The Dead Donkey and the Guillotined Woman  

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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.
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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.

The Dead Donkey and the Guillotined Woman (1827, L'Âne mort et la femme guillotinée) is a "frenetique" novel by French author Jules Janin. Honoré de Balzac spoofed it by writing a 30th chapter, entitled « Le couteau à papier».

Contents

Full text

PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

Rue Saint-Honoré, 338


M DCCC L.XXVI


AVANT-PROPOS

LES ŒUVRES DIVERSES DE JULES JANIN



A publication de la présente collection des Œuvres diverses de Jules Janin était à peine connue que, déjà, de nombreux admi- rateurs de l'illustre écrivain se récriaient sur la modestie du titre et sur le petit nombre des œu- vres annoncées. « Les ouvrages de Jules Janin, nous disait-on, sont l'expression la plus vive, la plus spiri- tuelle et surtout la plus prestigieuse de cette littéra- ture vivante et variée qui prit naissance vers le pre- mier quart de ce siècle et lui imposera certaitiement son nom. Vous <ieve^ à la postérité non pas des œuvres choisies ou des œuvres diverses, mais des œuvres com- plètes. Il ne faut rien laisser s'éteindre de ce prodi- gieux feu d'artifice qui, pendant près d'un demi-siècle, charma les délicats de ses clartés sidérales et de ses couleurs chatoyantes. » Nous laisserons à Jules Janin lui-même le soin de


II AVANT-PROPOS.

repondre à ce bienveillant excès de !^èle ou d'admira- tion.

Il a fait un jour leur procès aux œuvres complètes avec une maligne éloquence.

« Quand un auteur, écrivait-il alors, a comblé la

,icsure de gloire qu'il s'était promise, une grande et

large mesure toujours, qu'il a faite aussi comble qu'il a voulu., notre homme n'ayant plus à songer à autre chose, se prend à penser à la postérité : la postérité devient son idée dominante. Une fois toutes les idées de sa tête épuisées, drames, romans, critiques, histoires, dissertations, quoi encore? il ramasse toutes les ro- gnures de son esprit, entassées avec le soin le plus mi- nutieux dans son coffre-fort littéraire, meuble innocent et sacré de sa vie domestique ; il arrange tout cela, il compile tout cela. Il remonte aussi haut qu'il peut s' en souvenir dans sa vie pensante et écrivante. Il retrouve « par hasard « son premier prix de telle ou telle aca- démie de province, son premier bouquet à Chloris, ses vers latins datés du collège. Il retrouve tout cela le pauvre hommel puis de ces œuvres fugitives, moins fugitives que le titre, titre menteur et modeste, il va à ses ouvrages sérieux ; et à ces malheureux ouvrages il a toujours des variantes à ajouter, des passages à re- faire, des explications à donner. Il prend tant de mal et de souci de son œuvre! Puis enfin il publie tout cela. Telle est la maladie incurable appelée Œuvres com- plètes ; cette espèce de testament littéraire, sans héri- tiers directs ni indirects, qui n'est ouvert par personne parce que personne n'a d'intérêt à l'ouvrir. Dieu me préserve d'être atteint d'un mal pareil sur la fin de mes jours! -i


AVANT-PROPOS. HI

Après une profession de foi aussi nette, ceux à qui incombe la tâche sacrée d'accomplir, pour la plus grande gloire de Jules Janin mort, ce que Jules Janin vivant eût voulu faire dans l'intérêt de sa renommée, ne pou- vaient songer à franchir les limites qu'il avait impo- sées lui-même à son ambition posthume. Or cette am- bition, che^ lui, 71 allait point au delà d'un choix sobre, restreint et scrupuleux parmi ses ouvrages de pré- dilection.

Si la bruyante réputation que son nom avait ac- quise; si l'accueil chaleureux et empressé que le public a toujours accordé aux charmantes fantaisies de sa plume facile et brillante ont fait affluer pendant quarante- cinq ans, autour de lui, les sollicitations obséquieuses de tant de journaux et de revues, de tant de libraires en quête de livres attrayants; s'il a été entraîné par les nécessités professionnelles dans un mouvement in- cessant de production, il n'en est pas moins resté fidèle à cette maxime qu'il fit inscrire un jour au fronton de sa maison :

Qui ne sut se borner ne sut jamais écrire.

Jules Janin, écrivain ou journaliste, écrivait comme un jardinier jardine. Comme le jardinier prodigue les trésors de son savoir et sa peine à toutes les plantes utiles nécessaires à la consommation générale, mais réserve à quelques fleurs rares et chéries ses soins pa-^ ternelset les miracles de sa culture, Jules Janin, lui aussi, employait toutes les inspirations de son génie à faire éclore, dans la splendeur de leur floraison, cer- taines œuvres d'élection qui étaient les fleurs de sa poésie.


rV AVANT-PROPOS.

Ce sont ces œuvres, ou du moins les plus saillantes ou lesplus caractéristiques d'entre elles^ que nous avons recueillies dans cette édition.

En abordant cette tâche, véritable source de délices pour les cœurs dévoués^ remplis de son souvenir inal- térable et en qui il a déposé en mourant le culte de sa pure renommée, nous nous garderons bien d'outre- passer la modération de ses désirs. Nous n'aurons garde non plus de perdre de vue ce qui., dans cette car- rière si laborieusement^ si honorablement remplie, forme le caractère dominant de sa vie d'écrivain.

Dans notre monde actuel ou tant de compétitions malsaines divisent les hommes., où tant d'avides ambi- tions/ont de la concurrence une bagarre et des riva- lités ime bataille, Jules Janin — et cela sera l'éternel honneur de son nom — Jules Janin demeura invaria- blement un homme de lettres j bien plus., il réalisa la personnalité de l'homme de lettres par excellence : le type complet de l'artiste, de l'inventeur qui consacre sa vie, son art, ses labeurs, et borne son ambition à l'exercice indépendant et fier de la profession litté- raire.

On a dit de lui qu'il avait la production facile. En effet, quand il saisissait la plume, le style jaillissait triompnant, dans son armure é t incelante, de l'improvisa- tion de l'heure hâtive. Aïais il ne faudrait pas croire qu'il atteignit du premier coup à ces bonheurs d'ex- pression splendide dans sa forme abondante, spiri- tuelle, paradoxale parfois, toujours pleine de ren- contres inattendues; ceux qui ont assisté à l'enfante- ment de ses livres, de ses mélanges, de ses contes., de ses variétés ingénieuses, peuvent seuls se faire une


AVANT-PROPOS. V

idée du long- et obstiné travail dont cette facilité, qu'on lui a par/ois reprochée, était le fruit mûr et savoureux.

La liste des œuvres de Jules Janin est longue et ri- chement remplie : romans, contes, nouvelles., histoire littéraire., philologie, traductions, commentaires, poé- sies, études philosophiques ou morales., critique, art épistolaire, fantaisies paradoxales et humoristiques, bibliographie, il a tout abordé, il a réussi en beaucoup de ces rnatières diverses, il a brillé dans toutes, tant était riche et généreux le fonds de savoir accumulé jour par jour pendant cinquante années d'études inces- santes, tant étaient inépuisables les ressources de son esprit. Puis tandis qu'il s'abandonnait au charme de ces excursions si fécondes et souvent si heureuses dans les domaines variés des belles-lettres, le devoir le rame- nait chaque semaine à ce feuilleton dramatique qui fut l'œuvre maîtresse de sa vie. Sa destinée l'y avait poussé, un secret plaisir l'y retenait, et son incroyable abon- dance de savoir et d'expérience l'y a attaché jusqu'à l'heure douloureuse oii ses forces l'ont trahi, après qua- rante années de vaillance.

Nous n'aurions donc que l'embarras du choix parmi tant de productions variées, si ce choix ne nous était déjà dicté, pour ainsi dire, par les préférences de V au- teur lui-même. Il aimait par-dessus tout certains ou- vrages dans l'enfantement et l'exécution desquels il avait puisé les plus douces, les plus exquises jouis- sances de l'art d'écrire.

Parmi ces compositions qu'il affectionnait, en sou- venir des joies intimes quelles lui avaient causées ou qu'il estimait, on peut le dire, en raison des hautes as-

a.


Vr AVANT-PROPOS.

pirations littéraires ou historiques qui les lui avaient fait entreprendre, ilyen a plusieurs que nous n'avons pu, à notre grand regret, faireentrer dans notre cadre volontairement restreint. Elles existent d'ailleurs en librairie et elles seront sans doute réimprimées ; mais leur étendue s'opposait à ce qu elles prissent leur place légitime dans la présente collection. De ce nombre sont Barnave, les Gaietés champêtres, la Rei,igieuse DE Toulouse e? /'Interné. Ces quatre romans auraient presque absorbé à eux seuls les dou:^e volumes que nous offrons particulièrement aux bibliophiles et aux déli" cats, à ceux qui recherchent, de leurs auteurs, les pro- ductions préférées, perdues dans les feuilles des vieux journaux ou dans les pages des anciennes revues.

Celte collection a pour but de réunir et de concentrer, dans un format commode et élégant, ceux des ouvra- ges de Jules Janin qui résument le plus fidèlement les aspects exquis et variés de son talent, dans les diffé- rentes formes sous lesquelles il lui a donné l'essor.

Trois volumes sont consacrés aux romans. Ils contiennent l'un /'Ane mort, et les deux autres La Fin d'un Monde, ou la suite du Neveu de Rameau, avec quelques nouvelles. L'Ane mort est le premier ouvrage de Jules Janin et celui sur le succès duquel s'est fondée sa réputation littéraire. Le ton des pre- miers chapitres indique une intention fort arrêtée d'es- sayer la parodie d'un genre qui, vers les derniers jours de la Restauration, semblait ne pouvoir exciter l'inté- rêt des lecteurs qu'en accumulant, dans sesrécits., l'hor- rible et la terreur. Mais, entraîné par les données sen- timentales de son sujet, séduit par des images qu'on croirait volontiers reflétées dans le miroir philosophi-


AVANT-PROPOS. "VII

aue de Sterne, enfammé par les ardeurs d'une jeunesse enivrée de poésie et d'amour, l'auteur ne tarda pas a être lui-même, comme ses lecteurs devaient le devenir à leur tour, dupe de sanction et de l'énigme littéraire dont il s'était fait le sphinx. Ce livre reste sans ana- logue est une des productions les plus spirituellement paradoxales de notre littérature. . , , , .

En opposition au premier roman de Jules Janin, nous rééditons le dernier, La Fin d'un Monde. Cet ou- vra^eacausé, lors de son apparition, une impression proInde. C'est un tableau énergique et colore,^ savant^ et d'une philosophie implacable, de cette société qui s'est écroulée parmi les ruines de la Révolution. Avoir cette entreprise hardie où se révèle une anibitwn que Jules Janln seul était peut-être capable de justijier parce que seul, parmi les écrivains de son temps, ilcon. naissait asse^, le XVII F siècle pour mener a bonne fin une œuvre conçue par le génie de Diderot on seprend à le considérer bien moins comme un littérateur mo- derne, coulé dans le moule de l'art de iS3o, que comme 1 scintillant esprit du XVIIP siècle edos tar^^^^- ment à l'aurore de la plus brillante période du XIX . Car à l'imagination impressionnable et prime-santiere %tête da^ns le cœur-des Le Sage, des Prévost des Laclos il joignait souvent l'esprit vif et audacieux dun Chamort, et, commeces purs et sincères écrivains d un siècle d'aspirations philosophiques, il avait fonde son Zre intellectuelle sur les fortes études d^une jeunesse patiente et laborieuse.

Après les romans viennent se classer les Contes et Nouvelles. Nous en avons Jonné deux volumes. Con- teur, Jules Janin est encore, comme dans ses romans, de


VIII AVANT-PROPOS.

l'école du XVII f siècle. Il dédaigne la préoccupation commune à la plupart des romanciers contemporains, d'échafauder intrigue sur intrigue pour tenir en éveil l'avidité des lecteurs vulgaires. L'analyse familière d'un caractère, la peinture d'ime sensation fugitive ou d'un sentiment délicat, la description délicieusement imagée du milieu dans lequel les uns et les autres pren- ncnt naissance, se développent et se meuvent, ont tou- jours suffi et au delà pour alimenter sa verve spiri- tuelle et sa prestigieuse magie de style. Si le fond du sujet de la plupart de ses contes est presque toujours d'im tissu léger, il couvre ce mince canevas d'une bro- derie si riche et si abondante que le lecteur, épris de tant d'art, y attache bientôt son unique intérêt.

Puis viennent deux volumes de Mélanges et Variétés Littéraires.

Jules Janin était l'homme des improvisations étin- celantes. Le petit article littéraire ou satirique, cette bonne fortune, si rare aujourd'hui, de la presse pério- dique, cette fantaisie inspirée par l'événement du jour, ce jet spontané d'humeur railleuse et piquante .^ fut le triomphe de sa jeunesse.

Plus tard, — et ses savants articles de revues et ses in- téressants feuilletons de /'Indépendance Belge nous ont fourni de vrais chef s-d' œuvre en ce genre, — // traita sur le ton de la haute critique mille questions littéraires et historiques, biographiques ou morales, qui resteront des modèles. Nous avons glané à pleines mains parmi les gerbes nourrissantes de celte vaste moisson.

Qiiatre volumes sont réservés pour la Critique dra- matique.

C'est dans cet ordre de matières qu'il nous a le plus


AVANT-PROPOS. IX

conté d'avoir à retrancher. Qiiand on songe que pen- dant quarante années, sans interruption, Jules Janin a enregistré tout ce que la production dramatique a fourni de pièces aux spectacles de Paris, du plus grand au plus petit, on a le droit de regretter que cette chronique universelle du théâtre moderne ne forme pas un corps d'ouvrage complet. Nous ne doutons pas qu'il ne soit imprimé un jour. Mais au point de vue spécial où nous nous sommes placés, nous avons dû restrein- dre cette critique, qui embrasse dans son ensemble beaucoup de productions sans importance littéraire, à celle des quatre grandes écoles qui se sont succédé dans le cours du XIX^ siècle. L'appréciation de ces œuvres suffit à résumer l'histoire de la littérature dra- matique contemporaine.

Enfin la série des Œuvres diverses de Jules Janin que nous offrons au public lettré se complétera par un volume de Correspondance qui n'en sera pas le moindre attrait.

S'il est vrai qu'un écrivain se révèle tout entier dans ses lettres familières, dans les épanchements intimes de son âme, ceux qui ont aimé notre ami, qui ont ap- précié, dans ses œuvres, les trésors de son esprit et les prestiges de son style, seront heureux de surprendre, dans ses lettres, les épanchements d'un cœur dont l'ai- mable abandon et la touchante bonté ne sauraient man- quer de resserrer encore le faisceau des sympathies qui e.itourent sa mémoire.

Albert de la Fizelière.


NOTA

L'autobiographie que nous donnons ci-après est extraite d'une

longue préface ccritc par Jules Janin pour ses Contes nouyc:i:ix, publiés en ib33 chez Lcvavasbcur et chez Mcsnier.


JULES JANIN PEINT PAR LUI-MEME

L m'est arrivé ce qui esl arrivé à tous les hommes de lettres des temps présents et des temps passés : je suis entré dans la vie littéraire sans le savoir et sans le vouloir. J'ai été écrivain à mon insu, par nécessité, comme tout le monde. Rien ne ressemble à mes commen- cements comme ces histoires du café Procope au XVIII" siècle; seulement, je n'allais pas au café Pro- cope, et cela pour de bonnes raisons.

Je me souviendrai toute ma vie du jour où je dis adieu à ma mère pour ne plus la revoir. Nous nous étions levés bon matin ce jour-là, car nous devions aller rejoindre à quatre grandes lieues de traverse la méchante voiture publique par laquelle je devais partir, de l'autre côté du Rhône. La chambre de ma mère donnait justement sur le grand fleuve. On l'en- tendait mugir et gronder, on le voyait, à travers les rideaux, scintiller comme une flamme; cette petite


Xri JULKS JANIN

maison paternelle, sur ks bords de l'eau, était toute retentissante, elle appartenait au Rhône tout entière; c'était son bien, son domaine. En été, il enlevait les fruits et les légumes du jardin; en hiver, il prenait SCS ébats au rez-de-chaussée, il dansait au salon, il s'asseyait à la table de la cuisine; nous étions faits à ses visites; c'était notre hôte forcé, comme au temps de l'invasion ; seulement, pour nous, l'invasion du Rhône revenait tous les ans.

Ce jour-là, je vous dis que le Rhône était bien gron- deur, il battait le pied de la maison, frappant déjà à la porte et demandant à haute voix à y entrer : moi, sur le point de partir, je me précipitai dans les bras de ma mère, qui était déjà malade de la maladie dont elle est morte, pauvre mère! Elle me tendit les bras avec des larmes et des sanglots, pauvre mère! Ma mère était belle ; et partout à Condrieu, où elle était née, quand Condrieu était une ville animée et joyeuse, livrée aux doubles fêtes de la navigation et de la ven- dange, on citait ma mère pour la fraîcheur de ses joues, la blancheur de ses mains et la beauté de ses bras. Je ne l'avais jamais vue pleurer que ce jour-là; car c'était une femme heureuse naturellement et d'un caractère élevé et fort qui ne s'étonnait guère des petits malheurs qui s'élèvent dans tous les ménages. Ces larmes silencieuses, qui baignèrent mon visage tout à coup, me firent beaucoup pleurer quand je fus loin de sa vue; mais, tant que je fus près de son lit, je me contins : je l'aurais fait trop pleurer, si j'avais, moi aussi, pleuré.

J'étais donc assis sur son lit, sans mot dire. Elle ne me dit rien non plus, me prenant la main et m'em- brassant, essuyant ses larmes pour pleurer encore. Jusqu'à ce jour, quand nous ne nous étions sépares


PEINT PAR LUI-MEME. XIII

que pour quelques lieues et quelques mois, elle n'avait cessé de me faire mille recommandations toutes remplies de sa sollicitude maternelle ; à présent que j'allais à Paris, à présent que je lui étais enlevé, ma pauvre mère n'avait rien à me dire ; je n'étais plus à elle, elle n'était plus à moi; elle n'avait plus que des larmes et non plus des conseils à me donner. A pré- sent que je me souviens de cette douleur muette, il me semble que je n'ai jamais eu tant de douleur.

Ma mère n'était pas la seule mère qu'il me fallût quitter en quittant ma petite ville : j'avais une autre mère, qui m'était bien chère aussi : c'était ma grand'- tante. Voilà une femme 1 du courage, du cœur, de l'âme, toutes les vertus fortes; une femme éprouvée. Elle m'avait adopté tout enfant, un jour qu'en reve- nant de l'île de Corse, comme nous revenons de Saint-Cloud, elle m'avait rencontré dans le jardin et que j'avais couru au-devant d'elle, la tirant à moi comme si je m'étais douté de tout le bien qu'elle me ferait. Elle m'aimait encore plus que ne m'aimait ma mère, ou du moins tout autrement. Elle me passait aveuglément toutes mes fantaisies, tous mes caprices ; elle était mon esclave, attentive, patiente, soumise, toujours prête à tout souffrir de moi : à l'heure qu'il est, à quatre-vingt-seize ans passés, elle est encore là à côté de mon cabinet, prêtant machinalement l'o- reille à mes exclamations entrecoupées et au bruit de ma plume qui court sur le papier, s'extasiant à l'avance sur les belles choses que j'écris.

Je ne fis pas mes adieux à ma tante, par la raison que ma tante était partie depuis huit jours on ne savait où, pour ne pas recevoir mes adieux.

Hélas! c'est une belle chose que l'enfance! comme elle est chérie, protégée, respectée, respectable I que

b


XIV JULKS JANIN

d'existences diverses se groupent autour d'un enfant, et combien de cœurs s'occupent de lui ! L'enfant fait- il un pas? toute une famille marche avec lui; s'il tombe, on le relève; s'il hésite, on l'encourage; c'est à qui lui donnera ce qu'il a de meilleur et de plus beau; c'est à qui se dépouillera pour le vèlir! Lui, cependant, insouciant et ricaneur, il marche comme si tous ces bienfaits lui étaient dus. Pauvre enfant!

J'allais donc sur la route, cahoté dans une mau- vaise voiture, regardant avec admiration tout ce qui se passait dans le chemin, avide de tout voir, prêtant l'oreille à tout ce qui se disait, admirant tout sur ouï- dire. Ohl c'est un noble sujet d'émulation à quinze ans, la conversation d'un commis voyageur, le récit belliqueux d'un militaire, le sourire agaçant d'une femme sur le retour, le hennissement des chevaux et les jurons affreux du postillon!

Cela se passait en pleine Restauration. La diligence qui me prit à Lyon, au sortir des pataches de Vienne, se ressentait, pour la composition, des étranges élé- ments de cette singulière époque. Il y avait avec moi, dans la même voiture, une femme entretenue de Paris, belle encore, femme tout ù fait de l'Empire, qui se ressouvenait avec transport des fêtes du cou- ronnement et du sacre, et qui savait par cœur la nais- sance du roi de Rome ; il y avait un solliciteur de province, pâle et efflanqué coureur de bureaux de poste ou de loterie, homme bien pensant et décoré de la décoration du Lis; il y avait un noble, un mar- quis, ma foi! poudré à blanc et porteur d'une queue très-mince et d'une figure très-méprisante; il y avait un chanteur italien qui mangeait des œufs crus à chaque repas pour conserver sa voix. Cet homme, le premier artiste de théâtre que j'eusse vu de près et


PEINT PAR LUI-MEME. XV

auquel j'eusse jamais parlé, avait fait sur moi une impression très-profonde. Je vois encore une large verrue qu'il avait sur la joue gauche, j'entends encore sa formidable voix que je trouvais très-belle, et avec laquelle il nous payait au dessert des œufs crus qu'il avait avalés pendant le dîner. Cet homme, ce chan- teur italien, ma première admiration, ou, si vous aimez mieux, ma première illusion dramatique, c'était Profeti, le même qui a joué pendant neuf ans la statue du commandeur dans Don Giovanni, au théâtre P'avart.

Pour compléter ce curieux assemblage, il aurait fallu voir au-dessus de nos têtes, sur l'impériale de la voiture, deux militaires de tournure et de visage très-différents : l'un en habit noir, à moustaches noires, sans décorations, à l'œil triste, à l'air pauvre, mécontent caché, malheureux au dedans, n'avait pas tellement nettoyé sa chaussure qu'on ne pût au be- soin y retrouver un peu du sable de la Loire; l'autre, véritable athlète sans proportion, colosse tout fait pour être à la tête d'une procession de paroisse ou d'une compagnie de tambours, n'était rien moins qu'un de ces grands soldats de luxe que Louis XVIII avait rétablis dans son antichambre, comme il avait replacé une maîtresse et un confesseur dans son alcôve: c'était un vrai Cent-Suisses; en un mot, son compagnon de l'impériale ne prenait même pas la peine de le mépriser.

Nous voyageâmes ainsi au milieu d'une conversa- tion à mille couleurs. On parlait beaucoup de choses bien différentes, et que moi, pauvre enfant, je con- fondais tout à fait dans ma cervelle. On parlait sur- tout de deux hommes que vous serez bien étonné de rencontrer ensemble. Napoléon et M. Scribe. Qui


XVI JULES JANIN

m'eût dit, à moi, que je devais tant parler de M. Scribe un jour?

Arrive à Paris, chacun se sépara pour aller à sa destination: le Cent-Suisses aux Tuileries, le colonel à demi-solde dans les décombres de V Hôtel des Braves, le solliciteur je ne sais où, Prollti pour devenir le plus excellent joueur de statues que nous ayons vu au Théâtre Italien.

Tous ces gens-lù étaient tellement préoccupés d'eux- mêmes que personne ne prit la peine de faire atten- tion à moi qui leur disais adieu et qui étais sur le point de pleurer en les quittant, tant je les trou- vais aimables et spirituels! Il n'y eut que la fille entretenue qui prit le temps de m'cmbrasscr et de me donner quelques conseils sur les mauvaises sociétés à éviter. Puis tout ce monde s'évanouit, et je restai seul avec une lettre d'introduction dans une poche pour le collège royal de Louis-le-Grand.

Comme je vous l'ai dit, j'avais quinze ans alors. Mon père et mes oncles, et toute ma famille, me regardaieut comme un prodige. Les dames de ma ville natale, à qui j'avais fait des vers, me disaient qu'avec un peu plus d'études je pourrais aller à tout. C'était donc une spéculation de famille qui m'en- voyait à Paris. Afin que la spéculation fût plus sûre, mes parents, grands lecteurs de journaux, avaient fait choix du plus fameux collège de cette annéc-lù, du collège qui avait eu le prix d'honneur. Il fallait que j'eusse, moi aussi, le pri.K d'honneur ; je devais l'avoir, à coup sûr, avant une année. « Et puis, disait mon oncle Charles, cela rapporte, tune payeras pas d'inscription à l'École de droit, — tu ne tom- beras pas à la conscription, » et je ne sais quoi encore; maison se réjouissait à l'avance de ce prix


PEINT PAR LUI-MKME. XVII

d'honneur, et, pour ma part, j'y comptais bien cer- tainement.

Je tirai donc ma lettre de ma poche : « Au collège royal de Louis-le-Grand, rue Saint-Jacques, 167, » et je demandai la rue Saint-Jacques. Je la trouvai facile- ment, comme on trouve toutes les rues de Paris, en allant tout droit, tout droit, tout droit. Et au mon- tant de la rue Saint-Jacques je trouvai le collège, et j'entrai, et tout fut dit. Seulement, malgré mon oncle Charles, je n'eus pas le prix d'honneur.

Il m'arriva au collège ce qui arrive à tous les bril- lants latinistes de la province, je me trouvais ne pres- que rien savoir. J'ai passé là trois ans d'une éduca- tion très-coûteuse à ne pas apprendre grand'chose. Le système d'éducation de l'Université de Paris est la chose la plus misérable du monde : il ne s'agit, pour les professeurs et pour les élèves, que d'avoir le prix de la course; et pourvu que, parmi tous ces en- fants enfermés là, l'un d'eux arrive le premier à un but tracé à l'avance, tout va bien. Mon professeur n'eut besoin que de donner un coup d'œil sur ma capacité, pour juger que je n'étais pas un coureur digne de son attention. Ce professeur était un petit homme très-savant, le seul qui sût le grec dans la maison, et qui était très-fier d'une grammaire qu'il avait faite avec la grammaire de Port-Royal. Après le premier coup d'œil jeté sur moi, il me poussa sur un banc avec une trentaine de mes condisciples, aussi inutiles que moi à ses projets et à ses leçons : à dater de ce jour, il fut convenu, entre le maître et moi, que je ne lui demanderais rien, à lui le maître, et qu'en revanche, il ne me demanderait rien, à moi l'élève, que du silence! Je lui ai tenu parole, et je lui tiens encore parole, aujourd'hui, que mon silence, en ma

b.


XVIII JULES JANIN

qualité de critique quelque peu influent, le contrarie peut-être un peu.

L'administration du collc'ge était tout à fait, aussi bien que la composition de notre diligence, un pro- duit de la Restauration. A ce moment de notre his- toire, vous retrourez la Restauration partout avec ses deux caractères principaux : l'aristocratie et la dévotion ; l'aristocratie qui l'eût sauvée, la dévotion qui l'a perdue ; l'aristocratie sauve-garde de la pro- priété, la dévotion qui faisait peur à la liberté : si bien que, dans la diligence du grand chemin, dans les murs du collège, à l'église, à la cour, à la ville, par- tout vous retrouviez les deux éléments de toute cette époque; au collège Louis-le-Grand plus qu'ailleurs.

A la tête de ce collège était un homme d'un esprit dur, impérieux et mesquin, qui eût pu flétrir plus d'une jeunesse comme la nôtre, à nous qui étions ses esclaves, si nous avions eu moins d'abandon dans les idées, moins d'insouciance dans le caractère, moins de gaieté et de bonheur entre nous. Cet homme avait rêvé tout d'un coup en s'éveillant ce que l'Opéra lui-même avait rêvé, à savoir qu'il était moral et chrétien : cet homme, à la tête de six cents jeunes gens confiés à ses soins corps et âmes, ne rêvait qu'une chose, le prix d'honneur, et après le prix d'honneur, l'ordre et la discipline. Pourvu que son collège fût silencieux, et qu'il fût distingué au concours général, c'était assez. Il ne voulait rien de plus, mais aussi rien de moins. Il courait donc avec ruse et violence à ce double but, épiant le moindre signe de rébel- lion, comme la police du temps épiait le moindre signe de bonapartisme, défendant son prix d'honneur, comme M. de Villèle défendait son budget; du reste, dur, impérieux, implacable, odieux, médiocre. Il nous


PEINT PAR LUI-MEME. XIX

enfermait pendant huit jours entiers dans d'infâmes oubliettes qu'il avait découvertes sous les combles, véritables prisons vénitiennes, glace en hiver, four- naise en été : voilà ce que cet homme appelait l'édu- cation.

Nous autres, mes amis et moi, nous nous rassem- blions aux heures de récréation dans la grande cour du collège, et là, sous les fenêtres du proviseur, nous faisions de l'opposition à notre manière contre ce despotisme absurde et cruel. Quels bons sarcasmes nous avions contre ce tyran! que d'excellents ridi- cules nous lui avons prêtés ! comme nous avons flétri ce despotisme bigot et hypocrite! La Restauration a été détestée par les jeunes esprits! je le crois bien, mon Dieu! La Restauration avait repris violemment l'enfance à l'Empire turbulent, altier et tapageur, pour en faire une enfance hypocrite, chrétienne et calme. La Restauration avait arraché aux collèges leurs armes à feu et leurs tambours, pour les rem- placer par des cloches et des missels : de là, une honte immense à nous tous, réveillés par le tambour et qui nous endormions au son de la cloche ! Et puis, ce qui était odieux, c'était de voir que les principes reçus étaient changés, pendant que les hommes ne chan- geaient pas. Ces hommes si pieux, c'étaient les mêmes qui avaient adoré Voltaire sous l'Empire; ces hommes qui enseignaient le grec, c'étaient les mêmes qui ne savaient pas le lire sous l'Empire. Ils avaient été sur- pris le même jour par la foi chrétienne et par les ra- cines grecques de Port-Royal, et ils se vouaient à l'une et à l'autre croyance sans y comprendre un seul mot. Nous étions lancés, nous autres, dans cette scandaleuse époque de transition, et notre éducation s'en ressentait comme elle pouvait.


XX JULES JANIN

Mais, nous autres, je parle toujours de mes amis et de moi, c'est-à-dire des inutiles et des dangereux, c'est-ù-dire de ceux que le professeur condamnait au silence, de ceux dont le proviseur n'attendait rien au concours général ; mais,dis-je, nous étions déjà, nous autres, assez avancés pour nous moquer de l'hypo- crisie de tout ce monde, pour la poursuivre à outrance de notre sarcasme railleur; nous allions tous en- semble et par groupes, moi à la tête, et déjà com- mençant cette pénible profession de la critique poli- tique et littéraire de chaque jour à laquelle je devais être condamné.

De ces trois années passées au collège, je n'ai donc qu'un souvenir assez triste, pour ce qui regarde le collège ; puis, pour ce qui est de l'amitié que nous avons faite entre nous, pour ce qui est de cette fra- ternité du deuxième ciel à laquelle nous nous sommes élevés entre nous, pour ce qui est de cette famille que nous nous sommes donnée entre nous, pauvres orphelins que nous étions, oh! c'est bien là de ces bonheurs qui compensent toutes les misères, qui font oublier tous les hypocrites, qui enchantent tous les souvenirs. Ces trois ans passés au collège ne m'ont peut-être pas appris grand'chosc en fait de sciences, mais ils m'ont beaucoup avancé en fait d'amitié, cette grande science de la vie : en sortant de là, il est vrai, je ne savais ni l'histoire, ni les mathématiques, ni les langues, ni aucune espèce de littérature ; mais je savais comment on a des amis et comment on les conserve, et puis je savais aussi, à n'en pas douter, avec combien peu de science, de mérite et de travail, on devient quelque chose dans le monde : c'était avoir déjà beaucoup appris.

Hélas! cependant quand je sortis de cette maison


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PEINT PAR LUI-MEME. XXI

OÙ je m'étais trouvé si malheureux, regrettant mon beau Rhône et mes belles montagnes chargées de vignes, j'eus un instant d'immense découragement, que rien ne saurait exprimer. Je m'arrêtai un instant sur le seuil de cette demeure, et je jetai sur le monde où j'allais entrer un regard épouvanté. Qu'allais-je devenir, moi, pauvre enfant, sur le seuil de cette mai- son que je quittais pour jamais, dans ce gouffre béant, le monde? Comme j'étais là, prêtant l'oreille aux bruits lointains et effrayants du monde, je voyais sortir mes condisciples plus heureux : on venait les cher- cher, eux, en grand appareil; c'étaient leurs mères ravies de les retrouver des hommes ; c'étaient leurs pères, heureux de les jeter dans l'ambition à leur suite ; c'étaient des domestiques en livrée, pleins d'espoir dans la jeunesse de leurs jeunes maîtres, cette source de grandes fortunes pour les valets comme pour les courtisans : mes camarades s'élançaient dans leur bel avenir, et sans me voir. Moi, je les voyais confusé- ment, vaguement : il y en avait dans le nombre qui étaient déjà en bel uniforme, entre autres Guille- minot, le fils du général, qui partait pour la guerre d'Espagne, beau et grand jeune homme qui est mort à Constantinople, pendant l'ambassade de son père; il est mort! aussi jeune et aussi heureux que cet autre beau jeune homme, Charles de Montalivet, notre contemporain aussi, qui vient de mourir là- bas, pleuré de tous; lui, si bon, si aimable, si aimé! C'étaient là les heureux de mon temps, les princes et les riches; moi, très-pauvre, je les voyais de la porte du collège s'élancer dans le monde, sans savoir moi-même où j'irais coucher le soir!

Que j'en ai vu mourir ainsi de plus joyeux, de plus heureux que moi! Les uns sont morts sur la mer,


XXII JULES JANIN

pendant le combat; les autres sont morts en Grèce, par une surprise; nous en avons perdu plusieurs au bois de Boulogne, d'un coup d'épée, dans un coin derrière un arbre; d'autres sont tout à fait privés de tout souvenir; plusieurs autres se sont suicides d'une autre manière, par le vaudeville, par le couplet, par le poëme épique, par le jeu, par les amours. Moi, sur le seuil du collège, je les ai vus si beaux, si rieurs, si joyeux, si fous! prions pour eux !

Comme j'étais là triste et pensif, et tout prêt à rentrer au collège, si on avait voulu me recevoir ; comme j'étais là à les voir tous, ces joyeux enfants, devenus des hommes, s'en aller à cheval, en voiture, à pied, dans des maisons toutes préparées pour les recevoir, et moi, tout seul!... ô bonheur! tout au bas de la rue je vis, accourant à aussi grands pas que le permettait sa vieillesse, je vis arriver ma vieille bonne tante, mon soutien, mon amie, mon espoir, frêle bâton de ma jeunesse, ma tante, elle-même, toujours elle! Pauvre femme! Il y a de cela dix ans bientôt; elle avait quatre-vingts ans passés; mais c'était une femme du vieux temps, qui avait été toute sa vie belle et forte, et d'un grand cœur. Elle avait passé une partie de sa vie en mer sur un vaisseau, et en Corse dans la citadelle; elle avait été embrassée par Paoli, elle avait connu Pozzo di Borgo jeune homme, elle savait toute l'histoire de Gênes et de la Corse; puis, revenue de lù-bas veuve et toute seule, elle s'était prise à m'aimer et à me raconter tout jeune sa labo- rieuse vie, et moi, je m'étais pris à l'aimer, et nous nous étions associés ainsi de bonne heure et pour toute la vie; et, dans notre société en commandite, elle avait apporté, elle, sa vieillesse; moi, mon ado- lescence, et, avec ces deux faiblesses réunies, ces deux


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impuissances réunies, nous avions composé une force qui n'a été qu'à nous, qui a été admirable, qui existe encore, et qui durera toujours, n'est-ce pas, ma vieille amie? Elle venait donc ce jour-là, fidèle à notre mandat tacite de ne nous jamais quitter, elle venait à Paris me reprendre pour y vivre avec moi, inconnu et pauvre, pauvre et inconnue comme moi!

Quelle femme ! à l'âge où l'on s'arrange pour mou- rir, à l'âge du repos et des longs rêves, elle avait tout quitté pour venir à moi dans la foule. Elle avait quitté sa maison bien arrangée, son feu toujours allumé, son petit jardin, ses vieux amis, son influence dans sa petite ville, elle avait tout quitté. Elle venait à moi ce jour-là, arrivée qu'elle était de la veille, après un voyage de cent lieues. Je la reconnus tout d'abord là- bas au milieu des voitures, longeant le mur, s'ap- puyant sur sa canne, vive encore, ne me cherchant pas même du regard, tant son cœur lui disait que j'étais là! Moi, immobile, je la laissai venir à moi; je ne voulais pas ôter un pas à sa belle action; je voulais qu'elle fît tout le chemin pour me rejoindre. Bonne mère, elle me rejoignit enfin.

Alors, alors je me sentis vivre; j'avais une protection , j'avais une vie , j'avais de quoi être aimé , j'avais de quoi aimer, j'avais une bonne vieille femme pour pleurer avec moi, pour se ré- jouir avec moi, pour souffrir avec moi. Mon am- bition était satisfaite , mes rêves se réalisaient. C'était tomber de bien haut cependant 1 Avoir rêvé toute sa vie grande fortune, et grandes dames, et no- bles amours, et succès de gloire, puis tomber dans la rue au bras d'une octogénaire ! sortir de ces palais enchantés de l'imagination, pour aller dans les rues du vieux quartier Latin, lisant un à un tous les écri-


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tcaux des maisons pour trouver une chambre au cin- quième étage, car ce fut là mon premier pas dans le monde, chercher un gîte. Oh ! cela était décourageant pour un pauvre jeune homme tout frais sorti des odes d'Horace, et des pocmes de Virgile, et du luxe de l'ancienne Rome, palais de marbre, fraîches villas sur la mer, d'aller à pied dans les rues de Paris, cherchant un nid assez misérable pour sa pauvreté! et ainsi j'allais tout haut devant moi. Que de man- sardes j'ai visitées ce premier jour! que de pauvres demeures, mon Dieu! C'était voir l'humanité sous un triste aspect pour commencer : c'étaient des fa- milles entières entassées dans un espace de douze pieds; c'étaient des escaliers infects sous des plombs fétides; c'était une pauvre jeune fille grelottant de froid; c'était un homme triste et morne, dans une mansarde sans jour; c'étaient tous les détails du pauvre ménage parisien visité à l'improviste par des étrangers, auxquels il se soucie fort peu de se montrer plus beau qu'il n'est en effet. Hélas! à chaque nou- velle maison dont nous visitions ainsi les combles, ma tante et moi, nous n'osions pas nous consulter, même du regard. Quoi donc? habiter là, elle si vieille, moi si jeune? Quoi donc? vivre dans cet air, dans ce bruit, dans cette ombre, dans ce voisinage, au milieu de ce vice, de cette misère et sous la loi de ce por- tier, elle si vieille et moi si jeune! Voilà les réflexions que nous faisions dans notre âme sans nous les dire, elle et moi, moi pour elle, elle pour moi! — Moi, je suis vieille, pensait-elle, que m'importe? mais lui? Et moi, de mon côté, je m'apitoyais sur sa vieillesse. Nous avons cherché ainsi pendant trois jours une maison sur les hauteurs du quartier Latin; et pen- dant trois jours, rentres le soir dans notre auberge,


TEINT PAR LUI-MÊME. XXV

nous récapitulions tous les appartements que nous avions vus dans la journée, et toujours avec cette monotone conclusion : « C'est trop laid, c'est trop haut; B ou cette autre non moins triste conclusion : « C'est trop cher. »

A la fin, un armurier de notre ville, honnête homme d'une grande bonté, qui demeurait rue du Dragon, nous indiqua dans la rue un appartement dont il avait fait la découverte, et qui nous convenait sous tous les rapports; triste, mais décent; élevé, mais au quatrième; d'une entrée obscure, mais très-clair; loué par un huissier, mais à un prix raisonnable. — Nous fîmes un coup de tête, ma tante et moi ; l'apparte- ment était bien encore un peu cher, mais nous nous confiâmes elle à la Providence, moi au hasard; nous arrêtâmes l'appartement le matin même. Le jour même j'allai au roulage chercher les meubles que ma tante avait apportés avec elle; je retrouvai mon petit lit en noyer, ma table en noyer, mes chaises en noyer; le même soir nous étions chez nous, sujets à l'impôt des portes et fenêtres, heureux comme des rois, nous étions chez nous enfin.

Dans cette première demeure j'ai vécu quatre ans, qui ont passé comme un jour, quatre belles années de plaisir et de folle joie. Que d'amours jetés au vent, que de poésie inutile, que de soupirs dans les nuages, que de travail pour gagner ma vie comme je pouvais! Comment l'ai-je gagnée, je l'ignore à présent : bien durement quand j'y pense, bien joyeusement quand je n'y songe pas. D'abord, je me mis à faire le seul métier qu'on puisse faire quand on sort du collège, je donnai des leçons au cachet aux enfants de bonne maison trop délicats pour aller au collège ; j'enseignais au cachet mille choses que je ne savais guère, le latin,


XXVI JULES JANIN

le grec, l'histoire, la géographie, que sats-jc? Avec huit jours d'avance, j'aurais enseigné l'hébreu ou le syriaque sans être embarrassé: il n'y a qu'une chose qu'on n'enseigne pas sans la savoir, ce sont les mathématiques : voilà pourquoi j'en fais si grand cas, n'ayant jamais su assez la plus simple des quatre règles, même pour l'enseigner.

J'eus ainsi tout d'abord un grand moyen de vivre: des élèves peu nombreux, mais aussi peu choisis. Je n'ai jamais conçu qu'un homme pût rencontrer dans son chemin tant d'imbéciles. Moi, impassible, j'arri- vais à heure fixe ; je me mettais à côté de mon élève, et là, pendant une heure et demie tout au moins, je remplissais mondevoir. Dansces longs instants consa- crés h des crânes vides, je m'accoutumai peu à peu à faire tourner à mon profit ces exercices qui n'étaient utiles à personne : ne pouvant faire comprendre les grands écrivains à mes élèves, je me les expliquais à moi-même. Je me donnai ainsi pendant trois ans d'ex- cellentes leçons de rhétorique et de philosophie, je re- passai ainsi en revue toute l'antiquité latine et grecque, j'appris l'histoire, je refis toute mes études gramma- ticales; autant j'étais indulgentpour mes élèves, autant j'étais sévère pour moi-même; je ne me passais pas une faute contre le style, pas une phrase sans l'avoir comprise. L'histoire de l'oncle de Gil Blas se renou- vela ainsi pour moi ; je m'enseignai moi-même tout ce que je pus m'apprendre. Voilà en quoi mes trois années d'enseignement m'ont profité ; elles ont passé pour moi comme un seul jour, sans rien désirer, sans rien craindre, sans rien envier, vivant avec mes amis, faisant avec eux de joyeux et friands repas, heureux du bonheur de ma tante, et attachant de temps à autre contre le mur de grandes images bleues et rou-


PEINT PAR LUI-MÊME. XXVII

ges que je trouvais fort belles, ma foi! et qui repré- sentaient des Grecs dans ce temps-là, comme elles avaient représenté des réfugiés du Champ-d' Asile, comme elles représenteraient des Polonais aujour- d'hui.

C'était là vivre! C'était bien beau, et bien jeune, et bien heureux ! Tous mes amis de ce temps-là s'en souviennent ; nous avons d'admirables histoires à ce sujet. Et quelles héroïnes ravissantes ! que de noms touchants! Alexandrine, Rose, Lilil Allemande, Espa- gnole, Française, grande dame ou grisette, tout nous convenait, à nous! Il n'y a rien de tel à Paris comme d'être jeune et insouciant; tout vous arrive à la lon- gue aussi bien qu'aux puissants, aux riches. Les uns ont les Tuileries, vous avez le Luxembourg et le Jardin des Plantes ; les uns ont au bras la robe de velours vous avez le bonnet rond et la robe d'indienne ; ils vont aux Italiens, vous allez à l'Ambigu. Mon Dieu! la grisette parisienne ce n'est pas un rêve : c'est le seul être gracieux de la vie poétique, qui soit encore plus amusant, plus animé, plus naïf, plus vrai, plus expansif, plus sans façon, plus philosophe, dans le monde que sur le théâtre. Nous autres, nous couvrions tout cela à force de poésie et de jeunesse! Quel beau manteau c'était là, surtout en hiver, quand ces pau- vres petites nous arrivaient le museau glacé et la patte rougie par le froid. Nous avons ainsi vécu au jour le jour, au hasard, sans vanité, sans privations et sans efforts.

Quand je dis sans vanité, j'ai raison; pendant quatre ans de mon bonheur je n'ai pas songé un in- stant à ce mot si vide, la gloire, et à ce mot plus vide, la renommée! Non pas certes! quand je dis privation, j'ai raison, j'ai eu il est vrai des privations bien grandes;


XXVIII JULES JANIN

mais je les ai surmontées si facilement que je ne m'en souviens qu'avec bonheur. Ma plus grande privation fut celle-ci : un chien. Depuis que j'étais au monde j'avais envie d'avoir un chien, comme deux époux qui s'aiment et qui sont sur le retour désirent un enfant héritier de leur nom et de leur fortune. En ce temps-là, heureux que j'étais! je ne concevais pas de plus grand bonheur dans le monde que celui ci : avoir un chien à soi, l'élever tout jeune, lui apprendre à niarcher et presque à sentir, le voir grandir sous ses yeux, assister à ses premiers bonds, entendre ses pre- miers cris, recevoir ses premières caresses! Quelle joie! quelle famille toute trouvé:, un cliicn! Un chien pour le pauvre, c'est le cheval anglais qui vous mène au bois de Boulogne le matin; c'est la femme parce que vous menez vous-même à l'Opéra le soir; c'est votre ami le colonel à moustaches qui vous sert de témoin dans un duel ; c'est votre flatteur assidu et prévenant ; c'est plus que cela, c'est votre famille ; c'est l'enfant qui vous dit bonjour au réveil; c'est l'épouse qui vous attend à votre retour. Un chien! cela bon- dit, cela pleure, cela rit, cela joue avec vous et comme vous; c'est votre ombre attentive et fidèle, complaisante et dévouée: aussi je désirais un chien avec une passion que je ne me suis pas retrouvée depuis.

Mais, avant que ce rêve prît une forme arrêtée dans mon esprit, avant que cette forme devînt pour moi réalisable, que j'eus de combats à soutenir avec moi- même, que de calculs je fis à part moi et mon écono- mie ! Nous parlions souvent, ma tante et moi, du nouvel hôte que je désirais si fort; nous en balan- cions les inconvénients et les avantages pour notre petit ménage, av.-c autant de sérieux et de sagacité


PEINT PAR LUI-MÊME. XXIX

que s'il se fût agi de balancer les profits et les pertes dans une maison de banque. « Mais que diront les voisins, mon fils ? que dira le propriétaire, mon pau- vre enfant? Tu te prépares bien des chagrins, et puis cela coûte toujours! » Ainsi parlait ma tante. Nos disputes étaient interminables à ce sujet. Moi, de mon mieux, je renversais toutes les objections de ma tante. Cependant elle n'avait que trop raison, car à peme le chien fut-il entré chez nous, que nous reçûmes notre congé en forme, par les soins de notre propriétaire qui était huissier de sa nature, ce qui m'a fait prendre ses pareils dans une horreur dont je ne reviendrai jamais.

Vous souvient-il de votre premier chien? Il me souvient d'Azor bien plus que de Julie, par exemple; car il s'appelait Azor tout simplement, il avait été nommé par ma tante : c'était un chien moitié épagncul, moitié caniche, afin qu'il réunît dans sa personne l'élégance de l'épagneul, la fidélité et l'intelligence du caniche. Ce fut l'épicier notre voisin qui me le donna tout petit; nous relevâmes avec des soins infinis, il profita merveilleusement ; l'animal était robuste, intel- ligent, timide, se laissant battre par de plus faibles que lui, n'osant jamais montrer les dents qu'il avait très-dures, ni élever la voix qu'il avait très-haute; du reste heureux, joyeux, peu ambitieux, avide de pro- menades, se roulant sur l'herbe avec déhces, toujours de bon sommeil et de bon appétit. Ma tante disait en riant qu'Azor et moi nous étions deux frères. Hélas! il est mort, mon pauvre frère, empoisonné par ordre de notre nouveau propriétaire, dont je donnerais le nom ici, s'il n'avait échappé par la mort à la vengeance d'Azor. Pauvre Azor!

Qui m'aurait dit, dans ce temps-là, qu'un jour ce chien bâtard, venu au monde dans l'arrièrc-boutique


XXX JULES JANIN

d'un épicier, présent de ce même épicier qui ne savait qu'en faire, serait remplace dans nos amours par le chien même de M. de Lamartine, enfant charmant d'une mère grecque, né à Saint-Point même dans le salon du poète, noble présent du pocte, chante par lui à son départ pour 1 Orient! qui m'aurait dit cela t'aurait bien afHigé, mon pauvre Azor, affligé pour le moins autant que cela m'eiit étonné, mon fils!

Outre mon ami Azor, j'avais dans ce temps-là une autre connaissance fort agréable et fort gentille. C'était une jolie petite jument, poulain de dix-huit mois, mais si vive, si espiègle, si agreste, si butor, si aimable en un mot, que je lui rendais visite presque tous les jours. Ce petit cheval, qui était charmant à mon avis, était l'élève d'un vieux médecin grogneur et goguenard, très-maussade même avec ses malades, qui n'avait de distraction et de sourire que dans son écurie : il passait dans son écurie la plus grande partie de son temps, occupé à voir pousser son poulain. Le poulain poussait très-bien, sur ma parole, et il eût poussé encore mieux sans l'économie du docteur. Mais le docteur était avare même pour sa passion : il avait donc réduit son cheval et sa femme à la por- tion congrue; le cheval ne mangeait jamais d'avoine et très-peu de foin, mais en revanche beaucoup de choux, de carottes, de pelures et d'herbages de tous genres, et de la paille quand il pouvait. Toutes les bonnes du quartier avaient pris le joli animal en grand amour; elles lui apportaient tout le reste de leurs épinards et de leur pot-au-feu ; dans les temps des melons surtout, c'était chez le docteur une aflluence extraordinaire de mauvais melons qui faisaient hen- nir de joie la petite jument : je suis persuadé que plus d'un melon très-défectueux a été acheté souvent tout


PEINT PAR LUI-MÊME. XXXI

exprès pour donner occasion à Marie, ou à Elisabeth ou à Rosalie, ces bonnes filles, un prétexte pour faire plus grande la part du cheval, au moyen de ce hors- d'œuvre gâté que leurs maîtres ne pouvaient pas manger.

Eh bien ! encore, ce joli petit cheval, ce beau che- val, cette jument, cette belle bête, comme disait le docteur, enfant de je ne sais qui, de Tornthon je crois, dont il avait la ge'néalogie, dont il avait connu la mère elle-même; cette jument, eh bien! le docteur est mort avant d'avoir pu la monter. Il est mort, le digne homme, au moment même où il allait se décider à donner un peu d'avoine à son cheval. — Il y avait déjà longtemps que je n'avais plus entendu parler du joli cheval. Le hasard me la fait retrouver par- mi les chevaux à vendre des Petites-Affiches. C'était bien lui-même! c'était bien son âge, c'était bien son signalement, c'était bien sa demeure; c'était lui. Oh bonheur! J'y cours, j'y vole, je le revois, je lui parle, /e le reconnais, moins beau, il est vrai, que je l'avais vu autrefois, moins élancé, moins léger, moins agile moins aérien, moins Tornthon, mais toujours mon ancienne connaissance, toujours monbien-aimé che- val. Aussi, à peine l'eus-je aperçu que je l'appelai par son nom, à la grande admiration du portier. Le même jour le cheval fut à moi; il quitta l'écurie de son en- fance pour venir avec moi, son ancien voisin. A présent il fait ce qu'il veut, il ne sort que lorsqu'il en a envie, il ne reste jamais exposé ni à la pluie, ni au mauvais temps; il mange l'avoine trois fois par jour, il a de la paille à son râtelier tant qu'il veut. Quand le Café de Paris me voit passer par hasard traîné par mon petit cheval, le Café de Paris hausse les épaules, et se moque du cheval et du maître. Je


XXXII JULES JANIN

ne changerais pas mon cheval de la rue du Dragon contre tous les chevaux anglais du Café de Paris.

Cette histoire de chien et de cheval peut fournir cette moralité à tous les jeunes gens que le sort, le hasard, le malheur, ou peut-être le même talent (cela arrive) engageront dans la carrière des lettres, à savoir qu'avec du zèle et du travail, et de la conduite, et de la persévérance, et une abnégation complète de sa per- sonne, et une persévérance de toutes les nuits et de tous les jours, et des amitiés honorables, et sa vie exposée il tous les hasards, à tous les chagrins, i^ tou- tes les traverses, à toutes les inimitiés de la vie litté- raire, il n'est pas impossible à un homme très-heureux d'avoir, au bout de six ans de littérature, un joli chien et un mauvais cheval.

Puisque je parle de la vie littéraire, il faut bien que j'y arrive, il faut bien que je raconte comment j'y suis entré. J'ai eu beau prendre le plus long pour ar- river il cette partie de mon histoire, tous ces riants détours dans ma facile jeunesse me sont inutiles. 11 faut toujours que j'arrive à ce but, la vie littéraire. C'est une histoire tout entière à écrire : pour cette hibtoire, j'ai amassé de grands matériaux que je sau- rai employer un jour ; je ne veux donc parler ici que de mon histoire personnelle. Elle est très-courte, mais je crois qu'elle donnera une idée assez exacte de la vie littéraire de notre époque.

J'étais donc, comme je vous l'ai dit, occupé à vivre au jour le jour, poursuivant de petites ambitions, in- souciant et flâneur, bon et jovial garçon, rien de plus, rien de moins; du reste, me doutant fort peu de mon mérite, s'il y a mérite. Je ne crois pas qu'il y ait un homme, écrivant quelque part, qui se soit moins es- sayé que moi avant d'écrire. Je puis dire, en toute


PEINT PAR LUI-MÊME. XXXIII

modestie, qu'avant mon premier article de journal, je n'avais jamais écrit une ligne suivie. J'avais beaucoup lu de grands prosateurs et de grands poctes, j'avais beaucoup traduit de grands e'crivains, Horace sur- tout; mais avoir eu l'idée de composer même un ro- man, moins que cela, même une tragédie en cinq actes et envers, c'était à quoi je n'avais jamais songé. Bien plus, je ne crois pas qu'avant mon début dans le monde littéraire, j'eusse lu vingt feuilles pério- diques. Tout ce que je savais en fait de journal, c'é- taient les feuilletons de Geoffroy et les articles de Dussaulx réunis en recueil; même il m'était resté de mes habitudes dans la maison paternelle je ne sais quelle vague adm.iration respectueuse pour Geoffroy, et pour Dussaulx, et pour le journal où ils avaient travaillé, qui m'eût fait rejeter bien loin aussi, et comme une chose bien invraisemblable, la seule idée d'écrire trois lignes dans un journal où ils avaient écrit. Ceci est encore l'histoire, mais en grand, du chien de M. de Lamartine et du cheval de la rue du Dragon.

Voici comment j'entrai dans la carrière des lettres. J'étais un jour à me promener devant un théâtre qui n'existe plus qu'en partie, qui a été pour moi le comble de l'art, et que je ne conçois pas aujourd'hui, tant nos goûts changent avec nos années et nos mœurs! Ce théâtre, vous allez rire! c'était l'Opéra- Comique, théâtre aimé par les amateurs de comédie parce qu'on y chante fort peu, et par les amateurs de musique parce qu'on y joue fort peu la comédie. Moi, je l'aimais, je crois, parce qu'on y faisait tout à la fois de la comédie et de la musique. Combien souvent, le dimanche, aux beaux temps de la seconde et dernière aurore de Martin, suis-jc venu, dans cet étroit et in-


XXXIV JULES JANIN

fcct passage Fcydcau, attendre mon billet de par- terre pendant cinq heures d'horloi;e, debout, à jeun, me disputant à outrance pour M"'° Pradher contre M'"° Rigaut, pour Martin contre Ponchard ! Que de ravissantes extases j'ai éprouvées dans ce parterre, quand, l'oreille tendue, l'âme tendue, j'écoutais ces beaux drames, ces belles comédies, cette musique di- vine, ces grands chanteurs 1 Je ne crois pas que jamais un plus complet assemblage de médiocrités de toutes sortes, musique et pocme, acteurs et chan- teurs, ait excité plus d'émotions et d'enthousiasme dans le cœur d'un jeune homme. J'étais ivre d'admi- ration, ivre de bonheur; mon cœur soulevait ma poi- trine oppressée. Que faire ? que devenir? Heureux transports, où êtes-vous? Le théâtre où se passait tout cet enthousiasme innocent et ridicule a duré en- core moins que mon admiration. Il a croulé sous les ordres d'un maçon, ce joli théâtre. A présent, en pas- sant rue Feydeau, vous pouvez voir encore son en- ceinte muette, ses loges dégarnies, ses échos tête baissée. Le pauvre vieux théâtre cherche en vain à envelopper sa nudité contristée : rien ne vient plus à son secours, ses ruines seules le protègent à présent. Paix à ses cendres ! Ainsi donc, moi, jeune encore; moi, assis sur les ruines de ce théâtre où j'ai trouvé tant de passions diverses, je suis là comme Marins h Carthage. Mais aujourd'hui, quand nous avons vu tant de ruines grandes et petites, tant de vainqueurs de la veille vaincus le lendemain, qui de nous, dans son étroite sphère, n'a pas été Marius assis sur les ruines de Carthage, un jour!

J'étais donc ce jour-là errant autour de l'Opéra- Comique comme une âme en peine, et toujours me consultant à part moi, pour savoir si je ferais encore


PEINT PAU LUI-MÊME. XXXV

cette fois l'énorme de'pense de 44 sous que l'Opéra- Comique coûtait dans ce temps-là. Comme j'étais ainsi à me consulter, je fus abordé par un beau jeune homme que j'avais vu souvent au Luxembourg, et avec leguel j'avais fait connaissance, nos deux chiens s'étant liés d'amitié, bien que son chien fût un beau et noble danois, à côté duquel mon pauvre Azor fai- sait une triste figure. Ce jeune homme avait au bras une très-élégante belle dame; ils allaient ensemble, elle et lui, à l'Opéra-Comique, et je pourrais au be- soin retrouver la date précise de ce jour. C'étaient les débuts de Lafeuillade et la rentrée de Gavaudan dans le Délire. Jugez de mon bonheur et de ma joie quand ce jeune homme, qui avait une loge à lui tout seul, me proposa de me donner une place à côté de cette belle dame! J'acceptai avec empressement et en balbutiant des grognements de reconnaissance. Mais que devins-je, quand mon ami me raconta tout bas que cette belle dame à qui il donnait le bras si fami- lièrement n'était rien moins qu'une chanteuse de l'Opéra, oui, de l'Opéra! une coryphée, par ma foi! Alors, je ne fus plus de ce monde, alors ma tête bourdonna comme lorsque vous avez les oreilles pleines d'eau à l'école de ^natation. Je ne sus plus à quel enthousiasme obéir. Être là à côté d'une femme de l'Opéra, être là en face de Gavaudan, de Gavaudan lui-même! La sentir, elle, distraite, ennuyée, lor- gnant d'autres hommes que nous deux (j'en suis fâché pour mon ami); écoutant sans les entendre mes fades, tremblants et timides compliments; prenant sans l'accepter mon bouquet de violettes. A qui en- tendre? à lui, au chanteur, à tous deux! La soirée fut enivrante. Dans ce temps-là, les femmes, quand elles étaient jeunes et belles, étaient revêtues pour


XXXVI JULES JANIN

moi de je ne sais quelle auréole bleue et flamboyante, espèce de phosphore parti de l'âme, que je ne sau- rais vous expliquer faute d'expression. Que de pas- sion j'avais alors! Oh! donnez-moi seulement la passion que j'avais ce soir-là; rendez-moi ce bour- donnement poétique dans mon faible crâne; rendez- moi la flamme bleue et scintillante qui enveloppait cette femme ; rendez-moi le bruit adorable de mon pauvre cœur; rendez-moi surtout cette admiration facile et niaise, cette bienveillance universelle, cette ignorance profonde de tous les mystères de l'art, de toutes les exii^cnccs de l'art; reportez-moi à cette vingtième année, rubiconde et fleurie, innocente et chaste, et vous verrez, vous verrez si je suis en eff"et, comme on le dit, une âme reveche, un cœur sec et froid, un esprit méprisant et goguenard, un critique implacable! Mais, hélas! hélas! où sont-ils, mes vingt ans? où sont-ils, hélas! Aussi, où est-elle, ma chan- teuse, qu'est-elle devenue, ou plutôt que n'est-elle pas devenue? Répondez-moi. Mais moi, j'en ai des nouvelles plus fraîches que vous.

Il y a trois ans, en passant à Nevers, la diligence s'arrêta pour le dîner; je lus par hasard à la porte du Cheval-Blanc l'affiche d'un concert annoncé pour le soir O surprise! c'était le nom de mon artiste, le nom que je n'avais jamais oublié, celle-là même dont le regard inattentif m'avait jeté dans la vie littéraire. Elle promettait ce soir-là, sur l'affiche du concert, de chanter beaucoup de musique de Rossini et de Panscron : car c'était au fond une bonne femme, très-abandonnée à l'heure présente, qui aimait beau- coup tous les extrêmes, et qui se plaisait dans tous les excès. Le nom de cette femme que j'avais adorée pendant trois heures d'adoration, me surprenant


PEINT PAR LUI-MÊME. XXXVII

ainsi après cinq ans, au milieu d'une grande route, dans une ville de province, me causa une impression singulière. Je résolus de la voir encore une fois avant sa mort ou avant la mienne. Je voulus savoir com- ment en effet elle était faite, cette femme. Je laissai donc partir la diligence sans moi, et j'attendis impa- tiemment l'heure du concert. L'heure du concert ar- riva enfin. J'entrai le premier dans la salle mal éclai- rée où se tenait, dans un silence morne et stupide, un méchant piano de l'endroit, emprunté à quelque nouvelle mariée de la préfecture ou de la mairie. L'instrument était là, bouche béante, et, faute de mieux, je me mis à le considérer sur toutes ses faces. Horrible et muette contemplation! Quel fléau en effet qu'un piano de province ! quelle carrière iné- puisable de sons faux et criards , de musique mé- diocre et bourgeoise! Que de méchantes romances sont renfermées dans ces quatre morceaux de bois ! que d'interminables sonates! Cela fait peur, de pen- ser à toute cette harmonie portative et si facile à sou- lever! Ma vision dans cette salle déserte fut assez longue. Peu à peu la salle se remplit; je me portai de l'instrument sur les amateurs, puis bientôt des ama- teurs sur l'artiste que j'attendais. Elle arriva enfin, on l'annonça à haute voix : c'était elle. Était-ce bien elle? Je vis une pauvre femme, maigre et rouge de visage, entortillée dans une robe bigarrée, portant des gants de couleur, les cheveux relevés sur le front, le regard inquiet et hautain à la fois. Oh! quelle dé- ception! C'était pourtant ce môme regard qui m'avait jeté sans le savoir dans la vie littéraire! Ce qu'elle chanta, cette femme, je ne saurais le dire. Elle chanta si mal qu'elle fut applaudie à outrance par toutes les autorités locales. C'en était fait, elle était

d


XXXVIII JULES JANIN

revenue à la vie vagabonde, la bohémienne civilisée; clic était entrée de nouveau dans cette vie nomade et misérable qui a tant de charme pour l'artiste drama- tique; existence vagabonde toute chargée d'humilia- tion et de misère, et de gloire douteuse, dont l'eni- vrement est d'un elTet irrésistible sur ces âmes à part. J'étais à ce concert comme Milton enfant. Il dormait un jour, quand deux belles dames s'arrêtèrent devant son sommeil, et ilrcnt glisser deux vers d'a- mour dans son sein : h son réveil, il trouva les vers; les belles dames s'étaient enfuies. J'étais Milton éveillé, moi, et je revoyais ma vision poétique; seu- lement, elle était en haillons. Adieu donc ma vision! C'est un triste adieu, mais qui de nous n'a pas ouvert les yeux avant le temps? Quel est le jeune homme aujourd'hui, je dis le plus sensé, qui n'ait pas eu à redescendre péniblement du haut de cet enthou- siasme de dix-huit ans, auquel il s'était élevé d'un seul bond? J'en connais un qui, depuis, a été con- damné deux fois à mort; homme énergique, qui a passé devant les jurés les plus formidables à la presse, et que l'état de siège a voulu égorger : celui-là même, après trois ans d'admiration et d'attente à l'Opéra- Comiquc aussi, s'est estimé heureux d'embrasser le gant déjà souvent porté d'une petite fille dont il ne voudrait pas aujourd'hui pour être la bonne de son enfant. Il vous est donc permis d'être triste et rêveur toutes les fois qu'une de vos illusions s'en va loin de vous, d'un pas lourd, et relevant péniblement sa robe fangeuse, comme une prostituée surprise par le commissaire de police après minuit.

Je reviens à mon récit de touth l'heure. Tout à l'heure j'étais encore h l'Opéra-Comique, ivre de joie. Quand tout fut dit, et que j'eus vu la toile se relever, et que


PEINT PAR LUI-MEME. XXXIX

nous fûmes descendus dans la rue, mon ami me donna le bras de sa chanteuse, et nous la conduisîmes chez elle, rue du Helder, par les murmures du boulevard Coblcntz, un jour d'été. Ce fut la première fois de ma vie que je remarquai cette rue du Helder, si mysté- rieuse, si pleine d'amour et d'intrigues de toutes sor- tes; monde à part dans le monde élégant, petites maisons consacrées au plaisir, dont chaque fenêtre porte une silhouette, dont chaque porte est soumise à un signe plus que numérique; espèce de boudoir à double entrée : l'une consacrée au vieillard opulent, l'autre destinée au jeune homme beau et pauvre; espèce de champ d'asile qui tient le milieu entre le vice et l'amour honnête. Je ne saurais vous définir encore cela; mais la rue du Helder mérite une men- tion à part dans les rues de Paris; elle a des bruits qui ne sont qu'à elle, des parfums qui ne sont qu'à elle, des murmures qui ne sont qu'à elle. Voyez- vous cette femme là-haut, aux secondes loges de l'Opéra? Elle est belle, elle est parée, elle est jeune encore de sa jeunesse de vingt-cinq ans ; elle rit, elle est à l'aise, elle connaît les hommes du balcon qui la saluent; c'est presque une dame, c'est une femme aussi éloignée de l'insouciante jeunesse que du dévergondage de l'âge mur; c'est une femme qui fait halte entre les passions passées et les passions à venir, entre la dévotion et le jeu, entre le libertinage et le mariage ; c'est une femme de la rue du Helder. Oh! cette nuit-là, quand nous l'eûmes quittée, cette femme, et que je sentis encore à mon bras la chaude impression de son bras, comme je fus ému et transporté ! Alors, pour la première fois, je sentis ma nullité et ma misère; alors, pour la première fois, la rue 'rouanne, que je trouvais si belle avec sa fontaine


XL JULKS JANIN

d'eau claire et limpide, me parut horrible, comparée h la rue du Ilelder! L'Opcra-Comique était si loin de là et notre belle chanteuse si loin aussi! Mon ami choisit ce moment pour me parler de la profession qu'il m'engageait h prendre. Il était journaliste ni plus ni moins. A l'entendre, il régentait l'univers dramatique; il avait toutes les faveurs et toutes les soumissions de l'art; sa vie était une fètc enchantée, à l'entendre; té- moin cette loge où il m'avait donné une place; témoin cette chanteuse dont il m'avait prêté le bras, témoin le journal qu'il recevait tous les matins, témoin la carte du Diorama qu'il avait dans sa poche, témoin ses entrées au théâtre des 'Variétés et au théâtre du Gym- nase, et que sais-je encore? car ce sont là les amorces innocentes de la vie littéraire. Un jeune homme igno- rant et faible se laisse aller à ces tristes appâts. Le plaisir facile lui va mieux tout de suite que la fortune difficile ù gagner en dix ans! C'en est fait, c'en est donc fait, je ne résiste plus, je renonce de gaieté de cœur à toutes mes graves et vives études, je me fais écrivain, et je mourrai écrivain pour avoir passé mal à propos, un soir d'été, par l'Opéra-Comique, le bou- levard Coblentz et la rue du Helder.

Ce n'est pas que j'aie à me plaindre de la vie litté- raire; non pas, non, je n'aurais pas cette ingratitude envers la plus noble profession de cette époque de liberté : au contraire, tout en racontant par quel ac- cident je m'y suis trouvé engagé, dans cette route diffi- cile, je serais désolé d'arrêter ceux qui se sentent assez forts pour s'exposer à ces hasards. Les plaintes des écrivains d'autrefois m'ont toujours paru une injus- tice, elles seraient une brutalité stupide aujourd'hui. Remontez tant que vous voudrez dans notre histoire, partout vous trouverez les poètes aux abois dans leurs


PEINT PAR LUI-MEME. XLI

vers, riches dans leurs maisons. A ceux qui ne sont pas riches, arrive la gloire, cette grande consolation de toutes les infortunes. Voyez! aux uns François P' tend une main vaniteuse, aux autres Richelieu offre sa terrible collaboration; à ceux-ci Louis XIV, à celui-là le duc de Bourgogne, puis M"° de Pom- padour au XVIII« siècle; et en même temps Cathe- rine et Frédéric II, toute la ville et toute la cour! Ce sont là des encouragements ! ce sont là des exis- tences mieux que bien faites; c'est là une vie toute vouée au hasard, à la passion, à la colère, aux rêves et aux bonheurs de toutes sortes. Demandez à ces hom- mes à part dans la foule, lequel d'entre eux voudrait consentir à descendre dans la vie commune, eux qui sont tous princes ou aristocrates par le talent et le génie? Aucun d'eux ne consentira àaucunprix à subir cet abaissement moral. Dans les plaintes des poètes, leurs longues misères, leurs pauvretés tant chantées, leur isolement, ce sont là autant des mensonges poé- tiques auxquels il ne faut pas croire, enfants, auxquels Une faut pas que vos pères ni vos mères ajoutent une foi trop grande. La vie littéraire, voyez-vous ! ce fut de tout temps une vie à part dans les grandeurs de ce monde : c'est mieux que cela aujourd'hui, c'est une vie à part dans les puissances de ce monde. L'homme de lettres marche c )mme le grand seigneur a marché ; ils sont entrés l'un et l'autre dans la Constitution , ils sont des vrais citoyens l'un et l'autre, mais citoyens hors de la foule, malgré la foule; citoyens à part, citoyens aristocrates pour tout dire, aristocrates par la passion, par le cœur, par la pensée, par l'avenir. Pour mieux comprendre ma proposition passons du poète d'autrefois à l'homme de lettres d'aujourd'hui. L'homme de lettres d'aujourd'hui a cela de parti- ra


XLir JULES JANIN

culier , c'est qu'avec sa plume il a une existence assu- rée et conquise, tout aussi bien que les avoués et les notaires, tt beaucoup plus qu'un avocat. La Consti- tution est ainsi faite qu'elle ne peut vivre qu'à force de débats et des discussions de tout genre, pour et contre ; le journal , aujourd'hui , c'est plus qu'un besoin c'est un devoir. C'est une nécessité de tous les matin?, de tous les soirs, de toutes les heures du jour. Le jour- nal est la reproduction de toute la vie , publique , litté- raire , philosophique, prenant toutes les nuances de la société , de haut en bas. Cette puissance qui dirif^e à son gré et violemment les hommes et les choses, puissance inexorable qui se dévore elle-même quand l'aliment vient à lui manquer, savez-vous combien il fautd'écrivainsactifs , et passionnes, et dévoués, pour suffire à toutes ses exigences, à tous ses besoins, à toute sa vie.-" Savez-vous ce que c'est que cet abîme sans fond où se jette ù chaque instant cette immense quantité de passions, d'idées, de paradoxes, de folies, de niaiseries, de toutes les choses qu'engendrent le cœur, l'âme, la passion, le vice et la vertu des hom- mes? Savez-vous ce que c'est que la presse périodique? Monstre aux cent voix et aux cent bouches, vautour qui a besoin pour vivre de toujours dévorer un foie renaissant; insatiable conversation qui va en un clin d'ccil d'un bout de l'Europe à l'autre, frappant à la fois l'oreille des rois et l'oreille des peuples , procla- mant en même temps les principes les plus opposés: athéisme et dévotion, esclavage et liberté, le roi et le pape, la licence et l'ordre; voix immense, qui a tout autant changé le monde que la vapeur et les chemins de fer! Eh bien! ce monstre, cett^e voix, la presse périodique enfin , quand j'ai été saisi par lui , par une soirée d'été calme et sereine, j'ai eu peur d'abord, je


PEINT PAR LUI-MÊME. XLIII

me suis senti entraîné bien loin d'abord, puis peu à peu je m'y suis habitué , j'ai flatté de la main ce cour- sier rebelle, je me suis mis plus à mon aise. M'y voilà, que le Bellérophon m'emporte où il voudra, je suis à lui corps et âme, je l'aime de toute ma pas- sion et de tout mon cœur ! Il n'y a rien de tel que de s'habituer des premiers à ces positions extraordi- naires dans la vie; il n'y a que le premier pas alors qui vous fasse peur, vous êtes en ballon dans les airs , vous êtes sur un chemin de fer , vous êtes ré- dacteur d'un journal, vous êtes à part dans le monde, assis à l'air, heureux et calme, et la foule tremblante et ébahie vous regarde d'en bas ! voilà tout, , Mais ni le ballon poussé par le gaz emflammé au milieu des nuages, ni la voiture rapide comme l'é- clair, traînée à la remorque par ce géant aux mille bras qu'on appelle la vapeur, n'ont poussé un homme en avant comme on est poussé en avant par cette vapeur autrement puissante, le journal. Moi, pauvre enfant, la veille si tranquille, si heureux, si oisif, à peine eus-je touché le journal dans ses extrémités les plus inoffensives, que je fus saisi corps à corps par ce nouveau Briarée, plus terrible mille fois que celui de la fable. De ce jour, plus de repos, plus d'oi- sivité, plus rien de la vie ordinaire. Je commençai pourtant comme tous les écrivains périodiques ont commencé, obscurément; n'importe, il fallut bientôt aller en avant. Bientôt le travail augmenta. Bientôt la passion d'écrivain me vint à l'âme. Bientôt le be- soin de juger envahit tous mes plaisirs. Bientôt la critique par métier se mêla à toutes mes sensations. Bientôt l'envie d'être important changea en fiel ma bonne volonté naturelle pour les autres. Bientôt je rejetai loin de moi mon admiration facile, comme on


XLIV JULES JANIN

rejette un fardeau inutile pour un grand voyage. Cela fut un grand malheur, n'est-ce pas, de perdre en un jour cette bienveillance universelle pour les autres, cet enthousiasme toujours prêt, cette bonne passion de toutes les heures, cette naïveté d'enfant, cette profonde ignorance du monde littéraire et du monde artiste P J'étais encore si bon la veille, si naïf encore, si aimant, si aimé! Le lendemain, me voilà cher- chant des haines, froissant desamours-propres, m'at- taquant i\ des renommées brillantes et fragiles comme le verre! tout cela pourtant parce que j'étais allé à rOpéra-Comique un soir d'été, avec une belle dame de l'Opéra.

Car sorti de l'Opéra-Comique, mon ami me donna le secret de sa vie élégante et de ses loges au théâtre, et de ces belles dames dans les belles loges. Il ne s'a- gissait, pour être heureux comme lui, que de prendre son collier de journaliste, et moi, innocent, je tendis la tête, ne voyant pas que le col de mon ami fût pelé ! Quant à la fin de mon histoire à Nevers, vous la sa- vez déjà sans que je vous la dise. Je tombai encore cette fois du haut d'une chimère brillante dans une réalité bien triste! Elle vint, la pauvre femme, dans cette salle de concert, elle vint en écharpe rose passé, la joue couverte d'un mauvais fard, la voix rude et rauque, et elle chanta du Rossini et du Catruffo. Cela fut très-appaudi par l'assemblée, cela fut bien triste pour moi; et le soir rentré dans mon auberge, je regrettai vivement ma fatale curiosité.

Voyez-vous, la vie littéraire est remplie de ces dé- ceptions funestes. Vous y entrez avec toutes sortes d'illusions, mais à mesure que vous faites un pas, vos illusions s'envolent une à une, pour ne plus re- venir. Il y a deux parties dans l'art bien distinctes:


PEINT PAR LUI-MKME. XLV

le parterre et les coulisses; tant que vous êtes dans le parterre, cela va bien, on arrive à vous du beau côté. L'art se pare avec soin, il prend sa voix la plus douce, il sourit, il fait patte de velours, il est riche, heureux, honoré, passionné. Mais de grâce, si vous voulez toujours le voir ainsi, ne quittez pas le par- terre, restez à votre place, homme heureux , pour qui la toile tombe et se relève toujours à propos: la cou- lisse change tout cela

Dans la coulisse, en effet, l'art, quel qu'il soit, poëte, musicien, peintre , comédien , l'art est hideux: le poëte s'agite de long en large et rature ses vers; le musicien frappe au pied de son piano au hasard, at- tendant l'inspiration qui ne vient pas; le peintre va chercher au coin de la borne quelques pauvres filles, qu'il déshabille pour en faire des déesses de la fable ou des saintes de la légende; la comédienne si belle tout à l'heure, teint son visage et ses mains, et dé- pose sur sa toilette sa chevelure et sa passion.

Voilà ce que c'est que la coulisse ; or , entrer dans cette vie d'artiste, c'est entrera proprement dire dans la coulisse du théâtre, c'est se jeter à corps perdu dans cette atmosphère nébuleuse que l'homme heu- reux évite avec soin et dont il ne s'approche qu'à distance et avec toutes sortes de précautions, atten- dant pour bien faire que le lustre soit allumé, que le souffleur soit à sa place, qu'Iphigénie ait attaché sa ceinture virginale, que Burrhus ait mis sa barbe à son menton, Cydalise le fard à sa joue, Baillot la co- lophane à son archet, M. Gérard le vernis à son ta- bleau; mais ce sont là les heureux et les habiles de ce monde. Ceux-là jouissent et ne produisent pas, ceux-là sont les seuls qui conservent leurs illusions, respectons-les 1


XLVr JULES JANIN

Moi, je suis déjà bien las de vous parler de moi; que suis-je, d'ailleurs, pour vous tenir ainsi sur des commencements si vulgaires, insipide histoire sans intérêt et sans plaisir? J'ai été ainsi longtemps, ba- taillant dans l'opposition, car sous la maison de Bourbon, l'opposition c'était la grande route. A pré- sent que j'y pense , je trouve que jamais dynastie n'a été attaquée comme cellc-lù ; nous sommes aujour- d'hui plusieurs hommes faits, écrivains posés et bien posés, qui avons commencé ensemble par écrire un journal de personnalités très-vives contre tout ce qui était pouvoir dans ce temps-li\. Ce journal devint po- pulaire en peu de temps. Il portait un nom cher à la France littéraire et opposante, il était plein d'in- dignation et de fiel. Chaque matin c'étaient de nou- veaux sarcasmes, de nouvelles colères. Tout venait à nous , nous fûmes terribles. Toutes les fois que j'ai voulu relire cette ardente et infatigable polémique, je me suis étonné de la patience avec laquelle les courtisans de ce temps-là la supportèrent; ils ont rendu ainsi , à leur dam et préjudice, un grand hom- mage à la liberté de la presse: il faut dire aussi que faire autrement eût été difficile. Nous étions trop bien soutenus par l'opinion, nous étions de trop jeunes athlètes pour être brisés facilement ; et puis comment nous rendre sarcasmes pour sarcarmes? Nous étions très-jeunes, tous honnêtes gens, tous sans ambition, tous méchants sans méchanceté et cruels sans le savoir! Et puis, à côté de nos haines politiques, nous jetions dans cet admirable petit pamphlet nos amours de chaque jour, tout nous ser- vait ù remplir notre tâche; il n'est pas un de nous qui n'ait écrit là toute sa vie; et cela amusait le pu- blic qui se laissait aller à ces impressions franches


PEINT PAU LUI-MIME. XLVll

et toutes nouvelles, lassé qu'il était des vieux jour- naux.

Car nos commencements ont eu ceci de particulier, qu'ils ont été à la fois le commencement du nouveau journal et la fin des vieux journaux. Tel que je suis, jeune encore, homme de 1804, cette belle année de prospérité et de gloire inouïe, je suis à l'heure qu'il est un des plus vieux journalistes de Paris. Cela vous fatigue si vite, le journal; cela vous vieillit si vite, improviser tous les jours de quoi suffire à cette im- mense consommation d'esprit, de style, de colère, d'indignation, de raillerie! Hélas! à mon tour je me sens en retard déjà. Moi qui vous parle, j'ai vu s'éle- ver à côté de moi, au-dessus de moi, nos plus habiles écrivains périodiques, ceux qui tiennenten leurs mains toutes les destinées du pays. J'écrivais déjà quand ils ont commencé à écrire, mais avec quelle verve, grand Dieu! Comme ils se sont dessinés tout d'abord! que de grandes choses ils ont faites ! Les uns ont renversé le ministère de Polignac en six bonds; les autres ont pris par la main la révolution de Juillet, cette terri- ble fille, s'efforçant de la guider dans le chemin qu'ils lui avaient tracé à l'avance; tous ils ont agrandi le langage de la presse, tous ils ont rendu à la critique sa dignité et son éclat. Oh! c'est un beau spectacle, la presse périodique! Que de grands noms! que de zèle! que de courage! que d'éclat! quelle abnégation profonde de soi-même ! quelle sainte colère ! quelle verve inépuisable! Tous les jours être prêt! Émeute, révolution, rue Saint-Denis, rue des Prouvaires, guerre au dehors, peste, rien n'y fait: ils sont tou- jours là, là, sur la brèche! Que de génie dépensé ainsi, jeté au vent, prodigué à la foule qui passe! Et puis les longs procès criminels, et puis les prisons sans


XLVIir JULES JANIN

fin, et puis ks voyages de Versailles à Paris entre deux gendarmes, et puis les amendes, et puis les pau- vres femmes qui tremblent et se préparent à mourir, entendant le gendarme de l'état de siège qui escalade les murs de la maison; et puis, d'autre part, l'écrivain qui défend seul contre tous ce que tout le monde atta- que, qui reste impassible devant la foule, qui tient à son devoir et à son droit, et qui reste au but qu'il s'était tracé, sans vouloir avancer ni reculer d'un pas! C'est stoïque et beau! Notre siècle est le siècle delà presse; notre siècle est le siècle de la pensée libre ; notre siècle est le siècle de tous les genres d'indépendance. Qu'il faille défendre ce qui existe, qu'il faille défendre ce qui n'est plus, ou pousser toutes ses forces h. un ave- nir difficile, ils sont tous prêts: voyez-les, pas un ne recule! Que deviennent donc, en présenc: de ces hauts et sincères témoignages, toutes les déclamations du siècle passé sur les gens de lettres en général et en particulier sur les écrivains des feuilles périodiques? Cela fut longtemps une plaisanterie consacrée. Voltaire lui-même, le premier homme qui ait fait un journal en France; car, sa correspondance, qu'est-ce autre chose sinon le seul journal possible de cette épo- que? Voltaire lui-même, quels sarcasmes n'a-t-il pas trouves contre les journalistes de son temps? sarcas- mes souvent répétés, sarcasmes imposibles aujour- d'hui. Aujourd'hui avant tout, et pour tout homme qui fait un journal, la vérité est une nécessité aussi bien que la justice. Lisez tous les journax du temps, et, après les avoir lus, comparez-les entre eux: je liens pour certain que dans le fond, sinon dans les formes, vous trouverez que tous ils s'accordent à flétrir ce qui est infâme, à louer ce qui est noble et bon. Il est impossible qu'il en soit autrement avec la


PEINT PAR LUI-MEME. XLIX

liberté de la presse : elle est en effet 1 âge d"or de l'écrivain périodique. Aussi regardez, il n'y a plus de livres aujourd'hui, il n'y a plus que des journaux.

Je suis donc heureux et fier d'être un des hom- mes de cette presse, moi indigne! Depuis tantôt huit ans, j'y ai travaillé nuit et jour avec tout le zèle dont je suis capable, faisant des livres pour me distraire et pour réaliser, si je puis, quelques-unes des idées que je rencontre dans ma tête en passant en revue les idées des autres. Quand je commençai à écrire pour la première fois dans un journal, et que je me demandai comme Figaro, mon patron: Qu'ya-t-il? Les répon- ses m'arrivèrent en foule, et j'eus bien de la peine, dans ce temps-là, à les démêler toutes, ces réponses à ma question imprudente. Ce qu'il y avait alors en France était une chose immense en apparence, une chose inépuisable en apparence, un univers entier à exploiter par un journaliste de vingt ans , comme moi. Eh bien 1 horreur ! tout ce qu'il y avait en France est mort depuis, ou s'est évanoui on ne sait où. Tout cela a été dévoré par le journal; le journal, cette frêle puissance quand j'ai commencé, puissance si débattue et sur laquelle le censeur pouvait chaque soir jeter son souffle infâme , mutilant une pensée avec autant de sang-froid que le bourreau coupe la tête d'un hom- me; le journal seul a dévoré tout cela.

Le journal est le souverain maître de ce monde; c'est le despote inflexible des temps modernes; c'est la seule souveraineté inviolable; c'est mieux qu'un pouvoir de droit, c'est un pouvoir de fait: toutes les grandeurs du monde viennent se briser contre cet écueil. Le journal mesure a chacun sa popularité, sa gloire, son renom, sa valeur dans le monde. C'est lui


L JULES JANIN

qui fait les oraisons funèbres de toutes les puissances renversées. Il est immortel à présent; il a toute la patience de l'immortalité; il a lassé à lui seul toutes les grandeurs et toutes les ambitions de ce siècle; il a vaincu l'obstination de Charles X; il a vaincu la rc- vèche résignation de Madame la duchesse d'Angou- lème; il a fait plier la frivole et charmante pensée de Madame la duchesse de Berry; il a fatigué les plus infatigables renommées, celle de Bonaparte lui-même. Quels événements! Bonaparte tombe sous la presse, il meurt sous elle; son fils meurt après lui, n'ayant que la presse pour jeter sur sa tombe quelques phra- ses d'oraison funèbre; et vous ne voudriez pas qu'on eût quelque orgueil à appartenir à ce corps, qui a fait et défait tant de pouvoirs!

Il faut dire, pour être juste, qu'à aucune époque de la France moderne, la littérature et les arts n'ont été florissants' comme ils l'étaient à l'époque où je pris une petite place dans le monde littéraire. Rossini était dans toute sa gloire; M. Gros, qui n'était pas encore baron, venait de faire la coupole du Panthéon qui était redevenu l'église de Sainte-Geneviève. M. de Lamartine publiait ses nouvelles méditations, ce chef-d'œuvre digne de son premier chef-d'œuvre; M. de Chateau- briand préparait ses œuvres complètes, le seul à qui ce fût là une faiblesse permise et admirée. Au théâtre Victor Hugo annonçait Marion Delorme, que soute- nait le roi Charles X lui-même contre la plus ignoble pétition qui se soit jamais faite dans aucune littéra- ture, depuis la célèbre pétition des garçons bouchers à la reine Elisabeth contre son poète Shakespeare.

Voilà qui allait bien. Dans le petit art, nous avions M. Scribe, qui faisait nos délices avec une aristo- cratie de son vernis et de son invention. Nous avions


PEINT PAR LUI-MKME. I-I

Boïldieu qui faisait la Dame blanche; nous avions... que sais-je encore? M. Gérard, par exemple, et son portrait du roi, dans lequel il y avait ce beau cheval. Tout cela était admiré très-fort, tant nous étions oisifs et riches! Chaque année avait aussi sa célébrité qu'il fallait faire ou défaire, chose facile au journal. Venaient en même temps les expositions de l'indus- trie. Venaient Sèvres, les Gobelins, la Société d'en- couragement pour les Beaux-Arts, les concerts des Evfants d'Apollon; toutes choses suivies de dîners au Rocher de Cancale ou chez Véry. Quelle belle foule! Voyez cette dame qui passe, une partition à la main , elle sort de Feydeau et elle va chanter à la chapelle du roi; voyez cet homme qui emporte son violon en cabriolet, il va accompagner la duchesse de Berry; voyez cet enfant qui passe entouré de gardes du corps, c'est le duc de Bordeaux. Prêtez l'oreille, le vieux palais s'illumine tout à coup! c'est fête aux Tuileries! la fête des puissances et des nobles! Ils se reportent au moyen âge ; ils se reportent de toutes leurs forces à ce temps de puissance absolue ; ils rêvent toute la nuit l'antique féodalité des vieux temps.

Mais, le matin même de ces fêtes, quand ces fêtes vont finir bientôt, voyez-vous ce pauvre homme qui jette obscurément un journal chez le portier du roi? Portez les armes à ce pauvre homme, sentinelles! frappez le parquet du talon de vos bottes , gardes du corps! Evanouis-toi, moyen âge d'une heure! ce pauvre homme abattra les vieilles Tuileries! ce pauvre homme, c'est le porteur d'un journal.


Une préoccupation puissante s'est emparée ainsi de


LU JULES JANIN

toute ma vie, et, Dieu merci, j'ai été placé dans des positions assez diverses pour les bien comprendre à présent que je les vois en bloc, tous ces faits épars de notre histoire de chaque jour. Je fus d'abord un écrivain inconnu, écrivain d'opposition par épi- gramme, faisant la petite guerre en vclite, harcelant les gouvernants que je connaissais fort peu et qui me connaissaient encore moins; plus tard je passai du petit jounal dans le grand journal , du journal populaire dans le joutnal aristocratique, toujours le même homme, quoi qu'on ait dit, là et là, toujours faisant de l'opposition là et là.

Ceux qui me reprochent d'avoir passé d'un journal à l'autre ne peuvent pas me reprocher d'avoir quitté une opinion pour une autre ; j'ai toujours été le même écrivain, attaquant ce qui était fort, hostile au puis- sant, n'étant jamais guidé dans mes hostilités par aucune ambition personnelle, quittant une position acquise aussitôt que cette position devenait avanta- geuse. C'est ainsi que j'abandonnai mon petit journal d'opposition libérale quand il devint triomphant sous M. de Martignac; c'est ainsi que je quittai mon grand journal d'opposition royaliste le jour même où M. de Polignac vint au pouvoir. Tout le monde sait qu'alors j'avais une chance très-belle: je pris la fuite. Le lendemain, je faisais un journal d'opposition : l'opposition a été ma vie à moi, comme à d'autres la défense du pouvoir est leur vie. Le premier qui a jeté des paroles d'opposition après Juillet et qui les a signées, c'est moi. Ce que je dis ici, ce n'est pas par vanité ou pour me faire valoir plus que je ne vaux, mais pour répondre une fois pour toutes à ce qu'on a pu dire sur le caractère d'un homme qui a pu être accusé d'inconséquences téméraires, mais à qui per-


PEINT PAR LUI-MEME. LUI

sonne ne peut reprocher dans sa vie, ni une bassesse, ni une mauvaise action, ni une lâcheté.

A quoi nous avons servi, nous autres jeunes écri- vains périodiques, et ce que nous avons fait en dix ans, il serait facile de le dire. Une fois que nous nous fûmes enquis de quoi il s'agissait et quels étaient les hommes régnants, nous comprîmes tout de suite ce qu'il y avait à faire et sur quelles sommités il fallait frapper. Ainsi nous avons été les premiers qui aient attaqué de front la littérature de l'Empire, cette stu- pide usurpation littéraire qui était restée debout, après que l'usurpation guerrière et glorieuse fut morte sur son rocher. Vous qui vivez, ou plutôt qui écrivez au- jourd'hui, tranquilles et à l'abri de tout monopole, vous ne sauriez vous figurer ce que c'était il y a dix ans que la littérature de l'Empire; elle était partout maîtresse souveraine, impérieuse, fière et jalouse, et médiocre. Elle tenait tout ce qu'on pouvait tenir, le théâtre et la place publique, l'Académie et le journal; et chaque pas que faisait un pauvre jeune homme qui se sentait de l'esprit et du cœur, il trouvait son pas- sage impitoyablement barré par ces immobiles. Plus de passage pour personne! Que d'humiliations de tous genres ces gens-là ont fait subir à toute la jeune école! Cela est à peine croyable. Les Messéniennes trouvent à peine un imprimeur: les Méditations sont publiées par faveur et en tremblant ; lord Byron est publiquement hué comme poëte; il fallait un libraire très-hardi pour dépenser sur les Puritains et VInvahoé de Walter Scott la moitié autant d'argent qu'on en dépensait sur M. Botte, ou Y Enfant du Carnaval, par Pigault-Lebrun.

Dans ce temps-là Armand Carrel n'aurait jamais pu imprimer son Histoire d' Angleterre : dans ce


LIV JULES JANIN

temps-là la presse périodique n'aurait pas trouvé assez de mépris et de moquerie pour les morceaux de Sainte-Beuve ; Mérimée aurait eu besoin d'un colla- borateur de la Pandore pour publier sa chronique. Michel Raymond aurait eu besoin d'un préface de Paul de Kock. J'ai vu Victor Hugo, cet ardent génie qui règne aujourd'hui par la poésie après avoir com- battu pour elle, ne pas pouvoir placer au prix de cent écus Han d'Islande, cette vive, passionnée et gros- sière ébauche d'un homme qui avait Notre-Dame de Paris dans la tête, et les Orientales dans le cœur. Dans ce temps-là, il était impossible d'aborder le théâtre. Le Théâtre- Français , la tragédie française, étaient le monopole de ces messieurs. L'Opéra leur appartenait corps et âme, et danseuses. Ils regardaient rOpéra-Comique comme leur berceau, et, en effet, 'est de là qu'ils sont presque tous sortis, pour aller à la Chambre ou à l'Académie française. O la belle littérature! mes amis, la belle et savante littérature, qui a commencé par composer des drames pour les musiciens de Feydeau !

C'était là un joug bien propre à flétrir de jeunes âmes! c'était là une humiliation cruellel Que de fois, en me promenant lentement dans les galeries de bois du Palais-Royal, ce temple de la librairie et de la prostitution publique, ruinées toutes les deux, ai-je senti mon cœur bondir d'indignation dans ma poi- trine, quand je voyais ces somptueuses boutiques remplies tout entières par une littérature dont ni moi ni personne nous ne pouvions lire quatre pages de suite! Dans ce temps-là, le Palais-Royal n'était per- mis qu'aux adeptes. Alfred de Vigny, qui commençait avec toutes sortes de peines, était obscurément an- noncé chez les libraires du quai de la Vallée ; Alexan-


PEINT PAR LUI-MEME. LV

dre Dumas, commis obscur perdu dans un bureau, rêvait tristement une célébrité qu'il n'a pu réaliser que six ans plus tard. Que de tourments dans ces jeunes âmes! Mais ils se traînaient péniblement au- tour du mur d'airain sans l'entamer; alors, pour vivre, il n'y avait que deux moyens pour les pauvres poètes: vi\re pauvre et inconnu, ou bien travailler obscurément aux histoires, aux tragédies, aux jour- naux, aux opéras-comiques, aux biographies, aux discours a-adémiques de ces messieurs: il n'y avait pas d'autre chemin.

Demandez à tous ceux qui sont parvenus à quelque chose et qui sont enfin devenus les maîtres, comment ils sont arrivés, par quel'es fatîgues, par quels efforts? Cela est horrible à penser; et quoi qu'il arrive, je me suis bien promis, me souveiar.t de toutes ces dou- leurs, que si jamais j'étais quelque chose, je ne tien- drais ni ma porte ni mon âme fermées au moindre jeune homme qui viendra loyalement me raconter qu'il veut mettre le pied dans celte difficile et glis- sante carrière des lettre:.

Vous concevez donc qu'un homme qui un des pre- miers s'est attaqué corps à corps à cette littérature envahissante de l'Empire, qui l'a harci.4ée nuit et jour, qui a fait de sa ruine totale la grande ambition de sa vie , qui l'a attaquée par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, lui reprochant chaque jour tout ce qu'on pouvait lui reprocher, sa nullité d'a- bord, et ensuite ses habitude:: de servilité et de cen- sure; vous concevez que cet homme, quand cette littérature est morte enfin, quand les jeuies et les forts ont renversé tous les obstacles enfin, soit appelé à se glorifier de cette belle œuvre pour la faible part qu'il y a prise. Ainsi fais-je, moi qui vous parle; moi,


LVI JULES JAXIN

j'ai été le faible animal qui ai rompu de mes dents le réseau dans lequel était enfermé le lion. Laissez-moi le voir bondir, mon jeune lion délivré. Comme ses bonds sont impétueux! comme son allure est vive! qu'il est heureux d'être libre enfin! Le lion, c'est la jeune littérature contemporaine, c'est notre capri- cieuse et folle poésie, c'est notre histoire sévère et remplie de poésie, c'est notre drame aussi, cet im- mense jouteurquin'étreint pas tout cequ'il embrassei c'est notre éloquence simple et naturelle, éloignée de tous les genres d'emphase; c'est notre roman pas- sionné jusqu'au délire, mais plein d'intérêt et de vé- rités de tous les genres. Tels sont les fruits d'une victoire littéraire qui a demandé dix ans de combats. Ce qui doit rc'sulter de cette victoire, et quels fruits doit porter la littérature nouvelle, nul au monde ne peut le dire; nos tentatives les plus hardies n'ont pas encore amené un chef-d'œuvre. Nos chefs d'école ont éprouvé bien des défaites, la révolution qui s'est abattue sur tout cela a jeté bien du découragement dans les esprits les plus hardis, et dérangé bien des enthousiasmes. Il est cruel à un écrivain qui marche à son but, d'être dérangé par cette grande chose qu'on appelle une révolution. Cela l'étonné et le fati- gue, cela l'anéantit pour longtemps. Une fois revenu de la première surprise, il lui faut bien des soins et des peines seulement pour regagner l'échelon de gloire sur lequel il était huche quand la révolution, en pas- sant, l'a jeté par terre du bout de son aile. Nous en sommes donc là, nous tous tant que nous sommes, attendant la poésie qui doit venir, et nous demandant avec inquiétude de quel côté, orient ou occident, doit sonner la trompette delà résurrection poétique. Mais, hélas ! il faut attendre encore longtemps avant de l'en-


PEINT PAR LUI-MKME. LVII

tendre éclater et retentir dans la société moderne, qui est toute politique. Les faits passent avant les idées, l'histoire passe avant la poésie. Il faut laisser à l'histoire le temps de prendre un corps et un visage; quand l'histoire sera faite, nous ferons de la poésie avec l'histoire, si nous pouvons.

Or ceci est encore un des avantages du journal, c'est qu'en même temps que le journal fait l'histoire politique, il fait encore l'histoire littéraire de chaque jour. La critique remplace toute poésie quand toute poésie est éteinte; la critique, dans les époques de transition, tient lieu fort bien de tout ce qui n'est plus, ce qui n'est pas encore. La critique alors c'est tout le poëme, c'est tout le drame, c'est toute la co- médie, c'est tout le théâtre, c'est tout ce qui occupe les esprits; c'est la critique qui passionne et qui amuse; c'est elle qui éclaire et qui brûle, c'est elle qui fait vivre et qui tue; elle usurpe à elle seule toutes les fonctions des autres parties de l'art, elle est à la fois et tour à tour l'ode, l'élégie, le poëme épique, la cantate et l'oraison funèbre d'un peuple veuf de ses poètes et de ses orateurs. Voilà comment, à de cer- taines époques, vous voyez le métier de critique, mé- tier secondaire en apparence, s'élever au plus haut point de gloire, de puissance, d'estime et d'utilité.

Nous en sommes donc là encore une fois, nous en sommes encore à la critique! Cela nous est arrivé souvent, après les bouleversements de toutes sortes, de refaire notre code littéraire, en même temps que nous refaisions nos lois politiques. Maintenant, si vous me demandez ce qui adviendra de notre littéra- ture, je vous répondrai que je le savais peut-être avant Juillet, qu'aujourd'hui je ne le sais plus; que cette révolution subite nous a surpris certainement en pro-


LVIII JULES JANIN PEINT PAR LUI-MEME.

grcs, mais que peut-être elle a tué le progrès en l'é- pouvantant ; si bien qu'il peut se faire que nous ne soyions, nous autres, qu'une littérature de transition, comme la littérature de l'Empire, avec cette diffé- rence toutefois que la littérature moderne, élégante, passionnée, inspirée autant par les antiquités clas- siques que par les souvenirs des beaux siècles à l'é- tranger, bienveillante à tous, facile, honorable autant qu'honorée, méritait à tous les litres d'être autre chose dans l'avenir qu'une littérature de transition. Maintenant laissez faire le temps et la jeunesse, ce sont deux grands maîtres. Quant à moi, quel que soit votre jugement sur ces pages, je dois dire que j'avais besoin de les écrire. Voilà trop longtemps que je me sens le désir de me montrer à vous, non pas tel que je suis peut-être, mais au moins tel que je me vois.



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L'ANE MORT

ET LA FEMME GUILLOTINÉE


PREFACE DE LA PREMIÈRE EDITION.

AUTEUR de ce livre n'est pas de ceux qui refusent à la Critique le droit d'inter- uroger un écrivain sur son œuvre, et de lui demander à quoi bon tel sujet? pourquoi ce héros, et d'où vient-il? en un mot, si vous voule:{ que je vous suive, où me conduisez-vous?

Au contraire, Fauteur reconnaît à la Critique ce droit imprescriptible, et il le reconnaît dans son entier. Seulement il se permet de trouver que dans bien des cas la question est embarrassante, et surtout dans le cas présent ; aune pareille ques- tion, il ne saurait que répondre, en vérité.


P Ri: FACE.


Cependant il n'ignore pas qu'il y a dans le monde une race bien distincte de gentilshommes qui ne savent' pas d'autre occupation que celle de vous interroger à tout propos ; ces gens-là vous les trouvère^ en tous lieux, sous laforme inquiétante d'un point d'interrogation; hommes d'autant plus gênants qu'ils sont à ménager, que, pour un rien, ils vous suivent volontiers partout oii vous voule^ les conduire, et qu'ils vous servent de clients et de parterre : seulement il est bien entendu que si vous tene{ à en être applaudi et suivi longtemps, il faut leur expliquer au préalable le qui, le quoi, le oii, le pourquoi, le comment et le quand de votre livre ; et je le répète, par la littérature qui courte rien n'est difficile comme cela.

Je sais, il est vrai, aussi bien que personne, qu'une première fois, il serait facile d'aborder ces gentilshommes le chapeau à la main, puis, avec l'humilité d'une préface du dix-septième siècle, ou d'un couplet fmal devaudevillemoderne, onpour- rait leur promettre effrontément de les conduire à Séville ou à Londres, au Kremlin ou à Saint- Pierre de Rome, et les honnêtes gens vous sui- vraient dès l'abord les y eux fermés


PREFACE.


Mais ce n'est pas tout d'entreprendre un voyage, il faut r achever. Que le plus malheureux coucou de Saint-Denis me charge pour la vallée de Mont- morency ou pour les eaux d'Enghien, et qu'il me laisse à V improviste au milieu de la route pou- dreuse de Pantoise, j'imagine que je serai fort mécontent. De même si, après vos bel les promesses, au lieu de jeter votre lecteur dans quelque ville morte de l'Orient, au milieu de ces palais et de ces sphinx contemporains de Sésostris, vous lui faites passer la nuit dans quelque misérable au- berge de carrefour^ mal servie par ime vachère en haillons, à la lueur d'une lampe enfumée, vous verre:{ si vous le trouvère^ disposé à vous suivre une seconde fois.

D^oîije conclus, à coup sûr, qu'à cette première question que la Critique adresse nécessairement à un livre nouveau, c'est non-seulement pour l'au- teur un devoir de répondre, mais encore une bonne précaution à prendre, un passe-port qui peut lui être d'une grande utilité, dans cette route si in- certaine, si mal entretenue, si obscure, de la fa- veur populaire.

Ainsi fais-je aujourd'hui; cependant c^est à


4 PRKKACE.

ycine si je sais moi-mcmc ce que c'est que mon livre.

Si, par exemple, je n ai fait qu'un roman fri- vole;

Ou une longue dissertation littéraire;

Ou bien encore un sanguinaire plaidoyer en faveur de la peine de mort;

Ou même une histoire personnelle;

Ou, si vous aime:{ mieux , quelque long rêve commencé dans une nuit d'été lourde et chaude et achevé au milieu de l'orage.

A peine sorti de ma retraite, mon livre à la main, f ai rencontré tout à coup la Critique, cette capricieuse déesse dont on parle en sens si divers; je l'ai reconnue à son air ennuyé, et dès le premier abord, elle a été impitoyable à mon égard; c'était pourtant la première fois quelle me voyait.

Elle a commencé par me demander si j'étais poète, et lorsque dans toute l'humilité de mon âme je lui eus répondu que non-seulement je ne l'étais pas, mais que je ne l'avais jamais été, elle est devenue plus affable; seulement elle m'a con- seillé de prendre un air plus grave et moins con- tent de moi-même, de me couvrir d'un manteau


PREFACE. b

plus prosaïque pour le voyage périlleux que je voulais accomplir.

Puis elle m'a demandé le nom de mon œuvre; quand elle a su que je l'avais intitulée : l'Ane mort et la Femme guillotinée, son front est rede- venu sévère; elle a trouvé que c^ n'était là qu'une bizarrerie usée, sans vouloir comprendre que je n'avais pas trouvé de titre plus exact.

Elle a repris son air affable quand je lui ai juré sur mon âme et conscience que, malgré ce titre, il ne s'agissait rien moins que d'une parodie, que le métier de farceur littéraire ne convenait nulle- ment à mon caractère et à ma position ; que j' avais fait un livre sans vouloir nuire à personne ; que si mon livre était, par malheur, une parodie, c'était une parodie sérieuse, une parodie malgré moi, comme en font aujourd'hui tant de grands auteurs qui ne s'en doutent pas plus que moi.

Mais tout à coup son visage redevint sombre et soucieux, quand, forcé de lui répondre de nouveau, je lui expliquai que j'avais écrit de sang-froid l'histoire d'un homme triste et atrabilaire, pen- dant que dans le fait je n'étais qu'un gai et jovial garçon; que je in' étais plongé dans le sang sans


6 PRÉFACE.

avoir aucun droit à ce triste plaisir, moi qui, de toutes les sociétés savantes de l'Europe, ne suis encore que membre très- innocent de la sodété d'A ngronomie pratique , qui m'a/ait l'honneur, ily a deux mois, de m' admettre dans son sein, le même jour oii M. Etienne fut reçu.

Cet air fâché de la Critiqueme fit grand mal; je vis renaître le sourire sur ses lèvres quand, pour m' excuser ducauchemar quejem' etaisdonnéàmoi- même, je lui racontai que pour n'être pas la dupe de ces émotions fatigantes d'une douleur factice, dont on abuse à la journée, j'avais voulu 7Ji en ras- sasier ime fois pour toutes, et démontrer invinci- blement aux âmes compatissantes que rien n'est d'ime fabrication facile commue la grosse terreur. Dans ce genre, Anne Radcliff'e, si méprisée au- jourd'hui, est un véritable chef de secte. Bien avant le cabinet de Dupont, elle avait deviné les pustules et les écorchés en cire; nous 7i' avons fait que creuser plus avant à mesure que nous avons mieux appris V anatomie . J' aivoulu profiter comme les autres des progrès de la science; au lieu de tailler ma plume avec un canif, je l'ai taillée avec un scalpel, voilà tout.


PRÉFACE. 7

Puis la Critique me prit en grande pitié quand je lui expliquai par quels efforts j étais arrivé à l'horrible, quelle peine je m étais donnée pour mêler quelque chose de moi à mon atroce fable. Sa pitié alla jusqu'aux larmes quand elle sut que le moral de mon héroïne n'était peut-être qu'um triste réalité, et que mon livre était non-seulement tme étude poétique que j'avais voulu faire, mais encore les mémoires exacts de ma jeunesse que j'avais voulu écrire; elle n'eut presque plus la force de me gronder.

Toutefois elle s'emporta violemment quand, au milieu de tous ces récits et au plus fort de tout ce fracas de style, qui lui plut d'abord et quifnit par la fatiguer, la déesse ne trouva pas ime idée morale, pas un mot qui allât au delà du fait ma- tériel j rien, au milieu de tant de descriptions com- plètes, que des formes et des couleurs, tout ce qui fait le monde physique, rien de l'autre monde, rien de l'dme; elle fut prête un instant à s' éloigner avec dédain.

Comme c'était là le reproche qui m'était le plus sensible, et le défaut dont je rougissais le plus in- térieurement, je tombai aux pieds de mon juge, et


8 PRÉFACR.

tout troublant je lui expliquai comment ce vice dans mon livre n était pas le vice de mon âme; comment il appartenait entièrement au genre que j'avais voulu exploiter ; comment mon but aurait été entièrement dépassé si j'avais parlé d'autre chose que de choses qui tiennent aux sens^ et à ce propos j'invoquai la poésie descriptive, telle qu'on en a fait depuis M. Delillejusqu'à nos jours, et je parvins à faire comprendre à mon juge qu'il fallait accuser de cette sécheresse le genre d'é- motions auxquelles je m'étais livré dans un mo- ment de désespoir^ pour ny plus revenir, n'en doute^ pas.

Ici la conversation devint amicale et plus intime. Je n'étais ni un chef de secte ni un séide littéraire; j'étais un de ces simples écrivains qui vont où ils peuvent, qui ne font pas école, qui n'engendrent pas de schisme, dont on s'occupe quand on a le temps, et qui ont autre chose à faire eux-mêmes que de pousser à une renommée à laquelle d'ail- leurs ils ont la bonne foi de ne prétendre pas.

Nous eûmes donc, la Critique et moi^ une grande dispute sur ce qu'on appelle la vérité dans Tait. Je lui expliquai que dans le système mO"


PRÉFACE. g

derne le vieil Homère n avait pas puy arriver, par cela seul qu'Homère était aveugle; qu'il fal- lait voir avant d'être vrai; que, lorsqu'on avait vu, il fallait dire ce qu'on avait vu, tout ce que l'on avait vu, rien que ce qu'ion avait vu; que l'art était là tout entier; que Milton en a menti quand il a déchaîné son armée d'anges et de diables; que le Tasse en a menti quand il a élevé dans les airs l'élégant palais d'Armide; que toute la poésie épique en a menti en masse quand elle s'est lancée dans le monde invisible; qu'enfin il ny avait de vrai que la Pucelle de Voltaire et le Charmer des Innocents. La Critique in'écoutait comme si elle eût entendu parler un fou.

Et pour preuve, je lui racotitai l'histoire d'une tête coupée dans le sérail, et le Grand Seigneur montrant à un peintre français comment les veines d'un homme décapité se resserrent au lieu de se dilater. Avant ce Grand Seigneur, tous les pein- tres qui avaient fait la décollation de saint Jean- Baptiste, Poussin lui-même, en avaient donc ou- trageusement menti.

D'où il suit qu'avant de parler d'une chose, il faut la voir. Vous parle:; d'un mort, alleià l'am-


lO PRÉFACE.

phîthéâtre; d'un cadavre, il faut le déterrer ; des vers qui le rongent, il faut l'ouvrir. Que si vous trouve:^ que c'est rétrécir singulièrement le monde poétique que de le renfermer dans les étroites li- mites de vos cinq sens, de le rapetisser asse^ pour qu'il tienne dans vos deux mains, ou que votre rayon visuel puisse l'embrasser tout entier, on vous répondra qu'à cet inconvénient dans le vrai, il existe un remède, la description; que s'il vous est impossible à présent devoir de loin, vouspro- fite\ du voisinage pour embrasser les détails, et alors vous voilà maître absolu de la moindre pierre, du brin d'herbe qui recouvre cette pierre, de l'ornement gothique qui se fait jour à travers cette mousse verddtre, de l'inscription à demi ef- facée qui la décore; de sorte que voilà tout un monde à propos de ce fragment de marbre, et que vous n'ave^ qu'à vous laisser aller pour atteindre cet homme à festons et à astragales dont se mo- quait Despréaux.

Vous vojre^ qu'en poésie tout se compense, le tout par l'unité, le monument entier par un frag- ment brisé, les faits par la parole, la pensée par la description, le drame par le récit, la poésie


PREFACE. II

par la prose, le monde moral par le monde phy- sique, V infini par le fini, les trois Arts poétiques par la préface du premier venu.

Je n'ai donc fait qu'user de mon droit en mettant le rien à la place duquelque chose; et si, par hasard , même de ce néant oîije me suis placé, je trouvais un compétiteur, quelque possesseur jaloux qui, avec la hardiesse du premier occupant, vhit me dire : Ote-toi de mon chaos, comme Diogène disait à Alexandre : Ote-toi de mon soleil, je représente- rais à ce poète qu'il a tort de se mettre en colère; que le chaos appartient à tout le monde, surtout quand il n'y a plus que du chaos; que pour être le premier qui se soit logé dans ce je ne sais quoi sans forme et sans couleur, Un est pas le premier ; que je pourrais lui en nommer bien d'autres qui Y sont restés embourbés avant lui, et qu'enfin les ténèbres sont asse{ vastes pour que lui et moi nous nous bâtissions chacun un beau palais de nuages, oii nous logerons à notre gré des bour- reaux, des forçats, des sorcières, des cadavres et autres agréables habitants bien dignes de cet Eden. Pour moi, dans la construction de mon château gothique, je n'irais pas nonchalamment.


12 PUEKACE.

D'abord je choisirais sur le haut de quelque mon- tagne ou sur le bord de quelque rivière un vaste emplacement; et quand mon emplacement serait trouvé, Je creuserais un large fossé, que le temps remplirait d'une boue noire et verte ; sous ce fossé je placerais une prison féodale aux murs suin- tants, avec quelque gril de quatre pieds pour j^ brûler à petit feu le juif vagabond; au-dessus de ma prison, de larges salles pour mes archers et mes hommes d'armes, et sur les murs, en guise de tableaux, des armcts, des cuirasses, des cuissards, des gantelets, des arquebuses aux mèches flam- boyantes, des arcs détendus aux cordes sonores, du fer partout et des fenêtres ouvertes à tous les vents. Après la salle desfeudataires, une salle de cérémonie tout enveloppée d'une vaste tapisserie soulevée par la bise du soir, et animée par de gi- gantesques figures de l'Histoire sainte, lente et formidable création de l'aiguille de nos grand'- mères;je vois déjà les vastes fauteuils, l'dtre im- mense, le chêne entier, les torches attachées aux 7nurs avec des bras de fer de cette demeure féo- dale; puis, à côté de celte salle si favorable aux fantômes, une autre salle pavée de larges dalles.


PRÉFACE. l3

pour servir aux banquets; la table est nue et chargée de viandes et de vins, les paladins s'y pressent en masse, chacun vêtu de son écharpe et portant les couleurs de sa dame; on mange, on boit, on s'enivre, on se dispute, on blasphème. Ce- pendant les tours s'élèvent, lourdes, percées de trous jusqu'à ce qu enfin, le château étant achevé, Varchitecte s'aperçoive qu'il a perdu son temps à élever une masse inutile, qu'il eût bien mieux fait, puisqu'il voulait un moyen âge, de se faire à meilleur marché un moyen âge de carton ou de terre cuite; il faut en général se méfier des mau- vais tours de son imagination; laisse:{-la faire, cette folle du logis, elle va changer tous les temps, elle placera des créneaux au troisième étage d'ime maison bourgeoise, elle entourera de fossés le demi-arpent de salade d'un fermier de Nanterre; folâtre et insouciante comme une fille qui n'a pas à s'occuper d'amour, l'imagination rend la forme de ricines amoncelées à la jeune chapelle , les blancs fantômes à la chambre dorée oii tout est marbre et acajou. De là résulte souvent une espèce de don quichottisme littéraire, plus ridicule mille fois que tout ce que nous savions en fait d'ana-

3


14 PREFACE.

chronismc. A tout prendre, ce paladin qui s'enva dans la campagne cherchant des toi tsà redresser, et prêt à se faire tuer pour la dame de ses pen- sées, est une figure respectable dont on est fâché de s'être moqué lorsqu'on vient à réfléchir quel noble cœur recouvrait cette armure de carton, quel brave homme portait ce cheval efflanqué, quel bon maître servait cet écuyer grotesque; on est irrité d'avoir ri, parce qu'il jr a là beaucoup plus de l'homme moral que d'autre chose, et qu'un seul discours du héros compense à merveille les mou- lins à vent et Parme t de Membrin. Mais, au lien de ce chevalier Jiomade, donne\-moi quelque don Quichote domestique, un don Qiiichote en bon- net de coton, qui fasse ses rêves de chevalerie non pas avec un coup d'épée ou la veille des armes, ou même avec ces tortures moitié rire, moitié larmes, de la Sierra-Moréna, mais seulement avec les salles gothiques dont nous parlions tout à l'heure; que ce don Quichote, laissant de côté les actions de bravoure, s'amuse à habiter le vieux donjon avec le chat-huant; qu'il brise le joli pont vert de sa demeure pour le remplacer par un pont-levis de charpentier de village, suspendu à des cordes


PRÉFACE, l5

à puits; qu'il se plaise à la lueur verddtre des vi- traux peints; qu'il mette à la place des poissons de ses étangs de la boue chevaleresque; qu'il dé- truise sa basse-cour comme trop champêtre pour sa féodalité j qu'il se fasse traîner en police cor- rectionnelle pour avoir voulu user de son droit de nopçage ou de tout autre droit aussi bien prouvé, alors vous aure:{ en effet le véritable don Qiii- chote, le don Quichoie matériel, l'homme juste- ment ridicule des temps chevaleresques; vous au- re-{ un fou rire de bon aloi, qui ne vous laissera pas de regrets; vous vous moquer e\ à cœur ouvert d'un fou qui n'aura rien de respectable. En effet, croyez-moi, il faut avoir un bien mauvais cœur pour ne pas verser de véritables larmes quand le bon héros de la Manche, cet excellent chevalier de la Triste Figure, meurtri de coups, est ramené dans sa demeure. Je le vois encore doux et fer, triste et non pas abattu, disant bonjour à son ami le barbier, prenant la main du bon curé, rentrant che\ soi par la petite porte de son jardin, traver- sant ses carrés de choux ombragés par des tour- nesols dont les jolies têtes semblent regarder leur maître avec amour; du jardin le voilà dans sa


l5 PRÉFACE.

basse-cour : à l'approche de Rossinante, l'ânesse pousse un hennissement de joie, auquel répondent en chœur les trois ânons que le chevalier donna à son page; puis arrivent à sa rencontre son vieux chien, son vieux coq, sa vieille sœur, sa jeune nièce, tout son monde à lui, toute sa petite maison de pauvre campagnard, et le voilà tout à coup à l'abri de toutes les atteintes de la critique; c'est une comédie manquée; c'est comme si V Avare don- nait sa cassette à un mendiant, comme si Tartufe respectait la femme de son ami; sous ce rapport, le don Qiiichote de Cervantes est un excellent livre peut-être, mais sans nul doute c'est ime mau- vaise action.

Il serait donc à désirer, avant de nous faire rétrograder ainsi dans le temps, de se demander à quoi bon, pour ne pas s'exposer, comme Robin- son Crusoé, à laisser sur le chantier une frégate inutile. Quant au vrai, comme on '.' entend de nos jours, il devrait être permis d'être v.oins cruelle- ment exact, de n'être pas forcé, à tout propos, de dire au lecteur : Ceci est rouge ou blanc, ou même encore de décomposer la couleur pour luidire: Ceci est violet. Les chefs de Vécole devraient aussi ne


PREFACE. 17

pas exiger que, lorsqu'on est enprésence d'un monu- ment, on sache, par exemple, le nombre des portes et fenêtres de l'édifice aussi exactement que le re- ceveur de l'impôt direct. Quand aux héros mo- dernes, comme ils sont en très-petit nombre, comme nous avons déjà passé à travers toutes les modifications de l'homme physique, blancs, noirs, poitrinaires, lépreux, forçats, bourreaux, vam- pires, et que je ne sache plus que les albinos, les castrats et les hydrophobes qui n'aient pas été ex- ploités en grand, je demanderai aussi la licence à chacun, et ceci dans l'intérêt de l'art, d'em- prunter en gros le héros de son voisin sans qu'il ait le droit de s'écrier : Je suis volé!

L'égoïsme dans les arts est le plus triste des égo'ismes; c'est surioul dans la poésie moderne qu'o}i serait mal venu de dire à un confrère : Laisse-moi mes morts!

Et puis, à des poètes qui se contentent de si pauvre matière, cette matière m doit pas être sujet de jalousie; car alors la fantaisie de l'ou- vrier est tout l'ouvrage. Achille Devéria prend un beau morceau de vélin et un léger crayon, il commence le joli profil d'une tête de jeune fille;


l8 PRÉFACE.

tout à coup sa fantaisie suit un autre cours, et de ce même profil , sur le blanc vélin, il engendre une horrible figure de vieille femme ignoble et sale, qui ferait reculer le plus hardi.

J'ai vu le sculpteur David, avec un bras que des voleurs lui avaient fracassé la veille, sous im ré- verbère et à la porte d'un corps de garde, sef aire apporter un morceau déterre, le pétrir dans sa main blessée, en l'humectant de sa salive ; V instant d'après il jetait du plâtre sur cette terre, sur ce plâtre il jetait un mauvais morceau de bron:{e^ et quand l'œuvre était accomplie, vous tombiez à ge- noux devant la beauté correcte et jeune, devant le frais sourire, devant toute l'idéalité de tant de jeunes filles dont les têtes charmantes sortaient toutes vivantes de cette espèce de talent sans égal, qui au premier abord ressemblait au ha~ sard à faire peur.

Voilà ce que je dis à la Critique pour ma dé- fense, et pour me faire excuser tout ce quelle aurait pu appeler dans mon livre imitation, abandon, incertitude, plagiat; elle ni écouta tant bien que mal, et quand j' eus tout dit, elle ajouta que fêtais terriblement obscur.


PRÉFACE. 19

a Cest le beau d'une pré/ace, » lui répondis-je effrontément.

Elle me dit encore que c'était ime insolence à faire à mes lecteurs.

Je sautai de joie, comme si j'avais reçu le plus flatteur des éloges.

Alors elle s'approcha de moi, me serra dans ses deux bras longs et secs comme les bras des fan- tômes de Louis Boulanger ; puis elle me donna le baiser de paix, en appliquant sur mon visage un visage d'un âge, d'un embonpoint et d'une frai- cheur très-équivoques.

Cependant je la remerciais de ses caresses, quand, portant la main à ma joue, je trouvai que ma joue était sanglante : la déesse m'avait donné le baiser de Judas.

Et je m en consolai en songeant que, dans ma manière d'être isolé et d'écrire au hasard, et peut- être aussi avec les haines politiques dont on com- mence déjà à m'honorer, la Critique ne pouvait pas m' embrasser autrement.







L'ANE MORT ET LA FEMME GUILLOTINÉE

CHAPITRE PREMIER.

LA BARRIÈRE DU COMBAT.

Des chiens dévorants, (Racine.)

ous parlez de Tàne de Sterne; un temps fut où sa mort, suivie de son oraison funèbre, faisait répandre de douces larmes. JMcris aussi Phistoire d'un âne; mais, soyez tranquilles, je ne m'en tiendrai pas à la sim- plicité du Voyage sentimental, et cela pour plu- sieurs raisons. Outre que cette nature vulgaire nous paraîtrait fade aujourd'hui, elle est d'un trop



22 L ANE MORT.

difficile accès pour qu'un écrivain habile samuse à la poursuivre avec la certitude de n'arriver en dernier résultat qu'au ridicule et à l'ennui. Parlez- moi au contraire d'une nature bien terrible, bien rembrunie, bien sanglante; voilà ce qui est facile à faire, voilà ce qui excite les transports ! Courage donc; le bordeaux ne vous grise plus, avalez-moi ce grand verre d'eau-de-vie. Nous avons même dépassé l'eau-de-vie, nous en sommes à l'esprit-de- vin; il ne nous manque plus que d'avaler l'éther tout pur; seulement, à force d'excès, prenons garde de donner dans l'opium.

D'ailleurs, qu'est-ce que la coupe même de Ro- dogune et le poison aristotélien qui la remplit jusqu'aux bords, comparée à des flots de sang noir qui se tracent un sillon obstiné dans la poussière, pendant qu'autour du cirque des chrétiens servent de flambeaux à ces combats nocturnes; pendant que le robuste athlète, terrassé et cherchant de son dernier regard le doux ciel de l'Argolide, ne ren- contre que le regard avide de la jeune vierge ro- maine dont la main blanche et frêle le condamne à mourir? Alors le héros de cette étrange fête ar- range sa mort avec grâce, s'étudie à rendre harmo- nieux son dernier soupir, et à mériter encore une fois les applaudissements de la foule satisfaite !

Hélas! nous n'avons pas encore de cirque


LA BARRIIORE DU COMBAT. 20

comme celui des Romains, mais nous avons la barrière du Combat.

Une enceinte pauvre et délabrée, de grosses portes grossières et une vaste cour garnie de mo- losses jeunes et vieux, avec des yeux rouges et une écume blanche descendant lentement à travers leurs lèvres noirâtres. Il y en avait un surtout, au fond de la cour, gros, grand, replet, fier encore, mais vieux et sans dents ; vous auriez dit un frère de sultan retranché du nombre des hommes, ou un ancien roi des Francs avec la tête rasée. Ce chien était affreux à voir, aussi affreux que Bajazet dans sa cage, avec quelque chose du cardinal de La Balue dans la sienne. Fier et bas, impuissant et hargneux, colère et rampant, aussi prêt à vous lécher qu'à vous mordre; une véritable figure de journal ministériel. Voilà tout le théâtre; et au coin de la cour, de vieux morceaux de cheval mort, des crânes à demi rongés, des cuisses sai- gnantes, des entrailles déchirées , des morceaux de foie réservés aux chiennes en gésine. Tous ces dé- bris arrivaient en droite ligne de Charenton : c'est à Charenton que se rendent, pour y mourir, tous les coursiers de Paris. Ils arrivent attachés à la queue Tun de Fautre, tristes, maigres, vieux, faibles, épuisés de travail et de coups. Quand ils ont dépassé la porte et la cabane de la vieille châ-


2 \. L'ANK MORT.

tclaine, qui, l'œil fixé sur les victimes, les voit défiler avec ce sourire ridé de vieille femme qui épouvanterait un mort, ils se placent au milieu de la cour, vis-à-vis une mare violette dans laquelle nage un sang coagulé ; alors le massacre com- mence : un homme armé d'un couteau, les bras nus, les frappe Tun après Tautre : ils tombent en silence, ils meurent, et, quand tout est fini, tout se vend de ces cadavres, le cuir, le crin, le sabot, les vers pour les faisans du roi et la chair pour les acteurs dévorants de la barrière du Combat.

J'étais donc à la barrière du Combat, à Tentrée de la salle, un jour de relâche pour mon malheur. Les aboiements des chiens avaient attiré le direc- teur du théâtre; un petit homme sec et maigre, des cheveux roux et rares ; de l'importance dans toute sa personne, un ton solennel de commande- ment, et en même temps plusieurs rides obsé- quieuses, un genou très-souple, une épine dorsale un peu voûtée, un juste et agréable milieu entre le commissaire royal et l'ouvreuse de loges. Ce- pendant il fut très-poli à mon égard. « Je ne puis vous faire tout voir aujourd'hui, me dit-il; mon ours blanc est malade, l'autre se repose; mon bouledogue nous dévorerait tous les deux; on est en ce moment occupé à traire mon taureau; je ne pourrais que vous faire dévorer un âne si l'envie


LA BARRIERE DU COMDAT. zS

VOUS en prenait. — Va donc pour Tàne, » répli- quai-je, et j'entrai dans Tenceinte silencieuse, moi tout seul, comme si j'avais été dans un théâtre à subvention.

J'étais donc assis dans cette enceinte, sans même un compagnon à qui je pusse communiquer mon superflu d'émotion, sans que même un honnête boucher se trouvât derrière moi, escorté de quelque bonne exclamation admirative capable de m'élec- triser. J'étais dans une atmosphère d'égoïsme diffi- cile à décrire. Cependant une porte s'ouvrit lente- ment, et je vis entrer...

Un pauvre âne!

Il avait été fier et robuste; il était triste et in- firme, et ne se tenait plus que sur trois pieds; le pied gauche de devant avait été cassé par un tilbury de louage, et c'était tout au plus si l'animal avait pu se traîner jusqu'à cette arène. Je vous assure que c'était un triste spectacle. Le malheureux âne commença d'abord par chercher l'équilibre ; il fit un pas, puis un autre, puis il avança autant que possible sa jambe droite de devant, puis il baissa la tète, prêt à tout. Au même instant quatre dogues s'élancent, s'approchent, reculent, et enfin se jet- tent sur le pauvre animal. Ils déchirent son corps en lambeaux ; ils le percent de leurs dents aiguës; l'athlète reste calme et tranquille : pas une ruade,

3


26 l'ane mort.

car il serait tombé, et, comme Marc-Aurèle, il voulait mourir debout. Bientôt le sang coule, le patient verse des larmes, ses poumons s'entre- choquent avec un bruit sourd et monotone ; et j'é- tais seul ! Enfin Pane tombe sous leurs coups ; et alors, misérable que j'étais, je jetai un cri perçant: je venais de retrouver une ancienne connaissance.

En effet, c'était bien lui !

Il n'y avait que lui qui portât sous le cou cette noire cicatrice bizarrement encadrée dans une tache blanche harmonieusement mélangée de gris. Le malheureux avait joué un rôle trop important dans ma vie pour que le moindre accident de sa nature ne fût pas présent à ma mémoire. Digne Chariot, c'est donc moi qui devais être la cause de ta mort! Le voilà gisant sur la terre, lui que naguère j'avais flatté d'une main caressante! Et sa maîtresse, sa jeune maîtresse, où est-elle à présent? Ainsi agité, je me jetai dans l'arène pour fuir plus vite. En pas- sant devant Chariot, je vis qu'il se débattait encore sous le poids d'une horrible agonie; et même, dans un de ces derniers bonds d'une mort qui s'approche lentement, je reçus de sa jambe cassée un faible coup, un coup inoffensif qui ressemblait à un reproche doux et tendre, au dernier et triste adieu d'un ami que vous avez offensé et qui vous pardonne.


LA BARRIERE DU COMBAT. IJ

Je sortis en étouffant de ce lieu fatal.

a Chariot, Chariot! m'écriai-je, est-ce donc toi! toi mort! toi, jadis si fringant et si leste! » Et in- volontairement je me rappelai tant de bonheur décevant, tant d'agacerie innocente, tant de grâce décente et jeune, qui un jour m'étaient arrivées au petit trot sur le dos de ce pauvre âne! C'est là une attendrissante et mélancolique narration ! Deux hé- ros bien différents, sans doute, mais pourtant deux héros inséparables dans mon livre. L'un s'appelait Chariot, comme vous savez ; l'autre se nommait Henriette: voici leur histoire; je ne la raconte pas pour vous, c'est à moi seul que je la raconte, à moi qui suis le plus à plaindre des trois, quoique je sois libre encore et aussi innocent que toi, mon pauvre Chariot!



CHAPITRE II.


LE BON-LAPIN.



Toute jeune.

(Mme CoTiM.)

lENNE le deux mai, et de cela il y aura deux ans, j'étais sur la route deVanves^ tout entier au bonheur de vivre, de res- pirer, de sentir un air pur et chaud circuler autour de moi; admirant comme un enfant la moindre fleur qui s'épanouissait, et restant des quarts d'heure entiers à voir tourner les jolis moulins à vent avec une gravité magistrale. Tout à coup, justem.ent à Tencoignure de cette route si mal frayée, si étroite, si rocailleuse et pourtant si ani- mée, qui conduit à la taverne du Bon-Lapin, j'a- perçus une jeune fille sur un âne qui s'emportait. O le ravissant spectacle! j'y serai toute ma vie. La jeune enfant était rose, animée, assez grande, avec une gorge qui battait aux champs ; dans sa terreur,


LE BON-LAPIN. 2g

elle avait perdu son chapeau de paille, ses cheveux étaient en désordre, et elle criait avec une bonne voix ; « Arrêtez ! » Mais le maudit âne allait toujours, et moi je le laissais aller. J\aimais cette marche aérienne, cette crainte animée, le danger qui Tcn- tourait. Une femme entre les mains du hasard, et ce hasard entre mes mains! Elle criait : personne n'était là; il n^ avait là que moi et mon chien. « Pille, Roustan ! » lui dis-je. Un temps d'arrêt, Ttîne s'arrête brusquement, la jeune fille tombe, nous poussons un cri, je la prends dans mes bras, et Tâne s'enfuit à travers les champs.

A peine je la tenais, la contemplant déjà comme un bien qui était à moi, quelle se relève brusque- ment et se met à courir après son âne : « Chariot ! Chariot! » Et cependant mon chien courait aussi en aboyant. Chariot courait de plus belle...

Je fus d'abord ramasser le chapeau : un chapeau d'une paille commune, un ruban fané, une mau- vaise fleur bleue, et pourtant quelque chose qui révélait une bonne et bienveillante nature déjeune fille; la jeune fille était bien loin de moi !

« Chariot! Chariot! » criait-elle.

Cependant, Roustan courait toujours après l'âne, et me le ramenait par le plus court, justement du côté du chapeau. Ily avaitentresa jeune maîtresse et moi une ligne courbe très-prononcée; j'arrêtai

3.


3o l'an E MORT.

Tâne au bord du chemin, derrière un large buis- son, et pendant que la jeune fille criait : «Chariot! Chariot! » je montai sur le grison, le chapeau de paille sur la tête, et, m'enfonçant dans un petit bois, j'allai au pas.

Elle criait toujours : « Chariot ! Chariot! » et je faisais sonner bien fort la sonnette de Chariot, cherchant quelque gros arbre derrière lequel je pusse la laisser approcher. Elle était au bord du bois, plus rose que jamais, haletante d'inquiétude; et quand enfin elle revit son Chariot, elle se préci- pita sur lui, Tembrassa, Tappela par mille noms divers : « Te voilà, lui disait-elle. Chariot ! » et elle Tembrassait : Tanimal se laissait faire, pendant que moi, toujours pc^sté à la même place, je n'avais pas un regard, et que, penché sur elle, j'aurais donné ma vie pour obtenir un de ces frais baisers qu'elle prodiguait à Chariot. Chariot absorbait toute sa pensée.

A la fin elle leva la tête : « Ah ! voici mon cha- peau, » s'écria-t-elle d'un air joyeux; puis elle me regarda avec de grands yeux noirs, et, voyant que je restais sur Chariot, elle s'assit sur le gazon en face de moi et de l'âne; elle remit ses cheveux en ordre, s'essuya le front, replaça son chapeau sur sa tête, poussa un gros soupir de fatigue, et se leva comme pour me dire : « Oiez-vous de là 1 » Elle


LE BON LAPIN'. 01

avait Tair déterminé à ne pas me laisser son Char* lot plus longtemps.

Je descendis, elle sauta sur son âne.

Un coup de bride, un grand coup de pied, et en avant. Jamais je n'avais vu de fille plus sédui- sante, plus riante, plus fraîche ! Du reste, pour moi ni un mot, ni un regard. Moi je fus tout re- gard ; mais pas un mot pour elle. Que lui aurais-je dit? Elle était toute occupée de Chariot et de son chapeau. Et puis je ne suis pas de ces promeneurs sans moralité qui se figurent qu'il n'y a qu'une manière de s'intéresser à une femme; moi, j'en ai mille très-innocentes. Vous parlez de leur prendre la main. Eh! jevousprie, n'est-ce pas un ineffable bonheur de l'avoir vue courir, se relever, s'asseoir; de l'avoir entendue appeler Chariot, d'être monté sur son âne et de m'être assis à la même place qu'elle, d'avoir couvert ma tête de son chapeau de paille, d'avoir passé sous mon menton le ruban qui avait couvert le sien, d'avoir été penché sur elle quand elle embrassait Chariot? Que parlez- vous de cœur et d'âme? Quest-ce que le cœur d'une femme? le savez-vous? Quel homme assez confiant pour croire à ce sourire, pour ajouter foi à ces ser- ments? On voitbienquecestun tout jeune homme. Ainsi pensant et méditant, je regagnai l'hôtel du Bon-Lapin tout entier à mon bonheur de la matinée.


32 L^NE MOUT.

J'aime riiôtcl du Bon-Lapin. Vous le trouve- rez, comme je vous le disais, au bas de la mon- tagne de Vanves, adossé à un moulin et hospita- lièrement situé entre une cour et un jardin; la cour est ombragée d'arbres, et revêtue, quand il fait chaud, d'une tente épaisse qui protège les dîneurs; cette cour est d'ordinaire la salle à manger des commères de Paris, qui, peu soucieuses de n'être pas vues, aiment à voir passer sur la grande route les allants et les venants. Du côté de cette cour se dirigent incessamment le gros vin, le pain bis, l'é- paule de mouton et le rosbif; le jardin prête son ombre à des gastronomes moins carnivores : de jeunes filles et de jeunes hommes, de jeunes filles et des vieillards, de jeunes filles et des militaires, de jeunes filles et des gens de robe. Je suis étonné en vérité qu'il y ait tant de jeunes filles dans le monde; il faut qu'elles se multiplient terriblement pour suffire à tout. C'est comme un civet à la ta- verne du Bon-Lapin.

J'allai m'asseoir dans un coin du jardin, moi tout seul, sans jeune fille, mais en réalité maître absolu de toutes celles qui étaient là, et qui vrai- ment, dans le fond de l'time, auraient mieux aimé ne pas y être. L'une ne mangeait pas : elle avait déjeuné autre part le matin; la fille du soldat, affa- mée, ouvrait une bouche large et vide à l'aspect de


LE BON- LAPIN. 33

cette faim de caserne; la fille du magistrat s'impa- tientait évidemment de la lenteur du bonhomme, envoyant au diable cette mâchoire sans dents et ce dîneur sans énergie. Dans un bosquet plus reculé s'étaient réfugiés un jeune adolescent et sa cousine: dix-sept ans Tun et Tautre! Ils n'avaient pour tout mets que du fromage et du pain, mais ils man- geaient avec appétit et gaieté, mordant dans leur pain et changeant de morceau à chaque bouchée : on ne fait pas deux fois un pareil repas dans sa vie!

La jeune fille et Chariot me revenaient toujours au cœur. Les grâces de l'un, vif, pimpant, hardi, léger; la beauté de l'autre, vive, agaçante, hardie légère; ces belles oreilles qui menaçaient les cieux, ce sourire folâtre qui défiait le malheur; ce trot si élégant et si doux, cette course si svelte et si ani- mée! J'étais fou de l'un et de l'autre; d'ailleurs ils se comprenaient si bien ! le nom de Chariot sortait si naturellement de sa bouche ! heureux couple ! ni l'un ni l'autre n'avaient fait à moi la moindre atten- tion; moi qui les avais suivis avec tant d'ardeur, moi qui les aimais tant, ils ne m'avaient seule- ment pas regardé.

Cependant je revenais sur mes pas par le plus court, ne regardant plus ni l'herbe naissante, ni les moulins à vent, ni rien de ce beau paysage


34 l'ane mort.

qui m'occupait le matin; j'étais triste et boudeur comme un homme tout étonné de se trouver seul. Un incident vint me tirer de ma rêverie. Jepassais auprès d'un lourd paysan, un rustre dans la force du terme, précédé par un vil baudet chargé de fu- mier; le paysan battait le baudet à outrance. «Ah! Chariot », cria-t-il une fois. — Chariot ! Je me re- tourne, je regarde : malheureux! c'était bien lui; lui, courbé, sous cet infâme fardeau! lui qui tout à l'heure encore caracolait sous cette idéale figure; à lui du fumier et des coups de fouet! quelle brusque transition ! quelle métamorphose inatten- due! Je passai devant Chariot, lui jetant un regard de compassion qu'il me rendit de son mieux. Je fus malheureux pendant huit jours : cette jeune fille et ce rustre, moi et ce fumier sur le même dos! puis je ne sais quel triste pressentiment sur l'avenir de la jolie villageoise. En vain, dès que je fus un peu remis de mon aventure, je me pro- menai tous les jours autour de Vanves et du Bon- Lapin^ en vain je fus souvent m'asseoir au pied du buisson qui la vit tomber; j'aperçus beau- coup d'ânes et de jeunes filles, ce n'était ni Hen- riette, ni Chariot I



CHAPITRE III.

LES SYSTÈMES.

Le malheur est une muse.

( YOUNG. )

E ce jour je devins triste. La nouvelle poésie envahissait tout; je ne sais quel reflet ténébreux d'une passion à la Wer- ther me saisit tout à coup ; mais je ne fus plus le même. Jadis gai, jovial et dispos; à présent triste, morose, ennuyé; naguère ami de la joie, des gros éclats de rire et d'une délirante chanson bachique; lorsque, les deux coudes appuyés sur la table, on se presse sans y songer, à côté d'une taille fémi- nine artistement rebondie, et que du pied droit on presse furtivement un petit pied qui ne s'en aper- çoit pas. A présent, fuyant la table pour être seul, fuyant un joyeux reirai n pour le drame, et Dieu sait quel drame! J'en ai construit, moi qui vous parle, de terribles : vous eussiez pris le premier acte pour


36 l'anemort.

le cin luième, tant il y avait de sang! En ce genre j'ai fait des découvertes immenses , j'ai trouvé un nouveau filon à la douleur : c'est toute une histoire, une suite variée dégradations insensibles, et cependant bien distinctes; un Olympe que je me suis bâti , entassant les vices sur les crimes, rinfection physique sur la bassesse morale, écor- chant la nature, afin que, privée de cette peau blanche et potelée, revêtue du doux incarnat et du duvet coloré de la pêche, on puisse la voir avec ses vaisseaux si compliqués, ce sang qui roule, ces artères qui se croisent dans tous les sens; afin qu'on puisse entendre le cœur sonner creux dans la poitrine; un véritable écorché vivant. Figurez- vous Topération : un homme fort et jeune encore, étendu sur une large pierre noire, et deux bour- reaux exercés qui enlèvent sa peau chaude et san- glante comme celle d'un lièvre, sans qu'un seul lambeau soit séparé du tout. Voilà la nature que je me suis choisie; c'était de la vérité comme autre chose, de la vérité à nu, comme en faisait le misanthrope Timon.

Malheureusement on n'arrive pas facilement à un résultat si complet. Il faut plus de temps, plus de soins, plus d'attention scrupuleuse et ferme qu'on ne le pense d'ordinaire, pour parvenir à compléter ainsi ses sensations, à faner entièrement


LES SYSTÈMES. 3/

cette naïveté innocente de rùmc, la pudeur la plus difficile à perdre. Moi surtout, qui tout jeune aimais à lire Fontenelle et Segrais, je me souviens très-fort que ce bergers en chemise de batiste, ces bergères en paniers, ces moutons poudrés, ces houlettes ornées de rubans couleur de rose, ces pâturages dressés comme des sofas, ce soleil qui n'avait pas de hàle, ce ciel qui n'avait pas de pluie, me faisaient passer des moments d'extase indicible; j'ai aussi beaucoup aimé la Galatée de Virgile et les Deux pêchew^s de Théocriie, et cette délicieuse comédie des deux femmes athéniennes ! Pardon, j'étais faux alors. En effet, qu'est-ce qu'un berger? un malheureux en haillons et mourant de faim, qui gagne cinq sous à conduire quelques brebis galeuses sur le pavé des grandes routes. Qu'est-ce qu'une bergère? un gros morceau de chair qui a le visage roux, les mains rouges, les cheveux gras, qui sent le beurre et l'ail. Théocrite et Virgile en ont menti. Du courage donc; et puis- qu'il le faut, donnons le baiser de paix à cette nature que nous avons eu le premier l'honneur de découvrir.

D'ailleurs, le tout est desavoir s'y prendre : une main serrée à propos, un regard lancé en temps et lieu, un soupir bien appliqué, vous avancent sou- vent beaucoup dans une intrigue d'amour. Moi,

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38 l'aNK MORT.

la prcmiùre fois que j'ai pris la main à celte na- ture, ce fut à la morgue, et, comme vous pensez bien, avant que d'en venir à cette hardiesse, j'avais déjà fait une longue cour.

D'abord j'avais renoncé à la campagne, aux fleurs, à Vanves, au Bon-Lapin et à cette route monotone dans laquelle je marchais heureux, sans m'apercevoir que mon bonheur était vieux comme le premier printemps de ce monde. Je me mis ensuite à envisager la nature sous un aspect tout contraire : le côté de ma lunette a changé, voilà tout; et en effet, je vis des choses horribles. Ainsi le matin, quand la tête enfermée dans le moelleux coton surmonté d'une mèche, et les yeux encore appesantis d'un bon gros sommeil que j'ai perdu depuis, je me mettais à la fenêtre, mon œil trompé avait coutume de n'apercevoir dans ce premier mouvement d'une ville qui s'éveille qu'une paix encore innocente ; j'interrogeais le vaste hôtel, dont les larges portes s'ouvraient à peine ; je soulevais par la pensée ces doubles rideaux blancs et rouges ; je me figurais sur l'éclatant tapis d'Aubusson la jolie pantoufle jaune, le beau cachemire négli- gemment jeté sur le sofa, et dans ce lit somptueux une jeune duchesse plongée dans un sommeil sou- riant comme elle, et retardant son réveil pour achever le songe si court de sa nuit. Plus haut.


LES SYSTÈMES. Sp

c'était une jeune fille, une grisette à sa mansarde, occupée de sa simple toilette du matin, sur sa fenêtre : d'abord elle arrêtait ses longs cheveux avec un peigne de corne aux dents inégales ; elle plaçait ensuite sur sa tête le bonnet rond de la lingère, et, après s'être regardée une dernière fois dans un fragment de miroir, elle se rendait gaie- ment à l'ouvrage. A mes pieds le vieux célibataire tenant son pot à la main et cédant le pas à la jeune femme de chambre; la vieille laitière en suspens au milieu d'eux, sa petite charette et son gros chien; puis un pauvre, vert encore, recueillant uneabondanteaumône; etdans le lointain l'ignoble fille entretenue, pâle, vagabonde, ruinée, Thabit en désordre, rentrant furtivement dans sa demeure pour y déplorer son jeu fatal de la nuit. Chaque matin j'avais une heure de ce plat bonheur, après quoi j'arrosais mes œillets, je taillais mes roses et me mettais à lire quelque vieux chef-d'œuvre des anciens temps. J'étais un homme incomplet, un homme perdu, si je ne m'étais pas avisé de ma duperie, si je n'avais pas rencontré la jeune Hen- riette sur un âne, et l'instant d'après cet âne sous du fumier.

A quoi tiennent les choses ! Quand , après de mûres réflexions et de violents combats, j'eus re- noncé le matin, à ma fenêtre, à mes roses, à mes


40 L'ANE MORT.

œillets; quand je me fus bien persuadé que Tadul- tère habitait ces somptueuses demeures; que ma grisette se livrait au premier venu qui voulait la mener danser à la barrière; que ce célibataire à la crème n'avait Jamais été qu'un pauvre égoïste dont la politesse était encore de la bassesse; que cette femme de chambre, élevée par sa maîtresse, lui enlevait son mari et débauchait son plus jeune fils; que tous ces vils marchands ne se levaient plus matin que pour falsifier leurs drogues, et qu'ils ne faisaient l'aumône que par superstition, je me mis à chercher quelque chose qui remplaçât ce spectacle si animé, et je fus au Palais de justice à midi : c'est le bon moment. Un avocat monte, un autre avocat descend, de petits imberbes à l'air affairé et n'ayant rien à faire, des magistrats en- nuyés, des huissiers qui crient, de lourdes char- rettes chargées de prévenus qui jouent la vie ou la liberté sur l'éloquence du premier venu! De sorte que du sanctuaire de la justice je n'admirai que la grille, qui est toute en fer, toute dorée, et je me figurai devant cette grille un serrurier attaché au poteau pour avoir volé un morceau de fer, réflé- chissant tristement que s'il avait été le maître d'une partie de cette grille, il serait encore heureux et libre au milieu de sa jeune famille; et au plus fort de SCS regrets le pauvre diable arrêté tout à


LES SYSTEMES. 4I

coup par un froid subit sur Tépaule, suivi d'une douleur cuisante et d'une infamie éternelle !

Autrefois j'aimais le quai aux Fleurs! C'est un lieu charmant qui réunit les deux rives de la Seine, le rendez-vous de tous les amateurs déplai- sirs à bon marché : là, sans contrat, sans notaire, sans enquête, vous achetez une terre, un verger, un jardin, que vous emportez triomphant dans vos bras : des myrtes, des roses, des renoncules , de pâles lauriers, de simples fleurs bleues sans odeur, de blanches marguerites larges et jaunes au milieu, des œillets s'élargissant sur le carton, quelquefois sur un roi de pique ou une dame de carreau, ou quelque autre de ces puissances décisives du jeu qui vous envoient un homme aux galères ou au fond de Peau. Le quai aux Fleurs m'attriste, regardé de plus près : à deux pas du gibet, sur le chemin de la Grève, vis-à-vis la Ga:{ette des Tri- bunaux, bordé d'huissiers, de recors, d'avoués, de notaires; et, au fond de chaque vase, del'essence de chaux pour rendre la fleur plus belle, à peu près comme le fouet d'un ignorantin vous rend un enfant plus docile et plus aimable. Je ne passe plus que rarement sur le quai aux Fleurs.

Ainsi tout se dénature! La vérité tant cherchée par les sages est une effrayante chose ; je la com- pare à ces larges miroirs destinés à l'Observatoire

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42 L ANE MORT.

royal. Vous approchez, et vous reculez d'épouvante à l'aspect de cet œil sanglant , de cette peau sillon- née, de ces dents couvertes de tartre, de ces lèvres gercées; tout cela c'est pourtant votre visage de jeune homme. Dans ce monde une passion nou- velle suffit presque toujours pour nous grossir les objets comme à TObservatoire; alors tout ce qui passe sous vos yeux s'y présente avec une teinte uniforme. Pour moi, il m'était devenu impossible de voir autre chose qu'une nature contrefaite.

Mon inflexible analyse se glissait partout, dé- chirant effrontément les vêtements les mieux taillés, brisant le moindre lacet, dévoilant à plaisir l'infir- mité la plus cachée, et dans sa maligne joie s'esti- mant heureuse de tant d'exceptions dans le beau. — En vérité, le beau, où est-il? Quel est l'homme qui possède entièrement ce qu'il appelle ses sens, ce je ne sais quoi si rétréci avec lequel il aspire à saisir la nature? Ainsi pensant, j'allais aux Quinzc- 'Vingts et je me bouchais les oreilles à la musique bâtarde qu'on y débite; j'allais aux Sourds-Muets, et j'y fermais les yeux à la métaphysique qu'on y enseigne; j'allais dans les maisons d'ortho- pédie, et je réfléchissais amèrement que toutes ces déviations vertébrales allaient être assez dissi- mulées pour que j'y pusse être pris le premier; alors je me représentais mon étonnement et mon


LES SYSTEMES. ^3

effroi quand, le premier jour de mes noces, vou- lant embrasser ma jeune compagne, je sentirais ses reins s'enfuir entre mes mains tremblantes, sa taille disparaître, et qu'à la place de cette élégante beauté, je ne trouverais plus qu'un corps difforme et contrefait. J'en avais le frisson rien que d'y son- ger! J'ai vu entre autres choses, un beau jour de conscription, les défenseurs de la patrie. Les uns avaient des chemises sales; les autres des chemises trouées ; quelques-uns, c'étaient les plus élégants, n'avaient pas de chemise; des corps si laids! des regards si misérables ! une vague envie de n'être pas soldat! un homme qui les toise, qui les étudie avec moins de soin qu'on ne ferait d'un cheval de coucou! En vérité, l'espèce humaine est une espèce dégradée : pas de races distinctes, pas un homme qui ressemble à un autre homme; aucun caractère qui vous fasse dire : Voilà un Limousin, voilà un Lyonnais, voilà un Parisien! C'est un genre bâtard qui fait mal.

Et quand venait le soir je me réjouissais; je sor- tais seul, et à la porte des théâtres je voyais des malheureux s'arracher une place pour applaudir un empoissonneur ou un diable, un parricide ou un lépreux, un incendiaire ou un monstre; je voyais circuler des hommes qui n'avaient pas d'autre mé- tier que d'être tour à tour brigands, gendarmes,


44 L ANK MORT.

paysans,grands seigneurs, Grecs,Turcs, ours blancs, ours noirs, cadavres, tout ce qu'on voulait; sans compter qu'ils faisaient jouer leurs femmes et leurs tout petits enfants et leur vieil aïeul; sans compter qu'ils avaient de la vanité! qu'ils s'étaient donné un nom et une individualité comme les anciens Gascons se revêtaient du Monseigneur. Ce plaisir affreux et sale me répugnait; mais il entrait dans mon système d'observer l'ignoble , s'amusant, riant, vivant, ayant des théâtres, des comédiens, des co- médiennes, un souffleur et des hommes d'un gé- nie exprès pour leur distiller le vice et le brigan- dage. Puis j'avançais sur le boulevard, et j'obser- vais dans ses moindres phases la prostitution parisienne. D'abord, à dater de la Bastille, cette prostitution est honteuse. Elle se faiten petit, com- mençant par quelque jeune enfant qui chante une chanson obscène pour divertir les hommes du port et les commis de l'octroi. Vous avancez, la prosti- tution change de face : le tablier noir, le bas de coton blanc, le bonnet rond, le regard modeste et furtif, un pas lent et inquiet rasant la muraille comme s'il s'agissait d'éviter un pestiféré. Plus haut, la prostitution est parée, nue, en cheveux, avec des refrains chantés faux, une voix en- rouée, du musc et de l'ambre, la prostitution que M. Debelleyme a délivrée de tout impôt; puis la


LES SYSTÈMES. 45

prostitution de jeune homme, un cachemire, trente- six ans, un fiacre, une pièce au Gymnase et un étudiant ruiné pour tout un trimestre; puis enfin la prostitution de grand seigneur : une femme jeune et belle, séduisante et parée, de beaux che- vaux; que vous dirai-je? une danseuse d'Opéra, et ces bravos payés qui retentissent jusqu'au dôme étincelant. A cette heure, la prostitution est com- plète : aux coins des rues une vieille femme pros- titue sa propre fille; à la porte des loteries, de vieilles femmes prostituent même le hasard. Levez la tête : tout cet éclat, d'où vient-il? il sort des maisons de jeu et de débauche. Tout au haut de cette tour un homme fabrique de la fausse monnaie ; à cet angle obscur une femme égorge son mari, un enfant vole son père. Ecoutez : quel bruit affreux! un corps lourd vient de tomber du haut du pont dans les flots de la Seine ; c'était peut-être un jeune homme : il est entraîné ; après-demain on le retrouvera dans les filets de Saint-Cloud.

Trois jours après je le retrouvai à la Morgue. Voici comment, de ces sensations incomplètes et de celte horreur bâtarde, je tombai dans une horreur qui commençait à être plus vraie et mieux sentie.


CHAPITRE IV.


LA MORGUE.


Sine nomine tiirba. ( Virgile.)




■'avais beau me distraire ainsi, je sentais toujours au fond de Tâme quelque chose qui ressemblait à du regret; à la vie nouvelle que je commençais, il manquait un but, une héroïne, en un mot, de Tunité, il manquait la jeune fille de Vanvcs, je la retrouvai un matin au détour d'une rue. Elle n'avait plus son chapeau de paille fané, son teint frais et coloré, ses deux bras que le hâle rendait plus gros et plus forts ; ce- pendant c'était bien elle; ni ses gants, ni sa chaus- sure usée, ni son chapeau neuf, ni le froissement soyeux de sa robe, ni son pas réserve, ncm'empc- chèrent de la reconnaître; c'était Henriette! Elle


LA MORGUE. 47

marchait avec dignité, regardait avec précaution, la tête baissée et le regard furtif; bien qu'elle s'ar- rêtât à tous les magasins de modes et partout où il y avait quelque chose à voir, elle avait cependant Fair d'être pressée et de vouloir aller vite; mais le moment présent était plus fort que sa volonté et la subjuguait entièrement. Du reste, son air modeste, sa démarche décente, la réserve un peu maniérée dont était empreinte toute sa personne, me firent juger qu'elle était perdue. Le chemin fut long.

Tout au bas de la rue Saint-Jacques, la foule était attroupée, c'était une vente; le peuple des marchands assiégeait Tintérieur et la porte de la maison ; de chaque côté de la rue on voyait étalé Tattirail ordinaire des commerça.nts ambulants; quelques miroirs tout neufs, de vieux livres de messe, les plus sales objets de la vie commune, quelques tableaux sans cadres; dans Tintérieur un affligeant spectacle : il s'agissait d'un pauvre diable arrêté pour dettes et dont on faisait vendre tous les meubles, ces meubles de nulle valeur, si pré- cieux pour lui, ce pauvre rien qui faisait tout son avoir, son lit si dur qui fut son lit de noces, la table de bois blanc sur laquelle il écrivait ses livres, le vieux fauteuil qui vit mourir sa grand'- mère, le portrait qu'il fit de sa femme avant qu'elle ne suivît son séducteur à Bruxelles, ces bonnes


48 l'ane mort.

gravures de pauvre diable auachces sur le mur avec des épingles; tout cela se trouvait sous la main de la Justice. La Justice était représentée par une voix glapissante et par d^autres voix qui met- taient aux enchères. Tout se vendit, jusqu'au petit serin qui était suspendu dans sa cage; il n^ eut que le chien du digne homme dont personne ne voulut pour rien; son chien et son enfant restaient dans un coin sans que la Justice songeât à eux ! Il fallut une heure pour dépouiller ce malheureux suivant les formes; personne ne pensa à tant de misère, à tant d'abandon, aux verrous de Sainte- Pélagie, à ces cinq ans de prison qui devaient le rendre à une vie sans asile, à une liberté sans res- sources, à cet enfant..., personne, pas même la Jeune Henriette. Je Pobservai longtemps, et dans tous ses traits je ne vis pas un mouvement de com- passion, pas un signe de pitié, rien de Tâme; elle sortit comme après un spectacle gratis, relevant dans les airs ses larges manches, et à vingt pas de là s'arrctant encore vis-à-vis le cabinet de police où deux recors entraînaient un mendiant qui n'avait plus de patente pour mendier. Jusqu'à ce jour fa- tal, ce mendiant avait été le plus heureux des mor- tels, il avait mendié toute sa vie; tout jeune enfant il avait tendu sa petite main aux passants, tran- quillement assis sur les degrés du Pont-Neuf


LA MORGUE. 49

entre une cage remplie de chiens et une marchande de décrets républicains; jeune homme, il avait eu le talent d'être assez contrefait pour se dérober à la gloire militaire de TEmpire, il mendiait alors au nom de la royauté perdue et des malheurs de notre antique noblesse; quand la royauté nous fut rendue^ il se fit soldat d'Austerlitz et d'Arcole, il ten- dit la main au nom de la gloire française et des revers de Waterloo; de sorte que Jamais la pitié publique ne lui avait manqué. L'histoire contemporaine était pour lui une source inépuisable d'abondantes charités et de respectueuses aumônes; et quand son impôt était prélevé, il restait immobile sur quelque place publique, se moquant intérieurement de la course empressée de tant d'hommes qui se di- rigent vers un but inconnu et qui courent à perdre haleine après je ne sais quel bonheur qu'il avait trouvé si facilement en restant toujours à la même place. Il était fier de sa vie à l'égal d'un savant du seizième siècle; véritable sage en effet qui avait de- viné le bonheur qui était à sa portée; du reste, ser- vant l'État de tous ses moyens, enrichissant sa pa- trie à sa manière à force de donner dans l'impôt indirect; car le matin il se livrait volontiers à de longues et intéressantes libations, bien faites pour plaire à l'octroi municipal. A midi, quand le soleil était beau, l'air calme et pur, une pipe petite et

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5o L ANE MORT.

noire à la bouche, il aimait à s"'enivrer des vapeurs du tabac, à s'environner des riantes images d'une ondulante fumée si profitable à la régie; et comme d'ailleurs pour l'ordinaire de ses repas il ne se servait que de viandes salées, il soutenait avec rai- son qu'il était le plus utile citoyen de la France puisqu'il usait le plus de vin, de tabac et de sel, les trois denrées les plus profitables à un gouver- nement représentatif. Ce qui n'était pas mal rai sonné pour un mendiant comme lui.

Aussi fut-il atterré quand on lui annonça que désormais il serait logé, nourri, chauffé, blanchi, sans avoir besoin de mendier.

Nous le vîmes passer pour se rendre au dépôt, sa figure était sereine encore, son attitude était calme, il avait une noble tristesse, et comme après tout il s'agissait pour lui de la liberté, j'en eus pi- tié. Henriette détourna les yeux avec indifférence et reprit sa course; je la suivis, et nous arrivâmes à la Morgue.

La Morgue est un petit bâtiment placé comme en vedette vis-à-vis un hôpital; le toit est un dôme revêtu d'herbes marines et d'une plante toujours verte qui est d'un charmant effet. On aperçoit la Morgue de très -loin; les flots qui roulent à ses pieds sont noirs et chargés d'immondices. On entre dans ce lieu sans laçon; la porte basse en est tou*


LA MORGUE. 5l

jours ouverte; les murs suintent; au milieu de cette solitude sont étendues quatre ou cinq larges dalles sur lesquelles sont couchés autant de ca- davres; quelquefois, dans les grandes chaleurs et à tous les mélodrames nouveaux, deux cadavres par chaque dalle. Il n y en avait que trois ce jour-là : le premier était un vieillard qui s'était écrasé la tête en tombant d'un troisième étage au moment de finir sa journée et d'aller en recevoir le faible sa- laire. Il était évident que ce malheureux, après de longues années de travail, était devenu trop faible pour son rude métier; les commères de l'endroit, et cet endroit était pour elles un délicieux rendez- vous de divertissement et de bavardage, racontaient entre elles que de trois enfants qu'avait laissés ce vieillard, aucun d'eux n'avait voulu le reconnaître de peur des frais de sépulture. A côté du pauvre maçon, un jeune enfant, écrasé par la voiture d'une fille d'Opéra, était étendu, à demi caché par un cuir noir et humide qui voilait sa large blessure; vous auriez dit que l'enfant dormait oubliant la leçon et le fouet de son maître d'école; au-dessus de sa tête étaient suspendus sa casquette, son carnet vert, sa blouse brodée, souillée de poussière et de sang, le léger panier qui renfermait son goûter; et dans le milieu, sur une pierre à part, un jeune homme noyé, livide, dont le ventre était vert, et de riches


52 l'ane mort.

habits au-dessus de sa tête. Henriette s^arrèia là, et, sans changer de couleur, se dit à elle-même : C'est lui!

Et en effet, il s'était tué pour elle.

Pour elle il avait oublié son gothique manoir, son vaste comté, son avenir à la Chambre des pairs d'Angleterre, son nom que l'Amérique ne prononce pas sans baisser la tête! C'est qu'il l'avait vue comme moi sur Chariot; il l'avait vue dans sa beauté vir- ginale, et sous ces formes si pures il avait cru trou- ver une âme ! Elle ne dit pas autre chose que ces mois: C'est lui! et désormais bien assurée d'être libre, elle serait sortie à l'instant même s'il ne fût pas entré tout à coup deux jeunes hommes : l'un avait l'air empesé d'un valet de bonne maison; ce n'était rien moins qu'un savant précoce : on eût pris l'autre pour un grand seigneur; c'était le la- quais du noyé.

Au premier coup d'œil il reconnut son maître; ils avaient été élevés ensemble, ils avaient traversé ensemble toutes les forêts du comté de Kent; la maison de son maître était la sienne; son maître n'avait pas de meilleur feu, de meilleur rosbif, de la bière meilleure; ils étaient aussi beaux l'un que l'autre ; il fut se placer aux pieds du mort, se plon- geant lentement dans sa douleur muette, pendant que la foule hébétée, celte ignoble foule qui fut


LA MORGUE. 53

pendant un temps la nation, avait Tair de ne rien comprendre à ce silencieux désespoir.

Ce jour-là, c'était la fête du gardien de la Morgue, sa famille et ses amis étaient rassemblés autour de la table; on lui chantait des couplets faits exprès pour lui; il était tout entier à la com- mune ivresse; seulement de temps à autre il levait le rideau rouge de sa salle à manger pour s'assu- rer si quelqu'un ne venait pas voler ses morts.

A la fin Tautre jeune homme qui était entré, s'approchant de TAnglais : « Voulez-vous revoir votre maître debout? lui dit-il. — Mon maître? répondit l'Anglais. — Oui, votre maître droit et ouvrant les yeux..., le voulez-vous? » L'Anglais le regardait avec un air d'incrédulité inquiète et malheureuse, qui l'eût fait prendre lui aussi pour un homme de l'autre monde ! « Ce soir, reprit rinconnu, apportez-moi ce cadavre à neuf heures et je vous tiendrai parole. » L'Anglais tremblant prit l'adresse qu'on lui présentait, et comme vaincu par tant d'assurance et par cette promesse solen- nelle, il répondit : « J'irai. » On eût dit un homme désespéré qui signe son arrêt de mort. Alors l'in- connu, Henriette et moi, comme si nous nous étions entendus, nous sortîmes tous les trois de la Morgue.

A peine sortis, je m'avançai vers le jeune homme,


54 l'aNE MOUT.

Je ne pensais plus à Henriette; j'étais tout entier à ce cadavre qu'il devait faire revivre le soir. « Mon- sieur, lui dis-je avec assurance, oserais-je vous prier de m'admettre ce soir au miracle que vous avez promis? — Très-volontiers, Monsieur, répon- dit-il poliment, et croyant qu'Henriette était avec moi, il se retourna vers elle, mais je n'entendis pas leur conversation, et m'arrétant tout court je me dis à moi-mcmc : « Courage ! Voilà un grand pas de fait dans l'horreur. »


^v



CHAPITRE V.


GALVANISME.


Si ce n'est qu'impossible, ça se peut. (M. Scribe.)



E me préparai pour le soir. J'étais bou- leversé comme si j'allais à un meurtre. J'ai une théorie en fait de crimes, qui pourrait donner matière à un gros livre. J'imagine que si tous les hommes pouvaient habiter dévastes et grands appartements, ils seraient bien moins ac- cessibles au crime, bien plus sujets aux remords. Nous avons tout rétréci de nos jours. Un homme s'enterre dans un espace de six pieds de long sur six pieds de large; il rétrécit encore cet espace déjà si étroit par des tableaux riants comme le songe d'un enfant, par des livres poudreux, des statues im- mondes; il étoufle sous le luxe et le produit des


56 l'ane mort.

arts pour trouver à chaque mouvementde tête une distraction nouvelle ; ainsi assiégé, le moyen d'avoir une pensée de vertu ou de terreur! Parlez- moi d'un vaste appartement où le jour entre à peine, et tapissé de panneaux d'un chêne noir! Là tout devient solennel; là un écho perfide répète lentement le moindre battement du cœur ; là vous sentez tout votre isolement, toute votre faiblesse, la faiblesse d'un être qui ne peut pas remplir la demeure qu'il occupe; là le silence même a son langage. Pour moi, je tremblais, j'avais peur; mais, partisan dévoué du terrible, comment refuser cette initiation dernière? Savoir le grec et ne pas lire VIliade! Neul heures sonnaient, je partis.

Mon cheval courait, le chemin me paraissait long ; arrivé à la porte, je trouvai le chemin trop court; la maison avait bonne apparence; je montai, et dans un salon bien éclairé je trouvai des jeunes gens de bonne humeur, le maître du logis qui m'accueillit en me saluant, puis Henriette couchée à demie sur un canapé, comme si elle eût été maîtresse dans ce lieu.

La conversation était fort animée et fort gaie, on parlait de tout et très-bien, vous auriez dit une partie de plaisir; quand soudain, dans l'escalier, nous entendîmes des pas sourds, un grand bruit .'. la porte et les deux ballants du salon qui s'ouvri-


GALVANISME. 37

rent : c'était le jeune homme de la Morgue. Il por- tait le corps de son maître sur ses épaules, et de son bras gauche il soutenait un autre fardeau assez volumineux; comme il ne trouva rien de préparé pour recevoir le cadavre, il fronça le sourcil, et sur le même canapé où était couchée Henriette il plaça le fardeau principal, de sorte que la tête du noyé était sur le même coussin à côté de la tête de la jeune fille.

Il garda le second paquet sous son bras : c'était la cuisse du cadavre que la pourriture avait sépa- rée du tronc. « Votre opération en sera plus belle, dit-il en s'approchant du maître de la maison, j»

Cependant on préparait une table; elle était chargée de journaux , de gravures , de musique nouvelle : il fallut du temps pour qu'elle fût prête. L'Anglais s'était retourné vers le sofa et tenait toujours son paquet sous le bras.

Quand tout fut préparé, on plaça le cadavre sur la table, on rapprocha du tronc le membre qui lui manquait, et le jeune homme se mit à opérer. . .

Le cadavre se leva, les deux mâchoires s'entre- choquèrent, la cuisse brisée retomba lourdement sur le parquet : à ce choc si rude, le piano rendit un son plaintif, et tout fut dit!

Le jeune Anglais était hors de lui. Il poussa un


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LANE MORT.


cri de joie; mais, s'tipprochant de son maître, il retrouva un corps inanimé ; il prit sa main, cette main était froide; il se frotta les yeux comme s'il était tourmenté par un mauvais songe, et il voulut fuir. Je le suivais, je le soutenais. Déjà nous étions à la porte, lorsque, se retournant avec un regard menaçant : « Monsieur, dit-il au jeune homme, je reviendrai chercher mon maître à midi, demain; vous m'en répondez sur votre tête, je le veux tout entier. »

Et nous sortîmes.

Nous pensâmes renverser sur Tescalier un valet de la maison qui portait un bol de punch à son maître et à ses amis.



CHAPITRE VI.

LA QUÊTEUSE.

Monsieur, c'est une dame. (Madeleine.)

E me représentai à moi-même que je faisais dans Phorreur des progrès trop rapides ;

Que ce n'était pas ainsi que procédaient les anciens maîtres en fait de douleur; q\ï Œdipe sur le mont Cithéron, Didon^ la Mort d'Hector et le vieux Priam aux genoux d'Achille auraient dû me suffire ; que la douleur morale était autrement puissante en émotions vives et fortes que la dou- leur physique ; qu'enfin l'opération de la pierre ou le trépan n'arrivaient Jamais à faire un drame, et je résolus d'être plus gai à l'avenir.

Mais bientôt je revenais à mon étude favorite;


I


6o l'anemort.

Nous étions dans une société trop égoïste pour que les malheurs d'autrui nous pussent toucher; la pitié nous trouvait aussi insensibles que Té- goïsme; se contenter aujourd'hui des passions de Tancien monde poétique, c'étaitse rayer du nombre des vivants dans une société qui, lasse de deman- der des émotions aux héros de Thistoire, n'a rien trouvé de mieux, pour se distraire, que des forçats et des bourreaux. J'en revenais toujours à mon premier calcul.

Il est vrai que, grâce à ces acres douleurs, je ne pleurerais pas, me disais-je en gémissant; moi si jeune renoncer à la volupté des larmes! Com- prenez-vous ce malheur? Pas une émotion au dehors, tout au dedans, comme un poids qui oppresse le cœur! Un homme mourant de soif, qui tient à la main une bouteille pleine d'un bien- faisant liquide, et cette bouteille qui ne lui donne pas une goutte pour se rafraîchir parce qu'elle est trop pleine !

Et puis je voulais savoir ce que deviendrait l'héroïne de mon livre.

Elle était devenue grande dame; grande dame, elle s'était faite dame de charité pour être quelque chose, et à toutes les belles fêtes je la voyais précé- dée du suisse en large baudrier, tenant dans sa main blanche, ornée de diamants, un sac de velours


LA QUÊTEUSE. 6l

violet, appelant par un sourire la vaniteuse charité des hommes, par un salut la mesquine charité des femmes. Un matin elle entra chez moi pour quêter, heureusement j^étais seul.

Il était deux heures, un ardent soleil d^été dévo- rait le côté de ma rue; mes volets étaient fermés, j'avais sur ma table un charmant bouquet de roses, mon appartement était frais et brillant, éclairé seulement par un joyeux rayon de soleil qui, vainqueur de tous les obstacles, bleu et blanc comme mes rideaux, allait justement prendre ses ébats sur une délicieuse tête de Madone quon di- rait échappée au pinceau de Raphaël. Elle entra donc, cette jeune beauté ; elle était seule, elle était parée, elle agita Tair embaumé de mon salon, et sur sa tête émue je retrouvai le vif incarnat que je lui avais vu d'abord. Je fus empressé et tendre auprès d'elle. Elle, qui n'avait pas fait attention à moi, homme de la foule, venait aujourd'hui chez moi, à une heure aussi indue que si c'eût été le soir ; elle était assise là, à côté de moi, me re- gardant enfin , m'adressant la parole , là pour moi; j'oubliai un instant tout ce que je savais d'elle pour ne plus me souvenir que d'elle et de Chariot.

« Vous venez donc enfin me voir, ma jeune Henriette, lui dis-je en la faisant asseoir, comme

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62 L^ANE MORT.

un homme qui parle à une vieille connaissance, ou encore comme un homme qui sait à qui il parle et qui débute sans façon.

— Henriette! reprit-elle; vous savez mon nom de baptême?

— Et Chariot, Henriette? Savez-vous ce qu'il est devenu, Chariot?

— Chariot ! » Et elle me regardait, soit qu'elle cherchât à s'expliquer si elle me connaissait, soit qu'elle fît semblant de ne pas se souvenir de Char- lot : cet oubli me fendit le cœur.

« Oui, Chariot, repris-je plus ému. Chariot, que vous aimiez tant, que vous embrassiez avec tant de transport; Chariot, le bon Chariot, sur lequel vous galopiez dans la plaine de Vanves; Chariot qui vous a fait perdre un jour votre cha- peau de paille. Chariot qui portait le fumier de monsieur votre père, Chariot que j'ai vu!... »

Elle tira un petit souvenir en maroquin avec les coins en or, et sans me répondre : « Je quête pour les enfants trouvés ; combien donnez- vous ? me dit- elle.

— Rien.

— Je vous en prie, donnez-leur pour l'amour de moi; à la dernière quête j'ai eu cent vingt francs de plus que M""* de ***; je serais désolée d'être vaincue par elle aujourd'hui.


LA QUÈTEUSK. 63

— Savez-vous ce que c'est qu'un enfant trouvé? m'écriai-je violemment.

— Pas encore, me répondit-elle.

— Allez rapprendre, Madame; et alors, en pas- sant par le chemin de Thôpital, pauvre, fanée, tremblante, couverte de honte, revenez ici, appelez mon valet, parlez-lui de Chariot, et je ferai Pau- mône à votre enfant. »

Elle sortit lentement, regardant sa bourse avec regret, jetant un coupd'œil satisfait sur ma psyché, puis un autre sur moi-même qui s'efforçait d'être méprisant, qui n'était rien, pas même colère : la colère est la dernière des vertus qui veulent du cœur.

Quand elle fut sortie, j'eus du regret de l'avoir ainsi reçue pour la première fois. Un dur refus à sa première demande! Mais il y avait trop de co- quetterie dans sa prière, trop de vanité dans son aumône; d'ailleurs, pas un mot de Chariot! Char- lot, pas un souvenir pour toi! Froide et vaine, égoïste et ingrate, et pourtant si jolie ! « Je sau- rai ce que tu deviendras, me dis-je en moi-même; je m'attacherai à tes pas comme ton ombre, je te suivrai dans ta vie, qui doit être courte ! Malheu- reuse fille, déjà assez méprisée pour être devenue riche tout d'un coup! Cette fortune ne peut durer longtemps, le caprice d'un homme t'a enrichie, un


64 L ANE MORT.

autre caprice doit te replonger dans le néant. » Et je repassai en moi-même Thistoire de la plupart des jeunes filles que le sort fait naître dans une basse condition pour servir de jouet à quelques riches de la terre, qui s'en arrangent comme d'un beau che- val et s'en défont aussi facilement.

Après quoi j'en revenais à ma théorie, qui me paraissait plus plausible que jamais, savoir que la plus malheureuse créature de la terre, c'est la femme ! D'abord, enfant, elle végète et s'ennuie; à dix-huit ans mille hommages, un amant qu'elle aime et qui la bat; à vingt ans deux amants qu'elle trompe et qui sont prêts à en mourir; trois ans plus tard, un imbécile qu'elle ruine, un vieil- lard qui la paye avec avarice, une première ride côtoyant légèrement les contours de la bouche, des cheveux qui tombent, un profond désespoir; sa jeunesse est perdue, perdue comme un rêve, per- due et traînant après elle de banales amours et des remords; de la misère ensuite, et enfin de l'in- famie; pour tout refuge une borne ou quelques coulisses de mélodrame. J'en ai vu de ces femmes qui, pour vivre, se faisaient casser des pierres sur le ventre et qui avaient été charmantes; d'autres épousaient des espions. J'en sais une qui a con- senti à devenir la femme légitime d'un censeur, d'un vil et infâme censeur, dont l'index et le


LA QUÊTEUSE.


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pouce étaient encore tout rougis du ciseau ! Etait- ce, je vous prie, la peine d'être belle? Pourtant c'est un don si rare que la beauté ; il y a dans ce seul mot tant de bonheur et d'amour, tant d'obéis- sance et de respect ; mais pour cela il faut savoir se connaître, il faut s'estimer un peu, il faut avoir une âme. Hélas! si j'en avais la force, j'aurais à ce sujet une lamentable histoire à vous conter !



^^(T^


CHAPITRE VII.


LA VERTU.


Un nom.

(Brutus. )



¥tais devenu plus morose que Jamais, inquiet pour moi-même et ne sachant pas si en effet, malgré tout mon mépris, je n'étais pas amoureux d'elle. Je me mis à dévier un peu de ma route, saufà y rentrer plus tard quand je serais plus tranquille, et pour un instant je m'en- fonçai dans les ténèbres de la métaphysique. J'en fis à mon ordinaire une science isolée de toutes les autres, une abstraction réalisée, un jargon cadencé et sonore, mais sans résultat et sans intelligence pour personne; je cherchai la cause des vertus et des vices; je réfléchis beaucoup sur le bonheur et le plaisir; un échappé de Charenton n'eût pas


LA VERTU. 67

mieux fait. Où est le bonheur? me disais-je, et je me retournai vers les passants; chacun courait après quelque chose, personne n'allait dans le même sens; tous pourtant tendaient au même but: restons en place, me dis-je à moi-même, et voyons où j'arriverai.

J'étais assis sous un arbre, véritable parasol de grande route, brûlé et poudreux; quand, au milieu de ma rêverie, je fus accosté par un voyageur qu'à sa prière monotone, plus encore qu'à sa besace et à son bâton noueux, je reconnus pour un voya- geur vagabond, espèce de chevalier errant, soumis et flatteur depuis le matin jusqu'à la nuit. Comme il faisait grand jour, il m'aborda poliment, me priant de lui prêter un peu de mon ombre, après quoi, et sans attendre ma réponse, il s'assit sans façon, et tirant de son bissac du pain et une gourde remplie de vin, il se mit à la vider lente- ment, poussant de temps à autre un profond soupir, comme pour n'en pas perdre l'habitude. J'imaginai que pour ma recherche présente, cet homme me serait d'un précieux secours, a Frère, lui dis-je avec un air d'intérêt, savez-vous ce que c'est que le bonheur ! »

Il me regarda avec de grands yeux, avala une bouchée avant de me répondre : « Le bonheur! me dit-il enfin ; de quel bonheur parlez-vous? »


68 L'ANE MORT.

Je ne m'attendais pas à la question, elle m'em- barrassa, et, pour me dispenser d^ répondre : «Vous comptez donc plusieurs sortes de bonheur? lui dis-je.

— Sans aucun doute. Depuis que je suis du monde, j'en ai eu de mille sortes : enfant, j'ai eu le bonheur d'avoir une mère, pendant qu'il y en a tant qui n'ont ni père ni mère; jeune homme, j'ai eu le bonheur, à Bristol, de n'avoir qu'une oreille coupée quand je méritais qu'il ne m'en restât pas une; homme fait, j'ai eu le bonheur de voyager aux frais du public et de m'instruire des mœurs et des usages de tous les peuples; vous voyez que voici bien des bonheurs.

— Je vous comprends, mon brave ; mais tous ces bonheurs ne sont que des fractions de bon- heur, des espèces diverses d'une seule famille : comment comprenez-vous le bonheur en gé- néral?

— Comme il n'y a pas de vagabond en général, je ne puis vous répondre. Seul-ement, dans le cours de ma vie, j'ai observé que pour un homme bien portant, le bonheur c'était un verre de vin et un morceau de lard ; pour un homme malade, c'é- tait d'être couché tout seul dans un bon lit à l'hôpital.

— Avec cette vie de privation et d'isolement,


LA VERTU. 69

VOUS avez dû être tourmenté par bien des pas- sions diverses ?

— J'en ai eu de terribles, me dit-il tout bas en s'approchant de moi; j'ai d'abord aimé les arbres à fruit et les vignes de l'automne ; j'ai adoré les bouchons et les tavernes ; j'ai fait mille folies pour un peu d'argent ; Je me souviens que j'ai passé quatre longues nuits d'hiver à attendre une misé- rable culotte de velours; j'ai manqué aller au bagne pour un innocent mulet dont j'avais esca- ladé l'écurie. A présent toutes ces passions me sont bien passées, ajouta-t-il en me volant mon mou- choir dans ma poche pendant que je l'écoutais avec admiration.

— Je ne vous demande pas si vous avez eu des chagrins dans votre vie! repris-je d'un ton lamen- table de compassion.

— Il n'est pas de chagrin qui ne cède à un jeu de cartes, reprit-il avec un sourire et prêt à me proposer de jouer avec lui.

— Avez-vous eu des amis, brave et digne homme?

— J'avais un ami à dix-neuf ans, je lui ai brisé le crâne pour une servante de cabaret ; j'avais un ami à Bristol, je l'ai fait pendre pour sauver ma seconde oreille; hier encore j'avais un ami, je lui ai gagné sa besace, son pain et son passe»


70 l'ane mort.

port : toute ma vie j'ai eu des amis et j'en aurai toujours, ajouta-t-il.

— Puisque vous avez beaucoup voyagé, qu'a- vez-vous vu de plus extraordinaire?

— A Bristol, j'ai vu une corde de potence se casser sous le poids du patient; en Espagne, j'ai vu un inquisiteur refuser de brûler un juif; à Paris, j'ai vu un espion de police s'endormir à la porte d'un conspirateur; à Rome, j'ai acheté un pain qui pesait une once de trop. Voilà tout.

— Vous qui savez si bien ce que c'est que le bonheur, sauriez-vous par hasard ce que c'est que la vertu ?

— Je n'en sais rien, reprit-il.

— J'en suis fâché, répondis-je, j'aurais beau- coup tenu à votre définition ; » et je repris mon air soucieux.

L'instant d'après, j'aperçus le mendiant droit de- vant moi, tenant son bâton d'une main et faisant de l'autre main un geste solennel.

a Maître, reprit-il, pourquoi donc vous déses- pérer? Si nous ne savons ni l'un ni l'autre ce que c'est que la vertu, il y a peut-être des gens qui le savent pour nous; je les interrogerai si vous vou- lez et si vous croyez que M. le préfet de police le permette.

— Interroge, lui dis-je, et sois tranquille : de-


LA VERTU. 71

mander à un homme ce que c'est que la vertu, ce n'est pas lui demander sa bourse : il n^ a que cette dernière question qui soit indiscrète. »

Le vagabond s'avança au milieu du grand che- min avec la hardiesse d'un coquin qui se sent sou- tenu par un honnête homme, le jarret tendu, la tête haute, Pceil fixe et sa large bouche assez entr'- ouverte pour montrer un énorme râtelier qui eût fait honneur au plus habile dentiste.

Sur ces entrefaites , deux hommes passèrent : l'un était un usurier, et l'autre sa victime. « Qu'est- ce que la vertu? leur cria le vagabond avec une VOIX de tonnerre.

— C'est de l'argent à vingt-cinq pour cent, ré- pondit le premier. — C'est un voyage à Bruxelles, » répondit le second. Et ils continuèrent leur che- min.

Le mendiant se retourna vers moi pour savoir s'il devait continuer; je lui fis un signe affirmatif : au même instant survenait un autre voyageur.

C'était un vieux habitant du bagne, qui avait fait son temps, qui avait encore trente-six francs cinquante centimes à être vertueux; du reste, fringant et rieur, un homme éprouvé. Le men- diant l'aborda avec affection : « Bon voyage, cama- rade ; mais, avant de passer outre, savez-vous ce que c'est que la vertu?


7» L ANE MORT.

— La vertu, camarade, cest une cour d^assises, un jugement, dix ans de bagne, un bâton d^ar- gousin et deux lettres sur Fépaule, qu^il ne faut pas renouveler : voilà ce que c'est que la vertu.

— Bien parlé, dit le questionneur; si tu veux faire voyageur comme moi, nous ferons commerce ensemble : tu entends trop bien la vertu pour que je te quitte. » Et ils partaient tous les deux quand un gendarme, accourant de toute la vitesse de son cheval, les arrêta.

« Qu^est-ce que la vertu ? crièrent-ils au cavalier.

— La vertu, reprit Tautre, ce sont de bonnes menottes, une bonne camisole de force, un bon cachot à triple serrure. » Et il les chassa devant lui.

Voilà comment j'appris ce que c'était que la vertu.



CHAPITRE VIII.

TRAITÉ DE LA LAIDEUR MORALE.

Oh! horrible! horrible! horrible I (Hamlet. )



!'^EPENDANT, sans le vouloir, je venais de •faire une importante découverte : je venais d'apprendre que, même dans l'horreur, la nature morale était au moins Tégale de la nature physique ; que la lèpre du cœur était aussi hideuse que toute autre, et que, puisqu'il nous fallait de Thorreur à toute force, c'eût peut- être été chose sage de ne pas s'arrêter à des tortures corporelles. Désormais, là était le problème que je devais chercher; désormais, je devais être froissé entre ces deux criminelles natures. Malheureux que j'étais ! cette science me coûtait cher : elle me coûtait ma gaieté, mon repos, mon bonheur ; d'une

7


74


L'ANE MORT.


question presque littéraire elle avait fait dVibord une question d'amour, puis enfin elle faisait une question de cour d'assises. J'étais trop avancé pour reculer; j'étais comme un homme qui a com- mencé une collection d'insectes, et qui pour la compléter se voit forcé d'adopter les plus hideux.

D'ailleurs, cette étude triste et cruelle devait, selon moi, me conduire plus sûrement à la con- naissance des hommes que tous les livres des mo- ralistes. On a fait beaucoup de traités sur la nature morale qui ne prouvent rien; on s'est arrêté à d'insignifiantes apparences, quand on aurait dû creuser jusqu'au tuf. Que me font vos moeurs de salon dans une société qui ne vivrait pas un jour si elle perdait ses mouchards, ses geôliers, ses bourreaux, ses maisons de loterie et de débauche, ses cabarets et ses spectacles ? Ces agents principaux de l'action sociale, il entrait dans mon plan de les connaître, d'autant plus que par leur moyen je de^ vais échapper un instant à ces tortures du monde physique dont je m'étais occupé jusqu'alors.

Je mé mis donc à étudier ces héros de mon his- toire; j'en ai vu de toutes les espèces. J'ai étudié l'espionnage en grand chez les hôteliers, chez les grands seigneurs, chez toutes nos femmes à la mode ; l'espionnage en petit, dans les cabarets, sur les places publiques, aux carrefours; et je n'ai


TRAITE DE LA LAIDEUR MORALE. 7D

Jamais été plus surpris que de voir ces gens-là être pères de famille, sourire à leurs femmes, caresser leurs\eiifants, avoir des amis qui n'étaient pas de leur espèce et qui venaient dîner chez eux: un bon bourgeois n'eût pas mieux fait.

Un Jour, au petit cabinet de la rue Sainte-Anne, je vis entrer un homme en guenilles, affreux à voir : sa barbe était longue , ses cheveux en désordre, toute sa personne était souillée; Tinstant d'après je Feri vis sortir décemment vêtu, la poitrine chargée des croix de deux légions, une figure vénérable, et il allait dîner chez un magistrat.

Cette transformation si subite me fit peur, et je pensai en tremblant que c'était peut-être ainsi que les deux extrêmes se touchaient.

J'ai vu un employé subalterne des jeux publics qui, après avoir toute la nuit contemplé d'un œil sec la ruine et le désespoir de plusieurs familles, rentrait le matin à sa demeure, et donnait son manteau à un pauvre transi de froid.

Ce juste milieu entre le vice et la vertu, entre la cruauté et la pitié, m'épouvanta plus encore que l'extrémité de la rue Sainte-Anne.

J'ai vu une femme de loterie, jeune et jolie, as- sise à son comptoir à côté d'un beau jeune homme et écouter tranquillement ses propos d'amour, pendant que d'un air indifférent elle vendait à de


76


L^ANE MORT.


pauvres ouvriers un papier infâme qui devait combler leur misère.

Cet amour, en présence d'une roue de fortune, me fit soulever le cœur.

J'ai vu un censeur se mettre à son échafaud, re- tranchant sans pitié une pensée d'homme, comme sMl ne s'agissait que de sa tête; un homme ivre et ignoble qui mutilait une opinion comme un bon soldat qui se battrait contre un ennemi.

Dans toutes ces ordures sociales, je n'ai rien vu de plus hideux qu'un censeur.



CHAPITRE IX.


L'INVENTAIRE.



Tous ces biens sont à toi. (Satan. ) Je n'aimerai plus rien quand je vous oublîrai. ( Frédéric Soulié. )

ENTRÉ chez moi, j'étais obsédé par ces funestes images; le monde physique, ^^^vu de près, m'avait rendu malheureux; le monde moral, observé avec une loupe, m'avait rendu misérable ; à force de poésie j'en étais venu à détester les hommes, à force de réalité je me fi- gurais que je devais détester la vie. J'étais tombé de bien haut, moi qui jadis étais poursuivi de tant de bonheur; moi qui à chaque pas, à chaque mouvement, me félicitais de la vie; moi qui voyais l'univers à travers un prisme couleur de

7.


Jô L ANE MORT.

rose! Ma vie était flétrie, mon univers était changé; je m'étais engagé,, sans le savoir, dans un drame inextricable, il fallait en sortir à tout prix, et je n'avais pas de dénoùment. Je résolus d'en trouver un à toute force, et déjà j'avais ouvert machinalement le lourd secrétaire d'ébène incrusté d'une nacre jaunissante, meuble précieux de ma vie domestique : tout un poëme répandu dans divers tiroirs ; j'en fis mélancoliquement la revue, cette revue était amusante comme un souvenir.

D'abord, vous apercevez, au milieu du secré- taire, une masse assez considérable de papiers déjà vieux : ce sont des vers de jeune homme, des plans de drames, des livres commencés, un avortement complet, un édifice qui n'a été élevé qu'à moitié, et qui déjà tombe en ruine; pas une deces pensées qui me dévoraient n'avait été mise en lumière, pas une d'elles n'avait trouvé d'écho au dehors, aucune mémoire d'homme ne s'en était occupée, pas même la mienne : Dans les arts de l'imagination, penser n'est pas le plus difficile; le plus difficile, c'est de produire cette pensée, c'est de la jeter au dehors assez complète pour qu'elle frappe, assez parée pour qu'elle séduise. Si jeune et si fort, je n'en avais pas eu le courage; comme une soubrette malhabile ou paresseuse, j'avais laissé ma déesse à demi nue, non pas dans cette nudité décente


L INVENTAIRE. 7y

et gracieuse qui est le comble de Tart, mais dans cette nudité maladroite qui offense : un bas mal tiré retenu par une jarretière usée, un corset dont on voit tout le travail, un jupon dis- gracieux; tout le dessous, et pas une gaze par-des- sus. Voilà ce qui occupe mon premier tiroir.

Le second tiroir est presque vide ; il contient mes papiers de famille, quelques titres de propriété, des rentes sur TEtat, achetées après tant de sueurs, mon testament qui n'a que deux lignes ; toute ma liberté, ma douce et précieuse liberté, dans ceschif- fons ! Brûlez ce tiroir, et demain je redeviens foule, demain je ne suis plus qu'un mercenaire, un mar- chand de saillies à défaut de mieux, un oiseau sur la branche qui, dès le premier jour du printemps, aperçoit le sombre hiver. Pourtant ce tiroir, si précieux à mon existence, est le seul qui ne soit pas fermé ; en revanche, le tiroir d'à côté est dé- fendu par deux serrures : dans le tiroir ouvert il s'agit d'argent, il s'agit de cœur dans le tiroir fermé, c'est pourquoi il le sera toujours.

Je ne suis pas de ceux qui rient d'un amour perdu. J'ai éprouvé qu'un amour ne se remplace pas par un autre amour. Le second fait tort au troisième, le troisième au quatrième ; ils s'affai- blissent l'un l'autre comme un écho, comme le cercle fragile qui ride l'onde agitée par la pierre


8o lane mort,

d'un enfant. Surtout il est une femme qu^on ne remplace jamais, c'est la seconde femme que Ton aime.

Tout cela est échelonné dans mon tiroir : des lettres, descheveux, des bagues, quelquesportraits, des bracelets brisés. Il ferait nuit, qu'à leur odeur, à leurs formes, à un je ne sais quoi que je devine, je les reconnaîtrais. Ces longs cheveux noirs étaient étrangers, ils ornaient une tête impérieuse et fière; encore enfant, malgré les plus tendres caresses, je n'osais pas fixer ces yeux noirs et brûlants : cet amour me fit peur, je le brisai, commençant vio- lemment mon éducation de jeune homme.

Vous voyez ces lettres : un gros papier, de lon- gues barres, un langage à part, intelligible seule- ment pour celui qu'on aime. De la grande dame je m'étais élevé à la grisette, une fille douce et jeune qui tenait tout de moi, que j'aimais à la folie, qui venait le matin, se jetait en souriant sur mon tapis, et là, des heures entières, moitié dor- mant, moitié éveillée, tantôt me regardant tra- vailler avec un calme et long sourire, tantôt s'im- patientant légèrement, attendait le moment heureux où, fière d'être à mon bras, charmée de sa jeune beauté, elle se laissait conduire à nos fêtes, à nos spectacles, partout où pour être bien reçue il suf- fit d'être jeune et jolie.


l'inventaire. 8l

Il y a là un bracelet, je le garde avec soin ; J'avais promis de le rapporter moi-même, mais je le garde. Il me fut donné dans un moment de folle ivresse; c'était un soir, je ne la connaissais pas, elle prit ma main, elle m'entraîna dans son bril- lant boudoir : pendant un an j'aurais soupiré pour elle que je n'aurais pas été plus aimé. Aussi as-tu pris ta place là, bonne fille! Plaise au ciel, quand tu auras trente ans, t'accorder une bonne place à Bicêtre ou aux Repenties, puisque tu dois y venir tôt ou tard !

J'ai encore à moi un anneau de fiancée, un petit gant jaune et brodé, un long voile vert dont l'histoire me fait tressaillir*. Pour toi, Henriette, j'aurais donné tout cela, tout cela, si tu avais voulu te souvenir de Chariot.

  • Voir l'appendice.


CHAPITRE X.


POESIE.


Non prius audit a. (Odes.)



E terminais cet inventaire, lorsque Je mis la main sur un paquet cacheté avec soin, qui n^avait pas été envoyé à son adresse et qui était resté là comme une chose qui ne m'appartenait plus, comme un dépôt sacré que Je ne pouvais violer sans délit. Cependant, par Je ne sais quelle curiosité criminelle, J'ouvris ce pa- quet mystérieux. Il se composait d'un mouchoir de soie, dont la couleur appartenait évidemment à une mode passée; il était accompagné d'un simple billet soigneusement cacheté et encore tout em- preint d'un parfum doux et faible, suave avant- coureur d'une lettre d'amour. J'ouvris cette lettre,


POÉSIE. 83

c^était une écriture moulée, que d^abord je ne pus croire de ma main ; ce ne fut pas sans une émotion profonde que je relus ces vers depuis longtemps oubliés :


Il te plaît, jeune fille, eh bien! je te l'envoie, Et la prochaine nuit, loin des yeux importuns, Si tu veux confier à ses longs plis de soie Tes cheveux doux et bruns;


Si le sommeil, plus fort que ta coquetterie, Endort ton frais sourire un moment arrêté. Pour ne laisser régner sur ta bouche fleurie Que ta jeune beauté;

Si, plus doux que les feux des deux frères d'Hélène, Tes yeux sous leur paupière ont voilé leur clarté, Et si les soupirs seuls de ta suave haleine Troublent l'obscurité :


Comme le chant léger d'un sylphe qui voltige Sur les pas d'une fée aux pieds blancs et polis, Et qui pose en passant, sans en courber la tige, Ses ailes sur un lis;


Une voix, doucement plaintive à ton oreille, Te parlant dans la nuit, sans te causer d'effroij Te dira bas, bien bas : « Enfant, tu dors, il veille; Il veille, et c'est pour toi !


84 l'anemort.

« n demande à la nuit les leçons de l'histoire, De fabuleux récits, des pensers douloureux, Et des accents de joie, et des chants de victoire, Et des vers amoureux.


« 11 cherche pour te plaire une palme suprême, Il veut sentir son front couronné comme un roi, Pour se mettre à genoux et te dire : Je t'aime, Je t'aime, c'est pour toi. »


C'est pour toi que Je veux un nom grand et célèbre; Puis, à ton nom chéri prêtant l'appui du mien, De l'avenir pour toi levant l'oubli funèbre, Je lui dirai le tien.


Et tous les cœurs aimants, retrouvant leur folie Dans cet amour vivant dont tu m'as enchanté, Sauront ton nom, plus doux que le nom de Délie, Que Tibulle a chanté.


Oh 1 mais, lorsque l'azur de ce tissu de soie Pressera sur ton front tes beaux cheveux bouclés, Eusses-tu renfermé tes plaisirs et ta joie Sous mille et mille clésj


Si de quelque rival enivré sur ta couche Les baisers enflammés, qui me feraient affront, Répondant en silence aux baisers de ta bouche, L'écartaicnt de ton front;


POÉSIE. 85

Plus forte que le cri de cet oiseau sinistre Qu'une nuit orageuse évoque de son sein, Plus triste que le chant du vieux et saint ministre Qui trouble l'assassin,


Cette voix te crîra : « Prends garde ; ta folie Peut-être aura demain de subites rougeurs, Son œil voit tout 5 prends garde : un cœur qu'on humilie Rêve des jours vengeurs. »


Ou plutôt si tu dois dans une nuit profane, En faire à ton amant un triomphe moqueur, Livre au feu dès ce soir ce tissu diaphane. Brûlé comme mon cœur!


Je refermai violemment mon tiroir, et sur la planche d'à côté je trouvai mes pistolets : c'est une belle arme, montée par Stelein,artistement ciselée et trempée dans le Furens. Je m'amusai à les con- templer de nouveau, à regarder encore, gravée sur la platine, cette tête de sanglier, et machinalement mon sang s'échauffait, mon pouls battoit plus fort; j'étais heureux d'un bonheur si cruel, mais si vif que je ne sais ce qui ftit arrivé, quand j'entendis frapper un léger coup à ma porte.

a Entrez, petite », criai-je, et la porte s'ouvrit.


CHAPITRE XI.


JENNY.



Cherche. (Théodose Burette.)

mesure que l'aimable enfant entrait dans ma chambre, mon pistolet, que j'avais élevé à la hauteur de ma tempe, s'abaissait sensiblement, et au dernier pas que fit la jeune fille il était retombé à sa place accoutu- mée. « Quelle bonne nouvelle m'apportez-vous, petite Jenny? lui dis-je tranquillement; avez-vous encore perdu quelques '"agments de ma garde-robe ou brûlé ma plus belle chemise? — Une bonne nouvelle, Monsieur : je me marie demain. »

Je fus frappé comme d'un coup de foudre. Il y avait six ans que je la traitais comme un enfant; le matin même j'avais mis pour elle quelque irian-»


JENNY. 87

dise en réserve, et elle allait se marier, cette toute petite Jenny, cette enfant! Je la regardai, et en effet je trouvai quil n'y avait là rien d'étrange. Je poussai un profond soupir et, me levant furieux : a Maudit soit, m'écriai-je, le premier qui s'est avisé de faire de Thorreur métier et marchandise! maudit soit la nouvelle école poétique avec ses bourreaux et ses fantômes ! ils ont tout bouleversé dans mon être; à force de me faire observer le monde moral dans ses plus mystérieuses influen- ces, ils m'ont empêché de remarquer que cette jolie petite Jenny n'était plus un enfant! Pardonne- moi, ma petite Jenny, m'écriai-je en me rappro- chant d'elle; j'avais espéré que tu resterais toujours enfant. » Et Jenny, prête à pleurer, se reprit à rire, puis, me tendant sa grosse joue : « N'embrassez- vous pas votre petite Jenny aujourd'hui?

— J'embrasse respectueusement une vénérable fiancée, répondis-je en m'inclinant.

— Votre petite Jenny, répondit-elle.

— Ma petite Jenny, soit; et je ne pus retenir un gros soupir.

— Vous viendrez à la noce, n'est-ce pas? me dit Jenny en jouant avec le devant de mon habit ; nous vous attendrons demain.

— Bien volontiers, Madame ». Et à ces mots elle me quitte en courant de toutes ses forces. Je me


88 l\ne mort.

mis à la fenêtre, et Pinsiant d'après je la vis remon- ter dans une grosse charrette de blanchisseuse traî- née par un grand cheval normand. Elle gouvernait cette lourde machine avec autant de facilité qu'un cocher du faubourg Saint-Germain qui conduit sa noble maîtresse à Sainl-Sulpice.

Le lendemain, je me dirigeai vers les Bati- gnolles. La noce était nombreuse, et elle passa devant moi avant de se rendre à Téglise. Jenny marchait en tcte, couverte de rubans, et portant un Qnorme bouquet de fleurs d'oranger qui me fit presque rougir. Son mari venait après elle, jovial garçon fort insignifiant à contempler; puis tout l'attirail ordinaire, une mère attendrie, un père tout fier de son habit neuf, les commères de l'en- droit et une enivrante odeur de cuisine exhalée par le restaurateur le plus célèbre du pays. Je suivis Jenny jusqu'à l'autel ; on eût dit qu'elle n'avait fait que cela toute sa vie. Elle dit oui d'un ton ferme et décidé, acheva une courte prière et se leva. J'avais couru au-devant d'elle et je lui offris gravement l'eau bénite. Chose étrange! je fus heu- reux de sentir son doigt cflleurer le mien, moi qui depuis six ans^ deux fois par semaine, l'embrassais à tout hasard. Jenny appartenait à un autre! Ce- pendant je calculais ses chances de bonheur. Je compensais ses jours de repos et ses jours de tra-


JENNY. 89

vail, et je trouvais déjà que ce plus bel instant de sa vie, son beau jour de noce, avait la physiono- mie monotone d'un jour très-vulgaire. Vous pou- vez m'en croire, cette longue cérémonie du ma- riage est la cause de bien des célibats. Après les premiers compliments, je laissai la noce se livrer à ses épanchements bachiques. Je pris congé de Jenny, elle m'accompagna jusqu'à la porte : je la quittai avec regret. « Serait-il donc possible, m'é- criai-je, que l'amour ne s'aperçût pas du premier coup? Pourrait-il donc arriver qu'on fût épris d'une femme sans le savoir? » A cette pensée je frémis involontairement. Malheureux que j'étais ! c'est en vain que je voulais me le dissimuler à moi-même, ce n'était pas Jenny qui me rendait misérable. Je n'étais pas le jouet d'un amour ignoré : je savais trop bien quel était l'objet au- quel j'avais attaché ma vie ! Pourquoi donc ne pas agir, malheureux! Eh! le moyen d'agir? Com- ment parler à qui ne peut vous comprendre? Eh! qu'importe qu'elle comprenne? De quel droit vou- loir élargir le cercle dans lequel s'agite le cœur d'une femme? De quel droit en exiger ce qu'elle ne peut te donner? Et j'étais sur le point de me figurer que la fatalité des Orientaux pourrait bien être quelque chose de plus raisonnable qu'on ne le pense.

8.


CHAPITRE XII.

L'HOMME-MODÈLE.

Un vjr, un Dieu!

( BossuEr. )


la porte de la barrière, je me trouvai



nez à nez avec un homme d'un âge beau visage orné d'une barbe longue et noire. Je le regardai fixement.

a Si tu veux me voir, me dit-il, paye-moi : je suis le modèle vivant de la nature la plus parfaite ; tu vas en juger par tes yeux. » Je m'appuyai contre un arbre. « Fais l'Apollon, lui dis-je, et sois beau, si tu veux être paye. »

Alors il se dressa sur toute sa hauteur, repoussa sa barbe sous son menton, écarta son pied en ar- rière, leva les yeux au ciel, ouvrit ses narines, laissa tomber son bras gauche dans sa force et sa


LHOMME-MODÈLE. 9Ï

liberté. « Le bel homme ! » me disais-)e,et par un mouvement d'envie : « A présent, lui dis-je, fais- moi voir un esclave romain qui va être fouetté pour avoir volé des figues. »

Aussitôt il se mit à genoux, courba le dos, baissa la tête, s^appuya sur ses deux mains ner- veuses, et, se traînant sur le ventre jusqu'à moi, il me regarda avec l'air affttble et craintif d'un chien qui a perdu son maître. « Il y a peu de différence, pensai-je en moi-même, entre un esclave et un dieu ; » et, comme pour le venger de sa bassesse : « A présent, lui dis-je, fais-moi voir un esclavequi a tué son maître, et qui se révolte. « 

Il se releva, ne s'appuya plus que sur un genou ; il fit semblant de prendre avec ses deux mains un homme égorgé, ouvrit une large bouche, et l'œil à demi fermé , l'oreille tendue , vous auriez dit qu'il savourait par tous les sens le plaisir de la vengeance : j'en eus peur. « Pourrais-tu faire rhomme ivre? lui demandai-je.

— Je ne contrefais jamais l'ivresse, me répondit- il en se relevant : si tu me payes bien, tu me verras ce soir ivre-mort au coin d'une borne, et tu me verras gratis. »

Je lui jetai quelque monnaie. L'Apollon, l'es- clave, redevenu homme vulgaire, n'avait plus pour me remercier qu'un niais sourire et une


02 l'aNE mort.

expression sans chaleur; un être si beau et si nul! un si intelligent comédien , un si stupide men- diant! J'étais prêt à en revenir à mon texte; mais raccident me fit rire, et je fus tout fier d'être en- core joyeux.

Cependant un petit Savoyard, oisif, insouciant et flâneur, comme ils ont tous le bonheur d'être, ayant jugé sans doute que j'étais un bon homme, se mit à courir après moi. « Donnez-moi quelque chose, mon capitaine! — Le capitaine restait j^uet. — Mon général! — Le général courait tou- jours. — Mon prince! — Toujours rien. — Mon roi ! » Je fus sur le point de lui donner; mais je voulais voir où il irait. Le pauvre diable était au bout de ses titres, il s'arrêta et me regardait triste- ment partir, quand, le voyant immobile, je revins sur mes pas : a Imbécile, lui dis-je tout en colère, puisque tu as tant fait, appelle-moi donc : Mon D/ez^' — Donnez-moi quelque chose, mon Dieu! » s'écria-t-il en joignant les mains.

Je lui donnai de quoi passer le pont des Arts.



CHAPITRE XIII.


LE PERE ET LA MÈRE.



O fille encor trop chère!

( LUSIGNAN. )

NE journée si gaiement passée me donna une nuit charmante, mille songes heu- Dreux, et le matin, quand je méveillai, je fus tout étonné de me trouver la tète légère, la pensée libre. Alors , m'étendant mollement dans mon lit, je me mis à savourer mon réveil à loisir, comme autrefois, quand, fier de tant de chefs- d'œuvre de seconde main qui parent ma chambre, je les analysais lentement, les faisant assister aux joies de mon réveil.

Je résolus d'être heureux au moins encore un jour, un seul jour de calme et d'illusion ! J'étais comme un sorcier qui cherche le grand œuvre,


94 L ANE MORT.

qui laisse décote ses fourneaux et son alambic un instant, qui se pare de sa plus belle veste et qui va se promener aussi simplement que s^il n'était pas à la veille d'avoir des millions.

Tout en pensant au grand œuvre je m'habillais, je me parais, je me faisais gai, je fredonnais un air nouveau qu'un orgue répétait sous mes fenê- tres. Je sortis, et, par une vieille habitude, je diri- geai mes pas du côté de Vanves. Arrivé en présence du Bon Lapin, je m'arrêtai subitement : c'était là que j'avais flétri ma vie sans le savoir! A ce joyeux rendez-vous m'était venue la folle idée de suivre jusqu'au bout, témoin impassible et persévérant, la destinée d'une jeune fille. Cependant j'entrai dans le jardin. Il faisait chaud, mais une chaleur d'automne, un soleil lourd et pesant, contre lequel on est mal défendu par une feuille jaunie et fanée. Je m'assis à ma table accoutumée. J'y avais tracé autrefois mon chiffre artistement enlacé dans un L gothique ; ce chiffre existait encore, mais il était à moitié effacé; d'autres chiffres l'entouraient, plus nouveaux et aussi fragiles. Que de joyeux, mo- ments j'avais passés à cette même table! Quelles tranquilles contemplations ! Que de fois, à cette place même et sur ces branches immobiles, n'ai-je pas vu se balancer le tissu rose et le léger chapeau! Puis, en me retournant au fond du jardin, je ne


LE pî;re et la MÎ-RE. q5

vis qu'une grande dame richement habillée : elle était assise vis-à-vis un beau jeune homme qui paraissait lui parler chaudement et qu'elle écoutait avec dédain ou courroux.

L'attitude de cette femme attira mes regards, ses formes élégantes me firent désirer de voir son visage, je ne sais quel vague pressentiment me disait que j'allais la reconnaître; mais j'avais beau regarder, la jeune femme ne se retournait pas. Au même instant, par la porte du jardin qui restait entr'ouverte, un homme infirme et pauvre, que conduisait une vieille femme, se présenta pour de- mander l'aumône; son ton était décent, sa voix n'avait rien de plaintif, j'en eus pitié. Après moi il alla solliciter la grande dame; elle le repoussa rudement, et déjà il sortait, quand, la regardant de plus près : « Ma femme, dit-il à sa compagne, ne croirait-on pas que c'est là notre enfant .î» » La pauvre femme poussa un gros soupir : au premier coup d'œil elle avait reconnu sa fille. Le vieillard voulut l'embrasser et lui pardonner; elle se dé- tourna avec dégoût. « Au nom^ de ton vieux père, mon enfant, reconnais-nous encore, nous qui t'a- vons tant pleurée! y> Et elle détournait les regards. « Au nom du ciel, disait la mère, reconnais-nous, nous qui te pardonnons ! « Toujours le même silence. J'étais hors de moi. Je me levai : « Au


96 l' ANE MORT.

nom de Chariot, m'écriai-je, contemplez votre vieux père à vos genoux! » Les deux vieillards tendaient les bras; mais au nom de Chariot elle s^était levée, et, détournant la tête, elle sortit, suivie par le jeune homme, qui avait Pair con- sterné.

A peine sa robe blanche avait-elle dépassé la porte qtie le vieillard, s'asseyant à mes côtés et d\in air à peu près riant: a Vous avez donc connu mon Chariot? me dit-il. — Si je l'ai connu, brave homme! j^ai mieux fait que de le connaître, je Tai monté, et, sans faire tort à personne, c'était un digne baudet, sur ma parole.

— Ah! oui, un digne baudet, reprit le vieillard, un grison qui portait vingt charges de fumier par jour, ajouta-t-il en vidant le verre de sa fille et en mangeant le pain qu'elle avait laissé.

— Comment donc se fait-il, repris-je, que vous ayez perdu ce digne compagnon?

— Hélas ! dit-il, ma femme le prêtait souvent à notre Henriette; nous aimions tant cette enfant, que plus d'une fois j'ai porté moi-même la charge de Chariot pour qu'il pût promener Henriette. Un beau jour, je m'en souviendrai toute ma vie, Chariot et Henriette s'en allèrent pour ne plus re- venir; ma femme pleurait son Henriette, moi je les pleurais tous les deux. Cette perte nous a rui-


LE PERE ET LA MERE. 97

nés; il m'a été impossible de me nourrir long- temps, et me voilà avec une besace et un bâton.

— Pauvre, pauvre Henriette! reprit la vieille femme.

— Oui, pauvre Henriette! et pauvre, pauvre Chariot! ajouta le vieillard, car jUmagine qu'il a fait une triste fin.

— Certainement, une triste fin! repris-Je. Je Tai vu mouîir; il a été dévoré par des chiens, et c'était pour me divertir un instant! »

A ces mots les deux vieillards reculèrent de trois pas, et sortirent avec épouvante.

C'est en vain que je voulus les rassurer et les retenir, je ne pus m'en faire entendre, et ils s'éloi- gnèrent plus indignés de ma barbarie que de celle de leur enfant.

En effet, de quel droit pouvais-je leur faire de la peine, moi qui n'étais qu'un étranger pour eux?



CHAPITRE XIV.


LES MÉMOIRES D'UN PENDU.



Le pendu ressuscite.

( La Fontaine. )

E revenais sur mes pas, cherchant vai- nement tout le plaisir que je m'étais promis, quand, au milieu de la route, je rencontrai un voyageur qui allait au pas, un gai compagnon, insouciant amateur de bon vin et de bonne chère; on voyait quMl marchait sans avoir de but, peu inquiet de son gîte du soir et de son repas du lendemain; son visage était franc et ou- vert, le hasard respirait dans toute sa personne, et, sans nul douie^ en fait de vie, c'est une bonne chose que le hasard. J'ai toujours remarqué qu'il donnait à un homme qui s'y abandonnait fran- chement je ne sais quel air de force et de liberté


LES MÉMOIRES d'uN PENDU. 99

qui fait plaisir à voir: ainsi était le voyageur. Comme je voulais me divertir à tout prix, et que d'ailleurs il n'avait pas Tair bien farouche, je me mis à marcher à ses côtés. C'était un bon homme, il m'adressa le premier la parole.

« Vous allez à Paris, Monsieur? me dit-il non- chalamment; en ce cas-là, vous me montrerez le chemin, car, dans toutes ces carrières, je me suis déjà égaré deux fois.

— Volontiers, mon brave, vous n'avez qu'à me suivre ; nous entrerons à Paris ensemble, bien qu'à vrai dire vous n'ayez pas l'air très-pressé d'y arriver.

— Je n'ai jamais été pressé d'arriver nulle part quand je me trouvais en sûreté. Tel que vous me voyez, j'ai plutôt mené la vie d'un bon bourgeois que d'un chevalier nomade. Il y a en Italie plus d'un rocher sur lequel je suis resté quinze jours en embuscade, l'oreille tendue, l'œil au guet, la carabine à la main, attendant un gibier qui n'arri- vait pas.

— Eh quoi ! Monsieur, seriez- vous par hasard un de ces hardis brigands siciliens dont j'ai entendu tant d'agréables récits d'assassinat et de vol, et dont la vie hasardeuse a si bien inspiré Salvator Rosa? — Oui, certes, reprit le brigand, j'ai été dans mon temps un de ces hardis Siciliens, un jovial et cou-


100 L '^NE MORT.

rageux bandit, enlevant un homme sur la grande route aussi habilement qu'un filou français peut voler une misérable bourse dans une foire de vil- lage. A ces mots, il baissa la tête et poussa un pro- fond soupir de regret.

— Il me semble que vous devez bien regretter cette belle vie, lui dis-je avec l'air du plus grand intérêt.

— Si je la regrette, Monsieur ! vivre autrement ce n'est pas vivre. Rien n'égale sous le soleil un digne habitant des montagnes. Figurez-vous le jeune homme à dix-huit ans : un habit vert aux boutons d'or, les cheveux élégamment noués et re- tenus par un léger filet, une riche ceinture de soie à laquelle ses pistolets sont suspendus, un large sabre qui traîne derrière lui en jetant un son for- midable, une carabine brillante comme de l'or sur ses épaules, à son côté un poignard au manche re- courbé; figurez-vous un jeune bandit ainsi armé, posté sur le haut d'un roc, défiant l'abîme, chantant et se battant tour à tour, tantôt faisant alliance avec le pape et tantôt avec l'empereur, rançonnant l'étranger comme un esclave, buvant le rosolio à longs flots, faisant les délices des tavernes et des jeunes filles, et toujours sûr de mourir à une po- tence ou sur un lit de grand seigneur: voilà le bon métier que j'ai perdu.


LKS MÉMOIRES d'uN PENDU. lOI

— Perdu ! cependant il me semble que vous n'avez pas dû être facile à prendre, et que, si vous vous êtes retiré du métier, c'est que vous l'avez bien voulu.

— Vous en parlez bien à votre aise, répliqua le bandit: si comme moi vous aviez été pendu...

— Vous, pendu !

— Oui, pendu, et cela pour un excès de dévotion. J'étais caché dans un de ces impénétrables défilés qui bordent Terracine, quand un beau soir la lune se leva si brillante et si pure que je me ressouvins que depuis longtemps je n'avais pas offert le dixième de mon butin à la madone. Justement c'était la fête de la Vierge; toute l'Italie ce jour-là avait retenti de ses hommages; moi seul je n'avais pas eu de prière pour elle. Je résolus de ne pas rester plus longtemps en retard; je descendis rapi- dement la vallée, admirant le brillant reflet des étoiles dans le vaste lac, et j'arrivai à Terracine au moment où la nuit était plus éclairée. J'étais tout entier à la Madone, je traversai la foule des paysans italiens qui prenaient sur leurs portes le frais du soir, sans songer que tous les yeux étaient sur moi. J'arrivai à la porte de l'église, un seul battant était ouvert, sur l'autre battant était affi- chée une large pancarte : c'était mon signalement et ma tête mise à prix. J'entrai dans l'église, une

9*


I02 L ANE MORT.

église encore italienne, avec ses arceaux découpés, sa mosaïque savante, son dôme aérien, son autel de marbre blanc, son parfum, et les derniers sons de Porgue visitant le moindre écho tour à tour. La sainte image delà Madone était entourée de fleurs; je me prosternai devant elle, je lui offris sa part dans mon butin : une croix de diamants qui avait été portée par une jeune Sicilienne, un petit coffre anglais d'un travail précieux. La Vierge parut sa- tisfaite de mon hommage; je me relevai plein de sécurité et de paix et je retournais dans les mon- tagnes, quand à la porte de la chapelle je fus saisi par derrière, et les sbires m'entraînèrent dans une prison dont je ne pouvais m'échapper : il n'y avait ni une femme ni une jeune fille, et il ne me restait rien pour payer le geôlier.

— Et vous fûtes pendu, mon brave?

— Je fus pendu le lendemain. On voulait étouf- fer le bruitde madétention,etquelques heures suf- firent pour élever un gibet et trouver un bourreau. Le matin on vint me prendre, on me fit sortir de mon cachot, et à la dernière grille je trouvai des pénitents italiens blancs et noirs, gris, chaussés, pieds nus, tenant à la mam une torche allumée, ayant la tête couverte d'un san benito qui ne lais- sait voir qu'un œil creux : vous les eussiez pris pour autant de fantômes. Devant moi, quatre


LES MÉMOIRES D'UN PENDU. I03

prêtres murmurant les prières des morts portaient une bière, et je marchai à la potence. La potence était honorable : c'était un grand poteau qui s'éle- vait sur un léger monticule; de blanches margue- rites formaient un tapis de fleurs à ses pieds; sur le derrières'élevaient les montagnes témoins de mes ex- ploits, sur ledevantsedéroulait un précipice où tom- bait avec un sourd murmure un torrent rapide dont l'humide vapeur arrivait jusqu'à moi ; autour de la potence tout était parfum et lumière. Je m'avan- çai sans trembler au pied de l'échelle ; mais, jetant un dernier coup d'œil sur mon cercueil et le toi- sant d'un regard : « Ce cercueil n'est pas assez a grand pour contenir tout mon corps ! m'écriai- « je; on ne me pendra pas, si je n'en vois arri- « ver un autre de ma taille. » Et je pris un air si résolu que le chef des sbires, s'approchant : « Mon a cher fils, me dit-il, assurément vous auriez rai- (i son de vous plaindre si ce cercueil devait vous « contenir tout entier; mais, comme vous êtes « très-connu dans le pays, nous avons décidé, « quand vous serez mort, de vous faire couper la « tête et de l'exposer au point le plus élevé de « notre ville ; vous voyez donc que vous aurez tt toujours assez de place. »

Je fus convaicu : je montai à l'échelle, et en un clin d'œil je fus sur le haut de la potence; la vue


104 l'ane mort.

était admirable et le bourreau novice, de sorte que j'eus le temps de jeter un dernier coupd'oeil sur la foule. Quelques jeunes gens tremblaient de fureur, de jeunes filles étaient en larmes, d'autres se ré- jouissaient ouvertement; au milieu, un bandit comme moi dont le regard me promettait la ven- geance. Je me promenais sur la potence, au-dessus du précipice: «Tu vas te tuer! criait le bourreau; a attends-moi. « 11 arriva enfin, mais il avait le vertige, ses jambes tremblaient; cette cascade au- dessous, cet éclatant soleil au-dessus ! Enfin il me mit la corde au cou, me poussa dans Tabîme, tenta d'appuyer son ignoble pied sur mes épaules; mais ces épaules sont fermes et fortes, un pied d'homme n'y peut laisser d'empreinte ; celui de mon bourreau glissa, le choc fut violent ; d'abord il s'arrêta au bout de la potence avec ses deux mains, puis une de ces mains faiblit, et l'instant d'après il tomba lourdementdans la fondrière et il fut emporté par les flots. »

Cette potence si riante, cette scène de mort si gaiement racontée, m'intéressaient au dernier point; jusqu'ici je n'avais pas imaginé que la po- tence pût devenir un agréable sujet de joyeux sou- venirs : jamais je n'ai vu colorer la mort de pa- reille couleur; au contraire, parmi ceux qui ont exploité cette mine féconde en sensations, c'est à


LES MÉMOIRES d'UN PENDU. I05

qui rembrunira le plus le tableau, à qui ensanglan- tera la scène, comme si dans notre vie sociale la peine de mort n'était pas une action vulgaire, une espèce d'amende à payer dont on a toujours le montant, rien de plus. Ainsi l'avait envisagé le bandit italien ; il savait que la potence était la contre-partie de sa profession, et il avait dans l'àme trop de justice pour s'en plaindre. Je voulus donc savoir ce qu'il était devenu depuis ce temps- là : à ma prière il continua son récit.

a Je me souviens fort bien de la moindre sensa- tion, me dit-il sans se faire prier, et ce serait à re- commencer dans une heure que je ne m'en inquié- terais pas davantage. Dès que j'eus la corde au cou et que je fus tombé de la potence, je sentis d'abord un grand mal à la gorge, puis je ne sentis rien ; l'air arrivait à mes poumons lentement, mais, ainsi rétrécis, la moindre parcelle de cet air bienfaisant me rendait à la vie, et d'ailleurs, légèrement ba- lancé au milieu de l'air, je le respirais par tous les pores; je me souviens même que ce balancement n'était pas sans charmes; je voyais les objets comme à travers un voile de gaze ; un grand silence fatiguait mon oreille; je pensais à quelque chose, je ne sais plus à quoi, si ce n'est une fois à Targent que j'avais gagné la veille à mon camarade Grégo- rio. Tout à coup l'air me manqua, je ne vis


io6 l'ane mort.

plus rien, je ne sentis plus de balancement: j'étais mort!

— Pourtant, lui dis-je, vous voilà de ce monde plus que jamais, et je vous en félicite de bien bon cœur.

— Ceci est un grand miracle, me répondit gra- vement le bandit. J'étais mort depuis une heure, quand mon camarade coupa la corde, et lorsque je revins à moi, mes yeux rencontrèrent le bienveil- lant regard d'une femme qui, penchée sur moi, me rendait mon âme, une âme plus pure et plus forte. Elle avait la voix italienne, une grâce ita- lienne, une langue italienne, toutes les perfections d'une jeune fille italienne. Je crus un instant que je sortais du tombeau et que la madone de Raphaël me recevait dans ses bras. Voilà, seigneur, mon nistoire de bandit. J'ai promis à la jeune Maria de devenir honnête homme, si je le pouvais; j'espère en venir à bout par amour pour elle ; j'ai même déjà, pour être honnête parmi vous, ce qu'il y a de plus difficile à avoir, un habit propre et un cha- peau neuf.

— Il vous faudrait encore un métier, ajoutai-je, et j'ai bien peur que vous n'en ayez pas.

— Voilà ce qu'on me dit partout, reprit-il, et j'ai beau chercher, je n'ai jamais vu qu'un métier menât à quelque chose parmi vous.


LES MÉMOIRES d'un PENDU.


107


— Croyez-vous être plus heureux en Italie?

— En Italie, me dit-il, la campagne produit chaque matin assez de champignons pour nourrir toute une ville dix fois peuplée comme la ville de Rome : chez vous, tout sepaye, jusqu^à vos cham- pignons qui sont mortels.

— Pensez-vous donc que le métier de lazzarone soit un métier d'honnête homme?

— Il n'y en a pas de plus honnête ; on n'est ni maître ni valet; on ne dépend que de soi; on ne travaille que lorsqu'il y a urgence, et il n'y a ja- mais urgence, tant qu'on a un bon soleil; enfin on peut voir le Pape tous les jours, ce qui vaut vingt indulgences par semaine : voilà ce que c'est que d'être lazzarone.

— En ce cas-là, pourquoi donc ne vous êtes- vous pas fait recevoir, je vous prie?

— J'y avais bien songé, dit-il. Maria même m'en avait prié; mais j'ai trop peur des éruptions du Vésuve, »

En même temps nous entrions dans Paris.

L'entrée de Paris, par la barrière du Bon-Lapin, est peut-être la plus agréable, quoique la plus modeste de toutes. Vous arrivez à travers les champs, vous traversez une vaste plaine où ma- nœuvre la cavalerie chaque matin; vous entrez dans une étroite allée, vous laissez à votre gauche


I08 l'an E MOUT.

kl Grande Chaumière et toutes les guinguettes qui Tavoisinent, et tout d^uii coup vous vous trouvez en présence du Luxembourg, aimable et tranquille refuge fait exprès pour ces quartiers lointains. Mon Italien m'interrogeait à chaque pas, s'étonnant de tout, tantôt des vieilles femmes qui encom- braient le jardin, tantôt des jeunes pairs qui ve- naient faire des lois ; cette vaste salle de spectacle et cette Sorbonne si mesquine, ces grands hôtels en simple pierre et pas une statue de marbre, pas un homme occupé à se chauffer au soleil; des lazza- roni travaillant comme des forçats, d'autres lazza- roni chantant dans les rues d'une voix fausse accompagnée d'un instrument plus faux encore; des gravures, rouge et blanc, à la porte des vitriers; des pots de terre sans élégance, rien d'antique ; des rues étroites, un air infect, de jeunes filles chargées de misère et sans sourire, des marchands de poi- sons à toutes les rues, et pas une madone. Le ban- dit était consterné: « Quel métier vais-je faire ici, me dit-il avec un air d'inquiétude visible.

— Avant tout, que savez-vous faire? lui deman- dai-je, un peu embarrassé de sa personne.

— Rien me dit-il; seulement je ferais de la meilleure musique, de la meilleure peinture; je garderais mieux un palais que tous ceux que j'ai vus jusqu'à présent; et quant à vos marchands de


LES MEMOIRES D UN PENDU. 10^

poisons, voici un poignard qui vaut mieux que foutes leurs drogues, ajouta-t-il avecun énergique sourire.

— Si vous n'avez pas d'autre ressource, je vous plains bien sincèrement, mon maître; nous avons sur les bras quinze mille peintres, trente mille musiciens et je ne sais combien de poètes qui ne sont pas trop dans leurs affaires ; et quant à votre poignard, je vous conseille de le laisser en repos, car cette fois vous seriez pendu à une potence dont la corde ne casse jamais.

— Cependant, sans me vanter, je ne chante pas mal une chanson d'amour. Quand j'étais à Venise, c'était parmi les seigneurs les plus galants à qui me confierait la conduite de ses sérénades, et je les menais si bien que plus d'une fois il m'est arrivé d'achever pour mon propre compte l'entre- prise que j'avais commencée pour un autre,

— La sérénade serait le plus sot des métiers parmi nous. En France, il n'y a qu'une manière sûre de prendre une femme, c'est de lui donner quelque chose; toutes les chansons du monde n'y feraient rien. Tu serais Métastase en personne, elles ne feraient que rire, pauvre diable, des sons lamentables de ta guitare et des chants mélodieux de ton amour dans une nuit d'été.

— En ce cas-là, reprit le jeune homme en relc-

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110 L "ANE MOKT.

vani la lète, j'irai demander du service au roi de France, je lui montrerai comment je sais manier une carabine et me faire obéir d'un bataillon : s'il veut me prendre à son service, je m'engage à mon- ter la garde au plus fort de l'été sans parasol, comme le plus hardi bandit.

— Apprenez qu'on ne parle pas au roi de France. D'ailleurs, pour ce qui est de votre talent sur la carabine, vous trouverez chez nous deux cent mille hommes, payés à cinq sous par jour, qui s'en servent aussi bien que vous; il faut enfin que vous sachiez qu'il n'y a dans le monde qu'une nation étrangère qui ait le droit de garder le roi, et depuis la Ligue on n'a jamais pensé aux Italiens.

— Ah ! dit le bandit en fronçant le sourcil, la misérable nation qui ne peut même pas nourrir une bonne compagnie de brigands avec un chef! Si vous aviez l'honneur d'en posséder une seule, ce soir j'irais moi-même lui faire la cuisine et je serais le bienvenu.

— Vous leur feriez la cuisine! lui dis-je, et quelle cuisine leur fericz-vous, je vous prie ?

— Par Dieu, je leur ferais unecuisine de grande route, et je ne sache pas que parmi vous il soit un homme assez dégoûté pour refuser de manger de mon rôti assaisonné avec du piment. Quand j'étais àTerracine, j'étais l'homme le plus renommé pour


LES MEMOIRES D UN PENDU. III

le civet de lièvre et pour la sauce d'anguille de buisson. C'est ainsi qu'en a jugé Son Éminencele cardinal Fesch, que Dieu conserve! On m'envoya chercher un soir dans ma foret pour lui faire à souper, et le repas fini, il jura sur son âme que dans son propre palais il n'avait jamais rien mangé de plus exquis. »

Je m'approchai vers lui d'un air sérieux et solennel : « Je vous félicite, lui dis-je^vous êtes un homme sauvé I Votre talent de rôtisseur vous fera mieux venir parmi nous que si vous étiez un grand général. Il ne tient qu"à vous de devenir un pouvoir, car nous sommes dans l'âge d'or de l'é- galité. Parcourez donc tout Paris, et à la première maison qui pourra vous convenir, entrez fière- ment, dites au maître: Je suis cuisinier! prouvez- le, et vous êtes à la tête des affaires. »

Le pendu me remercia d'un geste amical, et je le quittai, tranquille désormais sur son avenir.



CHAPITRE XV.

LE PAL.

uLes paillards Turcs m'avoyent mis en broche. » (Rabelais, Pantagruel.)


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HISTOIRE du pendu me revenait tou- 'y^/Y^l jours en mémoire. Justement, en France, ë^ -^r, en Angleterre, et même au milieu de la


Confédération suisse, noble et glorieux fragment de cette Allemagne expérimentale dont les travaux intellectuels sont appelés à exercer une si grande influence, s'élevait une nouvelle école de publi- cistcs qui, pour premier article de leur code, pro- scrivaient la peine de mort. La question était lon- guement débattue, comme toutes les théories le seront toujours chez des peuples assez savants et exercés pour jouer avec le paradoxe. Il arriva donc qu'emporté sans m'en douter dans cette foule d'ar-


LE PAL. I i3

guments en sens contraire, je m'estimai iieureux d'avoir parlé à un pendu, d'avoir assisté à ses sen- sations de mort, et j'étais tout fier de pouvoir ra- conter l'histoire d'un homme de l'autre monde, sans être forcé de me contenter du récit incomplet et obscur d'un patient qui marche à la mort. Selon moi, j'avais un argument sans réplique en faveur de cette loi pénale combattue par nos sages, et je n'attendais plus qu'une occasion pour le dévelop- per à mon gré.

L'occasion arriva bientôt. Dans une des der- nières soirées de l'automne, pâle et triste comme un jour d'hiver, je me trouvai à la campagne dans un vaste salon froid et pluvieux. La société était nom- breuse, mais les membres qui la composaient n'é- taient guère animés les uns pour les autres de cette sympathie active qui rapproche les hommes et ne leur permet pas de compter les heures qui s'en- fuient. Au milieu de la chambre, les dames, silen- cieuses contre leur ordinaire , s'occupaient d'ou- vrages à l'aiguille. Les hommes se parlaient à de longs intervalles sans avoir rien à se dire; bref, la soirée était perdue, si cette grande question de la peine de mort ne fût venue jeter une passion inté- ressante au milieu de tout ce désœuvrement. Le choc devint électrique, chacun avait en réserve son argument tout prêt, chacun parlait sans attendre

10.


114 l'ane mort.

que son tour fût venu et criait de toute la force de ses poumons. Pour moi, j^aitendais , en homme habile, que ce premier feu fut épuisé, et dès que je jugeai Tinstant propice, je racontai l'histoire de mon pendu.

Mon histoire produisit peu d'effet : elle n'était vraie et croyable que dans la bouche du bandit italien; racontée par moi, c'était un conte sans vraisemblance. A ce sujet, la discussion reprenait déplus belle; déjà mes adversaires avaient telle- ment l'avantage que personne n'osait plus prendre ma défense. Heureusement qu'au plus fort des cla- meurs contre la fausseté de mon récit, un antago- niste véritable vint à mon secours.

C'était un vénérable musulman. Du fond du sofa économiquement recouvert d'une indienne passée dans lequel il était plongé, il leva sa tète ornée d'une longue barbe blanche, et, reprenant gravement la conversation où je l'avais laissée : « Je veux bien croire, nous dit-il, que cet Italien a été pendu, puisque moi-même j'ai été empalé. »

A ces mots, il se fit tout à coup un grand si- lence. Les hommes se rapprochèrent du narrateur ; les dames, oubliant leur aiguille, prêtèrent une oreille attentive. Vous avez peut-être remarqué des femmes en groupe, écoulant un récit qui les inté- resse; alors vousavez souvent admiré cette physio-


LE PAL. Il5

nomie qui s'anime, cet œil qui s'ouvre de toute sa grandeur, ce sein qui s'arrête tout court, ce joli cou qui se dresse de toute sa hauteur et ces deux mains oisives qui retombent nonclialamment : voilà ce que j'admirais, moi tout seul, en attendant qu'il plût au Turc de commencer.

tt Que Mahomet soit béni, dit-il; mais une fois dans ma vie j'ai pénétré chez les épouses sacrées de Sa Hautesse ! »

Ici l'attention devint plus grande ; je remarquai qu^une jeune fille de quinze ans, qui écoutait, assise à côté de sa mère, fit semblant de reprendre son ouvrage : quand on travaille, on n'a pas l'air d'écouter.

tt Je me nomme Hassan, reprit le Turc ; mon père était riche et je le suis. En véritable musul- man, je n'ai eu qu'une passion dans ma vie, c'est la passion des femmes. Mais autant j'étais pas- sionné, autant j'étais difficile dans mes choix. C'est en vain que je parcourais tous les marchés les plus célèbres, je n'en trouvais aucune assez belle pour moi. Chaque jour on me faisait voir de nouvelles esclaves, des femmes noires comme l'ébène, d'au- tres femmes blanches comme l'ivoire ; je sortais toujours du bazar plus mécontent, et je ne pou- vais me décider à donner le prix d'une belle cavale pour une femme médiocre. Cependant mon envie


I l6 l'a NE MORT.

croissait toujours, et un soir qu'elle était au com- ble, je me hasardai jusqu'aux portes dupalais im- périal.

a Comme Je ne songeais pas à me cacher, et que j'escaladai les murs de Sa Hautesse comme si elle n'eût eu à son service ni janissaires ni muets, je ne fus aperçu par personne. Je pénétrai heureuse- ment à travers les trois enceintes impénétrables qui défendent le sacré sérail, et quand revint le jour je plongeai un regard téméraire dans ce sanc- tuaire inviolable. Ma surprise fut grande lorsqu'à la lueur blanche et pâle du premier soleil, je pus juger que les femmes du successeur de Mahomet ressemblaient à toutes celles que j'avais vues. Mon imagination désabusée ne pouvait croire à cette triste réalité, et je commençais à me repentir de mon entreprise, quand tout à coup je fus saisi par les gardes du palais.

« Il y allait de la tête si j'étais découvert, il y allait de la tète de ces malheureuses femmes que j'avais surprises dans leur sommeil : on résolut de ne point parler de cette souillure à Sa Hautesse, et cependant, entraîné sans bruit hors de l'enceinte formidable, je fus conduit au supplice que j'avais mérité.

« Peut-être, Messieurs, ne savez-vous pas ce que c'est que le pal. C'est un instrument aigu placé


LE PAL. 117

sur le haut de nos monuments, et qui ne ressemble pas trop mal à ces flèches de paratonnerre que vous avez inventées, vous autres Européens , comme pour défier le destin à chaque instant. Il s"'agissait de me mettre à cheval sur ce pal, et, pour mieux me faire garder Téquilibre, on m^attacha à chaque pied deux boulets enfer. La première dou- leur fut cruelle; le fer s'enfonçait lentement dans mon corps, et le deuxième soleil, dont les rayons plus forts frappaient sur les dômes étincelants de Constantinople, ne m'aurait peut-être pas trouvé vivant à l'heure de midi, si mes boulets ne se fus- sent détachés de chaque pied ; ils tombèrent avec fracas, et, ma torture étant devenue plus suppor- table, je me mis à espérer que je ne mourrais pas. La mer de Constantinople est belle : c'est une large plaine blanche, entremêlée de petites îles revêtues de verdure et sillonnée dans tous les sens par les vaisseaux de l'Europe. De la hauteur où j'étais placé, je compris que Constantinople était la reine des villes. A présent je planais au-dessus d'elle; je voyais à mes pieds ses brillantes mosquées, ses pa- lais romains, ses jardins suspendus dans les airs, ses vastes cimetières, refuges tranquilles des bu- veurs d'hydromel ; et dans ma reconnaissance, j'invoquai le Dieu des croyants. Sans doute ma prière fut entendue, car un prêtre chrétien me dé-


ii8 l'ane mort.

livra au péril de ses jours ; il m'emporta dans sa cabane et me sauva. A peine guéri, Je retournai dans mon palais ; mes esclaves se prosternèrent à mes pieds; j'achetai le lendemain les premières femmes qui se présentèrent; je recliargeai ma longue pipe d'écume, je la trempai dans Feau de rose, et si je pensai quelquefois aux muets de Sa Hautesse et à leur supplice, c'était pour me rap- peler qu'il faut acheter les femmes comme elles sont, et surtout pour me souvenir avec plus d'or- gueil que Dieu est Dieu, que Mahomet est son prophète, etque Stamboul est la perle de TOrient. »

Ainsi parla le Turc. Ce long récit l'avait fati- gué; il retomba nonchalamment sur les coussins de la bergère, et il reprit la voluptueuse attitude d'un bon croyant qui fume sa pipe à l'heure de midi. Dans cette attitude, si j'éiais peintre, je pein- drais le calme et le bonheur. A mon sens, rien n'exprime le repos comme un riche Ottoman cou- ché sur un tapis de Perse, sans peine, sans désirs, sans rêve, et dans cet heureux sommeil de l'Orient, qui ne vous force même pas à fermer les yeux, comme si c'était déjà une trop grande violence pour un mortel.

J'ai remarqué souvent qu'une histoire intéres- sante et naturellement racontée disposait merveil- leusement les esprits, les rapprochait les uns des


LE PAL. Iig

autres par je ne sais quelle communauté de sensa- tions, et changeait souvent la face d'une soirée de Pennui au plaisir. Il en est des hommes comme de ces joyeux repas sans rôti que M""^ de Mainte- non donnait à ses hôtes : une bonne et longue histoire remplaçait souvent le rôti qui manquait. Ainsi, après le récit un peu laconique de l'Otto- man, la soirée prit une face nouvelle : on se rap- procha encore plus près les uns des autres, et même la maîtresse du logis, cédant peut-être malgré elle à l'attraction générale, et étouffant dans son sein la voix d'une économie parcimonieuse qui lui repro- chait d'ouvrir son bûcher avant que l'almanach n'eût annoncé positivement l'hiver, parla de nous faire un peu de feu. La proposition fut unanime- ment acceptée : en un clin d'œil, le paravent aux fleurs jaunes fut arraché à la cheminée, le sarment embrasé fit reluire les chenets de cuivre, en même temps que tous les visages, égayés et ranimés par une douce chaleur, annonçaient une satisfaction inattendue. En vérité, il y a tout un poëme des- criptif dans le premier feu de ce dernier jour d'au- tomne, qui vous donne à l'improviste un avant- goût des plaisirs de l'hiver.

Cependant le feu brillait dans l'âtre ranimé, et au moment où la flamme blanche et bleue, précé- dée d'une bonne odeur de sapin, jetait son plus


I20 L ANE MORT.

grand éclat, elle se porta subitement sur un Jeune homme qui n'avait pas encore parlé. Il était assis dans un coin et semblait ne prendre part à la con- versation que pour en relever de temps à autre les traits saillants par un sourire moitié affable, moitié moqueur, de sorte qu'en un instant tout l'intérêt fut autour de lui. D'ailleurs il était jeune et beau, avec un œil noir et plein de feu, et tout cet en- semble d'un homme de goût et d'esprit, qui dans le monde ne se regarde comme supérieur ou comme inférieur à personne. Au premier abord, et à la curiosité des regards qui s'attachaient sur lui, il comprit qu'on lui demandait unehistoire, et, sans se faire plus longtemps prier, il releva la tète, ap- puya son bras sur le siège d'une jeune femme qui était assise presque devant lui, et, la tête penchée à côté de cette tête si fraîche et si jolie, il commença son récit avec une voix si douce et si pure que vous auriez dit que c'était la jeune femme qui par- lait, si ses lèvres entr'ouvertes n'eussent pas été parfaitement immobiles, si elle-même n'eiît pas pris l'attitude du plus entier recueillement.

« Je crains bien. Mesdames, » dit le jeune homme... Cette dérogation inattendue à cette règle sociale qui exige qu'on dise toujours mes- sieurs, quand on parle en public, parut une nou- veauté piquante dont ces dames surent bon gré au


LE PAL. 121

narrateur. En effet, par cette tactique habile, le Jeune homme se donnait les honneurs d'un tête-à- tête et s'isolait du reste de rassemblée; il y eut donc un murmure d'approbation qui le força à recommencer sa phrase. En homme d'esprit, il la recommença autrement et beaucoup moins solen- nelle:

« Pour moi, reprit-il, je n'ai été que noyé; mais les circonstances de ma mort sont assez étranges. Quelques-uns de vous connaissent sans doute, hors des murs de Lyon, un des plus beaux pay- sages qui soient sous le soleil. C'était un jour d'été, un de ces jours où le ciel est entièrement bleu et l'air chaud et pur. J'étais mollement cou- ché sur les bords du fleuve, ou plutôt sur les bords de ce rivage mixte qui voit tout à coup la Saône s'unir aux flots du Rhône, ses flots limpides résis- ter d'abord aux flots jaunâtres de son amant, résis- ter plus mollement ensuite, puis enfin, s'avouant vaincue, se mêler entièrement avec son maître et rouler dans le même lit. A cette heure de midi, la chaleur était accablante. Tonde était limpide; la grotte tapissée de mousse qui pendait au-dessus de ma tête, fière encore d'avoir abrité toute une nuit le vagabond Jean -Jacques, était entourée de chaudes vapeurs comme d'un voile transparent ; pour tout dire, j'étais moi-même entre le sommeil

II


122 LANEMORT.

et la veille, dans Téiat de béatitude d\in homme qui a pris de Topium, et, à force de contempler cette vaste nappe d'eau qui de loin me paraissait si paisible et si calme, je crus apercevoir dans le fond de la rivière, assise sur un quartier de roche, je ne sais quelle image fantastique, quelle idéale et jeune beauté qui me tendait les bras avec un doux regard. Le charme était inexprimable. La vision se balançait mollement dans le miroir des eaux ; un vieux tilleul du rivage protégeait cette jeune tête des blanches fleurs qui le décoraient, et de ses feuilles vertes il lui faisait un vêtement diaphane. J'étais là immobile, enchanté, saisi par un amour indicible, réalisant tous mes rêves de jeunesse; j'é- tais là comme à ce chant du Tasse qui se passe dans les jardins d'Armide, et comme je n'étais pro- tégé par aucun talisman, je succombai.

« Déjà j'étais dans le fleuve, et ni la fraîcheur de l'eau, ni la force irrésistible qui soudain me saisit et m'entraîna, ni la fuite de ma déesse, ne m'arrachèrent à mon rcve poétique; je nageais au milieu de ces deux grands fleuves qui se dispu- taient mon corps comme une proie, sans songer aux périls qui m'attendaient. .Te me laissais aller complaisamment à leurs efforts; tantôt je me trou- vais mollement bercé dans les bras de la Saône, tantôt le Rhône m'arrachait violemment à ces


LE PAL. 123

douces étreintes, et m'entraînait avec furie; d'au- tres fois, placé sur les confins de ces deux puis- sances rivales, emporté par Tune, arrêté par Tautre, j'étais immobile, et alors ma vision me revenait aussi belle, aussi riante, aussi jeune; un instant elle fut si près de moi que je me précipitai pour la saisir; je ne sais ce que je devins, à quel bonheur je fus admis, à quelle indicible récompense je fus appelé ; mais après un jour tout entier je me ré- veillai dans la grange d'un villageois : la nuit des- cendait des montagnes, les bœufs rentraient dans leur étable en poussant de mélancoliques mugisse- ments, ma tête était soutenue par un de ces beaux et vigoureux rameurs du Rhône, comme on en voit encore beaucoup àCondrieu; partout ailleurs ces hardis navigateurs, hommes dégénérés , sont devenus de timides et astucieux marchands, et n'ont pas conservé dans leurs veines une goutte du sang de leurs pères.

« Voilà ma mort : ce fut, comme vous voyez, un beau rêve; je suis parfaitement de l'avis de l'Italien et de l'Ottoman. Comme vous le voyez, la mort pénale de l'Italie, la mort despotique de l'Orient, la mort volontaire de l'Occident, ne sont pas plus à craindre l'une que l'autre; depuis ce jour, je suis de l'avis de ce philosophe qui pensait que vivre et mourir c'était la même chose; seule-


124 l'ane mort.

ment, puisque Je m'étais endormi une fois, je suis fâché de m'ètre réveillé. « 

Ainsi parla le jeune homme, et quand, à la fin de son discours, il s'aperçut de Tatteniion qui durait encore, son visage devint couleur de pourpre; il se retira vivement du fauteuil sur lequel il se penchait et, sans le vouloir, effleura de sa joue la joue de la jeune femme qui était assise devant lui. Je remarquai à ce sujet que cette rougeur était con- tagieuse; et de fait, c'était plaisir de voir ces deux jeunes têtes s'animant tout à coup du même coloris.

Quand l'assemblée fut un peu revenue de sa surprise, la discussion recommença de plus belle; les adversaires de la peine de mort n'avaient rien à répondre à de pareils arguments, et pendant qu'ils se creusaient la tête pour trouver quelques raisons plausibles, les partisans timorés de la mort légale, un instant battus et qui avaient craint jusqu'alors d'être taxés de cruauté, revenant à la charge avec plus de vigueur, ne mettaient plus de fin à leurs preuves. C'étaità qui se souviendrait d'être mortau moins une fois en sa vie. L'un, au milieu du bois de Boulogne, était tombé percé d'un coup d'épée, et il se rappelait fort bien que le froid du fer n'était pas une sensation désagréable. L'autre avait reçu une balledansla poitrine, sans ressentir le moindre mal; celui-ci avait fait une chute qui lui avait fra-


LE PAL. 125

cassé le crâne et n'en conservait pas d'autres souve- nirs ; je ne parle pas des fièvres putrides, des fièvres malignes, des fièvres cérébrales, de toutes les fièvres possibles; en un mot, on fit si bien qu'il fut con- clu, à Tunanimité, que la mort n^était pas une douleur, que la mort pour un crime était moins, de la part de la société, une satisfaction équiva- lente qu'une précaution pour son repos; que payer la mort par l'honneur dans une bataille était un véritable métier de dupe; que craindre la mort dans son lit était un métier de poltron.

On en était là de la discussion lorsqu'un gros abbé qui, plongé dans un long fauteuil, dans Tétat heureux d'un homme qui digère un bon dîner, faisant le pendant du Turc, se levant avec effort de son siège, alla se placer au centre de la conver- sation, au devant de la cheminée et vis-à-vis la flamme scintillante; ainsi placé, il s'arrangea de son mieux, se mit bien d'aplomb sur ses deux pieds; et, comme c'était un homme de sens et de bon conseil, un de ces vieux prêtres à conscience que la Révolution française avait chassés à l'étran- ger, et qui, rentrés dans leur patrie, s'étaient misa reconstruire de leur mieux une vie de chanoine tout empreinte d'un tranquille bien-être pour soi- même et d'une active charité pour les autres, le digne homme fut écouté avec attention :


126


L ANIi MORT.


« Par saint Antoine, s'ëcria-t-il, voilà une belle discussion sur la peine de mort ! M'est avis, Mes- sieurs, que vous en agissez bien à votre aise; si, comme moi, vous aviez manqué mourir d'une in- digestion, vous parleriez de la mon avec plus de respect. »


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CHAPITRE XVI.

LES CAPUCINS.

La peste ! vous êtes bien honnête seigneur. (Shakespeare. ) C'est cela.

(H. Lafond.)


\w/ i^i'^^^ c'était en vain que je cherchais à me ïi^ r y distraire; tous ces épisodes dans mon ^^i^^éludefavorite ne faisaient que m'y rejeter


de plus haut et, chaque jour, je me trouvais possédé davantage de je ne sais quel épouvantable désir de pousser Thorreur à bout, de savoir enfin si je pou- vais la vaincre ou bien si je serais vaincu par elle : pour moi l'horreur n'existait que là où était Henriette : cette nature si vide et si fausse, cet abîme d'égoïsme et de faiblesse, cet être qui n'avait rien de l'homme moral, ce je ne sais quoi vivant


128 l\\NE MOUT.

auquel je m'étais attaché et que je suivais à la trace dans le vice, je le retrouvai encore un matin. Vous dire où je la retrouvai, oserai-je vous le dire? Cependant il le faut. Dans le monde tel que nous Tavons fait, c"est un lieu aussi fatal, aussi néces- saire, j'ai presque dit aussi inévitable que la Bourbe ou la Morgue. Une femme y arrive en couronne de fleurs et en robe de gaze; elle en sort souvent en robe de gaze et couronnée de fleurs ; mais l'espace étroit où on la renferme, mais Tair qu'elle respire, mais les tortures fétides qui l'attendent, mais la honte et la misère, tout fait de ce lieu formidable comme une première damnation presque aussi terrible que celle qui at- tend le crime après la mort.

Au sommet de la rue Saint-Jacques, entre l'hô- pital Cochin et le Val-de-Grâce, et tout à côté de la Bourbe, on rencontre un ancien monastère, triste et isolé, assez semblable aux ladreries du onzièm^e siècle. Une sale et infecte fabrique de chandelles est à la gauche de ce bâtiment. A son angle droit une pauvre marchande de pommes s'est construit une cabane en bois, à la porte de laquelle une grande chèvre se promène, maigre et efflanquée. Vous en- trez, et dans les gardiens pas un regard de bienveil- lance ou de pitié; dans le médecin pas de compas- sion; dans les malades pas de confiance; ce sont


LES CAPUCINS. 129

les mœurs, c'est Teffroi, c'est l'égoïsme d'une ville ravagée de la peste ; c'est ce qu'il y a de pire au monde, la honte chez le malade, et de cuisantes douleurs qu'il n'ose pas avouer. Dans ces murs, l'effroi, la faim, des passions dévorantes, une in- quiétude toujours croissante, un mal qui prend toutes les formes, tous les noms, qui usurpe toutes les places : du dégoût et de l'horreur. L'air en est imprégné, le ruisseau en est plus fangeux J'ai vu dans cette enceinte de jeunes hommes, pâles, li- vides, verts, hébétés, privés de leur raison nais- sante, insipides victimes d'une insipide passion; à côté d'eux, des pères de famille portant le deuil de leurs femmes et de leurs enfants; plus loin, des vieillardsque l'art conservaitprécieusement comme autant de phénomènes curieux. Cet aspect me lit horreur. Je sortais quand on me dit qu'il y avait aussi des femmes, et je voulus tout voir.

Je montai à leur appartement, et sur l'escalier je rencontrai des nourrices infectées par leurs nour- rissons, qu'elles tenaient encore sur leur sein flétri, plutôt avec un regard de pitié que de colère ; de pauvres filles de la campagne pleurantes et ne con- cevant rien à leur maladie, rien au sourire mo- queur qui les accueillait, cachaient leur tète dans leur tablier de bure. A la porte du repaire, une jeune femme seule, victime de son mari, se tenait immo-


i3o l\\ne mort.

bile comme une statue de Niobé, attendant un lit à côté de quelque prostituée. J'entrai : la salle est immense; on riait aux éclats, on jouait à mille jeux; les unes se faisaient belles avec un voile de laine, les autres se paraient avec un peignoir; les plus jeunes, à moitié nues, se disputaient à qui était la plus jeune; d'autres juraient affreusement ou chantaient d^unevoix rauque quelque chanson d'ivrognerie et de débauche. Autant les hommes étaient laids et pâles, autant la plupart de ces femmes étaient encore fraîches et blanches. Mal- heureuses femmes! assez belles pour l'être encore là! assez insouciantes pour chanter encore là! as- sez fortes pour rire de toutes ces tortures! Que de bonheurs jetés au vent! que d'illusions perdues! Cependant, tout à coup il se fit un grand silence, et, se mettant en ordre, elles défilèrent pour se rendre où le médecin les attendait.

C'était au lit de misère. Ce lit occupe une petite salle basse, éclairée d'une seule fenêtre qui donne sur un égout; les murs en sont grisâtres, bizarrement ornés par quelques figures obscènes échappées à Toisiveté des malades. On voit sur le lit une simple paillasse recouverte d'une toile noire; à côté, des instruments tranchants, un réchaud rempli de feu; autour du lit, de vieilles habitantes de l'endroit, qui par leurs services ont


LES CAPUCINS. l3l

mérité d^assister à ce spectacle; et sur l'unique siège, Topérateur, qui s^entretient d^actrices et de journaux avec ses élèves. J'étais au milieu d'eux, et par la porte entr'ouverte je me plaisais à consi- dérer toutes ces femmes en peignoir qui atten- daient leur tour avec autant d'impatience que s'il se fût agi d'une entrée à l'Opéra. Il y avait dans le nombre des têtes ravissantes, des têtes d'enfant, frêles et décentes, une bouche entr'ouverte et un léger sourire; de belles têtes aux sourcils arqués, au regard expressif, aux noirs cheveux : c'était un mélange confus et varié de beautés diverses, vrai sérail de sultan, qui, la nuit, réveillé par le maître, arrive, pieds nus, jusqu'à la porte de son boudoir, attendant dans un respect silencieux ses ordres et son mouchoir.

Une voix se fit entendre, un nom ! et du sein de la foule qui lui faisait place je la vis arriver la tête haute, le regard fier, toujours belle; elle se jeta sur le lit de misère avec autant d'aisance que sur la prairie de Vanves, et elle attendait l'opérateur. Le silence était grand; l'homme était armé de ciseaux recourbés; il taillait dans la chair vive; on n'en- tendait que le bruit sonore de l'instrument; et quand, vaincue par la douleur, la jeune femme faisait un mouvement, quand elle poussait une plainte, on lui répondait par des cris de colère ou


i32 l'ane mort.

de mépris. Pour moi, partage entre Thorreuret la pitié, entre Tamour et le dégoût, je contemplais cette malheureuse, j'admirais son courage, j'admi- rais ce corps si blanc, ces formes si pures, cette main délicate et douce, ce cou frêle et gracieux , toute cette beauté anéantie. Je médisais qu'elle eût fait le bon- heur d'un roi , et elle était descendue au dernier éche- lon de l'humanité dégradée! Quand l'opérateur en eut fini avec le fer, il employa le feu : il brûla impi- toyablement, regardant par intervalle son ouvrage avec la complaisance d'un jeune peintre qui achève un paysage. Puis, avec une voix dure : a Fais place à une autre, coquine! s'écria-t-il, et que je ne te revoie plus ici. » Elle se leva, pâle et souffrante, marchant à peine; une autre malade l'avait déjà remplacée que je ne m'étais pas aperçu qu'elle avait disparu.






CHAPITRE XVII.

LE RETOUR.

Vraiment!


Vs-/\^'fi. ia fin je sortis de ce lieu fatal : arrivé à ^A^^,' la porte, je remontai dans ma voiture, un à=l^=icabriolet de campagnard assez laid, mais large et commode, et mon conducteur attendait encore Tordre du départ, quand tout à coup, vers le milieu de la rue de la Santé, tout au coin et sur le bord des boues éternelles qui Tencombrent, je découvris quelque chose de blanc et de glacé, qui semblait attendre un moyen de se retirer de cette fâcheuse situation. Mon parti fut bientôt pris : a Donne-moi ton carrick et ton chapeau, monte derrière », dis-je à Gauthier, et, m'enfonçant dans le carrick galonné, me couvrant les yeux du vaste


l34 L^ANE MORT.

chapeau, je m'aventurai en véritable cocher de fiacre vers ces deux femmes.

C'était Henriette et, à côté d'elle, cette jeune et honnête femme dont la décence et la douleur m'avaient frappé. Guéries en même temps toutes les deux, elles avaient été jetées toutes les deux à la porte, à demi nues, mortes de froid. Tune n'ayant pas d'asile, l'autre ne sachant comment se rendre dans le sien.

Je descendis: «Voulez-vous monter. Mesdames?» leur dis-je. A peine eus-je parlé qu'Henriette avait pris sa place sans se faire autrement prier.

« Je n'ose pas. Monsieur, me répond l'autre fem.me, mon mari demeure bien loin, et je doute que vous soyez payé ! « En même temps elle se cachait de son mieux sous un châle noir, le seul de ses effets qu'elle n'eût pas donné à ses com- pagnes d'infortune; et elle s'asseyait sur la borne, les pieds dans de vieilles pantoufles qui prenaient l'eau de toutes parts.

« Montez toujours, Madame, lui répondis-je le fouet à la main, vous me payerez quand vous voudrez. » Et je me plaçai entre elles deux; au même instant une foule de filles sortaient aussi de l'hôpital. La plupart étaient reçues avec transport par des hommes à figures équivoques; le cabaret voisin retentissait de cris de joie; les fiacres se rem-


LE RETOUR. l35

plissaient, et dans la foule quelques vieilles femmes à Tair ignoble venaient reprendre leurs captives, de pauvres filles qu'elles avaient achetées au pays de Caux, jeunes et vierges, et qui n'avaient pas fini leur temps.

tf Où allons-nous. Madame? » demandai-je en m'adressant d'abord à la jeune femme.

Elle était si troublée qu'elle m'entendait à peine. Elle demeurait près de la Bastille! Nous avancions, et à chaque rue nouvelle elle devenait plus triste. J'en fis la remarque, et, allant au pas : « Qu'avez- vous donc, pauvre jeune femme, et pourquoi tremblez-vous si fort? — Hélas! me dit-elle, mon mari, comment va-t-il me recevoir? comment me pardonnera-t-il tout le mal qu'il m'a fait? « Et je la regardai pâle et livide; sur son visage, des traces de souffrances, de la douleur et de la faim. « Ayez bon courage, lui disais-je, et nous passions sous l'arcade de l'Hôtel de ville. — Bon courage ! j'en ai eu grand besoin depuis que j'existe ! Malheu- reuse ! un an de torture et de prison pour un mois de mariage ! » Et nous avancions toujours. Nous arrivâmes à la porte. J'arrêtai mon cheval; cepen- dant la jeune femme ne disait rien, j'attendais qu'elle parlât; je lui laissai le temps de se remettre de son mieux. Quant à Henriette, transie de froid, elle avait caché sa tête sous le dernier collet de


i36 lank mort.

mon carrick, elle avait mis ses deux mains sur mes genoux, épuisée de fatigue et de douleur.

A la fin je dis à la jeune dame: « Voulez-vous que je vous accompagne jusqu'à votre mari? » Elle me jeta un regard languissant, mais plein de recon- naissance. Alors je soulevai la tète d'Henriette, je la relevai avec précaution et j'ouvris la portière; Pair frappa sur la tète de la fille endormie, le froid la saisit, elle ouvrit les yeux et prononça quelques mots et une plainte vague et sans suite. La jeune femme était déjà sur le seuil de la porte. Sans rien dire elle ôta le châle noir qui couvrait ses épaules; j'en entourai les épaules d'Henriette qui luttait encore contre le sommeil. Gauthier tenait la bride de mon cheval.

La malheureuse femme montait, s'appuyant sur mon bras; la maison était calme, propre, froide, aussi correcte qu'une maison d'usurier. Nous nous arrêtâmes au second étage; nous frappons; une voix répondit : « Entrez. » J'ouvris la porte, la jeune femme était pâle comme la mort; son beau sein, qui n'était plus voilé, était haletant, j'entrai le premier; un homme entouré de cartons verts et de papiers nous reçut; il accueillit sa femme comme s'il l'eût vue la veille : pas un mot dMntérêt, pas un sourire; un baiser qui me fit peur, car cet homme avait les yeux rouges, ses cheveux tom-


LE RETOUR. l37

baient, de larges pustules couvraient son visage! « Ah ! malheureuse femme ! m'écriai-je en m'ap- prochant d'elle, que venez-vous faire ici? quelle destinée vous ramène à votre perte! Ici!... Vous seriez mieux d'où vous sortez ! » L'homme sou- riait d'un air railleur et continuait la recherche de ses papiers.

La jeune femme se prit à pleurer, puis elle me regarda; elle avait l'air de me dire : « Je connais mon sort; dans un an, venez me reprendre au même endroit ! »

Je sortis, je descendis l'escalier avec un tremble- ment convulsif; ma tête heurta contre quelque chose, c'était contre la tête de mon cheval.



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CHAPITRE XVIII.

LUPANAR.



Courage I

((^AÏON.)

u voulez-vous aller? « demandai-jeà mon autre pratique, quand je fus un peu remis de mon émotion. Henriette ne répondit rien; elle me regarda dMn air étonné, comme si elle n'eût pas encore songé qu'elle devait aller quelque part; la malheu- reuse, en effet, n'avait plus d'asile; n'aguère, avant d'entrer à l'hôpital, elle avait encore une maison charmante, un boudoir doré, toutes les commo- dités du luxe, et ces lentes promenades à l'heure de midi au milieu de la rue Vivienne, si chères à une jolie femme quand, s'arrétant à chaque ma- gasin nouveau, et recueillant les murmures flat-


LUPANAR. iSg

teurs des Jeunes ouvrières qui rencombrent, elle choisit entre mille objets, essaye un chapeau, puis une autre, ajoute ou retranche une fleur, compose sa parure d'une simple gaze ou d'une riche brode- rie, et, après quatre heures de ce travail, charge son coureur de cartons, et remonte dans sa voiture pour se parer le soir de ces brillantes frivolités.

Mais elle avait été ignominieusement chassée de cet asile, une autre foulait aujourd'hui ces somp- tueux tapis, ce lit magnifique, cette ottomane mys- térieuse ; une autre qu'elle, au milieu de vingt convives, présidait à cette table délicate et si bien servie; pour une autre ces meubles précieux, ces peintures voluptueuses, ces diamants éblouissants, ces laquais soumis, ces chevaux fringants et ces armes mensongères aux panneaux de la voiture.

A présent où ira-t-elle? Quelle maison voudra la recevoir, si pauvre, si faible, si mal vêtue? Et elle repassait dans sa mémoire toute sa vie, pour savoir où elle irait; moi. J'attendais patiemment; ce combat d'un nouveau genre m'intéressait : J'étais bien aise d'apprendre où pouvait se rendre une jeune fille qui sortait de la rue Saint-Jttcques.

Cependant elle cherchait à se rappeler les jeunes hommes qui jadis l'entouraient de leurs protesta- tions et de leurs hommages, mais aucun de ces hommages ne lui parut assez sincère pour quelle


140 L ANE MORT.

osât s'y fier dans le dén Ciment où elle se trouvait. Elle avait eu beaucoup d'amies, mais elle n'en avait aimé aucune; et d'ailleurs, dans ces chances si multipliées de misère et d'infamie qui poursui- vent une femme, elles étaient peut-être tombées à son niveau. Puis elle cherchait à se rappeler cer- tains conseils qu'on lui avait donnés à l'hôpital, une protectrice à laquelle on l'avait mystérieuse- ment adressée, un asile qu'on lui avait recom- mandé avec chaleur; elle ne retrouva, après bien des efforts, que le nom sans l'adresse, tant c'était là une fille imprévoyante et comptant sur sa fortune. Avec ce nom je m'avançai sur le boulevard, ne sachant en aucune manière de quel côté je devais tourner; et je me dirigeais naturellement vers le quartier le plus riche et le plus corrompu, quand au milieu de la roule je rencontrai heureusement quelques militaires, de beaux soldats de la garde, donnant le bras à des filles de trois pieds, d'une horrible figure, et aussi fiers que s'ils avaient eu des princesses. « Messieurs, criai-je aux soldats, seriez-vous assez bons pour me dire où demeure M"' Julie S*** ? » La question les embarrassa; Plus heureux que moi, ils connaissaient fort bien le nom de cette demeure; ils en avaient souvent entendu parler comme on parle chez les vrais croyants du paradis de Mahomet ; mais m'in-


LUPANAR. 141

diquer au Juste Tadresse que je cherchais, cehi leur était impossible. Suspendues à leurs bras, et toutes mortifiées de n'être pas plus savantes, leurs filles restaient immobiles. A la fin, relevant sa moustache : « Si Agathe ne peut pas vous donner cette adresse, me cria un caporal, il faudra que vous alliez la demander à mon lieutenant, qui pourrait y aller les yeux fermés. »

Cependant Agathe, qui était restée en arrière, arrivait lentement, majestueusement, en véritable femme comme il faut qui se mésallie, qui a un chapeau, des gants et un cachemire. Je la saluai profondément: « Pourriez-vous m'indiquer la de- meure de Julie S***, Mademoiselle, si tant est, comme Tassure le caporal, que vous la connais- siez? — Si je connais Julie S***! reprit mademoi- selle Agathe, Dieu merci, on est faite pour la con- naître, et si je voulais bien, je la connaîtrais mieux encore ! Puis elle relevait fièrement la tête et le corps, et le bas de sa robe qui commençait à être raisonna- blement fangeux. « Ainsi, Mademoiselle , vous aurez la bonté de m'indiquer cette adresser — Pour qui me prenez-vous? reprit M"^ Agathe les yeux en feu. — Allons, allons, Agathe, sois bonne fille, ajouta le caporal, ne te fais pas prier pour rendre un service à un jeune homme; que diable ! il faut bien que tu lui montres que


142 L ANE MORT.

nous connaissons de la bonne société, quelque chose d'élevé, et non pas seulement de petites nllcs sans consistance, qui n'ont pas quitté le faubourg paternel. » Les pauvres filles se mordirent les lèvres; M"^ Agathe composa un gracieux sou- rire, et de son index, dont Tongle long et noir s'était fait jour à travers le gant de chamois : « Vous irez tout droit devant vous, me dit-elle, au bout de Talléc vous tournerez à droite jusqu'au Palais- Royal, et la troisième rue à gauche vous serez à la porte de Julie. » En écoutant cet itinéraire, le capo- ral était fier de sa compagne, les soldats étaient fiers de leur caporal, moi-même j'étais fier d'avoir trouvé, et tout d'abord, une demeure qui n'était certainement pas dans V Almanach ; et voilà com- ment chacun entend la gloire à sa manière.

Cependant, tout en guidant mon cheval, j'exa- minais Henriette,' cherchant à m'expliqucr son immobilité et son assurance; pourtant il était ma- nifeste qu'elle allait jouer un grand rôle et qu'elle avait le pied levé pour descendre encore d'un cran dans le vice; selon moi, c'était là un horrible se- cours; à la voir, on eût dit qu'elle accomplissait un facile devoir; pour moi, qui par la force des choses la conduisais dans cette route fatale, moi, instrument aveugle dont elle se servait pour ac- complir sa destinée, moi qui l'avais vue si inno-


LUPANAR. 143

cente et si libre, je me sentais le frisson en songeant que j'allais être le témoin de la dernière transaction que puisse faire une femme, le témoin de cette vente inouïe dans laquelle elle se livre au premier venu, pour une robe et pour un morceau de pain. Quand nous arrivâmes dans la rue de Julie, je re- connus sa maison au calme qui Pentourait, à sa porte mystérieusement entr'ouverte, aux regards curieux des passants, à ses carreaux brisés. Nous entrâmes : Tescalier était sombre et sale, une vieille femme qui portait le deuil, je ne sais de qui, nous reçutetnous introduisit dansunvasteappartement; quoiqu'il fît grand jour, cette chambre était éclairée par une lampe, dont le douteux reflet livrait un triste et languissant combat à un rayon de soleil d'automne pâle et pluvieux, qui pénétrait à travers un trou pratiqué tout au haut des volets : ainsi Texigeait le préfet de police, c'était ce qu'il avait trouvé de mieux pour le maintien des mœurs. Autour d'une table de ce repaire étaient assises trois femmes qui paraissaient discuter un livre de commerce, balancer les prorits et les pertes : c'étaient les associées de Tentreprisc, deux mères de famille qui faisaient leurs comptes avec beaucoup de con- science et de scrupule. La femme du milieu avait apporté dans cette société en commandite Tauto- riié de son nom et sa vieille expérience, c'est elle


144 L'ANE MORT.

qui la première adressa la parole à Henriette. Pour moi, retiré dans un coin, je Reperdais pas un mot de la conversation.

<c Vous voulez être des nôtres? lui demandâ- t-elle, pendant que ses acolytes considéraient la néo- phyte avec une scrupuleuse attention.

— Oui, Madame, répondit respectueusement Henriette; elle se tut: en même temps on exami- nait sa taille, sa main, son bras, toute sa personne, et cette tête souffrante et amaigrie.

— C^est une assez belle personne, dit la plus jeune des femmes, on peut en faire quelque chose, mais il faudra prendre beaucoup de soin ; d'abord elle est trop maigre et trop pâle, et ensuite toute nue, les cheveux mal en ordre, des doigts allongés horriblement: évidemment, elle sort d'un hôpital, et s'il en était besoin, je lui dirais d'où elle sort.

— Peu importe, reprit celle qui était à droite; vous savez bien, ma chère amie, que les plus hon- nêtes filles peuvent y aller, et il faut espérer que cette leçon lui profitera. » Puis, s'adressant à la postulante : « Il me semble, ma belle amie, que je ne vous ai vue encore nulle part.

— En effet. Madame, c'est que la première fois que...

— Tant pis, reprit la maîtresse, vous aurez con-


LUPANAR. I/j.5

tracté autre part des idées de luxe et d'indépendance qui ne peuvent pas cadrer avec la tranquillité de cette maison; cependant, Mesdames, à tout péché misé- ricorde, voici une pauvre fille qu'il faut encoura- ger; si nous la prenons, que voulez-vous qu'on en fasse ?

— Mon avis est, dit la première, qu^on en fasse unegrisette : d'abord, nous en manquons; et ensuite, rien ne prend un grand seigneur ou un homme ennuyé comme le petit bonnet et le tablier noir; ajoutez encore que c'est un costume peu dispen- dieux pour la maison.

— Pour moi, dit Tautre, je trouve que rien n'est usé comme les grisettes. Parlez-moi d'une bour- geoise: la robe de soie, le chapeau de pluche, les gants noirs, une forte odeur de musc et d'ambre, l'air décent, et il y a de quoi tourner toutes les têtes des étudiants et des marchands en détail.

— Oui, reprit sa compagne, mais ces marchands sont avares, ces étudiants sont tapageurs; et d'ail- leurs mademoiselle est trop jeune pour être bour- geoise ; ce sera bon dans cinq ou six ans d'ici. J'aimerais mieux lui voir une robe de grande dame, le cou découvert, des marabouts dans les cheveux, et notre respectable Félicité à ses côtés pour lui servir de mère le soir.

— Je suis lasse, reprit Julie S***, qui écoutait, je

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j/\.6 i/ane mort

suis lasse de toutes ces princesses, elles nous ruinent en gazes et en dorures ; rien n'est pénible comme de voir ces belles robes nous revenir cou- vertes de boue ; Je n'en veux plus, et à la place de mademoiselle, j'aimerais mieux une jolie robe de paysanne, les bras nus, la croix d'or, les che- veux retroussés, le chapeau de paille, et cette non- chalance villageoise qui certainement lui siérait bien! »

A ces mots, je m'élançai de mon siège, je résolus de faire une dernière tentative pour arracher la malheureuse à ce repaire. « Oui, oui, m'écriai-je, une robe de bure, un simple chapeau de paille, un léger mouchoir de laine, les fraîches couleurs de la santé, une jeune et jolie paysanne qui descend à peine de son âne, et je l'emmène avec moi. »

Les trois femmes se regardèrent avec frayeur. « Nous ne forçons pas mademoiselle, me dit la maîtresse, ci elle veut avoir une robe de velours, elle l'aura ce soir ! »



CHAPITRE XIX.


SYLVIO.


Appelle-moi ton frère.

(J. Odent, Traduction inédite de Schiller. )



1< E suis lié d'amitié avec un jeune homme

  1. ! nommé Sylvio, aimable et franc, une

^^ belle nature d'homme, forte, décente.


svelte, et de la passion pour toute une composition dramatique. Une femme était tout pour Sylvio, il les regardait comme des êtres d'une nature supé- rieure, il respirait à peine en leur présence; mais son admiration muette, ses hommages silen- cieux, ne lui avaient guère porté bonheur. Jeune et beau, riche et brave, avec un grand nom qu'il parait encore, il n'avait pu parvenir à rien faute de se produire, parce qu'en général, trop préoc-


148 L'ANE MORT.

cupces d'elles-mêmes, lout emières à se contempler, les femmes ne devinent pas un homme, c'est tout au plus si elles le comprennent; encore faut-il qu'il s'étale au grand jour, qu'il se pavane en leur pré- sence, qu'il se fasse un commentaire à son usage, qu'il se pare exprès, s'il veut s'attirer un coup d'œil. Voilà ce que le Jeune Sylvio n'osait pas faire. En vain avais-je tenté de le faire revenir de son exaltation, il ne croyait pas un mot de mes conseils; et puis, Je ne sais comment il avait deviné que j'étais amoureux, mais il le savait, il me raillait souvent sur mon sentiment mystérieux, il comp- tait tous mes soupirs, il expliquait mes paroles entrecoupées, mes distractions intermittentes, mes grands éclats de rire, et il me Jetait un regard de pitié qui plus d'une fois me fit frémir, en songeant qu'il avait tout mon secret. C'était le lendemain de ma fatale aventure, et J'étais plongé dans de tristes et vagues réflexions, quand Sylvio entra dans ma chambre, suivi de cette bonne humeur qui ne l'abandonnait Jamais, même au plus fort de ses passions. 11 s'était figuré la veille, dans un bal, qu'une femme lui avait serré la main, et il en était tout fier, et il venait me raconter sa bonne fortune.

« Te voilà bien avancé, lui dis-Je en soupirant !

— Avancé! j'imagine que tu serais heureux si tu l'étais autant que moi.


SYLVIO. 149

— Je t'assure, mon pauvre Sylvio, qu'à cet égard je suis plus avancé que je ne voudrais, et que toi-même tu sauterais de joie si tu savais combien tu Tes aussi sans t'en douter. « 

Sylvio ouvrait de grands yeux, sa jeune et pétu- lante imagination bâtissait déjà un roman d'amour, bien compliqué, sur une parole jetée en Pair.

En même temps je jouais avec ma bourse, une bourse verte et très-simple, qui m'était bien pré- cieuse, et, machinalement, je la versai sur le mar- bre de ma toilette, s'éparant Por de l'argent et l'ar- gent de la petite monnaie. Sylvio rêvait toujours. Je le tirai brusquement de sa rêverie : « Sais-tu ce que vaut une femme, Sylvio? » m'écriai-je en éparpillant mon argent sur le marbre. Je n'eus pas de réponse de Sylvio. « Sais-tu bien, repris-je, ce que vaut une femme, je veux dire une charmante et idéale créature, telle que tu n'en as pas même créé dans tes songes, une jeune fille pure et fraîche, que j"ai vue, il n'y a pas un an, courant au soleil dans la plaine de Vanves et ne s'inquiétant que de son chapeau de paille? Sais-tu à quoi elle s'est estimée, cette heureuse vil- lageoise qui eût fait honneur à un grand d'Es- pagne, une belle fille que j'adorai à son premier regard? Sais-tu avec combien toi, moi, tout le monde, nous pouvons arriver jusqu'à elle? »

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i5û l'ane mort.

Le jeune homme m'écoutait en tremblant : « Celle que tu aimes, combien vaut-elle? » me dit-il.

Je pris une pièce d'or : « Pour toi, mon bon Sylvi^^ toi qui es jeune, beau et timide, voilà ce qu'elle s'estimerait sans doute en riant de ta sim- plicité. ))

Je pris ensuite la moitié de la même pièce en argent ; « Pour le vulgaire, pour l'homme qui passe, pour le premier venu qui n'est pas trop pressé dans sa route, voilà le prix.

« Vienne un soldat ou quelque vieillard obstiné, voilà tout ce qu'elle leur coûtera ! » et je poussais du doigt une pièce de cinq francs, à l'effigie de Tempire, puis j'eus honte de moi-même et je re- tombai dans mon accablement.

Il se fit un moment de silence. Etait-ce un reproche ou une plainte de la part de Sylvio?

A la fin il se leva, vint à moi, et prit une pièce d'or. « Je veux en avoir le cœur net, me dit-il. Où est-elle? je vais Tacheter.

— Toi, Sylvio?

— Moi-même ! Que t'importe d'ailleurs, puisque chacun a le droit d'être ton rival? » Puis, s'appro- chant de moi : « Je veux voir, me dit-il, à quelle passion tu t'es livré; je veux pouvoir te dire ce qu'il y a de bonheur et de repos dans les bras de cette femme. Si toi seul tu n'oses pas l'acheter, je veux


s Y L V I O . I 5 I

Tacheter pour toi, à moins que tu ne veuilles être présent à la vente, ajouta-t-il.

— Certainement 'fy serai présent, Sylvio; nous irons ensemble, partons. » Et je sortis tout con- sterné de voir à un si vil prix une si belle création.

Cependant nous allions à sa demeure, je retrou- vai sans peine le chemin; mais à mesure que j'ap- prochais : a Sylvio ! m'écriai-je, il est impossible qu'elle reste dans cette horrible maison, il faut Ten arracher à tout prix, il faut Tacheter en gros, pour Tempêcher de se vendre en détail.

— C'est une marchandise avariée, répondait Syl- vio », s'arrêtant à toutes les femmes qu'il rencon- trait.

Nous étions au commencement de la rue, et déjà. nous distinguions la maison, quand nous aper- çûmes à la porte une foule avide et toujours croissante, un détachement de soldats et enfin un commissaire de police en écharpe; Sylvio le con- naissait et il nous permit de pénétrer avec lui dans ce lieu fatal. Tout y était en désordre, les habi- tantes de Tendroit pâles et échevelées, leurs tristes compagnons de débauche tout honteux d'être sur- pris par la foule, des hommes à bonne réputation se désolant d'être aperçus dans la rue, et au dehors une multitude impatiente d'apprendre le crime et de voirie criminel. Ils'agissait d'un assassinat qui


i52 l'ane mort.

avait été commis dans la nuit; on en disait déjà des détails horribles, tout le monde frémissait, moi seul j'eus une espèce de joie infernale en apprenant le nom de la coupable : à la fin elle échappait au public, à la fin elle était isolée du monde. Je mon- tai dans sa chambre avec le commissaire. En entrant nous fûmes presque repoussés par Todeur d'un parfum infect; le désordre était complet : des robes traînantes, des fichus troués, de vieilles chaussures, de la boue et de la graisse, tout cela au milieu des vestiges ternis d'une opulence plus qu'équivoque; puis, derrière les rideaux, un cadavre et du sang. Elle était assise dans un coin, occupée à rassem- bler ce qu'elle devait emporter en prison, de vieux chiffons brodés, de faux cheveux, un pot de fard et autres ingrédients d'une toilette de dernier ordre. Sur ces entrefaites, un agent de la police arriva, elle tendit ses mains aux menottes, et quand tout fut prêt, elle traversa la foule, monta dans un fiacre, et disparut lentement au milieu deshuéesetdel'in- dignation publique.

« Réjouis-toi, dis-je à Sylvio, la voilà perdue!

— Combien vaut-elle à présent, dit Sylvio, pourrais-tu me le dire?

— A présent tout l'or du monde ne l'aurait pas, et j'en rends grâce au Ciel !

— Au moyen de ce crime, elle est devenue plus


SYLVIO.


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inaocessiblc que la vertu la plus farouche. Les extrêmes se touchent, mon ami.

— Grille ou vertu, que m'importe! elle est ren- trée dans la voie, je puis être libre et fier, je puis Taimer à présent avec plus de sécurité que tu ne pourrais aimer ta jeune épouse vingt-quatre heures après la noce, Sylvio. »

Et je me livrai ainsi à mon horrible joie tant qu'elle put aller.



CHAPITRE XX.


JUGEMENT.

Condamné à la peine de mort.

(Code pe'nal, art. 3o4. )

En la place de Grève où se font les supplices, Être de'capitée, et ce, sur l'échafaud, Pour cet effet dressé dans la forme qu'il faut. {La maréchale d'Ancre, acte V.)

\uTANT plus que de ce jour Henriette était à moi, à moi, Jusqu'à ce qu'elle appartînt au bourreau. De tous ceux qui Tavaient adorée il ne lui restait que moi, et puis- que j'avais perdu ma vie pour elle, j'étais résolu de ne m'arrêter que lorsque je la verrais ensevelie sous une pierre. Son crime était avéré, elle l'a- vouait : un moment de vengeance Pavait perdue. Quand elle vit la cause première de ses crimes, celui qui l'avait arrachée à ses champs, celui qui l'avait rejetée corrompue au fond d'un hôpital, venir chercher encore, insouciant et crapuleux



JUGEMENT. l55

débauché, les ignobles plaisirs d'un amour facile, elle n'avait pu se contenir, elle Tavait tué; elle Tavait tué parce qu'elle se souvint tout d'un coup de tant d'affronts, parce que je ne sais quelle hor- rible lumière lui lit voir sa destinée toute nue, parce qu'à cet homme se rattachaient ses derniers et amers souvenirs d'innocence ; elle l'avait tué au milieu de son sommeil, tué d'un seul coup, comme par inspiration. Après quoi elle s'était rendormie : car elle n'avait de colère que par intervalles, de la passion que par lueurs ; tout était mort chez elle : cœur, âme, esprit, vertu, passion. Pourtant per- sonne n'eût pu le croire ; il fallait l'avoir étudiée comme moi pour la connaître. Sa voix était douce, son maintien décent ; et derrière elle, la peine de mort, l'échafaud, le bruit de la hache qui tombe, tout cela la protégeait de je ne sais quelle influence éloquente qui l'eût sauvée sans son infâme métier; mais comment aurait-on osé s'intéresser à elle? Ce qu'on put faire de plus humain fut de rester six heures avant de la condamner à mort.


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CHAPITRE XXI.


LE CACHOT.


Des pleurs et des grincements de dents. [Evangile. )


'pf rJ%^2^x'ST) j'entendis cet arrêt, je pensai en %^'^^JA ^^'^-^^^'^^ que j'avais enfin trouvé la >6'\>Sv3Sv<;rt1iirinn Hn problème que je cherchais;


encore un peu de courage, et Thorreur était à bout. Je résolus de me roidir contre la fin du drame, d'assister à Fexpiation de cette vie si malheureu- sement employée. La victime n'intéressait plus que moi dans le monde; je voulus la revoir encore, et Sylvio, grâce à ses liaisons avec le commissaire, m'introduisit dans cette vaste prison dont les plus heureuses habitantes sont condamnées aux galères, véritable supplice bâtard, aussi horrible, quoique moins en évidence, que les tortures des bagnes de Brest et de Toulon. Là j'entendis des gémisse-


LE CACHOT. l57

ments et des cris de joie, des blasphèmes et des prières ; je vis de la rage et des larmes : mais tous ces faits généraux m'intéressaient fort peu; je n'en voulais qu'à une femme, à une seule; il m'impor- tait de découvrir son cachot, je le découvris : il était enfoncé profondément dans la terre, à l'angle d'une cour abandonnée. A l'entrée du soupirail, un banc vermoulu et recouvert d'une mousse épaisse comme un beau tapis vert me permettait de m'asseoir et de plonger dans le cachot sans être aperçu. Je connais ce banc comme je connais la maison paternelle; je vivrais mille ans, que je pourrais le décrire encore. Le temps et la mauvaise saison l'avaient creusé à moitié; à son extrémité, du côté du soupirail, il otfrait dans le milieu une large fente dans laquelle je pouvais placer ma tête sans projeter d'ombre dans le cachot, sans avoir peur d'être aperçu; des journées entières j'é- tais couché sur ce banc ; cette cour entourée de fortes murailles était devenue mon domaine : à force de protections j'étais presque guichetier sur- numéraire, et chaque jour je pouvais à mon gré étudier les moindres mouvements de ma captive. Cette étude était douloureuse. Ces murs hu- mides, cette lumière douteuse, cette paille en lam- beaux, et sur cette paille une jeune femme sans autre espoir que la Cour de cassation ! Comment

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i58 l'ane mort.

aurais-je pu conserver ma colère en présence d'un si lamentable tableau? Le matin j'assistais à son lever : le premier rayon de soleil qui tombait d'a- plomb sur son lit la réveillait; ses yeux s'ouvraient précipitamment et effrayés ; puis elle se levait sur son séant, et restait pensive; plus tard elle était debout, ramassant la paille éparse çà et là, appro- chant sa cruche de sa bouche, se livrant aux soins attentifs d'une propreté minutieuse, arrangeant ses longs cheveux, faisant durer autant que possible cette occupation importante, car elle y était tout âme; et quand tout était fini, quand elle n'avait plus une épingle à mettre, plus un ruban à atta- cher, ses bras retombaient lentement le long de son corps, et elle avait l'air de ne plus penser à rien.

Puis le geôlier lui apportait du pain noir et de la soupe chaude dans une épaisse gamelle de bois où nageait une cuiller d'étain. La gamelle était posée sur la terre; la condamnée s'agenouillait, et la tête penchée, elle en respirait la bienfaisante vapeur; ses deux mains la tenaient embrassée et se coloraient légèrement à sa chaleur pénétrante; et quand elle s'était emparée de sa soupe par tous les sens, elle la dévorait en un clin d'œil pour se dé- dommager d'avoir attendu si longtemps. Le soir elle mangeait lentement son pain noir, levant les


LE CACHOT. iSg

yeux vers le soupirail où la nuit commençait à descendre sur les quatre heures, et, pensant déjà à la longueur de cette nuit nouvelle, elle restait dans une extase pénible, les yeux mouillés de pleurs, la bouche à moitié pleine, et laissant tomber sur la terre humide le reste de son pain.

Un jour qu^il faisait chaud et que la large toile d'araignée suspendue au plafond brillait de feux rouges et violets, pendant que l'insecte joyeux par- courait son ouvrage dans tous les sens, multipliant à l'infini ses fils si déliés, la jeune captive se mit à chanter. D'abord elle fredonna son air tout bas; elle chanta plus haut ensuite; elle y mit enfin toute sa voix : c'était un air insignifiant, un air de bra- voure, une bonne fortune de chanteur de carrefour aux sons ambigus de l'orgue; mais elle lui don- nait une expression indéfinissable; et moi, couché sur mon banc, je recevais ces chants tout tremblant: c'était le sourire d'un jeune homme blessé à mort, et qui tombe comme s'il devait se relever et se ven- ger rinstant d'après.

Une autre fois, elle était joyeuse, elle riait aux éclats; puis, sur un morceau de laine, sur sa cou- verture trouée, elle frottait je ne sais quoi, mais elle le frottait avec une persévérance et uneactivité incroyablesc Tantôt elle restait un quart d'heure entier sans examiner le progrès du frottement; tan-


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tôt au contraire elle considérait son tnorceau de métal à chaque minute : il s'agissait de le rendre luisant et poli, de le débarrasser de la rouille qui le chargeait, et elle n"'en venait pas à bout ; elle s'impatientait, s'épuisait, se décourageait, se remet- tait au travail, quand tout à coup elle poussa un cri de Joie : c'était un bouton de métal dérobé à son geôlier, et elle lui avait donné assez de poli et de brillant pour quMl pût lui servir de miroir.

D'abord elle fut heureuse : il y avait si longtemps qu'elle ne s'était vue ! Mais bientôt elle redevint triste: cette figure n'était plus la sienne! ce n'était ni ses yeux si vifs, ni sa blanche peau, ni ses lèvres roses; ce n'était plus elle ! L'instant d'après, elle se regardait encore, elle avait réfléchi que ce miroir était menteur, que ce métal tout rond allongeait son visage, que cette glace Jaune le décolorait, que ce faux Jour la rendait moins blanche; alors elle se reportait aux beaux Jours de sa beauté; ses souve- nirs les embellissaient encore, un sourire faisait le reste.

Au momcntoùellesc souriait ainsi ù elle-même, son seôlier entra.


CHAPITRE XXII.


LE GEOLIER.


Or est advenu d'adventure

Ung cas (mais ce n'est que nature),

Elle a esté grosse de faict...

( Mystère. )



N homme! je ne sais pas si on peut Tap- peler un homme. Il était né dans cette

prison, dont son père était geôlier com.-

me lui. Une femme des galères Tavait engendré sous le bâton, et cet être avorté était pourtant venu assez à temps et avec assez de forme humaine pour être geôlier. Il était hideux, surtout quand il riait. Je l'ai vu faire sa déclaration d"amour. D'abord il se plaça prudemment contre la porte, et ainsi ap- puyé, levant sur la malheureuse fille ses deux yeux inégaux, ouvrant une large bouche dont Tépaisse lèvre laissait à peine entrevoir les dents aiguës et

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i62 l'ane mort.

noirâtres d'un vieux renard, il lui parla un inin- telligible langage, il lui fit signe qu'avant quinze jours on devait lui couper le cou; le signe fut hor- rible et très-expressif; Thomme se dressa sur ses deux pieds, leva sa lourde main derrière sa tête, baissa son large cou et fit semblant de se frapper : sa poitrine rendit un bruit sourd assez semblable à celui d'un couteau qui tombe... Puis il releva la tête avec sa longue harbe, ses épaisses lèvres, ses dents noires et aiguës, et son large sourire qu'il avait conservé précieusement, sans doute pour s'éviter la peine d'en recommencer un second.

La condamnée le regardait d'un œil hagard. Il s'approcha d'elle, lui prit la main , lui expliqua longuement qu'elle pouvait être sauvée ; je ne sais ce qu'il lui dit, ses paroles n'arrivaient pas jusqu'à moi; mais elle eut l'air de consentir à tout; je dé- robai son geste affirmatif : ils convinrent d'une heure plus favorable; alors il voulut l'embrasser, mais elle recula d'épouvante, et il sortit toujours avec cet horrible sourire qu'il avait sténographié sur son horrible visage.

Hélas! à cette vue j'eus besoin d'appeler tout mon courage à mon secours. Dans son cachot! sur son lit de mort! son geôlier! et encore quel geôlier! J'étais fou; fou de malheur, de désespoir, d'éton- nement, de rage ! Je croyais tous les filons épuisés,


LE GEOLIER. l63

et voilà une mine toute nouvelle de corruption. Je croyais cette longue débauche à sa fin, et la voilà qui recommence ! Et quand? Et quel jour? A quelle heure? A présent peut-être, et j'étais sur mon banc, haletant, regardant de toutes mes forces. Ce jour-là je vis entrer le même geôlier avec sa figure ordi- naire; Henriette, en le voyant, se pressa au fond de son cachot; outre la pitance accoutumée, il te- nait à la main une botte de paille fraîche qu'il étendit gravement sur la vieille paille, puis il sortit impassible et sans même adresser un regard à sa prisonnière. J'entendis le son lointain des verrous qui se refermaient; je respirai plus à Taise : Dieu merci, ce n'était pas pour aujourd'hui.

Mais après cet instant de calme l'inquiétude me ressaisit. Peut-être que le geôlier m'avait aperçu ! peut-être que c'était pour demain, pour ce soir peut-être. Il faisait nuit ! Je descendis à tâtons dans la cour; l'air était glacé, le brouillard s'était trouvé emprisonné dans ces longs murs et se résolvait en pluie; le cachot était noir; figurez-vous une tombe sombre et profonde, sans mouvement, sans qu'on puisse même apercevoir le blanc squelette qui l'oc- cupe. Je retournai sur mes pas et j'abandonnais le soupirail, lorsqu'au fond du cachot, à travers le large trou de la serrure, je crus apercevoir, j'aper- çus en etîet, un faible rayon de lumière, quelque


164 l'ane mort.

chose de phosphorique, un feu follet le soir aux yeux du voyageur égaré, le faible éclair d'un ver luisant caché sous une feuille de rose. La porte s'ouvrit lentement, lentement le rayon de lumière s'étendait dans le cachot, lentement le geôlier s'a- vança, d'une main retenant ses clefs muettes et por- tant de l'autre une lampe fétide; tout d'un coup, il se retourne, j'aperçus le lit, la paille fraîche. Hen- riette étendue et qui ne dormait pas ! Elle attendait! La lampe était posée à terre, le geôlier s'avançait d'un pas sûr, sa main pressait déjà cette taille char- mante; je voulais crier, je ne pouvais pas; je vou- lais m'enfuir, mes membres étaient glacés; je vou- lus détourner la tête, elle était fixée là, attachée, clouée, invinciblement forcée de tout voir; j'allais mourir, quand heureusement la lampe s'éteignit : tout disparut ; je ne vis plus rien, je n'entendis plus rien, je n'imaginai plus rien. Mon Dieu! le plus grand de tes bienfaits envers l'homme c'est la folie ou le délire, sans cela le malheur le tuerait.

Quinze jours après je pus m'expliquer ce mystère ; il s'agissait pour la condamnée d'un grand délai. Je l'avais aperçue depuis inquiète, pensive, portant à chaque instant une de ses mains sur ses flancs qu'elle interrogeait avec une curiosité funeste; et quand on vint lui lire son arrêt de mort, elle l'é- couta de sang-froid; elle dit un mot et l'instant


LE GKOLIER. l65

d'après je vis entrer deux hommes en noir, deux docteurs; l'un sévère, déjà vieux, à l'air soucieux et occupé; l'autre jeune, riant, évaporé, prenant la main de la condamnée avec grâce et politesse, pen- dant que son confrère avait l'air de la toucher à peine et montrait plus d'horreur qu'il n'en ressen- tait en effet. Au premier abord, le vieux médecin dit aux huissiers : Cette femme n'est pas enceinte, que la loi s'exécute; et il sortait. Déjà les soldats entraînaient Henriette, quand le jeune homme, rappelant le vieillard : Cette femme est enceinte, s'écria-t-il, elle est mère; la loi, Thumanité, tout s'oppose à ce qu'elle meure ; et il parla si vivement, il donna tant de preuves, qu'un sursis fut accordé. S'il n'y avait eu là que le vieux médecin, c'était une victime de plus pour le bourreau.



CHAPITRE XXIII.


LA SALPETRIERE.


J'ai la teste tout estourdie De trop d'ans et de maladie.

( Pierre de Ronsard, Ode. )


(^ [a^I^ J k pourquoi n^est-il pas mort cet enfant?


'^'l^'||m"'écriai-je en courant sur le boulevard


Neuf. Pourquoi cette femme retranchée du nombre des vivants avait-elle encore le droit d'être mère? Sa naissance sera un arrêt de mort pour sa mère ; une seconde Cour de cassation ; le lait qui devait le nourrir coulera à défaut de sang sous le scalpel de Popérateur, digne objet de plaisanterie pour nos amphithéâtres; c'est un crime de l'avoir laissé naître, et cependant j'étais arrivé en face de la Salpêtrière : un village entier, précédé d'un dôme immense, entouréde vastes murs, parsemé de petits


LA SALPÉTRIÈRE. I67

jardins, asile tant désiré des vieilles femmes; c'était là que venaient aboutir leur oisiveté et leurs tra- vaux, leurs amours mercenaires ou leurs soins maternels. On les voyait circuler encore vivantes autour de cet asile; les unes heureuses de pouvoir en sortir une heure, les autres implorant la permis- sion d\' vivre quelques jours. Je cherchais en moi- même par quelle tatalité tant de femmes arrivaient à ce même but; quand au détour d'une allée, vis- à-vis une riante maison entourée d'une charmille verte, j'aperçus une pauvre femme et ses deux en- fants. Cette femme tressait du chanvre pour faire de la corde; un enfant de sept à huit ans, les pieds nus, les cheveux bouclés, tournait la roue; la pau- vre femme marchait à reculons, lâchant de temps à autre, et d'une main avare, la filasse que renfer- mait son tablier. Elle travaillait depuis le matin et Fouvrage était peu avancé ; c'est qu'elle était obligée de se régler sur la faiblesse de son ouvrier plus en- core que sur la sienne; au dessous de la corde com- mencée, et sur le gazon desséché qui recouvrait la terre, dormait une toute petite fille ; sa jeune tête s'appuyait sur son bras droit, ses cheveux longs et soyeux étaient légèrement soulevés par le vent et retombaient sur sa joue qui se colorait alors d'une légère teinte rose; son petit frère la regardait de temps à autre, lui enviant peut-être son sommeil;


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l'ane mort.


la pauvre femme les regardait plus rarement; mais tout à coup elle s'arrachait à sa contemplation se reprochant un instant perdu.

— Pauvre jeune enfant! de la misère à ton ber- ceau, et pas un moyen, pas un seul d'échapper à ta destinée; trop heureuse si à quatre-vingts ans on t'accorde un lit à la Salpétrière I





^!^=»#Èiîfeï v-i-ç:'- ■



CHAPITRE XXIV.


LE BAISER


Oui, oui, baise, Thomas.

(Mr DiAFOIRUi. )



EPUis qu'on l'avait tirée de son cachot pour la renfermer dans une chambre plus commode; depuis que je ne pou- vais plus la voir, j'étais sorti de ma prison volon- taire, j'étais rentré dans ma vie aventureuse, et pour me distraire, je me jetai plus que jamais dans mon étude favorite des petits faits de la vie com- mune, espionnant, pour ainsi dire, la nature vul- gaire et lui dérobant mille secrets innocents, trop simples pour qu'on les étudie et pourtant si fertiles en émotions! Ainsi je m'étourdissais sur le temps; ainsi j'oubliais tout ce que je savais! Je me figu-

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170 L'ANE MORT.

rais que c^était un songe ! je ne m'entourais que de figures riantes; le printemps était revenu, avec lui mes promenades solitaires. Je passais, un jour, devant une grande cour remplie de charpentes; les planches étaient soigneusement arrangées contre la muraille. Au fond de la cour, un petit jardin tout parfumé par de beaux lilas à moitié épanouis; au- dessus du toit, un joli pigeonnier revêtu de tuiles rouges, et sur le bord de la planche toute neuve, un beau pigeon au cou changeant, au plumage doré, se promenait fièrement au soleil en roucou- lant. 11 y avait dans cette maison tant de propreté, d'élégance et de bonne grâce que je ne pus résister au désir d'y jeter un long coup d'œil, et j'en sortais lentement, quand, au rez-de-chaussée et au milieu d'une vaste salle, j'aperçus une large machine que je ne connaissais pas. Elle se composait d'une lon- gue estrade en chêne, une légère barrière l'entou- rait de deux côtés, sur le derrière s'appuyait un escalier, sur le devant s'élevaient deux larges pou- tres menaçantes, chacune d'elles avait une rainure au milieu; tout au bas, l'estrade se terminait brus- quement par une planche taillée au milieu en forme de collier; cette planche était mobile, on voyait pourtantque l'ouvrage était bien près d'être achevé ; un jeune homme, beau, riant, vigoureux, frappait de toutes ses forces sur les ais mal joints, ajoutait à


LE BAISER. I-I

son œuvre une dernière cheville; sur le dernier échelon de Tescalier on voyait une bouteille et un verre; de temps à autre le jeune homme se mettait à boire, après quoi il continuait son ouvrage en chantant un gai refrain.

Cette machine inconnue m'inquiétait, ces deux poutres élevées au plafond, cette espèce de théâtre ambulant qui paraissait attendre une toile, et à son extrémité, ce large trou, propre à recevoir un souffleur, tout cet ensemble me paraissait si extra- ordinaire que je serais resté fixé à la même place tout un jour avant de pouvoir l'expliquer. J'étais là, muet, écoutant avec un frémissement involontaire les coups de marteau, quand l'ouvrier fut inter- rompu par un jeune et joli enfant qui venait lui vendre de la ficelle; c'était mon fabricant delà Sal- pétrière, il apportait le travail de quinze jours, et à son air timide on voyait qu'il tremblait d'être refusé. Le charpentier l'accueillit en bon jeune homme, reçut sa corde sans trop la regarder, la paya et renvoya cet enfant avec un gros baiser et un verre de ce bon vin qui était sur le pied de l'é- chelle. Resté seul, il ne se remit pas à l'ouvrage; il se promena d'un air soucieux de long en large, l'œil toujours fixé sur la porte; évidemment il attendait Cjuelqu'un; ce quelqu'un qui arrive tou- jours trop tard, qui s'en va toujours trop tôt, qu'on


172 L'ANE MORT.

remercie de vous avoir dérobé votre jonrnce, avec qui les heures sont rapides comme la pensée. On arriva à la fin : une fille belle et fraîche, naïve et curieuse. Après le premier bonjour à son amant, elle s'occupa comme moi de la machine. Je n'en- tendais pas un mot de la conversation, mais elle devait être vive et intéressante. A la fin le jeune homme prit un air sérieux ; il fit un signe à la jeune fille comme pour rengager à jouer son rôle sur ce théâtre; d'abord elle ne voulut pas; puis elle se fit prier moins fort, puis elle consentit entière- ment; alors son aimable futur, prenant un air grave et sérieux, lui attacha les mains derrière le dos avec la corde de Tcnfant; il la soutint pendant qu'elle montait sur Testrade; montée sur l'estrade, il l'attacha sur la planche mobile, de sorte qu'une extrémité de la planche touchait à la poitrine, pen- dant que les pieds étaient fixés à l'autre extrémité; je commençais à comprendre; j'avais peur de com- prendre, quand tout à coup la planche s'abaisse entre les deux poutres, d'un seul bond, le jeune charpentier est par terre, ses deux mains entourent le cou de sa maîtresse, et profitant de sa position avantageuse, il passe sa tête sous cette tête ainsi penchée, et il l'embrasse. Elle avait beau vouloir se défendre, pas un mouvemcnine lui était permis: elle était attachée invinciblement sur cette plan-


LE BAISER.


173


che; pourtant ce ne lut qu'au second baiser que le jeune homme donna à sa- maîtresse que je compris parfaitement à quoi cette machine pou- vait servir.




i5.



CHAPITRE XXV.

LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ.

Nil sub sole novi. (l^rovcrbe. )

N léger coup sur Tépaule me tira de cette horrible contemplation ; je me retournai épouvanté comme si je me fusse attendu à trouver derrière moi Thomme pour qui tra- vaillait le charpentier, je ne vis que la figure douce et triste de Sylvio qui avait Pair de me com- patir et de me plaindre. « Viens, mon ami, dis-jcà Sylvio avec le sourire d'un insensé, viens voir cette machi ne et ces ébats de jeunesse ; crois-tu que sur ces planches si bien polies on puisse trouver de la dou- leur ? Pour moi, je ne le crois pas. » Et pour mieux persuader Sylvio, je me mis à lui raconter This- toire du pendu. Sylvio, tout en m'écoutant, m'en-


LE DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ. I/S

traînait dans la campagne, et quand il nous crut assez éloignés de cette maison de si belle appa- rence :

oc J'ai bien peur, mon pauvre ami, qu'il n'en soit pas toujours ainsi que tu le dis. » En même temps il tirait de sa poche un de ces longs Journaux amé- ricains, dont le nombre et l'importance nous sont encore un vif sujet d'étonnement, et, me voyant prêt à écouter, il me lut lentement cette histoire des dernières sensations d'un homme condamné à mort : seulement j'ai su depuis que, pour ne pas me jeter dans trop de douleurs, mon lecteur avait passé sous silence la dernière entrevue du con- damné avec Elisabeth Clare, jeune fille qu'il ai- mait passionnément.

« Il était quatre heures de l'après-midi lorsque Elisabeth me quitta, et quand elle fut partie il me seinbla que j'avais fini tout ce que j'avais à faire dans ce monde. J'aurais pu souhaiter alors de mou- rir là et à rheure même; j'avais fait la dernière action de ma vie, et la plus amère de toutes. Mais à mesure qu'arrivait le crépuscule, ma prison de- venait plus froide et plus humide; la soirée était sombre et brumeuse; je n'avais ni feu ni chandelle quoique ce fût au mois de janvier, ni assez de cou- vertures pour me réchauffer; et mes esprits s'affai- blirent par degrés; et mon cœur s'affaissa sous la


17" l'ane mort.

misère et la désolation de tout ce qui m'entourait; et peu à peu (car ce que j'écris maintenant ne doit être que la vérité) la pensée d'Elisabeth, de ce qu'elle deviendrait, commença à céder devant le sentiment de ma propre situation. Ce fut la première fois, je n'en puis dire la cause, que mon esprit comprit pleinement l'arrêt que je devais subir dans quel- ques heures; et, en y réfléchissant, une terreur hor- rible me gagna, comme si ma sentence venait d'être prononcée, et comme si jusque-là je n'eusse pas su réellement et sérieusement que je devais mourir.

« Je n'avais rien mangé depuis vingt-quatre heu- res. Il y avait là de la nourriture qu'un homme pieux, qui m'avait visité, m'avait envoyée de sa propre table ; mais je ne pouvais y goûter, et, quand je la regardais, d'étranges idées s'emparaient de moi. C'était une nourriture choisie, non telle qu'on la donne aux prisonniers, et elle m'avait été en- voyée parce que je devais mourir le lendemain. Et je pensai aux animaux des champs, aux oiseaux de l'air, qu'on engraisse pour la tuerie. Je sentis que mes pensées n'étaient pas ce qu'elles auraient dû être à un pareil moment; je crois que ma tête s'é- gara. Une sorte de bourdonnementsourd, semblable à celui des abeilles, résonnait à mes oreilles sans que je pusse m'en débarrasser; et, quoiqu'il fît nuit close, des étincelles lumineuses allaient et venaient


LE DERNIER JOUR D UN CONDAMNÉ. 1 77

devant mes yeux; et je ne pouvais me rien rappe- ler. J'essayai de dire mes prières, mais je ne pus me souvenir que d^une çà et là, et il me sem- blait que ces mots étaient autant de blasphèmes que je proférais. — Je ne sais pas ce qu'ils étaient; je ne puis pas me rendre compte de ce que je dis alors. Mais tout à coup, il me sembla que toute cette terreur était vaine et inutile, et que je ne res- terais pas là pour y attendre la mort. Et je me levai d'un seul bond; je m'élançai aux grilles de la fe- nêtre du cachot et je m'y attachai avec une telle force que je les courbai, car je me sentais la puis- sance d'un lion. Et je promenai mes mains sur chaque partie de la serrure de ma porte, et j'appli- quai mon épaule contre la porte même, quoique je susse qu'elle était garnie en fer et plus pesante que celle d'une église; et je tâtonnai le long des murs et jusque dans les recoins de mon cachot, quoique je susse très-bien, si j'avais eu mes sens, que tout était en pierres massives de trois pieds d'épaisseur, et que lors même que j'aurais pu pas- ser à travers une crevasse plus petite que le trou d'une aiguille, je n'avais pas la moindre chance de salut. Au milieu de tous ces efforts je fus saisi d'une faiblesse comme si j'eusse avalé du poison, et je n'eus que la force de gagner en chancelant la place qu'occupait mon lit. J'y tombai, et je crois


17^ L' ANE MORT.

que je m'évanouis. Mais cela ne dura pas, car ma tète tournait, et la chambre me paraissait tourner aussi. Et je rêvai, entre la veille et le sommeil, qu'il était mmuit et qu'Elisabeth était revenue comme elle me Pavait promis et qu'on refusait de la laisser entrer. Il me semblait qu'il tombait une neige épaisse et que les rues en étaient toutes cou- vertes, comme d'un drap blanc, et que je la voyais morte, couchée dans la neige, au milieu des ténè- bres, à la porte même de la prison. Quand je revins à moi, je me débattais sans pouvoir respirer. Au bout d'une ou deux minutes, j'entendis l'horloge du Saint-Sépulcre sonner dix heures, et je connus que j'avais fait un rêve.

« L'aumônier de la prison entra sans que je l'eusse envoyé chercher. Il m'exhorta solennelle- ment à ne plus songer aux peines de ce monde, à tourner mes pensées vers le monde à venir, à tcicher de réconcilier mon âme avec le Ciel, dans l'espé- rance que mes péchés, quoique grands, me seraient pardonnes si je me repentais. Lorsqu'il fut parti, je me trouvai pendant un moment un peu plus recueilli et je m'assis de nouveau sur le lit, et je m'ef- forçai sérieusement de m'entrctenir avec moi-même et de me préparer à mon sort. Je repassai dans mon esprit que, dans tous les cas, je n'avais plus que peu d'heures à vivre, qu'il n'y avait point d'espé-


LE DERNIER JOUR D UN CONDAMNÉ. 1 79

rance pour moi en cette vie, qu'au moins fallait-il mourir dignement et en homme. J'essayai alors de me rappeler tout ce que j'avais entendu dire sur la mort par pendaison , — que ce n'était que l'angoisse d'un moment, qu'elle causait peu ou point de dou- leur, — qu'elle éteignait la vie sur-le-champ; et de là je passai à vingt autres idées étranges. Peu à peu ma tète recommença à divaguer et à s'égarer encore une fois. Je portai mes mains à ma gorge, je la serrai fortement, comme pour essayer de la sensation d'étrangler. Ensuite, je tâtai mes bras aux endroits où la corde devait être attachée; je la sen- tais passer et repasser jusqu'à ce qu'elle fût nouée solidement; je me sentais lier les mains ensemble : mais la chose qui me faisait le plus d'horreur était l'idée de sentir le bonnet blanc abaissé sur mes yeux et sur mon visage. Si j'avais pu éviter cela, le reste n'était pas si horrible! Au milieu de ces imagina- tions, un engourdissement général gagna petit à petit mes membres. L'étourdissement que j'avais éprouvé fut suivi d'une pesante stupeur qui dimi- nuait la souffrance causée par mes idées, quoique je continuasse encore à penser. L'horloge de l'église sonna minuit. J'avais le sentiment du son, mais il m'arrivait indistinctement, comme à travers plu- sieurs portes fermées, ou d'une grande distance. Peu à peu je vis les objets qui erraient dans ma mémoire


l80 L^ANE MORT.

de moins en moins distincts, — puis partiellement, puis ils disparurent tout à fait. Je m^endormis.

a Je dormis jusqu'à Theure qui devait précéder l'exécution . Il était sept heures du matin lorsqu'un coup frappé à la porte de mon cachot m'éveilla. J'entendis le bruit, comme dans un rêve, quelques secondes avant d'être complètement réveillé, et ma première sensation ne fut que l'humeur d'un hom- me fatigué qu'on réveille en sursaut. J'étais las et je voulais dormir encore. Une minute après, les verrous, à rextéricur de mon cachot, furent tirés; un guichetier entra, portant une petite lampe, et suivi du gardien de la prison et de Faumônier. Je levai la tête; un frisson semblable à un choc élec- trique, à un plongeon dans un bain de glace, me parcourut tout le corps. Un coup d'œil avait suffi. Le sommeil s'était éclipsé comme si je n'eusse ja- mais dormi, comme si jamais plus je ne devais dormir. J'avais Icsentimentdema situation. « R..., me dit le gardien d'une voix basse, mais ferme, il est temps de vous lever ! » L'aumônier me demanda comment j'avais passé la nuit, et proposa que je me joignisse à lui pour prier. Je me ramassai sur moi- même, et je restai assis sur le bord du lit. Mes dents claquaient et mes genoux s'entre-choquaient en dépit de moi. Il ne faisait pas encore grand jour, et comme la porte du cachot restait ouverte, je pou-


LE DERNIER JOUR d'uN CONDAMNÉ. l8l

vais voir au delà la petite cour pavée: Tair était épais et sombre, et il tombait une pluie lente, mais continue. « Il est sept heures et .demie passées, R...! » dit le gardien de la prison. Je rassemblai mes forces pour demander qu'on me laissât seul jusqu'au dernier moment. J'avais trente minutes à vivre !

« J'essayai de faire une autre observation quand le gardien fut prêt à quitter le cachot; mais cette fois je ne pus pas faire sortir les mots, ma langue s'attacha à mon palais ; j'avais perdu la faculté de parler; je fis deux violents efforts, ils n'aboutirent à rien. Je ne pouvais pas prononcer. Lorsqu'ils furent partis, je restai à la même place sur le lit. J'étais engourdi par le froid, probablement par le sommeil et par le grand air inaccoutumé qui avait pénétré dans ma prison; et je demeurai roulé, pour ainsi dire, sur moi-même, afin de me tenir plus chaud, les bras croisés sur ma poitrine, la tête pen- dante, et tremblant de tous mes membres. Mon corps me semblait un poids insupportable que j'é- tais hors d'état de soulever ou de remuer. Le jour éclairait de plus en plus, quoique jaunâtre et terne, et la lumière se glissait par degrés dans mon cachot, me montrant les murs humides et le pavé noir, et tout étrange que cela est, je ne pouvais m'empêcher de remarquer ces choses puériles, quoique la mort

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i82 l'ank mort.

m'attendit l'instant d'après. Je remarquai la lampe que le guichetier avait déposée à terre, et qui brû- lait obscurément avec une longue mèche pressée et comme étouffée par Fair froid et malsain; et je pensai, en ce moment-là même, qu'elle n'avait pas été ravivée depuis là. veille au soir. Et je regardai le châssis de lit en fer nu et glacé sur lequel j'étais assis; et les énormes têtes de clous qui garnissaient la porte du cachot; et les mots écrits sur les murs par d'autres prisonniers. Je tàtai mon pouls, il était si faible qu'à peine pouvais-je le compter. Il m'était impossible de m'amener à sentir, en dépit "de tous mes efforts, que j'allais mourir. Pendant cette anxiété, j'entendis la cloche de la chapelle com- mencera sonner l'heure; et je pensai : « Seigneur, « ayez pitié de moi, malheureux !» — Ce ne pou- vaient être encore les trois quarts après sept heures ! L'horloge sonna les trois quarts; elle tinta le qua- trième quart, puis huit heures.

« Ils étaient déjà dans ma prison avant que je les eusse aperçus. Ils me retrouvèrent à la même place, dans la même posture où ils m'avaient laissé.

a Ce qui me reste à dire occupera peu d'espace : mes souvenirs sont très-précis jusque-là, mais pas à beaucoup près aussi distincts sur ce qui suivit. Je me rappelle cependant très-bien comment je sortis de mon cachot pour passer dans la grande salle;


LE DERNIER JOUR d'uN CONDAMNÉ. l83

Deux hommes petits et ridés, vêtus de noir, me soutenaient. Je sais que j'essayai de me lever quand je vis entrer le gardien de la prison avec ces hom- mes, mais je ne pus pas.

a Dans la grande salle étaient déjà les deux mal- heureux qui devaient subir leur sentence avec moi. Ils avaient les bras et les mains liés derrière le dos, et ils étaient couchés sur un banc, en attendant que je fusse prêt. Un vieillard maigre, à cheveux blancs et rares, lisait haut à Tun d'eux; il vint à moi et me dit quelque chose... « que nous devrions nous a embrasser, » à ce que je crois ; je ne l'entendis pas distinctement.

a La chose la plus difficile alors pour moi était de me retenir de tomber. J'avais cru que ces mo- ments seraient pleins de rage et d'horreur, et je n'éprouvais rien de semblable ; mais seulement une faiblesse, comme si le cœur me manquait, et comme si la planche même sur laquelle j'étais se dérobait sous moi. Je ne pus que faire signe au vieillard à cheveux blancs de me laisser : quelqu'un intervint et le renvoya. On acheva de m'attacher les bras et les mains. J'entendis un officier dire à demi-voix à l'aumônier que tout était prêt. Comme nous sor- tions, un des hommes en noir porta iin verre d'eau à mes lèvres, mais je ne pus avaler.

« Nous commençâmes à nous mettre en marche,


184 l'anr mort,

à travers les longs passages voûiés qui condui- saient de la grande salie à Téchalaud. Je vis les lampes qui brûlaient encore, car la lumière du jour n'y pénètre jamais; j'entendis les coups pres- sés de la cloche et la voix grave de Taumônier, lisant, comme il marchait devant nous : « Je suis « la résurrection et la vie, a dit le Seigneur; celui « qui croit en moi, quand même il serait mort, « vivra; — et quoique les vers rongent mon corps « dans ma chair, je verrai Dieu. »

« C'était le service funèbre, les prières pour ceux qui sont couchés dans le cercueil, immobiles, morts, récitées sur nous qui étions debout et vi- vants... Je sentis encore une fois, je vis; et ce fut le dernier moment de complète perception que j'eus. Je sentis la transition brusque de ces pas- sages souterrains, chauds, étouffés, éclairés par des lampes, à la plate-forme découverte et aux marches qui montaient àl'échafaud; et je vis l'im- mense foule qui noircissait toute l'étendue de la rue au-dessous de moi, les fenêtres des maisons et des boutiques vis-à-vis garnies de spectateurs jus- qu'au quatrième étage. Je vis l'église du Saint- Sépulcre dans l'éloignement, à travers le brouillard jaune, et j'entendis le tintement de sa cloche. Je me rappelle le ciel nuageux, la matinée brumeuse, l'humidité qui couvrait l'échafaud , l'immense


LE DERNIER JOUR d'uN CONDAMNÉ. l85

masse noire d'édifices, la prison même, qui s'éle- vait à côté et semblait projeter son ombre sur nous, la brise fraîche et froide qui, lorsque j'en sortis, vint frapper mon visage. Je vois tout encore, au- jourd'hui; l'horrible perspective est tout entière devant moi : l'échafaud, la pluie, les figures de la multitude, le peuple grimpant sur les toits, la fumée qui se rabattait pesamment le long des che- minées, les charrettes remplies de femmes regar- dant de la cour de l'auberge en face, le murmure bas et rauque qui circula dans la foule assemblée lorsque nous parûmes. Jamais je ne vis tant d'ob- jets à la fois, si clairement, si distinctement qu'à ce seul coup d'œil ; mais il fut court.

a A dater de ce coup d'œil, de ce moment, tout ce qui suivit fut nul pour moi. Les prières de l'aumônier, l'attache du nœud fatal, le bonnet dont l'idée m'inspirait tant d'horreur, enfin mon exécution et ma mort ne m'ont laissé aucun sou- venir; et si je n'étais certain que toutes ces choses ont eu lieu, je n'en aurais pas le moindre senti- ment. J'ai lu depuis dans les galettes les détails de ma conduite sur l'échafaud. Il était dit que je m'étais comporté dignement, avec fermeté; que j'avais paru mourir sans beaucoup d'angoisses; que je ne m'étais pas débattu. Quelques efforts que j'aie faits pour me rappeler une seule de ces cir-

lû.


i86 l'anf, mort.

constances, je n'ai pu y parvenir. Tous mes sou- venirs cessentàla vuedel'échafaud et de la rue. Ce qui, pour moi, semble suivre immédiatement, est mon réveil d'un sommeil profond. Je me trou- vai dans une chambre, sur un lit près duquel était un homme qui, lorsque j'ouvris les yeux, me regardait attentivement. J'avais repris toutes mes facultés, quoique je ne pusse parler de suite. Je pensai avoir obtenu ma grâce, qu'on m'avait enlevé de dessus l'échafaud,et que je m'étais éva- noui. Lorsque je sus la vérité, je crus démêler un souvenir confus, comme d'un rêve, de m'être trouvé en un lieu étrange, étendu nu, avec une quantité de figures flottantes autour de moi; mais cette idée ne se présenta bien certainement à mon esprit qu'après qu'on m'eut appris ce qui s'était passé. »

Voilà ce que me lut Sylvio : ce récit si animé et si simple, ces détails si vrais et si naturels, tout cet ensemble d'une douleur renfermée invinciblement dans l'unité, me frappèrent fortement, et pour un instant me firent revenir à des idées purement lit- téraires,

« Il y a un beau livre à faire avec ces pages, dis-je à Sylvio.

— Un livre tout fait, mon ami, » me répondit-il ; et plus tard je compris que Sylvio avait raison.


CHAPITRE XXVI.

LA BOURBE.


Les véritables ingénues ne sont pas com- munes en ce monde.

(Ch. Nodier, Dictionnaire.)



NE idée me vint. Je comptai les mois, je comptai les jours, je comptai deux fois, et je me précipitai vers la Bourbe. On n^ entrait pas le soir; j'y fus le lendemain matin. La Bourbe est Tasile des femmes enceintes qui n'en ont pas. La Bourbe est le refuge des pauvres filles qui sont devenues mères, des jeunes épouses dont le mari est joueur, des femmes condamnées à mort que le bourreau attend à la porte. A la Bourbe les unes et les autres trouvent un lit, de mauvais aliments, trois jours de repos quand elles sont délivrées, et elles n'en sortent d'ordinaire que


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L ANE MORT,


pour porter, une rue plus bas, ce pauvre enfant que la Bourbe vomit par une porte et qu'elle reçoit par Tautre.

Je demandai la condamnée; je la vis: elle avait cette extraordinaire blancheur qui, pour une jeune mère, est souvent unedoucecompensation de tousles maux qu'elle a soufferts ; elle était assise dans un grand fauteuil, et, la tête baissée, elle allaitait son enfant. L'enfant avait faim et s'attachait avec une ardeur ravissante au sein de sa nourrice. Ce sein était blanc nuancé de bleu, et il était facile déjuger que c'était celui d'une bonne nourrice, d'une femme jeune et forte, faite pour être mère. Ce mot de mère a quelque chose de respectable partout, même à la Bourbe. Une femme qui livre son sein à un enfant, cette vie d'enfant qui dépend de sa vie, cette protection attentive et tendre qu'elle seule peut lui donner, ce petit cœur qui commence à battre sous ce cœur maternel, tout cet ensemble fait oublier tous les crimes d'une femme, toutes ses trahisons, toutes ses faiblesses ; on dirait que l'amour qu'elle porte à son enfant l'absout de tous les autres, on dirait que celte vie qu'elle vient de donner à un homme remplace la vie d'homme qu'elle a détruite.

Ainsi j'entrai le matin où Henriette allait mou- rir. Son calme, son attitude, sa faiblesse et tout


LA BOURRE. 1 89

ce que Je savais de ses premiers instants dans la vie et de ses horribles malheurs... je priai la sœur qui était là de nous laisser seuls; je lui dis que j'étais le frère de la victime, que je voulais lui parler sans témoin ; Tenfant d'Henriette s'était endormi sur le sein de sa mère sans le quitter.

Je m'approchai d'elle. « Me reconnaissez-vous? » lui dis-je. Elle leva les yeux sur moi, et me lit un signe de tête pour me dire qu'elle me recon- naissait; on voyait que cet aveu lui coûtait à faire, ce Henriette! lui dis-je, vous voyez devant vous un homme qui vous a adorée, qui vous adore encore; si vous avez quelque volonté dernière, livrez-la-moi, je l'exécuterai fidèlement. »

Elle ne me répondit rien encore; pourtant son regard était tendre. Pauvre jeune fille, si tu m'a- vais ainsi regardé une fois, une seule, tu étais à moi, à moi pour la vie, et je t'appartenais tout entier ! « Henriette, lui dis-je, il est donc vrai, il faut mourir, mourir si jeune et si belle ; toi qui aurais pu être ma femme, élever notre jeune famille, être heureuse, et vieille grand'mère aux cheveux blancs, mourir sans douleur dans une belle soirée d'automne, au milieu de tes petits- enfants ; encore quelques heures, et adieu pour jamais! »

Elle était muette toujours ; elle pressait son


IQO L'ANE MORT.

enfant sur son cœur, et elle pleurait. Cctaient les premières larmes que je lui avais vu répandre; je les voyais couler lentement; son enfant les recevait presque toutes: ainsi baigné de larmes, cet enfant, je le regardai comme à moi !

« Au moins, dis-je à Henriette, ce jeune enfant... »

La porfe s'ouvrit au milieu de ma phrase com- mencée. « Cet enfant est à moi, » me dit un homme qui entrait. Je retournai la tète, je reconnus le geôlier de la prison; il était dans sa nature aussi laid, mais moins hideux que je ne Tavais vu. a Je viens chercher mon enfant, dit-il ; je ne veux pas que ce soit Tenfant d'un autre; si je n'ai plus ma place à lui donner, comme mon père me donna la sienne, il portera ma hotte de chiffonnier. Viens, Henri, » dit-il à l'enfant. En même temps, il tirait de sa hotte une serviette blanche en s'approchant de la mère sans la regarder; il saisit l'enfant déli- catement; la pauvre créature dormait suspendue au sein de sa mère ; il fallut lui faire violence pour l'arracher de cette place nourricière, la mère se laissait aller; l'enfant fut enveloppé dans la ser- viette, etplacésoigneusementdanslahotte.Levieux chiffonnier était triomphant: «Viens, mon Henri, disait-il; la mère ne déshonore pas, et lu ne seras pas touché par Chariot ! »


LA BOURBE. I Q I

Il sortit; il était temps qu'il sortît. Chariot ! A ces mots Henriette leva les yeux : « Chariot ! reprit- elle d^une voix altérée, que veut-il dire, je vous prie? » Et elle avait un tremblement convulsif.

« Hélas ! lui dis-je, Chariot, c'est ainsi que chez le peuple, et dans la langue des prisons, on appelle Texécuteur des hautes œuvres.

— Je m'en souviens, » me dit-elle.

Puis, avec une expression indicible de douleur et de regrets:

« Oh! que je suis coupable! me dit-elle. Quels sévères avertissements vous m'avez donnés ! Quel nom, sans vous en douter, vous prononciez devant moi ! Que de bonheur perdu, que de misères pour ne pas vous avoir répondu ; car je vous entendais, reprit-elle, car je vous comprenais, car je me sou- venais de tou;; je vous aimais comme vous m'ai- miez ; mais je me suis viie humiliée, et des ce jour . j'ai été perdue. Pardon, pardon! me .dit-elle, au nom de Chariot, pardon ! » Et elle me tendait les" bras, et je sentis sa joue brûlante effleurer la ■ mienne; ce fut la première et la dernière fois.

On vint m'avertir que j'étais resté là trop long- temps avec elle.


CHAPITRE XXVII.


LE BOURREAU.


Ce grand poilu qui mest dessus la roue. (P. L. Jacob.)


l'^^jE courais, je volais, Je traversais la foule j¥ qui ne pensait encore à rien, qui n^allait

^ qu'à la Halle en attendant l'heure. Après



bien des détours et bien des rues traversées, j'arri- vai enfin à une porte sans numéro, toute la ville la connaît : une porte basse, garnie de clous à large tète, un léger marteau pour avertir l'intérieur, de larges pierres; à Tentour, du calme et de la paix; vous prendriez la maison pour une sous-préfec- ture de province. Je frappai, un domestique vint m'ouvrir; je fus étonné de sa bonne tournure et de sa physionomie polie. J'entrai dans un salon furt beau, je demandai le maître, on alla voir s'il


I


LE BOURREAU. ig3

était visible. Cependant je parcourus Papparte- ment, il était délicieux. De frais tapis, un large sofa, et une foule de riantes gravures : Daphnis et Chloé, Bélisaire, le Mariage de la Vierge ; une pendule surmontée d'un amour. Un salon de Jeune colonel, rien de moins. Le piano était ouvert et sur ce piano une romance de Bruguière, et les gants d'une jeune personne; puis de chaque côté un portrait, celui d'un homme jeune encore, d'une physionomie ouverte, et pour pendant une mère de famille qui souriait à un enfant nouveau- né. C'était le maître du logis et son épouse; je fus prêt à croire que je m'étais trompé de porte.

Le domestique revint, il me fit entrer dans un cabinet d'un style noble et sévère, des livres, des bronzes, une sphère, et devant cette sphère un jeune enfant suivant du doigt les États de l'Europe ; son grand-père achevait de lui donner sa leçon de chaque jour.

Je fus reçus très-poliment, on m'offrit un siège, je ne savais comment m'y prendre pour commencer.

« Monsieur^ me dit Thomme, en jetant un regard sur sa montre, je ne m'appartiens pas aujourd'hui ; aurai-je l'honneur de savoir ce qui me vaut votre visite?

— Je venais, Monsieur, vous demander une grâce, que vous ne me refuserez pas.

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194 L ANE MORT.

— Une grâce, Monsieur, Je serais heureux de pouvoir en accorder une; on m'en a demandé beaucoup, toujours en vain : c'est demander grâce au rocher qui tombe.

— En ce cas-là, vous avez dû souvent vous estimer bien malheureux.

— Malheureux comme le rocher. J'avais de mon côté mon bon droit, le seul droit légitime qui n'eût pas été nié un seul instant dans notre époque.

— Vous avez raison, une légitimité inviolable! Monsieur, en bonne histoire, il faut remonter jus- qu'à vous pour la démontrer.

— Une légitimité inouïe, Monsieur, une légiti- mité qui depuis le chancelier Maupeou n'a pas reculé d'un pas. Révolution, anarchie, empire, restauration, rien n'y a fait; mon droit est tou- jours resté à sa place, sanS faire un pas ni en avant ni en arrière. Sous ce droit la royauté a courbé la tête, puis le peuple, puis l'Empire; tout a passé sous le joug; moi seul je n'ai pas eu de joug; j'ai été plus fort que les lois, dont je suis la suprême sanction; les lois ont changé mille fois, moi seul je n'ai pas changé une seule, j'ai été immuable comme le destin, et fort comme le devoir, et je suis sorti de tant d'épreuves avec le cœur pur et la conscience de ma vertu. Mais, encore une fois,


LE BOURREAU. igS

le temps nous presse, oserais-je vous demander ce que vous exigez de moi ?

— J'ai toujours entendu dire, lui répondis-je, que le condamné qu'on mettait entre vos mains était à vous en propre et vous appartenait tout entier; je viens vous demander de m'en céder un à qui je tiens beaucoup.

— Vous savez. Monsieur, à quelles conditions la loi me les donne?

— Je le sais; mais, la loi satisfaite, il vous reste quelque chose, un tronc et une tête ; c'est ce corps et cette tête que je voudrais vous acheter à tout prix.

— Si ce n'est que cela, Monsieur, le marché sera bientôt fait. » Et de nouveau interrogeant l'heure : k Avant tout, me dit-il, permettez-moi de donner quelques ordres indispensables. »

Il sonna rapidement , et à ses ordres deux hommes arrivèrent. « Tenez-vous prêts à une heure, leur dit-il, soyez habillés décemment : il s'agit d'une femme, et nous ne pouvons lui montrer trop d'égards. » Cela dit, les deux hommes se retirèrent; au même instant sa femme et sa fille vinrent lui dire adieu. Sa fille était une grande personne fraîche et belle, qui l'embrassa en souriant, en lui disant à revoir ! « Nous t'attendrons pour dîner, reprit sa femme. Puis, se rapprochant, et à voix


196


l'ane mort.


basse : « Si la condamnée a de beaux cheveux noirs, je le prie de me les meure de côié pour me faire un tour. »

L^hommc se retourna de moncôté: « Les cheveux sont-ils dans notre marché? dit-il. — Tout en est, répondis-je, le tronc, la tête, les cheveux, tout, jusqu^au son imbibé de sang. »

Il embrassa sa femme en lui disant: a Ce sera pour une autre lois. »



J


CHAPITRE XXVIII.


LE LINCEUL.



A quoi bon?

(Malebranche.)

ENDANT que tout Paris se portait à THô- tel de Ville, je regagnai le haut de la rue d^Enfer ; je m^enfonçai pour la der- nière fois dans ce quartier perdu où Ton dirait que l'humanité parisienne a placé Tentrepôt de toutes les infamies et de toutes les misères : je repassai devant les Capucins, devant la Bourbe où elle n'était déjà plus, devant la riante maison du jeune charpentier; il n'était pas chez lui, ni lui ni sa fiancée; ils étaient allés voir tous deux Teffet de la machine. On voyait encore dans la cour un vase qui avait contenu la couleur rouge avec laquelle on avait teint Téchafaud. Je passai

17-


igS l'ane mort.

devant la Salpêtrière; le jeune enfant et sa mère étaient occupés à tresser encore une corde, comme s^ils eussent compris qu^il fallait remplacer celle que le bourreau allait couper. A la barrière je retrouvai le mendiant qui faisait le héros ; le petit Savoyard m^appela encore mon général. A la bar- rière un majordome, à Tair important, arrivait dans une lourde voiture, et je reconnus mon Ita- lien. Je rencontrai ainsi presque tous les héros de mon livre; leur vie n'avait pas fait un seul pas; ils avaient deux ans de plus, voilà tout; et moi j'avais épuisé ma vie, j'avais perdu mes dernières illusions de jeune homme. Pour dernière prome- nade, j'allais attendre à Clamart la livraison de mon marché du matin.

Il était deux heures; le soleil marchait lentement et je suivais l'ombre des peupliers de la grande route, lorsqu'au milieu d'une verte prairie j'aper- çus une grande quantité de linge blanc étendu en plein air, sur des cordes attachées à des arbres ; quelques femmes à genoux, sur les bords d'un ruis- seau voisin, faisaient retenir l'écho sous les coups multipliés de leurs battoirs; je me rappelai alors que je n'avais pas de linceul, je résolus d'en avoir un à tout prix. Je descendis dans la prairie ; elle appartenait justement à ma petite Jenny, et je la retrouvai elle-même assise sur une botte de foin


LE LINCEUL. I99

destinée à son cheval, surveillant à la fois le linge étendu et le linge qui était au lavoir, du reste tou- jours folle et bonne, et de plus, enceinte de huit mois.

a Vous êtes bien triste ! me dit-elle, après le premier bonjour. — Tu trouves, Jenny! c'est que j'ai besoin de toi ; il me faut à l'instant même un grand linge pour ensevelir une pauvre fille qui se meurt.

— Elle se meurt î reprit Jenny; il y a peut-être encore de l'espoir; j'ai vu revenir de très-loin bien des jeunes filles que l'on croyait mortes, et qui se portent aussi bien que vous et moi.

— Pour elle seule, Jenny, pas d'espoir ! A coup sûr l'infortunée sera morte à quatre heures ! Hâte- toi donc, le temps presse ; donne-moi de quoi l'en- sevelir. »

Jenny me conduisit au milieu de ses cordages, et me montra mon linge : « Ce n'est pas cela, lui dis-je, il me faut quelque chose de plus fin ; une chemise de femme par exemple : tu diras que tu Tas perdue, qu'on te l'a volée; Jenny, tu diras tout ce que tu voudras, mais il me la faut. »

Ma bonne Jenny ne se le fit pas dire deux fois ; elle me fit traverser tout son linge, et je ne trou- vais rien qui fût à la taille d'Henriette ; tantôt il y avait trop d'ampleur, tantôt c'était l'excès con-


200 LANE MORT.

traire; quelquefois le nom de la propriétaire m'ar- rêtait tout court; je voulais qu'à défaut de terre con- sacrée, elle eût au moins un chaste linceul. Jenny me suivait toujours, sans rien comprendre à mon humeur.

A la fin, suspendu aux branches d'un amandier de la prairie, et déjà tout couvert de la fleur pur- purine, je découvris le plus joli linceul qui se pût imaginer. C'était une belle toile de batiste blanche et souple comme du satin, ornée en bas d'une lé- gère broderie, et tellement animée par le zéphir printanier que vous eussiez dit parfois qu'il y avait un corps de seize ans sous ce fin tissu : « Voilà ce que je cherche, dis-je à Jenny; voilà ce qu'il me faut; donne-le-moi, et je suis content. »

Jenny hésitait. C'était ce qu'elle avait de mieux parmi ses pratiques ; mais j'avais l'air si satisfait de ma rencontre qu'elle ne s'opposa pas plus long- temps à mes vœux. J'enveloppai avec soin mon linceul, et je partais, lorsque, revenant sur mes pas :

a Ce n'est pas tout, dis-je à Jenny, il me faut encore quelque chose, un linceul plus petit, une espèce de sac...

— C'est donc pour une femme en couche? » me dit Jenny.

Je reculai épouvanté, comme si elle eût eu mon


LE LINCEUL. 201

secret : « Une femme en couche ! qui te Ta dit, Jenny ?

— Oui, reprit-elle, un linceul pour la mère, un linceul pour Tenlant. » Et, jetant un regard sur sa taille rebondie, elle ajouta : « C'est une bien triste mort !

— Hélas ! oui, ma chère Jenny, une bien triste mort : on devrait ne pas tuer une femme qui vient d'accoucher !

— Ou du moins, reprit Jenny, l'enfant ne de- vrait pas mourir. »

J'ajoutai à mon premier linceul une taie d^o- reiller à moi, sur laquelle ma tète avait si souvent, si délicieusement reposé.



CHAPITRE XXIX.


CLAMART.


Un De profiindis, s'il vous platt. (Le Père La Chaise.)



^ LAMART est un cimetière, un morceau de Vî^jlterre qu'aucun prêtre n^a bénite. Jamais les prières des morts n^ retentissent, jamais une fleur n'y est jetée, jamais une croix n'a été plantée dans ce lieu de désolation. C'est le champ de repos des suppliciés; la plupart des tom- bes sont vides ; dans ce champ la sépulture n'est qu'un vain simulacre, la bière du mort n'est qu'un prêt qu'on lui fait : enseveli à quatre heures, il est dépouillé à sept heures de son linceul pour l'in- struction des amphithéâtres, et pour lui point de regrets, point de pleurs. Un seul fossoyeur suffit à l'œuvre; quand j'entrai dans le cimetière, j'en vis un qui creusait une fosse, le gazon était mêlé à la


CLAMART. 203

terre, la terre était dure, on voyait qu'elle n'était pas souvent remuée. Je m'approchai du fossoyeur.

a Vous y allez nonchalamment, brave homme, et votre fosse n'est guère profonde, à ce qu'il me paraît.

— J'y vais comme je puis, me dit-il ; quant à la fosse, m'est avis qu'elle sera toujours assez pro- fonde pour ce qu'on en veut faire, et puis le mort y resterait jusqu'à la fin du monde qu'il ne donne- rait pas de contagion; d'ordinaire nous n'avons pas de pestiférés, ce sont tous des gaillards qui se portent bien, aussi sains que vous et moi, c'est le seul cimetière de Paris où l'on n'ait pas à craindre la contagion.

— Je pense que vous êtes content de votre place, mon brave, et que vous ne portez envie à personne.

— Porter envie à personne ! Ah ! que ne suis-je seulement fossoyeur surnuméraire au Père-La- chaise! voilà un métier qui rapporte et qui amuse! chaque jour des pourboires et des évolutions mili- taires. C'est une suite de mères désolées et d'épou- ses en deuil ! et ensuite des monuments superbes, des fleurs à répandre, des saules pleureurs à tailler, de petits jardins à entretenir. Voilà sans doute un métier supportable ! »

Et il donnait un coup de bêche dans la terre, puis il reprenait :


204 L'ANE MORT.

« Ici, au contraire, rien; pas un petit convoi, pas un parent qui pleure, pas un bouquet à vendre, des valets de bourreau pour tout visage qui à peine vous payent à boire. Triste métier, ajouta- t-il, j'aimerais autant être gendarme ou commis de Toctroi. »

Et il s'arrêtait sur sa bêche^ dans Tattitude d'un honnête cultivateur qui voit s'achever une longue journée d'été.

« Il me faut une fosse profonde, repris-je d'un air impérieux, six pieds, creuse toujours, et tu auras pour boire.

— Six pieds! pour un supplicié, vous n'y pensez pas ; il faudrait une heure avant de le déterrer ce soir.

— Six pieds, tout autant! le cadavre est à moi.

— Raison de plus , reprenait le fossoyeur. » Puis retournant la tête : « Il se fait tard, dit-il, ils ne peuvent manquer d'arriver bientôt. »

En effet, je vis de loin venir lentement une lourde charrette, un voiturier à pied la conduisait, deux hommes étaient sur la banquette de devant, les bras croisés; on les eût pris pour deux garçons bouchers arrivant de l'abattoir : au milieu de la charrette on pouvait distinguer confusément quel- que chose de rouge, et représentant grossièrement un corps humain; c'était le panier destiné à rece-


CLAM ART. 20 5

voir le cadavre du condamné, quand justice est faite.

Arrivés à la porte du cimetière, un des hommes descendit; le fossoyeur, casquette en main, vint pour le recevoir, et pendant que celui qui était resté dans la voiture tenait la corbeille, les deux autres la recevaient dans leurs bras; le fardeau était moins lourd qu'embarrassant; ils le laissèrent maladroi- tement tomber à mes pieds, la terre fut teinte de quelques gouttes de sang, j'étais assis à moitié contre la borne et je voyais tout cela confusément comme dans un songe.

Un des valets s'approcha de moi.

« C'est vous, me dit-il, que j'ai vu ce matin chez Monsieur.

— Moi-même; que me voulezr-vous ?

— Comme vous avez acheté le corps de la con- damnée. Monsieur a pensé que vous étiez peut- être son parent, et que vous ne voudriez pas qu'elle mourût insolvable; il m'a donc chargé de vous re- mettre la petite note que voici. »

Je pris la petite note; elle était faite comme toutes les autres, comme une note d'épicier ou de marchande de modes, sur beau papier blanc et en belle écriture; je la lus lentement, en homme qui voulait bien payer, mais qui ne voulait pas être volé.

Voici la note littéralement copiée :

iS


2o6


L ANK MORT.


Pour placement et déplacement de la guil- lotine, à Charles le charpentier 5o fr. » c.

Pour une course en voiture du Palais de

Justice à la Grève 3 »

Pour avoir fait aiguiser le couteau à neuf, et

réparations amicales ^ 2 »

Pour une chandelle pour graisser la rainure. » 3o

Pour le son dans le sac » 20

A Monsieur, pour son droit 200 »

Au premier valet 20 »

Pour trois petits verres que nous allons boire

à la santé de la défunte » 3o

Le corps entier , . . . . 60 »


Total 338fr. 80 c.

Pour acquit.

ot Voilà tout le compte? demandai-je au pre- mier valet.

— C'est au plus juste, me dit-il, vous ne payez pas un sou de plus que la ville, et vous aurez la consolation de savoir que la défunte n'est pas morte aux frais du gouvernement. »

Je relus le compte, je refis l'addition : « Il y a trois francs de trop à votre bénéfice, Monsieur, repris-je en faisant la preuve. »

Je payai comme s'il n'y eût pas eu d'erreur;

Puis je fis l'inventaire de la corbeille rouge, lé valet l'ouvrit : il en sortit d'abord une tête blanche, les cheveux coupés et tranchés comme par un ra-


1


CLAMART. 207

soir; la bouche s^ctait contractée horriblement, la convulsion avait été si forte que les mâchoires n'é- taient plus parallèles ; de sorte que cette bouche, jadis si gracieuse, était fermée d'un côté et horri- blement ouverte de Tautre.

a Malheureuse ! elle a dû bien souffrir !

— Mais, pas absolument, me répondit le second valet, qui tenait le haut de Tenveloppe, nous avons eu pour elle mille égards ; dès qu'elle nous a été livrée, nous l'avons fait asseoir un instant, puis nous l'avons portée jusqu'à sa voiture, et je vous assure que c'était un fardeau bien léger.

— Vous l'avez portée, et comment était-elle, je vous prie ?

— Fort belle, en vérité ! Elle avait obtenu du geôlier la permission de s'habiller à son gré. Elle portait une robe de laine noire dont le haut se ter- minait à ses épaules, un petit fichu de crêpe cou- vrait son cou ; cette femme avait les épaules et le col très-bien.

— Ajoute aussi qu'elle avait des mains char- mantes, reprit l'autre valet; c'est moi qui lésai attachées; des mains douces et faites au tour: à tout prendre c'était une belle créature.

— Et cependant cette belle créature, vous l'avez tuée impitoyablement...

— Nous avons fait pour elle tout ce que nous


2o8 l'ane mort.

pouvions, reprit le premier valet, nous Pavons soutenue, nous lui avons caché réchafaud : aussi est-elle morte avec honneur.

— Et, avant de mourir, n^a-t-elle demandé per- sonne ?

— Personne! Seulement en sortant, elle a re- gardé plusieurs fois autour d'elle d'un air inquiet et ccmm3 si elle s'attendait à trouver une connais- sance dans la foule.

— Oui, reprit l'autre ; et quand elle n'a vu per- sonne, elle a dit tout bas : Chariot ! puis elle a poussé un profond soupir, et je n'ai pu m'empê- cher de rire quand j'ai vu mon maître se retour- ner au nom de Chariot : il croyait qu'on l'ap- pelait. »

Je mis fin à la conversation : « Laissez-moi, laissez-moi, leur dis-je, donnez-moi le corps, et partez. »

Le corps était sorti à moitié du panier rouge, l'autre moitié en fut tirée... toute nue!

Le fossoyeur approcha la bière : « Maître, dit- il, je reviens dans un instant, je vais boire la goutte et je reviens. »

Alors je retirai mon linceul : je pris la tète, je l'ensevelis dans la taie d'oreiller; puis le corps. Sylvio, qui était là, me prêta son aide. Nous entou- râmes le corps de la chemise blanche. La broderie


1


CLAMART. 209

couvrait à peine les chevilles, le haut couvrait par- faitement les épaules, il y restait encore assez de cou pour qu'on pût attacher le nœud qui devait fixer ce vêtement funèbre.

De vieilles femmes, de jeunes femmes, toutes les femmes de Tendroit avaient fait irruption dans le cimetière, et nous regardaient.

«Sainte Vierge! s'écria l'une d'elles, n'est-ce pas un meurtre de voir du si beau linge jeté dans la terre comme un cadavre !

— Encore si c'était dans une terre bénite, disait une autre !

— Vous verrez qu'une guillotinée aura des che- mises plus neuves qu'une chrétienne! » reprenait une troisième.

Parmi toutes ces femmes il y avait un homme gros, fleuri, à la voix douce et flûtée, un beau par- leur s'il en fut. Cet homme était sur le bord de la fosse ; il fit une observation atroce. Je venais de fixer le linceul et il expliquait aux femmes com- ment ces chemises sans col étaient plus favorables que les nôtres à une exécution ; puis remarquant de grosses larmes qui roulaient dans mes yeux : « Peines de cœur, reprit-il; que les hommes sont insensés ! J'ai été dix ans de la musique de Saint- Pierre de Rome ; j'ai été maître de chapelle à Flo- rence, j'ai vu les plus belles femmes de l'Italie et

18.


2IO L'ANE MORT.

des États Vénitiens, et je n'ai pas senti une fois cette folle passion qu'on appelle Tamour. »

Les femmes le regardaient avec mépris, et moi avec pitié. C'était un soprano napolitain !

Cependant le cadavre était placé dans le cercueil ; le fossoyeur revint à demi ivre; nous descendîmes le corps dans la tombe ; la terre retomba avec un bruit monotone et qui s'affaiblissait toujours...

Le lendemain, quand je revins, il n'y avait plus de tombe; on avait volé le cadavre pour l'École de médecine, les femmes de l'endroit avaient pris le linceul pour s'en servir à leur usage. Je compris alors que s'il en eût été autrement, cette destinée de malheur n'eût pas été entièrement accomplie.

FIN.



« 


APPENDICE


Page 8i, ligne 14.


L'auteur qui tressaillait, dit-il, au souvenir de ce voile vert, n'a pas résiste au désir d'en écrire plus tard le récit. Il l'a intercalé dans une des dernières éditions de son œuvre favorite , en le faisant précéder de l'énumé- ration de quelques-uns des objets les plus précieux de son trésor sentimental, et qui se trouve seulement à l'état d'indication sommaire dans les premières éditions. Nous reproduisons ici ce petit tableau si vif et si finement tracé. On le lira avec d'autant plus d'intérêt que l'auteur a semblé regretter, lors du premier jet de sa composition, de passer sous silence ce qui se rapporte à l'anneau de la fiancée, au gant brodé d'Anna, au poignard de Louise, à la pantoufle de Lucy, et enfin au voile de Pauline, — son cher petit voile vert.

Jules Janin attachait un grand prix à cette pure et naïve impression de sa jeunesse. Il lui est arrive quel- quefois d'en parler, et au doux et mélancolique sourire que cette pensée amenait encore sur ses lèvres, après tant


212 APPENDICE.

d'années écoulées, on pouvait aisément pressentir qu'elle naissait d'une émotion facile à réveiller, mais dont il ne lui convenait pas de révéler le secret.

Voici ce passage, que nous aurions été tentés de mettre à sa véritable place, au chapitre IX, si nous n'en avions été empêchés par la règle que nous nous sommes im- posée de n'admettre, dans cette collection des Œuvres diverses, que le texte exact des publications originales.

Toutes ces douces reliques sont précieusement rangées dans le coffre-fort de mes souvenirs, par ordre de dates et d'amours. Ce sont des lettres d'une grosse écriture ou bien si finement écrites que, Pamour passé, on ne saurait les lire qu'à la loupe. Ce sont des cheveux bruns ou noirs, encore chargés d'un léger parfum. Ce sont des bagues d'or ou d'argent qui portent avec elles une heure et un jour, une date incomplète; mais le moyen de croire jamais que nous oublierons même l'an- née de ces éternelles amours? Ce sont des portraits effacés, des fleurs desséchées, toutes sortes de fri- volités, d'oublis, de mensonges, de serments, de bonheurs, de promesses, toutes sortes de noms.

Eh bien, telle est la toute-puissance des souve- nirs du cœur, que tous les bonheurs, toutes les joies, tous les transports, toutes les fortunes, toutes les terreurs, toutes les larmes, toutes les nuits agi- tées, tous les reproches, tous les désespoirs renfer- més et contenus dans ce tiroir, tous ces parfums


APPENDICE. 2l3

évanouis, toutes ces ivresses évaporées, si je veux, je les vais ranimer en même temps et leur dire : a Levez-vous et m'entourez ! » Oui, vous êtes en- core mes jeunes et éclatantes passions : portraits, cheveux, lettres, rubans, fleurs fanées ! Je sais vos noms, je sais vos couleurs, je reconnais vos voix et vos murmures. Vous êtes les fantômes souriants de mes amours ! Toi seul, cher petit voile, tissu fra- gile, tu me fais entendre une voix du ciel au mi- lieu de tous ces accents confus des passions et des faiblesses de la terre.

Vous dirai-je toutes mes richesses?

Voici Tanneau de la fiancée de Prosper. Elle m'avait juré de lui être infidèle, et elle a tenu sa parole, Thonnête fille. A peine eut-elle à son doigt cette alliance bénie par le prêtre, qu'elle l'é- changea avec moi contre une bague mystérieuse qui portait notre chiffre; voici un bout de la jarre- tière rose que me tendit sa jambe complaisante sous la table du banquet. Portez à votre lèvre le petit gant de la belle Anna, elle me le jeta au visage dans un moment de triste humeur, parce que j'avais dansé avec Julie. Ne touchez pas à ce poignard dont le manche est ciselé avec tant de caprice; ce poignard défendait Louise, que ne pouvait pas défendre sa vertu. Jenny, quand elle quitta la France pour l'Angleten-e où l'attendait


214 APPENDICE.

un vieux mari, me laissa la fragile porcelaine où clic renfermait la blancheur et Téclat de son teint. « Gardez cela, me dit-elle, je n'ai plus personne à tromper! » Suzanne m'envoya sa ceinture, le jour où elle sentit qu'elle était mère. — Telle était pourtant cette taille de guêpe! Pour cette rose tombée des blonds cheveux d'Augustine, deux jeunes gens de vingt ans se sont battus, et j'étais le témoin d'Ernest; la rose est encore rougie de son sang, le pauvre enfant! J'avais dit de Lucy la folle qu'elle avait le pied grand, le lendemain elle m'en- voya cette pantoufle noire dans laquelle le pied de Cendrillon eût été mal à l'aise; môme je n'ai jamais pu avoir l'autre pantoufle! O bonjour, bonjour à toi, mon honnête petit voile vert, tout fané, tu as bien recouvert le plus frais, le plus joli^ le plus animé, le plus joyeux petit visage qui ait jamais souri à la jeunesse. Voici cette histoire : M'" de G... me dit un jour (elle était malade) : « Allez de ma part tout au haut du faubourg Saint-Honoré, chercher ma fille, dans sa pension, je veux la voir; vous lui direz que si elle est sage elle ne quittera plus sa mère! » Moi, j'allai cher- cher l'enfant. J'entrai dans cette maison heureuse et innocente, au milieu de tant de maisons rem- plies de passions et d'inquiétudes de toutes sortes. Toute la bande des jeunes filles était lâchée dans


APPENDICE. 2l5

le jardin. — Il fallait les voir! — il fallait les en- tendre! C'étaient des petits cris d'oiseaux joyeux qu'on vient de mettre en liberté. Dans ce pêle- mêle de frais visages, je reconnus à sa fraîcheur la petite Pauline, déjà pensive. Je Temmenai triom- phante et sans qu'elle prît le temps de dire adieu à ses jeunes compagnes. Arrivés à la porte de sa mère : « Que me donnerez-vous, lui dis-je, si je vous dis une bonne nouvelle? Salut à vous, made- moiselle Pauline; vous resterez chez votre mère si vous êtes sage; la pension n'est plus faite pour vous! » Alors Pauline, détachant son petit voile vert : « Tiens, me dit-elle, je te le donne pour ta bonne nouvelle », et du même pas elle courut em- brasser sa mère.

Mon joli petit voile! mon chaste gage! Tu ca d'une gaze grossière, le soleil du Midi a enlevé ta couleur, tu n as pas d'autre odeur que cette odeur indicible que laisse après elle une belle et honnête enfance de quinze ans ! Eh bien, mon voile ingé- nu, mon voile qui n'avais rien à voiler, mon voile qui flottais aux vents, faisant peur aux papillons, tu es le plus précieux de mes trésors, tu es la partie honnête et sainte de tous ces souvenirs pro- fanes; tes quinze ans, ton innocence, ta beauté, ton amour filial, ta douce ignorance de toutes choses, ont surnagé au-dessus de tous les trans^


2 10 APPENDICE.

ports, de tous les prestiges que représentent ces morceaux d'or et ces lambeaux de soie; pardon, mon petit voile vert, de t'avoir mêlé à tous ces souvenirs des profanes amours; mais ne fallait-il pas bien toute ton innocence pour les purifier?

Pour toi, Henriette, j'aurais donné tout ce trésor, — tout mon trésor! — Et même, ô profa- nateur! ô insensé! ô ingrat! Je n'aurais donné à personne, mais j'aurais brûlé pour toi mon petit voile verti



TABLE

Pages

Avant-Propos

. „ .... XI

Jules Janin peint par lui-même

Préface de la première édition

Chap. I". La Barrière du Combat

_ II. Le Bon-Lapin ^

... ^3 _ III. Les Systèmes

_ IV. La Morgue

_ V. Galvanisme

_ VI. La Quêteuse ^

— VU. La Vertu ^

— VIII. Traité de la Laideur morale 7

— IX. L'Inventaire ^^

— X. Poésie g

— XI. Jenny

— XII. L'Homme-Modèle 5

— XIII. Le Père et la Mère 9

_ XIV Les Mémoires d'un Pendu 9

^ , ... 1 12

_- XV. Le Pal

19.


2l8 TABLE.

Pages

Chap. XVI. Les Capucins 127

— XVII. Le Retour i33

— XVIII. Lupanar i38

— XIX. Sylvio 147

— XX. Jugement i54

— XXI. Le Cachot i5'3

— XXII. Le Geôlier 161

— XXIII. La Salpètricre 166

— XXIV. Le Baiser iô()

— XXV. Le Dernier Jour d'un condamné. ... 174

— XXVI. La Bourbe 187

— XXVII. Le Bourreau U)i

— XXVIII. Le Linceul 197

— XXIX. i.lamart 202

ArPE.NDicE 211



I


1" /


4.


PQ Janin, Jules Gabriel 2311 L'âne mort et la femme

J2A85 guillotinée 1876b


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