What Is a Classic? (Sainte-Beuve)  

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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.
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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.

"Qu'est-ce qu'un classique?" (English: "What is a Classic?") is an essay by French critic Sainte-Beuve (1804 – 1869).

In this essay, Sainte-Beuve quoted Goethe (referring to the 'classics' concept)

“Ancient works are classical not because they are old, but because they are powerful, fresh, and healthy.”

The essay was originally published in Le Constitutionnel on October 21, 1850. However it originated, an error regarding the date of Saint-Beauve's "What Is a Classic?" has crept into some sources. According to historical calendars Monday October 21 had to be the year 1850, not 1860. The year is erroneously stated as 1860 in A. Pichon's edition of Saint Beuve's work in "Causeries Du Lundi Et Portraits Littéraires" (republished in 2009 in its entirety by BiblioBazaar/BiblioLife, LLC).

Full text[1]

QU'EST-CE QU'UN CLASSIQUE?

Question délicate et dont, selon les âges et les saisons, on aurait pu donner des solutions assez diverses. Un homme d'esprit me la propose aujourd'hui, et je veux essayer sinon de la résoudre, du moins de Texaminer et de Tagiter devant nos lecteurs, ne fût-ce que pour les engager eux-mêmes à y répondre 5 et pour éclaircir là-dessus, si je puis, leur idée et la mienne. Et pourquoi ne se hasarderait-on pas de temps en temps dans la critique à traiter quelques-uns de ces sujets qui ne sont pas per- sonnels, où Ton parle non plus de quelqu'un, mais de quelque chose, et dont nos voisins, les Anglais, ont si bien réussi à faire 10 tout un genre sous le titre modeste à' Essais ? Il est vrai que, pour traiter de tels sujets qui sont toujours un peu abstraits et moraux, il convient de parler dans le calme, d'être sûr de son attention et de celle des autres, et de saisir un de ces quarts d'heure de silence, de modération et de loisir, qui sont 15 rarement accordés à notre aimable France, et que son brillant génie est impatient à supporter, même quand elle veut être sage et qu'elle ne fait plus de révolutions.

Un classique, d'après la définition ordinaire, c'est un auteur a ncien, déjà consacré dans Padmiration, et qui fait autorité en se son genre. JLe . mot classique, pris en ce sens»- commence à paraître chez les Romains... Chez eux on appelait proprement classiciy non tous les citoyens des diverses classes, mais ceux de la première seulement, et qui possédaient au moins un revenu d'un certain chiffre déterminé. Tous ceux qui possédaient un 25 revenu inférieur étaient désignés par la dénomination in/ra

4« 


42 QU'EST-CE QU'UN CLASSIQUE î ^^

classem, au-dessous de la classe par^cellencé. Au figuré, le mot classicus se trouve employé dans Aulu-Gelle, et appliqué aux écrivains : un écrivain de valeur et de marque, classicus assiduusque scriptor, un écrivain qui compte, qui a du bien au 5 soleil, et qui n'est pas confondu dans la foule des prolétaires. Une telle expression suppose un âge assez avancé pour qu'il y ait eu déjà comme un recensement et un classement dans la littérature.

Pour les modernes, à l'origine, les vrais, les seuls classiques

10 furent naturellement les anciens. Les Grecs qui, par un singu- lier bonheur et un allégement facile de l'esprit, n'eurent d'autres classiques qu'eux-mêmes, étaient d'abord les seuls classiques des Romains qui prirent peine et s'ingénièrent à les imiter. Ceux-ci, après les beaux âges de leur littérature, après Cicéron

15 et Virgile, eurent leurs classiques à leur tour, et ils devinrent presque exclusivement ceux des siècles qui succédèrent. Le moyen âge, qui n'était pas aussi ignorant de l'antiquité latine qu'on le croirait, mais qui manquait de mesure et de goût, con- fondit les rangs et les ordres : Ovide y fut traité sur un meilleur

2» pied qu'Homère, et Boëce parut un classique pour le moins égal à Platon. La renaissance des Lettres, au xv* et au xvi* siècle, vint éclaircir cette longue confusion, et alors seulement les admirations se graduèrent. Les vrais et classiques auteurs de la double antiquité se détachèrent désormais dans un fond

25 lumineux, et se groupèrent harmonieusement sur leurs deux collines.

Cependant les littératures modernes étaient nées, et quelques- unes des plus précoces, comme l'italienne, avaient leur manière d'antiquité déjà. Dante avait paru, et de bonne heure sa

30 postérité l'avait salué classique. La poésie italienne a pu se bien rétrécir depuis, mais, quand elle l'a voulu, elle a retrouvé toujours, elle a conservé de l'impulsion et du retentissement de cette haute origine. Il n'est pas indifférent pour une poésie de prendre ainsi son point de départ, sa source classique en


QU'EST-CE QU'UN CLASSIQUE f 43

haut lieu, et, par exemple, de descendre de Dante plutôt que de sortir péniblement d'un Malherbe.

L' Italie moderne avait ses classiques, et TEspagne avait tout droit de CToire qu!eUe..âU5si possédait les siens, quand la France se*"'cEerchait encore. Quelques écrivains de talent, en éffet,^ j^^^^i d5u2rd'originalité et d'une verve d'exception, quelques efforts brillants, isolés, mais sans suite, aussitôt brisés et qu'il faut (aJT-^' recommencer toujours, ne suffisent pas pour doter une nation fmA* de ce fonds solide et imposant de richesse littéraire. ^ L'idée de classique implique en soi quelque chose qui a su ite et con- 1 sîstance, qui fait ensemble et "tradition, qiîFse "compose, se transmet et qui dure. J^e ne fut q u'après les bjelles. années de , 1 r> ^Î 75ïïîs XIV q ue la nati on sq pHf avpr tr^ggai11^^m#»n|; (^t n!:£22^^'- ^"^ qu'un tel , bftfihftlir v^"gi«^ ^^ 1»" a^v^r Tnnt#>g les voix alors le dirent à Louis XIV avec flatterie, avec exagération et em- 15 phase, et cependant avec un certain sentiment de vérité. Il se vit alors une contradiction singulière et piquante : les hommes les plus épris des merveilles de ce siècle de Louis le Grand et qui allaient jusqu'à sacrifier tous les anciens aux modernes, ces hommes dont Perrault était le chef, tendaient à exalter et à 20 consacrer ceux-là mêmes qu'ils rencontraient pour contra- dicteurs les plus ardents et pour adversaires. Boileau vengeait et soutenait avec colère les anciens contre Perrault qui préconi- sait les modernes, c'est-à-dire Corneille, Molière, Pascal, et les hommes éminents de son siècle, y compris Boileau l'un des 25 premiers. Le bon La Fontaine, en prenant parti dans la querelle pour le docte Huet, ne s'apercevait pas que lui-même, malgré ses oublis, était à la veille de se réveiller classique à son tour. il^' "C

La meilleure définition est l'exemple : depuis que la Franc^P posséda son siècle de Louis XIV et qu'elle put le considérer m9 peu à distance, elle sut ce que c'était qu'être classique, mieux que par tous les raisonnements. Le xviii!_siècle jusque dana son mélange, par quelques beaux ouvrages dus à ses quatre


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grands hommes, ajouta à cette idée. Lisez le Siècle de Louis XIV par Voltaire, la Grandeur et la Décadence des Romains de Montesquieu, les Epoques de la Nature de Buffon, le Vicaire savoyard et les belles pages de rêverie et de description de 5 nature par Jean-Jacques, et dites si le xviii* siècle n'a pas su, dans ces parties mémorables, concilier la tradition avec la liberté du développement et l'indépendance. Mais au cona- mencement de ce siècle-ci et sous T Empire, en présence des premiers essais d'une littérature décidément nouvelle et quelque m^î^u aventureuse, l'idée de classique, chez quelques esprits fjr' résistants et encore plus chagrijis que sévères, se resserra et se \y^ rétrécit étrangement. Le premier Dictionnaire de l'Académie '*^y V (1694) définissait simplement un auteur classique, "un auteur K^ ancien fort approuvé, et qui fait autorité dans la matière qu'il \S^r \^ traite." Le Dictionnaire de l'Académie de 1835 presse beau- ^ coup plus cette définition, et d'un peu vague qu'elle était, il la fait précise et même étroite. Il définit auteurs classiques ceux "qui sont devenus modèles dans une langue quelconque ; " et, dans tous les articles qui suivent, ces expressions de modèles^ 20 de règles établies pour la composition et le style, de règles ^ strictes de l'art auxquelles on doit se conformer, reviennent V ^^ continuellement. Cette définition du classique a été faite \ évidemment par les respectables académiciens nos devanciers en présence et en vue de ce qu'on appelait alors le romantique , 25 c'est-à-dire en vup de l'ennemi. Il serait temps, ce me semble, de renoncer à ces définitions restrictives et craintives, et d'en élargir l'esprit. ^ .Un vrai classique,, cojnme j'^aimeiais à l'entendre définir, c'est un auteur qui a enrichi l'esprit humain, qui en a réellàr 30 ment augmenté le trésor, qui lui a fait faire un pas de {^uv qui a découvert quelque vérité morale non équivoque, ou ressaisi quelque passion éternelle dans ce cœur où tout sem- blait connu et exploré ; qui a rendu sa pensée, son observation

ou son invention, sous une forme n'importe laquelle, mais large-


QU'EST'-CSL^U'UN CLASSIQUE f 45

et grande, fine et sQpsée, saine et belle en soi ; qui a parlé à tous dans un style à lui et qui se trouve aussi celui de tout le monde, dans un style nouveau sans néologisme, nouveau et âhÏÏque, aisément contemporain de tous les âges. „ - - -

Un tel classique a pu être un moment révolutionnaire, il a pu ^ 5 le paraître du moins, mais il ne l'est pas ; il n'a fait mai n bass e ^^^^^jl. d'abord autour de lui, il n'a renversé ce qui le gênait que poui^ . rétablir bien vite l'équilibre au profit de l'ordre et du beau. "^

Qvi peut m ettre, si l'on veut, des noms sous cette définition, que je voudrais faire exprès grandiose et flottante, ou, pour 10 tout dire, généreuse. J'y mettrais d'abord le Corneille de(xt^ , Po lyeucte, de Cinna, et à^ Horace, jf'y~'iTretSaîsnRrôRèrë, le-J^j^ génie poétique le plus complet et le plus plein que nous ayons eu en français :

"Molière est si grand, disait Goethe (ce roi dc'la critique), qu'il 15 nous étonne de nouveau chaque fois que nous le lisons. C'est un homme à part ; ses pièces touchent au tragique, et personne n'a le courage de chercher à les imiter. Son Avare, où le vice détruit toute affection entre le père et le fils, est une œuvre des plus sub- limes, et dramatique au plus haut degré. . . Dans une pièce de 20 théâtre, chacune des actions doit être importante en elle-même, et tendre vers une action plus grande encore. Le Tartufe est, sous ce rapport, un modèle. Quelle exposition que la première scène! Dès le commencement tout a une haute signification, et fait pressentir quelque chose de bien plus important. L'exposition dans telle pièce 25 de Lessing qu'on pourrait citer est fort belle : mais celle du Tartufe n'est qu'une fois dans le monde. C'est en ce genre ce qu'il y a de plus grand. . . Chaque année je lis une pièce de Molière, comme de temps en temps je contemple quelque gravure d'après les grands maîtres italiens." 30

Je ne me dissimule pas que cette définition que je viens de 1 donner du classique excède un peu l'idée qu'on est accoutumé 1 de se faire sous ce nom. On y fait entrer surtout des con- \ ditions de régularité, de sagesse, de modération et de raison, qui dominent et contiennelît toutes les autres. Ayant à louer 35 ^


46 QU'EST-CE QU'UN CLASSIQUE?

M. Royer-CoUard, M. de Rémusat disait ; " S'il tient de nos classiques la pureté du goût, la propriété des termes, la variété des taursy le soin attentif à^ assortir Pexpression et la pensée^ il ne doit qu'à lui-même le caractère qu'il donne à tout cela." 5 On voit qu'ici la part faite aux qualités classiques semble plutôt - ^ ^enir à l'assortiment et à la nuance, au genre orné et tempéré : vj^^'c'est là aussi l'opinion la plus générale. En ce sens, les ^3^ classiques par excellence, ce seraient les écrivains d'un ordre ^j moyen, justes, ^i^gsés, élégants, toujours nets, d'une passion lo noble encore,.^ d'une force légèrement voilée. Marie- Joseph -r' Ghénier a tracé la poétique de ces écrivains modérés et accom- plis daûs ces vers où il se montre leur heureux disciple : JUr^

•^ '^ ^ ^v)^ C'est le bon sens, la raison qui fait tout, y-'

f\-^ VertUi génie, esprit, talent et goût.

15 Qu'est ce vertu ? raison mise en pratique ;

Talent ? raison produite avec éclat ;

Esprit? raison qui finement s'exprime;

Le goût n'est rien qu'un bon sens délicat ;

Et le génie est la raison sublime.

20 En faisant ces vers, il pensait manifestement à Pope, à Despré- aux, à Horace, leur maître à tous. Le propre de cette théorie, qui subordonne l'imagination et la sensibilité elle-même à la raison, et dont Scaliger peut-être a donné le premier signal chez les modernes, est la théorie latine à proprement parler, et

25 elle a été aussi de préférence pendant longtemps la théorie française. Elle a du vrai^ si l'on n'use qu'avec à-propos, si l'on n'abuse pas de ce mot raison ; mais il est évident qu'on en abuse, et que si la raison, par exemple, peut se confondre avec le génie poétique et ne faire qu'un avec lui dans une

30 Épître morale, elle ne saurait être la même chose que ce génie si varié et si diversement créateur dans l'expression des passions du drame ou de l'épopée. Où trouverez-vous la raison dans le IV* livre de V Enéide et dans le-s transports de Didon? Où la trouverez-vous dans les fureurs de Phèdre? Quoi qu'il en


QU'EST-CE QU'UN CLASSIQUE? 47

soit, Tesprit qui a dicté cette théorie conduit à mettre au pre- mier rang des classiques les écrivains qui ont gouverné leur inspiration plutôt que ceux qui s'y sont abandonnés davantage, à y mettre Virgile encore plus sûrement qu'Homère, Racine encore plus que Corneille. Le chef-d'œuvre que cette théorie 5 aime à citer, et qui réunit en effet toutes les conditions de pru- dence, de force, d'audace graduelle, d'élévation morale et de grandeur, c'est AthcUie, Turenne dans ses deux dernières campagnes, et Racine dans Athalie, voilà les grands exemples de ce que peuvent les prudents et les sages quand ils prennent 10 possession de toute la maturité de leur génie et qu'ils entrent dans leur hardiesse suprême.

Buifon, dans son Discours sur le style, insistant sur cette unité de dessein, d'ordonnance et d'exécution, qui est le cachet des ouvrages proprement classiques, a dit : " Tout sujet est un ; 15 et, quelque vaste qu'il soit, il peut être renfermé dans un seul discours. Les interruptions, les repos, les sections, ne de- vraient être d'usage que quand on traite des sujets différents, V ou lorsque, ayant à parler de choses grandes, épineuses et dis- ' • parafes, la marche du génie se trouve interrompue par la 20 1 multiplicité des obstacles, et contrainte par la nécessité des*^' circonstances : autrement le grand nombre de divisions, loin de rendre un ouvrage plus solide, en détruit l'assemblage ; le livre parait plus clair aux yeux, mais le dessein de l'auteur demeure obscur. . . ." Et il continue sa critique, ayant en vue P Esprit 25 des Lois de Montesquieu, ce livre excellent par le fond, mais tout morcelé, où l'illustre auteur, fatigué avant le terme, ne put inspirer tout son souffle et organiser en quelque sor^e toute sa matière. Pourtant, j'ai peine à croire que Buffon n'ait pas aussi songé par contraste, dans ce même endroit, au Discours 30 sur r Histoire universelle de Bossuet, ce sujet en effet si vaste et si »«, et que le grand orateur a su tout entier renfermer dans un seul discours. Qu'on en ouvre la première édition, celle de 1681, avant la division par chapitres qui a été introduite depuis.


48 QU'EST-CE QirUN CLASSIQUEt


-h.


I


qui a passé de la marge dans le texte en le coupant 
tout

i'y déroule d'une seule suite et presque d'une haleine, et Ton

v^ dirait que l'orateur a fait ici comme la nature dont parle Buf-

^ fon, qu'// a travaiUè sur un plan éternel^ dont il ne s'est nuUe

5 part écarté y tant il semble être entré avant dans les familiarités

et dans les conseils de la Providence.

AthaUe et le Discours sur r Histoire universelle^ tels sont les chefs-d'œuvre les plus élevés que la théorie classique rigoureuse puisse offrir à ses amis comme à ses ennemis. Et cependant, lo malgré ce qu'il y a d'admirablement simple et de majestueux dans l'accomplissement de telles productions uniques, nous voudrions, dans l'habitude de l'art, détendre un peu cette théorie et montrer qu'il y a lieu de l'élargir sans aller jusqu'au relâchement. Goethe, que j'aime à citer en pareille matière a 15 dit :

"J'appelle le classique le sain, et le romantique le malade. [2] Pour moi le poème des Niebelungen est classique comme Homère ; tous deux sont bien portants et vigoureux. Les ouvrages du jour ne sont pas romantiques parce qu'ils sont nouveaux, mais parce qu'ils sont faibles, maladifs ou malades. Les ouvrages anciens ne sont pas classiques parce qu'ils sont vieux, mais parce qu'ils sont énergiques, frais et dispos. Si nous considérions le romantique et le classique sous ces deux points de vue, nous serions bientôt tous d'accord."

25 Et en effet, avant de fixer et d'arrêter ses idées à cet égard, j'aimerais à ce que tout libre esprit fît auparavant son tour du monde, et se donnât le spectacle des diverses littératures dans leur vigueur primitive et leur infinie variété. Qu'y verrait-il ? un Homère avant tout, le père du monde classique, mais qui

3o lui-même est encore moins certainement un individu simple et bien distinct que l'expression vaste et vivante d'une époque tout entière et d'une civilisation à demi barbare. Pour en faire un classique proprement dit, il a fallu lui prêter après coup iiri dessein, un plan, des intentions littéraires, des qualités


QU'EST-CE QtPVN CLASSIQUEf .49

d'atticisme et d'urbanité, auxquelles il n'avait certes jatnais songé dans le développement abondant de ses inspirations naturelles. Et à côté de lui, que voit-on? des anciens au- gustes, vénérables, des Eschyle, des Sophocle, mais tout mutilés, et qui ne sont là debout que pour nous représenter un debris 5 d'eux-mêmes, le reste de tant d'autres aussi dignes qu'eux sans doute de survivre, et qui ont succombé à jamais sous l'injure des âges. Cette seule pençée apprendrait à un esprit juste à ne pas envisager l'ensemble des littératures, même classiques, d'une vue trop simple et trop restreinte, et il saurait que cet 10 ordre si exact et si mesuré, qui a tant prévalu depuis, n'a été introduit qu'artificiellement dans nos admirations du passé.

Et en arrivant au monde moderne, que serait-ce donc ? Les plus grands noms qu'on aperçoit au début des littératures sont ceux qui dérangent et choquent les plus certaines des idées 15 restreintes qu'on a voulu donner du beau et du convenable en poésie. Shakspeare est-il un classique, par exemple? Oui, il Test aujourd'hui pour l'Angleterre et pour le monde ; mais, du temps de Pope, il ne l'était pas. Pope et ses amis étaient les seuls classiques par excellence; ils semblaient tels définitive- 20 ment le lendemain de leur mort. Aujourd'hui ils sont clas- siques encore, et ils méritent de l'être, mais ils ne le sont que du second ordre, et les voilà à jamais dominés et remis à leur place par celui qui a repris la sienne sur les hauteurs de l'horizon. 25

Ce n'est certes pas moi qui médirai de Pope ni de ses ex- cellents disciples, surtout quand ils ont douceur et naturel comme Goldsmith; après les plus grands, ce sont les plus agréables peut-être entre les écrivains et les poètes, et les plus faits pour donner du charme à la vie. Un jour que lord 30 Bolingbroke écrivait au docteur Swift, Pope mit à cette lettre un post-scriptum où il disait: "Je m'imagine que si nous passions tous trois seulement trois années ensemble, il pourrait en résulter quelque avantage pour notre siècle." Non, il ne


5© QU'EST-CE QU'UN CLASSIQUE f

faut jamais légèrement parler de ceux qui ont eu le droit de dire de telles choses d'eux-mêmes sans jactance, et il faut bien plutôt envier les âges heureux et favorisés où les hommes de talent pouvaient se proposer de telles unions, qui n'étaient pas 5 alors une chimère. Ces âges, qu'on les appelle du nom de Louis XIV ou de celui de la reine Anne, sont les seuls âges véritablement classiques dans le sens modéré du mot, les seuls qui offrent au talent perfectionné le climat propice et Tabri. Nous le savons trop, nous autres, en nos époques sans lien où

lo des talents, égaux peut-être à ceux-là, se sont perdus et dissipés par les incertitudes et les inclémences du temps. Toutefois, réservons sa part et sa supériorité à toute grandeur. Les vrais et souverains génies triomphent de ces difficultés où d'autres échouent; Dante, Shakspeare et Milton ont su atteindre à

15 toute leur hauteur et produire leurs œuvres impérissables, en dépit des obstacles, des oppressions et des orages. On a fort discuté au sujet des opinions de Byron sur Pope, et on a cherché à expliquer cette espèce de contradiction par laquelle le chantre de Don Juan et de Childe-Harold exaltait l'école

20 purement classique et la déclarait la seule bonne, tout en pro- cédant lui-même si différemment. Goethe a encore dit là-dessus le vrai mot quand il a remarqué que Byron, si grand par le jet et la source de la poésie, craignait Shakspeare, plus puissant que lui dans la création et la mise en action des personnages : '^ Il

25 eût bien voulu le renier ; cette élévation si exempte d'égoïsme

le gênait ; il sentait qu'il ne pourrait se déployer à l'aise tout

auprès. Il n'a jamais renié Pope, parce qu'il ne le craignait

pas ; il savait bien que Pope était une muraille à côté de lui."

Si l'école de Pope avait conservé, comme Byron le désirait,

30 la suprématie et une sorte d'empire honoraire dans le passé, Byron aurait été l'unique et le premier de son genre ; l'éléva- tion de la muraille de Pope masquait aux yeux la grande figure de S.hal^peare, tandis que, Shakspeare régnant et dominant de ♦^'^«ite sa hauteur, Byron n'est que le second.


£


QU'EST-CE QU'UN CLASSIQUE? 51

En France, nous n'avons pas eu de grand classique antérieur au siècle de Louis XIV ; les Dante et les Shakspeare, ces autor- ités primitives, auxquelles on revient tôt ou tard dans les jours d'émancipation, nous ont manqué. Nous n'avons eu que des ç^ ^ ébauches de grands poètes, comme Mathurin Régnier, comme 5 ^ ^ Rabelais, et sans idéal aucun, sans la passion et le sérieux qui V consacrent. Montaigne a été une espèce de classique anticipé, de la famille d'Horace, mais qui se livrait en enfant perdu, et faute de dignes alentours, à toutes les fantaisies libertines de sa plume et de son humeur. Il en résulte que nous avons, moins 10 que tout autre peuple, trouvé dans nos ancêtres-auteurs de quoi réclamer hautement à certains jours nos libertés littéraires et nos tenchises, et qu'il nous a été plus difficile de rester classiques encore en nous affranchissant. Toutefois, avec Molière et La Fontaine parmi nos classiques du grand siècle, c'est assez pour 15 ique rien de légitime ne puisse être refusé à ceux qui oseront et qui sauront. "^

L'important aujourd'hui me paraît être de maintenir l'idée I et le culte, tout en l'élargissant. Il n'y a pas de recette pour faire des classiques ; ce point doit être enfin reconnu évident. 20 Croire qu'en imitant certaines qualités de pureté, de sobriété, de correction et d'élégance, indépendamment du caractère même et de la flamme, on deviendra classique, c'est croire . qu'après Racine père il y a lieu à des Racine fils ; rôle estima- ble et triste, ce qui est le pire en poésie. Il y a plus : il n'est 25 pas bon de paraître trop vite et d'emblée classique à ses contem- porains ; on a grande chance alors de ne pas rester tel pour la postérité. Fontanes, en son temps, paraissait un classique pur à ses amis ; voyez quelle pâle couleur cela fait à vingt-cinq ans de distance. Combien de ces classiques précoces qui ne tien- 30 nent pas et qui ne le sont que pour un temps ! On se retourne un matin, et l'on est tout étonné de ne plus retrouver debout derrière soi. Il n'y en a eu, dirait gaiement M"' de Sévigné, que pour un déjeuné de soleiL En fait de classiques, les plus?


52 QU'EST-CE QU'UN CLASSIQUES

imprévus sont encore les meilleurs et les plus grands : demandez- le plutôt à ces mâles génies vraiment nés immortels et perpétu- ellement florissants. Le m oins classique, en apparence, de s quatre grands poètes de Louis XIV, était Molière ; on Tapplauïï^ 5 issait alors bien plus qu'on ne restimaît ; on Té goûtait sans savoir son prix. Le moins classique après lui sembl ait La Foîi- taine : et voyez après deux siècles ce qui, pour tnns Hphy^ p^ est advenu. Bien avant Boileau, même avant Racine, ne sont- ils pas aujourd'hui unanimement reconnus les plus féconds et

lo les plus riches pour les traits d'une morale universelle?

Au reste, il ne s'agit véritablement de rien sacrificier, de rien déprécier. Le Temple du goût, je le crois, est à refaire ; mais, en le rebâtissant, il s'agit simplement de l'agrandir, et qu'il. devienne le Panthéon de tous les nobles humains, de tous ceux

15 qui ont accru pour une part notable et durable la somme des jouissances et des titres de l'esprit. Pour moi, qui ne saurais à aucun degré prétendre (c'est trop évident) à être architecte ou ordonnateur d'un tel Temple, je me bornerai à exprimer quelques vœux, à concourir en quelque sorte pour le devis.

20 Avant tout je voudrais n'exclure personne entre les dignes, et que chacun y fût à sa place, depuis le plus libre des génies créateurs et le plus grand des classiques sans le savoir, Shak- speare, jusqu'au tout dernier des classiques en diminutif, An- drieux. " Il y a plus d'une demeure dans la maison de mo/i

25 père ; " ^ que cela soit vrai du royaume du beau ici- bas non moins que du royaume des cieux. Homère, comme toujours

I et partout, y serait le premier, le plus semblable à un dieu ; mais derrière lui, et tel que le cortège des trois rois magçs

1 Goethe, qui est si favorable à la libre diversité des génies et qui croit tout 30 développement légitime pourvu qu'on atteigne à la fin de l'art, a comparé ingénieusement le Parnasse au mont Serrât en Catalogne, lequel est ou était tout peuplé d'ermites et dont chaque dentelure recelait son pieux anachorète : " Le Parnasse, dit-il, est un mont Serrât qui admet quantité d'établissements à ses divers étages : laissez chacun aller et regarder autour de lui, et il trouvera quelque place à sa convenance, que ce soit un sommet ou un coin de rocher."


QU'EST-CE QU'UN CLASSIQUE f 53

d'Orient, se verraient ces trois poètes magnifiques, ces trois Homères longtemps ignorés de nous, et qui ont fait, eux aussi, à Tusage des vieux peuples d'Asie, des épopées immenses et vénérées, les poètes Valmiki et Vyasa des Indous, et le Firdousi des Persans : il est bon, dans le domaine du goût, de savoir du 5 moins que de tels hommes existent et de ne pas scinder le genre humain. Cet» hommage rendu à ce qu'il suffit d'apercevoir et de reconnaître, nous ne sortirions plus de nos horizons, et l'œil s'y complairait en mille spectacles agréables ou augustes, s'y réjouirait en mille rencontres variées et pleines de surprise, mais 10 dont la confusion apparente ne serait jamais sans accord et sans harmonie. Les plus antiques des sages et des poètes, ceux qui ont mis la morale humaine en maximes et qui l'ont chantée sur un mode simple converseraient entre eux avec des paroles rares et suaves, et ne seraient pas étonnés, dès le premier mot de 15 s'entendre. Les Solon, les Hésiode, les Théognis, les Job, les Salomon, et pourquoi pas Confucius lui-même ? accueilleraient les plus ingénieux modernes, les La ^Rochefoucauld et les La Bruyère, lesquels se diraient en les écoutant: "Us savaient tout ce que nous savons, et, en rajeunissant l'ex- 20 périence, nous n'avons rien trouvé." Sur la colline la plus en vue et de la pente la plus accessible, Virgile entouré de Ménandre, de TibuUe, de Terence, de Fénelon, se livrerait avec eux à des entretiens d'un grand charme et d'un enchante- ment sacré : son doux visage serait éclairé du rayon et coloré 25 de pudeur, comme ce jour où, entrant au théâtre de Rome dans le moment qu'on venait d'y réciter ses vers, il vit le peuple se lever tout entier devant lui par un mouvement unanime, et lui rendre les mêmes hommages qu'à Auguste lui-même. Non loin de lui, et avec le regret d'être séparé d'un ami si cher, Horace 30 présiderait à son tour (autant qu'un poète et qu'un sage si fin peut présider) le groupe des poètes de la vie civile et de ceux qui ont su causer quoiqu'ils aient chanté, — Pope, Despréaux, l'un devenu moins irritable, l'autre moins grondeur : Montaigne,


54 QU'EST-CE QU'UN CLASSIQUE f

ce vrai poète, en serait, et il achèverait d'ôter à ce coin char- mant tout air d'école littéraire. La Fontaine s'y oublierait, et, désormais moins volage, n'en sortirait plus. Voltaire y passerait, mais, tout en s'y plaisant, il n'aurait pas la patience de s'y tenir.

15 Sur la même colline que Virgile, et un peu plus bas, on verrait Xénophon, d'un air simple qui ne sent en rien le capitaine, et qui le fait ressembler plutôt à un prêtre des Muses, réunir autour de lui les attiques de tout langue et de tout pays, les Addison, les Pellisson, les Vauvenargues, tous ceux qui sentent le prix

10 d'une persuasion aisée, d'une simplicité exquise et d'une douce négligence mêlée d'ornement. Au centre du lieu, trois grands hommes aimeraient souvent à se rencontrer devant le portique du principal temple (car il y en aurait plusieurs dans l'enceinte), et, quand ils seraient ensemble, pas un quatrième, si grand qu'il

15 fût, n'aurait l'idée de venir se mêler à leur entretien ou à leur silence, tant il paraîtrait en eux de beauté, de mesure dans la grandeur, et de cette perfection d'harmonie qui ne se présente qu'un jour dans la pleine jeunesse du monde. Leurs trois noms sont devenus l'idéal de l'art : Platon, Sophocle et Démosthène.

20 Et, malgré tout, ces demi-dieux une fois honorés, ne voyez- vous point là-bas une foule nombreuse et familière d'esprits excellents qui va suivre de préférence les Cervantes, les Molière toujours, les peintres pratiques de la vie, ces amis indulgents et qui sont encore les premiers des bienfaiteurs, qui prennent l'homme en-

25 tier avec le rire, lui versent l'expérience . dans la gaieté, et savent les moyens puissants d'une joie sensée, cordiale et légi- time? Je ne veux pas continuer ici plus longtemps cette description qui, si elle était complète, tiendrait tout un livre. . Le moyen âge, croyez-le bien, et Dante occuperaient des

y^ hauteurs consacrées : aux pieds du chantre du Paradis, l'Italie

'^ se déroulerait presque tout entière comme un jardin ; Boccace

et l'Arioste s'y joueraient, et le Tasse retrouverait la plaine

d'orangers de Sorrente. En général, les nations diverses y

auraient chacune un coin réservé, mais les auteurs se plairaient


QU'EST-CE QU'UN CLASSIQUE? 55

à en sortir, et ils iraient en se promenant reconnaître, là où Ton s'y attendrait le moins, des frères ou des maîtres. Lucrèce, par exemple, aimerait à discuter l'origine du monde et le débrouille- ment du chaos avec Milton; mais, en raisonnant tous deux dans leur sens, ils ne seraient d'accord que sur les tableaux divins 5 de la poésie et de la nature.

Voilà nos classiques ; l'imagination de chacun peut achever le dessin et même choisir son groupe préféré. Car il faut choisir, et la première condition du goût, après avoir tout compris, est de ne pas voyager sans cesse, mais de s'asseoir une fois et de se 10 fixer. Rien ne blase et n'éteint plus le goût que les voyages sans fin ; l'esprit poétique n'est pas le Juif errant Ma con- clusion pourtant, quand je parle de se fixer et de choisir, ce n'est pas d'imiter ceux même qui nous agréent le plus entre nos maîtres dans le passé. Contentons-nous de les sentir, de les 15 pénétrer, de les admirer, et nous, venus si tard, tâchons du moins d'être nous-mêmes. Faisons notre choix dans nos pro- pres instincts. Ayons la sincérité et le naturel de nos propres pensées, de nos sentiments, cela se peut toujours ; joignons-y, ce qui est plus difficile, l'élévation, la direction, s'il se peut, vers 20 quelque but haut placé ; et tout en parlant notre langue, en subissant les conditions des âges où nous sommes jetés et où nous puisons notre force comme nos défauts, demandons-nous de temps en temps, le front levé vers les collines et les yeux attachés aux groupes des mortels révérés : Que^iraient-ih de 25 nous ?^

Mais pourquoi parler toujours d'être auteur et d'écrire? il vient un âge, peut-être, où l'on n'écrit plus. Heureux ceux qui lisent, qui relisent, ceux qui peuvent obéir à leur libre inclina- tion dans leurs lectures ! Il vient une saison dans la vie, où, tous 30 les voyages étant faits, toutes les expériences achevées, on n'a pas de plus vives jouissances que d'étudier et d'approfondir les choses qu'on sait, de savourer ce qu'on sent, comme de voir et de revoir les gens qu'on aime : pures délices du cœur et du


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goût dans la maturité. C'est alors que ce mot de classique prend son vrai sens, et qu'il se définit pour tout homme de goût par un choix de prédilection et irrésistible. Le goût est fait alors, il est formé et définitif; le bon sens chez nous, s'il doit venir, est consommé. On n'a plus le temps d'essayer ni l'envie de sortir à la découverte. On s'en tient à ses amis, à ceux qu'un long commerce a éprouvés. Vieux vin, vieux livres, vieux amis. On se dit comme Voltaire dans ces vers délicieux :

Jouissons, écrivons, vivons, mon cher Horace!


lo J'ai vécu plus que toi : mes vers dureront moins ;

Mais, au bord du tombeau, je mettrai tous mes soins

A suivre les leçons de ta philosophie,

A mépriser la mort en savourant la vie,

A lire tes écrits pleins de grâce et de sens, 15 Comme on boit d'un vin vieux qui rajeunit les sens.

Enfin, que ce soit Horace ou tout autre, quel que soit l'auteur qu'on préfère et qui nous rende nos propres pensées en toute richesse et maturité, on va demander alors à quelqu'un de ces bons et antiques esprits un entretien de tous les instants, une 20 amitié qui ne trompe pas, qui ne saurait nous manquer, et cette impression habituelle de sérénité et d'aménité qui nous réconcilie, nous en avons souvent besoin, avec les hommes et avec nous- même.


Lundi ii juillet 1853.




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