps. Ce que je ne t'ai pas dit, de peur de t'ef frayer, c'est que M. Hugel y est tombé malade d'une fièvre nerveuse qui lui a duré quinze jours à Tri- poli, puis à peu près autant à Beyrouth, où nous étions allés par mer. De Beyrouth, nous sommes allés par mer à Saïde (Sidon), puis à Sour (Tyr), ensuite à Acre, par terre ; de là à Nazareth, puis au Thabor, à Tibériade, près de la mer de Galilée. Nous sommes retournés à Nazareth, puis delà nous avons dirigé notre voyage vers la grande cité de Jérusalem par Samarie (Naplouse au- jourd'hui). Nous y sommes restés huit jours, tu penses à quoi faire: à visiter toutes les places .. à recueillir toutes les traditions... pas moi, car je n'écris rien, et je préférerais du reste un bon croquis (malheureusement les bons croquis sont rares !) à toutes les relations de voyages imaginables. A Jérusalem, je me lliis fourni d'une bonne provision de chapelets, reliques, etc., que j'ai fait bénir au Saint-Sépulcre. Cela peut être agréable à quelques personnes de nos connaissances. Nous sommes allés voir Bethléem et la mer Morte, et tous les poirtts importants; puis nous avons fait route sur Jaffa, où

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nous nous sommes embarqués pour Alexandrie. Notre traversée a été de quarante-huit heures seulement. Tu sens que, tout en voyant des lieux si anciennement il- lustres, les souvenirs de nos vieilles armées de la répu- blique m'ont souvent occupé, et au Thabor, et à Saint- Jean d'Acre, et à Jaffa, que de fois j'ai pensé à toutes ces belles victoires d'une poignée de Français sur des milliers d'Arabes, venus comme des fourmis de leurs déserts !

« Gomme les mauvaises nouvelles se savent vite et sont toujours exagérées, tu dois avoir lu dans les jour- naux des relations effrayantes des ravages du choléra- morbus en Syrie, en Arabie et en Egypte; je vais te dire tout ce que j'en ai su sur les lieux mêmes, et quel rapport cela peut avoir avec notre voyage.

(V Le choléra est venu des Indes en Perse par les cara- vanes. Les hadjis ou pèlerins persans l'ont porté à la Mekke et à Médine, où cette année se trouvent à peu près cent mille pèlerins, venus de tous les pays musulmans ; la maladie aussitôt s'est manifestée d'une manière ef- frayante, et a enlevé, dans l'espace de quatre à cinq jours, quarante mille hadjis. Puis le temps de partir est arrivé, et de ce centre commun les caravanes se sont dirigées. Tune pour Bagdad, l'autre pour Gonstantinople par la Syrie, l'autre pour la Ilaute-Égypte par la mer Kouge et Kosseïr, enfin la plus nombreuse pour la Basse- Egypte, le Delta, le Caire et Alexandrie; ainsi la maladie que les Arabes appellent le vent jaune a éclaté en même temps partout...

« Nous sommes ariivés au Caire après la maladie, et il n'y a plus rion dans la Ilaule-Égypte. iNous partons sous peu pour ce pays. »

Profitant de son séjour au Caire, où il a trouvé le mo- tif de tant de délicieux tableaux, Marilhat en fait à la


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plume le croquis suivant, avec une netteté et une finesse admirables : « La ville se présente à vous comme les mille petites tourelles dentelées d'un édifice gothique au pied d'une montagne blanchâtre assez escarpée, et flan- quée d'une citadelle à tours et à dômes blancs dans le goût turc. D'une part, vers la montagne, le désert avec toute son aridité, sa désolation, et, pour y ajouter en- core, la ville des tombeaux, espèce de cité qui a ses rues, ses maisons, ses quartiers, ses palais, et n'a d'ha- bitants vivants que quelques reptiles, quelques oiseaux solitaires et d'immenses vautours placés sur les minarets comme les vedettes de cette triste population; de l'autre part, vers le Nil, des champs couverts d'une verdure brillante, et (du moins à l'époque où nous y étions) de temps en temps de charmantes pièces d'eau, restes de l'inondation, miroitant au sein de cette verdure; des jardins couverts d'arbres épais et noirs, d'où s'élèvent comme autant d'aigrettes des milliers de palmiers avec leurs belles grappes rouges ou dorées. Au milieu de ce contraste se trouve la ville, tout à fait en harmonie avec ce paysage bizarre, immense ramas d'édifices à toits plats sans tuiles, noircis par la fumée et couverts de poussière : de loin en loin, un édifice neuf, blanc et scintillant, jaillit de ce tas de maisons grisâtres, de ces rues étroites et noires où se remue un peuple sale quoi- que très-brillant et bariolé; de cette poussière, de cette fumée bleue s'élancent vers l'air libre mille et mille mi- narets, comme le palmier des jardins, minarets couverts d'ornements légers à l'arabe et cerclés de feurs trois galeries de dentelles superposées. C'est un admirable spectacle, fait pour enthousiasmer un peintre. »

Ensuite il ajoute, en parlant de son projet de voyage dans la Haute-Egypte : « C'est un beau voyage que celui de la Haute-Egypte, facile à faire avec agrément. Il y a


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ici fréquemment des dames anglaises qui le font ; mais passé le Caire, comme le costume européen des femmes n'est pas connu, elles sont obligées de s'habiller à la tur- que. Je t'assure qu'il y a comme cela de fort jolies Turques. »

Ce voyage, fait en compagnie de M. llugel, dura trois mois. Une dernière lettre que nous allons citer, outre les impressions de l'artiste, contient des détails curieux sur le voyage de l'obélisque de Luxor, avec qui il naviguait de conserve :

« 18 mai 1833. Rade de Toulon.

« Me voilà enfin de retour dans notre belle France. Je suis arrivé hier dans la matinée sur le Sphinx, bateau à vapeur de l'État qui remorquait l'obélisque de Luxor. Mais à quoi bon être arrivé quand on est condamné à voir cette terre chérie de près sans pouvoir y mettre les pieds, sans pouvoir serrer la main à un compatriote, sans pouvoir aller même au lazaret qu'avec un garde de santé grognard qui a toujours peur que vous ne communi- quiez avec des gens qui se portent peut-être moins bien que vous. Oui, c'est un vrai supplice de Tantale, et d'au- tant plus grand qu'on vient d'un pays plus aride et plus éloigné de nos mœurs. J'ai heureusement à qui parler dans les officiers du bâtiment, qui sont de vrais amis pour moi et des jeunes gens charmants pour tout le monde ; j'ai tout ce qu'il me faut pour passer la quaran- taine gaiement, et cependant!,..

a J'étais parti avec le Sphinx dans l'espoir que la tra- versée serait moins longue et moins faligante qu'avec un bâtiment njarcband. La bonté du bâtiment et l'agré- ment de l'intérieur me le faisaient penser, mais il était écrit qu'il n'en serait pas ainsi ; il fallait que tout tendît


MARILUAT. ' 257

à allonger ce malencontreux voyage. Partis d'Alexandrie par un temps superbe, le l^ mai, nous avons eu, deux jours après, un vent de nord-ouest si fort, que ne pou- vant plus aller de l'avant, inquiets du Luxor, qui, peu faft pour supporter la mer, paraissait devoir s'engloutir à chaque inslant, nous avons laissé porter sur Rhodes, où nous sommes arrivés à bon port, malgré un vent très-fort et une mer houleuse. Gomme le port n'y est pas assez sûr, nous nous sommes réfugiés vis-à-vis, à Mar- mariza, sur la côte de Caramanie. Là, nous avons at- tendu que le mauvais temps nous permît de repartir ; puis nous avons fait route sur Navarin, croyant y trou- ver du charbon pour refaire notre provision, qui com- mençait à s'épuiser. Un coup de vent nous a forcés de relâcher à Milo, dans l'Archipel, d'où nous sommes re- partis au bout de deux jours. Arrivés à Navarin, point de charbon ! Obligés d'aller en prendre dans les Iles Ionien- nes ! A Zante, nous en trouvons à peine pour atteindre à Corfou, où enfin nos soutes se sont comblées. Le charge- ment a duré huit jours, après lesquels nous avons chauffé, et nous voilà arrivés ici avec un temps superbe, arrivés comme Ulysse, après avoir visité toute la Grèce antique. Si l'obélisque, que tu verras du reste à Paris, t'intéresse, je te dirai qu'il va à merveille, et que si tous ses antiques magots hiéroglyphiques n'ont pas plus le mal de mer dans la traversée qui va les conduire au Havre qu'ils ne l'ont eu jusqu'ici, il n'y aura pas trop d'avaries pour qu'ils puissent montrer leur^ grotesques faces de granit sur une de nos places de Paris.

(( Cependant le voyage m'a amusé, en ce sens que j'ai vu Rhodes et ses souvenirs de chevalerie, ses écussons des anciens chevaliers, sa tour attaquée avec tant d'ar- deur, défendue avec !ant de courage; Marmanza et ses montagnes incultes, couvertes de pins, de myrtes et de

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258 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

toutes ces plantes du climat de Grèce qui répandent dans l'air un parfum à elles, et lui donnent un aspect si bril- lant, quoique si triste ! EtMilo décorée de la mémoire du plus bel âge des arts; Navarin, je le connaissais déjà; enfin Zante et Gorfou, îles doublement charmantes dans le passé et dans le présent, les premières que je voyais qui me rappelassent un peu l'Europe, et présentant des restes de la puissance commerçante de Venise. Ma qua- lité d'artiste m'a fait recevoir du lord haut commissaire, gouverneur de l'île, ainsi que de lady N..., sa femme, qui, artiste qu'elle est, aime les arts, comme toutes les sommités de Taristocralie (lord N... est le frère du duc de Buckingham). Je suis allé au bal deux fois. Je te r.e- parleraide tout cela à loisir. Le papier finit. Adieu, Sa- lam-Alek.

(( L'Égyptien Prosper Mariliiat. »

Là se termine l'odyssée de notre voyageur, et ici nous allons placer quelques détails épars dans sa correspon- dance.

A son retour au Gaire, il lui arriva un malheur très- sensible pour un peintre : sa boîte à couleurs, embar- quée avec d'autres bagages à Beyrouth, fut promenée on ne sait où par un patron mallais qu'égarait la peur du choléra. Heureusement, il se trouva là un amateur qui, touché du désespoir du jeune peintre, lui céda une boite assez bien garnie qu'il avait. béni sois-tu, digne ama- teur qui, sous la forme d'une douzaine de vessies, repré- sentas la Providence auprès de Marilhal et fus la cause indirecte de beaucoup de chefs-d'œuvre.

  • Noire artiste, à qui M. Hugel avait proposé de faire le

voyage des Indes-Orientales, et qui n'avait pas accepté, passa quehjues mois tout soûl, tantôt à Alexandrie, tan- tôt à Kauka, à Rosette et au Caire, où étaient restés le


MARILHAT. 259

docteur et le naturaliste prussien, qui, tous deux, avaient trouvé à se placer avantageusement au service du pacha, dont il fit le portrait, non sans peine, car « ce diable dhoinme » voulait être peint sans poser, prétention assez gênante pour la ressennblance, qui fut pourtant réussie. Il eût bien voulu en faire une copie, mais il lui fallut se contenter d'un croquis fait à la hâte et en cachette. Pen- dant tout ce temps, Marilhat fit des portraits pour vivre et des études pour apprendre. Ses portraits lui étaient payés 500 francs, et ce chiffre flattait son amour-propre. — 11 peignit aussi deux décorations pour un théâtre bourgeois d'Alexandrie, oii il y avait « des actrices bien jolies. »

Il resta là tout l'hiver, n'osant pas revenir en France, de peur de geler, car, dit-il, « depuis mon séjour en Orient, je suis devenu si frileux, que, même ici, je souf- fre beaucoup du froid de l'hiver, si doux cependant. Que serait-ce donc, si j'arrivais en France dans cette saison? » Nous aussi, nous avons éprouvé ce frisson en revenant de Gonstantine, au mois d'août, après un long bain de soleil à quarante-huit degrés. Une houppelande doublée de peau d'ours dans laquelle nous nous étions enveloppé ne nous empêchait pas de claquer des dents sur le quai de Marseille, et nous ne sommes pas encore ré- chauffé !

Les fragments que nous avons cités donnent une idée ' assez complète de l'itinéraire suivi par Marilhat, à l'ex- ception de son voyage dans la Haule-Égypte qu'il annonce plusieurs fois, et dont sa correspondance ne contient pas de description, bien que sa Vue des ruines de Thèbes et d'autres dessins montrent que le voyage a été accomph. Mais peut-être que les lettres confiées aux mains peu sû- res des fellahs se seront égarées, ou Marilhat, énervé par « ce mou climat d'Orient, » n'aura pas écrit.


2G0 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

Ce que nous avons détaché de cette correspondance écrite au vol de la plume à de proches parents, sans le moindre soupçon de publicité, fait voir, à travers sa né- gligence, que Marilhat eût pu acquérir comme écrivain le nom qu'il a conquis comme peintre ; son style est net, coloré, rapide; ses descriptions, aidées par l'œil exercé de l'artiste, ont une précision caractéristique des pkis rares; chaque objet est attaqué par son angle saillant, chatjue touche posée à sa place et du premier coup : il a dans son style une grande puissance de réalisation plastique. Pour bien écrire un voyage, il faut un littéra- teur avec des qualités de peintre ou un peintre avec un sentiment littéraire, et Marilhat remplit parfaitement ces conditions; c'était du reste un esprit vif, clair, plein d'activité et de feu, légèrement ironique et se plaisant aux lectures choisies : Montaigne, Cervantes et Rabelais étaient ses auteurs de prédilection ; il aimait à parler et parlait bien. Ses conversations roulaient en général sur des théories d'art tantôt paradoxales, tantôt profondé- ment sensées, suivant son humeur, qu'il développait avec beaucoup de verve et d'éloquence; l'art fut l'idole de sa vie et la consuma tout entière.

Dans le post-scriplum de plusieurs de ses lettres, il parle avec une sollicitude inquiète du sort de son tableau envoyé au Salon avant son départ, et demande l'avis de • Cicéri et de Camille Roqueplan, et plus tard, lorsqu'on lui marque que quelques-unes de ses études apportées en France ont été comparées à celles d'isabey par des connaisseurs,. il se récrie, quoique le compliment l'ait touché au vif: « Isabey est un habile peintre, el je ne iuis qu'un jeune croûton! »

Revenu à Paiis après une si longue absence, que de- vait luolonger encore un voyage en Italie, projet qui ne s'accomplit |)as, Maiilbal se posa tout de suite au pro-


MÂRILHAT. 261

mier rang par son tableau de la Place de VEsbekieh, Decamps revenait, lui aussi, de son pèk'rinage, et lan- çait, à travers les ruelles crayeuses de Smyrne, cette Pa- trouille turque qui courait si vite, que son ombre ne pou- vait la suivre sur les murailles. La peinture avait ses Orientales comme la poésie.

Une des gloires de Marilhat fut de conserver son ori- ginalité en présence de Decamps. Ces deux talents sont des lignes parallèles voisines, il est vrai, mais qui ne se toucbent point ; ce que l'un a de plus en fantaisie, l'au- tre le regagne en caractère. Si la couleur de Decamps est plus phosphorescente, le dessin de Marilhat a plus d'élégance. L'exécution, excellente chez tous deux, l'em- porte en finesse chez le peintre enlevé si jeune à sa gloire et au long avenir qui semblait devoir l'attendre.

A la Place de VEshekieh succédèrent le Tombeau du scheick Abqu-Mandour , la Vallée des Tombeaux à ThèbeSy le Jardin de la Mosquée^ les Ruines de Balbeck^ et d'au- tres chefs-d'œuvre d'une nouveauté, d'un éclat et d'une puissance extraordinaires.

Puis Marilhat fut pris de maladie du style, maladie que les jeunes paysagistes, revenus dans leurs ateliers, gagnent en regardant les gravures d'après Poussin. La plupart en meurent ou restent malades toute leur vie. Notre Égyptien, habitué aux fléaux, à la peste, au cho- léra, à la dyssenterie, et d'ailleurs violemment médica- menté par une critique intelligente, survécut et rcnlra dans sa parfaite santé pittoresque.

Au salon de 1844, qui, si cette expression ^ut s'éten- dre à la peintui e, fut le chant du cygne de Marilhat, il envoya huit tableaux, huit diamants : un Souvenir des bords du Nil, un Village près de Rosette, une Ville d'É- gijpte au crépuscule, une Vue prise à Tripoli, un Café sur une route en Syrie, etc.


262 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

Le Souvenir des bords du JSil est peut-être le chef- d'œuvre du peintre, nous dirions presque de la peinture. Jamais l'art du paysagiste n'est allé plus haut ni plus lûin. C'est si parfait, que le travail n'a laissé aucune trace. Ce tableau semble s'être peint tout seul comme une vue répétée dans une glace. Nous en avons écrit ja- dis une description que nous reproduisons ici comme prise sur le fait. « Les teintes violettes du soir commen- cent à se mêler à l'azur limpide du ciel, où la lune se recourbe comme une faucille d'argent. Des tons de tur- quoise et de citron, pâle baignent les dernières bandes de l'horizon, sur lequel se détachent en noir les colonnes sveltes et les élégants chapiteaux d'un bois de palmiers plantés sur une rive qui forme une hgne de démarcation entre le ciel et l'eau, miroir exact qui en réfléchit les teintes. Dans l'ombre de cette rive commencent à scin- tiller quelques points lumineux, étoiles de la, terre qui s'éveillent à la même heure que celles de là-haut. Un troupeau de buffles s'avance dans le fleuve pour s'abreu- ver ou le traverser à la nage. Dans le ciel, un essaim de grues vole en formant le V ou le delta. On ne peut rien rêver de plus calme, de plus taciturne et de plus »nysté- rieux. Il règne dans celte toile une fraîcheur crépuscu- laire à tromper les chauves-souris. »

Comme la plupart des peintres, Marilhat eut trois ma- nières : la première, qui se rapporte aux tableaux exécu- tés en Orient même ou d'après des études faites sur place, a quelque chose d'imprévu, de violent et de sauvage. On y sent passer le souffle orageux du Khamsin et ruisseler les rayons fondus du soleil d'Egypte. Tout un cycle d'oeu- vres où palpitent des souvenirs immédiats, ou du moins très-vifs encore, se rattache à ce genre. Puis vient la se- conde manière, celle du style historique, dans laquelle l'artiste, averti à temps, n'a fait heureusement que trèS'


MARÏLHAT. 2G5

peu de tableaux. La troisième est probablement celle qui satisfera davantage les amateurs. Marilhat, pendant cette période, se préoccupait de l'exécution à un point excessif. Il apportait le plus grand soin au choix de ses panneaux et de ses couleurs; il grattait, il ponçait, il se servait du rasoir, glaçait, reglaçait, et employait toutes les ressources matérielles de l'art. Jamais tableaux n'ont été l'objet de tant de précautions; il laissait quelquefois une teinte sécher trois mois avant de revenir dessus; aussi avait-il toujours une grande quantité d'ouvrages en train. Pour nous, et les artistes seront de notre avis, nous préférons sa première manière, moins parfaite sans doute, mais plus hardie.

On a bien voulu nous montrer les études et les tableaux que Marilhat a laissés à sa mort, ou plutôt dés le com- mencement de sa funeste maladie, à un état d'ébauche plus ou moins avancé.

Nous sommes entré dans la petite chambre qui les renferme empilés les uns sur les autres, eu tournés con- tre la muraille, avec un sentiment de profonde tristesse : un autre tombeau avait le corps du pauvre grand artiste, mais là était enterrée son âme. Ce que nous avons vu a doublé nos regrets. Pourquoi faut-il que le pinceau se soit échappé si tôt de cette main sans rivale ? Tout l'O- rient nous est apparu dans ces esquisses et ces ébauches élincelantes ; déserts arides, vertes oasis, caroubiers au feuillage luisant, palmiers aux grappes rouges, villes aux coupoles d'étain, minarets élancés comme des mâts d'i- voire, fontaines aux arcades dentelées, ruine* massives, caravansérail qu'encombre une foule brillante et bigar- rée, caravanes aux types variés et bizarres, défilés de chameaux profilant sur l'horizon fauve leurs cous d'au- truche et leurs dos gibbeux ; buffles difformes descen- dant à l'abreuvoir ou se vautrant dans la vase, sauvages


26 i PORTRAITS CONTEMPORAINS.

habitants du Sennâar pareils à des statues de jais, tem- ples à moitié enterrés dans le sable, rien n'y manque. Ce qu'il y a de singulier dans ces tableaux, c'est que les portions peintes sont parfaitement achevées, quoique le reste de la toile soit laissé en blanc. L'exécution de Ma- rilhat était si sûre, que tout coup portait. De simples frot- tés à la terre de Cassel ont la perfection du travail le plus patient. Cette certitude de main, soutenue par une pra- tique incessante et des études immenses, lui permettait de peindre très-vite sans tomber dans le désordre, les bavochures, le gâchis et le tumulte de l'esquisse. Son ta- bleau semblait fait derrière la toile. Il ne le peignait pas, il le découvrait.

Cependant, soit désir de la perfection, soit mobilité d'esprit, il n'a produit relativement à sa fécondité qu'un petit nombre d'œuvres terminées, bien qu'il ait travaillé avec un acharnement et une assiduité sans exemple.

Cette chambre ne contient pas moins de deux ou trois cents toiles commencées et menées jusqu'à «un certain point d'exécution. Les moins faites ne sont pas les moins belles. Il serait à souhaiter que la famille de Marilhat fît une exposition de son œuvre complète, tableaux, dessins, études, et l'on verrait quel grand peintre la Fiance a perdu dans ce jeune homme mort si déplorablement, et à qui elle eût pu épargner un chagrin. Marilhat, après cette radieuse exposition de 1844, croyait avoir mérité la croix, — il ne pensait pas que ce fût un hochet; — on lui donna nous ne savons plus quelle médaille qui se distribue aux demoiselles qui font desbouqnels de fleurs et des intérieurs vertueux. Il en conçut une mélancolie qui altéra son esprit, déjà si troublé, et précipita sa fin, dès longtemps prévue.

(Revoe des Deux Mondes, i" jiiiilcf 1848.)


THÉODORE CHASSÉRIAU


NE EN 1819 — MORT EN


A Paris, la \ie moderne, telle que la civilisation mo- derne l'a faite, est une bataille si acharnée, qu'à peine a-t-on le loisir de regarder qui tombe autour de soi. De temps à autre un combattant se retire, votre ami le plus cher peut-être, la main sur sa blessure, et dit à ceux de son rang : « Continuez; ce n'est rien; » ou bien même garde un silence stoïque et \a chercher hors de la mêlée un pan de mur écorné par les boulets derrière lequel il puisse mourir à peu près tranquille. Il est des âmes héroïques qui ont la pudeur de la mort et se couvrent de leur manteau pour dérober à tous les yeux le mystère de leur heure suprême. Théodore Chassériaii fut un de ces vaillants ; nul ne î'entendit se plaindre : quand il fut touché de la balle invisib'e, tout le monde l'ignora; on le croyait plein de force et d'avenir, et nous-même, son ancien camarade, nous qui avions vu naître sa jeune gloire rayon à rayon, et dont la voix enthousiaste le con- sola plus d'une fois aux jours de découragement, nous n'avons appris la triste nouvelle que par hasard, dans la rue, au seuil du Théâtre-Italien. Cruelle ironie! amèrc

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266 PORTRAITS CO>îTEMPOR.\INS.

discordance ! vous allez entrer insoucieux dans un lieu plein de joie, de lumière et de bruit, un doigt glacé vous arrête, un petit souffle vous chuchote à l'oreille : « Ton ami est mort ! »

Quelle existence horrible que celle où, entraîné dans le tourbillon des choses, l'on peut innocemment applau- dir une cantatrice lorsque le cercueil se ferme sur une tête chère! on a le remords, et l'on n'est pas coupable pourtant ! le coupable, c'est le monde ! le monde qui, avec ses terribles exigences, ne laisse plus de temps ni de place à la vie du cœur : — ton ami était pâle hier, il semblait fatigué, malade; mais le drame à entendre, le livre à feuilleter, la page à finir ! et lui-même ne s'en- ferme-t-il pas pour achever cette vaste toile, honneur futur de l'exposition prochaine? Ce tableau, c'est la grande médaille d'or, c'est le simple ruban rouge qui se noue en rosette à l'habit noir, c'est le noble triomphe sur les rivaux et sur les détracteurs ; ne volons pas des heures précieuses qui se changeront en siècles de gloire ; et d'ailleurs, l'humble feuilleton qu'une visite interrompait, c'est le pain de la table, la flamme du foyer, la lueur de la lampe, l'aisance et la sécurité de la famille!

Chacun a quelque implacable nécessité qui lui met sous le nez sa main pleine de clous d'airain, et l'on se rue aveuglément, sauvagement, -car il faut vaincre ou périr ! Comment entendre, dans ce tumulte, le lent sou- pir du malade et le grésillement de la veilleuse qui ago* iiise avec lui à son chevet. Les sanglots des parents s'étouffent sous les mouchoirs trempés de larmes, et la lettre ù bordure funèbre vous arrive parmi des jour- naux, des billets de théâtre, des invitations à dîner, mille frivolités de la vie qui semblent indécentes ce jour-là.


THEODORE CIIÂSSERIAU. 267

C'a été, à Paris, une douloureuse surprise que cette mort si soudaine, si inattendue, si brutalement hâtée ! Eh quoi ! ce jeune homme si vivace, si robuste en appa- rence, qui jamais n'avait dit « je souffre, » brisé, em- porté, disparu, sans qu'on ait eu la triste douceur des adieux éternels ! Mais l'autre jour il me montrait dans son atelier une délicieuse Sainte Famille d'un sentiment tout nouveau ; mais, accoudé à la cheminée de marbre blanc à la dernière soirée, il causait avec cette verve incisive et pittoresque qui le caractérisait ; mais au sortir de l'Opéra j'ai fumé un cigare avec lui sur le bou- levard, au clair de lune, en discourant de musique ita- lienne et de musique allemande. Oui, hier vivant — au- jourd'hui mort. C'est toujours ainsi. Cette fois personne n'y voulait croire ; il a bien fallu le croire cependant et s'acheminer derrière le corbillard, après s'être agenouillé à Notre-Dame de Lorette, vers la funèbre colline, Cal- vaire du cœur que nous gravissons, depuis quelques an- nées, bien souvent, hélas!

Théodore Chassériaù est morf à trente-sept ans — comme Raphaël, dans la plénitude de la vie et du talent, possédant encore tout le feu de la jeunesse et déjà toute l'expérience de l'âge mûr. 11 savait et pouvait. Parti d'Ingres, ayant traversé Delacroix comme pour colorer son dessin si pur, il était depuis longtemps lui-même un maître, et tout dernièrement nous signalions son influence sur les plus hardis élèves de l'école de Rome. Un charme secret nous attirait vers lui, et souvent l'on nous a accusé de partialité à son endroit, paflialité qui n'était qu'une avance de justice et dont nous sommes fier aujourd'hui comme d'une divination. Jamais nature ne nous fut plus sympathique ; nous ainnions chez lui l'homme autant que le peintre, et le peintre autant que l'homme. I/amour du beau, l'horreur du commun, le


2C8 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

dédain du succès vulgaire, le souci perpétuel de l'art, l'énergie de la conviction, la persistance au travail, le dévouement aux siens, la religion de la famille, l'incor- ruptible probité du cœur et de l'esprit : telles étaient les qualités qu'il cachait sous l'apparence élégante et spirituelle d'un homme de la meilleure compagnie.

Nous avons connu Théodore Chassériau tout jeune : noire première rencontre eut lieu dans une vieille mai- son de l'impasse du Doyenné, démolie pour faire place aux pavillons neufs du Louvre, et qui servait alors de nid à une couvée de poètes et de peintres ; manquant du nécessaire, nous avions jugé à propos de nous accorder le superflu et de donner un bal où les rafraîchissements seraient remplacés par des fresques. En quelques jours le salon fut couvert de peintures, et réellement nous faisions, sans le savoir, acte d'une magnificence que bien peu de capitalistes pourraient aujourd'hui se per- mettre. Les inconnus qui, montés sur des échelles et couronnés de roses, esquissaient chacun une fantaisie sur le panneau qui lui était dévolu, étaient Marilhal, Chassériau, Corot, Adolphe Leleux, Céleslin Nanteuil, Camille Rogier, Lorentz, tous noms sortis de l'ombre qui les baignait encore. Gérard de Nerval les regardait et donnait des conseils. — Théodore avait peint une Diane au bain avec ses nymphes, d'un charme sauvage et d'une grâce étrange, qui nous frappa singulièrement. Depuis, nous ne perdîmes pas de vue un instant ce ta- lent dont la verdeur acide devait en niûi issanl produire de si beaux fruits, et à chaque salon nous faisions res- sortir de notre mieux les beautés neuves, les inventions hardies, l'originalité de style et la grande manière du jeune artiste. Tableau à tableau, nous avons décrit tout son œuvre avec une exactitude passionnée et une admi- ration profondément sentie. — llien n'y manque, ni la


THÉODORE ClIASSÉRUU. 269

Suzanne au bain, ni la Vénus Anadyomène, ni V Andro- mède au rocher, ni les Troyennes au bord de la mer, ni le Christ au jardin des Oliviers, ni la Cléopâtre, ni les Femmes de Constantine, ni le Kaïd visitant un douair, ni le Scheik faisant enlever les morts du champ de bataille, ni la Sapho se jetant à la mer avec sa lyre, ni la Bai- gneuse, marbre grec colorié de vie moderne, ni le Tepi- darium, une fresque antique dérobée au mur de Pompeï, ni la Défense des Gaules, toile héroïque, suprême effort de l'arliste. Les grandes peintures murales de Chassériau : la chapelle de Sainte-Marie l'Égyptienne à Saint-Merry ; l'escalier de la cour des comptes, la chapelle baptismale de Saint-Roch, l'hémicycle de Saint-Philippe du Roule, ont été pour nous le sujet d'articles spéciaux, et nous avons du moins cette consolation de n'avoir pas attendu que notre ami fût mort pour le louer. Nos éloges, il a pu les lire, et ils n'ont pas été jetés sur sa pierre, comme de sèches couronnes d'immortelles.

De môme que M. Ingres, son ancien maître, Théodore Chassériau excellait à crayonner en quelques heures des portraits à la mine de plomb, qui sont autant de chefs- d'œuvre. D'un trait donné en apparence au hasard, il fixait une physionomie d'une manière magistrale.

Sa mémoire était fidèle comme son affection, et ce fut de souvenir qu'il fit de madame E. de Girardin, dont le salon nous réunis^ait autrefois presque tous les soirs, un portrait d'une ressemblance à la fois idéale et vraie, où l'âme est dans les yeux et l'esprit sur les lèvres, le seul que les amis de l'aimable femme reconnaissent et gardent au fond de la petite chapelle des reliques sacrées.

Il dort maintenant à l'ombre du sépulcre, l'ardent artiste qui aimait tant le soleil, et que l'Afrique nous renvoya ivre de lumière, fasciné de couleur, éperdu

23.


270 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

de la vie du désert. Abd-el-Kader, Bou-Maza, le bey de Conslantine étaient ses amis. Aussi, un Arabe en grand burnous noir, à la chachia retenue par des cor- delettes en poil de chameau, suivait son convoi avec la gravité de la douleur orientale, et de sa main brune ta- touée de versets du Coran, jetait de l'eau bénite au cercueil, et suspendait une couronne jaune à la chapelle mortuaire.

(Moniteur, 13 octobre 185G.^


ZIEGLER


NÉ EN 1804 — MORT EX 1856


Ziegler pouvait avoir de cinquante- trois à cinquante- quatre ans, quoiqu'il parût moins âgé : sa haute taille, sa construction athlétique, sa face puissamment mode- lée, ses cheveux abondants et noirs, où peu de fds ar- gentés se montraient, ses dents superbes, ses yeux d'un noir brillant, pleins de vie et d'intelligence, faisaient croire chez lui à une de ces carrières d'artiste à la Titien, qui ont besoin de la peste pour ne pas se continuer au delà du siècle.

Nous n'aurons pas grand'chose à dire sur sa vie in- time, mais nous l'avons beaucoup connu comme artiste, et de longues conversations, auxquelles il savait donner un charme particulier, car c'était un merveilleux cau- seur, nous ont fait pénétrer dans le'^secretde sa pensée. Les idées et les œuvres ne sont-elles pas la vfaie vie de l'artiste? Les accidents plus ou moins bourgeois qui peuvent la varier dans une civilisation si rigoureusement précise que la nôtre, et si bien mise à l'abri de toute aventure, n'offrent jamais un intérêt bien vif. On n'y trouve pas ces romans à péripéties singulières, si fré-


272 rORTKAITS CONTEMI'ORAINS.

quents parmi les existences des peintres du seizième siècle. Tout le drame est dans le cerveau.

Ce fut à l'école d'Ingres, sous ce maître enthousiaste e sévère, dont tous les élèves ont gardé le culle et comme la crainte, quelque renom qu'ils aient acquis d'ailleurs, que Ziegler apprit les principes et la pratique de son art. Cette discipline austère lui a donné le goût de la ligne, le souci du slyle et le parti pris des grandes localités, simples et dégagées de tout détail superflu, et la netteté d'exécution qui caractérisent les élèves d'Ingres.

Le début de Ziegler au salon de 183... fut Irès-remar- qué ; c'était le Giotto dans l'atelier de Gimabué. On n'a pas encore oublié cette charmante figure du jeune pâtre à demi vêtu d'un bout de haillon et d'une peau de chèvre, qui d'un air de profonde rêverie regardait les miniatures d'un grand missel, et semblait comme ébloui à ce premier rayonnement de l'art. Ainsi qu'il arrive à beaucoup de peintres, Ziegler donna là comme la fleur de son talent; il eut plus de science, mais non plus de charme en ses autres œuvres. Là, pour la première fois, union qui le séduisait, il appliqua la chaude couleur vénitienne par larges touches sur le contour précis d'In- gres. Les lumières s'effaçaient peut être trop dans les demi-teintes, mais l'aspect était harmonieux rt doux à l'œil, et, pour beaucoup, Ziegler est encore suffisamment désigné par « l'auteur du Giotto. »

Au Giotto succéda le saint Georges combattant le dra- gon.

Saint Georges, couvert d'or de la nuque au talon, perce de sa lance le monstre qui se renverse dans son agonie et couvre d'écume le poitrail du cheval monté par le saint guerrier. Cette armure était une merveille d'exécution, un véritable Irompe-l'œil : elle brillait d'un éclat si neuf»


ZIEGLER. 273

elle était si polie, si fourbie, si illuminée de reflets, si étoilée de clous, elle fjaisait si bien miroir, que l'or du cadre paraissait faux à côté; la tête du saint Georges, quoique fort belle et très-bien peinte, ne pouvait lutter contre cette splendeur métallique, et l'accessoire nuisait ici au principal ; car il est plus facile de faire vivre ce qu'on appelle la nature morte, que d'animer là nature vivante; — mais ce n'était pas un défaut à la portée de tout le monde que cette armure dont Giorgione eût pu revêtir l'un de ses chevaliers.

Puis vient le saint Luc peignant le portrait de la Vierge, grande et magistrale peinture, un peu trop sys- tématiquement large peut-être, mais d'un bel aspect. La robe du saint, taillée en dalmalique, témoignait déjà par sa coupe et les ornements de ce penchant d'archéologie si remarquable plus tard chez Ziegler.

Le Daniel dans la fosse aux lions est un des plus heu- reux tableaux de l'artiste. Toutes ses qualités s'y trou- vent, ses défauts n'y paraissent pas : — le prophète se tient debout, les yeux levés vers le ciel, les yeux blancs d'extase, sans prendre aucun souci de la fauve société qui se roule autour de lui au fond de l'antre. Les lions avaient élè peints par Ziegler avec une fidélité zoologique à charmer un naturaliste. H s'était plu à rendre ces mufles puissants, aux yeux d'un jaune métallique, au front monlueux, au profil presque humain dans leur nimbe de crins échevelés, ces pattes lourdes aux os énor- mes, aux muscles formidables, onglées de poignards rétractiles. Mais ce qu'il y avait de plus beau, c'était un ange blanc comme ceux de Swedenborg, aux traits fiers et charmants, à la chevelure blonde, dont les fils d'or s'embrouillaient avec les rayons de l'auréole. Cette ado- rable figure, phosphorescente de lumière, ayant pour ombres des reflets argentés, offre un type angé'ique en-


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tièremeiit neuf et demeure la plus heureuse création du peintre.

Vers cette époque à peu près, il arriva àZiegler une do ces fortunes rares qu'un artiste peut attendre en vain toute sa vie : il obtint rhémicycle de la Madeleine, — une place immense et magnifique dans un des plus riches monuments de Paris. Il fit ses esquisses, ses car- tons, et se prépara par de consciencieuses éludes de perspective à ce grand travail. Ziegler, qui était possédé de la curiosité de l'art, avait connu, par des voyages en Allemagne, l'école idéaliste de Munich et de Dusseldorf, et il fit, le premier en France, une composition philosophico- humanitaire, dans le genre des cartons que Chenavard, puisant aux mêmes sources, dessina plus tard pour la décoration projetée du Panthéon. C'était alors une nou- veauté piquante que de voir Napoléon, emporté par son aigle comme Jupiter, mêler son manteau impérial con- stellé d'abeilles d'or aux dalmaliques des saints et aux tuniques flottantes des anges. — D'autres personnages significatifs de l'histoire figuraient aussi dans cette vaste composition cyclique dont Gornehus n'aurait pas désa- voué l'idée première, et qui se recommandait par un aspect mat de fresque et de véritables qualités de pein- ture murale. Cet hémicycle assure contre l'oubli le nom de l'auteur, dont l'œuvre est peu nombreux, car il se distrayait en toutes sortes de recherches et de travaux.

Dans un de nos salons, — celui de 1847, — le seul qu'on ait réuni en volume, — nous trouvons ces lignes que nous transcrivons, parce qu'elles rendent avec fidé- lité l'impression du moment et qu'on ne peut les soup- çonner de complaisance posthume. — Il s'agit de la Judith exposée par l'artiste :

« L'instant choisi est celui où l'héroïne, transportée d'enthousiasme, approche des murailles de Bélhulie. —


ZIEGLER. 275

Dans l'exaltation du triomphe, elle a marché vite et sans doute laissé en arrière sa servante au pas alourdi.

Sous un ciel épais comme l'ivresse, noir comme la mort, et que zèhrent à sa portion inférieure quelques estafilades rouges que l'on prendrait pour des coups de sabre, l'aurore, qui se lève louche et sanglante sur une crête de collines sombres, sert de fond à la figure de Judith, qui d'une main tient le glaive, et de l'autre élève la tète d'Holopherne, qu'elle semble montrer aux habi- tants de Béthuhe.

M. Ziegler a cherché pour sa Judith un type oriental et cruel, qu'il a réahsé à souhait ; cette femme au corps souple et vigoureux, au teint de bistre, aux cheveux et aux sourcils bleus, aux grands yeux sauvages cernés d'antimoine, aux lèvres arquées fièrement, malgré sa beauté incontestable, nous semble une mortelle de bien farouche approche, et Holopherne au moins n'a pas été pris en traître.

La tête du malheureux général assyrien que brandit la virago, a encore quelque reste de frisure à la barbe, et une natte, à moitié défaite, se mêle à ses cheveux coa- gulés par le sang : détail ingénieux, qui montre que la mort a surpris Holopherne au milieu d'une nuit de dé- bauche.

Une tunique brune, serrée par une ceinture de cuir, et laissant voir , par-dessus, une robe blanche richement brodée à la poitrine, quelques coraux dans les cheveux et au col, forment à l'héroïne de Béthulie une toilette très-pittoresque, mais peut-être un peu tr^p simple, surtout si l'on songe que, d'après le texte de la Bible, Judith s'était parée de ses plus riches ornements. Mais trop de luxe d'étoffes et de pierreries aurait sans doute dérangé la gamme sobre et l'effet austère que l'ar- tiste avait choisis, car il excelle à poindre ces dé-


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tails et à leur donner la réalité la plus surprenante, comme peut en faire foi la poignée du glaive sur lequel s'appuie la main de Judith, et dont l'or soutient le voisi- nage de la dorure du cadre qu'elle touche presque.

Outre sa Judith, M. Ziegler a exposé une Vision de Jacob, où le rêve biblique est interprété d'une façon nou- velle. — Le jeune pasteur, étendu sur un lit de mousse et de gazon, répand ses cheveux d'or comme les -flots d'une urne sur la pierre qui lui sert d'oreiller; le som- meil a jeté sa poudre sous les yeux baissés du dormeur, qui voit seulement des yeux de l'âme.

Ceci est la partie réelle du tableau, et tout y est peint avec une conscience destinée à faire valoir la partie fan- tastique et vaporeuse ; — les rayons du soleil dorent ce premier plan avec une intention peut-être trop mar- quée.

A partir de là, nous faisons un voyage dans le hleUy mais dans un bleu d'un outre-mer plus foncé que celui du Tieck. Toute la vision est illuminée par une lumière de grotte d'azur dont il est très-difficile d'apprécier la vérité. — Dans cette atmosphère de feux de Bengale se déroule toute une théorie de figures angéliques mon- tant et descendant l'échelle mystérieuse; ces esprits ré- vèlent l'avenir au dormeur en lui présentant divers sym- boles.

Le moment choisi est celui où passe le groupe des anges portant les emblèmes des arts: la houlette des pas- teurs, la gerbe du laboureur, les grappes de lu vigne, les fruils dos jardins précèdent les figures qui tiennent les symboles de la musique, de l'architecture et de l'art céramique. — grès de Voisinlieu, que faites-vous ici? — Viennent ensuite les anges représentant la peinture, la sculpture, la gravure, in poésie : puis enfin, sur un plan éloigné, à demi noyés dans la vapeur, des anges


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voilés qui révéleront à Jacob les arts à venir encore igno- rés de nous. »

On voit, par cette conception digne d'êlre peinte à fresque sur quelque monument de Municb, TAthènes ba- varoise, glyptothèque, ou pinacothèque, coinbien l'idéa- lité allemande avait séduit Zieglor.

Ajoutez à cela une Courtisane vénitienne peignant ses cheveux, une tête de Léda, la Rosée, un Phidias et Phryné, vous aurez à peu près tout l'œuvre connu du peintre. — Nous ne parlons pas de quelques tableaux officiels auxquels il n'attachait pas, lui-même, grande importance. Cependant ce n'est pas là tout ce qu'il a fait ; son ateher, sanctuaire mystérieux dont il n'entre- bâillait pas Tolontiers la porte, renferme un assez grand nombre de morceaux, compositions, esquisses, frag- ments, études, toiles terminées, où l'esprit inquiet de l'artiste cherchait la perfection par les voies les plus di- verses.

Nous avons parlé tout à l'heure des grès de Voisinlieu. • — Ziegler avait un cerveau encyclopédique, comme la plupart des artistes de la renaissance. Il louchait à tout dans les choses de l'esprit, et sa curiosité vaga- bonde profitait, peut-être un peu au détriment de son art, des loisirs que lui faisait une médiocrité dorée. — Il s'était épris de céramique, et ce caprice nous valut un bel ouvrage théorique et une foule de vases en grés d'un galbe exquis et d'une fantaisie charmante ; — car, diffc- rent de beaucoup de songeurs, il rêvait et pratiquait. Nous nous souvenons d'avoir passé deux ou tfois jours avec lui à Voisinlieu, dans la fabrique qu'il dirigeait. — Il était là, au miheu de ses pétrissoirs, de ses roues de potier, de ses moules, de ses fours, de ses creusets, pas- sionné comme Bernard Palissy pour les rustiques figu- Unes, sans être obligé de jeter, faute de bois, ses meubles

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278 PURTRAITS COiNTEMORAlNS.

dans la fournaise ; il cherchait alors pour les vases un vernis métallique, qu'il a trouvé depuis, qui donnât du Ion et de la dureté à la pâle et ne couvrît pas les détails délicals de l'ornementation. Tout le monde a pu admi- rer, aux vitrines des magasins, ces belles poteries, qui n'avaient que le défaut d'être trop chères. Tout en en- fournant ses pièces, Ziegler nous développait ses théories sur le point de départ des formes céramiques, théories très-ingénieuses et très- subtiles, que nous reprodui- sîmes dans un article. — Du reste, Ziegler lui-même a fait sur ce sujet un beau livre, illustré de planches ma- gnifiques, que les amateurs peuvent consulter.

Quand ce n'était pas la céramique qui l'occupail, c'était quelque cosmogonie bizarre, quelque théorie nou- velle de la lumière et des couleurs, quelque recherche de procédé perdu, quelque invention chimique. Les fragments insérés dans VArtiste montrent quelles re- cherches il apportait dans l'emploi des couleurs, ne posant un ton que d'après ses rapports exacts. Il avait aussi des idées particulières sur l'architecture, dont il variait les lignes droites et les symétries trop froides par une suite de brisures ou de motifs alternés qu'il appelait la loi d' interséquence. — Plus tard il voulut retrouver le secret de ces vases myrrbins, espèce de verre diapré aux teintes d'opale, de nacre et de burgau, que l'anti- quité payait des sommes fabuleuses, les croyant entaillés dans des gemmes d'une rareté chimérique, qu'on, ne trouvait que par d'heureux hasards au fond de l'extrême Orient; et un jour il nous apporta de Choisy-le-Hoy un morceau de verre qu'il avait oblenu de certains mé- langes, et qui était nué de plus de teintes que l'arc-en- ciel; au moyen âge Ziegler eût été alchimiste; il y avait chez lui du souflleur hermétique. — La clarté du siècle où nous vivons ne laisse pas s'entasser assez d'ombre


ZIEGLER. '279

dans les laboratoires pour que le microcosme y puisse éciieveler ces éblouissants rayons qui illuminent la for- midable eau-forte de Rembrandt. — Sans cela il eût tra- vaillé au grand œuvre comme Raymond LuUe, comme Flamel, comme Paracelse, comme Agrippa, ou même comme Van Dyck, qui eut la folie de ch'Tcher l'or ailleurs que sur sa palette.

(L'Artiste, 1857.)


INGRES


NE EN 1781 — MORT EN


La vie d'un artiste est dans son œuvre, aujourd'hui surtout que la civilisation par son développement a di- minué les hasard des existences et réduit presque à rien l'aventure personnelle. La biographie de la plupart des «grands maîtres des siècles passés contient une légende, un roman, ou tout au moins une histoire; celle des peintres et des sculpteurs célèbres de notre temps peut se résumer en quelques lignes : luttes obscures, travaux dans l'ombre, souffrances courageusement dévorées, re- nommée discutée d'abord, reconnue enfin, plus ou moins récompensée, de grandes commandes, la croix, l'Institut ; à part quelques viclimes tombées avant l'heure du triomphe, et à jamais regrettables, tel est, sauf un petit nombre de délails parliculiers, le fond obligé de ces notices. Mais si les faits y tiennent peu de place, les idées et les caractères en occupent une grande : les œuvres suppléent les incidents qui manquent,

Ingres (Jean-Auguste-Dominique) est né à Montau- ban, en 1781. Il a donc, à l'heure qu'il est, soixante- seize ans. Jamais vieillesse plus veito ne fut plus robus-


INGRES. 281

tement portée, et Ton peut hardiment promettre à l'illustre maître d'atteindre et de dépasser la vie sécu- laire du Titien.

Il existe d'Ingres un portrait peint par lui-même en 1804. L'artiste s'est représenté debout devant son clie- valet, un coin de manteau jeté sur l'épaule : la main droite tient un crayon blanc, la gauche se replie contre la poitrine ; la tête, de trois quarts, regarde le specta- teur. On dirait que le peintre se recueille dans sa foi et sa volonté avant d'attaquer la toile.

Les traits, malgré leur jeunesse, — l'auteur avait alors vingt-quatre ans, — sont très-fermement accentués; les cheveux, d'un noir énergique, se séparent sur le front en boucles mouvementées et rebelles. Les yeux bruns ont un éclat presque sauvage ; un sang riche co- lore les lèvres, et le teint, comme hâlé par un feu inté- rieur, rappelle celte nuance ambrée et fauve qu'affec- tionnait Giorgione : un col de chemise i abattu fait valoir par une large touche blanche la chaude localité des chairs. La teinte neutre dont on peint les murs des ate- liers remplit le fond.

Il y a dans ce portrait une force de vie singulière : la sève puissante de la jeunesse y déborde, quoique déjà contenue par la volonté. Le martre apparaît derrière l'é- lève. Ceux qui accusent Ingres de froideur n'ont certes pas vu cette figure si vivace, si âpre, si robuste, qui semble vous suivre de son regard noir, obstiné et pro- fond. C'est un de ces portraits inquiélants avec lesquels on n'est pas seul dans une chambre ; car une âme vous épie par le trou de leurs prunelles sombres.

Nous aimons beaucoup les images des artistes illustres tracées au début de leur vie, quand la gloire n'avait pas encore couronné leur front plein de rêves ; elles sont rares d'ailleurs: on ne s'occupe guère de fixer et d

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282 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

multiplier leur ressemblance que lorsque les années sont venues, apportant la célébrité avec elles.

Ce portrait promet tout ce que l'artiste a tenu. Foi ardente, courage inébranlable, persistance que rien ne rebute. On découvre dans ces lignes nettes, dans ces méplats accusés, dans cette forte charpente, un génie opiniâtre, têtu même, — n'a-t-on pas dit que le génie est fait de patience? — dont la devise semble être : Etiam si omnes, ego non. En effet, rien n'a pu détourner du culte de la beauté pure cet enthousiasme, solitaire si long- temps, ni le pédantisme classique, ni l'émeute roman- tique : il a mieux aimé attendre la réputation que de l'acquérir hâtivement, en se conformant aux doctrines à la mode. A une époque de doute, de mollesse, d'incer- titude, il a ci^u, sans un moment de défaillance : la Na- ture, Phidias, Raphaël, ont été pour lui une sorte de tiinité de l'art, d'où résultait pour unité Tidéal.

Mettez un froc à la place du manteau, et vous aurez un jeune moine italien du moyen âge, un de ces moines qui deviennent cardinaux ou papes ; car ils ont la puissance de suivre toute leur vie une idéj unique.

Maintenant regardons le portrait du maître souverain, comblé d'ans et d'honneurs, qui a régné despotique- mont sur une école fanatisée, adoré et craint comme un dieu. Les cheveux, qui ne comptent encore qu'un petit nombre de fils blancs, gardent toujours la raie au milieu do la tête, en l'honneur du divin Sanzio, comme une espèce de marque mystérieuse par laquelle le dévot se consacre à son idole. Quelques plis transversaux ont rayé le front légèrement ; quelques veines dessine.il leurs rameaux sur les tempes moins couvertes; une chair compacte et solide élargit les plans primitifs et modèle puissamment les formes indiquées par le pre- mier portrait : la bouche s'est attristée à ses angles de


INGRES. 285

deux OU trois rides moroses, mais Toeil conserve une immortelle jeunesse ; il regarde toujours le même but : — le beau.

Remplacez par un camail d'hermine le paletot mo- derne, et cette tête aux lignes sévères, à la coloration énergique, sculptée, mais non détruile par l'âge, pourra figurer parmi les prélats romains à un conclave, à une cérémonie de la chapelle Sixtine. Si nous insistons sur cette idée, c'est que la religion de l'art, dont il fut le prêtre le plus fervent, a donné à Ingres un aspect vrai- ment pontifical : il a toute sa vie gardé l'arche sainte, et porté les tables de la loi.

Ordinairement les biographies d'artistes commencent par le récit des obstacles qu'élève la famille contre la vocation. Le père qui désire un notaire, un médecin, ou un avocat, brûle les vers, déchire les dessins et cache les pinceaux. Ici, point d'empêchement de ce genre : chose rare ! le projet du fils se trouva d'accord avec le vœu paternel. L'enfant eut du papier, des crayons rouges et un portefeuille d'estampes à copier ; il apprit aussi la musique et à jouer du violon. Peintre ou musicien ! cet avenir n'effrayait nullement ce brave M. Ingres père. Il faut dire, pour expliquer ce phénomène, qu'il était lui-même musicien et peintre. Le jeune Ingres fut mis à l'atelier chez un M. Roques, do Toulouse, élève de Yien ; mais ce fut, plutôt encore que l'enseignement de ce maître, la vue d'une copie de la Vierge à la chaise, rapportée d'Italie, qui décida de son avenir. L'impres- sion reçue fut ineffaçable, et l'enfant devenu Vmme ne l'oublia jamais: elle domine encore sa vie après plus de soixante ans écoulés.

Quelques années plus tard, il vint à Paris, entra chez David, obtint au concours un second prix qui l'exempta de la conscription; puis, en 1801, un premier prix :


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a Achille recevant dans sa tente les députés d'Agamem- non, » qu'on peut voir à l'Académie des beaux-arts, et qui le contient déjà tout entier. Bien que lauréat, il ne partit pas tout de suite pour cette ville éternelle, qui devait lui êlre comme une seconde patrie : les finances de rÉtal étaient épuisées, et 1rs fonds manquaient pour la pension des élèves. Il attendit donc l'instant propice, travaillant, dessinant d'après l'antique et le modèle, au musée et chez Susse, copiant les estampes des maîtres, se préparant à la gloire lointaine par de fortes et se' rieuses études.

Enfin, le voilà dans cette Rome où, avant lui, un autre maître austère, Poussin, s'était si bien acclimaté, ou- bliant presque la France au milieu des chefs-d'œuvre de l'antiquité. Cette atmosphère imprégnée d'art, si fa- vorable au travail recueiUi et solitaire, lui convenait admirablement. Il s'y fortifia dans le silence, loin des coteries et des systèmes, et se fit de son atelier un sorte de cloître où n'arrivaient pas les bruits du monde. — Il vivait seul, fier et triste ; mais chaque jour il pou- vait admirer les loges et les stances de Raphaël, et cela le consolait de beaucoup de choses. Bientôt après il épousa la femme qu'on lui avait envoyée de Franco, et qui, par un hasard piovidentiel, se trouva être précisé- ment la femme qu'il eût choisie. On sait avec quel infa- tigable dévouement madame Ingres écarta de son mari toutes ces petites misères qui taquinent le génie et le dis- Irayent ; elle lui cacha le côté douloureux de la vie, et lui créa un milieu de calme et de sérénité, même diins les situations les p!us difficiles. Sûr datleindre son but tôt ou tard, Ingres, quoiqu'il vil sn peinture peu goûléeou méconnue tout à fait, s'obstinait à suivre la voie où il était entré, et souvent la gène rôda autour du ménage et s'assit sur le s uil ; — une telle misère est glorieuse, et


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l'on peut en parler. A Florence, le peintre dont mainte- nant les toiles se couvrent d'or fut obligé pour vivre de faire des portraits à des prix dérisoires, et il n'en trou- vait pas toujours.

Jamais artiste ne poussa plus loin le dédain de l'argent et de la gloire facile ; il élaborait longuement ses ta- bleaux, et savait attendre l'heure de l'inspiration pour des œuvres qui devaient durer toujours. Dans le public l'on est porté à croire que le peintre du Vœu de Louis XIU, du Plafond d^Homère, de la Sfratonice^ n'a pas le travail rapide : c'est une erreur. Ce pinceau si savant et si sûr de lui-même ne donne pas un coup qui ne porte, et souvent en une journée Ingres peint de la tête aux pieds une grande figure, où nul autre que lui ne saurait reprendre un défaut. Mais un artiste de celte conscience et de celte force ne se contente pas de peu. Le bien ne lui suffit pas ; il cherche le mieux, et ne s'ar- rête qu'à cette limite où l'imperfection des moyens hu- mains arrête les génies lés plus absolus dans la pour- suite de l'idéal. Ainsi, des tableaux commencés au début de sa carrière n'ont reçu que tout récemment la der- nière main; mais ceux qui ont eu le bonheur de les voir, ne trouvent pas que l'artiste ait mis trop de temps à les faire, quoiqu'ils soient restés quarante ans peut-être sur le chevalet.

L'Odalisque, commandée en j 813 par la reine Caroline de Naples, acquise en 1816 par M. Pourtalès, dont elle a longtemps illustré la galerie, et appartenant aujour- d'hui à M. Goupil, qui n'a pas voulu que ce clèef-d'œuvre sortît de France, fut la première toile qui attira l'atten- tion sur le maître ignoré dans sa patrie. L'effet produit aurait pu décourager une conviction moins robuste : on n'apprécia pas cette exquise perfection de dessin, ce modelé si savant et si fin, ce grand goût qui mariait la


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nature choisie aux plus pures traditions de l'anliquité. — L'Odalisque fut trouvée gothique, et l'on accusa le peintre -ûe vouloir remonter à l'enfance de l'art. Nous n'inventons pas, croyez-le bien, ce jugement étrange. — Les barbares qu'imitait Ingres, au dire des critiques de 1817, c'étaient tout bonnement André Mantegna, Léo- nard de Vinci, Pérugin et Raphaël, gens, comme on sait, laissés infiniment en arriére par le Progrès. — Pins tard, on reprocha aussi aux romantiques de faiie re- brousser la langue jusqu'à Ronsard.

Le Vœu de Louis XIII, auxquel Ingres travailla trois ans, força enfin l'admiration rebelle. En effet, depuis le peintre d'Urbin, jamais plus noble et plus fière madone n'avait présenté enfant Jésus plus divin à l'adoration des anges et des hommes. L'artiste français avait pris place, par ce chef-d'œuvre, parmi les grands Italiens du sei- zième siècle. Les anges soulevant les rideaux, les .en- fant? portant les tablettes, la figure du roi, vu de doF et ne montrant qu'un profil perdu au-dessus d'un grand manteau fleurdelysé, dont les plis traînaient sur lès dalles, étaient exécutés avec un style et une maes- tria dont la tradition s'était perdue pendant plus de deux siècles.

En 1824, Ingres fut décoré de la Légion d'honneur, et, en 1825, admis à l'Institut. V Apothéose d'Homère, au salon de 1827, où figuraient la Naissance de Henri IV d'Eugène Devéria, et le Sardanapale d'E. Delacroix, consacra la gloire de l'artiste si longtemps méconnu. Il conquit dès lors dans une région sereine, au-dessus des disputes d'école, une place à part qu'il a gardée de- puis et que personne n'est tenté de lui disputer. Il s'y mainlient avec une tranquillité majestueuse — pacem summa tenenl — n'entendant du monde lointain qu'un vague murmure, cultivant le beau sans distraction ;


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étranger à son temps et vivant avec Phidias et Raphaël celte vie éternelle de l'art, qui est la vraie, puisque de toute civilisation disparue il ne reste souvent qu'un poëme, une statue ou un tableau.

Chose qui paraîtra singulière d'abord, mais que nous allons expliquer tout de suite. Le maître sévère fut ar- demment soutenu par les romantiques, et il compta plus de partisans enthousiastes parmi la nouvelle école que dans l'Académie. Ingres, quoiqu'il puisse sembler clas- sique à l'observateur superficiel, ne l'est nullement ; il remonte directement aux sources primitives, à la nature, à l'antiquité grecque, à l'art du seizième siècle; nul n'est plus fidèle que lui à la couleur locale. Son Entrée de Charles V à Paris ressemble à une tapisserie go- thique, sa Francesca de Rimini a l'air d'être détachée d'un de ces précieux manuscrits à miniatures où s'épui- sait la patience des imagiers, son Roger et Angélique a la grâce chevaleresque du poëme de l'Aiioste, sa Chapelle Sixtine pourrait être signée Titien ; quant aux sujets an- tiques, tels que \'(Edipe,\' Apothéose d'HomèrCj la Stra- toniccy la Vénus Anadyomène, on ne les concevrait pas peints d'une autre manière par Apelle, Euphranore ou Xeuxis. Ses Odalisques rendraient jaloux le sultan des Turcs, tant les secrets du harem semblent familiers à l'artiste. Nul non plus n'a mieux exprimé la vie moderne* témoin cet immortel portrait de M. Bertin de Vaux qui qui est la physiologie d'un caractère et l'histoire d'un règne. S'il sait plisser admirablement une draperie grecque, Ingres n'arrange pas moins heureilfeement un cachemire et il tire un merveilleux parti de la toilette actuelle: ses portraits de femme l'attestent.

Ainsi, quel que soit le sujet qu'il traite, Ingres y ap- porte une exactitude rigoureuse, une fidélité extrême de couleur et de forme, et n'accorde rien au poncif acadé-


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mique ; et si, dans le portrait d'histoire de Cherubini, il introduit Polymnie étendant la main sur un front in- spiré, il laisse néanmoins sa perruque et son carrick au vieux maestro.

Ingres, lorsqu'il peint un sujet antique, fait comme un poète qui, voulant faire une tragédie grecque, remon- terait à Eschyle, à Euripide, à Sophocle, au lieu d'imiter Racine et ses copistes.

En ce sens il est romantique — bien que pour la foule tout homme qui représente des scènes de l'histoire an- cienne ou de la mythologie soit classique — et il ne faut pas s'étonner qu'il ait compté de nombreux adeptes parmi la nouvelle école.

Le Martyre de saint Symphorien, que Michel-Ange et Jules Romain eussent admiré, n'eut pas le bonheur de plaire au public français à l'Exposilion de 1834. La tète sublime du saint, le gesie magnifique de la mère, les tournures superbes des licteurs n'obtinrent pas grâce pour le coloris, qui avait la teinte mate, sobre et forte des fresques des grands maîtres. — L'artiste, justement ir- rité, se retira dans la direction de l'école française à Rome comme sous une tente d'Achille, et il se livra à l'enseignement de son art avec cette autorité que nul professeur ne posséda comme lui. Ses élèves l'adoraient et le craignaient, et tous les jours il y avait dans l'école des scènes passionnées et pathétiques, des brouilles et des raccommodements. Ingres parle de son art avec une singulière éloquence; il a, devant Phidias et de- vant Rapliaël, des effusions, des élans lyriques qu'on aurait dû sténographier ; d'autres fois, plus calme, il émet des maximes et des conseils qu'il est tou- jours bon de suivre, et qui, sous une forme abrupte, concise et bizarre, conlicnnent toute l'esthétique de la peinture.


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Son influencé a été profonde et se continue. Hippo- lyte Flandrin, Amaury Duval, Lehman, Ziegler, Chassé- riau, furent ses élèves les plus remarquables ; et on peut dire que chacun, dans la sphère de son talent, a fait honneur au maître.

A l'Exposition universelle de 1855, les travaux d'Ingres furent exposés dans une salle à part, chapelle privilégiée de ce grand jubilé de la peinture, et les adorateurs du beau y vinrent de tous pays.

Les bornes de cet article ne nous permettent pas de passer en revue tout l'œuvre du maître ; nous avons voulu plutôt considérer l'artiste en général. Malgré quelques bizarreries de détail, nous aimons cette personnalité entière, celte vie une et consacrée sans réserve à l'art, cette recherche du beau que rien ne peut troubler. — Les esprits à systèmes, rehgieux, poliiiques ou philoso- phiques diront sans doute qu'Ingres ne sert aucune idée; c'est en quoi sa supériorilé éclate: l'art est le but et non le moyen, et jamais il n'en exista de plus élevé. Tout poète, statuaire ou peintre qui met sa plume, son ciseau ou sa brosse au service d'un système quel- conque, peut être un homme d'État, un moraliste, un philosophe, mais nous nous défierons beaucoup de ses vers, de ses statues et de ses tableaux ; il n'a pas compris que le beau est supérieur à tout autre con- cept. Platon n'a-t-il pas dit : Le beau est la splendeur du vrai?

A toutes les qualités d'Ingres on pourrait en joindre encore une. Il a conservé le secret, perdu aujourd'hui, de rendre dans toute sa pureté la beauté féminine. — Voyez l'Iliade et l'Odyssée, l'Angélique, l'Odalisque, le portrait de madame de Vauçay que le grand Léonard eût signé, la muse- de Gherubini, la Vénus Anadyomène, la Stratonice, les Victoires de l'apothéose de Napoléon, et

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290 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

enfin la Source, pur marbre de Paros rosé de vie, chef- d'œuvre inimitable, merveille de grâce et de fraîcheur, fleur d'un printemps de Grèce éclose sous le pinceau de l'artiste à un âge où la palette tombe des mains les plus vaillantes.

(L'Artiste, 1857.)


PAUL DELAROCHE


NÉ EN 1797 — MORT EN 1836


Autrefois, nous avons assez rudemeni, malmené Paul Delaroche. C'était à une époque où la polémique d'art se faisait à fer émoulu et à toute outrance , — heureux temps ! — Qui se passionne aujourd'hui pour ou contre un poète, un peintre, un compositeur? ces belles colères et ces chaudes admirations n'existent plus. Nous haïssions d'une haine esthétique et sauvage Paul Delaroche que nous n'avions jamais vu; nous en aurions mangé et il nous eût semblé bon, comme l'évêque de Québec au jeune Peau-Rouge. Quelle était la cause de cette aversion profonde? Casimir Delavigne de la peinture, par de sages concessions, par de prudentes hardiesses, par une sorte de romantisme bourgeois, il compromettait et détour- nait le grand mouvement conduit par Victor Hugo et Eugène Delacroix. Ses tableaux, arrangés comme des dénoûments de tragédies, et d une extrême propreté d'exécution, faisaient ameuter la foule autour d'eux. Il se livrait à un moyen âge coquet, lustré, ciré, minutieu- sement exact dans les petites choses, à ravir d'aise les philistins. De toutes parts, on nous disait : « Que deman-


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dez-vous? Une fait pas de Grecs ni de Romains, celui-là. » Mais nous avions découvert la jambe d'Achille dans la botte à chaudron de Gromwell, et le torse d'Hyacinthe sous le surcot des enfants d'Edouard.

Aussi quels cris, quelle rage ! il fallait nous voir, les griffes et la crinière au vent, bondissant dans notre bas de journal, comme une bête fauve qu'on agace dans sa cage! — Les montagnards du parti, les pâles, les ba- sanés, les "verdâlres, les chevelus, les moustachus, les barbus, ceux à fraise et à pourpoint, nous criaient : — Bien rugi, lion !

Beaucoup d'années se sont écoulées depuis ; — en rap- pelant ce souvenir, si nous sourions de ces saintes fu- reurs de notre jeunesse, nous ne les renions en aucune manière. L'idée pure nous inspirait; un amour sans bornes de l'art nous poussait, et le danger que nous si- gnalions n'était nullement chimérique. La violence de nos attaques pouvait nous donner tort dans la forme ; nous, nous avions raison au fond. Notre tâche était haute, nous plaidions la cause du génie méconnu conire le ta- lent populaire ; et fanatique comme tout croyant, nous tâchions de briser l'idole de la foule, pour élever sur son socle la statue du vrai Dieu.

Depuis, tout en restant fidèle à nos doctrines, nous avons reconnu l'esprit ingénieux, la patiente élude, la ferme persévérance de l'artiste. Nous avons admiré, comme tout le monde et plus que tout le monde, ce merveilleux petit chef-d'œuvre, V Assassinat (tu duc de Guise, tableau d'histoire d'une étonnante fidélité, épreuve photographique de toute une époque, prise à travers les siècles, dessin rétrospectif qu'on croirait fait par un témoin oculaire.

(L'Artiste, 1857.)


PAUL DEUROCHE. 293


Bien que Paul Delaroche ait joui d'une réputation pour laquelle le mot d'européenne serait trop faible, et qu'on pourrait dire, sans exagération, universelle, ce n'est point un paradoxe d'avancer qu'il est peu connu : parmi la génération actuelle, ils sont en petit nombre ceux qui ont vu des tableaux de ce maître, que les belles gravures éditées par Goupil, qui lui avait consacré une espèce de culte, ont rendu si populaire depuis 1851. 11 avait fui l'arène tumultueuse du Salon; il s'était même abstenu à la grande exposition de 1855 , où les maîtres de France et de l'étranger avaient apporté leurs litres de gloire.

L'exposition des œuvres de Paul Delaroche au palais des Beaux-Arts fut presque inédite, pour la plupart des visiteurs à qui les œuvres récentes du peintre sont assu- rément inconnues, s'ils ont vu ou se rappellent ses œu- vres anciennes.

Nous aimons cette exhibition solennelle où l'artiste mort, avant d'entrer définitivement dans la postérité, expose loyalement et franchement ses toiles, depuis la première jusqu'à la dernière, depuis son premier bégaie- ment dans l'art jusqu'à son mot suprême.

Il s'agit donc ici d'un jugement sérieux dans lequel le respect dû à une mémoire illustre se concilie avec la sévérité nécessaire en de telles questions, qui intéressent le présent et l'avenir de l'art. .

Loin de nous l'idée de vouloir diminuer* l'une des gloires de la France ! Cependant il est bon de ne pas cé-

tder à un engouement très-explicable d'ailleurs, et de prendre au nom du grand art quelques réserves contre des tendances qui ne doivent pas être encouragées. Paul Delaroche n'est pas né peintre ; il n'a pas le don


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comme l'ont eu la plupart des maîtres du seizième siè- cle, pour ne pas chercher d'exemple parmi les contem- porains; Fart n'est pas chez lui celte fleur naturelle qui s'épanouit spontanément au printemps de la vie et cou- ronne le front de Raphaël. Delaroche ne produit pas tout jeune et d'une manière presque inconsciente des chefs- d'œuvre que son âge mûr aura de la peine à surpasser, si même il les égale. Il n'a pas le sentiment inné de la forme, encore moins celui de la couleur, ni ce tempéra- ment impérieux du peintre, qui se trahit dés les premiers barbouillages de l'enfant. Mais il possède à un haut degré la volonté intelligente ; il dirige vers un but choisi toules les qualités persistantes de son esprit; il étudie, il travaille, il corrige, il améliore, il ne s'arrête qu'à son, extrême limite, et il repart reposé et plus fort, après une halte méditative. — Jamais le mot latin si souvent cité: « Lahor improbiis omnia vincit, » ne fut plus honora- blement applicable ; mais, malgré le dicton, il n'est pas vrai que le travail acharné vienne à bout de tout ; il faut aussi la grâce, dans le sens chrétien : les œuvres seules ne sauvent pas.

Contrairement aux peintres nés, à qui le thème de composition fut presque indifférent, et qui firent des centaines de chefs-d'œuvre avec deux ou trois données insignifiantes, Paul Delaroche s'est toujours préoccupé du sujet outre mesure. En cela l'on peut dire qu'il fut bourgeois : il chercha l'intérêt, chose tout â fait secon- daire en art. Si le visiteur d'une galerie, en s'arrêtant devant un tableau, au lieu de le regarder et d'en jouir, feuillette d'abord son livret pour s'enquérir de la scène histori(iuc ou de l'anecdote représentée, vous pouvez dire, sans crainte de vous tromper :

Cet homme, assurément, n'aime pas la peinture.


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Delaroche a beaucoup trop pensé à ces visiteurs-là. La pureté du dessin, la force ou la finesse du modelé, l'har- monie de la couleur, l'imitation de la nature, idéalisée par le style, importent autrement que la curiosité ou le choix du fait. Là est le seul, le vrai, l'éternel sujet de la peinture. L'on a dans ces derniers temps confondu l'idée littéraire avec l'idée pittoresque : rien n'est plus dissemblable. Si l'on disait qu'une nature morte de Char- din, représentant une raie, un paquet de céleri, un chaudron ou un pot de grés, contient souvent cette idée pittoresque qui manque à de vastes compositions cy- chques, palingénésiques, philosophiques, historiques, ethnographiques et prophétiques, on étonnerait peut- être bien des gens du monde ; mais, à coup sûr, l'on surprendrait fort peu les artistes, très-convaincus d'a- vance de celte vérité. En France, le sentiment plastique n'existe presque pas; le beau par lui-même intéresse peu. Devant un torse grec, sans tête, sans bras et sans jambes, divin fragment qui chante l'hymne de la forme pure dans sa muette langue de marbre, la foule passe froide et distraite, pour s'amasser devant une toile dont l'explication tient une page de petit texte dans la bro- chure du Salon.

Aussi le succès de Paul Delaroche auprès de ce public ainsi fait fut-il immense, toutes les fois qu'il lui laissa voir ses toile^ Il a mis le drame dans la peinture. Cha- cun de ses tableaux est un cinquième acte de mélodrame ou de tragédie, au bas duquel on pourrait écrire comme indication finale : « La toile tombe. » •

La forme dramatique est la forme préférée par notre nation; elle va à son esprit net, exact, positif: Paul Dela- roche fut très-français en cela. Il avait les goûts qu'il servit à souhait. Au fond, la ligne d'Ingres déplaît autant au public que la couleur d'Eugène Delacroix. A deux


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points de vue opposés, ces deux maîtres font de l'art pur, c'est-à-dire que pour l'un le contour est la chose impor- tante, comme le ton pour l'autre. Ils n'amusent pas cette classe nombreuse qui lit un tableau comme un roman de Walter Scott.

11 est singulier d'avancer, d'un homme arrivé dans son art à tous les honneurs possibles, qu'il s'est trompé de vocation en choisissant la peinture qui lui a valu tant de renommée; mais après trois visites à l'exposition du palais des Beaux-Arts, nous ne pouvons nous empêcher de croire que Paul Delaroche aurait réussi bien davan- tage au théâtre. Là était son vrai talent. Quelle adresse et quelle habileté de mise en scène ! quelle entente du groupe dramatique, et même, pour tout dire, quel jour de rampe sur toutes ces morts et ces décapitations !

Une chose frappante, et que fait ressortir de la façon la plus sig^nificative l'exposition du palais des Beaux-Arts, c'est le progrès non interrompu de l'artiste à mesure qu'il avance dans son œuvre : le mérite de ses tableaux pourrait se classer par dates, et qui voudrait prendre le meilleur, n'aurait qu'à emporter le dernier : si l'exis- tence séculaire du Titien lui avait été accordée, il serait devenu indubitablement un grand peintre. Il y a quelque chose de touchant dans cette opiniâtreté intelligente et réfléchie, qui marche vers la perfection d'un pas lent, mais sûr, sans se décourager jamais, comprenant ce qui lui manque et tâchant de l'acquérir, et venant presque à bout, dans la Jeune martyre noyée, de produire un véritable chef-d'œuvre après tant de faux chefs-d'œ'uvre! — A l'heure où pour beaucoup la décadence a commencé depuis longtemps, Paul Delaroche s'élevait, s'élevait toujours.

Pourcomprendre combien grand est l'espace parcouru, il faut regarder, plus longtemps qu'ils ne le méritent


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peut-être, les tableaux de la première salle, les plus an- ciens en date, et l'on verra avec quels aveugles tâtonne- ments, quelles incertitudes laborieuses, quelles anhéla- tions pénibles la volonté du peintre se fraye sa route à travers les obstacles. La seule intention bien visible en- core, c'est le sujet, qui resta toujours la préoccupation de Paul Delaroche. — Joas sauvé d'entre les morts, la mort du président Duranti, la mort d'Elisabeth, la scène de la Saint-Barthélémy, la mort d'Augustin Carrache, Jeanne d'Arc malade, interrogée par le cardinal de Win- chester, accusent cette recherche de scènes funèbres ou violentes; le dessin est mou, la forme veule ou bour- souflée, la couleur plombée ou criarde. La composition seule se fait remarquer par son arrangement ingénieux ou théâtral ; — tels qu'ils sont, à l'époque où ils ont été exposés, ces tableaux ont dû frapper l'attention de la foule, s'ils ne satisfaisaient pas le goût sévère des con- naisseurs. Paul Delaroche les trouva sans doute plus mauvais que personne, car nul plus que lui n'eut la lu- cidité critique à l'endroit de ses œuvres.

Le cardinal Richelieu traînant Cinq-Mars et de Thou derrière sa barque sur le Rhône, le cardinal Mazarin suivant une partie de cartes de son lit, marquent déjà un grand progrès chez l'artiste : l'arrangement des deux tableaux est spirituel; la couleur, malgré des transpa- rences outrées et des tons qui font lanterne, ne choque pas trop désagréablement les yeux; les physionomies des personnages ont assez le caractère du temps, les costu- mes sont exacts ; la pensée se comprend toiÉ; de suite, et les deux cadres reproduits en estampes à la manière noire forment pendants sur les murs de plus d un salon bourgeois.

Nous croyons que là était la forme naturelle du talent de Delaroche; l'histoire épisodique, traitée dans cette


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dimension, convenait à son pinceau, plus fin que large: la Mort du duc de Guise, son chef-d'œuvre peut-être, en est la preuve. — Ici on ne peut que louer; cette tête efféminée et pâle qui sort d'une porte pour regarder timidement le grand cadavre gisant à l'autre bout de la chambre, assassiné par des ruffians coupe-jarrets, pro- duit une impression des plus dramatiques dans le meil- leur sens du mot. C'est vrai comme une scène de Shak- speare. Les fonds, par leur réahté minutieuse, donnent de la réalité à la scène qui a dû se passer réellement ainsi. Les personnages sont campés sur la hanche comme des spadassins et semblent faits d'après nature par un contemporain. Jamais la couleur locale de l'époque ne fut mieux ni plus fidèlement reproduite.

La Jane Graij est une toile romantique à la façon de Casimir Delavigne, avec lequel Paul Delaroche avait du 1 este plus d'un rapport ; le peintre et le poêle pouvaient se prêter des sujets de tragédies et de tableaux ; ils en- tendaient l'art de la même manière. Aussi tous deux ont-ils emporté de leur vivant ce succès populaire que n'obtient pas toujours l'art sérieux : il y a beaucoup d'adresse dans cette peinture : la paille destinée à boire le sang de la victime sur l'échafaud fait trompe-l'œil, et plus d'un spectateur est tenté d'en tirer un brin à lui ; les petites mains d'un ton de cire de la Jane Gray qui se tendent en avant et semblent chercher le billot, 0!it produit autrefois une grande impression sur la sen- sibilité philistine, et peut-être même le produisent-elles encore; le salin blanc delà jupe est aussi fort beau, très-bien cassé à ses plis, miroité de lumières nacrées et rehaussé d'ombres blondes. — La figure de la suivante qui s'évanouit et s'appuie à une colonne rappelle, par le costume et l'ajustement, certaines figures d'Holbein ; quoiqu'elle manque d'épaisseur et s'aplatisse comme


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une découpure de papier sur le fond grisâtre, elle ne manque ni de finesse ni de sentiment ; le maillot violet du bourreau est vide, et les jambes qu'il est censé revê- tir ne se trahissent par aucun détail anatomique. Cepen- dant le contraste de ce col mignon et de cette lourde hache fait frissonner, et il sera toujours difficile, sinon impossible, de faire comprendre à un public français que cette scène si émouvante ne constitue pas de la bonne peinture, et que la moindre esquisse d'un Vénitien de la décadence, Tiepolo, Montemezzano, Fumiani, ou tout autre dont le nom n'est pas écrit ou prononcé une fois en dix ans, satisfait bien davantage aux conditions de l'art : ce défaut est la cause du succès de Delaroche. Chez un peuple littéraire avant tout, il n'a pas peint, il a écrit ses tableaux, et les motifs pour lesquels nous le blâ- mons sont précisément les causes de sa réussite.

Toutefois il serait injuste de ne pas constater un im- mense progrés accompli entre la mort d'Elisabeth et la Jane Gray. Ici, du moins, l'artiste fait ce qu'il veut ; il rend sa conception d'une manière absolue : le maître apparaît.

Le Strafford afflige l'œil par l'abus des noirs, qui ont un fâcheux ton de cirage: les coloristes savent rompre habilement, avec des glacis et des reflets, cette teinte qui boit la lumière et dont on doit éviter l'emploi autant que possible. Van Dyck a très-souvent peint des person- nages vêtus de noir, sans tomber dans cet excès ; il évite celte nuance d'encre violâtre,et lui donne une chaude harmonie en rapport avec les blancs dorés d?s linges et des collerettes. Ces défauts disparaissent à la gravure, qui ne laisse voir que la disposition habile de la compo- sition.

Dans la Sainte Cécile, Paul Delaroche semble avoir subi l'inlluence d'Ingres, ou, pour mieux dire, des an-


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ciens maîtres italiens. Il remplit d'une couleur claire un contour nettement arrêté ; mais il ne possède ni la pureté de dessin, ni la finesse de modelé, ni la naïveté gothique qui font le charme de ces imitations archaïques; — il ne peut intéresser par l'expression de la seule heaulé : il lui faut un sujet, une scène. Les anges qui tiennent l'orgue sur lequel la sainte en extase laisse errer ses doigts, ne sont que jolis ; ils n'ont pas cette idéalité sé- raphique. des figures de Fiesole, du Pérugin et de Gian- Bellini. Mais, en revanche, le dessin teinté de pastel composé pour un vitrail, et représentant sainte Amélie offrant sa couronne à la Vierge, est une chose char- mante, digne en tout point d'être gravée par Gala- matta.

A cette période se rattache la Jeune Italienne et son enfant : Paul Delaroche essaye du style et de la ligne : il cherche le contour sévère et cette mâle couleur bistrée des grands maîtres de l'école romaine ; il y a dans cette peinture d'éminentes qualités ; mais, comme nous l'a- vons dit déjà, ces sujets, excellents pour des peintres de race, ne conviennent pas à Delaroche ; ils ne sont pas assez significatifs.

Les Joies cVune mère sont exécutées dans cette manière sèche et découpée à l'emporte-pièce ; les cheveux roux nattés de rubans cerise et s'échappant en ondes sur des chairs roses, dénotent une intention d'harmonie qu'un Vénitien eût réalisée en se jouant, mais qui se ternit à l'œil sous un pinceau moins coloriste.

La reine Marie-Antoinette à la Conciergerie pèche par cet abus de noir, dont nous parlions tout à l'heure. Le noir, comme le rouge, comme le vert, comme le bleu, comme toute autre nuance, a ses clairs, ses demi-teintes, ses ombres ; il ne fait pas, parmi les objets qui l'entou- !., • ette ta che absolument opaque ; il s'y relie par des


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reflets, par des rappels, par des ruptures ; aulrement il creuse un trou dans le tableau. La tête de la reine est fort belle et pleine de dignité. L'artiste a osé la peindre avec ses cheveux préiuaturément blanchis, ses yeux rougis par les larmes, ses marbrures et ses fatigues. Nous regrettons seulement qu'une main mtUe, sans os, sans articulations, presse le long delà jupe un mouchoir blanc semblable à un flocon d'écume. Parmi les figures à demi voilées d'ombres qui moutonnent dans l'étroit couloir sur le passage de la reine, exprimant les unes la pitié, les autres la haine, celles-ci une indifférence bes- tiale, celles-là une curiosité stupide, il y a des types bien observés et bien rendus ; le vif sentiment du drame qui caractérise Delaroche se fait sentir dans celte foule admirablement groupée.

L'idée de représenter Napoléon sur un mulet devait séduire et a séduit en effet l'artiste ingénieux à la recher- che de l'incident, du détail, de l'anecdote. Nous aimons mieux la conception épique de David, mais la foule est charmée par ce fac simile ; c'est ainsi, en effet, que le héros a dû traverser les Alpes, précisément en cet équi- page, conduit par un guide, à travers une neige qui, en s'écartant, ne laisse pas voir inscrits sur le rocher les noms d'Annibal et de César.

La tête de Napoléon à Fontainebleau a de la ressem- blance, du style et de la profondeur, mais croyez que M. Prudhomme admire principalement les taches de boue des bottes impériales. Qui faut-il blâmer? Le peintre ou M. Prud'homme? •

Les derniers tableaux de Paul Delaroche dénotent d'énormes progrès. Ses Girondins sont une chose ex- cellente. Dans les proportions d'une toile de genre, l'artiste a su faire un vrai tableau d'histoire, sans emphase, sans rhétorique, sans fausse poésie. Il a sur-

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monté avec un goût infini les difficultés qu'offrait le costume de l'époque, il a donné à chaque tête sa res- semblance, son expression, ses mœurs pour ainsi dire. — Quant à la Jeune martyre romaine noyée dans le Tibre, cette tête pâle, éclairée de son auréolé, a un reflet de grâce corrégienne. — Les petits drames in- times de la passion, quoiqu'on puisse leur reprocher de rabaisser à l'humanité des souffrances divines, sont pleins de sentiment, d'une couleur tendre et vague, d'une touche suave, d'un effet attendri, et montrent que l'artiste arrêté par la mort entrait dans une sphère nou- velle.

Plusieurs dessins au crayon, ou relevés de pastel, mé- ritent d'être cités avec éloges ; ce sont* de vrais dessins de maître, auxquels la couleur n'ajouterait rien, et qu'elle gâterait peul-êlre.

Le portrait de M. Guizot est célèbre, et l'on vante beaucoup celui de M. Thiers, mais nous leur préférons le portrait de M. E. Pereire; le masque est d'une éton- nante finesse de modelé dans son harmonie grise, et les mains sont peut-être les plus étudiées qu'ait peintes l'ar* liste.

En sortant de celte exposition, l'on entrait dans l'hé- micycle où se fait la distribution des prix : une vaste peinture murale se déroule sous la coupole, éclairée par un jour égal et doux. La gravure de Ilenriquel-Duponl a rendu celte belle composition trop familière à toutes les mémoires pour qu'il soit nécessaire de la décrire. La peinture murale a cet avantage d'agrandir la manière des artistes. Il semble qu'au contact de la pierie la poin- ture devienne })lus robuste. — Paul Delaroche, sans atteindre au style des peintres dont il a si énergiquement groupé les portraits sur les bancs de marbre de cette académie idéale, a ici des qualités de dessin et de couleur


PAUL DELÂROCIIE. 503

qu'on ne saurait méconnaître ; mais combien la réduc- tion modifiée est supérieure à l'original !

Maintenant, quelle sera la place de Paul Delaroche dans l'avenir ? il sera en peinture ce que Casimir Dela- vigne est en poésie.

(L'Artiste, 1858.)


ARY SCHEFFER


MORT EN 1838


Il faut que les jeunes gens redoublent de travail et d'efforts pour maintenir la France à cette place souve- raine qu'elle occupe dans les arts. Ils ont bien des \ides à remplir parmi la phalange sacrée où la mort semble frapper de préférence les plus célèbres. Tel n'était hier que soldat qui se trouve aujourd'hui capitaine ; il s'agit de ne pas laisser péricliter l'honneur du drapeau. Mais, hélas ! la vie est ainsi faite, et voici bien des siècles que Glaucus l'a dit :

Comme les feuilles dans les bois, ainsi vont les races des hommes. Le vent jette à terre et dessèche les feuille?, et au printemps Il vient d'autres feuilles, d'autres bourgeons. , — Ainsi la race humaine! celui-là vient, l'autre passe.

Nous n'avons pas connu l'homme personnellement, et nous le regrettons, car c'était une des figures les plus remarquables de ce siècle, que la postérité comptera parmi les époques climalériques du génie humain ; mais les courants do la vie nous ont emporté ailleurs, et cette physionomie manque à notre Panthéon. Ceux qui


ARY SCUEFFER. 505

Tont vu nous disent qu'il avait une belle têle roman- tique, passionnée et ravagée comme on peut se figurer celle de Faust, basanée de ton, argentée sur la fin par de longues mèches de cheveux blancs et des touffes de barbe grise, avec une expression rêveuse, mélancolique et spiritualiste, tout à fait en rapport avec la nature de son talent. Chose rare, il ressemblait à son idée, et il ne faisait pas dire de lui, comme beaucoup d'artisles qui n'en sont pas moins grands pour cela : « Je me le figurais autrement. »

Los débuts d'Ary Scheffer remontent à celte période de glorieuse renaissance qui vit éclore à la fois Eugène Devéria, Bonnington, E. Delacroix, Louis Boulanger, Decamps, Boqueplan, Saint-Evre, Poterlet, Paul Huet, Cabat, Th. Bousseau, David d'Angers, A. Préault et tant d'autres vaillants champions de la liberté dans l'art ; Ary Scheffer fut un des premiers à rompre avec la vieille tradition académique : son origine allemande lui ren- dait d'ailleurs le romantisme aisé et comme naturel. Tous les esprits étaient alors tournés vers la Grèce com- battant pour conquérir son indépendance ; chaque poëte, chaque peintre, par un chant ou par un tableau, témoi- gnait de cette généreuse préoccupation. Ary Scheffer peignit les Femmes soidiotes ; on sait que ces héroïnes, pour se soustraire à la brutalité des bandes d'Ali-Pacha, se précipitèrent du haut d'un rocher; c'était là un beau sujet pour la peinture. Ary Scheifer le traita avec une fougue de coloriste, une Uberté de brosse,^ beaucoup plus surprenantes alors que maintenant, et y mit en outre une grâce passionnée, une sentimentalité pathé- tique qu'onpeut admirer encore aujourd'hui. Gomme beau- coup de maîtres, Ary Scheffer eut deux manières, mais la première n'offre presque pas de rapport avec la seconde, et pourrait appartenir à un autre peintre. — Dans celte

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première manière, il cherchait la couleur, usait et abu- sait du bitume, procédait par touches heurtées, et gar- dait à ses toiles l'apparence de l'ébauche. — La poésie, l'inspiration, le sentiment, semblaient lui paraître préfé- rables à une correction laborieuse. C'était, pour em- ployer un mot dont le sens se comprenait plus clairement autrefois que de nos jours, un véritable peintre roman- tique; il avait déchiré les vieux poncifs employés par l'école de David, reniait la mythologie et empruntait ses sujets à Gœthe, à lord Byron, à Burger, aux vieilles lé- gendes allemandes; bref, il était orthodoxe dans l'hé- résie. Ce qui le distinguait de ses rivaux, plus exclusive- ment peintres que lui, c'est qu'il ne prenait pas la palette, excité d'une façon directe par le spectacle des choses; il semblait s'échauffer par la lecture des poètes et chercher ensuite des formes pour exprimer son im- pression littéraire ; au lieu de regarder la nalure en face, il la contemplait réfléchie dans un chef-d'œuvre. Il voyait avec l'œil de la vision intérieure Marguerite passer à travers le drame de Faust; il ne l'eût peut-être pas remarquée au détour d'une rue ; ce défaut, si c'en est un, concordait trop avec la passion d'un jeune public ivre de la lecture des poètes, pour ne p^s avoir été compté comme un mérite à l'artiste qui réalisait ainsi des types chers à tous.

Nous nous souvenons de l'effet que produisit la pre- mière Marguerite, car Scheffer en fit plusieurs : c'était une figure à mi-corps, assise ou plutôt affaissée avec une altitude de méditation douloureuse; ses cheveux d'un blond cendré coulaient en bandeaux de lin sur ses tempes attendries, déhcatement veinées d'azur; la lu- mière posait sur le haut du front une touche d'argent qui se prolongeait et se perdait sur Tarètc du profil ; tout le reste de la tète, noyé et comme vaporisé dans une


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ombre bleuâtre qui ressemblait à la lueur d'un clair de lune allemand, se fondait, s'évanouissait, s'idéalisait, comme le souvenir d'un rêve, ne laissant briller qu'un regard de vergiss mein nicht. C'était l'ombre d'une om- bre, et cependant quel charme morbide, quelle volupté malade, quelle langueur passionnée ! Le col sans doute était trop long, trop mince, plutôt d'un oiseau que d'une femme; les mains fluetles, presque transparentes, avaient des veines d'un azur trop bleu ; mais une âme vivait derrière ce corps à peine indiqué au milieu de ce fond plutôt pressenti que rendu, et sa lueur, comme celle d'une lampe, illuminait le tableau d'un éclat mer- veilleux. C'était à la fois Marguerite et 4a Poésie de l'Al- lemagne, une traduction de Gœlhe plus exacte dans sa vague fluidité que les traductions littérales de Stappfer, de Gérard et de Henri Blaze, et la jeunesse s'cmivrait de cet enchantement tout nouveau, n'écoutant pas les cri- tiques moroses qui réclamaient au nom de l'ostéologie, de la myologie et des saines doctrines. Le Faust aussi était fort admiré, et avec raison; le Giaour qu'Eugène Delacroix avait représenté dans sa lutte contre le terrible Hassan avec une furie de mouvements et une splendeur de coloris qu'il n'a jamais dépassées peut-être, fut peint aussi par Ary Scheffer, mais d'une manière toute diffé- rente, et comme une personnification solitaire de la poésie byronienne : « Enveloppé de sa robe flottante, il s'avance lentement le long des piliers de la nef : on le regarde avec terreur, et lui, il contemple d'un air^ sombre les rites sacrés, mais quand l'hymne pieuxébranle le chœur, quand les moines s'agenouillent, soudain il se retire. Voyez-le sous ce porche qu'éclaire une torche lugubre et vacillante ; là, il s'arrête jusqu'à ce que les chants aient cessé. H entend la prière, mais sans y prendre part ; voyez-le près de cette muraille à demi éclairée; il a


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rejeté son capuchon en arrière : les boucles de sa noire chevelure retombent en désordre sur son front pâle qu'on dirait entouré 'des serpents les plus noirs dont la Gorgone ait jamais ceint sa tète, car il a refusé de pro- noncer les vœux du couvent, et laisse croître ses cheveux mondains. »

Jamais plus belle illustration — nous nous servons à dessein de ce mot — ne fut faite d'après un type poé- tique.

Rappelons aussi la Lénore regardant aux portes de la ville défder l'armée où manque son amant. Le peintre, sans doute dans l'intérêt du costume, s'était permis un léger anachronisine en reculant de deux ou trois siècles l'époque que fixe Burger à l'histoire fantastique racontée dans sa ballade, mais la figure de Lénore respirait la plus vive douleur, et le tableau avait un charme tout ro- mantique.

Le Roi de Tliulé, Eberliart le larmoyeur appartiennent encore à cette première période ; on admira beaucoup la tête pâle et suave du jeune homme couché dans son ar- mure ; rarement la mort eut plus de grâce, et devant ce tableau on pensait à ces vers de lord Byron, placés au commencement du Giaour, sur la beauté suprême qui précède l'heure de la décomposition chez les gens dont la vie a été violemment interrompue.

A dater de là, Ary Scheffer parut subir une influence qui lui fit changer sa manière. Sans doute, arrivé au sommet de son talent, chaque maître s'arrête, con- temple la route parcourue et se recueille en lui-même. Il sent le besoin de prendre une décision ; selon sa na- ture, il se calme ou s'exalte ; il se bride ou s'éperonne; quelques-uns restent sur le plateau, d'autres se mettent à gravir une cime plus haute. Pour que cette crise ne soit pas fatale, il faut que l'artiste pris d'admiration


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pour un autre ne renonce pas à lui-même, et ne cherche pas la perfection en dehors de ses moyens.

Certes, M. Ingres est un de ces modèles qu'on peut proposer sans crainte à de jeunes élèves. Il a la grande tradition de l'art, le sentiment de l'antique, le dessin, le style, mais nous le croyons dangereux pour les talents déjà formés. Ary Scheffer,.à notre avis, se préoccupa trop de cet artiste souverain. La Marguerite sortant de l'église, montra chez le peintre jusque-là romantique, une netteté un peu sèche de contours que ne justifiait pas une correction suffisante. Faust voyant le fantôme de Marguerite au Sabhat est conçu dans le môme style ; une couleur pâle comme celle d'un lavis s'étend dans des lignes arrêtées ; le sujet, ce nous semble, exigeait plus de mystère, et l'ombre blanche qui porte au col une raie rouge large comme le dos d'un couteau eût gagné à moins de rigueur. Repentant de sa négligence primi- tive, Ary Scheffer voulait dessiner, mais on ne remonte pas après coup de la couleur au dessin, qui veut une disposition particulière et de longues années de travail à l'âge où l'on étudie et non à celui où Ton exécute. Quand on fait, on doit savoir. Ce n'est plus le moment d'apprendre, et Ary Scheffer eut tort de quitter en pleine réputation la manière vague, floue, pleine de grâce et de morbidesse qui faisait son originalité et se prêtait mer- veilleusement à rendre ses idées, plus littéraires que plastiques. A ce changement il perdit la couleur, le clair- obscur, la touche, et ne gagna pas la ligne ; j)Ourtant le succès lui resta fidèle : c'est qu'Ary Scheffer ne pouvait abdiquer son âme. Francesca et Paolo passant sur le fond noir de l'enfer comme deux colombes blessées, saisirent l'imagination du public. 11 ne voulut voir que la poésie de l'idée et ne remarqua pas la pauvreté du dessin ou l'insuffisance du modelé. Mignon regrettant la patrie,


510 PORTRAITS CONTEMPORAINS

Mignon aspirant au ciel, ne ressemblent pas beaucoup au type vivace, vraiment féminin et peu céleste tracé par Gœthe dans les années d'apprentissage et de voyage de Wilhelm Meister ; on a peine à reconnaître cette figure mélancolique, langoureuse, spiritualisée outre mesure, l'ardente nostalgie de la petite fille précoce qui exécutait la danse des œufs en trousses de page, et se glissait la nuit dans la cham.bre du bien-aimé Wilhelm, mais non pas sur un rayon de lune. Cependant la Mignon d'Ary Sclieffer est tellement acceptée, qu'elle s'est substituée peu à peu à la création du poëte, et qu'un véritable por- trait d'elle ne serait plus aujourd'hui trouvé ressemblant par personne, murmurât-il avec une passion toute méri- dionale :

Connais-tu le pays où l'^s citrons mûrissent?

Dans le Christ rémunérateur, Ary Scheffer fit un effort suprême pour s'élever au style ; la composition est bien agencée ; l'idée, quoique pins humanitaire que religieuse, pouvait fournir de beaux motifs à la peinture. Mais chez notre artiste, la main trahissait souvent le cerveau, et ici l'intention dépasse le rendu. Dmile et Béatrix, saint Augustin et sainte Monique continuent ce système d'éma- cialion et d'allongement où le corps disparaît sous des draperies à plis droits pour laisser loute sa valeur à une tète d'une beauté maladive et frôle levant les yeux au ciel ; mais ce n'est pas l'heure de discuter techniquement l'œuvre de l'artiste célèbre sur qui la tombe vient de se fermer. Ary Scheffer laisse une réputation que d'admi- rables gravures augmenteront encore, car elles ne tradui- sent que ses qualités: le burin excelle surtout à rendre ridée d'un tableau, et les tableaux d'Ary Scheffer ne sont que des idées pures. Qu'on lui préfère Ingres, Delacroix,


ARY SCHEFFER. 511

Decamps, tous les complels, tous les robubles, rien de plus juste ; pourtant sa place n'est pas à dédaigner. Il fut comme le Novalis de la peinture, et s'il n'eut pas le tempérament d'un artiste, il en cul l'âme; sa vie, hono- rable entre toutes, ne connut que de nobles aspirations : la foi, la pensée, le travail, la reconnaissance l'occu- pèrent jusqu'au dernier moment. Finissons par un mot : Ary Sclieffer était un poêle transposé. Dante, Gœlhe, Byron furent ses maîtres plus que Michel-Ange, Raphaël ou Titien: il peignit d'après leurs concoplions, peut être devait-il chanter comme eux !

(L'Artiste, 1858.)


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HORACE VERNET


Nous ne nous arrêterons pasauxdétailsbiographiques; nous n'avons connu de l'homme que ses œuvres, et c'est de ses œuvres que nous allons nous occuper, dans leur sens, leur valeur et leur individualité, car l'analyse des toiles brossées par cet infatigable travailleur exigerait un volume entier et non un simple article.

Une chose remarquable, c'est que les ardentes que- relles d'art qui ont agité la première parlie de ce siècle n'aient pas enrégimenté Horace Vernet dans un de leurs camps. Aucune école ne l'a revendiqué, ni celle du style, ni celle de la couleur. L'éloge hyperbolique, l'injure acrimonieuse, qu'on ne se ménageait pas alors de part et d'autre, n'éclaboussèrent même pas son nom. A tra- vers tout ce tumulte, il jouissait tranquillement d'une popularité que n'atteignirent jamais, malgré leur incon- testable génie et les efforts de leurs séides, les chefs des écoles rivales. Avec lui, pour la foule, il n'était pas be- soin d'initiation préalable ; on le comprenait tout de suite, car il po.-sédait une qualité bien rare dont les pé- dants font peu de cas : la vision des choses modernes.


HORACE VERNET. 513

Rien ne semble plus aisé que de peindre ce qu'on a per- pétuellement sous les yeux. Eh bien, c'est là une erreur que démontre une simple promenade dans une galerie de tableaux. On est surpris de voir combien peu les peintres illustres' de tous les temps et de tous les pays donnent, à part quelques portraits, la physionomie de l'époque et du milieu où ils vivaient. L'imitation de l'an- tique, la recherche de l'idéal et du style, les dédains superbes de la peinture d'histoire pour la réalité, le goût de l'arrangement et de la transposition, les maniérismes à la mode, éloignent presque toujours les artistes des sujets actuels, qu'ils n'acceptent que comme à regret, et le plus souvent pour les travestir. Les siècles sont plus modestes qu'on ne pense, ils se méprisent au profit d'un rêve quelconque, toujours placés hors d'eux-mêmes, et se soucient peu qu'on les représente tels qu'ils sont, fussent-ils beaux, glorieux et sublimes.

Il faut donc au peintçe qui se consacre à la reproduc- tion fidèle des faits contemporains un courage tout par- ticulier, une prédisposition géniale, car il n'a pas de précédents ni de modèles autres que ceux offerts par la réahté. Pour peindre le combat d'Hercule et d'Antée, on a des statues, des médailles, des pierres gravées, des estampes, des tableaux, toute une tradition académique. Ces ressources manquent s'il s'agit de la rencontre d'un grognard et d'un Cosaque.

Bien qu'il n'attire l'œil par aucune bizarrerie, personne n'est plus original qu'Horace Vernet. H ne doit rien à l'antiquité ; les Grecs et les Romains semblint ne pas avoir existé pour lui. On ne peut le rapprocher des pein- tres de batailles ses prédécesseurs. Il ne ressemble ni à Raphaël, dans la bataille de Constantin, ni à Lebrun, dans les Conquêtes cl Alexandre, ni à Salvator Rosa, ni au Bourguignon, ni à Van der Meulen, ni à Gros, le

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514 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

peintre épique d'Aboukir et d'Eylau. A ses commeiice- ments, peut-être rappelle-t-il un peu Carie Vernel ; mais cela est bien permis à un fils.

La gloire d'Horace Vernet est d'avoir osé peindre le premier « la bataille moderne, » non pas un épisode de combat, c'est-à-dire une douzaine de guerriers se sa- brant, au premier plan, sur des chevaux cabrés qui foulent aux pieds le blessé classique, mais bien le choc réel de deux armées avec leurs lignes qui se déploient ou se concentrent, leur artillerie au galop, leurs batte- ries tonnantes, leurs états-majors et leurs ambulances, dans quelque vaste plaine, échiquier naturel des grandes combinaisons stratégiques. Il a compris que le héros de nos jours était cet Achille collectif qu'on appelle un ré- giment.

Au lieu de gémir sur la laideur de nos costumes si rebelles au pittoresque, Horace Vei^net accepta brave- ment l'homme vêtu de notre temps : pour lui, l'habit remplaça le torse tant regretté ; le manteau à collet ne lui parut pas inférieur au pallium antique, et en l'ab- sence de cothurne il cira des bottes à récuyère. Il se rendit familier avec les uniformes comme un capitaine d'habillement ; le vestiaire de l'armée lui révéla tous ses secrets : il sut le nombre des boutons, la couleur du pas- sepoil, la coupe des basques et des revers, l'estampage des plaques de shako, le harnachement du sac, le croi- sement des buffleteries, les capucines des mousquets, la grenade ou le cor des gibernes, les grandes et les petites guêtres^ la tenue de Campagne et la tenue d'ordonnance, et, mieux que tout cela, la physionomie du soldat au ])i- vouac comme au feu, son attitude habituelle et caracté- ristique, le haussdmenl d'épaule du faiitajisin, le trahie- ment de jambe du cavalier, le type spécial de chaque arme ou de chaipie campagne. Nul mieux que lui m';i(-


HORACE YERNET. 515

Irapa le cîiic militaire d'une époque, — qu'on nous passe ce mot d'atelier qui n'est pas académique, mais qui rend bien notre pensée. Après avoir peint le soldat de la République et de l'Empire, en lui conservant tout son cachet, il s'assiînila aussi facilement le soldat de l'armée d'Afrique, qu'il peignit avec une fidélité de type, de couleur et d'allure qui ne fut jamais prise en défaut, Il y a peut-être autant de mérite à dégager la physiono- mie d'une armée qu'à imiter le profil d'une médaille sy- racusaine.

Pour être peintre de batailles, il faut savoir faire les chevaux ; bien des artistes de talent y ont échoué ; le cheval est, après l'homme, l'être de la création le plus difficile à bien représenter ; il y a une analomie compli- quée qui exige de sérieuses études: ses allures moitié naturelles, moitié acquises, ne se révèlent qu'à l'écuyer consommé, et le mettre en action sous son cavalier sans se tromper d'assiette ou de mouvement est une entre- prise périlleuse pour qui n'est pas familiarisé de longue main avec l'écurie, le manège, le champ de manœuvre et le champ de bataille.

En cela comme en autre chose, Horace Vernet ne dut rien à la tradition. Il ne peignit pas ce lourd cheval his- torique aux proportions monstrueuses dont l'art se con- tentait aux époques où l'importance donnée à la figure humaine faisait négliger l'exactitude des accessoires ; il n'assit pas non plus ses dragons et ses cuirassiers, comme la blanche cavalcade du Parlhénon, sur ces ncbles bêtes au col renflé, à la crinière coupée en aigrette de casque grec, qui ont pour robe le marbre du Pantélique ; il osa représenter des chevaux de nos jours, avec leur race, leur allure et leur caractère. Ils n'ont pas la beauté poé- tique des coursiers peints parGros, ni la vigueur de ceux dont Géricault entrelaçait les muscles sous une peau vei-


316 PORTRAITS COiNTEMPORAINS.

liée et frissonnante ; mais ils sont irréprochables au point de vue hippique, et l'artiste les lance, les retient, lesépe- ronne, les cabre, les met au galop, leur fait franchir des haies, les abat, les représente de face, de profil, par la croupe, en raccourci, les quatre fers en l'air, dans toutes les poses possibles, avec l'aisance, la rapidité et la certitude d'un maître pour qui la difficulté n'existe plus.

A toutes ces qualités indispensables au peintre de batailles, il joignait un fin sentiment topographique du paysage ; il savait reproduire exactement l'assiette des terrains où s'étaient livrées les grandes luttes, sujets de ses tableaux, tout en conservant l'aspect de la nature et l'effet pittoresque ; et comme on ne fait bien que ce qu'on aime, il adorait la guerre; chez lui, il y avait du mili- taire dans l'artiste.

Une de ses toiles résume assez bien ce caractère mul- tiple. Elle représente l'atelier du peintre : dans un coin, un cheval occupe une box; des armes de toutes sortes sont suspendues à la muraille ; des élèves s'escriment au fleuret : un flâneur fait la charge en douze temps, un autre bat du tambour ; un modèle pose sur la table, et le peintre, tranquille à son chevalet, travaille au milieu de ce tumulte qui l'amuse, car Horace Yernel était doué d'une étonnante facilité. Quand il peignait sur une toile blanche, on eût dit qu'il découvrait un sujet déjà exé- cuté et recouvert d'un papier de soie, tant les objets naissaient sous sa brosse avec une promptitude infail- lible. Saprodigieuse mémoire locale le dispensaitpresque de faire des croquis ; elle dessinait dans la chambre ob- scure de son cerveau tout ce qui venait s'y réfléchir : une silhouette de ville, un profil de soldat, une forme d'ustensile, un détail de costume, une arabesque de sou- tache, un numéro de boulon, une poignée d'yatagan,


HORACE VERNET. 317

une selle arabe, un fusil kabyls, et il lirait (ous les ren- seignements de ce carton invisible qu'il n'avait pas même besoin d'ouvrir et de feuilleter.

Dès ses premières toiles, le Cheval du trompette, le Chien du régiment^ auxquelles succédèrent les batailles de JemmapeSj de Valniy, de Hanau, de Montmiraileila Barrière de Clichy, Horace Vernet avait conquis son pu- blic. On admirait en lui des qualités toutes françaises, l'esprit, la clarté, l'aisance, la précision ; la nalure des sujets qu'il traitait de préférence ne pouvait que charmer une nation chez qui la fibre militaire a toujours palpité si facilement.

Les campagnes d'Afrique ont fourni de vastes pages, telles que la Prise de Constantine, la Bataille dlsly, la Smalah, où son talent à l'apogée a brillé de tout son éclat. Il y a dans ces toiles, d'une dimension que la peinture n'aborde pas ordinairement, quelque chose de l'illusion et de l'effet magique que produisent les pano- ramas, et le peintre y pousse très-loin la science du trompe-l'œil, mérite secondaire sans doute, mais qu'il ne faut pas mépriser et qui impressionne vivement la foule. La Smalah, où l'originalité de la vie arabe sur- prise en son pittoresque, désordre par une brusque inva- sion se laisse voir, avec son charmant luxe barbare éparpillé sous les pieds des chevaux, offrait la plus ex- cellente occasion au peintre de varier au moyen de piquants contrastes la réglementaire monotonie dis uniformes. Horace Vernet, sans être un coloKste à pa- lette flamboyante comme Eugène Delacroix, tira très- bon parti de ces armes bizarres, de ces étoffes rayées d'or, de ces coffrets aux incrustations de nacre, de ces kandjiars aux fourreaux d'argent, de ces atatiches ba- riolés, espèce de palanquins où la jalousie orientale cache ses femmes en voyage ; un ton argenté, limpide, tel que

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318 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

le donne la blanche lumière d'Afrique, éclaire cette longue toile en forme de frise qui reste une des meilleures œuvres de l'artiste.

L'Algérie a aussi inspiré à Horace quelques tableaux de chevalet bibliques, où les personnages de l'Ancien Tes- tament portent le burnous arabe comme plus probable que le costume classique dont les grands maîtres les ont revêtus. L'Orient immobile conserve presque éternelle- ment ses usages, et les patriarches ne devaient pas dif- férer beaucoup des Bédouins actuels ; mais ce travestisse- ment, malgré sa vraisemblance archéologique, contrarie l'œil habitué aux vagues draperies et aux ajustements sans origine précise dont l'art a toujours habillé ces res- pectables et lointaines figures. Cette bizarrerie bédouine n'a pas d'ailleurs grand inconvénient dans des sujets épisodiques comme Thamar ou Rebecca avec Eliezei\

Edith au col de cygne, Judith et Hoîopherne, Raphaël rencontrant Michel-Ange sur V escalier du Vatican, le Pape porté par les ségettaires, appartiennent au genre histo- rique proprement dit, et les qualités originales de l'ar- tiste ne trouvent pas à s'y déployer aussi librement que dans ses autres peintures. Sa manière nette, rapide et facile ne suffit pas à suppléer l'absence de style.

Jamais réputation ne fut plus répandue que celle d'Horace Vernet. Il est connu à l'étranger plus qu'aucun de notre école moderne, et ses tableaux y atteignent une grande valeur. Aucune gloire n'a manqué à sa carrière si bien remplie, et il clôt d'une manière triomphale l'il- lustre dynastie des Vernet. Nature éminemment française et faite pour plaire à des Français, il restera, comme Scribe, Auber et Déranger.

(Le MoxiTEiin, 25 janvior 180.1.)


EUGÈNE DELACROIX


va EN 1798 — MORT EN 1S6Ô


Eugène Delacroix avait à peine soixante-cinq ans, et on l'eût cru beaucoup plus jeune, à voir son épaisse che- velure noire où pas un fil d'argent ne s'était glissé encore. Il n'était pas robuste, mais sa complexion fine, énergique et nerveuse semblait promettre une plus lon- gue vie. La force intellectuelle remplaçait chez lui la force physique, et il avait pu suffire à une incessante activité de travail. Nulle carrière, quoiqu'elle ail été arrêtée brusquement, ne fut mieux remplie que la sienne. A dénombrer son œuvre, on supposerait à Delacroix la vie séculaire de Titien. Elève de Guérin, — l'auteur de la Didon et de la Clytemnestre, qui avait aussi dans son école Géricault et Ary Scheffer, — il débuta au salon de 1822 par le Dante et Virgiley que son maître, alfrmé de cette fougue puissante, lui conseillait de ne pas exposer. Cette peinture, qui rompait si brusquement avec les tra- ditions académiques, excita des enthousiasmes et des dénigrements d'une égale violence, et ouvrit cette lutte continuée à travers toute la vie de l'artiste.

Le mouvement romanlique'se propageant de la poésie


3'20 PORTRAITS CONTEMi'OIiAINS.

dans les arts, adopta Eugène Delacroix et le défendit contre les attaques du camp rival. M. Thiers, qui faisait alors le Salon dans le Constitutionnel, dit à propos de cette toile si louée et si contestée ces paroles remarqua- bles : « Je ne sais quel souvenir des grands artistes me saisit à l'aspect de ce tableau ; j'y retrouve cette puissance sauvage, ardente, mais naturelle, qui cède sans effort à son entraînement. » En effet, dès lors Eugène Delacroix était un maître. Il n'imitait personne, et sans tâton- nements il était entré en possession de son originalité. Quoi qu'en puissent dire ses détracteurs, il avait apporté dans la peinture française un élément nouveau, la cou- leur, à prendre le mot avec ses acceptions multiples. Le Massacre de Scio, qui figura au salon de 1824, porta au dernier degré d'exaspération les colères de l'école clas- sique. Celte scène de désolation rendue dans toute son horreur sans souci du convenu, telle enfui qu'elle avait du se passer, soulevait des fureurs qu'on a peine à con- cevoir aujourd'hui en voyant cette passion, cette profon- deur de sentiment, ce coloris d'un éclat si intense, cette exécution si libre et si vigoureuse. A dater delà, les jurés fermèrent souvent les portes de l'exposition à l'artiste novateur, mais Eugène Delacroix n'était pas homme à se décourager, il revenait à la charge avec l'opiniâtreté du génie qui a conscience de lui-même. La mort du doge Marino Faliero, le Christ au jardin des Oliviers, Faust et Mépldstophélès, Justinien, Sardanapale, le Combat du giaour et du pacha^ se succédèrent au milieu d'un lu- multe d'éloges et d'injures.

On appliquait à Delacroix la qualification trouvée pour Shakspeare : « Sauvage ivre ». Et certes rien n'était mieux imaginé pour désigner un artiste nourri dans la familiarité des poètes antiques et modernes, écrivain lui-même, dilettante passiomié, homme du monde, déli-


EUGENE DELACROIX. 5-21

cieiix causeur, cloué du plus rare sentiment de l'harmo- nie. Après la révolution de 1830, Eugène Delacroix fit la Liberté guidant le peuple sur les barricades comme une réplique de l'iambe célèbre d'Auguste Barbier. Puis vin- rent le Massacre de Vévêque de Liège, les Tigres, le Boissy d'Anglas, la Bataille de Nancy, les Femmes d'Al- ger, tout un œuvre merveilleusement varié, plein de poésie, de passion, de couleur, qu'il est inutile de dé- tailler plus au long dans ces lignes rapides. Mieux com- pris et mieux accueilli, Eugène Delacroix put déployer son talent ample et robuste sur de vastes surfaces. Il eut à peindre la salle du Trône et la bibliothèque à la Chambre des députés, la coupole de la bibliothèque à la Chambre des pairs, le plafond de la galerie d'Apollon, une salle à l'ilûtel de Ville, et en dernier lieu la cha- pelle des Saints-Anges à Saint- Sulpice. Personne n'en- tendit mieux la peinture murale et décorative; il y mon- tra dans la composition des qualités de premier ordre, et sut revêtir les édifices confiés à son pinceau d'un ma- gnifique vêtement mat de Ion ( omme la fresque, moelleux comme la tapisserie. Ces travaux énormes ne l'empê- chèrent pas d'envoyer toujours au Salon de nombreux chefs-d'œuvre : Le Saint Sébastien, la Bataille de Tail- leboîirg, la Médée, les Convulsionnaires de Tanger, la Noce juive au Maroc, la Barque de Don Juan, la Justice de Trajan, VEntrée des Croisés à Constantinople, ÏEnlè- vement de Bebecca, la Montée du Calvaire, et cent toiles dont la moindre porte la souveraine empreinte du maître. L'exposition universelle de 1855 fut pour*Delacroix un véritable triomphe. Son œuvre réuni apparut dans toute sa splendeur. Les contradicteurs les plus obstinés de sa gloire ne purent résister à cet ensemble harmonieux, éclatant et superbe, de compositions si diverses, si pleines de feu et de génie. L'artiste reçut la grande mé-


322 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

daillo et fut nommé commandeur de la Légion d'hon- neur. Cependant ce grand maître, dont la couleur ne s'éteint pas à côlé des Titien, des Paul Véronèse, des Rubens et des Rembrandt, ne fut de l'Institut qu'en 1858.

Eugène Delacroix eut le mérite d'être agité des fièvres de son époque et d'en représenter l'idéal tourmenté avec une poésie, une force et une intensité singulières. Il s'inspira de Shakspeare, de Gœthe, de lord Dyron, de Walter Scott, mais librement, en maître qui trouve dans l'œuvre une œuvre, et qui reste l'égal de ceux qu'il tra- duit. Eckermann a conservé les paroles admiratives du Jupiter de Weimar lorsqu'il feuilletait de sa main octo- génaire les illustrations de Faust. Le poète allemand ne s'était jamais mieux compris que dans les lithographies du jeune maître français.

Sa mort inattendue a laissé inachevés quatre grands panneaux décoratifs représentant des Nymphes nu bain et destinés àM.IIartlimann, et un Camp des Turcs attaqué nuitamment par des Grecs. Qui les finira?

Aux Reaux-Arts de Venise nous avons vu le dernier tableau de Titien, un Christ au tombeau , avec cette inscription : Quod Tizanius inchoatum reliquit, Palma reverenter absolvit. — Delacroix aura-t-il un Palma?

Une réplique de la Méde'e, d'une dimension plus petite que celle de l'original et faite pour M. Emile Pereire, est la dernière œuvre à laquelle le maître ait apposé sa glo- rieuse signature.

(Le Momteub, 14 août 1805.)


HIPPOLYTE FLANDRIN


NÉ EN 1809 — MORT EN 1864


Hippolyte Flandrin s'est toujours tenu dans la plus haute sphère de l'art, et c'est sur les murailles des églises qu'il faut chercher les témoignages de son génie. Il était digne d'ailleurs d'avoir le sanctuaire pour atelier, car jamais talent plus pur, plus chaste, plus élevé, ne fut mis au service d'une inspiration plus religieuse. Disciple hien-aimé et fervent d'un maître austère devant lequel il se tint toujours dans la modestie d'un élève, quoique de- puis bien des années la gloire lui fui venue, il a, fort de ses savantes leçons, tendu vers l'idéal d'un effort qui ne s'est jamais lassé. Ce n'était pas assez pour lui de cher- cher le beau, il cherchait le saint, et la forme humai!>e épurée sans cesse lui servait à rendre l'idée divnie. Il avait) dans sa nature^ quelque chose de cette timidité tendre, de celte délicatesse virginale et de (^tte immaté- rialité séraphique de Fra Beato Angelico * mais sa naïveté de sentiment pouvait s'aider d'une science profonde^ Chrétien d'une piété convaincue et pratique, il apportait à la peinture religieuse un élément bien rare aujouid'liui, la Foi. Il croyait sincèlTment à ce qu'il peignait, et n'a- Vait pas besoin de se mettre l'esprit dans la situation vou-


524 PORTRAITS CO^^TEMPORAINS.

lue par un enchaînement factice ; c'était son élément, son air respirable ; il y voguait d'une aile accoutumée et confiante. Aussi nul peintre moderne ne s'est plus ap- proché des vieux maîtres sans imitation archaïque.

On se souvient encore de l'effet que produisit, en 1832, le Thésée reconnu par son père dans un festin^ qui remporta le grand prix de Rome, et qui attestait chez son jeune auteur un talent plein d'avenir et déjà tout formé, llippolyte Flandrin exécuta pendant son séjour en Italie, à des intervalles plus ou moins rapprochés. Saint Clair guérissantdes aveugles, Eschyle écriva7it ses tra- gédies y Dante dans le cercle des envieux, Jésus et lésjjctits enfants. De retour à Paris, il peignit un Saiyit Louis dic- tant ses commandements, une Mater dolorosa, un Napo- léon législateur, et quelques autres œuvres pleines de mérite. Mais on peut dire, malgré tout l'art qu'il y dé- ploya, qu'il n'avait pas encore trouvé sa véritable voie : la peinture murale et religieuse. La chapelle de Saint- Jean, à l'église Saint-Séverin, se recommande par une simplicité austère, une sobriété magistrale et ce dédain des vains effets qu'exige la peinture associée à l'archi- tecture et faisant corps avec elle. Jamais peut-être le dessin de l'artiste ne fut plus ferme et plus fier de style. Malheureusement la mauvaise qualité de l'enduit a com- promis en plusieurs endroits ces nobles compositions, qui s'écaillent et s'effaceront bientôt. L'immense frise de Saint-Vincent de Paul, où défile en longue procession tout le personnel de la Légende dorée : les saints mar- tyrs, les saints confesseurs, les saintes vierges, a mérité le nom de panathénées chrétiennes pour la beauté du style, le rhythme d-s groupes, l'agencement des figures, c'est, en effet, de l'art grec baptisé et dont s'honorerait la frise du Parihénon changée en église. Saint-Germain des Prés a reçu des mains d'iiippolyte Flandrin un vê-


IIIPPOLYTE FLANDIUN. 32o

teraent d'admirables peintures qui recouvrent son chœur et sa nef aux arcades romanes de manière à ne lui rien laisser regretter de son antique splendeur.

Nous avons analysé dans le plus grand délail cette œuvre grandiose, d'un sentiment si pur et d'une exécu- tion si parfaite, dont il suffit d'évoquer le souvenir ; l'in- fatigable aitisie, sans songer qu'il épuisait sa vie à ce labeur, au-dessus des forces humaines, a peint encore l'église Saint-Paul à Nîmes, et l'abside de l'église d'Ai- nay à Lyon, son chef-d'œuvre, à ce que prétendent les pieux visiteurs assez heureux pour l'avoir vu.

Ajoutons qu'llippolyle Flandrin éîait, comme tous les grands maîtres, comme Albert Durer, comme Holbein, comme Titien, comme Velasquez, un excellent portrai- tiste. Il suffît de rappeler, pour que personne n'eu doute, parmi ses portraits les plus récents, ceux de M. le comte de Walewski, du prince Napoléon, de l'empereur, d'un si beau style et d'une si haute iiiterprétation. Dans les portraits féminins, il mettait une grâce pudique, une distinction exquise, une sérénité pensive, d'un effet irrésistible et profond. Nul ne peignit mieux les honnêtes femmes et d'un pinceau plus chaste et plus réservé. Quel succès obtint ce délicieux portrait de jeune fille qui tenait une flein- à lu main, et qu'on désigne sous le nom de la Jeune fille à l'œillet, comme on dit d'une madone de Uaphaël, la Vierge au voile, la Vierge à la chaise !

Le doux peintre, au nom d'ange, s'il revenait au monde, signerait volontiers celte charmante toile du plus pur de ses admirateurs.

Le Moniteur, 24 juillet 1864.)


t. 8


GAVARNI


NÉ EN 1801


Le monde antique nous domine encore tellement du fond des siècles, que c'est à peine si nous avons le sen- timent de la civilisation qui nous entoure ; malgré les efforts de Paris et de Londres, Athènes et Rome sont tou- jours les capitales de la pensée. Chaque année, il sort des collèges des milliers de jeunes Grecs et de jeunes Romains ne sachant rien des choses modernes ; — plus que personne nous achjiirons cette force persistante de l'idée, ce pouvoir éternel du beau ; mais n'e>t-il pas sin- gulier que l'art retlèle si peu l'époque contemporaine ? Les éludes classiques inspirent un profond dédain des mœurs, des usages et des costumes actuels, qui sont si peu exprimés par les monuments, les statues, les bas- reliefs, les médailles, les tableaux, les meubles et les bronzes, que Is Dézobry de l avenir seraient fort embar- rassés de les reconstituer dans un Paris an siècle de Na- poléon III.

Quelle idée, par exemple, pourrait-on se former, en l'an trois mille, de nos femmes à la mode, de nos beautés célèbres, de celles que nous avons aimées et pour qui


GAVARNI. 327

nous avons f;ût plus on moins dp folies, quand bien même la plupart des œuvres de nos maiti es n'auraient pas disparn?

Ingres e^t nn Athénien, élève d'Apelles et de Phidias, dont l'âme s'est évidemment trompée de siècle et a fait son entrée deux mille quatre cents ans trop tard ; ses tableaux pourraient prendre place dans la pinacnihèque des propylées ; ses portraits, le style les fait antiques et leur ôte tonte date pour 'es rendre éternels. Delacroix ne sort guère de l'histoire, de l'Orient ou de Shakspeare; à peine si, dans son œuvre nombreux, on tiouverait un type de nos jours ; snns se rattacher C(!mme Ingres à ranti(iuité, ii remonte aux Vénitiens et aux Flamands, et n'a de moderne que l'inquiétude et la passion. Il s'est composé son microcosme par une sorte de vision inté- rieui e, et l'on dirait qu'il n'a pas une seule fois jeté les yeux autour de lui. Ce que nous disons là de ces illustres maîtres, qui représentent chez nous les deux faces de l'art, s'applique aux autres avec toute rigueur. — Les essais réalistes de ces derniers temps cherchent le laid idéal plus que la reproduction exacte de la nature. Les quelques types vrais des tableaux de genre sont presque tous pris à la classe rustique, et l'on peut dire en toute assurance que ni les bonnnes. ni les femmes du monde, ni presque aucun des mille acteurs de la société du dix- neuvième siècle, n'ont laissé trace dans l'art sérieux de noire temps.

Certes la Vénus de Milo est un admirable marbre, amoureusement poli par les baisers des siècles, le su- prême du beau, l'effort le mieux réussi du génie hu- main voulant fixer l'idéal; etnous-mêmenous adorons ce torse sublime dont personne ne peut nier la divinité. Mais" les Parisiennes n'ont-elles pas aussi leurs charmes? La sculpture, si elle le voulait, ne retrouverait-elle pas


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les ligues pures de leurs corps élégants sous le cache- mire dont le pli dessine une nuque arrondie, et qui, du bout de sa frange, baise le talon d'unebottine mignonne; la draperie de la Polymnie ne se fripe pas d'une ma- nière plus souple que ces grands tapis de l'Inde sur les épaules et sur les reins de nos femmes comme il faut. Henri Heine, le grand plastique, ne s'y était pas trompé, et il suivait une Parisienne dans son châle comme une déesse grecque dans sa chlamyde de Paros.Pour Balzac, ilpréféraii certainement, à tout l'Olympe féminin, même à Vénus « adorablement épuisée, » comme dit Gœthe, madame Firmiani, madame de Beauséant, madan\e de Mortsauf, la duchesse de Maufrigneuse, la princesse de Cadigiian, lady Dudley, peut-être bien madame Ma.rneffe. Sont-ils donc indignes d'une médaille, ces charmants visages d'une pâleur rosée qu'encadrent au fond de leurs ' frais chapeaux, comme des têles d'anges souriant dans une fleur idéale, des cheveux ondes ou lissés que Praxi- tèle ne voudrait pas déranger, s'il avait à les copier en marbre? Les coiffures de bal n'offrent-elles pas à l'ar- tiste intelligent toutes les ressources imaginables, perles, fleurs, plumes, brindilles, réseaux, nœuds, torsades, bandeaux luisants, spii aies alanguies, crêpures rebelles, boucles follettes, chignons lourds tournés en corne d'Ammon ou négligemment rattachés? Les robes, malgré la passagère exagération des volants et des juptîs à ar- matures, par la richesse des brocarts, des moires, des satins, pur le froufrou et le miroitement des tarf«'las, par la transparence des denlelles, des gazes, des tulles, des tarlatanes, par l'éclat, la douceur et la variété des tons, semblent convier le pinceau du coloriste et lui pré- senter une palette de nuances séduisanies; mais le colo- riste ne regarde pas ces bouquets de tons épanouis dans les promenades, dans les soirées, aux loges des théâtres.


GAVARNI. 529

Il aime mieux tremper sa brosse dans l'or roux de Rem- brandt, l'argent mat de Paul Véronèse, ou la pourpre enflammée de Rubens, tandis que le statuaire déshabille en place publique quelque frileuse nymphe toute hon- teuse et tout inquiète de sa nudité.

Pour laisser les Grecs et les Romains de côté, Léonard de Vinci, Raphaël, André del Sorte, Titien, ont donné des beautés de leurs temps d'éternels témoignages que, dans les galeries, les poètes regardent en rêvjjnt et le cœur ému d'un irrésistible désir rétrospectif. — Il n'est pas de femme un peu célèbre du seizième siècle, prin- cesse, courtisane, maîtresse de grand-duc ou de peintre, qui ne nous ait légué son image divinisée par l'art. Notre époque ne tt ansmettra rien de pareil aux âges futurs; la femme semble avoir fait peur à nos arlistes, la craitite de retomber dans le faux idéal classique les a poussés à l'énergie, aux caractères, aux effets violents, et bien peu se sont occupés de la beauté moderne ; pour en trouver quelques traces, il faudra consulter dans l'a- venir les portraits faiispar certains peintres fashionables, qui ont eu plutôt pour but de satisfaire au goût des gens du monde que de remplir les rigoureuses exigences de l'art, tels que Wjnterhaller, Dubuffe père et fils, Péri- gnon et quelques autres. Vidal aurait pu, ce nous semble, s'il ne s'était pas laisser aller à de gracieuses et co- quettes fantaisies, rendre cette impression de beauté dé- licate %i de fraîche élégance que nous fait éprouver une femme du monde partant pour le bal et mettant ses gants devant sa glace.

Ce préambule, qui peut paraître un peu long, était nécessaii e pour bien faire comprendre toute l'originalité de Gavarni et la valeur de cet œuvre éparpillé en livres, en albums, en séries et en planches détachés ; il n'a pas de prédécesseurs ni de rivaux dans notre époque ; à lui

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330 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

la gloire non médiocre d'être franchement, exclusive- ment, absolument moderne ; comme Balzac, avec lequel il a plus d'un rapport, il a fait sa « Comédie humaine, » moins large et moins universelle sans doute, mais très- complète en son genre, quoique légèrement appuyée, car où le bec de la plume coupe le papier, la poinie du cnyon lithographique s'écraserait sur la pierre. Gavarni, grand dessinateur et grand anatoniiste à sa manière, n'a aucun souci des formes sculpiurah s traditionnelles. Il fait des hommes et non des statues habillées; nul ne connaît mieux que lui la pauvre ch;irpente de nos corps étriqués par la civilisation ; il, sait les maigreurs, les mi- sères, les défectuosités, les calvities des dandys parisiens, les en>bonpoints grotesques, les rides flasques, les pattes d'oie, les genoux cagneux, les jambes torses des protec- teurs, des banquiers et des hommes dits sérieux, et il habille tout ce monde comme Chevreuil ou Renard pourrait le faire ; d'un coup de crayon il taille en sac un paletot, il tire les sous-pieds d'un pantalon, rejette les basques d'un frac sur la poitrine, échancre ou boutonne un gilet, lustre ou hérisse la peluche noire d'un chapeau de soie, chausse les gants ou les bottes, encastre le lor- gnon, fait plier le stick et brimballer les breloques, élime ou brosse les étoffes, serre ou débraille la tenue, et dessine aux coudes, aux entournures, aux tailles de chaque vêtement le pli caractéristique qui trahit la pré- tention, le tic, le vice, et raconte toute une "vic

Si vous voulez retrouver le Parisien de 1850 à nos jours, avec son costume, son allure, son atti'ude et sa physionomie, sans mens(»nge et sans caricature, et seu- lement relevé de ce trait fin qui est l'esprit même de l'artiste, feuilletez l'œuvre de Gavarni. Il sera bientôt aussi instructifjjue les estampes deGravelot, d'Eisen, de Moreau, et que les gouaches de Baudoin pour le siècle


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dernier. Mais la plus grande gloire de Gavarni, ce n'est pas d'avoir compris le Pnrisien dédaigné comme impos- sible par l'art conlempot ain ; il a compris la Parisienne ! il l'a non-seulement comprise, mais aimée; ce qui est la vraie et bonne manière de comprendre. — Croyez qu'il ne s'est pas beaucoup soucié des figures du Parthénon, ni de la Vénus de Mito, ni de la Diane de Gabies, et qu'il a trouvé un idéal très-surfisant de la petite mine chif- fonnée de la Parisienne, dont les gentdles laideurs sont encore des grâces : si le nez ne fait pas une ligne droite avec le front, si les joues sont plus rondes qu'ovales, si la bouche se retrousse à s s coins, laissant frétiller le bout de queue du dragon, si le col est frêle et n'offre pas dans une chair épaisse les trois plis du col ier d'Aphro- dite, j-i le flanc- pressé par le corset fait trop saillir la hanche ; qu'importe ! — Ce n'esl pas une nymphe an- tique qu'il veut dessiner, mais la femme qui passe et que vous suivrez. Il ne lithographie pas d'après la bosse, mais d'après le vif.

Bien avant Alexandre Dumas fils, Gavarni a crayonné la Dame aux camélias, et raconté — dessin et légende — la chronique du demi-monde, — ou, si vous l'aimez mieux, du quatt de inonde; et avec quel esprit, quelle verve léger e, quelle convenance parfaite ! mademoiselle de BeauperLhuis, M. Coquardeau et Arthur sont devenus des types connus de tout le monde, des personnages vivants de l'éternelle coméflie. La lorelte, grâce à Roijue- plan qui l'a baptisée, et à Gavarni qui tn a fixé le signa- lement fugitif, parviendra jusqu'à la post?i*ité la plus reculée: ce n'est ni l'hétaïre grecque, ni la courtisane romaine, ni l'impure de la Régence, ni la femme entre- tenue de l'Empire, ni la grisette de la Restauration ; mais un produit spécial de nos mœurs affairées, la maî- tresse sans façon d'un siècle qui n'a pas le temps d'être


r.52 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

amoureux, et qui s'ennuie beaucoup à la maison. Chez elle on fume, on s'asseoit sur la tête, on appuie î-es ta- lons de boite à la talilette de la cheminée, on dit tout ce qui passe par la tète, même la plaisanterie crue et l'é- quivoque grossière ; on n'est pas plus gêné qu'entre bonimes; on s'en va quand on veut, charme suprême ! — et puis ce sont après tout de drôles de filles! Elles ont été plus ou moins figurantes, actrices, maîtresses de piano ; elles savent l'argot du sport, de l'atelier, de la coulisse ; elles dansent admirablement, déchiffrent une valse, chantent un peu, et font des cigarettes comme des contrebandiers espagnols, — quelques-unes même s'é- lèvent jusqu'à l'orthographe! mais leur principal talent est de faire des patiences ou des réussites. Quant à leur toilette lustrale, les bayadères de la pagode deBénarèsne sont pas plus exactes à descendre l'escalier de marbre blanc qui mène au Gange et à faire leurs ablutions dans le fleuve sacré ; pour leur mise, il n y a que le Parisien de race qui la distingue, à quelque luxe excessif ou à quel- que légère négligence, de celle des femmes du monde; les étrangers s'y trompent presque toujours, môme les Russes, qui pourtant sont si Français. Quelquefois elles ne sont pas à la mode d'aujourd'hui ; ~ elles sont à la mode de demain. Elles savent tout porter, et la moire antique, et le velours, et le chapeau à plumes, et le mantelet en dentelles de Chantilly, et la bottine qui cambre le pied, et la manchette d'homme, et l'amazone de drap, — tout, excepté un cachemire long; là est la supériorité de l'honnête femme: aucune dame aux camé- lias, aucune fille de marbre, aucune lorette ne résistera à la tenlalion de tendre un peu le châle avec les coudes pour marquer la taille et faire ressortir inpeiceplible- ment le riche contour de la croupe. Gavarni saisit toutes ces nuances, et il les exprime d'un crayon rapide et fa-


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cile, toujours sûr de lui-même. Avec lui nous entrons dans des boudoirs capitonnés, pleins de vases de Chine et de vieux sèvres, où miroitent des glaces de Venise, où les torchères entortillent leurs rocailles dorées, et nous voyons, couchée sur un divan, la divinité du lieu, à demi vêtue d'un large peignoir que ne rattache pas la cor- delière, faisant danser sa pantoufle au bout de son pied nu, et soufflant de ses lèvres roses la fumée d'un pape- lito, tandis qu'une amie lui fait quelque drolatique confi- dence, ou qu'un gentleman plus ou moins rider mord la pomme de sa canne en méditant quelque déclaration. Meubles, costumes, accessoires, modes, tout est rendu avec une propriété parfaite, avec une modernité miime, que personne ne possède au même degré. Le geste est vrai, juste, actuel surtout ; c'est bien ainsi que nous nous levons, que nous nous asseyons, que nous tenons notre chapeau, que nous entrons nos gants, que nous saluons, que nous ouvrons et fermons la porte : sous les paletots, les talmas, les redingotes, le corps se retrouve toujours, ce qui n'arrive pas toujours sous les draperies pseudo-antiques des peintres d'histoire ; car, nous l'a- vons dit plus haut, Gavarni est un grand anatomiste. La femme de nos jours, absente des tableaux, revit dans les historiques lithographies de notre artiste, avec son maniérisme coquet, sa grâce spirituelle, son élégance chiffonnée, sa beauté problématique, mais irrésistible : tous ces petits museaux sont charmants î Quels yeux à prendre les alouettes! quels nez à la Roxelane, retrous- sés par le doigt du caprice ! quelles jolies fossettes pour nicher les amours ! quels fins mentons, doucement ar- rondis au-dessus d'un nœud de rubans! quelles joues fraîches caressées d'une boucle de cheveux ! quelles dé- licieuses réalités et quels adorables mensonges sous ce flot de dentelle, de batiste et de taffetas ! Certes il en est


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de plus belles, de plus nobles, de plus pures, et ce n'est pas là encore l'expression suprême de la b<aulé féminine de notre époque ; mais Gavarni n'en a pas moins reiidu un des piofils de la beauté moderne. — Le carnaval de Paris, auquel il ne manque que la Piazza, la Piazzetta et le Grand-Canal pour effacer l'anliquo carnaval de Venise, a trouvé dans Gavanii son peintre et son liis- lorien. Pendant qu'au bruit d'un orcbestre formidable tourne ce galop infernnl, vraie ronde de sabbat du plai- sir, un homme se tient debout adosi^é contre une colonne; il regarde, il écoule, il observe, et demain, sur la pierre, se déhancheront les débardeuses avec le pantalon de ve- lours à volants de dentelle, la large ceinture de soie leur coupant la taille, la fine chemise de batiste aux transparences rosées ; chuchoteront les dominos sous la barbe de satin du masque ; agiteront leurs manches les pierrots blafards, battant de l'aile comme des pingouins ; s'allongeront les nez de carton verni des hommes sé- rieux ; scintilleront et bruiront les grelots des Folies; se hérisseront les plumeaux sur les casques romains ; bal- lotteront les colliers de rassade des sauvages civilisés : à travers l'éblouissant tourbillon, la lumière embiumée des lustres, le tapage des voix et de l'orchei-tre, l'artiste a saisi chaque- type, chaque allure, chaque })hysionomie. — Il prête son espiit à tous les masques, peut-être stu- pides; il résume d'un mol profond les causeries du foyer ; il traduit en légende drolatique l'en^iueulement enroué de la salle ; puispierreltes, pierrots, débardeurs, débardeuses, dominos et fashionables, il les eunnène au Café anglais, à la Maison iVor, et les grise de sa verve, plus exhilaranle et plus mousseuse que le vin de Cham- pagne !

Qui ne connaît ses Enfants terribles — et surtout ses Parents terribles ? les uns trahissent tout, les autres dés-


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encliantent tout; Ce quon dit et ce qiion pense, Masques et Visages, les Petits mordent, les Revenus d'ailleurs, et toutes ces séries d'un trait si vif, d'une philosophie si profonde, qu'on ne se lasse pas de feuilleter. — Les mots qui accompagnent chaque planche sont parfois une co- médie, souventun vaudeville, toujours une maxime digne de Larochefoucauld. — Que d'emprunts ont faits à ces lignes incisives les vaudevillistes et les faiseurs de re- vues! — Il est bien peu de pièces où Gavarni, s'il le voulait, n'aurait pas à revendiquer de droits d'auteur. Ne croyez pas, parce qu'il a dessiné surtout la Bohème du plaisir et crayonné les mœurs interlopes de ce monde où les plus sévères ont mis le pied, que Gavarni n'ait pas de sens moral ; parcourez l'album intitulé « les Lo- rettes vieillies, » et vous verrez que son crayon litho- graphique sait punir le vice aussi bien qu'eût pu le faire le pinceau d'Hogarth; ce> jupes effilochées, ces tartans à plis flasijues, ces marmottes à carreaux, ces savates feuilletées qui boivent l'eau, ces mines hâves, ces joues creuses, ces bouches froncées, ces yeux meurtris de bistre, compensent bien les robes à trente-deux falbalas, les châles de cachemire traînant par terre, les chapeaux à plumes, les brodequins à talons rouges, et tout le luxe insolent du passé. On peut leur pardonner à ces pauvres filles d'avoir été jolies, superbes et triomphantes. Que la poudre de riz leur soit légère!

Thomas Vireloqiie, bien qu'il soit un peu misanthrope, est aussi un bon compagnon ; Diogène, Rabelais et Sancho Pansa acquiesceraient de la tète à plus d'un de ses apho- rismes. Cette création de Gavarni restera.

Dans cette rapide esquisse, nous n'avons pas même essayé de décrire l'œuvre innombrable du maître ; — c'en est un, — nous avons voulu seulement fixer, par ses traits principaux, celte physionomie d'artiste, si originale, si


336 PORTRAITS CONTEMPORAINS,

vivante, si moderne, que la critique, trop occupée de talents prétendus sérieux, n'a pas étudiée avec l'attention qu'elle lui devait à coup sûr.

(L'Artiste, 1855.)


Ce nom que Gavarni a illustré n'était pas le sien ; il s'appelait en réalité Sulpice-Paul Chevallier, et il avait pris d'une de ses premières publications ce gracieux pseudonyme qui allait si bien à son talent leste, élégant et dégagé. Les commencements de,Gavarni furent péni- bles, et ce n'est guère que le cap de la trentaine dépassé qu'il parvint à sortir de l'ombre et à se faire sa place au soleil. Nous l'avons connu vers celte époque. C'était un beau jeune homme orné d'une abondante chevelure blonde aux boucles frisées et touffues, très-soigné de sa personne, très-fashionable dans sa mise, ayant quelque chose d'anglais pour la rigueur du détail en fait de toi- lette, et possédant au plus haut degré le sentiment des élégances modernes. Il ne travaillait qu'en jaquette de velours noir, pantalon à pied de la meilleure coupe, fine chemise de batiste à jabot, souliers veinis à talons rou- ges, et tel qu'on peut le voir dans le portrait de dos qu'il a fait de lui-même sur la couverture d'une des publica- tions illustiées d'Hetzel. Il avait plutôt l'air d'un dandy s'occupant d'art que d'un artiste, dans la signification un peu désordonnée qu'on al tache d'ordinaire à ce mot; et cependant quel opiniâtre, quel incessant et quel fécond travailleur! On bAtirait une maison immense avec les pierres lithographicpies qu'il a dessinées.

On peut dire que Cavarni, quoique très-connu, très eu


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vogue et même célèbre, n a pas été 'apprécié à sa juste valeur, non plus que Daumier, que Raffet, que Gustave Doré, si éclatante que soit sa réputation. On aime en France les talents stériles et Ton se défie étrangement de la fécondité. Comment croire au mérite de ces œuvres multipliées qui viennent vous trouver chez vous chaque matin, sous forme de journal ou de livraison, surtout lorsqu'elles sont vivantes, spirituelles, prises à même nos mœurs, pleines de feu, d'entrain et de jet, originales de pensée et d'exécution, ne devant rien à l'antique, exprimant nos amours, nos aversions, nos goûts, nos caprices, nos tics, les habits dont nous sommes vêtus, les types de grâce et de coquetterie qui nous plaisent, les milieux où nous passons notre vie? Tout cela ne semble pas sérieux; et tel qui admire un Ajax, un Thé- sée et un Philoctète tout nus, traiterait volontiers de bonshommes les Parisiens de Gavarni.

Personne mieux que Gavarni n'a su poser un habit noir sur un corps moderne, et ce n'est pas là chose fa- cile : demandez-le aux peintres de high life. Humann l'admirait. Sous cet habit, l'artiste, en trois coups de crayon, savait mettre une armature humaine aux articu- lations justes, aux mouvements aisés, un être vivant, en un mot, capable de se retourner, d'aller et de venir. Bien souvent Delacroix regardait d'un œil rêveur ces dessins si frivoles en apparence, et d'une science si profonde cependant. Il s'étonnait de cet aplomb si par- fait, de celte cohésion des membres, de ce§ altitudes qui portent si fermement, de cette mimique si simple et si naturelle. Chaque année rendait le dessin de Gavarni plus souple, plus libre, plus large; le crayon ni la pierre lithographique ne lui offraient plus de résistance, et il en faisait ce qu'il voulait. Chez cette nature d'une origi- nalité si particulière, outre l'artiste, il y avait un philo-

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sophe, un écrivain, qui, en deux lignes au bas de ses planches, a écrit plus de comédies, de vaudevilles et d'études de mœurs que tous les auteurs de ce temps-ci ensemble. Gavarni a fail l'esprit de son époque, et pres- que tous les mots de ces dernières années viennent de lui. Son influence, sans être avouée, a été très-grande; il a inventé un carnaval plus amusant, plus fantasque et plus pittoresque que le vieux carnaval de Venise. Ses types, qu'on croit copiés, sont créés, et la réalité imita plus tard le dessin. C'est lui qui a fait vivre de la vie de l'art toutes les bohèmes, celle de l'éludiant, celle du rapin, celle de la loretto; il a montré les fourberies des femmes, les naïvetés terribles des enfants, ce qu'on dit et ce qu'on pense, non pas en sermonneur morose à la façon de Hogarth, mais en moraliste indulgent qui sait la fragilité humaine et lui pardonne beaucoup. Cepen- dant on se tromperait fort si l'on croyait Gavarni seule- ment gracieux, spirituel, élégant. Ses lorettes vieillies, avec leurs légendes comiquenient macabres, atteignent au terrible. Tiiomas Vireloque, ce haillon déchiqueté à toutes les broussailles, jelte de son œil borgne un regard sur la vie et l'humani é, aussi clairvoyant, aussi profond, aussi cynique que Rabelais, Swifl ou Voltaire. Dei- misé- rables observés dans Saint-Gilles, pendant son séjour à Londres, Gavarni a rapporté d'elfrayanles silhouettes, de sinistres fantômes, |)lus hideux et plus lamentables que les. visions du cauchemar.

Sa manière de composer était singulière : il commen- çait à badiner sur la pierre, sans sujet, sans dessin ar- rêté ; peu à peu les figures se détachaient, prenaient une existence, une physionomie ; elles allaient et ve- naient, se livraient à une action quelconque. Gavarni les écoulait, cheicliait à deviner ce qu'elles disaient, connne lorsqu'on voit marcher deux inconnus gesticu-


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lant entre eux sur le boulevard. Puis, quand il avait entendu le mot caractéristique, il écrivait sa légende, ou plutôt il la dictait, car celait une'autre main qui moulait la lettre.

Depuis quelques années, Gavarni, quoique toujours aussi recherché, avail un peu abandonné le dessin. Son esprit, de tout temps amoureux des sciences exactes, se portait vers les hautes mathématiques et s'adonnait à la poursuite de problèmes ardus auxquels il trouvait de curieuses et neuves solutions. Il se plaisait dans ce monde du chiffre où l'on voit le nombre grandir à l'in- fini et produire les combinaisons les plus étonnantes. Il n'était point un de ces chimériqui^s qui cherchent la quadrature du cercle ou le mouvement perpétuel, mais bien un savant dont l'Institut faisait cas.

Il s'est éteint dans cette villa d'Auteuil où nous étions son voisin il y a une vingtaine d'années et dont le jar din, entamé depuis par le chemin de fer de ceinture, ne contenait que des arbres à feuillages persistants, cèdres, pins, mélèzes, thuyas, buis, houx, chênes verts, lierres, sapinettes, et que sa verdure sombre faisait res- sembler à un jardin de cimetière. Il paraît que cette col- lection d'arbres verts était sans rivale, et l'arlisle horti- culteur y attachait le plus grand prix.

(Le Moniteur, 26 novembre 1866.)


JOSEPH THIERRY


NE EN 1812 — MORT EN 1866


Joseph Thierry, le frère d'Edouard Thierry, le critique sagace et fin, l'habile directeur de la Comédie-Française, n'était ni un écrivain, ni un compositeur, ni un peintre dans le sens rigoureux où l'on entend le mot ; c'était un décorateur de théâtre, un grand artiste à coup sûr. G\ st à ce titre que nous lui consacrons ces lignes.

On ne se figure pas la quantité énorme de travail qu'exigent cette littérature et cet art de tous les jours dont on ne fait guère plus de cas que de l'air qu'on res- pire, tant il semble naturel d'être baigné par cet oxy- gène de l'esprit. Si cet air manquait, comme on se sentirait oppressé, comme on aurait la tête lourde, comme la conversation s'appauvrirait, comme vite l'Attique tournerait à la Réotie! On n'estime pas ces ta- lents faciles qui enlèvent toutes les difficultés, ces im- provisateurs toujours prêts, ces éruditions que rien ne surprend, ces orij^inalitésqui lirenl tout de la substance de leur temps et qui n'empruntent rien aux traditions classiques. Le respect se réserve pour les gens dils sé- rieux. L'ennui on impose. Dès qu'on^a bâillé, l'on admire et l'on dit : « C'est beau! »


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Parmi ces sacrifiés, il faut mettre au premier rang les décorateurs. Certes, la place qu'ils tiennent dans l'art dramatique actuel est immense ; persorine ne le contes- tera. Que de pièces vanlées leur doivent le succès, que de chutes ils ont empêchées, que de sots dénoûments ils ont sauvés par quelque apothéose! Mais bien que des foules immenses sans cesse renouvelées viennent chaque soir contempler leurs œuvres faites pour disparaître, hélas! au bout d'un certain temps, un préjugé bizarre empêche de les apprécier à leur juste valeur. Le public s'imagine que pour produire une belle décoration il suffit de répandre des seaux de couleur sur une toile étendue à terre et de les mélanger avec des balais; le jeu des lumières fait le reste. C'est à peine si au bout de leurs analyses les feuilletonnistes signalent en quelques mots rapides ces merveilles qui demandent tant de talent, d'imagination et de science. Le moindre peintre ayant exposé au Salon un ou deux pelils tableaux' est connu. Les revievjers de l'Exposition s'en occupent, la foule apprend à en retenir le nom, tandis que celui du plus habile décorateur reste souvent obscur, quoiqu'il figure à présent sur l'affiche. On pense à l'auteur, à la pièce, aux comédiens, aux costumes, aux maillots, aux trucs, à tout, avant d'arriver à lui. Et cependant quel art vaste, profond, compliqué, que le décor comme on l'entend de nos jours ! La perspective, que la plupart des peintres ignorent, les décorateurs la savent mieux que Paolo Dc^llo, qui l'inventa. Ils la savent d'une façon rigoureuse, géométrique, absolue. Ils connaissent la pi^jection des ombres, dessinant l'architecture comme des architectes, et procèdent d'une manière complètement scientifique dans le tracé et la plantation de leurs décors. Rien n'est livré au hasard dans ces vastes machines dont les toiles de fond sont grandes trois ou quatre fois comme les

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Noces de Cana. La moindre erreur, le plus léger gau- chissement y produiraient des déviations énormes. Ce n'est là que la partie matérielle de la décoration. Pour suffire aux exigences imprévues des auteurs, il faut pos- séder à fond tous les pays, toutes les époques, tous les styles ; il faut connaître la géologie, la flore et l'archi- tecture des cinq parties du monde. Cela n'est même pas assez. Les civilisations disparues, les splendeurs du monde antédiluvien, les verdures azurées du paradis, les flamboiements rouges de l'enfer, les grottes de madré- pores de l'Océan, Babel, Enochia, Ninive, Tyr, Memphis, et tout le domaine de la féerie, ce qui existe et ce qui n'existe pas, 1h décorateur doit être prêt à rendre ces spectacles si divers. Un auteur écrit en tête d'un acte : « La scène est à Byzance, » et vite l'artiste bâtit un palais byzantin, avec pleins cintres, coupoles, colonnes de porphyre, mosaïque à fond d'or auquel Anlhémius de Traites, rarchilecie de Justinien, ne trouverait rien à reprendre. Si l'aclion se passe en Chme, tout aussitôt les tours en porcelaine aux toits recourbés, les ponts s'élèvent en forme de dragons, s'ouvrent dans les murailles les portes circulaires, flottent au \ent lesenseignesbistoriées de caractères, s'échevèlent dans les lacs les saules d'un verlai'genté. On dirait que le décorateur a fait le voyage d'ilildebrandt, le peintre prussien, et que le Céleste em- pire lui est aussi familier que la banlieue. Et ainsi pour une pagode, pour un temple ^rec^ pour une cathédrale gothique, pour une forêt vierge, pour le sonunet 'de l'Himalaya, pour un intérieur pompéien ou pour un bou- doir de marquise. C'est lui qui fournil de cotdeur locale tant d'ouvrages (jui en manquent, et plus d'une fois il nous est arrivé d'oublier l'action pour le décor infini- ment supérieur à la pièce. Le décor, comme la littérature, a eu sa rénovation


JOSEPH THIERRY. 343

romantique vrrs 1830. Feuchères, Séchan, Diélerle et Desplécliin furent les Delacroix, les Decamps, les Ma- rilhat, les Cabat de la peinture de Ihéâire. Ils y appor- tèrent l'invention, 1 audace, la couleur, l'exaclitude. Ce furent eux qui prêtèrent leurs merveilleuses brosses à tous les j^rands opéras de Meyerbeer, d'Halévy et d'Auber. C'est peut-être un blasphème, mais pour nous le cloître des nonnes, dans Robert le Diable, vaut, pour la magie, l'elfet et le vague frisson du monde inconnu, la musique à hiquelle il ajoule la profondeur mystérieuse de ses ar- ceaux. Thierry se raltachait à celte école, tout en conser- vant son originalité propre. On se rappelle cette admi- rable décor;ilion du Juif-Errant, à l'Opéra, qui repré- sentait un temple en ruine au bord d'un promontoire éclairé d'un pâle rayon de lune. Quel style, quelle no- blesse, quelle poésie et quelle illusion! L'impression était la même que crlle produite par les Dieux en exil de Henri Heine. On partageait la mélancolie de ce sanctuaire écroulé, dont l'écho s'éveillait aux pas de l'éternel voyage. Quelles étaient charmantes encore et d'un pur sentiment grec, les décorations de Pysche\ à l'Opéra- Gomique !

Mais Thierry avait aussi le talent de rendre avec un ragoût à faire envie au peint» e le plus habile, les maisons aux étages surplombants, aux vitrages bouillonnes, aux colombages de poutrelles, aux crépis de chaux laissant voir la brique, aux brindilles de folle-vigne se suspendant au-dessus de la porte. H faisait des villages et des bouts cle jardin charmanis, et telle de ses coiilisses vaut la meilleure aquarelle anglaise. Thierry était de celte époque où la décoration rivalisait avec la peinture et ne se faisait pas à grand renfort de clinquant, de miroirs et de lumières électriques. Quelquefois il mettait sa carte de visite au Salon, et celle année même il avait


344 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

exposé un Faust et un Méphistophélès passant auprès du gibet qui se laisait remarquer par la singularité fantas- tique de l'effet et la furie magistrale de l'exécution. Il est douloureux de penser que rien ne reste de ces chefs- d'œuvre destinés à vivre quelques soirs, et qu'ils dispa- raissent des toiles lavées pour faire place à d'autres merveilles également fugitives. Que d'invention, de ta- lent et de génie perdus, et sans même laisser toujours un nom! C'est pour protester autant qu'il est en nous contre ce déni ou plutôt cet oubli de justice que nous avons écrit ces quelques phrases à propos de ce véri- table artiste, qui serait à coup sûr célèbre s'il avait dé- pensé la même quantité de talent sur des toiles restreintes et entourées de cadres d'or.

(Le Moniteur, 15 octobre 1860.)


HEBERT


Hébert, avec son teint olivâtre, ses grands yeux nos- talgiques, ses longs cheveux noirs, sa barbe épaisse et brune, son air profondément italien, semble l'idéal et le modèle de ses propres tableaux.

S'il n'est pas Italien, Ernest Hébert est au moins méri- dional. Il a vu le jour à Grenoble comme H. Beyie, qui, lui aussi, adora l'Italie jusqu'à la préférer à Son pays même et à faire mettre sur son épitaphe : « Arrigo Beyle, Milanese. » Hébert ne pousse pas les choses aussi loin, et il aime la France, où il a toujours trouvé admiration et sympathie : mais la patrie de son talent n'en n'est pas moins située au delà des monts. Quoique habitué aux élégances de la vie parisienne et homme du meilleur monde, Hébert n'a jamais oublié les brunes filles deCervaraetd'Alvita, etsecrètement ilf)réfère leurs pittoresques haillons aux plus aristocratiques toilettes.

La vie des artistes modernes, dans notre civilisation si parfaite, d'où l'accident est exclu, ne saurait être aventureuse ni romanesque comme celle des artistes de la renaissance, et leur biographie, eu dehors de l'appré-


546 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

dation de leur œuvre, se borne nécessairement à quel- ques dates. Nous dirons donc qu'Ernest Hél>ert est né en 1817 et qu'il vint à Paris en 1835 pour faire son droit, comme les fils de famille dont la vocation n*est pas encore décidée. A traveis ses études pour lesquelles on peut supposer qu'il n'avait pas grand goût, le jeune Hébei t fréquentait l'atelier de David d'Angers, profitable préparation qui devait servir au peintre.

Hébert cependant ne devint pas sculpteur, et, protégé par Delaroche, il fut admis à concourir pour le prix de Rome, qu'il remporta dès la première année, en 1859. Le sujet du concours était « la coupe de Joseph trouvée dans le sac de Benjamin. »

Certes, pendant son séjour dans la ville éternelle, qu'il prolongea de trois années, le pensionnaire de la villa Medici étudia avec amour les grands maîtres, fit de lon- gues stations devant les fresques de Micbel-Ange et de Raphaël, admira les antiques du Vatican, mais il ne se laissa pas absorber uniquement par les clu'fs-d'œuvre ; à côté de l'art, il vit la nature, chose plus difficile qu'on ne pense. Bien des talents, distingués d'ailleurs, ne per- çoivent pas l'image directe. La repré enlation les frappe plus que l'objet, et pour qu'une figure leur arrive il faut qu'elle ait déjà été exprimée par l'art ou la poésie. De tous les artistes qui font depuis si longtemps le pèleri- nage de Rome, il en est deux ou trois à peine dont les œuvres laissent soupçonner le voyage. Les tableaux les ont empêchés de voiries hommes, et la nature qu'ils ont eue pendant plusieurs années sous les yeux est absente de leurs toiles. Schn«tz, Léopold Robert et Hébert seuls ont profité de leur séjour. Ils oui pensé que ce.s types qui avaient posé pour les maîtres étaient encore bons à peindre, et qu'on pouvait à Rome faire autre chose que des copies. Gliacun de ces peintres exprima l'Italie à sa


HÉBERT. 347

iTianière : Schnetz, robuste, hâlée, un peu lourde; Léo- pold Robert, avec ses types caractéristiques et ses cos- tumes de fête ; Hébert, passionnée, fiévreuse et mélan- colique. Mais ce goût paiticulier n'empêchait pas ce lauréat de satisfaire aux conditions du programme de l'école, et nous nous souvenons encore d'une copie de la Sibylle delphique et des Odalisques sur une terrasse, qu'il envoya de Kome. L'accord de la mer bleue, de la terrasse blanche et de la chair rose de ces beaux corps noncha- lamment étendus, nous fit pressentir dans le jeune peintre le coloriste délicat qu'il s'est montré depuis. Si nous avions le loisir de rechercher dans nos anciens feuilletons de la Presse, nous retrouverions les lignes élogieuses accordées à ces premières manifestations d'un talent qui a tenu ce qu'il promettait. Cette peinture s'é- cartait déjà du poncif académique et indiquait une ori- ginahlé ne demandant pour s'affirmer que la liberté de l'élude et du sujet.

Son temps d'école fini, Hébert se mit à parcourir la campagne de Rome, les monts de la Sabine et ces pau- vres villages délabrés hors de la route des voyageurs, où les types des races se sont conservés dans leur pureté sauvage ; il recueillait avec amour ces restes d'une bar- barie pittoresque qui va bientôt disparaître, dessinant, peignant, prenant un air de tête, croquant ici un cos- tume, copiant un bout de paysage, une de ces ruelles escarpées coupées de degrés de pierre où se vautrent des cochons bleus, une arcade laissant voir au fond d'une cour une plaque de soleil sur un mur blanc. Mais ce qui l'attirait surtout, c'étaient ces belles filhs au teint hâlé,, aux yeux de diamant noir, d'une grâce étrange et farouche, aux formes sveltes faisant prendre à leurs haillons des plis de statues antiques, la Maruccia, la Celestina, la Rosa-Nera, la Maria Pasqua, dont il a exprimé avec son


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profond sentiment de la nature italienne la beauté déli- cieusement bizarre.

Hébert, après cette longue absence de sept années, revint en France. Il exposa à plusieurs salons, où ses œuvres furent appréciées comme elles le méritaient ; mais sa popularité date de la MaVaria, qui fit un grand effet au Salon de 1850. Tout le monde se souvient de celte barque glissant sur un de ces canaux des marais Pontins oii barbotent des buffles, et portant une famille de pauvres travailleurs. Quelle grâce malade et quel charme attendrissant avait celte jeune femme rainée par la fièvre, couchée sur des joncs au bout du bal eau !

Rare bonheur dans la vie d'un artiste, Hébert avait cette fois trouvé le sujet où se résutne, où se condense toute une originalité. H venait de donner la formule de son talent, sa note toute personnelle. Il ne resterait d'Hébert que ce tableau, qu'on le reconnaîtrait tout entier avec ses qualités rares, exquises et caractéris- tiques.

Malgré sa passion pour la nature italienne, Hébert sait aussi, quand il veut, peindre l'histoire. Le Baiser de Judas est une œuvre de premier ordre, et la tête du Christ, si fiére et si triste, où se lit le suprême dégoût de la trahison, est d'une admirable beauté.

Après un autre voyage en Italie, car Hébert, lorsqu'il est resté trop longtemps éloigné de cette terre aimée, tombe dans une langueur nostalgique, notre artiste exposa successivement Crescenza, les Fienarolles, les Filles d'Alvito, (\ui figuraient à lexpcsition de 1855; les Fienarolles de SantWngelo, les Filles de Cervara, Rosa- Nera à la fontaine, sans parler de plui^ieurs portraits de femmesd'une délicatesse et d'une distinction exquises et de tètes italiennes d'une morbidesse délicieuse avec ces grands yeux noirs passionnément morts, et ces lèvres


HÉBERT. 549

arquées par une smorfia qu'Hébert seul sait rendre. Il peignit aussi pour la Bibliolliéque du Louvre deux grands médaillons allégoriques encastrés dans la boiserie des cheminées, représenlaiit : l'un Napoléon I" et l'autre Napoléon III. Ce dernier tableau renferme une figure de femme personnifiant l'Italie délivrée, et se relevant avec une pose de Juliette sortant du tombeau, qui est le chef- d'œuvre de l'artiste.

Honoré deux lois de la première médaille, Hébert a été décoré en 1853 et fut en 1866 nommé directeur de l'école de Rome, où il succéda à Robert Fleury, dont le climat altérait la santé. C'est là un choix qui sera ap- prouvé de tout le monde, car jamais homme ne fut mieux fait pour cette place qu'Hébert, vieux Romain habitué à la ville éternelle par de lonj;s et fréquents séjours. Il sera là dans son véritable centre, et son influence sur les élèves ne saurait être qu'heureuse. Outre son talent que nul ne conteste, Hébert a un caractère charmant, des manières parfaites, une cordialité sincère, une absence de vanité et d'envie que nous souhaiterions à beaucoup de ses confrères. Il admire ses rivaux et sait reconnaître les talents qui diffèrent. Chez lui, nul parti pris, nul système. Quoique nourri des plus excellentes études, il écoule sa propre originalité, et ne gênera pas celle des autres.

(L'Illustration, 19 janvier 1867.)


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E. APPERT


NÉ EN 18-20 — MOUT EX 1867


Quand Appert débuta, les luttes des romantiques et des classiques étaient finies. Il était élève d'Ingres, et certes on lui eût volontiers attribué un autre maitre, car il avait le tempérament d'un colo^ii^te, et semblait dans son œuvre plus dévot à Titien et à Paul Véi onèse qu'à Phidias et à Raphaël ; mais cependant on sentait à la tenue de son dessin qu'il avait été élevé sous une forte discipline. Un beau contour peut contenir une belle cou- leur.

Appert débuta au Salon de 1857 par un Berger jouant avec une tortue: l'année suivante, il exposa une Bac- chante ivre, puis Néron à Baies; plus tard, Néron de- vant le 'cadavre d'Agrippine, des tableaux de sainteté, V Assomption de la Vierge, la Vision de saint Or eus, le Christ descendu de la croix, toiles d'une composition bien entendue, d'une facture énergique et solide, où la nature propre de l'artiste s'accentue et devient plus visible à chaque Salon. Appert, quoi{iu'il eût étudié sous le grand prêtre du style, avait un vif penchant


E. APPERT. • 351

pour la réalité : — nous disons la réalité, et non le réa- lisme comme on l'entend de nos jours; — et à ses ta- bleaux d histoire il commençait à mêler des tableaux de nature morte, morceaux excellents, faits avec gra- vité et conscience dans la manière de Velasquez et de Chardin, si l'on peut appeler manière ce qui est la traduc- tion la plus élevée, la plus ferme et la plus exacte des choses. Il peignit ainsi des instruments de musique, des armures, des fruits, des fleurs, des vases, des trophées de chasse d'une couleur superbe et d'une exécution ma-

  • gistrale; nous possédons de lui un énorme bouquet de

, pivoines et de pavots qui déborderaient magnifiquement d'un vase de marbre dans le coin de quelque festin de Paul Véronése. Pour la grandeur du jet, l'anipleur de la forme et la force de la touche, ce sont vraiment des fleurs historiques. Il fit aussi, avec un égal succès des tableaux de genre : le Délateur jetant sa dénonciation dans la gueule de bronze ; des Baigneuses auLido, scène vénitienne ; la Sœur de charité' en Crimée, la Pileuse, Sedaine tailleur de pierres ; une grande figure allégo- rique de Venise, rappelant les apothéoses du palais ducal ; le Pape Alexandre III et la Confession au couvent, une de ses dernières œuvres.

Mais ce n'était pas là tout le talent d'Appert. Il enten- dait à merveille la peinture décorative, et il a peint dans la salle à manger de l'hôtel Fould toute une ornementa- tion de feuillages, de fruits, de fleurs, et d'oiseaux du plus grand goût. Il a fait des travaux analogues pour la salle à manger du ministère d'État, et on ?idmire de lui, dans l'appartement de l'Impérati ice, un plafond et quatre dessus de portes de celte couleur claire, solide et gaie dont il avait le secret.

En dehors de son talent de peintre, Appert était un homme d'un esprit vif et charmant, il abondait en re-


552 - PORTRAITS CONTEMPORAINS.

parties heureuses, il causait bien de toutes choses et de son art en particulier. La vie lui souriait, on l'aimait, et sa perte est vivement sentie. Angers, sa ville natale, l'honore et le regrette, car chez lui le citoyen valait l'artiste.

(Le Moniteur, 1" avril 1867.)


DATJZATS


Dauzats est un des premiers peintres voyageurs de notre école ; il erra pendant bien des années sur la terre et la mer et, comme le patient et subtil Odys- seus, fils de Laerte, il vit les cités de peuples nom- breux et il connut leur esprit. Au temps où Ton se con- tentait du classique voyage en Italie, il a visité l'Es- pagne, la Grèce, la Turquie, l'Egypte, l'Asie Mineure, la Palestine, le mont Sinaï. Il précéda en Orient Decamps, Marilhat, et en Afrique D lacroix. Aucune fatigue ne le rebutait, aucun péril ne l'effrayait ; il affrontait le dé- sert et la sierra sauvage aux riéfllés hasardeux, bordés de croix sinistres. Les inscriptions Aqui murio de man airada... ne lui faisaient pas tourner bride, et ses bras percés de coups de navaja témoignaient de la vivacité de ses dialogues avec les bandits de la montagne. Certes, il aimait les âpres et féroces paysages, les horizons sau- vages et grandioses, la mer implacablement bleue, la lumière blanche et crue du iMidi; mais ce qu'il aimait encore mieux, c'étaient les monuments, les temples, les palais, les forteresses, les portes de villes et les ruines

30.


354 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

gardant l'empreinte magnifique ou pittoresque du passé; car dans ce peintre il y avait un architecte, et dans l'ar- chitecte un décorateur. Il savait sa ligne, et au besoin il eût bâti les édifices qu'il dessinait, mais il y mettait l'effet, et le soleil, et l'ombre, et ratmosfihère ambiante, et la profondeur de perspective. 11 exprimait avec sa puissante horizontalité le lourd temple égyptien, la har- diesse élancée de la cathédrale, l'élégance mystérieuse de la mosquée, le dôme blanc du marabout s'arrondissant près de son bouquet de palmiers, les luxueux intérieurs orientaux d'Alep ou de Damas, rafraîchis de fontaines embaumées de fleurs, tapissés d'azukjos et d'arabesques semblables à des guipures, les salles 'capitulaires, les sacristies et les cloîtres de couvent. On se rappelle, parmi les tableaux de Dauzats, le Passage des Portes de Fer, les Environs de Damas^ les Ruines de Djimilah, le Couvent du Sinaï, le Chœur de la cathédrale de Tolède^ la Mosquée de Cordoue, une Rue du Caire, la Vue des hordsduNiU Id Place du marché de Jaën. Mais c'est là certainement la moindre partie de son œuvre : il avait des matériaux pour peindre pendant deux ou trois cents ans. Ses portefeuilles regorgeaient de croquis, de dessins, d'études d'après nature, de pochades à l'aquarelle d'une vérité et d'une vigueur de ton admirables, où se repro- duisaient le climat, l'effet et l'imprf'ssion du moment. Il y en avait de tous les pays, mais les peintures faites en Espagne nous plaisaient surtout; il nous semblait, en les voyant, refaire notre voyage. Dauzats avait accompagné le baron Ta\lor dans sa miss. on pour former une galerie de l'école espagnole. C'était un charmant compagnon, très lettré, homme du monde, d'une bonté et d'une politesse exquises.

(Lk Moniteur, U février 1808.)


GABRIEL TYR


Gabriel Typ, dont la gloire modeste n'a pas beaucoup dépassé les sancluaires où son talent s'exerçait, s'était adonné de toute âme à la peinture religieuse. Élève et admirateur d'Orsei, il avait complété, après la mort de cet arlisle délicat et pur comme un peintre de l'école ombrienne, cette délicieuse chapelle des Litanies de la Vierge, à Notre-Dame de Lorelto, où chaque épilhète est traduite par un charmant symbole, et l'esprit du maître semble avoir guidé la main du disciple. Orsel, Hippolyte Flandrin et Gabriel Tyr morts, il ne reste plus de peintre religieux, dans le vrai sens du mot, que M. Périn, l'auteur de cette belle chapelle de l'Eucha- ristie qui fait face à la chapelle des Litanies dans cette même église.

On eût dit que Gabriel Tyr avait appris s(ft art dans le couvent où peignait l'Ange de Fiesole, tant il semblait étranger aux subterfuges et au charlatanisme de la pein- ture moderne. Bien mieux et bien plus profondément qu'Overbeck, il s'était empreint de la naïve poésie des peintres primitifs, mais sans imitation d'imagerie. Il


356 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

n'était pas gauche à plaisir et ne cassait pas par piété les pieds de ses figures. Personne n'eut un dessin plus fin, plus pur, plus élégant, plus soigneux des extrémités. Il rappelait sous ce rapport Amaury-Duval et Flandrin. Il disait qu'il fallait baptiser l'art grec et le faire age- nouiller sous l'arceau byzantin ou l'ogive gothique, et nul ne tint plus fidèlement ce programme difficile. Ses types de tête ont une onction, une candeur et une spiri- tualité qu'on ne rencontre guère aujourd'hui dans les œuvres, d'ailleurs pleines de mérite, consacrées à la dé- coration des églises. Gabriel Tyr s'est rarement montré aux expositions. Un Christ enfant au Salon de 1849, mo- ment peu favorable à la peinture mystique, quelques portraits de VAnge gardien conduisant l'âme au ciel à travers les épreuves de la vie, sont à peu près tout ce que le public a pu voir de lui. La peinture murale dans des églises ou des couvents éloignés de Paris, foyer de toute réputation, l'a absorbé tout entier. Sur ces longues parois silencieuses il a déroulé de pieuses et séraphiques compositions, tendres et claires de ton comme les pein- tures à l'eau d'œuf ou les gouaches des missels sobre- ment rehaussées d'or, où sous les dalmaliques et les robes d'azur du Fiesole on devine la beauté des formes antiques dépouillées de leur sensualisme. Ses dernières fresques sont aux Chartreux de Lyon et aux Jésuites de Villefranche, dans la chapelle de Montgré.

(Le Moniteur, 24 février 1868.)


SIMART


NÉ EN 1806 — MORT EN ISUT


M. Simart, l'une des gloires de la statuaire française, mourut par une fatalité vulgaire, à la suite d'un acci- dent qui pouvait parfaitement bien ne pas arriver, — un accident d'omnibus. — Supposez que la voilure eût porté ce jour-là l'écrileau « complet », l'arliste continuait son chemin à pied et vivrait encore pour faire de belles œu- vres, car il était dans la force de l'âge, — quarante-neuf ou cinquante ans au plus, — et rendu robuste par ce dur métier de la statuaire.

Raconter maintenant la vie d'un artiste, ce n'est autre chose qu'analyser ses idées, marquer sa place in- telle(îtuelle parmi ses contemporains et donner le cata- logue de son œuvre; l'individu disparaît, l'idée seule se dégage.

Quand nous aurons dit que M. Simart esf né à Troyes en Champagne, vers 1808 ou 1807, — nous ignorons la date précise, — qu'il a étudié successivement sous Du- paty, Cortot et Pradier, obtenu le prix de Rome en 1837 avec Ottin, qu'il a été fait chevalier, puis officier de la Légion d'honneur, et enfin membre de l'Institut, nous


358 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

aurons tracé le cadre de cette existence honorable et bien remplie, et nous pourrons étudier sans être plus distrait par ces détails, le caractère, le sens et la portée de l'artiste.

Ce qui distingue M. Simart dans cette époque de doute et de tiouble, c'est l'unité singulière du tilent. Cbez lui on n'aperçoit aucune trace d'hésitation ; dés le commen- cement il vit le but et il y tendit d'un effort invariable. — Ce but, disons-le tout de suite, était la perfection grecque, le classique le plus pur (bien différent du goût académique avec lequel on affecte de le confondre). — Le dieu de M. Simart, et nous concevons cette idolâtrie, était Phidias; et pour lui la statuaire n'avait eu que des variétés de décadence depuis le grand siècle de Périclès. Il s'enferma en pensée sur le plateau de l'Acropole et n'en voulut jamais descendre. — Un statuaire ne saurait mieux cboisir sa patrie idéale, car les Gncs resteront toujours les maîtres divins du marbre comme ils le sont de la poésie et comme ils l'étaient sans doute de la pein- ture.

Déjà, dans l'atelier de Dupaty, le jeune Simart s'était assimilé les formes, les altitudes, les jets de draperie de la statuaire antique, non par un pligiat sei vile, mais par une assimilation n.iturelle. Il enveloppait les fragments imités ou copiés de ce contour élégant, flexible, dégagé de détails se continuant.de la tête aux pieds, dont Flax- mann dessinait ses compositions de Vlliacle et de VOdi/.'i- sée; — déjà, comme plus tard, l'artiste se préoccupait plus de l'harmonie générale, du rhjthmedes lignes, de la pureté des profils que de l'étude d(^s morceaux. Il était, qu'on nous permette celte distinction essentielle, plus statuaire que sculpteur. Il sacrifia toujours la vérité de détail, le grain de la peau, le frisson de l'épiderme, le tressaillement de la vie, tout le caprice et le ragoût du


SIMART. 359

ciseau, à une sorte de sérénité limpide et blanche dont l'art antique est le plus pur modèle. Il n'acceptait la forme humaine qu'idéalisée, régularisée, pour ainsi dire, dégagée de tout accident vulgaire et ramenée à un type préconçu ; ainsi il fit des statues plutôt que des corps de ma» bre, comme beaucoup d'»rtistes que nous sommes loin d'ailleurs de blâmer. L'effet produit par ses œuvres résulte principalement de la composit on de la figure arrangée et balancée d'après ces mathématiques de l'at- titude dont les Grecs avaient le secret tant cherché de- puis. M. Siniarl n'avait pas cette fièvre d'originalité à tout prix qui a tant tourmenté certains talents de notre époque, — noble inquiélude après tout et qui nous a valu bien des œuvres remarquables ! — Le beau lui suf- fisait, ne fût-il pas neuf; et, au risque de tomber queU quefois dans le poncif, comme on dit en argot d'alelier, il adoptait les grandes divisions du corps humain, les poses favorites, les façons de faire piéter ou trancher une figure, le style et le jet de draperie des anciens : selon lui, l'art ne pouvait trouver mieux, et s'éloigner de ces types divins c'était s'exposer à errer. — Beaucoup de classiques eurent sans doute ces principes, mais ils ne poï^sédaient pas comme Simart ce sentiment fin et pur de l'antiquité, cette grâce aisée et charmante dans l'imita- tion. 11 y a entre eux et lui la différence qui existe entre les gra(;ieux fragments grecs d'André Chénier et le fatras mythologique de Lebrun-Pindare. Cette adoration de l'antiquité est d'autant plus remarquable qu'à cette épo- que les hordes romantiques tatouées de c^leurs vives et poussant des cris sauvages îissaillaient la blanche ci- tadelle grecque, gardée par quelques pauvres vieux dieux invalides à perruque de marbre, qu'elles jetaient par- dessus les remparts en riant aux éclats, aux grands ap- plaudissements des rapins et de la foule ; mais Simart^


300 PORTRAITS GONTEMPOKAIINS.

fort de sa foi païenne en Jupiter, Apollon, Vénus, Minerve et autres divinitHs de Phidias, ne s'émut nullement du tumulte des barbares et ne s'affilia pas aux nouvelles re- ligions. — Il regarda une heure de plus chaque jour la Vénus de Milo, les Panathénées du Partliénon, la Femme dénouant sa sandale, le torse du Thésée, les divines figu- res décapitées par les bombes vénitiennes, et les guer- riers du fronton d'Égine, n'admettant pas que rien eût existé depuis l'an 450 avant Jésus-Christ.

Il exposa vers 1835 un buste de Gustave Planche, dont nous n'avons pas gardé souvenir, mais YOreste à l'autel de Minerve (in' '\\ envoya de Rome fixa sur lui l'attention publique. C'était un morceau très-élégant, trés-fin, trés- pur de style ; le torse d'Oreste s'évanouissant au pied de l'autel, si oi l'eût trouvé dans des fouilles, eût pu passer pour une œuvre d<i bon temps de la statuaire grecque. L'auteur a lait depuis aussi bien, mais non pas mieux.

La perfection de cette statue inspira aux classiques en désarroi l'idée de se servir de Simart pour l'opposer aux romantiques comme ils firent d'Ingres, malgré la haine qu'ils nourrissaient contre lui ; car ils n'étaient pas en état de comprendre et d'aimer réellement deux talents si sobres, si purs et si véritablement grecs. Puisque nous avons prononcé le nom d'Ingres, disons que Simart ressentait à l'endroit de ce grand maître un amour, une admiration et un resp(Ctqui ne se sont jamais démentis. Ingres, de son côté, professait une haute estime pour Si- mart, et le louait en toute rencontre, et l'on sait com- bien l'artiste austère est sobre de pjireils témoignages.

Sim.irl, qiioifpie apprécié des romantiques, qui ai- ment beaucoup l'art grec s'il: haïssent l'art académique, fut donc très-vanté, très poussé, liès-piôné par le parti contraire, par les soi-disant fanatiques de l'antiquité, qui ne sont pas capables de discerner une statue grecque


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d'une statue romaine. — 11 fut proclamé comme le sau- veur des bonnes doctrines ; et, on le fit servir, bien mal- gré lui, à une sorte de réaction pareille à celle de la tra- gédie contre le drame, de Ponsard contre Hugo. Heureu- sement sur sa tête, qu'on a essayé de coiffer d'une per- ruque, il n'est resté qu'une simple branche de laurier dont les feuilles ne se flétriront pas, car Simart a sincè- rement aimé le beau, et l'a puisé à Téternelle source.

Les travaux lui vinrent avec la renommée ; il fit une statue de la Philosophie d'une beauté calme et sévère, d'un ajustement plein de noblesse, d'un style élevé et simple, qu'on prendrait pour un dessin d'Ingres réalisé en marbre. Ses Renommées à la barrière du Trône pour- raient se déployer sur quelque monument antique que ce soit ; sa Vierge avec V Enfant Jésus, — bien qu'en art le statuaire ne fût pas de cette religion, — a une grâce austère et charmante; et peut dignement tenir sa place dans tout sanctuaire chrétien. — M. le duc de Luynes, qui use en grand seigneur de sa fortune, et au milieu d'un siècle occupé du cours de la Bourse, se livre à des dilettantismes de prince italien du temps de la Renais- sance, commanda à Simart une suite de bas-reliefs, for- mant frise pjour la salle peinte par Ingres au château de Dampierre e't non achevée encore. Ces bas-reliefs, qui se rattachent à l'idée décoratrice de la salle et représentent les diverses phases de l'activité humaine,— la Guerre, la Chasse, l'Agriculture et autres motifs analogues, — sont une des œuvres les plus hardies, les plus vivantes et les plus originales de l'auteur; ces cou^ositions, sans manquer aux rigides principes que Simart s'était im- posés, ont beaucoup de mouvement, de caractère et de variété.

Dans les grands travaux du tombeau de l'empereur qu'il partagea avec Pradier et Duret, il surmonta, non

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362 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

pas entièrement, mais avec toute l'iiabileté possible, cette difficulté de traduire sous des formes antiques des idées toutes modernes ; il n'est pas aisé de représenter en marbre le Code civil et autres institutions analogues. Au Louvre, il sculpta le fronton où la Paix et les Arts en- tourent allégoriquement Napoléon III, debout au centre de la composition. 11 y a là de belles et charmantes figu- res, dont l'élévation ne permet pas d'apprécier toute la finesse ; il fit aussi les cariatides de l'un des deux pa- villons dans un beau goût grec, légèrement adultéré de renaissance, pour se conformer au style de l'édifice. — On dirait les figures qui supportent l'entablement du pelit temple de Pandirose, copiées par Jean Goujon. Mais l'œuvre qu'il caressa avec le plus d'amour, ce fut la restitution de la Minerve de Phidias, commandée par le duc de Luynes; il y mit tout son talent, toute son âme, toute sa piété, et la main dut plus d'une fois lui trem- bler comme si l'esprit invisible de Phidias le regardait travailler par-dessus l'épaule.

Lorsque cette figure, le seul essai de statuaire chrysé- léphantine qu'ait tenté l'art moderne, fut découverte à la grande exposition de 1855, nous en rendîmes compte avec le détail qu'elle méritait, et quelques lignes de notre appréciation ne seront pas déplacées ici.

< M* Simart, s'aidant de toutes les ressources que la science archéologique mettait à sa disposition, a res- tauré heureusement la silhouette générale de la statue de Phidias ; il a consulté les textes et les médailles : sa Minerve n'a pas, comme on le pense bien, la taille delà Minerve du Parthénon ; il a dû se borner à l'exécution au quart, ce qui donne encore une proportion de huit pieds. — La tête de sa statue, au profil ferme et sévère, a bien l'expression de sérénité froide et de virginité dé- daigneuse qui convient à la plus chaste divinité de TU-


SIMART. 563

lympe : une pièce d'azurite enchâssée dans sa prunelle, rappelle l'épithèle de glaucopis, qu'Homère ne manque jatnais d'appliquer à Pallas-Athènè, et prête à son re- gard une lueur étrange ; — on dirait un œil vivant qui scintille à travers un masque. — Nous aimons assez celte bizarrerie inquiétante ; des boucles d'oreille d'or et des pierres bleues accompagnent les joues pâles de la déesse ; les bras, taillés d'une seule pièce dans deux énormes dé- fenses d'ivoire fossile, sont d'une rare beauté ; la trans- parence éburnéenne traversée de veines bleuâtres et de blancheurs rosées, joue la chair à faire illusion : on croi- rait voir la vie courir sous celte belle substance si polie, d'un grain si fin, qui imite le derme délicat d'une jeune femme. Les pieds sont purs de forme, comme des pieds qui n'ont jamais foulé que l'azur du ciel ou la neige étin^ celante de l'Olympe. La tunique d'un or pâle, semblable à cet electrum si célèbre dans l'antiquité, descend à phs simples et graves, et fait le plus heureux contraste avec les teintes de l'ivoire ; les bas-reliefs du bouclier et des sandales ont bien le caractère hellénique et le serpent Érechthée déroule d'une façon pittoresque ses écailles d'or vert. — Au lieu de la Méduse de l'Égide, M. Simart, se fondant sur certains textes, a mis un masque d'Hécate dont la bouche au rictus monstrueux laisse passer quatre crocs, symbole des quatre quartiers de la lune. Nous doutons que Phidias eût placé sur la virginale et robuste poitrine de sa déesse ce mascaron grimaçant, relevant plutôt des religions symboliques de l'Asi^que du génie grec. La Victoire que Minerve tient dans sa main et qui fait palpiter éperdument ses frissonnantes ailes d'or est la plus délicieuse statuette chryséléphantine qu'on puisse rêver, et M. Simart a cette ressemblance avec Phidias d'avoir principalement réussi cette figurine.

« L'artiste, poursuivant sa restauration, a restitué sur


364 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

le piédestal de sa statue la Naissance de Pandore douée par les dieux comme une princesse de conte de fées, dont on dit que Phidias avait orné le socle de son colosse. Ce bas-relief est charmant et semble détaché d'une frise du temple de la Victoire Aptère, et complète la statue dont la richesse avait besoin de cette base élégante. »

Dire que, voulant restituer d'après les récils des an- ciens ce chef-d'œuvre de Phidias, M. de Luynes, le plus fin connaisseur de ce temps -ci, songea à Simart, et mit à sa disposition l'ivoire, l'argent et l'or nécessaires pour ce coûteux travail, c'est faire le plus bel éloge possible de l'artiste ; s'il n'a pas réalisé complètement ce rêve, personne du moins n'eût pu en rapprocher plus que lui, de l'aveu même de ses rivaux.

On sait que dans le délire qui précéda sa mort, Simart eut un étrange cauchemar. Il voyait ses cariatides se pencher sur lui comme pour l'étouffer, en statues mé- contentes de leur sculpteur ; — pure modestie de la fiè- vre, humilité trop grande de l'hallucination! Les statues de Simart n'ont rien à lui reprocher : il les a faites belles, nobles, pures, vivantes de la vie sereine de l'art, au-des- sus des agitations contemporaines. Que peuvent-elles lui demander de plus : elles n'ont qu'à prendre son âme entre leurs bras de maibre, et à lui dire comme la fian- cée de Gorinthe à son amant :

Viens! vers nos anciens dieux nous volerons ensemble! (L'Artiste, 1857.)


DAVID D'ANGERS


MORT EN 1856


On peut réunir dans sa bibliothèque toutes les œuvres d'un poêle ou d'un auteur qu'on aime. L'impression les multiplie assez pour satisfaire leurs admirateurs. Mais les statues et les tableaux, nécessairement uniques, d'un artiste, se dispersent, vont décorer des monuments loin- tains, occupent des places que souvent on ignore, dis- paraissent de la circulation, s'enterrent au fond de quel- que collection jalouse, quelquefois sont détruits par l'in- cendie, le temps, le manque de soin, la malveillance ou toute autre cause. Quelque attention qu'on apporte à suivre dans sa carrière un statuaire ou un peintre, tou- jours quelque production vous échappe; et nous, qui pensions connaître David d'Angers, nous avons été sur- pris, en feuilletant le recueil de son œuvre % de la quan- tité de morceaux inédits, pour nous, qu'il^ contenait ; car ce fut un rude travailleur que ce David. Ce que, de 1810 à 1855, il a pétri d'argile, taillé de marbre, coulé de bronze, est vraiment prodigieux; on ferait presque un peuple avec ses statues.

  • LŒuvre de David d* Angers, publié par M. Haro.

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566 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

L'ouvrage s'ouvre par un de ces fins crayons où M. In- gres sait créer en quelques traits une ressemblance in- time et vivante, et où il se montre sans effort le rival des plus grands maîtres. Le portrait est daté de Rome 1815. David s'y trouvait alors en qualité de lauréat. Son Othryadas mourant lui avait valu un second prix, et son bas-relief de la Mort d' Épaminondas l'envoya dans la ville éternelle. VOthryadas, malgré son style nécessaire- ment classique, trahit déjà de l'originalité, et ses formes étudiées indiquent la préoccupation du vrai. Le bas-re- lief de la Mort d' Épaminondas a plus de mouvement que n'en offrent d'ordinaire ces sortes de compositions où l'élève, pour se concilier des juges sévères, cherche plus la sagesse que tout autre mérite.

La Néréide portant le casque d'Achille, bas-relief en marbre, est une figure d'une grâce purement grecque. Dans cet envoi de Rome, daté de 1815, le jeune David, alors âgé de vingt-trois ans, semble subir l'influence ex- clusive de l'antiquité. Les chefs-d'œuvre de la statuaire grecque et romaine durent l'impressionner vivement et l'emporter sur ses propres instincts. La Néréide vue de dos. couchée sur un dauphin, soulève d'une main le cas- que d'Achille et de l'autre retient le bout d'une draperie volante dont les plis se chiffonnent et se frangent comme un feston d'écume. La ligne, qui part de la taille ployée, s'arrondit avec la hanche et s'allonge jusqu'à l'ortoil, est d'une élégance charmante. Comme pendant à celte figure, David esquissa une Néréide portant le bouclier d'Achille; mais cette composition n'a pas été exécutée définitivement, et c'est dommage. La pose est heureuse. La nymphe chevauchant un monstre marin se présente de face. Ses bras entourent le bouclier avec un mouve- ment plein de grâce, et ses pieds croisés la tiennent en équilibre sur le flanc de sa monture.


DAVID D'ANGERS. 367

Le Berger (envoi de Rome 1817) est une figure très- simple, très-naïve, d'une gracilité juvénile qui rappelle un peu la manière du Donatello, mais où le sentiment particulier du maître ne se prononce pas encore; car David fut plus tard un statuaire romantique dans la li- mite que peut admettre la sculpture, cet art sévère et précis dont le véritable milieu fut l'antiquité avec son polythéisme anthropomorphe. David, dès qu'il fut maître de son outil et de ses moyens, qu'il put exprimer libre- ment son idée, se préoccupa plus du caractère que de la beauté. Les lignes savamment rhythmées des Grecs lui parurent froides et souvent conventionnelles. Il trouva que les têtes antiques, avec leur placidité sereine, man- quaient presque toujours d'expression, du moins à nos yeux habitués aux complications de la vie moderne. Il s'inquiéta beaucoup plus qu'aucun statuaire de la face humaine. Pour les sculpteurs en général, la tête n'est qu'un détail du corps ; le torse a autant d'importance, sinon davantage. Païens inconscients, ils ne s'attachent pas assez à ce masque transparent où l'âme laisse sa trace visible.

David d'Angers poussa très-loin celte curiosité ; il re- cherchait l'occasion de reproduire en bustes ou en mé- dailles les célébrités contemporaines. Il alla à Weimar pour faire le buste de Gœthe, il fit celui de Chateau- briand, de Déranger, de Lamennais, d'Arago, de Dal- zac, etc. C'était un plaisir pour lui de voir comment le génie, par une sorte de repoussé, se modèle à l'extérieur, bosselé le crâne et le front de protubérance, martèle, meurtrit et sillonne les joues. Chez lui le physiognomo- niste et le phrénologiste se mêlaient au statuaire dans des proportions même un peu trop fortes, car il a sou- vent exagéré au delà du possible les organes de telle ou telle faculté qu'il croyait découvrir dans son modèle ou


368 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

qui y existaient réellement. Ces bustes monumentaux n'en sont pas moins des œuvres du plus grand caractère. Ils passeront à la postérité comme types définitifs et ac- ceptés des illustrations qu'ils représentent. Il est difficile de se figurer Gœthe sous une autre apparence que le buste olympien de David d'Angers.

Les profils qu'il pétrissait d'un doigt rapide et sûr avec un vif sentiment de la physionomie formeront le médaiU lier complet du dix-neuvième siècle ; car presque tous les genres de notabilités y ont leurs représentants essen- tiels ; ce n'est pas la partie la moins intéressante de l'œu- vre de David d'Angers. Ces médaillons, d'un niodelé très-souple, très-fin et très-vrai, ne sont pas du tout conçus au point de vue antique. Le statuaire n'a pas cherché à faire de ses contemporains des médailles de Syracuse; il les accepte avec leurs cheveux longs ou courts, hérissés ou plats, leur calvitie, leurs mousta- ches, leurs favoris, leur menton rasé, leur collet d'h?- bit et leur cravate, s'il le faut, et là il est franchement moderne.

Peu de statuaires se sont autant mêlés au mouvement intellectuel de leur temps. Non que David fût un littéra- teur; mais des idées l'agitaient, et il croyait qu'il était du devoir de l'artiste de les représenter, ou du moins d'en faire rayonner un reflet sur son œuvre. Aussi vivait- il dans rintimité des poètes, et plus d'une ode magnifique témoigne de ces nobles échanges d'adtniralion fréquents à la belle époque du romantisme. Souvent son marbre lui fut rendu en vers non moins solides et durables. Quant à nous qui croyons que le paros et lo corinthe doi- vent exprimer avant tout la beauté et non telle ou telle idée politi(|(ie ou philosophique , nous regrettons les peines souvent inutiles (jue s'est données David d'Angers })onr faire cadrer son art avec son système. Heureuse-


DAVID D^VNGERS. 3G9

ment dans son œuvre, grand est le nombre des statues qu'il oublia d'y rattacher.

La jeune fille au tombeau de Marco Botzaris^ écrivant du doigt sur la poussière le nom du mort illustre, mal- gré la préoccupation philhellène du moment, rentre dans les conditions de l'art pur ; ce corps charmant, dans sa chaste nudité, a toute la grâce d'une nymphe avec la vérité en plus et une moibidesse qui transforme le mar- bre en chair. Le Jeune tambour Bara n'a gardé de son uniforme que la baguette qu'il tient encore d'une main mourante, et il montre un torse fin aux formes un peu grêles, aussi délicat et pur que celui d'un Hyacinthe tombé sous le palet d'Apollon. L'Enfant à la grappe^ célébré par Sainte-Beuve en vers délicieux sur un vieux rhylhme de Ronsard, vaut les rimes qu'il a inspirées. C'est un morceau digne de l'antique. Le Philopœmen re- tirant la flèche de sa blessure, en dépit de son sujet grec, représente un corps tout moderne, mais d'une si profonde étude, d'une vérité si grande, qu'on n'y désire pas ces formes plus pures et plus pleines qu'un statuaire athé- nien lui eût sans doute données. Cette figure excellente fait le plus grand honneur à David, et elle peut compter au nombre des meilleures qu'aient produites l'art de no- tre temps.

Une grande question, qui n'est pas résolue encore, passionnait alors les ateUers et les cénacles. Faut-il repré- senter les personnages de notre époque avec leur costume ou à l'état d'apothéose avec une nudité idéale, comme faisaient les sculpteurs de l'antiquité pour leurs contem- porains? Les romantiques, par une sorte de réaction con- tre le pseudo-classicisme, étaient pour la vérité absolue du vêtement ; ils voulaient l'Empereur en petit chapeau et en redingote grise, et non en pallium de César ro- main. David d'Angers ne s'est pas nettement prononcé.


370 . PORTRAITS CONTEMPORAINS.

Quoique son goût du vrai le fît pencher vers le costume exact, ses instincls de statuaire le rappelaient au nu sans lequel il n'y a pas de véritable sculpture. Ainsi il repré- sente Corneille en habit du temps un peu arrangé dans un manteau et Racine nu sous une chlamyde grecque dont il ramène les phs sur sa poitrine comme un poëte tragique d'Athènes. Le général Foy n'a qu'un manteau, dans la figure qui couronne son monument, mais il est habillé dans le bas-relief qui le représente au miUeu de ses contemporains illustres.

Cette contradiction apparente peut s'expHquer : le bas- relief reproduit l'homme tel qu'il était, la statue le trans- forme, le divinise en quelque sorte et représente son gé- nie. Dans son remarquable fronton du Panthéon, David a mêlé les figures allégoriques aux figures réelles. Les premières sont nues ou drapées ; les autres conservent le costume du temps. La statue de Talma pourrait être celle de Roscius, mais l'acteur n'a pas de costume pro- pre, et il est permis de donner au plus grand tragédien des temps modernes l'attitude et la nudité antiques. Ce- pendant, plus tard, et sans doute poussé par des raison- nements littéraires, David d'Angers a donné résolument à ses statues de personnages illustres l'habit de l'époque où ils vivaient, et ne pouvant déployer sa science d'ana- tomiste sous les formes plus ou moins bizarres des vête- ments, il a concentré tout son talent dans les têtes et les masques.

A la statue de Dernardin de Saint-Pierre il ajoute un délicieux groupe de Paul et Virginie qui dorment, entre- laçant leurs bras enfantins, sous une plante du tropique : il sculpte de superbes Victoires dans les tympans de l'Arc de triomphe de Marseille; il y taille de grandes figures allégoriques, d'une tournure robuste et magistrale; il accoude de belles femmes à rœil-dc-bœuf du Louvre, et


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DAVID D'ANGERS. 571

toutes les fois que roccasion se présente de faire pleurer un Génie ou une Vertu sur un tombeau, il ne la manque pas; mais, malgré le nombre de ces morceaux, ce qui prédomine dans son œuvre, c'est la représentation de l'homme illuslre, la glorification du génie humain. Cor- neille, Racine, Gœthe, Humboldt, Cuvier, Byron, Ros- sini, Alfred de Musset y ont leur slatue, leur buste ou leur médaille. Nous citons au hasard ; les guerriers et les politiques tiennent aussi leur place dans ce Panthéon sculptural que David d'Angers fit, de son propre gré, souvent pour le marbre ou la fonte, bien des fois pour rien, mû par une admiration, un enthousiasme ou une sympathie.

Sa dernière œuvre fut la statue d'Arago, allongée dans le repos éternel sur le marbre de la tombe. Il était fidèle à la mission de sa vie entière : fixer les traits du génie et lui donner l'éternité la plus longue dont l'art dispose, celle de la sculpture. Ainsi le nom de David d'Angers se trouve lié à ceux de tous les hommes célèbres qui rem- plirent la première moitié de ce siècle, et il s'inscrit au bas de leur image auguste. Ce fut là son originalité et son caractère distinctif.

(Le Moniteur, '28 novembre 1859.)


MADEMOISELLE FANNY ELSSLER


On ne s'occupe guère dans les feuilletons que du ta- lent et du jeu des actrices. On n'analyse pas leur beauté, on ne les envisage jamais sous le côté purement plasli- que. Quelquefois seulement on parle de leur grâce, de leur gentillesse, et c'est tout.

Cependant une actrice est une statue ou un tableau qui vient poser devant vous, et l'on peut la critiquer en toute sûreté de conscience, lui reprocher sa laideur comme on reprocherait à un peintre une faute de dessin (la question de pitié pour les défectuosités humaines n'est pas ici de saison), et la louer pour ses charmes, avec le même sang-froid qu'un sculpteur qui, placé de- vant un marbre, dit : Voici une belle épaule ou un bras bien tourné.

Aucun feuilletoniste n'insiste sur ce côté important ; en sorte que les renommées de jolies actrices se font au hasard, et sont la plupait du temps lurl loin d'être mé- ritées; d'ailleurs, beaucoup de ces réputations de beauté durent depuis tnnlôt un demi-siècle : c'est trop en vé- rité.


MADEMOISELLE FANISY ELSSLER. 373

Une multitude d'héroïques généraux, de délicieux fonctionnaires de l'empire et de non moins délicieux provinciaux, voire même de Parisiens de race, en sont encore à admirer la fraîcheur traditionnelle, mythologique et remontant aux âges fabuleux de mademoiselle Mais, l'inimitable Gélimène.

En général, les belles actrices sont assez laides, c'est une justice à leur rendre, et si elles n'avaient pas le théâ- tre pour piédestal, personne n'y feiait attention ; elles rentreraient dans la classe des femmes ordinaires ou des femmes honnêtes, qui elles-mêmes n'ont d'autre mérite que de n'être pas des hommes, comme on peut s'en con- vaincre lorsqu'elles quittent les habits de leur sexe pour prendre les nôtres.

Ceci ne regarde pas mademoiselle Fanny Elssler, qui est dans toute la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, et a l'avantage de ne pas avoir été admirée par nos grands- pères.

Mademoiselle Fanny Elssler est grande, souple et bien découplée ; elle a les poignets minces et les chevilles iines; ses jambes, d'un tour élégant et pur, rappellent la sveltesse vigoureuse des jambes de Diane, la chasseresse virginale ; les rotules sont neiles, bien détachées, et tout le genou est irréprochable; ses jambes diffèrent beau- coup des jambes habituelles des danseuses, dont tout le corps semble avoir coulé dans les bas et s'y être lassé ; ce ne sont pas ces mollets de suisse de paroisse ou de valet de trèfle qui excitent l'enthousiasme des vieillards anacréontiques de l'orchestre et leur font récurer acli- vement les verres de leur télescope, mais bien deux belles jambes de statue antique dignes d'être moulées et amoureusement étudiées.

On nous pardonnera, je l'espère, d'insister si long- temps sur les jambes, mais nous parlons d'une danseuse.

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574 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

Autre sujet d'éloge : mademoiselle Elssler a des bras ronds, bien tournés, ne laissant pas percer les os du coude, et n'ayant rien de la misère de formes des bras de ses compagnes, que leur affreuse maigreur fait res- sembler à des pinces de homard passées au blanc d'Es- pagne, Sa poitrine même est assez remplie, chose rare dans le pays des entrechats, où la double colline et les monts de neige tant célébrés par les lycéens et les mem- bres du caveau paraissent totalement inconnus. L'on ne voit pas non plus s'agiter sur son dos ces deux équerres osseuses qui ont l'air des racines d'une aile arrachée.

Quant au caractère de sa tête, nous avouons qu'il ne nous paraît pas aussi gracieux qu'on le dit. Mademoiselle Elssler possède de superbes cheveux qui s'abattent de chaque côté de ses tempes, lustrés et vernissés comme deux ailes d'oiseau ; la teinte foncée de cette chevelure tranche un peu trop méridionalement sur le germanisme bien caractérisé de sa physionomie : ce ne sont pas les cheveux de cette tête et de ce corps. Cette bizarrerie in- quiète l'œil et trouble l'harmonie de l'ensemble; ses yeux, très-noirs, dont les prunelles ont l'air de deux pe- tites étoiles de jais sur un ciel de cristal, contrarient le nez qui est tout allemand, ainsi que le front.

On a appelé mademoiselle Elssler une Espagnole du Nord, et en cela, on a prétendu lui faire un compli- ment : c'est son défaut. Elle est Allemande par le sourire» par la blancheur de la peau, la coupe de la figure, la placidité du front ; Espagnole par sa chevelure, par ses petits pieds, ses mains fluettes et mignonnes, la cambrure un peu hardie de ses reins. Deux natures et deux tempé- raments se combattent en elle; sa beauté gagnerait à se décider pour l'un de ces deux types. Elle est jolie, mais elle manque de race; elle hésite entre l'Espagne et l'Al- lemagne. El celle niéinc indécij?ion se remarque dans le


MADEMOISELLE FANNY ELSSLER. 375

caractère du sexe : ses hanches sont peu développées, sa poitrine ne va pas au delà des rondeurs de l'hermaphrodite antique; comme elle est une très-charmante femme, elle serait le plus charmant garçon du monde.

Nous terminerons ce portrait par quelques avis. Le sourire de mademoiselle Elssler ne s'épanouit pas assez souvent; il est quelquefois bridé et contraint; il laisse trop voir les gencives. Dans certaines altitudes penchées, les lignes de la figure se présentent mal, les sourcils s'effilent, les coins de la bouche remontent, le nez fait pointe ; ce qui donne à la face une expression de malice sournoise peu agréable. Mademoiselle Elssler devrait aussi se coiffer avec plus de fond de tête; ses cheveux, placés plus bas, rompraient la ligne trop droite des épau- les et de la nuque. Nous lui recommandons aussi de tein- dre d'un rose moins vif le bout de ses jolis doigts effilés : c'est un agrément inutile.

(Le Figaro, 19 octobre 1837.)


MADEMOISELLE GEORGES


NÉE EN 1786 — MORTE EN 1867


Il y a bien longtemps que mademoiselle Georges est belle, et l'on pourrait dire d'elle ce que le paysan disait d'Aristide : « Je te bannis parce que cela m'ennuie de t'entendre appeler Juste. »

Nous ne ferons pas comme ce brave manant grec, quoiqu'il soit évidemment plus difficile d'être toujours beau que d'être toujours juste. Cependant mademoiselle Georges semble avoir résolu cet important problème ; les années glissent sur sa face de marbre sans altérer en rien la pureté de son profil de Melpomène grecque.

Sa conservation est bien autrement miraculeuse que celle de mademoiselle Mars, qui n'est, du reste, aucune- ment conservée, et ne pent plus faire illusion dans les rôles déjeune première qu'à des fournisseurs de la Ré- publique et à des généraux de l'Empire.

Malgré le nombre exagéré de lustres qu'elle 'compte, mademoiselle Georges est réellement belle et très- belle.

Elle ressemble à s'y méprendre à une médaille de Sy- racuse ou à une Isis des bas-reliefs éginctiques.


MADEMOISELLE GEORGES. 377

L'arc de ses sourcils, tracé avec une pureté et une finesse incomparables, s'étend sur deuxyeux noirs pleins de flammes et d'éclairs tragiques; le nez, mince et droit, coupé d'une narine oblique et passionnément dilatée, s'unit avec son front par une ligne d'une simplicité ma- gnifique; la bouche est puissante, arquée à ses coins, superbement dédaigneuse, comme celle de la Némésis vengeresse qui attend l'heure de démuseler son lion aux ongles d'airain. Cette bouche a pourtant de charmants sourires épanouis avec une grâce tout impériale, et l'on ne dirait pas, quand elle veut exprimer les passions ten- dres, qu'elle vient de lancer l'imprécation antique ou l'anathème moderne.

Le menton, plein de force et de résolution, se relève fermement, et termine par un contour majestueux ce profil, qui est plutôt d'une déesse que d'une femme.

Gomme toutes les belles femmes du cycle païen, ma- demoiselle Georges a le front plein, large, renflé aux tempes, mais peu élevé, assez semblable à celui de la Vénus de Milo, un front volontaire, voluptueux et puis- sant, qui convient également à la Glytemnestre et à la Méssaline.

Une singularité remarquable du col de mademoiselle Georges, c'est qu'au lieu de s'arrondir intérieurement du côlé de la nuque, il forme un contour renflé et soutenu qui lie les épaules au fond de la tête sans aucune sinuo- sité, diagnostic de tempérament athlétique, développé au plus haut point chez l'hercule Farnése.

L'attache des bras a quelque chose de* formidable pour la vigueur des muscles et la violence du contour. Un de leurs bracelets ferait une ceinture pour une femme de taille moyenne. Mais ils sont très-blancs, très-purs, terminés par un poignet d'une délicatesse enfantine et des mains mignonnes frappées de fossettes, de vraies

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578 PORTRAITS CO^'TEMPORAINS.

mains royales, faites pour porter le sceptre et pétrir le manche du poignard d'Eschyle et d'Euripide.

Mademoiselle Georges semble appartenir à une race prodigieuse et disparue ; elle vous étonne autant qu'elle vous charme. L'on dirait une femme de Titan, une Cybèle mère des dieux et des hommes, avec sa couronne de tours crénelées; sa construction a quelque chose de cyclopéen et de péiasgique. On sent en la voyant qu'elle reste debout, comme une colonne de granit, pour ser- vir de témoin à une génération anéantie, et qu'elle est le dernier représentant du type épique et surhumain.

C'est une admirable statue a poser sur le tombeau de la tragédie, ensevehe à tout jamais.

(Le FiGAiio, 26 octobre 1837.)


MADEMOISELLE JULIETTE


La disette de beautés est si grande parmi les femmes de théâtre, qui devraient être un choix entre les plus charmantes, que nous sommes obligés d'aller chercher loin de la scène, dans le demi-jour de la vie privée, une blanche et svelte figure dont les rares apparitions ont laissé un vif souvenir à tous les gens qui s'inquiètent en- core en ce siècle de la grâce, de la finesse et de l'élé- gance, et qui lisent de ravissants et d'harmonieux poè- mes dans une inflexion de ligne, dans un geste, dans une œillade, dans un« certaine manière de retirer ou d'avan- cer le pied; choses, après tout, bien plus sérieuses et plus importantes que les niaiseries prétentieuses dont s'occupent les hommes graves.

C'est dans le petit rôle de la princesse Negroni de Lu- crèce Borgia que mademoiselle JuHette a jMé le plus vif rayonnement. Elle avait deux mots à dire et ne faisait en quelque sorte que traverser la scène. Avec si peu de temps et si peu de paroles elle a trouvé le moyen de créer une ravissante figure, une vraie princesse italienne au sourire gracieux et mortel, aux yeux pleins d'enivré-


380 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

ments perfides ; visage rose et frais qui vient de déposer tout à l'heure le masque de verre de l'empoisonneuse, si charmante d'ailleurs qu'on oublie de plaindre les infor- tunés convives, et qu'on les trouve heureux de mourir après lui avoir baisé la main.

Son costume était d'un caractère et d'un goût ravis- sants : une robe de damas rose à ramages d'argent, des plumes et des perles dans les cheveux ; tout cela d'un tour capricieux et romanesque comme un dessin de Tempeste ou de délia Bella. On aurait dit une couleuvre debout sur sa queue, tant elle avait une démarche ondu- leuse, souple et serpentine. A travers toutes ses grâces, comme elle savait jeter quelque chose de venimeux ! Avec quelle prestesse inquiétante et railleuse elle se dérobait aux adorations prosternées des beaux seigneurs véni- niliens!

Nous avons rarement vu un type dessiné d'une manière si nette et si franche; et, quoique mademoiselle Juliette ait une plus grande réputation comme jolie femme que comme actrice, nous ne savons pas trop quelle comé- dienne aurait découpé aussi rapidement une silhouette étincelante sur le fond sombre de l'action.

La tête de mademoiselle Juliette est d'une beauté ré- gulière et délicate qui la rend plus propre au sourire de la comédie qu'aux convulsions du drame; le nez est pur, d'une coupe nette et bien profilée, les yeux sont diaman- tés et limpides, peut-être un peu trop rapprochés, défaut qui vient de la trop grande finesse des attaches du nez ; la bouche, d'un incarnat humide et vivace, reste fort petite même dans les éclats de la plus folle gaieté. Tous ces traits, charmants en eux-mêmes, sont entourés par un ovale, du contour le plus suave et le plus harmonieux ; un front clairet serein comme le fronton de marbre blanc d'un temple grec, courojine lumineusement celle déli-


MADEMOISELLE JULIETTE. 581

cieuse figure; des cheveux noirs abondants, d'un reflet admirable, en font ressortir merveilleusement, par la vigueur du contraste, l'éclat diaphane et lustré.

Le col, les épaules, les bras sont d'une perfection tout antique chez mademoiselle Juliette ; elle pourrait inspi- rer dignement les sculpteurs, et être admise au concours de beauté avec les jeunes Athéniennes qui laissaient tom- ber leurs voiles devant Praxitèle méditant sa Vénus.

(Le Figaro, 29 octobre 1837.)


MADAME JENNY GOLON-LEPLUS


NEE EN 1808 — MORTE EN 18i2


Jusqu'à présent les belles actrices de notre galerie sont des types de beautés brunes ; mademoiselle Elssler rap- pelle les belles danseuses ioniennes qui voltigent si légère- ment sur le fond noir des vases étrusques et des fresques d'ilerculanum; mademoiselle Georges est une Melpomène antique, œil noir faisant tache sur une face de marbre: mademoiselle Juliette réalise les nymphes élégantes et sveltes des bas-reliefs de la Renaissance, jolie comme une Parisienne de nos jours, belle comme une Grecque du temps de Périclès. Ce sont plutôt des modèles pour le sculpteur que pour le peintre ; leur beauté tient plu- tôt à la finesse ou à la sévérité des lignes qu'à l'agrément de la physionomie ou à la richesse de la couleur.

Consignons ici une remarque que l'on n'a pas encore faite : c'est à savoir que le type blond tend à disparaître complètement, et qu'il se fait dans les races un mouve- ment contraire à celui que l'on avait constaté : le Nord recule devant le Midi; les femmes qui sont aujourd'hui proclamées reines de beauté appartiennent presque tou- tes au caractère méridional. I


MADAME JENNY COLON-LEPLUS. 583

Il y a quelque temps, un peu ennuyé des cheveux d'é- bène, des teints de bistre, des prunelles couleur de jais et des épaules peau d'orange, nous avions résolu de faire, contrairement à la tendance espagnole de l'époque, un roman blond, et même, s'il nous était possible, un roman roux.

Comme nous sommes le plus consciencieux roman- cier du monde, nous nous décidâmes, après de vaines perquisitions dans Paris pour trouver un modèle de la nuance désirée, à nous mettre à la recherche, au poîtr- chas du blond, comme diraient les anciens romans de chevalerie.

La patrie de Rubens et de Jordaëns nous semblait na- turellement devoir fournir le type que nous cherchions; mais, après avoir traversé les Flandres dans tous les sens, après avoir hanté les Kermesses, les bals, les égli- ses, les promenades et les comédies, nous demeurâmes convaincus qu'il n'y avait dans les Flandres et la Hollande que des négresses, des albinos et des Andalouses an sein bruni, plus brûlées que les marquises d'aucune romance.

Le type que nous cherchions si loin existait, à l'Opéra- Gomique, en la personne de madame Colon-Leplus.

Madame Leplus, qui au premier coup d'œil rappelle les figures des nymphes allégoriques de la vie de Cathe- rine de Médicis, a cependant quelque chose de plus choisi et de plus élégant que le type ordinaire de la beauté flamande, rêvé plutôt que copié par Rubens. Elle est forte et grasse, mais il y a loin de son embonpoint, potelé et soutenu, aux avalanches de chaii* humaine du peintre d'Anvers ; son teint, blanc, délicat, avec quelque chose de soyeux et de pulpeux comme une feuille de ca- mélia ou de papier de riz, n'est pas traversé par des ré- seaux bleuâtres, martelé de plaques rouges, ainsi que ce- lui des robustes divinités de l'artiste néerlandais. Elle


384 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

se rapproche plus du type vénitien, biondo et grassotto, célébré par Gozzi. Certaines Madeleines de Paul Véronèse, quelques portraits de Giorgione, la Judith d'Allori ren- trent tout à fait dans son caractère de beauté.

Le front, large, plein, bombé, beaucoup plus déve- loppé qu'il ne l'est habituellement chez les femmes, attire et retient bien la lumière, qui s'y joue en luisants satinés ; le nez, fin et mince, d'un contour assez aqui- lin et presque royal, tempère heureusement la gaîté un peu folle du reste de la figure. Singularité charmante, une prunelle brune scintille sous un sourcil pâle et ve- louté d'une extrême douceur, quant à la bouche, elle est pure, bien coupée, aisément souriante, avec une certaine inflexion moqueuse à la lèvre inférieure qui lui ajoute un grand charme. L'ovale de ses joues se distingue par la gracieuse plénitude de contour et l'absence de saillie des pommettes ; le menton est frappé, au milieu, d'une petite fossette, excellent nid pour les amours, comme aurait dit un poëte du temps de Louis XV.

Les cheveux sont drus et plantureux, d'un blond po- sitif; ils n'ont pas cette couleur poussiéreuse et cen- drée des chevelures anglaises ; ils sont flaves, rutilants, avec des effets fauves comme les teintes du soleil cou- chant, comme le nimbe lumineux de quelques têtes de Rembrandt; détachés de la niasse, ils scintillent et se contournent aux faux jours en manière de filigranes d'or bruni.

La transition de cette belle teinte chaude aux nuances mates et blanches de la nuque et du col se fait très-har- monieusement au moyen de petits cheveux follets d'un tour capricieux, où s'accroche toujours quelque paillette de lumière.

Ce col est du reste admirablement alliichè, et conduit par une ligne onduleuse et riche aux magnificences des


MADAME JENNY COLON-LEPLUS. 385

épaules, qui sont les plus belles et les plus blanches du monde. La poitrine n'a pas l'exubérance de contour de la beauté flamande ; mais elle est ronde et pleine d'une saillie modérée, mais cependant complètement [fémi- nine; car un des agréments de madame Leplus, c'est qu'elle est femme dans toute l'acception du mot, par ses cheveux blonds, par sa taille fine et ses hanches puisam- ment développées, par le timbre argentin de sa voix, par la molle rondeur de ses bras ; au lieu que les beautés brunes offrent beaucoup moins de dissemblances avec les hommes. Un très-joli et très-jeune garçon habillé en femme, passera aisément pour une belle brune, mais ja- mais pour une belle blonde. Nous avons fait, à propos de mademoiselle Elssler, cette remarque qu'elle pourrait être un beau garçon aussi bien qu'elle est une jolie femme : en effet, les brunes sont presque des hommes, et le caractère de leurs formes a plus de rapport avec celles de l'hermaphrodite qu'avec celles de l'Eve bibli- que; les épaules, les reins, les bras, les genoux différent peu. Souvent même, chez les brunes tout à fait caracté- risées, la ressemblance va jusqu'au duvet aux commissu- res de la bouche.

Les grandes robes de lampas ou de brocatelle aux plis soutenus et puissants, les hautes fraises goudronnées et frappées à l'emporte-pièce, comme on en voit dans les dessins de Romain de Hooge; les manches à crevés et à jabots de dentelles, dont la main sort comme le pistil du calice d'une fleur ; les feutres à ganse de perles, à plumes crespelées ; les chaînes et les rivières de dianiants, écail- lant d'étincelles papillotantes la blancheur mate de la poitrine, les corsets pointus à échelles de rubans s'élaii- çant minces et frêles de l'ampleur étoffée des jupes ; toute la toilette abondante et fantasque du seizième siècle, s'adapte merveilleusement à la physionomie de

33


586 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

madame Leplus, que l'on prendrait dans un de ces costumes capricieux, pour une de ces belles dames des gravures d'Abraham Boss, qui marchent gravement une tulipe à la main, suivies du petit page nègre qui porte leur queue, leur chien et leur manchon, dans les allées bordées de buis d'un parterre du temps de Louis XllI.

(Le Figaro, 9 novembre 1837.^


MADEMOISELLE SUZANNE BROIIAN


Jusqu'ici, nous n'avons passé en revue que certains marbres d'actrices, plus ou moins beaux, plus ou moins suaves d'harmonie et de contour. La ligne nous a plus préoccupé que l'expression ; nous avons cherché à scul- pter à Vencre, pour ainsi dire, chaque belle comédienne de nos jours.

Dans cette galerie des belles actrices, toutes ont le re- gard fier et le front haut ; elles marchent du pas de Vé- nus ou d'Aspasie. Même assurance du triomphe en leur maintien, même grâce, même sourire. Vous diriez du Cortège des Heures, où toutes les figures de Guido Reni sont belles, où chaque déesse sème l'air de son par- fum.

Nous nous sommes complu à décrire toupies ces figu- res. Chez les unes, c'était la sévère pureté d'un profil grec; chez d'autres, les allures vives et enjouées d'une bergère de Vatteau. Aujourd'hui, nous allons ouvrir la galerie des actrices d'esprit. Les actrices d'esprit ne pourront se plaindre que nous ayons fait passer avant elles les belles actrices, ces fleurs d'un matin dont le


388 . PORTRAITS CONTEMPORAINS.

vent brise la tige ; il est si à craindre qu'elles n'aient ni vieillesse ni durée !

Ce n'est pas à dire pour cela que toutes les actrices d'esprit ne soient pas belles. Il en est seulement chez lesquelles l'esprit fait oublier jusqu'aux agréments de la personne, comme le motif dominant d'une sym- phonie laisse dans l'ombre ses autres mérites. Je ne sache pas de tyran au monde plus absolu que- celui de l'esprit.

Voyez plutôt : voici, même dans le monde, de char- mantes jeunes femmes, qu'on pourrait trouver jolies à bon droit, même à côté des plus jolies ; elles ont le sourire joyeux, et les dents blanches, les cheveux abondants, le teint rosé ; mais aussi, ô malheur! elles ont avec tout cela de l'esprit ; et l'impitoyable générosité du ciel a tant déversé de dons sur elles que les femmes laides, pour se consoler d'être laides, semblent oublier à chaque instant, elles-mêmes, que ces rivales de salon sont jolies, Elles se bornent à dire : qu'elle a d'esprit ! Et ce mot chez elles est une vengeance.

L'esprit, c'est le livre dont il est donné à peu de monde d'écrire ou de comprendre les pages. Il y a dans un seul geste de femme, dans une seule nuance de toilette, dans une seule inflexion de voix, plus d'esprit que dans Can- dide. Ajoutez à cela que l'esprit se perd, et qu'il de- vient plus rare chaque jour, au théâtre comme dans le monde.

Qui nous rendra ces divins modèles de l'esprit fran- çais au dix-septième et au dix-huitième siècle, depuis madame de Sévigné jusqu'à madame de Montesson? Quel analyste patient prendra la peine d'expliquer com- ment peu à peu l'esprit, ce diamant si rare de nos jours au doigt des actrices, passa des salons de la grande dame au théâtre, comme par un admirable échange de grâce et


MADEMOISELLE SUZANNE BROHAN. 389

d'urbanité ? Entre les diverses natures d'esprit que peut posséder une actrice, l'esprit le plus rare est à coup sûr l'esprit de société. Eh bien ! c'est cet esprit qui, malgré le préjugé, réconcilia la société française qui vient de fi- nir avec la naïveté de la Gaussin, les reparties de Sophie Arnould et les hardiesses de mademoiselle Desmares. Ces dames avaient acquis le privilège de tout dire à force d'esprit, elles en revendaient à tous ces petits mémoires du dix-huitiéme siècle, si vaniteux et si impudents. Les Cydalises d'alors ne se faisaient pas un bagage de cer- tains mots empruntés çà et là, sur la scène ou dans le foyer, elles avaient de l'esprit marqué au bon coin, de l'esprit à elles, de l'esprit argent comptant. Les filles de théâtre s'entendaient alors, vous le voyez, avec le grand monde : ces deux puissances se prêtaient entre elles mu- tuellement.

Aujourd'hui, quelle est la comédienne assez entendue pour se poser hors de la scène sur ce terrain dangereux de l'esprit, s'y soutenir et y triompher des autres? Quelle femme assez maîtresse d'elle pour s'y observer toujours et n'être jamais extrême? Et puis, lorsqu'elle est belle et jeune, comment se résoudre à se faire une arme de son esprit, quand on pourrait très-bien s'en faire une de sa grâce?

11 y a de ces sacrifices que nul ne peut s'expliquer. De même que de jeunes et ravissantes femmes delà cour du grand roi, les cheveux encore nattés de perles, tout im- prégnées des roses de Versailles et des billgls musqués de vingt amants, se jetèrent craintives dans les bras de la solitude et du cloître, il existe aussi des courages peu assurés de comédiennes qui se réfugient dans l'esprit comme dans une défense. L'espril devient dès lors leur arme contre les médisances et les petites tyrannies de coulisse ; l'esprit, c'est l'éventail dont elles donnent des


390 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

coups sur les doigts des sots. Mademoiselle de l'Étoile, dans le Roman comique, se sert de son buse de cette fa- çon-là pour corriger Ragotin.

Il ne nous appartient pas d'approfondir ces motifs qui font qu'une jolie actrice entre brusquement et pour le reste de ses jours, dans l'esprit, comme l'on entrait au trefois en religion. Cette résolution, après tout, ne peut venir que d'un grand mérite personnel. Le trône, en fait d'esprit, est d'ailleurs un fort beau thème d'ambition. Ce trône, resté vide depuis mademoiselle Contât à la Comé- die française, n'a guère maintenant que trois ou quatre prétendantes qui aient des titres. A leur tête, il nous faut placer mademoiselle Brohan.

Toutes nos réflexions précédentes sur l'esprit s'appli- quent merveilleusement à la nature de cette actrice. Ma- demoiselle Brohan, cette charmante comédienne que vous voyez marcher si sérieuse, parla rue et vers le foyer même de son théâtre, vous l'allez voir tout à l'heure rire sur la scène à gorge déployée, pétiller d'esprit, de verve et de grâce. Tous ses mots seront justes, toutes ses reparties piquantes. La comédie de Marivaux respire en elle, c'est la même gerbe d'étincelles et de saillies. A la scène, mademoiselle Brohan produit l'effet du vin d'Aï ; on n'a pas le temps de voir les défauts de l'œuvre, on est ébloui, chancelant sur sa banquette. La mobilité de son masque donne à son ironie ou à sa passion une admira- ble portée. Aussi déliée qu'une abeille, elle pique avant qu'on songe à parer le trait.

Rentrez au foyer des acteurs après cet étourdissement de votre soirée, et vous y retrouvez la plus aimable femme du monde, qui vous reçoit, mais avec des airs de femme du monde, avec cette réserve et cet esprit, cette délicatesse et celte dignité de manières que nulle comé- dienne n'a hors du théâtre, pas même mademoiselle


MADEMOISELLE SUZANNE BROHAN. 391

Mars. Gracieuse et fine comme un émail de Pelilot, la physionomie de mademoiselle Brohan pourrait se passer au besoin du mot : esprit; mais ne fût-ce que comme politique, elle a bien fait de le prendre, l'esprit est le meilleur ajustement de la beauté.

(Le Figaro, 23 novembre 1837.)


MADAME DAMOREAU


EN 1801 — MORTE E\ 1863


Madame Damoreau est maintenant dans tout l'éclat de sa seconde beauté. L'automne quelquefois n'est pas moins favorable aux jolies femmes que le printemps.

Le printemps, célébré avec tant d'acharnement par les poètes descriptifs et les faiseurs d'idylles, nous semble une des plus odieuses saisons de l'année : un vert épinard s'étend sur loute la nature ; il n'y a encore ni cerises, ni raisins, ni pêches, ni poires, ni aucun de ces beaux fruits blonds et vermeils que l'automne laisse tomber nonchalamment de sa corbeille d'or. C'est une stérile, froide et ennuyeuse saison qui n'a de poétique que l'es- pérance.

Sans aller aussi loin que M. de Balzac, nous trouvons chez certaines femmes dos août et des septembre de beauté qui valent tous les mois d'avril et tous les mois de mai du monde ; quelques regains ne le cèdent en rien aux premières moissons.

Pour les femmes brunes comme madame Damoreau, cet âge tant redouté de trente ans (ce chiffre <3st ici une pure politesse de notre part) apporte de sensibles amé-


MADAME DAMOREAU. 393

lioralions : les teintes fauves de la nuque s'éclaircissent, les bras prennent de la rondeur, la peau mieux tendue par un embonpoint naissant, devient d'un grain plus fin, se lustre et se satine ; les contours acquièrent de la plé- nitude ; les lignes, plus soutenues, sont d'un galbe plus gras et plus ondoyant ; toute la physionomie se tasse en quelque sorte et prend du caractère.

A la seconde beauté appartiennent exclusivement les mains et les épaules.

Il faut bien se l'avouer, aucune femme n'a de mains et d'épaules avant trente ans ; et beaucoup de femmes, charmantes d'ailleurs, désirent presque d'avoir vingt- neuf ans pour jouir de ce précieux privilège. • Nous n'appellerons pas du nom de mains ces morceaux de chair rouge, violacée, grivelée de taches bleues, que les jeunes filles ont au bout de leurs manches, et qu'elles cachent plus ou moins élégamment avec des mitaines de filet ou des gants de Suède. Les deux ossements en équerre qui font saillie sur le dos, et que les guimpes et les pèlerines dissimulent souvent assez mal, ne res- semblent que de fort loin à des épaules.

La véritable main, la main blanche comme une hostie, la main royale frappée de fossettes, aux ongles longs et nacrés, à la peau fine et pulpeuse traversée de filets d'a- zur, moite et douce au toucher comme une feuille de ca- mélia, n'est pas une beauté déjeune fille.

Les épaules fermes, rebondies, mates et blanches comme le marbre dépoli des statues antiques, ne se des- sinent qu'assez tard ; c'est un fruit d'aulomfte, juste com- pensation de la perle de quelques fleurs de printemps.

Tout ceci est pour dire que madame Damoreau a [de jolies mains et de belles épaules.

Le caractère de tête de madame Damoreau est pur, correct, d'une précision un peu dure, tempérée cepen-


394 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

dant par un charmant "sourire; les tempes sont légère- ment comprimées comme celles de Fanny Elssler ; le front n'a pas une grande hauteur, la coupe en est tout à fait grecque et rappelle le front de la Venus Victrix ; la forme du haut de la tête est une des plus gracieuses que nous connaissions ; c'est une belle ligne ovale qui va s'élargissant et se lie à la nuque par des passages très- doux et très-fins ; les cheveux n'ont guère de rivaux pour l'abondance et la noirceur. C'est ici que toutes les com- paraisons sont d'une exactitude mathématique : les ailes vernissées du corbeau, le jais, l'ébène n'approchent pas de ce lustre miroitant.]

On dirait, à les voir,

Une jeune guerrière avec son casque noir.

La lumière frissonne en reflets métalliques et bleuâtres sur ces bandeaux si bien séparés, dont pas un seul che- veu ne déborde ; d'étroites raies de chair blanche se des- sinent vivement dans ce parterre d'ébène, sentiers char- mants où se promènent les désirs aux pieds furtifs, l'o- reille, remarquablement petite, s'enroule comme un co- quillage de nacre et se détache très-purement sur le fond sombre de la chevelure.

Quant à la nuque, elle est hardie, provoquante et superbe, d'une violence de tempérament incroyable ; une pénombre fauve sert de transition entre sa blan- cheur et le noir de ses cheveux. Elle nous a fait penser à un passage de la Confession (Vun enfant du siècle où Octave, éperdu fie douleur de la trahison de sa maîtresse, va chez elle et la trouve à sa toilette : les cheveux de sa maîtresse sont relevés par derrière avec de petils pei- gnes, et quelques boucles rebelles se tordent fortement à la naissance du col ; celte nuque aux tons chauds et vivaces,


MADAME DAMOREAU. 395

ces cheveux d'un noir d'enfer, toute cette insolence et ce luxe de santé contrastant si fort avec son désespoir lui inspirent une rage tellement effrénée qu'il frappe sa per- fide d'un grand revers de main qui lui fait ployer la tête jusque sur le rebord de la toilette.

Les nuques ainsi faites sont un signe de finesse et de pureté de race. — Nous avons beaucoup insisté sur les cheveux et cette nuque, parce qu'ils sont les traits les plus caractéristiques de madame Damoreau, si régulière et si classique à tant d'égards. Nous terminerons en disant qu'elle a un vrai pied d'Andalouse et de comtesse. Le do- mino de satin noir, le costume aragonais, et le voile d'abbesse lui vont également bien et lui font trois beau- tés différentes. Elle est surtout charmante en domino ; c'est une vraie grande dame espagnole à faire tourner des têtes plus solides que celle d'Horace de Massarena.

(Le Figaro, 13 décembre 1837.)


MADEMOISELLE FALCON


Lehmann, un des élèves les plus distingués de M. In- gres, affeciionne particulièrement les scènes de la Bible et le caractère de la nature hébiaïque ; il a fait le Départ du jeune Tobie et la Fille de Jephté pleurant sa virginité sur les montagnes. Ce sont de longs visages d'un ton d'i- voire blondissant, des bouches rouges comme des gre- nades en fleur, des yeux aux paupières arquées, entou- rées d'un léger cercle bleu avec un cristallin diamanté ; des prunelles de jais, un regard languissant trempé de soleil, où brillent toutes les ardeurs de TOrient ; des bras ronds et polis chargés de bracelets, des doigts tour- nés en fuseaux, des épaules dorées inondées de cheveux bleuâtres. Toute une poésie de beauté singulière et d'é- légance étrange qui vous transporte à mille lieues de notre petit monde coquet, où la prétention a remplacé la grâce, et où le chilfonné succède aux lignes simples et pures de l'idéal antique.

Le pinceau de Kohmaim rendrait assurément mieux que notre plume le caractère de tête de mademoiselle Falcon; si jamais elle se fait porlraire, nous lui conseil-


MADEMOISELLE FALCON. 597

Ions de confier celte tâche à Lehmann : c'est un peintre fait tout exprès pour le modèle.

A défaut de Lehmann, nous tâcherons d'esquisser au trait le beau masque de mademoiselle Falcon. La coupe en est éminemment tragique et merveilleusement dis- posée pour rendre les grands mouvements de passion ; les yeux surtout sont parfaitement beaux ; des sourcils d'un noir velouté, d'une courbure orientale, se joignent presque à la racine d'un nez mince et un peu trop aqui- lin peut-être ; ces sourcils, dessinés fermement, contri- buent beaucoup par leur contractilité à donner à la face une expression de passion jalouse et d'emportement tra- gique très-bien appropriée aux rôles que joue habituel- lement mademoiselle Falcon. Le front est noble, intelli- gent, lustré par des frissons de lumière sur les porlions saillantes, et baigné de tons fauves aux endroits ombrés par les cheveux.

Le défaut de cette figure si noble et si régulière con- siste dans le peu de développement du menton. La distance, à partir du nez jusqu'à Textrême bord de l'ovale, nous parait légèrement courte; plus d'ampleur dans ce contour achèverait mieux la figure et lui donne- rait plus d harmonie.

Le rôle où la beauté de mademoiselle Falcon ressort le plus avantageusement et semble, pour ainsi dire, dans son milieu naturel, c'est le rôle de la Juive : le turban hébraïque, avec la blanche bandelette qui fait mentonnière et encadre austèrement l'ovale de la tête, lui sied admirablement ; nulle coiffure ne va mieux à sa physionomie; ni le diadème d'or, ni les fleurs épanouies, ni les perles laiteuses au blond reflet ne s'accommodent aussi bien à sa figure ; elle ressemble tout à fait à une des compagnes de la fille de Jephté, si ce n'est à la fille de Jephté elle-même ; et c'est ce qui nous a fait revenir

34 '


398 P0RÏRAITS2C0NTEMP0RAINS.

en mémoire le nom [et le tableau de Lehmann au com- mencement de cet article.

Malheureusement le public de l'Opéra, où les jolies femmes sont si rares malgré la spécialité de- beauté de l'endroit, ne verra pas mademoiselle Falcon de long- temps : mademoiselle Falcon, ce charmant rossignol, a perdu la voix ; et l'air balsamique et velouté de l'Italie n'a pu lui rendre ses notes envolées.

(Le Figaro, 5 janvier 1838.)


MADAME DORVAL


MORTE E\ 18*9


Il y a une erreur enracinée chez tous les gens qui voient seulement l'extérieur du théâtre, une erreur ha- nale et béotienne, c'est que les auteurs ou les acteurs du drame proprement dit, doivent avoir communément la mine allongée, l'extérieur sombre et un poignard catalan dans leur gousset. La gaieté semblerait une ano- malie choquante à ces bons bourgeois s'ils la rencon- traient sur le visage d'Alexandre Dumas ou de Bocage, de Victor Hugo ou de Frederick Lemaître. Ils vous racon- teront que Dumas a tué plusieurs matelots dans son voyage de Sicile, que Bocage va chaque matin pleurer au cimetière Vaugirard, que Victor Hugo habite une ca- verne non loin de Paris, et que Frederick Lemaître a tenté nombre de fois de s'asphyxier somles fenêtres d'une princesse russe. •

L'esprit et la verve joyeuse qui caractérisent la con- versation de Dumas, les allures tranquilles et paternelles de Victor Hugo, Bocage et Frederick Lemaître, vêtus de bleu barbeau et jouant au billard près de l'Ambigu, les confondraient de surprise.


400 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

> Jugez ce que ce gros public doit penser nécessaire- ment des actrices qui jouent le drame !

A leur tôle se place naturellement madame Dorval. Madame Dorval leur paraît une véritable victime. Quelle âme, quelle tristesse élégiaque empreinte dans ce regard doux et voilé ! Je suis sûr que c'est une femme qui pleure huit heures par jour, dit un miroitier à son voisin. — On m'a dit qu'elle avait une chambre en velours noir. Elle va à l'église, etc., etc.

C'est ainsi que le miroitier ingénu, qui a vu madame Dorval dans Adèle d'Aiitony, dans la femme du Joueur, dans Charlotte Cordaij, et surtout dans Marguerite, du Faust de Goethe, rôles empreints de tout le génie doulou- reux et de la passion résignée de madame Dorval, juge cette grande comédienne. Heureusement que le bour- geois et le miroitier (nous l'espérons bien pour l'honneur du corps des journalistes) n'écrivent ni biographies ni feuilletons.

Madame Dorval est une de ces natures privilégiées qui doivent échapper au sens vulgaire, elle ne se révèle guère qu'à son monde d'initiés, à ses amis ou à ses au- teurs habituels. Celle Adèle d'Antojiy, dont le sourire a tant de tristesse et de larmes, déploie chez elle tous les trésors de son esprit naturellement vif et joyeux. Le pro- pre de l'esprit de madame Dorval, c'est une gaieté fran- che et de bon aloi, naïve et jeune comme la chanson de l'oiseau qui court les épis, obligeante et vous mellant tout de suite à l'aiso, qui que vous soyez, ce qui est le propre des véritables riches en fait desprit, nobles cœurs qui tendent la main aux plus pauvres. La conversation de madame Dorval ne s'alimente jairiais de ces lieux communs si tristes que Voisenon appelle de bons amis qui ne manquent jamais au besoin; elle se pend, au con- traire, le plus follement du monde, aux branches de la


MADAME DORVAL. 401

folie OU du paradoxe, secouant Tarbre à le briser, ani- mant tout, raillant tout, imprudente à se dépenser de mille façons et ne concevant pas que l'on puisse faire des économies.

Nullement ambitieuse de l'effet, n'affichant aucune prétention au mot, madame Dorval l'atteint sûrement, toutes ses témérités d'esprit sont heureuses. La can- deur de cet esprit est son cachet, il vous monte au nez comme le bouquet du meilleur vin. Ce qu'il y a d'inouï chez madame Dorval, c'est qu'elle pourrait à coup sûr en tirer un autre parti. Nous ne craignons pas de. dire que si madame Dorval voulait écrire n'importe quel livre sans le signer, le livre serait lu. Nous tenons en main un album où madame Dorval a consigné quel- ques pensées et maximes d'écrivains de tous les pays ; cet album est une Babylone de choses, on y rencontre les noms de Schiller, de Victor Hugo, de Napoléon, de Jésus-Christ, de Mahomet, de Sainte-Beuve, etc., etc. Ces extraits divers sont le résultat des lectures de ma- dame Dorval, mais leur choix indique une fantaisie et une humour que rien ne peut rendre. Vous diriez, à parcou- rir ce livre, écrit en entier de la main de Marie Dorval, que vous suivez le fil d'une de ces bacchanales admira- bles de Jordaêns ; les pensées se croisent avec les his- toires, la poésie avec la prose ; il y a des calculs d'arith- métique et des prédictions d'astronomie ; tout cela danse en spirale fantasque, tout cela forme autant de fusées qui semblent éclairer la route parcourue jusqu'ici par madame Dorval. •

Nous nous sommes entendu demander plus d'une fois par des gens de province, moins béotiens que le miroi- tier précité : « Madame Dorval a-t-elle de l'esprit? » Nous avons répondu à ces gens que nous ne pouvions décemment présenter chez l'aimable actrice. « L'avez-

34.


402 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

VOUS vue dans la Jeanne Yaubemier, de M. Balissan de Rougemont? »

Ce rôle est, en effet, une des meilleures preuves de l'esprit de madame Dorval. Elle le joue en comédienne qui a de l'ironie et du trait dans chaque pli de son éven- tail. 11 ne faut pas que M. Balissan de Rougemont se rengorge pour cela, car c'est bien malgré lui que ma- dame Dorval a déployé tant de finesse joyeuse dans cette fable banale. Les bonnes comédiennes jouent quelque^ fois de bons tours aux mauvais auteurs ; un tour comme celui-ci est une noble vengeance.

Afin que cet article rassure pleinement les gens qui persistent à croire que madame Dorval habite un tom- beau, nous voulons bien leur dire que son salon a l'air d'une véritable succursale de celui de Marion Delorme, On y trouve tout le confortable et toute l'élégance du jour, des albums, des tableaux, des statuettes, un piano, des fleurs, de la tapisserie et des porcelaines. Nous n'y avons pas vu de voile noir, de poison Borgia, de lame de Tolède, ni de stylets. On y prend du thé, on s'y étend sur de bons sophas, on y cause avec des gens d'esprit, on se permet d'y rire de certaines actrices, et l'on y voit assez rarement des acteurs.

(Le Figaro, 16 janvier 1838.)


MADEMOISELLE IDA FERRIER


Vous avez peut-être cru jusqu'ici que les lis étaient blancs, que la neige était blanche, que l'albâtre était blanc ; je vous plains. Il n'y a de blanc dans le monde que les mains de mademoiselle Ida.

Si nous commençons par la main, ce n'est pas que mademoiselle Ida n'ait une figure très-charmante et tout à fait à l'avenant du reste ; mais c'est que la main est le signe aristocratique et, pour ainsi dire, le vrai blason de beauté.

Les belles mains sont, à la vérité, peu remarquées de la foule : les regards d'une salle vont tout de suite à la figure et à la taille d'une actrice ; mais c'est dans ceux qui les recherchent un goût pur et raffiné de connais- seur, de même que les botanistes ne s'adressent pas tou- jours aux fleurs les plus apparentes, il y a totijours dans une grande foule quelques artistes qui sous des touffes de rubans ou de dentelles vont chercher les mains, comme les fleurs les plus rares et les plus choisies du jardin d'amour.

La blancheur éblouissante des mains de mademoiselle


404 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

Ida est tempérée par une molle transparence de veines bleues ; les attaches du poignet ont une souplesse et une fermeté telles que nous ne saurions les comparer qu'aux anneaux d'une couleuvre ; le dos de la main est lisse, ciselé comme un camée grec, et fouillé de belles fossettes pleines d'ombres ; l'intérieur, relevé de petits monticules (terme de chiromancie) et traversé de lignes calmes, est une charmante carte de géographie du monde de beauté; les doigts, aisément pénétrés de lumière, blondissent au soleil comme des perles; ils pourraient au reste se passer de bagues, car ils ont tous un ongle fait de la plus belle nacre, un vrai bijou, pour lequel je donnerais le diamant de Gléopâtre si je l'avais.

Les autres femmes mettent des gants pour se parer ; mademoiselle Ida ne s'en sert, je. crois bien, que pour préserver ses mains du grand air et des regards pro- fanes.

Elle a reçu de la nature une paire de gants, très-belle, très-habillée et de la plus blanche peau, que nous l'en- gageons à ne montrer que les jours de toilette.

Les mains de mademoiselle Ida vont merveilleusement aux rôles qu'elle joue : mains de reine comme celles de Catherine Howard, mains d'ange comme celles de la blonde Angèle.

Nous avons dit que tout était chez mademoiselle Ida à l'avenant des mains : la tête nous semble, en effet, la plus belle qu'on puisse rêver avec celle de mademoiselle (leorges ; seulement, ici c'est mademoiselle Georges blonde. Ce que nous avons avancé de la blancheur des mains, nous pouvons le redire avec la même vérité de la couleur des cheveux : il n'y a pas d'épi, il n'y a pas d'or, il n'y a pas de pistils de fleurs qui soient d'un blond com- parable. Le front est calme, poli et court comme les Tronls antiques; les yeux, encadrés de sourcils tran-


MADEMOISELLE IDA FERRIER. 405

chants, arqués et nets, jettent un rayonnement doux et suave qui rendrait meilleur à les regarder. L'un des sourcils de mademoiselle Ida est véritablement l'arc du petit dieuEros.

Cette partie supérieure de la tête commande merveil- leusement au bas. Le nez est d'une ligne docile et fine, avec des narines mobiles qui rendent bien la passion, la bouche a grâce, tant elle est fraîche et bien formée, à dire les choses du cœur ; le tour de la figure, d'un ovale plein et oriental, se rehausse encore par un éclat uni- que ; le teint de mademoiselle Ida est, avec ses* cheveux, ce que nous connaissons au monde qui ressemble mieux au printemps.

Je ne dirai rien des épaules, des bras et de la gorge : la main de l'écrivain le plus froid ne pourrait guère les décrire sans trembler sur toutes ces choses comme celle du peintre Van Dick sur le sein de la princesse Bri- gnolle.

Ici j'éprouve, je l'avoue, en embarras, celui de trou- ver matière à critique dans une personne si accomplie ; et, si je ne trouve ou n'invente même quelque défaut, vous ne croirez pas mon portrait sincère, ô lecteur ! Es- sayons î Que dire des cheveux ? Ils sont les plus fins et les plus abondants du monde! Des mains? adorables! Des pieds ? minces et délicats ! De la figure ? ravissante ! Du cou ? blanc et renflé comme celui d'un cygne l Des épau- les? divines! De la taille? Enfin nous y voilà ! Mademoi- selle Ida a en luxe et en excès ce que la moitié des fem- mes de Paris n'a pas du tout ; aussi les nfeigres de la trouver trop grasse, trop puissante, et de dire que made- moiselle Ida n'a que la tête. C'est déjà quelque chose. Nous avouons, du reste, au risque de passer pour Turc, que la santé et l'abondance sont pour nous chez les fem- mes de charmants défauts. Toute femme, dit quelque


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part Victor Hugo, contient un squelette : nous aimons que ce squelette soit enveloppé et dissimulé le mieux possible.

Mademoiselle Ida n'a d'ailleurs pas toujours été ainsi, et nous nous souvenons de l'avoir vue, dans la Chambre ardente, svelte et presque mince.

La nature de ses moyens l'appelle maintenant à jouer des rôles de reine ou de femme du monde, sans mouve- ments exagérés, sans poses violentes, sans situations tourmentées et bruyantes. Mademoiselle Ida représente ie calme; Elle a, du reste, si peu à faire pour émouvoir une salle! Il lui suffit presque de la regarder; sa beauté est le plus grand moyen d'action à la scène comme à la ville. Mais après tout il faut contempler mademoi- selle Ida assise dans son salon avec un sourire sur les lèvres.

Ne croyez pas un mot du portrait que je viens de vous faire : il est impossible de rendre avec de l'encre noire ce blond, cette fraîcheur, ce rose des lèvres et des joues. Nous espérons seulement le faire comprendre à ceux qui ont eu le bonheur de la voir.

(Les Belles Femmes de Paris, 4 vol. 1839.)


MADAME ANNA THILLON


La célébrité de madame Anna Thillon comme actrice et comme jolie femme est encore toute neuve : elle date de l'ouverture du théâtre de la Renaissance.

La charmante cantatrice avait donné ses premières ro- ses de jeunesse et de beauté à des publics de province. Notre ville, à force de faire la superbe et la dédaigneuse, finit, en repoussant les débuts et les commencements, par ne plus avoir la fleur de ses comédiennes. Il en est, au reste, de la beauté comme du talent» qui a toujours besoin d'Un peu de hasard pour réussir et qui perd sou- vent des prémices faute d'être connu.

Tout ceci ne veut pas dire que madame Anna Thillon ne soit encore très -jeune et tout à fait dans son prin- temps, mais que Nantes l'a eue avant Paris. M. Anténor Joly, ayant entrepris Tannée dernière un voyage à la re- cherche des jolies actrices, la recueillit sur son chemin, comme une perle enfouie et perdue qui appartient de droit à la grande ville.

Madame Anna Thillon est Anglaise; on l'a depuis


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longtemps surnommée la blonde Malibran; c'est du Nord aujourd'hui que nous viennent les rossignols.

Sa voix est claire, agréable et roucoulante ; mais nous avouons entendre fort peu de choses à la musique. Ce qui chante le mieux pour nous dans madame Thillon, ce sont ses yeux, ses mains, sa taille, ses cheveux blonds; nous voyons courir sur tout cela des notes ailées et fré- missantes qui sont de la meilleure harmonie.

Le rôle où madame Anna Thillon demande d'être vue, est le rôle d'Argentine dans VEau merveilleuse : l'on dirait d'un sylphe et d'un lutin. Une toilette folle, souf- flée, aérienne, fait admirablement valoir cette gentillesse anglaise que la jeune cantatrice possède au plus haut degré ; ses cheveux fins, doux, crépelés, pendant de cha- que côté en grappes blondes et abondantes; les yeux, le nez, la bouche sont d'une ligne netle et charmante ; le col est rond, blanc et bien dégagé des épaules ; les seins, d'une protubérance modérée, plaisent par la pureté du contour; la taille s'amincit comme une vraie taille de guêpe ; il n'y a guère que le pied qui ne soit pas irrépro. chable. Encore ne faut-il pas être trop sévère pour les actrices à l'endroit du pied ; une femme de salon qui passe toute la journée dans son fauteuil peut se chausser si juste et si étroit que son pied, en dépit de lui-même, semble mince : mais une actrice qui marche, qui s'agite à la scène, a besoin d'être à l'aise dans sa chaussure et de poser fermement sur ses b;ises. Ses bras, quoique d'un contour encore peu dilaté, sont pleins, fraiset termi- nés par des mains de lady très-aristocratiques et très- charmantes, des mains douces, blondes, souples, ondu- leuses, avec des doigts en filière qui s'insinuent adroite- ment et comme furtivement dans les cœurs.

Disons-le pourtant, le théûtre de la Benaissance est un cadre trop grand pour la jolie madame Anna Thillon ; le


MADAME ANNA THILLON. 409

Gymnase ou l'Opéra-Comique lui iraient mieux : il faut dans les grandes salles des beautés vastes et théâtrales comme celle de mademoiselle Georges il y a dix ans.

Madame Anna Thillon est une fleur, une fantaisie, un rêve, quelque chose de charmant et frêle que la lu- mière irritante de la rampe et le gros souffle du public n'osent toucher de peur qu'elle ne se déflore ou s'éva- nouisse. Un brouillard de cheveux crépelés ajoute encore à l'ensemble vaporeux de cette actrice, qui comme toutes les belles du Nord est plutôt cendrée que blonde. Son regard a cette lumière passionnément douce que nous ne saurions définir autrement, sinon que c'est un regard d'Anglaise ; l'œil fendu en long et aminci aux coins, avec des paupières plissées et des cils blonds qui tem- pèrent, sous le voile, le feu humide de la prunelle. La voix de madame Anna Thillon a comme sa figure un léger accent anglais, qui plairait fort dans un salon, mais qui, à la scène, manque de sévérité ; ceci concourt à justifier ce que nous avons à peine laissé entrevoir plus haut, que madame Anna Thillon ferait encore plutôt par son bon ton, par la délicatesse de ses traits, par sa gentillesse, par son charme d'étrangère, une jolie femme du monde qu'une belle actrice.

(Les Belles Femmes le Paris, 1 vol. 1839.)


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CARLOTTA GRISl


La biographie de Carlotta Grisi n'est pas bien longue à faire, et nous l'en félicitons ; elle n'a pour tout incident que des succès et encore des succès. — Charmante mo- notonie ! pas la moindre bizarrerie, pas la moindre aven- ture extraordinaire, rien d'excentrique, rien de romanes- que. — Elle est née, elle a dansé ! — Voilà tout.

C'est à Yisinada, village de la haute Islrie, dans un pa- lais bâti pour l'empereur François II, lorsqu'il visita ses États de Lombardie, que Carlotta est née, sur le lit môme où il avait couché ! — Ayant eu un tel lit pour berceau, elle ne pouvait manquer de devenir reine. Elle l'est de- venue en effet ; et reine d'Opéra 1 ce qui vaut mieux au- jourd'hui.

A sept ans elle montra de si précoces dispositions pour la danse qu'il fallut la faire entrer à l'école de Milan, où elle eut pour maître un Français, M. Guillel.Ses progrès furent si rapides que M. Lerèvre,de l'Opéra, ayant à faire représenter, au théâtre de la Scala, un pas de sa compo- sition qui nécessitait le concours de quelques élèves, choisit parmi les plus fortes de la classe la jeune Car-


CARLOTTA GRISI. 411

lotta, qui montra tant de grâce et de légèreté, que le pu- blic de Milan ne l'appela plus que la petite Hoberlé, comme vous l'auriez appelée la petite Taglioni ou la petite Elssler, car mademoiselle Heberlé régnait alors sans ri- vale dans l'empire des pirouettes et des ronds de jambe; c'était l'adorée, la diva, c'était ce que Garlotta fut à son tour.

Le public est cruel dans ses plaisirs comme un vrai sultan qu'il est. Il prit la petite Heberlé dans une telle affection qu'il faillit la faire périr ; il la voulait toujours et encore, et l'enfant, dansait, dansait, sans repos, sans relâche, comme si déjà elle eût été une Willi. A un tel jeu sa santé s'altéra : le colibri lui-même, dont la vie est un vol perpétuel, se repose quelquefois dans le calice d'une fleur; il faut que de temps à autre les danseuses les plus légères descendent sur la terre où nous sommes ; car la danse, cet art si facile au coup d'œil, si plein de joie, d'entraînement et de voluplé, est le plus pénible des mé- tiers, même pour les mieux douées, môme pour celles qui ont des ailes aux talons, comme le Mercure de la Fable, pour celles auxquelles on n'a pas besoin de démontrer la grâce au moyen de la pochette.

Garlotta fut donc obligée de poser un instant sur terre le petit bout de son pied mignon comme une colombe lassée : on la crut perdue pour la danse, mais elle n'eût pas dansé qu'elle n'eût pas été perdue pour l'art ; avec les ailes la nature lui avait donné la voix. Le vol et le ra- mage, elle avait tout : c'était un oiseau complet. Elle était cousine de Giuletta Grisi, ce sublime marfbre grec qui réunit sur son front le triple diadème de la beauté, du chant et de la tragédie. Un tel nom est un talisman.

Madame Pasta, cette grande passion, cette âme tou- jours débordée, ce lyrisme inépuisable qui pressentait et comprenait tout, ayant entendu partir de l'angle de quel-


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que coulisse, comme une fusée élincelante, un jet de voix limpide, frais, argentin, sympathique, fut droit à la voix et trouva une danseuse. Elle lui promit le plus brillant avenir de virtuose et voulut l'emmener à Londres avec elle; mais madame Grisi n'y consentit pas, ni Carlotta non plus ; car bien qu'elle aimât passionnément la mu- sique, qu'elle ne manquât pas une représentation d'O- péra, qu'elle sût par cœur, pour les avoir entendus, les principaux morceaux des chefs-d'œuvre à la mode, elle préférait encore la danse au chant, elle ne voulut pas faire d'infidélilé à Terpsichore en faveur de Polymnie, comme on eût dit autrefois en style mythologique.

La santé de Carlotta se rétablit vite, elle fut engagée par Vimpressario Lanari, qui l'exploita suivant l'usage des directeurs italiens, en l'envoyant en tournée dans les villes. Elle fut d'abord à Venise, de là elle se rendit à Flo- rence et à Naples par Rome ; elle marqua son passage dans chaque ville par des triomphes, et fit fanatisme par- tout.

Mais pendant qu'elle dansait et triomphait ainsi, elle était abandonnée au hasard de l'inspiration ; depuis deux ans elle n'avait plus de maître ; il est vrai que bien peu eussent pu lui donner des leçons. ANaples, parunedeces combinaisons heureuses qui ne se renconirent du reste que dans la vie des gens qui les méritent, elle se trouva avec Perrot, c'est-à-dire avec la danse incarnée, un de ces hommes qui donnent à la fois l'exemple et le pré- cepte, avec Perrot, le plus grand danseur du monde.

Perrot n'eut qu'à lui voir faire un pas pour compren- dre tout l'avenir réservé à un présent, déjà si brillant qu'il eût pu être proposé comme une espérance aux plus am- bitieuses. Carlotta devint son élève chérie ; à des heu- reux dons naturels il lui fit joindre les qualités acquises; à la grâce il ajouta la force, à la vivacité la précision,


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CARLOTTA GRISI. 413

à la hardiesse la sûreté ; et par-dessus tout, cette har- monie rhythmique de mouvements, ce fini de détails, celte élégance, cette netteté de poses dont il possède seul le secret, et qu'il n'a révélé qu'à Carlotta. Laporle, sur la recommandation de Perrot, engagea Carlotta au théâtre de Londres, où elle produisit son effet accoutumé.

La musique, battue une fois, ne se décidait pas à aban- donner Carlotta à la danse. En effet, lorsque l'on a une voix signée Grisi, il est bien difficile de ne pas deve- nir prima donna. Madame Malibran, qui l'avait entendue chez Lablache, renouvela les instances de madame Pasta, pour faire paraître la jeune danseuse sur la scène lyri- que, et les instances furent si vives, que Perrot dut s'abstenir de toute influence et laissa le choix libre à sa jeune femme. Elle refusa tout et resta fidèle à son art.

Elle chanta une seule fois à Londres, et ce fut au béné- fice de Perrot, l'air de Lucia, Regnava nel silenzio.

De Londres, le couple aérien se rendit à Vienne; la Nymphe et le Papillon, la Sylphide, furent pour Carlotta l'occasion de nouveaux triomphes. Le Pêcheur napolitain et Kobold firent voir Perrot sous le jour le plus favora- ble comme danseur et comme chorégraphe.

Devienne, Perrot et Carlotta se rendirent à Milan, pour les fêtes du couronnement; ils passèrent par Munich, où ils se firent applaudir comme partout (excusez ces répé- titions, nous avons promis de la monotonie en commen- çant). Munich, la ville artiste et poétique par excellence, ne pouvait manquer de comprendre et d'accueillir avec enthousiasme la charmante fée et le prodigieux lutin.

A Milan, Carlotta se rencontra avec la célèbre Cerito et supporta glorieusement ce dangereux voisinage.

De Milan, Perrot et Carlotta se reiïdirent à Naples. Pa- ris seul n'avait pas encore vu la charmante danseuse; Paris, qui met le sceau à toutes les réputations et pose

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définitivement la couronne d'or et de rayons sur la tête des jeunes renommées.

Perrot, qui l'avait trouvée assez forte dans son art pour affronter le jugement de Londres, de Vienne, de Milan, de Naples, de toutes ces intelligentes capitales, hésitait encore devant la suprême épreuve de Paris ; mais elle eut un tel succès à ce joyeux carnaval, elle fut si légère, si charmante, que le maître sévère sentit que le moment était venu.

Ce fut au théâtre de la Renaissance, le 28 février 1840, que Carlotla parut pour la première fois dans un ballet mêlé de chants, intitulé le Zingaro, qui aurait sauvé le malheureux Anténor Joly, si plein de zèle, d'intelligence et d'activité, si quelque chose pouvait sauver un théâ- tre sur le ptMichant de sa ruine. Elle fit voir au public qui se serait déjà, et au delà, contenté de l'un de ses deux talents , une danseuse qui chantait et une chanteuse qui dansait. Elle chanta si bien de sa jolie voix fraîche, per- lée, argentine, elle fit de si jolies pointes sur le bout de son petit pied, qu'elle paraii^sait bien danser, même à côté de Perrot, et que personne ne s'étonna qu'elle fût cousine de Grisi. Le pas du bouquet acheva tous les ap- plaudissements ; quant à l'effet produit par Perrot, il fut prodigieux: il semblait qu'on eût retrouvé un art perdu.

Depuis cette époque jusqu'au jour de son début à l'O- péra, Carlotta Grisi resta à Paris, et se livra, sous la di- rection de Perrot, à de sérieuses études.

Un pas ravissant au deuxième acte de la Favorite, la révéla tout d'un coup au public charmé, qui croyait, comme cela arrive toujours, lorsque les grands talents s'éloignent de la scène, qu'après Taglioni, qu'après Els- sler, il n'y aurait plus de danseuse. — Un autre pas dans Don Juan, un autre dans la Juive furent applaudis fréné- tiquement.


CARLOTTA GRISI. 415

Cependant, Carlotta n'avait pas encore paru dans un ballet composé pour elle, et il lui restait à se faire accep- ter comme mime. Giselle ou les Willis, dont elle fit la vo- gue, lui en fournit l'occasion. Ce n'est pas à nous qu'il appartient de parler de la réussite de cet ouvrage, le plus grand succès chorégraphique obtenu depuis la Sylphide. Gentillesse, naïveté, sentiment, expression, Carlotta ne laissa rien à désirer dans le rôle de Giselle, sous le rap- port de la pantomime ; comme danse, elle y déploya une grâce, une légèreté, une hardiesse et une vigueur in- comparables, ajoutez à 'cela une grâce et un physique charmants.

Carlotta, malgré sa naissance et son nom italiens, est blonde ou du moins châtain clair, elle a les yeux bleus^ d'une hmpidité et d'une douceur extrêmes. Sa bouche est petite, mignarde, enfantine, et presque toujours égayée d'un frais sourire naturel, bien différent de ce sourire stéréotypé qui fait grimacer ordinairement les lèvres d'actrices. Son teint est d'une délicatesse et d'une fraî- cheur bien rares : on dirait une rose thé qui vient de s'ouvrir. Elle est bien prise dans sa taille, et quoique fine et légère, elle n'a pas cette maigreur anatomique qui fait ressembler trop souvent les danseuses à des che- vaux entraînés pour la course qui n'ont plus que des os et des muscles. Rien chez elle ne trahit la fatigue ni le travail, elle «st heureuse de danser pour son compte, comme une jeune fille à son premier bal ; et cependant elle exécute des choses d'une difficulté excessive, mais en jouant, comme cela doit être ; car dans les art* rien n'est désagréable comme une difficulté difficilement vaincue.

(Galerie des Artistes dramatiques de Paris, 1841.)


MADEMOISELLE MARS


NÉE EN 1779 — MORTE EN 1847


A peine connaissions-nous îmademoiselie Mars et, par les dernières rougeurs de son déclin, pouvons-nous pré- sumer quelles furent les splendeurs de son midi.

Elle vivait encore, et déjà son talent n'existait plus que dans la mémoire d'admirateurs fidèles. Les jeunes gens secouaient la tête d'un air incrédule en écoutant le récit de succès qu'ils avaient peine à comprendre, et sou- riaient aux transports de ces hommes d'âge : c'est là, en effet, l'inquiétude de ces existences d'artistes si fêlées, si heureuses, si splendides, et qui semblent avoir eu toutes les fées à leur baptême ; on a beau les combler d'or et de couronnes, ces idoles d'un jour, l'oubli les attend ; elles sentent l'eau, qui ne garde aucun pli, monter silencieuse et noire autour du piédestal que l'amour des contempo- rains leur élève ; elles savent qu'elles mourront tout en_ tières ; aussi comme elles se cramponnent à la jeunesse ! quelle lutte vaillante elles soutiennent contre le temps, qui, parfois a la galanterie de se laisser vaincre ! comme elles disputent, cheveu par cheveu, l'ébène de leurs tres- ses, perle par perle l'émail de leurs dents, œillet par


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œillet la finesse de leur taille ! quelle défense héroïque elles font de leur beauté ! Non moins courageuses que la garde, elles meurent mais ne se rendent pas !

Hélas ! ce charmant sourire, d'où jaillissait l'esprit avec un éclair de nacre, ces yeux furtifs et pleins de sé- ductions dont chaque étincelle tombait sur de la poudre; ce langage si doux, si rhythmé, si mélodieux, qu'il fai- sait demander à quoi pouvait servir la musique ; cette in- telligence qui semblait comprendre tout, qui ajoutait à tout et surprenait le poète par les sens nouveaux et les percées inattendues qu'elle lui révélait dans son œuvre, rien de tout cela n'a laissé de traces, pas plus que la bar- que sur l'eau, que le vol du papillon dans l'air ; et encore le papillon colore-t il les doigts qui le poursuivent de la poussière de ses ailes. Personne n'a pu écrire ce geste, peindre cette intention, noter cette inflexion de voix. Les comédiens sont semblables à ce personnage d'un conte fantastique d Hoffmann, qui, assis devant une toile blan- che, donnait avec un pinceau sans couleur toutes les touches nécessaires pour réaliser un tableau. Hs dessi- nent et peignent en l'air, et leurs compositions s'éva- nouissent à mesure qu'ils les créent.

Un jour peut-être, lorsque la critique, perfectionnée parleprogrùs universel, aura à sa disposition des moyens de noialion sténographique pour fixer toutes les nuances du jeu d'un acteur, n'aura-t-on plus à regretter tout ce gé- nie dépensé au théâtre en pure perle pour les absents et la postérité. De même qu'on a forcé la lumière à moirer d'images une plaque polie, l'on parviendra à faire rece- voir et garder, par une matière plus subtife et plus sen- sible encore que l'iode, les ondulation? de la sonorité, et à conserver ainsi l'exécution d'un air de Mario, d'une ti- rade de mademoiselle Rachel ou d'un couplet de Frede- rick Lemaître : on conserverait de la sorte, suspendues à


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la muraille, la serenata de don Pasquale, les impréca- liçnsde Camille, la déclaration d'amour de Ruy Blas, da- guerréolypées un soir où l'artiste était en verve. — Quel dommage pour Talma et Malibran d'être venus si tôt! Quant à Malibran, elle vivra : le cœur d'un poète a fait ce miracle en sa faveur; les vers immortels d'Alfred de Musset ont retenu et fixé les chants sublimes de Rosine et de Desdemona.

Du moins, nous autres humbles poètes, qui, tous en- semble, depuis que la terre, accompagnée de son pâle satellite, tourne autour de ce vieux soleil, n'avons pas gagné autant qu'un ténor, une danseuse ou une comé- dienne, nos rêves et nos pensées, réunies en in 8** ou en in-18, peuvent durer après nous, et nous avons la chance que, dans cent ans, quelque jeune fille ouvre notre vo- lume poudreux et sente tressaillir son cœur aux soupirs du nôtre; notre art n'est pas fugitif et vain. Homère et Virgile excitent les mêmes exiases qu'au temps où ils vécurent, et, prodige étrange ! ils ont empêché le monde d'oublier la langue qu'ils parlaient.

Si quelquefois une jalousie secrète a pu nous prendre à la vue de tant d'applaudissements frénétiques, de tant d'ovations folles, de tant de bouquets et de couronnes, de tant de sommes exorbitantes, jetés à la comédienne pour avoir bien récité les vers du poêle, cette seule pen- sée du silence qui doit suivre tout ce bruit, nous en a guéri instantanément. Mademoiselle Mars est aussi loin de nous que Roscius ou Bathyllc; Phidias, Virgile et Ra- phaël sont nos amis et nos contemporains. Ils sont aussi vivants aujourd'hui qu'au temps de Pèriclès, d'Auguste ou de Léon X.

(La Presse. 24 mai 1847.)


VERNET


îiE EN 1790 — MORT EN 1848


On l'a dit souvent avec raison, Vernet était un des pre- miers comédiens de l'époque. Sa tête, empreinte d'une bonhomie énorme, savait au besoin s'animer par deux yeux chargés d'esprit. Cette curieuse et bonne tête, bruyante, riante, grondante et solidement rivée à ce corps de plomb, comme un canon à son affût, excellait surtout dans les drames d'intérieur*. Son jeu, d'une réa- lité fantastique et profonde, trouvait des lointains nou- veaux dans l'horizon de la bêtise. Vrai comme une comé- die de Molière, sa place était au Théâtre-Français, cette académie des artistes dramatiques.

Il se rattache lumineusement à cette pléiade d'acteurs curieux. Potier, Perlet, Brunet, Gontier, dont il fut l'ami jusqu'au bout, hommes d'étude populaire, qui ciselaient un rôle et élevaient souvent la farce à la hauteur de l'art. Pourtant il avait commencé par jouer Ies*amoureux ; il est vrai que vers ce temps, Arnal jouait bien la tra- gédie, la tragédie chez Doyen. Si vous n'avez pas vu Vernet dans Phœbiis l'écrivain public, tirant la langue et dardant ses yeux pour couler un paraphe au bas d'une


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lettre, vous le connaissez à peine. Si vous ne l'avez pas entendu dans Ma femme et mon parapluie, tuant sous lui des pianos, comme Fraiitz Liszt, vous ignorez une des faces de son talent-protée.

Si vous ne l'avez pas surpris dans Mathias Vinvalide^ au tournant d'un cabaret de l'Esplanade, offrant des vio- lettes de deux sous aux jeunes filles, vous avez laissé par- tir le grand comédien sans avoir assisté à l'un de ses plus vrais triomphes. Mais au moins avez-vous goûté du thé infernal de Madame Gibou ; et vous étes-vous ren- contré plus d'une fois à la salle Chantereine, avec le Pèi^e de ladébutante, cette magnifique basse-taille de Montau- ban et de Bordeaux, qui mettait chaque fois sa perru- que sur sa carafe.

A dire vrai, les créations de Vernet ont été peu nom- breuses ; mais chacune d'elles a été marquée au coin du succès; citons : Madame et monsieur PincJion, Prosper et Vincent, MadelonFriquet, les Bonnes d'enfants, l Homme qui bat sa femme, Pierre et Jean, et les Trois portiers. Au- tant de rôles, autant de types. La dernière pièce faite pour lui est la Filleule à Nicot, par M. Deligny. Ce fut sa dernière ovation.

(La Presse, 11 mars 4848.)


ODRY


Odry s'était fondu dans la création de Bilboquet, et il semblait éternel comme un type. Il vivait parmi celle fa- mille intellectuelle des Panurge, des Saiicho Panza, des Lazarille de Torme, des Jocrisse, des Robert Macaire, qui n'a pas d'âgé, et dans cent ans sera aussi jeune qu'aujourd'hui, car l'humanité ne vieillit pas. Il paraît Cependant que Bilboquet était plein de jours, comme un patriarche, lorsqu'il s'est éteint dans sa retraite cham- pêtre de Courbevoie. M. le maire de Meaux et son au- guste épouse vontêlre bien affligés, eux qui appréciaient à sa valeur le talent de Bilboquet, et laissaient tomber, du balcon municipal, le : Très-bien! très-bien! si doux au cœur de l'artiste.

Celait un homme, après tout, ce comique, qui avait des parents, des amis, des enfants comme tout le monde ; le rouge effacé et la perruque de chiendent pendue au clou, cette face grotesque pouvait être vénérable à ses heures, avec ses vrais cheveux blancs ; celte bouche tordue par le boniment de saltimbanque avait sans doute dans la famille de doux sourires et de sages paroles ; Bilboquet était M. Odry gros comme le bras, et non Bilboquet tout court.

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Mais nous qui ne l'avons vu que sur son tréteau, con- duisant avec maestria l'iminortelle odyssée des saltim- banques, nous ne savons comment nous y prendre pour exprimer nos regrets. Les pleurs que nous voudrions ver- ser sur le drap mortuaire tombent sur le fameux carrick « eau du Nil plombée, » et le premier mot qui s'est pré- senté à notre esprit hésitant, lorsque nous avons pris la plume pour déplorer sa mort, c'est le délerminatif : « il le faâllait, » modulé avec l'intonation la plus juste par la voix du souvenir.

sublime nez décaèdre ! ô petit œil voiron! ô sourcil circonflexe! ô pommettes vermillonnées! ô front sillonné de rides malicieuses ! ô bouche fendue en gueule ! ô phy- sionomie stupide, ahurie et narquoise ! ô voix fausse, enrouée et bredouillante, comment faire pour vous chan- ter dignement et vous transmettre à la postérité la plus reculée? Qui aura désormais cet indescriptible mouve- ment d'épaules qui entraînait tout l'Olympe? Qui pourra porter ce pantalon rouge, ancienne défroque de tourlou- rou, retenu par des bretelles de lisière? Qui dansera laCat- chucha, en costume classique d'Espagnol, satin blanc à crevés bleus? Qui dira avec cet organe traînant^ nasil- lard et moqueur, ces paroles dignes d'être ^rravées sur Tairain : « Sauvons la caisse! — Je repasserai dans huit jours! — Elle doit être à nous I — C'est de la haute comé- die : Monsieur le maire est-il content ? » Que serait-ce si à la déploration du comédien nous ajoutions celle du poète? car Odry était poêle ; il avait chanté les bons, les excellents gendarmes que, depuis, Ourliac a célébrés en prose j il avait chanté, burlesquement pindarique, le rhume de cerveau perpétuel dont ces honnêtes agents de la force publique sont affligés, et ce poëme s'est débité à des raillions d'exemplaires. [Là. pHEbSE, '2 mai 1855.)


MADEMOISELLE RACHEL


NEE EN 1820 — MORTE EN 1858


Nous n'avons pas envie de faire la biographie de ma- demoiselle Rachel. Cette curiosilé vulgaire qui cherche des détails insignifiants ou mesquins, nous déplaît plus que nous ne saurions le dire. Cependant, nous croyons pouvoir, sans manquer aux convenances, fixer quelques traits de la physionomie générale de l'illustre tragé- dienne, dont cette périphrase remplaçait presque le nom.

Mademoiselle Rachel, sans avoir de connaissances ni de goûts plastiques, possédait instinctivement un senti- ment profond de la statuaire. Ses poses, ses attitudes, ses gestes s'arrangeaient naturellement d'une façon sculpturale et se décomposaient en une suite de bas-re- liefs. Les draperies se plissaient, comme fripées par la main de Phidias, sur son corps long, élégant et souple ; aucun mouvement moderne ne troublait rhdVmonie et le rhylhme de sa démarche; elle était née antique, et sa chair pâle semblait faite avec du marbre grec. Sa beauté méconnue, car elle était admirablement belle, n'avait rien de coquet, de joli, de français, en un mot ; — long-


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temps même elle passa pour laide, tandis que les artistes étudiaient avec amour et reproduisaient comme un type de perfection ce masque aux yeux noirs, détaché de la face même de Melpomène ! Quel beau front, fait pour le cercle d'or ou la bandelette blanche ! quel regard fatal et profond ! quel ovale purement allongé ! quelles lèvres dédaigneusement arquées à leurs coins ! quelles élégan- tes attaches de col ! Quand elle paraissait, malgré les fauteuils à serviette et les colonnades corinthiennes sup- portant des voûtes à rosaces en pleine Grèce héroïque, malgré l'anachronisme trop fréquent du langage, elle vous reportait tout de suite à l'antiquité la plus pure. C'était la Phèdre d'Euripide, non plus celle de Racine, que vous aviez devant les yeux : elle ébauchait à main levée, en traits légers, hardis et primitifs comme les peintres des vases grecs, une figure aux longues drape- ries, aux sobres ornements, d'une austérité gracieuse et d'un charme archaïque qu'il était impossible d'oublier désormais. Nous ne voudrions en rien diminuer sa gloire, mais là était l'originalité de son talent : mademoiselle Rachel fut plutôt une mime tragique qu'une tragédienne dans le sens qu'on attache à ce mot. Son succès, déjà si grand chez nous, eût été plus grand encore sur le théâ- tre de Bacclîus, à Athènes, si les Grecs avaient admis les femmes à chausser le cothurne; non pas qu'elle gesti- culât, car l'immobilité fut au contraire l'un de ses plus puissants moyens, mais elle réalisait par son aspect tous les rêves de reines, d'héroïnes et de victimes antiques que le spectateur pouvait faire. Avec un pli de manteau elle en disait souvent plus que l'auteur avec une longue tirade, et ramenait d'un geste aux temps fabuleux et mythologiques la tragédie qui s'oubliait à Versailles.

Seule, elle avait fait vivre pendant dix-huit ans une forme morte, non pas en la rajeunissant, comme, ort


MADEMOISELLE RACHEL. 425

pourrait le croire, mais en la rendant antique, de suran- née qu'elle était peut-être ; sa voix grave, profonde, vi- brante, ménagère d'éclats et de cris, allait bien avec son jeu contenu et d'une tranquillité souveraine. Personne n'eut moins recours aux contorsions épileptiques, aux rauquements convulsifs du mélodrame, ou du drame, si vous l'aimez mieux. Quelquefois même on l'accusa de manquer de sensibilité, reproche inintelligent à coup sûr ; mademoiselle Rachel fut froide comme l'antiquité, qui trouvait indécentes les manifestations exagérées de la douleur, permettant à peine au Laocoon de se tordre entre les nœuds des serpents et aux Niobides de se con- tracter sous les flèches d'Apollon et de Diane. Le monde héroïque était calme, robuste et mâle. Il eût craint d'al- térer sa beauté par des grimaces, et d'ailleurs nos souf- frances nerveuses, nos désespoirs puérils, nos surexci- tations sentimentales eussent glissé comme de l'eau sur ces natures de marbre, sur ces individualités sculptu- rales que la fatalité pouvait seule briser après une longue lutte. Les héros tragiques étaient presque les égaux des dieux dont ils descendaient souvent, et ils se rebellaient contre le sort plus qu'ils ne pleurnichaient. Mademoi- selle Rachel eut donc raison de ne pas avoir, comme on dit, de larmes dans la voix, et de ne pas faire trembloter et chevroter l'alexandrin avec la sensiblerie moderne. La haine, la colère, la vengeance, la révolte contre la desti- née, la passion, mais terrible et farouche, l'amour aux fureurs implacables, l'ironie sanglante, le désespoir hau- tain, l'égarement fatal, voilà les sentiments que doit et peut exprimer la tragédie, mais comme lèveraient des bas-reliefs de marbre aux parois d'un palais ou d'un temple, sans violenter les lignes de la sculpture et en gardant l'éternelle sérénité de l'art. Aucune actrice mieux que mademoiselle Rachel n'a

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rendu ces expressions synthétiques de la passion humaine personnifiées par la tragédie sous l'apparence de dieux, de héros, de rois, de princes et de princesses, comme pour mieux les éloigner de la réalité vulgaire et du petit détail prosaïque. Elle fut simple, belle, grande et mâle comme Tart grec qu elle représentait à travers la tragé- die française.

Les auteurs dramatiques, voyant la vogue immense qui s'attachait à ses représentations, rêvèrent souvent de l'avoir pour interprète. Si quelquefois elle accéda à ces désirs, ce ne fut, on peut le dire, qu'à regret et après de longues hésitations. Bien qu'on la blâmât de ne rien faire pour l'art de son époque, elle sentait avec son. tact si profond et si sûr qu'elle n'était pas moderne, et qu'à jouer ces rôles offerts de toutes parts, elle altérerait les lignes antiques et pures de son talent. Elle garda toute sa vie son attitude de statue et sa blancheur de marbre. Les quelques pièces jouées en dehors de son vieux réper- foire ne doivent pas compter, et elles les quitta aussitôt qu'elle le put.

Ainsi donc mademoiselle Rachel n'a exercé aucune in- fluence sur l'art de notre temps; mais, en revanche, elle n'en a pas subi. C'est une figure à part, isolée sur son socle au milieu du thymélé, et autour de laquelle les chœurs elles derni-chœurs tragiques ont fait leurs évo- lutions'selon le rhythme ancien. On peut l'y laisser, ce sera la meilleure figure funèbre sur le tombeau de la tragédie.

Nous disions tout à l'heure que mademoiselle Rachel n'avait exercé aucune influence sur la littérature contem- poraine ; nous avons parié d'une manière trop absolue : ('lie ne s'y mêla pas, il est vrai, mais, en ressuscitant la vieille tragédie morte, elle enraya le grand mouvement romantique qui eût peut-être doté la France d'une forme


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nouvelle de drame. Elle rejeta aux scènes inférieures plus d'un talent découragé ; mais, d'un autre côté, par sa beauté, par son génie, elle fit revivre l'idéal antique, et donna le rêve |i'un art plus grand que celui qu'elle interprétait.

Dans la vie privée, mademoiselle Rachel ne détruisait pas, comme beaucoup d'actrices, l'illusion qu'elle produi- sait en scène ; elle gardait au contraire tout son prestige. Personne n'était plus simplement grande dame. La sta- tue n'avait aucune peine à devenir une duchesse, et por- tait le long cachemire com.me le manteau de pourpre à palmettes d'or; ses petites mains, à peine assez grandes pour entourer le manche du poignard tragique, ma- niaient l'éventail comme des mains de reine. De près, les détails délicats de sa figure charmante se révélaient, sous son profd de camée, dans la corolle du chapeau et s'éclairaient d'un spirituel sourire. Du reste, nulle ten- sion, nulle pose, et parfois un enjouement qu'on n'eût pas attendu d'une reine de tragédie ; plus d'un mot fin, d'une repartie ingénieuse, d'un trait heureux qu'on a recueillis sans doute, ont jailli de cette belle bouche dessinée comme l'arc d'Eros et muette maintenant à ja- mais.

Triste destinée, après tout, que celle de l'acteur. Il ne peut pas dire comme le poète : Non omnis moriar. Son œuvre passagère ne reste pas, et toute sa gloire descend au tombeau avec lui. Seul, son nom flotte et voltige quel- que temps sur les lèvres des hommes. Parmi la généra- tion actuelle, qui se fait une idée bien nette de Talma, de Malibran, de mademoiselle Mars, de madame Dorval? Quel est le jeune homme qui ne sourie aux récits mer- veilleux de quelque vieil amateur se passionnant encore de souvenir, et ne préfère in petto une médiocrité fraî- che et vivante, jouant l'œuvre éphémère du moment, aux


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clartés flambantes de la rampe? Aussi, nous autres sculpteurs patients de ce dur paros qu'on appelle le vers, n'envions pas, dans notre misère et notre solitude, ce bruit, ces applaudissements, ces éloges, ces couronnes, ces pluies d'or et de fleurs, ces voitures dételées, ces sérénadesaux flambeaux, ni même, après la mort, ces cortèges immenses qui semblent vider une ville de ses habitants. Pauvres belles comédiennes, pauvres reines sublimes ! — L'oubli les enveloppe tout entières, et le rideau de la dernière représentation, en tombant, les fait disparaître pour toujours. Parfums évaporés, sons évanouis, images fugitives î La gloire sait qu'elles ne doivent pas vivre, et leur escompte les faveurs qu'elle fait si longtemps attendre aux poètes immortels.

(Le Moniteur, 11 janvier 1858.)


EMMA LIVRY


NEE ES 1H2 — MORTE EX 186"


Emma Livry avait vingt et un ans à peine. Dès ses dé- buts dans le pas d'tierculanum, elle s'était révélée dan- seuse de premier ordre, et l'attention publique ne l'avait plus quittée. Elle appartenait à cette chaste école de Ta- glioni, qui fait de la danse un art presque immatériel à force de grâce pudique, de réserve décênie et de virgi- nale diaphanéité. A l'entrevoir à travers les transpa- rences de ses voiles dont son pied ne faisait que soulever le bord, on eût dit une ombre heureuse, une apparition élyséenne jouant dans un rayon bleuâtre; elle en avait la légèreté impondérable et son vol silencieux traversait l'espace sans qu'on entendît le frisson de l'air. Dans le ballet, le seul qu'elle ait créé, hélas! elle faisait le rôle d'un papillon, et ce n'était pas là une banale galanterie chorégraphique. Elle pouvait imiter ce vol fantasque et charmant qui se pose sur les fleurs et ne les •ourbe pas. Elle ressemblait trop au papillon : ainsi que lui, elle a brûlé ses ailes à la flamme, et comme s'ils voulaient es- corter le convoi d'une sœur, deux papillons blancs n'ont cessé de voltiger au-dessus du blanc cercueil pendant le


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trajet de l'église au cimetière. Ce détail où la Grèce eût vu un poétique symbole, a été remarqué par des mil- liers de personnes, car une foule immense accompagnait le char funèbre. Sur la simple tombe de la jeune dan- seuse, quelle épitaphe écrire, sinon celle trouvée par un poêle de TAnthologie pour une Emma Livry de l'anti- quilé : « terre, sois-moi légère; j'ai si peu pesé sur toi! »

Certes, dans cet intérêt si vif et si tendre de toute une population, le talent, la jeunesse, la mort fatale de la victime et sa langue souffrance étaient pour beaucoup ; mais il y avait encore une autre raison : on voulait hono- rer cette vie pure dans une carrière facile aux entraîne- ments, cette vertu modeste devant laquelle se taisait la médisance, cet amour de l'art et du travail, qui ne de- mandait de séductions qu'à la danse seule; on voulait montrer qu'on respecte l'artiste qui sait se respecter lui- même. Si quelque chose peut consoler les regrets d'une mère, c'est ce convoi si grave, si attendri, d'un recueil- lement si religieux, que suivaient dans une voilure de deuil, parmi les célébrités de l'Opéra, les deux sœurs de Charité qui avaient soigné la méritoire et chrétienne agonie de la pauvre fille.

(Le MoMTEnR, 2 août 1863.)




ROUVIÈRE


NÉ EN 1809 — MORT EN 1865


Dans une époque de féeries stupides, de vaudevilles idiots et d'opérettes sans musique, Rouvière s'est fait avec une foi inébranlable le prêtre du grand William Shakespeare. Cette création gigantesque d'Hamlet, qui semblait intraduisible sur la scène française, il en a pé- nétré les mystérieuses profondeurs. Sagace comme la criliijue de Gœthe dans Wilhelm Meister^ pittoresque comme des illustrations d'Eugène Delacroix, fantasque comme Kean ou Kemble, il a fait vivre, respirer, mar- cher, rêver le prince de Danemark. Toutes les fois qu'un tréteau vacant a bien voulu prêter ses planches au chef- d'œuvre, personne n'a rendu comme Rouvière cette hési- tation de la pensée devant l'action, ce mélange de folie jouée et de folie involontaire, cet œil visionnaire où se réfléchissent des fantômes invisibles pour les autres, cette rêverie profonde, interrompue de réveil^convulsifs au contact de la réalité, cet amour intermittent d'une àme qui n'est plus maîtresse d'elle-même, cette horreur sacrée en face de la tâche sanglante imposée par le spec- tre paternel, cette inquiétude philosophique interrogeant


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l'autre vie un pied sur le bord delà fosse, un crâne dans la main, toutes les nuances si délicates et si diverses de ce rôle immense qu'on pourrait croire injouable. Dans Hainlet, Bouvière a obtenu un succès bien rare. On lui a fait répéter le célèbre monologue : a Être ou bien n'être pas, voilà la question, » comme on fait bisser le grand air d'un ténor italien. Qu'il était magnifique dans le More de Venise^ dont il donna quelques représentations à l'an- cien Théâtre-Lyrique, attendant le premier coup de pio- che des démoliseurs ! 11 n'exprima pas moins bien la fauve passion africaine d'Othello que la rêverie germani- que d'Hamlet; le chaud soleil d'Orient illuminait l'un, le froid clair de lune, blêmissant la plate-forme d'Elseneur, jetait son rayon pâle à l'autre, et cette teinte, l'artiste, avec son instinct de peintre, la maintenait dans chaque rôle comme teinte locale du tableau. En effet, ce qui dis- tingue Rouvière des autres comédiens, outre sa compré- hension passionnée et romantique de Shakespeare, c'est le soin extrême qu'il apporte à la composition extérieure des personnages qu'il représente. 11 dessinles in- vincibles obstacles qu'elle avait à surmonter, son talent de cantatrice ne sera plus qu'une qualité secondaire. Ce qu'il lui a fallu de conduite, de tact, de réserve, de sa- gacité, de délicatesse, d'intuition, de qualités diverses, pour accomplir cette difficile métamorphose de la femme de théâtre en femme du monde, nul ne saurait le dire, excepté peut-être Balzac, le peintre de ces nuances in- saisissables, le profond analyste qui fait tenir tout un drame dans un imperceptible plissement du front, dans une façon d'avancer ou de retirer le pied.

La prima donna devenue ambassadrice, c'est beau et singulier ; mais ce qui l'est encore davantage, c'est après vingt ans passés dans les hautes sphères de la vie, de ni- veau avec ce que la noblesse et la diplomatie ont de plus rayonnant et de plus illustre, de redevenir, d'ambassa- drice, prima donna, de reprendre son succès où on l'avait laissé ; femme, de continuer ce qu'on avait commencé jeune fille, de faire encore sa partie dans ce duo où man- que, hélas! Malibran, et de retrouver les applaudisse-


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meiits d'autrefois, plus vifs encore peut-être ! Le temps a coulé pour nous tous, excepté pour elle. L'Europe a été bouleversée de fond en comble : un trône s'est écroulé, la république a succédé à la monarchie; mais cette chose si frêle, si ailée, si aérienne, qu'un rien peut anéantir, cette cloche de cristal que le moindre choc peut fêler ou briser, la voix d'une cantatrice, est restée in- tacte ; le timbre argenté de la jeunesse vibre toujours dans cet organe si pur.

Mademoiselle Sontag — il sera temps plus tard de l'ap- peler comtesse Rossi — eut toute petite cet avantage inappréciable et très-rare de posséder une vraie voix de soprano : — le soprano naturel ne se rencontre qu'à de longs intervalles : le soprano ordinaire est un mezzo so- prano ou même un contralto travaillé, perfectionné, monté de ton par de persévérantes études et de grands efforts de gosier ; on étouffe les basses notes au profit des notes élevées ; on aiguise les hautes, mais ce résul- tat ne s'obtient souvent qu'au détriment de la voix, qui se fatigue ou s'altère. Mademoiselle Sontag n'eut jamais be- soin d'avoir recours à ces violents exercices : l'instru- ment chez elle était parfait, son travail ne porta que sur la manière d'en jouer ; elle n'eut qu'à s'occuper du chant sans avoir à accorder ou à corriger le luth. En toute chose il ne faut jamais méconnaître le don, qui est dans les arts comme la grâce en religion. Dieu l'accorde à qui il veut, et les mérites n'y font rien ; ni le travail, ni la volonté, ni l'intelligence, ni l'art ne peuvent suppléer le don; beau- coup de talentne remplacejamais une étincelle de génie, et toute l'application du monde est inefficace ^ns la dispo- sition; c'est ce qu'on oublie trop souvent aujourd'hui, où le calcul plus encore que la vocation détermine le choix des carrières; la vieille maxime du poëte est toujours vraie : « Nascihir, non fit. n


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Aussi chez mademoiselle Sontag, si heureusement douée, nul effort, nul travail, pour étendre un registre, pour polir un gosier rebelle. Sa voix pure, souple, facile, atteignait en se jouant aux limites les plus élevées de la voix humaifie, et jetait à profusion les trilles, les roula- des, les points d'orgue, et tous j-es ornements, broderies étincelantes, fusées sonores, arabesques délicates, qui demandent tant d'agilité, de précision et de grâce.

Bien que née en Allemagne dans la patrie de Bach, d'Haydn, de Gluck, mademoiselle Sontag fut pour le style une vraie Italienne, et cependant, particularité remar- quable, elle n'alla jamais en Italie; cette terre sainte, cette Mecque du chant dont les artistes lyriques se croient obligés de faire le pèlerinage une fois au moins dans leur vie. Mozart lui-même, son grand compatriote, n'étudia- t-il pas les maîtres d'au delà des monts et ne fit-il pas luire dans le bleu clair de lune allemand un jaune rayon du soleil italien ?

Henriette Sontag est née d'une honnête famille d'ar- tistes, de fortune médiocre, à Coblentz, le 5 janvier 1809. Sa vocation musicale ne fut pas longue à se développer. Dès l'âge le plus tendre, elle commença à gazouiller harmonieusement, de sorte que son berceau avait l'air d'un nid; les pleurs et les vagissements de l'enfance furent remplacés chez elle par des gammes et des vo* calises naturelles; à sept ans elle faisait déjà l'admi- ration de toute la ville. Les voisins, les amis de la mai- son auxquels se joignaient la noblesse et les autorités se réunissaient pour Tadmirer; elle était charmante à voir et délicieuse à entendre : jolie tête blanche sous de beaux cheveux blonds, voix nette, claire et perlée ; comme elle était toute petite, on la posait sur la table» et c'était un gracieux spectacle de voir cette belle enfant


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chanter ainsi joyeusement sans^effort et presque sans conscience.

Un voyageur, qui plus tard l'admira dans tout l'éclat de sa gloire et de ses triomphes, se rappelle lui avoir entendu chanter de la sorte le grand air de la Flûte en- chantée de Mozart « Reine de la nuit », les bras pendants, le regard distrait et suivant sur la fenêtre une mouclie qui bourdonne, un papillon qui voltige sur les fleurs ; son chant sur sa bouche avait l'air d'un oiseau sur une rose.

Ses parents ne commirent pas la faute commune aux familles à qui le ciel accorde un enfant doué de talents extraordinaires : ils n'abusèrent pas des forces du petit prodige et ne le fatiguèrent pas prématurément, renon- çant au parti qu'ils en auraient pu tirer tout de suite, car déjà les directeurs des théâtres d'Allemagne se dispu- taient la jeune Henriette Sontag. A l'âge de onze ans, elle joua à Darmstadt un rôle écrit pour elle, la Petite fille du Danube, mais les parents bien inspirés ne voulurent pas qu'elle s'épuisât par l'exécution, et perdît ainsi un temps précieux pour l'étude. Elle entra au conservatoire de Prague où son application, secondant ses merveil- leuses dispositions naturelles, lui fit remporter tous les prix.

A quatorze ans, par une de ces occasions qui ne man- quent jamais aux talents prédestinéSj elle révéla un ta- lent déjà formé et sauva la fortune du directeur du grand Opéra de Prague. La prima donna était tombée malade soit réellement, soit par un de ces caprice^ auxquels les organisations lyriques sont extrêmement sujettes, l'ave- nir de la saison était compromis, l'impressario ruiné. Ma- demoiselle Sontag joua à la place de la prima donna le rôle de la princesse dans Jean de Paris : on peut dire qu'elle le joua tout à fait à la manière antique exhaussée

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sur un cothurne comme celui des tragédiens grecs ou romains. Pour lui donner la taille du personnage, on lui fit porter des talons rouges de quatre pouces de haut ; mais pour la voix et la perfection de la méthode, il n'y eut pas besoin d'artifice : si petite qu'elle fût, la jeune actrice atteignait les régions les plus hautes de l'art du chant, au propre comme au figuré; elle remplit ensuite le rôle de Farzines dans l'Opéra de Paër et avec non moins de succès.

Après ces deux créations, sa renommée grandit telle- ment qu'à la saison suivante elle fut appelée à TOpéra al- lemand de Vienne.

C'était du temps où le célèbre impressario Barbaja, ce Monte-Ghristo du théâtre, dirigeait l'Opéra italien de Naples, où il amassait une fortune royale due autant à son bonheur qu'à son habileté. Tout réussissait à cet ex- centrique personnage, ses bizarreries le servaient et augmentaient sa réputation. Il tenait prisonnier l'auteur d'Othello dans sa magnifique villa du Pausilipe, ne le relâ- chant que sur la délivrance d'un certain nombre de feuil- lets de musique malicieusement recopiés par le paresseux compositeur qui ne se sentait jamais autant de verve que la veille de la première représentation. Jamais directeur ne naquit dans une conjonction de talents plus favorable et plus pure dans le ciel de l'art : non-seulement il avait à sa disposition Catalami Pasta, Malibran, Garcia Don- zelli, Uubini, Lablache, mais aussi les chefs-d'œuvre de Paér, de ^Vinter, de Paësiello, de Cimarosa, de Mozart qui étaient encore dans toute la fleur de leur nouveauté. C'était aussi l'âge d'or de Rossini. Son talent qui naissait jetait les fleurs à profusion ; certes, la jeunesse de l'an- née et la jeunesse de la femme ont des grâces irrésisti- bles, mais il y a cependant au monde quelque chose de plus séduisant encore, c'est la jeunesse du génie. Ra-


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phaël a dix-sept ans, Rossini a vingt ans ! Le premier étonnement de la vie, la fraîcheur virginale, la grâce qui s'ignore, tout ce charme qui s'en va si vite et que rien ne remplace, ce fut cet heureux Barbaja qui en profita sans trop comprendre.

On avait alors la conviction que le Midi seul pouvait produire une grande cantatrice pour la scène italienne ; on croyait que ces gosiers d'or ne pouvaient respirer que l'air bleu et parfumé de Naples, de Rome ou de Florence, et il semblait ridicule à penser que ces paroles douces comme le miel, que ces mélodies ailées et diaprées pus- sent voltiger sur des lèvres durcies par les affreux croas- sements des idiomes du Nord, Les Italiens nonchalam- ment couchés sous leurs cascades de macaroni, regar- daient les Allemands comme des sauvages hennissant une langue bonne à parler aux chevaux. Cependant Barbaja, qui vint à Vienne en 1824, fut captivé par ma- demoiselle Sontag, malgré ses préjugés nationaux, et se convainquit que la jeune cantatrice, quoique née à Coblentz, au bord du Rhin, avait la voix aussi flexible, aussi agile que si elle eût vu le jour à Sorrente, au bord de la Méditerranée, et il voulut sur-le-champ l'engager pour Naples. Une Prusienne engagée à Naples, la ville de Cimarosa! Mais quelque brillantes que fussent ces propositions, les parents de mademoiselle Henriette Son- tag les refusèrent avec une obstination polie ; ils crai- gnaient que les théâtres d'Italie ne devinssent pour leur fille une école d'immoralité ; et certes, au point de vue un peu étroit des braves bourgeois de Coblentz, on ne peut pas dire qu'ils eussent complétemenf tort : l'Italie était encore alors la terre classique des Patiti et des Ci- gisbei, et le jeune siècle, tout bouillonnant d'ardeur, d'enthousiasme, comme un fils de famille de vingt-quatre ans qu'il était, surtout là-bas où, selon l'expression de By-


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ron, le soleil chauffe terriblement la pauvre machine humaine, ne se piquait pas d'une vertu bien sévère ; l'amour rencontrait souvent l*art dans la coulisse et tous deux s'en retournaient bras-dessus bras-dessous Topera fini.

Une sève exubérante courait dans toutes les veines; on était de musique, de poésie et de passion ; une jeune fille du Nord, candide et blonde, transportée des brouil- lards de l'Allemagne dans cette chaude et rayonnante at- mosphère sous le feu de ces noires prunelles chargées d'amour et de lumière, dans ce monde plein de laisser- aller, n'ayant d'autre loi que son plaisir, eût sans doute pu courir quelques risques.

A la fin, une concession fut faite aux désirs réitérés de l'impressario Barbaja ; Henriette Sontag débuta à l'O- péra italien, non de Naples, mais de Vienne. Ce fut là qu'elle joua pour la première fois, avec Lablache et Ru- bini, ces deux célébrités du chant qu'elle devait re- trouver plus tard à Paris.

Parmi les autres étoiles du théâtre de la porte de Ca- rinthie se trouvait madame Fodor. Mademoiselle Sontag avait pour la méthode de madame Fodor une telle admi- ration que lorsque cette illustre cantatrice répétait, elle allait se cacher dans un coin obscur de la salle, écoutant avec extase ces sons si bien filés, si savamment modulés, comme un jeune rossignol qui, dans une forêt caché sous une feuille, en écoute un autre déjà plus expert lan- cer au ciel son étincelante fusée de* notes. En revanche, madame Fodor s'écria la première fois qu'elle entendit sa jeune rivale : « Si j'avais sa voix, le monde entier serait à mes genoux! »

Les diletlanli prussiens s'efforcèrent à leur tour d'at- tirer mademoiselle Sontag à Berlin. Elle y alla jouer à la fin de la saison de l'Opéra italien de Vienne, en com-


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pagniedes excellents chanteurs allemands Jager, \Vacl\- ter, Lager et Spitzeder; elle y chanta des traductions d'opéra de Rossini et de pièces du répertoire français. Son succès fut immense, et l'affluence des spectateurs de tout rang fut telle et les places si avidemment recher- chées, que le comte de Bruhl, intendant des menus plai- sirs du roi, se trouva réduit à un tabouret derrière la cour, au fond de la loge diplomatique.

Le prince Talleyrand se vantait comme d'un des bons tours de sa vie, fertile en bons tours cependant, d'avoir fait au congrès de Vienne, dans la délimitation des ter- ritoires, de Voltaire, un Français 2)0st mortem en réunis- sant Ferney à la France, et par l'adjonction de Coblentz au royaume de Prusse, de mademoiselle Sontag, une Prussienne.

AP)erlin, à l'enthousiasme des dilettanti se joignit une espèce d'amour-propre national, et le succès de l'admi- rable cantatrice fut plus grand que partout ailleurs : c'était une frénésie, une furia dont on n'a pas d'idée. La grande beauté de la jeune artiste et sa réputation bien méritée de vertu exaltaient toutes les imaginations et faisaient naître des passions aussi nombreuses que romanesques. Le seuil de sa maison était toujours obstrué de soupirants impitoyablement éconduits. Un jeune homme du plus haut rang ne trouva d'autre moyen d'approcher de l'in- traitable cantatrice qu'en s'engageant chez elle en qua- hté de domestique. 11 resta ainsi plusieurs mois cat hé sous la livrée, jouissant ainsi silencieusement du bon- heur furtif de voir quelquefois celle qu'il aimait, d'en- tendre sa délicieuse voix, de respirer au fond de son ombre l'air qu'elle traversait modeste et rayonnante, heureux d'exécuter les ordres qu'elle lui donnait, avec tout l'empressement et tout le zèle de l'amour. Gela dura sans que madame Sontag en eût le soupçon, tant l'amou-

38.


450 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

Feux avait soigneusement voilé sa passion et gardé les apparences d'un domestique dévoué et respectueux, jus- qu'à un certain jour où, en servant à table, le faux valet fut reconnu par quelqu'un de l'assistance pour ce qu'il était véritablement, c'est-à-dire pour un jeune homme de qualité. Il n'est pas besoin de dire que ce Ruy-Blas pré- maturé reçut son congé en bonne forrhe et fut mis soi- gneusement à la porte.

Quelque temps après, en 1827, elle fut attirée vers Paris, ce centre lumineux où volent toutes les gloires comme des papillons à la bougie, quelquefois pour s'y brûler les ailes. Ce ne fut pas le cas de notre cantatrice. Paris au lieu de la brûler la fit étinceler encore plus vi- vement. Le jugement de Prague, de Vienne et de Berlin fut confirmé à l'unanimité. Elle débuta dans le rôle de Desdemona : Shakspeare commenté par Rossini, tout un monde ! Le succès qu'elle y obtint, le théâtre en vibre encore, et ce n'était pas peu de chose alors que de s'as- seoir sur le trône d*or de prima donna à côté de Mali- bran, la plus extraordinaire incarnation du lyrisme. Ma- libran, aussi grande tragédienne que grande cantatrice, la grâce, l'audace, l'originalité, la poésie, le génie fondus ensemble dans une organisation passionnée, se retrouve par un de ces rares miracles dont la nature hélas ! est trop avare.

La rencontre de ces deux célébrités eut lieu chez la comtesse Merlin. Au lieu de se haïr comme auraient fait des talents vulgaires, ces deux nobles natures s'éprirent l'une pour l'autre d'une sympathie réelle et qui ne se démentit jamais. Quelles belles batailles lyriques se li- vraient à l'heureux théâtre italien d'alors entre Sontag et Malibran, luttes glorieuses où personne n'était vaincu et où la victoire avait deux couronnes.

Cette loyale rivalité tournait au profit de l'art ; quelle


MADAME SONTAG. 451

passion sur la scène et dans la salle ! quels tonnerres d'applaudissements pour toutes deux; car les deux camps finissaient par se confondre dans un enthousiasme réciproque, les partisans de Sontag battaient des mains à Malibran, les champions de Malibran criaient bis à Sontag. Entrer aux Italiens, même en payant le triple de sa place, était une faveur rare et la queue réunissait souvent Meyerbeer, Halévy, Auber, Rossini ; temps regret- table où l'art occupait toutes les têtes et absorbait les passions politiques !

L'union était si sincère entre ces deux cœurs incapa- bles d'envie, que madame Sontag avait pour confidente Malibran, sa rivale de théâtre. L'illustre cantatrice fut pendant longtemps l'unique dépositaire du secret de madame Sontag, et malgré ce qu'on dit du bavardage des femmes, jamais secret ne fut mieux gardé. A Mali- bran seule elle avoua sa préférence cachée pour le seul de ses admirateurs qu'elle eût distingué, c'est-à-dire le comte Rossi, qui était alors conseiller d*ambassade à la légation de Sardaigne. Leur mariage fut célébré sans éclat. Le comte craignait les répugnances de ses nobles parents.

Le roi de Prusse, qui porta toujours à la jeune canta- trice un intérêt paternel, ayant été informé de ce ma- riage, donna sans être sollicité des lettres de noblesse à madame Sontag et le nom de Lauenstein, avec sept an- cêtres, car le roi ne s'était pas contenté de l'anoblir, il lui avait accordé sept quartiers rétrospectifs.

Ce fut peu de temps après son mariage que madame Sontag débuta à Londres où elle fit une i"R)uvelle mois- son de guinées et de couronnes.

Son succès eut un tel retentissement que le roi de Sar- daigne consentit à approuver le mariage du comte Rossi avec une artiste si éminente. Un noble sarde peut


452 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

bien épouser une diva à qui le roi de Prusse a fait cadeau de sept aïeux, et les perles de la couronne de comtesse peuvent se mêler sans honte aux feuilles d'or du laurier poétique.

A partir de ce moment la femme du monde succéda à la femme artiste ; ce fut d'abord à la Haye que le comte Rossi présenta Desdémone à la cour et au corps diploma- tique.

Madame la comtesse Rossi fut parfaitement reçue par cette aristocratie la plus hautaine, la plus observée à ne pas ouvrir ses rangs à quiconque ne figure pas depuis des siècles dans VAlmanach de Gotha; et certes, c'est là une de ces conquêtes à décourager les plus fermes cou- rages, de faire adopter par un cercle de douairières al- lemandes lorsqu'on a encore sur la joue le fard à peine essuyé de l'actrice. L'on ne saurait croire combien, tout en affectant de les dédaigner, les femmes du monde sont jalouses de ces couronnes, de ces applaudissements, de ces ovations, de cet éclat qui accompagnent la canta- trice, et comme elles pardonnent difficilement à une femme d'avoir accaparé pour elle seule l'attention et l'admiration générales. A force de tact, de bon goût, de distinction, madame la comtesse Rossi sut se maintenir dans ce milieu difficile sur le pied de la plus parfaite égalité.

Bientôt après le comte Rossi fut envoyé à Saint-Péters- bourg, oii sa femme fut comblée de marques d'attention par la cour impériale. L'impératrice voulut donner des représentations dans son palais d'hiver; mais la com- tesse Rossi avait pris l'engagement avec le roi de Sar- daigne de ne paraître sur aucun théâtre du moment où elle était reconnue publiquement pour la femme de l'am- bassadeur. Cependant, grâce à un échange de notes di- plomatiques, et par les habiles négociations du comte de


MADAME SONTAG. 453

Nesselrode, le monarque sarde céda aux instances de la princesse russe, ce qui empêcha un refroidissement en- tre les deux cours.

Enfin madame Rossi obtint les mêmes égards, les mêmes hommages de la cour de Prusse pendant le sé- jour diplomatique de son "mari à Berlin; elle vivait, du reste, dans la fréquentation assidue de toutes les illus- trations contemporaines qui s'y trouvaient, telles que Meyerbeer, Ilumboldt, Mendelssohn, et le grand-duc de Mecklembourg-StréHtz l'affectionnait et la traitait comme sa fille.

L'année révolutionnaire de 1848 vint mettre tout à coup terme à ces longues prospérités. La fortune de ma- dame de Rossi fut renversée par les secousses des insur- rections d'Allemagne ; les événements de Sardaigne ame- nèrent en même temps la ruine du comte.

La direction du théâtre de Sa Majesté à Londres fit faire aussitôt des offres à madame Rossi de la manière la plus délicate. Ces offres furent d'abord refusées; l'ad- ministration les renouvela. En même temps de nouvelles pertes achevèrent de détruire les dernières ressources du comte Rossi. Madame Rossi, pleine de sollicitude pour l'avenir de ses enfants, s'efforça de faire con- sentir son mari à la laisser remonter sur la scène. Un artiste d'une réputation européenne, Thalberg, qui se trouvait à Vienne, associa ses efforts à ceux de la com- tesse. M. Rossi fut enfin ébranlé. Il alla à Turin pour obtenir de son souverain l'autorisation de se retirer mo- mentanément des affaires. Le roi consentit en approu- vant d'une manière flatteuse la détermination de la comtesse.

Le comte revint donc à Berlin où M. Lumley était ar- rivé à point pour faire signer l'engagement. Une semaine après madame Sontag reparaissait sur la scène, et avec


454 PORTRAITS CONTEMPORAINS.

quel succès! on le sait. La prodigieuse vogue de Jenny Lind était retrouvée. Le public ne s'aperçut pas que vingt ans s'étaient écoulés depuis la dernière représen- tation de l'illustre cantatrice, et s'il pouvait y avoir des degrés dans la perfection, madame Rossi l'emporterait sur mademoiselle Sontag.

(L'Ambassadrice. — Biographie de la comtesse Rossi, 1850, — et manuscrit sans date.)


FIN.


INDEX


Achard (Amédée), 446. Achille, '292. Agrippa, 279. Alcibiade, 122. Ali-Pacha, 305. Allari, 584. Alvimare (D'), 24, 26 Amaury-Duval, 28 ', 556. André del Sarto, 529. Anlhémius de Tralles, 342. Apelles, 3,287,327. Appert, 350 à 352. Arago (François), 567, 571. Arioste, 287. Arislarque, 155. Arnal, 419. Arpin, 11.

Auber, 29, 518, 545, 446. Augier (Emile), 116. Auguste, 418.


Bach, 459

Balissan de Rougemont,


402.


Balzac (De), 10, 29, 55, 45 à 131, 457, 165. 528, 507, 592.

Banville (De\ 154, 155.

Barhaja, 441, 443.

Barbier (Auguste), 521.

Barnave, 206.

Barrai (Madame de), 27.

Barthélémy, 141.

Bathylle, 418.

Baudelaire (Charles), 159 à 164.

Baudoin, 550.

Bauzonnet, 207.

Beauharnais (Madame de), 24.

I Becquct, 204. I Benjamin Constant, 24. j Béranger, 58, 157, 518, 367.

Bernard (Charles de), 50.

Bernardin de Saint-Pierre, 229,

570.

Bernard Palissy, 79.

I Beroalde de Verville, 87. I Berruguete, 127. |Bertall, 1. • j Bertin de Vaux, 287. j Beuzelin, 59. jBeyle (Henri), 102.

Bichat, 50. I Blaze de Bury (H.), 507.


456


INDEX.


Bocage, 399.

Boïeldieu, 24.

Boileau, 185.

Boissard (Fernand), 241.

Bonnington, 505.

Borghèse (Princesse), 22.

Boss, 586.

Boucher, 221.

Boulfé, 54.

Bouilhet (Louis), 181 à 186.

Boulanger (Louis), 47, 505.

Bourguignon (Le), 515.

Boyer (Philoxène), 151 à 158.

Brascassat, 224.

Brizeux, 45, 44.

Broglie(Ducde), 24.

Brohan iSuzanne), 587 à 591.

Bruhl (Comte de), 444.

Brummel, 122, 146.

Brunet, 419.

Buchon, 29.

Buffon, 156.

Bugeaud (Maréchal), 12, 26.

Buisson, 120.

Bûrger, 506, 308.

Byron (Lord), 4, 41, 116, 146,

171, 176, 229, 306, 311, 571,

443.


Cabat, 233, 305, 343.

Callot, 232, 237.

Cape, 207.

Cassini, 46.

Catalani (Madame), 441.

Cervantes, 228, 260.

Chardin, 200, 351.

Charlet, 41.

Chassériau (Th.), 237, 243, 265 â

270, 289, 452. Chateaubriand, 4, 24, 29, 101,

157, 229, 367. Chenavard, 274. Chénier (André), 360.


Chéret, 212.

Chérubini, 288, 289.

Chevreuil, 550.

Chimay (Prhice de), 24.

Choiseul (Duc de), 24.

Cicéri, 260.

Cimarosa, 441.

Clapet, 11.

Clouet, 452.

Cochin, 227.

Colomb, 172.

Colon-Leplus (Madame Jemiy),

582 à 586. Contât (Mademoiselle), 25. Cooper (Feniiïiore), 194. Cormenin (Louis de), 165 à 169. Corneille, 67, 570. Cornejo Duque, 127. Corot, 257, 268. Cortot, 558. Cowper, 208. Crabbe, 208. Crescentiiii, 26. Cribbs (Tom), 11. Cromwell, 292. Cusiines (Marquis de), 27, 50. Cuvier, 571.


B

Dalayrac, 26.

Damoreau (Madame), 392 â 595.

Dante, 511.

Daumier, 255, 337.

Dauzats, 355, 554.

David, 501, 506.

David d'Angers, 48, 305, 346,

565 à 571. Decamps, 215, t:25, 245, 244,

261, 505, 343, 353. Dolacroix (Eugène), H, 164,245,

267, 28(5, 291, 295, 305, 507,

."17, 519 â 522, 527,337, 545,

555,451. Delaroche (Paul), 291 à513,3K)


INDEX.


457


Delatouche, 29.

Delavigne (Casimir), 291, 298,

303. Deligny, 420. Délia Bella, 380. Délia Maria, 26. Demarne, 192. Denecourt, 213 à 217. Donner (J.), 223. Deschamps (Emile), 30. Desmares (Mademoiselle), 589. Despléchins, 343. Destroyes, 167. Devéria, 280, 307. Dézobry, 326. Diaz, 215.

Dickens (Charles), 157. Diderot, 204. Diéterle, 343. Diogène, 335. Doré (Gustave), 537. Dorval (Madame), 399 à 402, 427. Doyen, 419. Diibuffe, 329.

Duchesnois (Mademoiselle), 25. Dumas (Alexandre), 29, 46, 79,

106, 116, 243, 399. Dumas iils, 331. Dupaty, 24, 358, 559. Duprez, 26.

Duras (Duchesse de), 21. Durer (Albert), 224, 325. Dur et, 361. Duthé (La), 34. Duval (Alexandre), 24. Duvicquet, 204.


E

Eckermamij 322. Edgar Poë, 52, 73, 146, 159 à 161. Eisen, 200, 227, 330. Elleviou, 26.

Elssler (Fanny), 372 à 573, 585, 394,411.


Eschyle, 152, 288, 378. Euphranore, 287. Euripide, 172, 288, 378. Eutrapel, 87.


Pain (Baron), 28.

Falcon (Mademoiselle), 396 à 398.

Farinelli, 26.

Feuchères, 345.

Fiesole, 500.

Flamel, 279.

Flandrin (Hippolyte), 289, 523 à

525, 555, 556. Flaubert père, 182. Flaxmann, 559. Fiers, 15.

Fodor (Madame), 443. Forbin (Comte de), 24. Fould, 351. Foy (Général), 570. Fragonard, 200. Franconi (Victor), 11 ^ Fumiani, 299.


o

Gail (Sophie), 26.

Gall, 56.

Garât, 25.

Garcia, 441.

Gautier (Théophile), 1 à 15, 154.

Gaussin (Mademoiselle), 589.

Gay (Sophie), 19 à 52.

Gavarni, 107, 230, 235, 326 à

359. Geoffroy, 204. • Georges (Mademoiselle), 576 à

578, 582, 409. Gérard, 29. Gérard de Nerval, 5, 7, 9, 11,

101, 255,507. Géricault, 515, 519.

59


458


INDEX.


Germain (Comte), 24.

Gian Bellini, 300.

Giorgione, 281, 584.

Girardin \Madame Emile de), 8,

48, 95, 97, 104, 125, 269. Girodet-Trioson, 29. Glatigny, 210 à 212. Gluck, 459. Goethe, 4, 41, 64, 116, 155, 229,

306, 507, 510, 511, 322, 567,

451. Concourt (Jules de), 195 à 201. Gontier, 419. Goujon (Jean), 362. Goupil, 285, 293. Gova 232.

Gozlan (Léon), 122, 144 à 150. Gozzi, 584.

Grandville, 231 à 235. Grassini (La), 24, 26. Gravelot, 200, 227, 550. Grécourt (Madame de), 27. Grisi (Carlotla), 240, 241, 410 îi

415. Crisi (Giulietta), 411. Gros, 515, 515. Guérin, 319. Guido Reni, 387. GuiUet, 410. Guinot, 146. Guirard, 50. Guizot, 302.


H

llalévy, 345, 446.

Harel, 120, 123.

Haro, 555.

Harthmann, 522.

Hase, 152.

Haugoult (Le père), 55.

llawthorne (N.), 157.

Haydn, 459.

lléberlr^ (Mndemoiselle), 41 1

Hubert, 545 à 549.


Hédouin, 127.

Heine (Henri), 7, 116, 215, 242, 528.

Henriquel-Dupont, 502 .

Hersent, 8, 29.

Hetzel, 556.

Hoffmann, 160, 204, 417.

Hogarth, 558.

Holbein, 17, 224, 225, 298, 525.

Homère, 107, 565, 418.

Hooge, 585.

Hook, 158.

Horace, 40, 107, 178.

Houssaye (Arsène), 9, 167, 255.

Huet (Paul), 505.

Hugel, 245, 248, 255, 256, 258.

Hugo (Victor), 5, 4, 7, 8, 9, 41, 46, 61, 71, 116, 165, 185, 229, 257,245, 291,561,399, 401.

Humann, 557.

Humboldl (De), 371.

Hyacinthe, 292.


Ida Ferrier (Mademoiselle), 405 à

406. Ingres, 257,243, 267, 269 à 272,

280 à 290, 295, 309, 327, 350,

398. Isabey, 27, 29, 260.


Jadin, 223.

Jager, 444.

Janet, 452.

Janin (Jules), 29, 101, 202.

Jcnny Lind, 449.

Jobannot (Tony), 22() à 250, 235.

JoIy(A), 407, 414.

Jordai'ns, 585, 401.

Joubert, 200.

Jouy (Ue), 24.


INDEX.


459


Juliette (Mademoiselle), 370 à

381. Justinien, 342.


K

Karr (Alphonse), 14 à 18.

Kean,211.

Kaiiffmann, 75.

Kock (Paul de), 160, 187 à 194.


lu

Laberge (De), 218 à 225.

Lablache, 441,443.

Labruyère, 54.

Lacour (Charles), 11.

La Fontaine, 69.

Lamartine, 4, 29, 41, 46, 170 à

180, 229, 243. Lamennais, 367. Lameth, 21. Lamoignon (De), 24. Lanari, 412. Lancret, 237. La Place, 163. Largillière, 435. La Rochefoucault, 18, 34, 133. Làsfailly, 104, 119. Laurent-Jan, 119, 121. Laval (De;, 24. Lavater, 56. Lavorence, 17. Lebrun, 513, 360. Lefebvre (Jules), 30. Lefèvre, 11, 410. Lehmann, 280, 398, 399. Leleux (Ad.), 236, 268. Lemaître (Frederick), 121, 399,

417. Lemercier (Népomucène), 24. Léonard de Vinci, 286, 289. Léon X, 418. Lepitre, 59.


Leprince de Beaumont (Madame),

20. Léri (De), 24. Leroux (Pierre), 230. Levasseur, 26. Liszt, 420.

Livry (Emma), 429, 430. Locéan, 11. Lorentz, 237, 268. Louis XIII, 386, 435. Louis XV, 384. Lumley, 449. Luynes (Duc de), 315.


M

Machiavel, 435.

Malibran (Madame), 26, 418, 427,

441, 445. Malo (Charles), 10. Mantegna (André), 286. Marie (Éditeur), 8. Marilhat, 223, 234, à 214, 268,

343, 353. Mario, 417. Marion Delorme, 402. Marivaux, 590. Marquet (Delphine), 240. Mars (Mademoiselle), 25, 373,

591, 410 à 418, 427. Marseille, 11. Martin, 26, 146. Masséna, 69. Maxime du Camp, 167. Meissonnier, 218. Méhul, 26. Mendelssohn, 448. Mérimée, 46, 101, 116. Merle, 89. * Méry, .12, 30, 125, 139 à 142,

146, 148. Mesmer, 56. Metzu, 221. Metzys (Quentin), 224. Meyerbeer, 29, 343, 346.


460


INDEX.


Michel-Ange, 114, 288, 511,

346. Michelet, 199. Mickiewicz, 157. Mieris, 221.

Molière, 69, 94, 228, 455, 456. Monnier (Henry i, 55 à 57, 112,

215. Monselet (Charles), 153. Montaigne, 41, 59,260. Monlemezzano, 299. Montesson iMadame de), 588. Moreau, 227, 550. Mouilleron, 1. Moyret, 210. Mozart, 459.

Murger (Henry), 152 à 138. Musset (Alfred de), 9, 41, 46, 102,

116, 146, 155, 165, 185, 257,

245, 371, 418.


Nauteuil (Célestin), 9, 256, 268. Napoléon I", 25, 41, 289, 501. Napoléon III, 549. Napoléon (Prince), 325. Nesseirode (De), 448. Nichault de Lavalette, 20. Nicot, 115. Nodier (Charles), 135. NovaUs, 311. Nully(E.de), 5.


O

Odry, 421, 422.

Orsay (Comte d'), 147.

Orsel, 355.

Ourliac (Edouard), iO, 119.

Otway, 87.

Ovcrbeck, 355,

Ozanne, 4.


Paër, 26, 441.

Paësiello, 4il.

Palissy (Bernard), 277.

Paracelse, 279.

Pasta (Madame), 411.

Patin, 152.

Pellaprat (Madame), 27.

Perdre (Emile), 302, 522.

Peretti (Francesca), 20.

Périclès, 558, 418.

Péri gnon, 529.

Perlet, 54, 419.

Perrégaux (Comte de), 24.

Perrot, 412 à 414.

Pérugin, 500.

Petin, 50.

Petit, 207.

Petitot, 391.

Pétrone, 64.

Petrus Borel, 7.

Phidias, 282, 287, 288, 327, 350,

558, 418, 423. Picot, 220. Pindare, 152. Planche (Gustave), 360. Pogge (Le), 87. Ponchard, 26. Ponsard, 116, 561. Pontécoulant (De), 24. Porta, 441.

Port de Guy (Chevalier de), 3. Poterlet, 305. Potier, 54, 419. Pourtalès (De), 285. Poussin, 261, 28i. Pradel (Eugène de), 211. Pradier, 243, 358, 361. Pradon, 187. Praxitèle, 528, 381. Préault, 505. Provost, 434 à 438.


INDEX.


461


Quincy, 164.


Q


R


Rabelais, 5, 41, 59, 87,94, 118,

126, 232, 260, 535, 358. Rachel (Mademoiselle), 25, 417,

423 à 428. Racine, 67, 288, 370. Raffet, 337. Raphaël, 267, 282, 288, 294, 311,

313, 329, 346, 350, 418. Raymond Lulle, 279. Récamier (Madame), 19, 27. Regnault de Saint-Jean-d'Ang-cly,

24,27. Rembrandt, 35, 110, 113, 279,

322, 384. Renard, 350. Renaud de Wilbach, 52. Rendwel (Eugène), 9. Rességuier (De), 30. Rigaud, 433. Rignoux, 8. Rioult, 6.

Robert (Léopold), 346, 347. Robert Fleury, 349. Roger de Beauvoir, 9, 140. Rogier (Camille), 9, 255, 257,

268. Romain (Jules), 288. Ronsard, 204.

Roqueplan (Camille), 260, 305. Roques, 285. Roscius, 418. Ros&i (Comte), 446. Rossini, 571, 442, 444 à 446. Rousseau (Jean-Jacques), 217. Rousseau (Théodore), 150, 215,

225, 505. Rouvière, 211, 431, 432. Rubens, 522, 383. Rubini, 441.


Saint-Hubin, 200. Sainte-Beuve, 46, 102, 183, 199,

207 à 209, 369, 401. Saint-Evre, 305. Saint-Non, 227. Saint-Victor (Paul de), 116. Salvator Rosa, 313. Sand (George), 46, 101, 116, 197,

250, 452. Sandeau (Jules), 10, 12, 45, 74. Scanzer, 59. Schelfer (Ary), 229, 304 à 511,

519. Schiller, 41,157, 401. Schnetz, 346, 547. Scribe, 50, 86, 518. Séchan, 343. Ségur (Vicomte de), 21. Scvigné (Madame de), 388. Sgricci, 211. Shakespeare, 4, 47, 79, 135,152,

155, 186, 204, 211, 3i0, 327,

431. Simart, 557 à 364. Sixte-Quint, 20. Sontag (Madame), 459 à 449 Sophie Arnould, 589. Sophocle, 288. Soulié (Frederick), 29. Soumet, 29. Spitzeder, 444. Spontini, 26. Staël (Madame de), 101. Stappler, 507. Stendhal, 87, 102, 147. Sterne, 14. Straparole, 87. Sue (Eugène), 29, 106,116. Surville (Madafhe de), 51, 59,

65. Susse, 284.

Swedenborg, 114, 275. Swift, 558.


4C2


INDEX.


Taglioni (Mademoiselle), 441.

Talleyrand (De), 444.

Tallien (Madame), 27.

Talma, '24, 402, 370, 418, 427.

Tempeste, 380.

Teniers, 35.

Thackeray, 157.

Thalberg, 448.

Thierry (Joseph\ 340 à 344.

Thiers, 29, 502, 320.

Thillon (Madame Anna), 407 à

409. Tieck, 100. Tiepolo, 299. Titien, 271, 281, 287, 296,311,

319, 322, 525, 329, 350 Toussaint Louverture, 73 à 75. Tristan l'Hermite, 210. Tulou, 65. Tyr (Gabriel), 355,356.


Van Dyck, 279, 299, 405. Van der Heyden, 221. Van der Meulen, 313. Vanloo, 221.

Velasquez, 225, 236, 351. Verbruggen, 127. Vergennes (De), 21.


Vernet (Carie), 314.

Yernet (Horace), 29, 34, 312 à

318. Vernet (L'acteur), 419, 420. Yéronèse (Paul), 32-?, 329, 350,

584. Vidal, 329. Vigny (Alfred de), 29, 46, 102,

243. Villarceaux, 167. Villon, 5.

Virgile, 40, 107, 418. Voisenon, 400. Voltaire, 20, 147, 338.


W

Walewski (Comte de), 325. Walter Scott, 11, 228, 296, 322. Walteau, 2l!0, 237. Winantz, 412. Winter, 441. Winterhalter, 329. Wordsworth, 208.


Z

Zeuxis, 287.

Ziégler, 271 ù 279, 289.

Zoïle, 155.


FIN DE L INDEX.


TABLE DES MATIÈRES


•" Théophile Gautier 1

^-Alphonse Karr 14

-Sophie Gay. . • 19

--Henry Monnier 35

  • ^éranger 38

^Brizeux 45

Honoré de Balzac 45

■^ Henry Murger 132

-Méry 139

— Léon Gozlan 143

— Philoxène Boyer 151

- — >-£harles Baudelaire 159

-^ Louis de Cormenin 165

.^Alphonse de Lamartine 170

P— Louis Bouilliet 181

— Paul de Kock 187

-^ Jules de Goncourt 195

— Jules Janin 202

^Albert Glaligny 210

■^Denecourt 215

-'A. G. de Laberge 218

--Tony Johannot 226

\\. -^randville 231

Marilhat .• 234

— Théodore Chassériau 265

— Ziegler 271

'- Ingres 280

^Paul Delaroche 291

^Ary Scheffer '. 304


464 TABLE DES MATIÈRES.

•^ Horace Vernet 312

^Eugène Delacroix 319

-^ Hippolyte Flandrin 523

  • — Gavarni 526

— Joseph Thierry. 540

—Hébert 345

— E. Appert. 350

— Dauzats 353

-Gabriel Tyr 555

-Simart. .' 357

— David D'Angers 365

-ï\Iademoiselle Fanny Elssler 372

—Mademoiselle Georges 576

^Mademoiselle Juliette 579

^-Madame Jenny Colon-Leplus 382

— Mademoiselle Suzanne Brohan 587

-^ladame Damoreau. . 392

-'Mademoiselle Falcon 596

—Madame Dorval 590

-—Mademoiselle Ida Ferrier 403

— Madame Anna Thillon 407

—Madame Garlotta Grisi 410

-"Mademoiselle Mars 416

—Vernet 419

-Odry 421

— Mademoiselle Rachel 423

^Mademoiselle Emma Livry 429

— Rouvière 431

— l'rovost 454

~ Madame Sontag 439

Index 455


l'-Ullîj — IMI'. SIMO> Il,iÇO.> ET COMP., HLK D'EHFLHTH, I


7 •


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PQ 286 G38 1874


Gautier, Théophile

Portraits contemporains


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