Traité du sublime. Réflexions critiques sur Longin  

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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.
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Train wreck at Montparnasse (October 22, 1895) by Studio Lévy and Sons.

Traité du sublime. Réflexions critiques sur Longin (1694; 1710) is the title of Boileau's translation of Longinus's On the Sublime, accompanied by a number of reflexions on the text by Longin. The translation of On the Sublime was first published by Boileau in 1674 as Traité du Sublime ou du merveilleux dans le discours, traduit du grec de Longin and the Réflexions were written and published between 1694 and 1710. Reflexion X was only published after his death in 1713.

Full text

RÉFLEXIONS CRITIQUES

SUR QLEI.OUFS PASSAGES

DU RHÉTEUR LONGIN

Où, par occasion, on répond à plusieurs objections de monsieur P*"1 contre Homère et contre Pindare, et, tout nouvellement, à la dissertation de monsieur Leclerc contre Longin, et à quelques critiques faites contre monsieur Racine.

AVIS AUX LECTEURS.


On a jugé à propos de mettre ces Réflexions avant la traduction du Sublime de Longin, parce qu'elles n'en sont point une suite, faisant elles-mêmes un corps de critique à part, qui n'a souvent aucun rapport avec cette traduction, et que d'ailleurs, si on les avoit mises à la suite de Longin, on les auroit pu confondre avec les notes grammaticales qui y sont, et qu'il n'y a ordinairement que les savants qui lisent, au lieu que ces réflexions sont propres à être lues de tout le monde et même des femmes ; témoin plu- sieurs dames de mérite qui les ont lues avec un grand plaisir, ainsi qu'elles me l'ont assuré elles-mêmes. (Boileau, 1713.)


REFLEXION PREMIERE.


Mais c'est à la charge, mon cher Térentianus, que nous reverrons ensemble exactement mon ouvrage, et que vous m'en direz votre sentiment avec cette sincérité que nous devons naturellement à nos amis. {Paroles de Longin, cli. i.)


Longin nous donne ici, par son exemple, un des plus importants préceptes de la rhétorique, qui est de consulter nos amis sur nos ouvrages, et de les accoutumer de bonne


1. La traduction de Longin est de 1674.

Les neuf premières réflexions ont été composées vers 1 093 et publiées en 1094. On sait que ce qui y donna lieu fut d'abord le poëme du Siècle de Louis le Grand, lu par Perrault à l'Académie, le 27 janvier 1087, et où, au rapport de Monchesnay {Bolœana, p. 23), il débutait ainsi :

La docte antiquité fut toujours vénérable, Je ne la trouve pas cependant adorable ;

ou, suivant les éditions que nous avons vues :

Mais je ne crus jamais qu'elle fût adorable,

ce qui est tout aussi poétique ; et ensuite ses Parallèles, où les anciens étaient sacrifiés aux modernes, et en général à ce qu'il y a de plus médiocre parmi les modernes. (B.-S.-P.)

M A proprement parler, les Réflexions sur Longin sont un répertoire des bévues de Perrault. Boileau n'y aborde aucune question, il n'y soutient aucune doctrine : il y relève les contre-sens, les fautes de style, et même les fautes d'orthographe... On a critiqué le style de Boileau dans les réflexions sur Longin. Il est lourd, a-t-on dit, grand défaut dans la polémique ; ce n'est pas la pesanteur que j'y reprendrai : même quand l'expression de Boileau manque de légèreté, sa pensée est assez vive pour aiguillonner l'attention. Ce qui m'y paraît regrettable, c'^t l'accent dédaigneux, c'est la dureté des termes, bévue, ignorance, ineptie ridicule, que Boileau pro- digue en parlant de Perrault. » (H. Rigault, Histoire de la querelle des Anciens et des Modernes, ch. xv.)


k


298 OEUVRES DR BOILEAU.

heure à né nous point flatter. Horace et Quintilien nous donnent le même conseil en plusieurs endroits, et Vau- gelas, ^ le plus sage, à mon avis, des écrivains de notre langue, confesse que c'est à cette salutaire pratique qu'il doit ce qu'il a de meilleur dans ses écrits. Nous avons beau être éclairés par nous-mêmes, les yeux d' autrui voient tou- jours plus loin que nous dans nos défauts, et un esprit médiocre fera quelquefois apercevoir le plus habile homme d'une méprise qu'il ne voyoitpas. On dit que Malherbe con- sultoit sur ses vers jusqu'à l'oreille de sa servante; et je me souviens que Molière m'a montré aussi plusieurs fois une vieille servante - qu'il avoit chez lui, à qui il lisoit, disoit- il, quelquefois ses comédies, et il m'assuroit que lorsque des endroits de plaisanterie ne l'avoient point frappée, il les corrigeoit, parce qu'il avoit plusieurs fois éprouvé sur son théâtre que ces endroits n'y réussissoient point. Ces exemples sont un peu singuliers, et je ne voudrois pas conseiller à tout le monde de les imiter. Ce qui est de certain, c'est que nous ne saurions trop consulter nos amis.

Il paroît néanmoins que M. P... n'est pas de ce senti- ment. S'il croyoit ses amis, on ne les verroit pas tous les jours dans le monde nous dire comme ils font : « M. P...


1. Claude Favre, sieur de Vaugelas,de l"Académie française, né à Bourg- en-Bresse en 1585, mort à Paris en 16i9. Il a traduit Quinte-Curre, mais il est surtout célèbre par ses Remarques swr la grammaire, PsLrh 1647, in-4o. (M. Chéro.\.)

■2. Elle s'appeloit La Forent. Un jour Molière, pour éprouver le goût de cette servante, lui lut quelques scènes d'une comédie, qu'il disoit être de lui, mais qui étoit de Brécourt, comédien. La servante ne prit point le change, et après en avoir ouï quelques mots, elle soutint que son maître n'avoit pas fait cette pièce. (Brossette.)

On dit que Claude de l'Estoile, fils de Pierre de l'Estoile, consultait aussi sa servante sur ses vers. Voir Saint-Marc.


RÉFLEXION PREMIÈRE. 299

est de mes amis, et c'est un fort honnête homme; je ne sais pas comment il s'est allé mettre en tête de heurter si lourdement la raison, en attaquant dans ses Parallèles tout ce qu'il y a de livres anciens estimés et estimables. Veut-il persuader à tous les hommes que depuis deux mille ans ils n'ont pas eu le sens commun?^ Cela fait pitié. Aussi se garde-t-il bien de nous montrer ses ouvrages. Je souhaiterois qu'il se trouvât quelque honnête homme qui lui voulût sur cela charitablement ouvrir les yeux. » Je veux bien être cet homme charitable. M. P... m'a prié de si bonne grâce lui-même de lui montrer ses erreurs, ^ qu'en vérité je ferois conscience de ne lui pas donner sur cela quelque satisfaction. J'espère donc de lui en faire voir plus d'une dans le cours de ces remarques. C'est la moindre chose que je lui dois, pour reconnoître les grands services que feu monsieur son frère ^ le médecin m'a, dit-il, rendus en me guérissant de deux grandes maladies. Il est certain pourtant que monsieur son frère ne fut jamais mon médecin. Il est vrai que lorsque j'étois encore tout jeune, étant tombé malade d'une fièvre assez peu dangereuse, une de mes parentes chez qui je logeois, et dont il étoit médecin, me l'amena, et qu'il fut appelé deux ou trois fois en consultation par le médecin qui avoit soin de moi. Depuis, c'est-à-dire trois ans après, cette


1. Voici le jugement que Saint-Évremond portait sur le livre de Per- rault : « Perrault a mieux trouvé les défauts des anciens, qu'il n'a prouvé l'avantage des modernes. A tout prendre, son livre me semble très-bon, curieux, utile, capable de nous guérir de beaucoup d'erreurs. » (La vie de M. de Saint-Évremond par Des Maiseaux, t. 1, p. 259.)

2. Perrault, Lettre en réponse au Discours sur Vude, N. XV.

3. Perrault, Lettre..., N. XII. Dans l'édition de 1694, il n'est pas ques- tion de la première maladie, on y lit : « Il est vrai qu'étant encore tout jeune, une de mes parentes chez qui je logeois, et dont il étoit médecin, me l'amena malgré moi, et me força de le consulter. »


300 ŒUVRES DE BOILEAU.

même parente me l'amena une seconde fois, et me força de le consulter sur une difficulté de respirer que j'avois alors, et que j'ai encore ; il me tâta le pouls, et me trouva la fièvre, que sûrement je n'avois point. Cepen- dant il me conseilla de me faire saigner du pied, remède assez bizarre pour l'asthme dont j'étois menacé. Je fus toutefois assez fou pour faire son ordonnance dès le soir même. Ce qui arriva de cela, c'est que ma difficulté de respirer ne diminua point, et que le lendemain, ayant marché mal à propos, le pied m'enlla de telle sorte, que j'en fus trois semaines dans le lit. C'est là toute la cure qu'il m'a jamais faite, que je prie Dieu de lui pardonner en l'autre monde. ^

Je n'entendis plus parler de lui depuis cette consulta- tion, sinon lorsque mes Satires parurent, qu'il me revint de tous côtés que, sans que j'en aie jamais pu savoir la raison, il se déchaînoit à outrance contre moi, ne m'accu- sant pas simplement d'avoir écrit contre des auteurs, mais d'avoir glissé dans mes ouvrages des choses dange- reuses et qui regardoient l'État. - Je n'appréhendois guère


1. Claude Perrault était mort six ans auparavant, le 9 d'octobre 1688. (B.-S.-P.) — Voir sur toute cette querelle le tome I*"", Vie de Boileau.

2. Cette phrase, surtout rapprochée de la suivante, rappelle le fameux mot de Louis XIV, l'État, c'est moi, et en effet, la chose dangereuse qui regardait l'État n'est rien autre qu'une allusion injurieuse à Louis XIV. Cette anecdote, ignorée de tous les commentateurs, est trop curieuse et trop importante d'ailleurs pour ne pas la rapporter. Boileau et Charles Perrault étaient tous les deux admirateurs du patriarche des jansénistes, du grand Arnauld. Perrault lui ayant envoyé son Apologie des femmes, qui est au fond une critique de la satire X, Arnauld répondit, le 5 mai 1694, par sa fameuse lettre apologétique de la même satire, que nous donnons dans la Correspondance. Mais, avant de la lui envoyer, il la communiqua à quelques jansénistes de Paris. Tous n'en furent pas contents. Quelques-uns même lui demandèrent de la retirer, parce que, selon eux. Despréaux y était trop favorablement traité. Denis Dodart, de l'Académie des sciences, ancien ami du médecin Perrault, fut de ce nombre, prétendant que, dans ses démêlés


HÉFLKXION PREMIKKK. 304

ces calomnies, mes satires n'attaquant que les méchants livres, et étant toutes pleines des louanges du roi, et ces louanges mêmes en faisant le plus bel ornement. Je fis néanmoins avertir M. le médecin qu'il prît garde à parler avec un peu plus de retenue ; mais cela ne servit qu'à l'aigrir encore davantage. Je m'en plaignis même alors à monsieur son frère l'académicien, qui ne me jugea pas


avec Boileau, celui-ci avait été l'agresseur. Voici la réponse d'Arnauld, écrite le 10 de juillet 1694, vingt-cinq jours avant sa mort, et tirée de sa correspondance (nous en avons aussi extrait le récit précédent) telle qu'elle a été publiée, non dans la grande édition de ses Œuvres où cette corres- pondance est rendue avec peu d'exactitude, mais dans le recueil de ses lettres imprimé à Nancy (1727, t. VIT, p. 512). Il y convient d'abord que Boileau et Perrault peuvent avoir tort tous les deux; ensuite il ajoute :

« Mais je ne puis convenir que ce soit M. Despréaux qui ait le plus de tort. Votre récit me fait paroître le contraire, pourvu que l'on en corrige deux endroits. Le premier est ce que vous dites avoir été la première cause de leur querelle, car vous prétendez que M. Despréaux n'a pu souffrir que M. Perrault trouvât mauvais ce qu'il avoit dit contre M. Chapelain. Or je sais certainement que ce n'est point cela; mais une autre chose tout autre- ment outrageuse, et qui alloit à le perdre sans ressource, si on y avoit ajouté quelque foi. M. Despréaux l'a fait assez entendre dans la page 138 (1094) de ses Réflexions, quand il dit qu'il lui étoit revenu de tous côtés que M. Per- rault le médecin se déchaînoit à toute outrance contre lui, ne l'accusant pas simplement d'avoir écrit contre des auteurs (voilà ce qui regardoit M. Chapelain), mais d'avoir glissé dans ses ouvrages des choses dangereuses et qui regardoient l'État... «Quoique mes satires, ajoute-t-il, fussent toutes u pleines des louanges du roi et que ces louanges mêmes en fissent le plus « bel ornement... » Je sus, dès ce temps-là, que ce qu'il marque par là est que M. Perrault avoit dit que co vers d'une des satires (sat. IX, vers 224, p. 35, col. 2) :

Midas, le roi Midas, a des oreilles d'âne,

regardoit le roi... Et je ne puis douter que cela ne soit vrai, puisque je vous prie de vous ressouvenir que, vous en ayant parlé en ce temps-là, vous ne me l'avez pas nié. Or peut-on trouver étrange qu'une calomnie si horrible ait produit la métamorphose du médecin en architecte, que vous savez bien cependant que je n'ai jamais approuvée?... »

Ce suffrage est d'autant plus décisif en faveur de Boileau, qu'Arnauld ne dissimulait pas non plus les torts de notre poëte. « Pour moi, écrivait-il deux mois auparavant (10 de mai 1694, voir à la Correspondance) , si j'étois à la place de M. Perrault, je me condamnerois à ne faire jamais imprimer


302 (JKUVKES l)K UOILhlAU.

digne de réponse. J'avoue que c'est ce qui me lit faire dans mon Arl portique la métamorphose du médecin de Florence en architecte; vengeance assez médiocre de toutes les infamies que ce médecin avoit dites de moi. Je ne nierai pas cependant qu'il ne fût homme de très- grand mérite et fort savant, surtout dans les matières de physique. Messieurs de l'/Vcadémie des sciences, néan- moins, ne conviennent pas tous de l'excellence de sa tra- duction de Vitruve, ni de toutes les choses avantageuses que monsieur son frère* rapporte de lui. Je puis même nommer un des plus célèbres de l'Académie d'architec- ture, - qui s'offre de lui faire voir, quand il voudra, ])apiers sur table, que c'est le dessin du fameux M. Le Vau'* qu'on a suivi dans la façade du Louvre, et qu'il n'est point vrai que ni ce grand ouvrage d'architecture, ni l'Observatoire, ni l'Arc de trionq)he, soient des ouvrages d'un médecin de la Faculté. C'est une querelle que je leur laisse démêler entre eux, et où je déclare que

la préface de VApologie; et si jetois M, Despréaux, je retrancherois, dans une nouvelle édition, ce qui est dit dans les lU(lexioas critiques contre l'honneur du médecin. »

Enfin dans la même lettre du 10 de juillet, il annonce lui avoir fait dire ([u'il n'approuvait pas que, dans son ode et la satire X, il eût parlé de l'auteur du Sainl-Paulin.

On peut juger par là si le seul tort du médecin fut, comme on pour- rait l'induire du récit de Gondorcet [Éloge des Académiciens, 1790, I, 1 1'2), d'avoir parlé des satires de Boileau avec mépris... et si les trois frèi-es l*er- rault ( Eloge des Académiciens, p. r27) « n'opposèrent jamais qu'une sage modération aux emportements du pcëte. » (^B.-S.-P.)

1. Lettre de Perrault, N. XII.

2. M. Dorbay (Bgii.exu, 17I3.J — Il était élève de Le Vauet mourut en 1097.

3. Louis Le Vau premier architecte du roi, a eu la direction des bâti- ments royaux depuis l'année 1053 jusqu'en 1070, qu'il mourut âgé de cinquante-huit ans, pendant qu'on travailloit à la façade du Louvre. (Bros- SETTE ) — Gondorcet, dans son Éloge de Claude Perrault [Éloge des Académi- ciens, 1799, I, M3-I10) le justifie de cette imputation, émanée d'envieux dont Boileau se fait ici l'écho. (B.-S.-P.)


nÉFLKXION PREMIÈRE. 303

je ne prends aucun intérêt, mes vœux mêmes, si j'en fais quelques-uns, étant pour le médecin. * Ce qu'il y a de vrai, c'est que ce médecin étoit de même goût que monsieur son frère sur les anciens, et qu'il avoit pris en haine, aussi bien que lui, tout ce qu'il y a de grands personnages dans l'antiquité. On assure que ce fut lui (jui composa cette belle Défense de V opéra cCAlceste où, voulant tourner Euripide en ridicule, il fit ces étranges bévues que M. Racine a si bien relevées dans la préface de son Iphigénie. C'est donc de lui et d'un autre frère ^ encore qu'ils avoient, grand ennemi comme eux de Pla-


I. Depuis et où jusqu'à médecin, c'est une addition de 1701. Ce chan- gement avait été fait avant l'impression de l'édition in-4° de 1701, tandis que plusieurs des précédents qui, comme celui-ci, avaient pour but d'adou- cir ce que Boileau avait dit, en I09i, de trop dur pour les Perrault, ne le furent qu'après le tirage (ils sont sur un carton). (B.-S.-P.)

"2. Pierre Perrault, receveur général des finances de la généralité de Paris, donna sa traduction de la Secchia rapita du Tassoni en 1078. C'est lui, et non son frère Claude Perrault, qui est l'auteur de la Défense de l'opéra d'Alceste. Dans la préface de sa traduction il professe sur les anciens et les modernes toutes les opinions que Charles Perrault, son autre frère, a développées douze ans plus tard. (De S.-Suhin.) — Voici quelques passages de la préface dlphigénie de Racine : « Je m'étonne... que des modernes aient témoigné depuis peu tant de dégoût pour ce grand poëte dans le juge- ment qu'ils ont fîiit de son Alceste. Il ne s'agit point ici de VAlceste; mais en vérité j'ai trop d'obligation à Euripide pour ue pas prendre quel((ue soin de sa mémoire, et pour laisser échapper l'occasion de le réconcilier avec ces messieurs : je m'assure qu'il n'dt si mal dans leur esprit que parce qu'ils n'ont pas bien lu l'ouvrage sur lequel ils l'ont condamné... Tout le reste de leurs critiques est à peu près de la force de celle-ci ;...mais je crois qu'en voilà assiz pour la défense de mon auteur. Je conseille à ces messieurs de ne plus décider si légèrement sur les ouvrages des anciens. Un homme tel qu'Euripide méritoit au moins qu'ils l'examinassent, puisqu'ils avoient envie de le condamner, ils dévoient se souvenir de ces sages paroles de Quintilien : « 11 faut être extrêmement circonspect et très-retenu à pro- « noacer sur les ouvrages de ces grands hommes, de p3ur qu'il ne nous « arrive, comme à plusieurs, de condamner c^que nous n'entendons pas; « et s'il faut tomber dans quelques excès, encore vaut-il mieux pécher en <• admirant tout dans leurs écrits qu'en y blâmant beaucoup de choses. »


ili4 OKUVKES l)K BOILKAU.

ton, d'Euripide et de tous les autres bons auteurs, que j'ai voulu parler, quand j'ai dit qu'il y avoit de la bizar- rerie d'esprit dans leur famille, que je reconnois d'ail- leurs pour une famille pleine d'honnêtes gens,* et où il y en a même plusieurs, je crois, qui souflrent Homère et Virgile.

On me pardonnera, si je prends encore ici l'occasion de désabuser le public d'une autre fausseté que M. P... a avancée dans la Lettre bourgeoise - qu'il m'a écrite, et qu'il a fait imprimer, où il prétend qu'il a autrefois beau- coup servi à un de mes frères^ auprès de M. Colbert, pour lui faire avoir l'agrément de la charge de contrôleur de l'argenterie. Il allègue pour preuve, que mon frère, depuis qu'il eut cette charge, venoit tous les ans lui rendre une visite, qu'il appeloit de devoir, et non pas d'amitié. C'est une vanité dont il est aisé de faire voir le mensonge, puisque mon frère mourut* dans l'année qu'il obtint cette charge, qu'il n'a possédée, comme tout le monde sait, que quatre mois, et que même, eu considé- ration de ce qu'il n'en avoit point joui, mon autre frère, ^

1. Excuse de ce qu'il avait dit dans la première édition du discours sur l'ode, et adouci dans la deuxième. Arnauld trouve même que la fin du pas- sage ci-dessus met Boileau à l'abri de tout reproche à cet égard. « N'est-ce pas, mande-t-il à Dodart (lettre citée plus haut), n'est-ce pas là un correc- tif... et n'est-ce pas restreindre ce qu'il repi'end dans cette famille au mauvais jugement qu'ils faisoient des anciens, ce que vous reconnoissez vous-même être tout à fait déraisonnable, parce que c'est combattre le goût universel qui est une marque de vérité! » (B.-S.-P.)

2. Perrault, Lettre en réponse..., N. XIII. Par ce mot de bourgeoise, Boileau reproche à Perrault un ton dépourvu de dignité et d'élévation.

Est-il de petits corps un plus lourd assemblage, Un esprit composé d'atomes plus bourgeois?

(MoLiÈKE, les Femmes savantes, acte IT, scène vu.)

3. Gilles Boileau.

4. Le 22 d'octobre 1(569.

o. Pierre Boileau de Puymorin.


RÉFLEXION PREMIÈRE. 30t

pour qui nous obtînmes l'agrément de la même charge, ne paya point le marc d'or, ^ qui montoit à une somme assez considérable. Je suis honteux de conter de si petites choses au public, ^ mais mes amis m'ont fait entendre ([ue ces reproches de M. P... regardant l'honneur, j'étois obligé d'en faire voir la fausseté.


i. Droit que devait payer le nouveau titulaire d'une charge, d'un office, etc. Il était fixé au quarantième des finances excédant cent mille francs {Encycl. financ. h. v.), et telle était probablement celle du con- trôle de l'argenterie, puisque, au bout de treize ans, cette charge fut vendue cent quatre-vingt mille francs ; le droit eût donc été, au moins, de deux mille cinq cents livres. (B.-S.-P.)

2. Peut-être le même motif a-t-il engagé Boileau à ne pas relever cette erreur de Perrault : « L'exercice de cette charge, pendant une longue suite d'années, leur fut utile, et n'a point diminué leur succession que vous avez recueillie. » [Lettre..., N. XIII.) 11 résulte assez clairement de là que Boileau fut l'unique héritier de Gilles et de Puymorin, tandis qu'il ne le fut réelle- ment que pour un cinquième ; encore la succession du premier paraît-ella avoir été peu avantageuse. (B.-S.-P.)


III. 20


306 CEL'VRRS DR BOII.EAU.


RÉFLEXION II.


Notre esprit, même dans le sublime, a besoin d'une méthode pour lui enseigner à ne dire que ce qu'il faut, et à le dire en son lieu. {Paroles de Longin, eh. ii.)


Cela est si vrai, que le sublime hors de son lieu, non- seulement n'est pas une belle chose, mais devient quel- ({uefois une grande puérilité. C'est ce qui est arrivé à Scudéri, dès le commencement de son poëme à'Alaric^ lorsqu'il dit :

Je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre. ^

Ce vers est assez noble, et est peut-être le mieux tourné de tout son ouvrage; mais il est ridicule de crier si haut et de promettre de si grandes choses dès le pre- mier vers. Virgile auroit bien pu dire, en commençant son Enéide : « Je chante ce fameux héros, fondateur d'un empire qui s'est rendu maître de toute la terre. » On peut croire qu'un aussi grand maître que lui auroit aisé- ment trouvé des expressions pour mettre cette pensée en son jour, mais cela auroit senti son déclamateur. Jl s'est contenté de dire : « Je chante cet homme rempli de piété qui, après bien des travaux, aborda en Italie. » Un exorde doit être simple et sans affectation. Cela est aussi vrai dans la poésie que dans les discours oratoires, parce que

1. Voyez Art poétique . chant III, vers 272.


RÉFLEXION II. 307

c'est une règle fondée sur la nature, qui est la même partout; et la comparaison du frontispice d'un palais, que M. P... allègue pour défendre ce vers de Y Alaric, n'est point juste.* Le frontispice d'un palais doit être orné, je l'avoue ; mais l'exorde n'est point le frontispice d'un poëme, c'est plutôt une avenue, une avant-cour qui y conduit, et d'où on le découvre. Le frontispice fait une partie essen- tielle du palais, et on ne le sauroit ôter qu'on n'en détruise toute la symétrie; mais un poëme subsistera fort bien sans exorde, et même nos romans, qui sont des espèces de poëmes, n'ont point d'exorde.

Il est donc certain qu'un exorde ne doit point trop promettre, et c'est sur quoi j'ai attaqué le vers d'Alaric, à l'exemple d'Horace, qui a aussi attaqué dans le même sens le début du poëme d'un Scudéri de son temps, qui commençoit par

Fortunam Priami cantabo, et nobile bellum. *

(( Je chanterai les diverses fortunes de Priam, et toute la noble guerre de Troie. » Car le poëte, par ce début, pro- mettoit plus que l'Iliade et l'Odyssée ensemble. Il est vrai que, par occasion, Horace se moque aussi fort plai- samment de l'épouvantable ouverture de bouche qui se fait en prononçant ce futur cantabo; mais, au fond, c'est de trop promettre qu'il accuse ce vers. On voit donc où se réduit la critique de M. P..., qui suppose que j'ai accusé le vers d'Alaric d'être mal tourné, et qui n'a


1. « A-i-on jamais blâmé le frontispice fi'un temple ou d'un palais pour être magnifiquo? Si le palais n'y répond pas, c'est le palais qu'il faut blâmer. » Parallèle des anciens et des modernes, t. III, p. 267.

2. Horace, Art poétique, vers 137.


308 ŒUVRES DE BOILEAU.

entendu ni Horace ni moi. Au reste, avant que de finir cette remarque, il trouvera bon que je lui apprenne qu'il n'est pas vrai que Ta de caivo, dans arma vïrumque gang, se doive prononcer comme Ta de cantabo, et que c'est une erreur qu'il a sucée dans le collège, où l'on a cette mauvaise méthode de prononcer les brèves dans les dis- syllabes latins, comme si c'étoient des longues. Mais c'est un abus qui n'empêche pas le bon mot d'Horace, car il a écrit pour des Latins qui savoient prononcer leur langue, et non pas pour des François.


KÉFLEXION III. 309


REFLEXION III.


Il étoit enclin naturellement à reprendre les vices des autres, quoique aveugle pour ses propres défauts. {Paroles de Longin, eh. m.)


11 n'y a rien de plus insupportable qu'un auteur médiocre qui, ne voyant point ses propres défauts, veut trouver des défauts dans tous les plus habiles écrivains ; mais c'est encore bien pis lorsque, accusant ces écrivains de fautes qu'ils n'ont point faites, il fait lui-même des fautes, et tombe dans des ignorances grossières. C'est ce qui étoit arrivé quelquefois à Timée, et ce qui arrive tou- jours à M. P... Il commence la censure qu'il fait d'Homère par la chose du monde la plus fausse, * qui est que beau- coup d'excellents critiques soutiennent qu'il n'y a jamais eu au monde un homme nommé Homère, qui ait composé l'Hiade et l'Odyssée; et que ces deux poëmes ne sont qu'une collection de plusieurs petits poëmes de différents auteurs, qu'on a joints ensemble. ^ H n'est point vrai que

1. Parallèle de M. P..., t. III, 33 (32j. (Boileau, 1713.)

2. Voici les paroles et le jugement de Perrault : « Il y a des savants qui ne croient pas à l'existence d'Homère, et qui disent que VIliade et VOdyssée ne sont qu'un amas de plusieurs petits poëmes de divers auteurs qu'on a joints ensemble. Pour ce qui est du nom d'Homère, qui signifie aveugle, plusieurs de ces poètes étoient de pauvres gens et la plupart aveugles, qui alloient de maison en maison réciter leurs poëmes pour de l'argent, et à cause de cela, ces sortes de poëmes s'appeloient communément les chansons de l'aveugle. C'est l'avis de très-habiles gens. L'abbé d'Aubignac n'en dou- toit pas, il avoit des mémoires tout écrits, un dit d'ailleurs qu'on travaille sur ce sujet en Allemagne, où ces mémoires ont peut-être passé. »

C'est le système qu'a rajeuni, à la fin du siècle dernier, M. F.-A. Wolf


340 ŒUVRES DE BOILEAU.

jamais personne ait avancé, au moins sur le papier, une pareille extravagance; et Élien, que M. P... cite pour son garant, dit positivement le contraire, comme nous le ferons voir dans la suite de cette remarque.

Tous ces excellents critiques donc se réduisent à feu M. l'abbé d'Aubignac, ^ qui avoit, à ce que prétend M. P..., préparé des mémoires pour prouver ce beau paradoxe. - J'ai connu M. l'abbé d'Aubignac; il étoit homme de beau- coup de mérite, et fort habile en matière de poétique, bien qu'il sût médiocrement le grec. Je suis sûr qu'il n'a jamais conçu un si étrange dessein, à moins qu'il ne l'ait conçu les dernières années de sa vie, où l'on sait qu'il étoit tombé en une espèce d'enfance. Il savoit trop qu'il n'y eut jamais deux poëmes si bien suivis et si bien liés que l'Iliade et l'Odyssée, ni oii le même génie éclate davantage partout, comme tous ceux qui les ont lus en conviennent. ' M. P... prétend néanmoins qu'il y a de


dans les prolégomènes de l'édition d'Homère, intitulée Homeri et Homeri- darum opéra et reliquiœ. (Daunou.)

1. Voyez Poésies diverses, XXVII.

2. On a imprimé en 1715 des Conjectures académiques, ou Dissertation sur l'Iliade, ouvrage posthume d'un savant, qui, suivant Goujet, Biblio- thèque françoise, p. 112, sont de l'abbé d'Aubignac, et où l'on nie l'existence d'Homère.

3. Dugas-Montliel, Histoire des poésies homériques, p. 357, dit ceci : « Il paraît précisément par les dernières pages des Conjectures académiques que d'Aubignac était vieux et épuisé de fatigues quand il éci-ivit l'informe pampblet communiqué plus tard à i'errault et publié en 1715, trente-neuf ans après la mort de son auteur. Boileau avait donc bien deviné, et certes il eût été plus sévère encore, s'il eût pu lire dans tout leur développement les ridicules paradoxes du bon abl)é. » Suivant l'abbé d'Aubignac, Homère n'est qu'un nom, le nom supposé d'un per^onnage d nt on ne connaît ni la fa i.ille, ni la patrie, ni la vie, ni la mort. J^es traditions qui couient sur lui sont apocryphes et contradictoires. Les anciens eux-mêmes ne sont pas da'cord sur le nombre de ses ouvrages. « Faisons donc cette réflexion, dit-il, qu'il est impossible qu'un bon me ait vtcu parmi les autres sans nom, qu'il soit né sans père ni mère, qu'il ait vécu sur la terre sans naître


RÉFLEXION III. 311

fortes conjectures pour appuyer le prétendu paradoxe de cet abbé, et ces fortes conjectures se réduisent à deux, dont Tune est qu'on ne sait point la ville qui a donné naissance à Homère. L'autre est que ses ouvrages s'ap- pellent rapsodies, mot qui veut dire un amas de chan- sons cousues ensemble; d'où il conclut que les ouvrages d'Homère sont des pièces ramassées de différents auteurs, jamais aucun poëte n'ayant intitulé, dit-il, ses ouvrages rapsodies. Voilà d'étranges preuves; car, pour le premier point, combien n'avons-nous pas d'écrits fort célèbres qu'on ne soupçonne point d'être faits par plusieurs écri- vains différents, bien qu'on ne sache point les villes où sont nés les auteurs, ni même le temps où ils vivoientî Témoin Quinte-Curce, Pétrone, etc. A l'égard du mot de RAPsoDiEs, on étonneroit peut-être bien M. P... si on lui faisoit voir que ce mot ne vient point de pa^isiv, qui signifie joindre, coudre ensemble, mais de pà^^Soç, qui veut dire une branche; et que les livres de l'Iliade et de


en quelque lieu, qu'il ait passé un nombre d'années assez considérable sans qu'il se trouve, dans la suite des temps, qu'on ne sache point le temps de sa mort et que ses ouvrages aient été si mal connus de tous les plus anciens auteurs, et nous conclurons sans doute que cette poésie s'est faite d'une manière tout extraordinaire. » « Il est constant, poursuit l'abbé d'Aubignac, que le premier emploi de la poésie chez les païens fut la louange de leurs dieux; mais après la guerre de Troie, les poètes grecs célé- brèrent plus souvent des héros qui s'y étoient illustrés que les dieux désormais négligés par leur muse. Troie avoit péri depuis cinquante ans à peine, et déjà retentissoient dans toute la Grèce des chansons épiques en l'honneur des héros que les poètes chantoient aux festins des grands et que répétoient les rhapsodes, appelés ainsi parce qu'ils recousoient ensemble des pièces composées sur le même sujet : La guerre de Troie. Souvent ces rhapsodes étoient de pauvres aveugles qui venoient chanter « aux portes des bourgeois » pour gi^gner leur vie. De là le nom de Rhapsodies d'Homère, c'est-à dire de l'aveugle, qu'on donna autrefois à ces chants. » Voir Hipp. Rigault, Hiatoire de la querelle des anciens et des modernes, p. 411.


Mf ŒUVRES DE BOILEAU.

rOdyssée ont été ainsi appelés, parce qu'il y avoit autre- fois des gens qui les chantoient, une branche de laurier à la main, et qu'on appeloit, à cause de cela, les chantres

Dlî LA BRAlXCHE. ^

La plus commune opinion pourtant est que ce mot vient de pàuxeiv coSàç, et que rapsodie veut dire un amas de vers d'Homère qu'on chantoit, y ayant des gens qui gagnoient leur vie à les chanter, et non pas à les compo- ser, comme notre censeur se le veut bizarrement per- s.uader. Il n'y a qu'à lire sur cela Eustathius. ^ Il n'est donc pas surprenant qu'aucun autre poëte qu'Homère n'ait intitulé ses vers rapsodtes, parce qu'il n'y a jamais eu proprement que les vers d'Homère qu'on ait chantés de la sorte. 11 paroît néanmoins que ceux qui dans la suite ont fait de ces parodies, qu'on appeloit centons


i. *Pa65a)5ov)^ (Boileau, 1713.)

Les deux étymologies ont des autorités pour elles parmi les anciens. Ainsi Callimaque :

Kat Tov eut pàêSto |iû6ov uTTOçatvofxevov, 'Hvexè; àôîou ôeôeyjxÉvo:.

Pindare, Néméennes, 2 :

  • '06£v Tvep xai *0|xy)p(Sai,
  • Pa7îTwv ÈTiétov Ta ttôXX' àoioot,

"Apxovxat Aïo; èx TCpoot[xîoy.

Pindare, Isthmiques, 4 :

'A>V "0[ji.rjp6; TOI T£Tt[jLax£v 6i' àvOpwTiwv, 6; aÙTOÙ, Ilôcaav ôpOcbda; àpsTav xaTà pàêSov eçpaasv, (dea-Kôaiiùv ettéwv àôûpeiv.

Le Scholiaste de Pindare nous a conservé ce fragment d'Hésiode :

'Ev Ar[>M t6t£ ttowtov èyà) xat "0[xrjpo; àotSoi, MeXirofJLev, èv veapoï; ij[j,voi; pà(];avT£; àotSriv, 4>oï6ov 'A7r6)->(ova ypuaàopov, ôv texe ArjTW.

2. Archevêque de Thessalonique au xii^ siècle. Il a laissé de volumi- neuses schoiies sur Vlliade et VOdyssée.


RÉFLEXION in. 313

d'Homère, * ont aussi nommé ces centons rapsodies, et c'est peut-être ce qui a rendu le mot de rapsodie odieux en françois, où il veut dire un amas de méchantes pièces recousues. Je viens maintenant au passage d'Élien,^ que cite M. P..., et afin qu'en faisant voir sa méprise et sa mauvaise foi sur ce passage, il ne m'accuse pas, à son ordinaire, de lui imposer, je vais rapporter ses propres mots. Les voici : « Élien, dont le témoignage n'est pas frivole, dit formellement que l'opinion des anciens cri- tiques étoit qu'Homère n'avoit jamais composé l'Iliade et l'Odyssée que par morceaux, sans unité de dessein, et qu'il n'avoit point donné d'autres noms à ces diverses parties qu'il avoit composées sans ordre et sans arrange- ment dans la chaleur de son imagination, que les noms des matières dont il traitoit ; qu'il avoit intitulé la Colère d'Achille, le chant qui a depuis été le premier livre de l'Iliade; le Dénombrement des vaisseaux, celui qui est devenu le second livre ; le Combat de Paris et de Méné- las, celui dont on a fait le troisième, et ainsi des autres. Il ajoute que Lycurgue de Lacédémone fut le premier qui apporta d'Ionie dans la Grèce ces diverses parties sépa- rées les unes des autres, et que ce fut Pisistrate qui les arrangea, comme je viens de dire, et qui fit les deux

1. 'OfxripôxevTpa. (Boileac, 1713.) Voir là-dessus Suidas au mot "Itïtuiç; Athénée, livre I, 316, édit. Tauchnitz; Aristote, Poétique, ch. ii; exemples de CCS parodies :

AeTTrvà [Aoi êvvsTre, Moû^a, TroXuxpocpa, xal [xàXa rcoXXà, ^A EcVoxXr^; pYiTwp sv 'A6r,vai; ostTivtaev •fjjj.à;.... Haï; 6e xiç sx Ia)vapLTvo; àyôv TpicrxatSsxa viQaaaç, AijxvT); è| ispîi;, (i.à).a Trtovaç à: ô (xàyeipo;, ©YJxe çépwv tv' 'Aôrivaicov xarexeivTO (fàlay^e;,....

2. Claudius ^Elianus, compilateur grec du iii« siècle, né à Preneste dans le Latium. Outre les Histoires diverses, que cite Boileau, on lui attri- bue une Histoire des animaux, et vingt Lettres rustiques. (M. Chéron.)


314 ŒUVRES DE BOILEAU.

poëines de l'Iliade et de l'Odyssée, en la manière que nous les voyons aujourd'hui, de vingt-quatre livres chacun, en l'honneur des vingt-quatre lettres de l'alphabet. * »

A en juger par la hauteur dont M. P... étale ici toute cette belle érudition, pourroit-on soupçonner qu'il n'y a rien de tout cela dans Élien?^ Cependant il est très-véri- table qu'il n'y en a pas un mot, Klien ne disant autre chose, sinon que les œuvres d'Homère, qu'on avoit com- plètes en lonie, ayant couru d'abord par pièces déta- chées dans la Grèce, où on les chantoit sous différents titres, elles furent enfin apportées tout entières d'Ionie par Lycurgue, et données au public par Pisistrate, qui les revit. Mais pour faire voir que je dis vrai, il faut rapporter ici les propres termes d'Élien :'^ « Les poésies d'Homère,


1. Parallèles de M. P..., t. III. (Boileau, 1713.) — C'est à la page 36. M. Perrault a copié ce passage dans Baillet, Jugements des savants, t. V, p. 76, et celui-ci l'avoit pris du père Rapin, dans sa Comparaison d'Homère et de Virgile, chap. xiv. (Bross^tte.)

2. Voici ce que dit Vabbé, l'un dos interlocuteurs des dialogues de Per- rault : M Je n'examine point si l'opinion de la pluralité des Homère est vrai- semblable ou non; ni même si ce que dit Élien est véritable, quoiqu'il y ait lieu de le croire; mais je dis que le doute légitime où ont été et où sont encore beaucoup d'habiles gens sur cet article est une preuve incontestable du peu de bonté de la fable de V Iliade; car si la construction en étoit, non pas divine, comme on le veut dans le collège, mais un peu supportable, on n'auroit jamais inventé toutes les choses que je viens de dire : que si ces choses-là sont vraies, et non pas inventées, il est encore plus impossible que le hasard ait formé, de divers morceaux rassemblés, une fable et un sujet dont la construction soit admirable. »

3. Livre XIII des Diverses histoires, ch. xiv. (Boileau, 1713.) — « Ta

  • 0[xyipou iny] Trpoxepov (d'autres éditions donnent irpÔTraXat) Stripr.fxéva rjSov ol

Tta/.aioi... 'Qi^à 6a Ayxoûpyo;, ô Aaxeoaijxévio?, àôpôav TrpwTo; et; triv '£)>/àSa, £x6[Jit(7£ TY)v '0[Ar,pou TiotTiCTiv TO û£ àytôytfxov toÙto il 'Itovia;, f,vîxa àu£Sri[xr,<T£v, yjyaycv. "rax£pov 6É IkicrîtJTpaTo; ffyvaYaywv à7r£cprjV£ tyjv 'lÀtâoa xal 'Oôû<r.u[JL7:iàôa èirl XltoXsfxaiou roû çtXojxrjXopo;, ou >cai tov uiôv eTraiosuaev . Aéysxat oï ypàil/ai Ouèp w (800) fiiêXa u7:o[j.vr,(xàxfDv {xovtov.... Ouxoç iTZcltiçt-fxaaxo xyjv xwv 'Ojjirjpixôiv ÈTrwv exSoaiv fxex' àxpiêEia; 7i),£iaxr,ç, xat ôtfjpecev aùxà; èi; 24 pa^j/coôiaç, im-fÇ/â^cLç zvÂaiTi sv xîïi'^ àXçaêriXixwv ypa[JL[xàxa)v. »


RÉFLEXION ni. 347

sée. Ainsi, voilà plus de vingt bévues que M. P... a faites sur le seul passage d'Élien. Cependant c'est sur ce pas- sage qu'il fonde toutes les absurdités qu'il dit d'Homère. Prenant de là occasion de traiter de haut en bas l'un des meilleurs livres de poétique qui, du consentement de tous les habiles gens, aient été faits en notre langue, c'est à savoir le Traité du poème épique du père Le Bossu, * et où ce savant religieux fait si bien voir l'unité, la beauté et l'admirable construction des poëmes de l'Iliade, de l'Odyssée et de l'Enéide; M. P..., sans se donner la peine de réfuter toutes les choses solides que ce père a écrites sur ce sujet, se contente de le traiter d'homme à chimères et à visions creuses. On me permettra d'interrompre ici ma remarque, pour lui demander de quel droit il parle avec ce mépris d'un auteur approuvé de tout le monde, lui qui trouve si mauvais que je me sois moqué de Cha- pelain et de Cotin, c'est-à-dire de deux auteurs univer- sellement décriés. Ne se souvient-il point que le père Le Bossu est un auteur moderne et un auteur moderne excel- lent? Assurément il s'en souvient, et c'est vraisemblable- ment ce qui le lui rend insupportable; car ce n'est pas simplement aux anciens qu'en veut M. P..., c'est à tout


1. Traité du pofinie épique, Paris, 1675, in-l'i; il a été réimprimé plu- sieurs fois. René Le Bossu, génovéfain, né en 1631, mort lel5 de mars 1680, est, en outre, l'auteur d'un Parallèle des principes de la Physique d'Aris- tote et de celle de Descartes, Paris, 1674, in-12; il avait pris la défense de Boileau contre Desmarets de Saint-Sorlin.

Voici ce que disait le chevalier dans les Dialogues de Perrault : « Com- ment l'entendoit donc le père Le Bossu, qui a écrit du poëme épique? A voir le respect avec lequel ce bon religieux parle de la construction de la fable de VIliade, il semble qu'il fasse un commentaire sur l'Écriture sainte. Que de chimères ce bon père s'est imaginées! >» Le chevalier n'avait que trop raison. Le père Le Bossu se faisait des idées bien fausses des poëmes d'Homère, où il voyait tout un dessein de morale et d'enseigne- ment.


318 OEUVRES DE BOILEAU.

ce qu'il y a jamais eu d'écrivains d'un mérite élevé dans tous les siècles, et même dans le nôtre, n'ayant d'autre but que de placer, s'il lui étoit possible, sur le trône des belles-lettres ses chers amis, les auteurs médiocres, afin d'y trouver sa place ^ avec eux. C'est en cette vue qu'en son dernier dialogue il a fait cette belle apologie de Cha- pelain, poëte à la vérité un peu dur dans ses expressions, et dont il ne fait point, dit-il, son héros, mais qu'il trouve pourtant beaucoup plus sensé qu'Homère et que Virgile, et qu'il met du moins en même rang que le Tasse, affec- tant de parler de la Jérusalem délivrée et de la Purelle comme de deux ouvrages modernes qui ont la même cause à soutenir contre les poëmes anciens. *

Que s'il loue en quelques endroits Malherbe, Racan, Molit're et Corneille, et s'il les met au-dessus de tous les anciens, qui ne voit que ce n'est qu'afin de les mieux avilir dans la suite, et pour rendre plus complet le triomphe de M. Quinault, qu'il met beaucoup au-dessus d'eux, et « qui est, dit-il en propres termes, le plus grand poëte que la France ait jamais eu pour le lyrique et pour le dramatique?^ » Je ne veux point ici offenser la mémoire


1. Je suis étonné qu*ArnauId n'ait pas blâmé particulièrement cette allusion injurieuse; plus Boileau sentait, et avait raison de sentir, qu'il était supérieur à Perrault, moins il aurait dû se la permettre. (B.-S.-P.)

2. Tome III du Parallèle, publié en 1092; le tome IV n'a paru qu'en 1696.

Perrault fait dire à l'un de ses interlocuteurs « qu'il n'a remarqué aucun défaut dans Homère ni dans Virgile, que l'on puisse trouver dans les modernes, parce que la politesse et le bon goût, qui se sont perfectionnés avec le temps, ont rendu insupportables une infinité de choses, que l'on souffroit, et que l'on louoit même dans les ouvrages des anciens. »

3. Voici tout le passage de Perrault (Lettre, N. X) : « Les traits de votre satire ne sont pas aussi mortels que vous le pensez: on en voit un exemple dans M. Quinault, que toute la France regarde présentement, malgré tout


RÉFLEXION III. 319

de Al. Quinault, qui, malgré tous nos démêlés poétiques, est mort mon ami. Il avoit, je l'avoue, beaucoup d'esprit, et un talent tout particulier pour faire des vers bons à mettre en chant : mais ces vers n'étoient pas d'une grande force, ni d'une grande élévation; et c'étoit leur foiblesse même qui les rendoit d'autant plus propres pour le musi- cien, auquel ils doivent leur principale gloire, puisqu'il n'y a en effet de tous ses ouvrages que les opéras qui soient recherchés. Encore est-il bon que les notes de musique les accompagnent : car, pour les autres pièces de théâtre, qu'il a faites en fort grand nombre, il y a longtemps qu'on ne les joue plus, * et on ne se souvient pas même qu'elles aient été faites.

Du reste, il est certain que M. Quinault étoit un très- honnête homme, et si modeste, que je suis persuadé que


ce que vous avez dit contre lui, comme le plus excellent poëtc lyrique et dramatique tout ensemble, que la France ait jamais eu... »

Saint-Marc, à cette occasion, reprociie à Boileau de la mauvaise foi, ou au moins une inattention inexcusable, parce que les mots tout ensemble, omis par celui-ci, montrent que son adversaire voulait dire seulement que Quinault était le meilleur de nos poètes pour le dramatique-lyrique... L'inattention nous semble au contraire fort excusable surtout dans un ouvrage, tel que celui-ci, rédigé à la hâte. Comme dans ses satires Boileau n'avait lancé ni pu lancer aucun trait contre les opéras de Quinault, tandis qu'il en avait lancé contre ses autres ouvrages dramatiques et en particulier contre ses tragédies (sat. III, vers 179 à 200), il était naturel de penser que l'éloge de Perrault se rapportait au talent de Quinault pour ces sortes d'ouvrages ; d'autant plus que, comme, à l'époque où Quinault com- posa pour la scène lyrique, l'opéra ne faisait que de naître en France (d'Olivet, II, 2U), l'expression le pixs gra\d de nos poëtes ne devait pa- raître avoir aucun sens si on la restreignait aux seuls poëtes dramatico- l>riques. (B.-S.-P.)

1. M. Berriat-Saint-Prix fait remarquer que la Mère coquette s'est sou- tenue au théâtre, et que La Harpe en fait l'éloge dans son Lycée.

Voltaire, qui prend si souvent la défense de Quinault contre Boileau, aurait dû avoir devant les yeux ce jugement définitif et fort équitable. La Mère coquette ou les Amants brouillés fut donnée au théâtre en 1664; l'au- t«;iir avait vingt-neuf ans.


320 ŒUVRES DE BOILEAU.

s'il étoit encore en vie, il ne seroit guère moins choqué des louanges outrées que lui donne ici M. P..., que des traits qui sont contre lui dans mes satires. Mais, pour revenir à Homère, on trouvera bon, puisque je suis en train, qu'avant que de finir cette remarque, je fasse encore voir ici cinq énormes bévues que notre censeur a faites en sept ou huit pages, voulant reprendre ce grand poëte.

La première est à la page 72, où il le raille d'avoir, par une ridicule observation anatomique, écrit, dit-il, dans le quatrième livre de l'Iliade, * que Ménélas avoit les talons à l'extrémité des jambes. C'est ainsi qu'avec son agrément ordinaire il traduit un endroit très-sensé et très- naturel d'Homère, où le poëte, à propos du sang qui sor- toit de la blessure de Ménélas, ayant apporté la compa- raison de l'ivoire qu'une femme de Carie a teint en couleur de pourpre : « De même, dit-il, Ménélas, ta cuisse et ta jambe, jusqu'à l'extrémité du talon, furent alors teintes de ton sang. »

T&ïoi TOI, MeviXae, {xiàvÔYiv aï{ji.aTi ar.pot Eùcpuseç, )cvyîu.at t' x^'s ocpusà xa,X' ÔTTÉvepôe.

Talia tibi, Menelae, fœdata sunt cruore femora Solida, tibiae talique pulchri, infra.

Est-ce là dire anatomiquement que Ménélas avoit les talons à l'extrémité des jambes, et le censeur est-il excu- sable de n'avoir pas au moins vu dans la version latine que l'adverbe infra ne se construisoit pas avec talus, mais avec fœdata sunt? Si M. P... veut voir de ces


1. Vers 146. (Boileau, 1713.)

u Ne trouvez-vous point encore, dit l'abbé, qu'Homère a montré sa science, quand il a dit que les talons de Ménélas étoient à l'extrémité de ses jambes?»


RÉFLEXION III. 321

ridicules observations anatomiques, il ne faut pas qu'il aille feuilleter l'Iliade, il faut qu'il relise la Pucelle. C'est là qu'il en pourra trouver un bon nombre; et entre autres celle-ci, où son cher M. Chapelain met au rang des agré- ments de la belle Agnès, qu'elle avoit les doigts inégaux; ce qu'il exprime en ces jolis termes : *

On voit hors des deux bouts de ses deux courtes manches Sortir à découvert deux mains longues et blanches, Dont les doigts inégaux, mais tout ronds et menus, Imitent l'embonpoint des bras ronds et charnus.

La seconde bévue est à la page suivante,- où notre cen- seur accuse Homère de n'avoir point su les arts ; et cela, pour avoir dit, dans le troisième de l'Odyssée, ^ que le fondeur que Nestor fit venir pour dorer les cornes du taureau qu'il vouloit sacrifier vint avec son enclume, son marteau et ses tenailles. A-t-on besoin, dit monsieur P..., d'enclume ni de marteau pour dorer? Il est bon premiè- rement de lui apprendre qu'il n'est point parlé là d'un fondeur, mais d'un forgeron;^ et que ce forgeron, qui étoit en même temps et le fondeur et le batteur d'or de


1. Citation empruntée à la lettre d'Arnauld. Voir à la Correspondance. (B.-S--P.)

2. C'est quatre pages plus loin, à la page 76. (Saint-Marc.)

L'abbé dit : « Nestor envoie quérir un fondeur pour dorer les cornes d'un bœuf, qu'il vouloit sacrifier. L'ouvrier apporte ses enclumes, ses mar- teaux et ses tenailles; et Nestor lui donna l'or dont il dora les cornes du bœuf. — Le chevalier. On dit qu'Homère savoit toutes choses, et qu'il est le père de tous les arts ; mais assurément il ne savoit pas dorer; a-t-on besoin pour cela d'enclumes, de marteaux et de tenailles? — L'abbé. Rien n'est moins vrai qu'Homère ait su les arts ou du moii* qu'il les ait sus mieux que le commun du monde. Cet endroit commence à me le faire voir. »

3. Vers 425 et suiv. (Boileau, 1713.)

4. Xa).xeu;. (Boileau, 1713.)

ni. 21


3-22. ŒUVRES DE BOILEAU.

la ville de Pyle, ne venoit pas seulemant pour dorer les cornes du taureau, mais pour battre l'or dont il les devoit dorer, et que c'est pour cela qu'il avoit apporté ses instru- ments ; comme le poëte le dit en propres termes : olatv

Te X.P'^<7ÔV gipya^eTO, INSTRUMENTA QUIBUS AURUM ELABORA- BAT. ^ Il paroît même que ce fut Nestor qui lui fournit l'or qu'il battit. Il est vrai qu'il n'avoit pas besoin pour cela d'une fort grosse enclume ; aussi celle qu'il apporta étoit- elle si petite, qu'Homère assure qu'il la tenoit entre ses mains. Ainsi on voit qu'Homère a parfaitement entendu l'art dont il parloit. Mais comment justifierons-nous mon- sieur P..., cet homme d'un si grand goût, et si habile en toutes sortes d'arts, ainsi qu'il s'en vante lui-même dans la lettre qu'il m'a écrite;- comment, dis-je, l'excuserons- nous d'être encore cà apprendre que les feuilles d'or dont on se sert pour dorer ne sont que de l'or extrêmement battu ?

La troisième bévue est encore plus ridicule. Elle est à la même page où il traite notre poëte de grossier, d'avoir fait dire à Ulysse par la princesse Nausicaa, dans l'Odyssée,^ « qu'elle n'approuvoit point qu'une fille cou- chât avec un homme avant que de l'avoir épousé. » Si le mot grec, qu'il explique de la sorte, vouloit dire en cet endroit coucher, la chose seroit bien encore plus ridicule que ne dit notre critique, puisque ce mot est joint en cet


1. 1694-1701, aurum fabricabat.

2. Il ne le dit pas formellement; voici le passage : « Gomment pouvez- vous m'accuser d'insensibilité sur ce qui touche ordinairement les hommes, moi qui à la vérité ne suis pas fort habile dans toutes les sciences et dans tous les arts que je viens de nommer, mais qui suis connu pour les aimer avec passion, et pour n'avoir point donné sujet de me reprendre toutes les fois que j'ai eu occasion d'en écrire? » (Lettre..., N. XIV.) (M. Ghéron.)

3. Livrez (VI). (Boileau, 1713.)


KÉFl.EXION m. 323

endroit à un pluriel ; et qu'ainsi la princesse Nausicaa diroit : « qu'elle n'approuve point qu'une fille couche avec plusieurs hommes avant que d'être mariée. » Cepen- dant c'est une chose très-honnôte et pleine de pudeur qu'elle dit ici à Ulysse : car, dans le dessein qu'elle a de l'introduire à la cour du roi son père, elle lui fait entendre qu'elle va devant préparer toutes choses; mais qu'il ne faut pas qu'on la voie entrer avec lui dans la ville, à cause des Phéaques,^ peuple fort médisant, qui ne man- queroient pas d'en faire de mauvais discours; ajoutant qu'elle n'approuveroit pas elle-même la conduite d'une fdle qui, sans le congé de son père et de sa mère, fré- quenteroit des hommes avant que d'être mariée. C'est ainsi que tous les interprètes ont expliqué en cet endroit les mots àvf^paGL [jAcrfea^oLi, misceri hominibcs, y en ayant même qui ont mis à la marge du texte grec, pour préve- nir les P... : « Gardez-vous bien de croire que [Atayscôai en cet endroit veuille dire coucher. » En effet, ce mot est presque employé partout dans l'Iliade et dans l'Odys- sée pour dire fréquenter; et il ne veut dire coucher AVEC quelqu'un que lorsque la suite naturelle du dis- cours, quelque autre mot qu'on y joint, et la qualité de la personne qui parle ou dont on parle, le déterminent infailliblement à cette signification, qu'il ne peut jamais avoir dans la bouche d'une princesse aussi sage et aussi honnête qu'est représentée Nausicaa.

Ajoutez l'étrange absurdité qui s'ensuivroit de son discours, s'il pouvoit être pris ici dans ce sens; puisqu'elle conviendroit en quelque sorte, par son raisonnement, qu'une femme mariée peut coucher honnêtement avec

1. I6UI, Phéaciens.


324 ŒUVRES DE BOILEAU.

tous les hommes qu'il lui plaira. Il en est de même de (jLtdyecôai, en grec, que des mots cognoscere et commis- CERi dans le langage de l'Écriture, qui ne signifient d'eux- mêmes que coNNOÎTRE et se mêler, et qui ne veulent dire figurément coucher que selon l'endroit où on les appli- que ; si bien que toute la grossièreté prétendue du mot d'Homère appartient entièrement à notre censeur, qui salit tout ce qu'il touche, et qui n'attaque les auteurs anciens que sur des interprétations fausses, qu'il se forge à sa fantaisie, sans savoir leur langue, et que personne ne leur a jamais données. ^

La quatrième bévue est aussi sur un passage de l'Odyssée. Eumée, dans le quinzième livre- de ce poëme, raconte qu'il est né dans une petite île appelée Syros, ^ qui est au couchant de l'île d'Ortygie. ^ Ce qu'il explique par ces mots :

Ortygia desuper, qaa parte sunt conversioiies solis.

(( Petite île située au-dessus de l'île d'Ortygie, du côté que le soleil se couche. » Il n'y a jamais eu de difficulté sur ce passage : tous les interprètes l'expliquent de la sorte; et Eustathius même apporte des exemples où il fait voir que le verbe TpsTrsaGai, d'où vient rpo-at, est

1. Voir à la Correspondance une lettre de Racine de 1G93, à la fin.

M""' Dacier, dit Saint-Marc, traite (sur ce passage) M. Perrault avec sa hauteur ordinaire, elle l'accuse d'avoir été assez impudent pour traiter Homère de grossier et qualifie sa faute de la plus insigne bévue qui ait jamais été faite, et qui marque la plus parfaite ignorance.

2. 1G94-1713, le neuvième livre, erreur corrigée par Brossette. Voir la Correspondance^ lettre du 29 décembre 4701.

3. Ile de l'Archipel, du nombre des Cyclades. (Boileau, 17 J 3.)

4. Cyclade, nommée depuis Délos. (Boileau, 1713.)


HÉFL1<XI0N m. 325

employé dans Homère pour dire que le soleil se couche. Cela est confirmé par Hésychius, * qui explique le terme de TpoTTai par celui de ^uaeiç , ^ qui signifie incontestable- ment le couchant. Il est vrai qu'il y a un vieux commen-


1. Grammairien et lexicographe grec. Il florissait sm sixième siècle. (B.-S.-P.)

Voici ce qu'on lit dans le dictionnaire d'Homère et des Homérides, ouvrage où l'on a réuni tous les travaux de la critique ancienne et moderne sur ces poëmes : « TpoTiri, tour, conversion, retour ; xpoTiat yieXtoio, Od. XV, p. 404, ch. X, solstice, tropique; on sait que le soleil parvenu aux zones tropicales paraît faire un mouvement rétrograde. Le vers qui nous occupe est cité et l'on ajoute, ce passage a été diversement expliqué : d'après la plupart des anciens commentateurs (voy. Strab., X, p. 487; et Eustath., l. c), il faut entendre par l'jpi'r, la Cyclade Syros et par Ortygie l'île de Délos ; quant à rpoTuat ri£).ioto, Eustathe voit dans ces mots une périphrase poé- tique pour dire: VOccident: et il compare VOdyssée, XVII, 18; selon Voss et Nitzsch {Odys., I, 22), c'est aussi la région céleste, où le soleil incline vers le couchant , c'est également l'avis de G. F. Grotefend {Éphém. géogr., vol. XLVIil, cah. 3, p. 281) : « Ortygie ou Délos, dit-il, est le centre de la « terre homérique ; c'est au-dessus de cette île que le soleil atteint le plus « haut point de sa course ; une ligne tirée du nord au sud divise la surface « terrestre en deux moitiés. » D'autres prennent ces mots xpouai f^sXoio pour les tropiques proprement dits : c'est ce qu'indique Eustathe en rapportant qu'on faisait passer la ligne tropicale dans une caverne de cette île. Sui- vant Ottfr. Muller (c. f. Orchomenos, p. 326), ces mots ont été ajoutés par un rapsode et font évidemment allusion au cadran solaire de Phérécyde de Syros; Voss {Connaiss. du monde ancien, p. 294) entend par Ortygie la petite île d'Ortygie située devant Syracuse et dit que c'est également là qu'il faut chercher la l'Jftr, d'Homère. » On voit que la question n'était pas aussi simple que le disait Boileau. — Huet a également blâmé Perrault de sa critique, voici un passage de sa lettre à ce sujet : u D'ailleurs les termes d'Homère, o6i xpoTiaî r^zlioio, où sont les conversions du soleil, ne signifient nullement ce que vous prétendez, savoir qu'elle est située sous le tropique. Si Homère avoit eu cette pensée, il auroit dit où est la conversion du soleil, et non pas où sont les conversions du soleil. A moins que vous ne disiez qu'Homère a entendu qu'elle est sous les deux tropiques : ce que je crois que vous ne direz pas... Jugez par tout ceci, monsieur, de quelle sorte votre critique sera traitée par les critiques. Les erreurs où l'on tombe par la démangeaison de reprendre sont bien moins pardonnables que celles qui viennent d'inadvertance. »

'2. On lit opûcret; dans Berriat-Saint-Prix ; M. Chéron a reproduit ô(>u(Tet;, comme plus haut il avait reproduit une autre faute au mot slpyâîiîTO qui se trouve dans Berriat-Saint-Prix sous cette forme (ne^H^fzo.


326 ŒUVRES DE BOILEAU.

tateur ^ qui a mis dans une petite note qu'Homère, par ces mots, a voulu aussi marquer « qu'il y avoit dans cette île un antre où l'on faisoit voir les tours ou conversions du soleil. » On ne sait pas trop bien ce qu'a voulu dire par là ce commentateur, aussi obscur qu'Homère est clair. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que ni lui ni pas un autre n'ont jamais prétendu qu'Homère ait voulu dire que l'île de Syros étoit située sous le tropique; et que l'on n'a jamais attaqué ni défendu ce grand poëte sur cette erreur, parce qu'on ne la lui a jamais imputée. Le seul M. P..., qui, comme je l'ai montré par tant de preuves, ne sait point I3 grec, et qui sait si peu la géographie, que dans un de ses ouvrages il a mis le fleuve de Méandre,^ et par conséquent la Phrygie et Troie, dans la Grèce; le seul M. P..., dis-je, vient, sur l'idée chimérique qu'il s'est mise dans l'esprit, et peut-être sur quelque misérable note d'un pédant, accuser un poëte regardé par tous les anciens géographes comme le père de la géographie, d'avoir mis l'île de Syros et la mer Méditerranée sous le tropique ; faute qu'un petit écolier n'auroit pas faite : et non-seulement il l'en accuse, mais il suppose que c'est une chose reconnue de tout le monde, et que les inter- prètes ont tâché en vain de sauver, en expliquant, dit-il,

1. Didymus. (Brossette.)

"Evôa ipr,c7iv eivai xo ri)iou aTtriXaiov, ôi'ou, ç7r([;,£ioûvTat xàç yjXou xpoTîàç.

2. Fleuve dans la Phrygie. (Boileau, 1713.)

Perrault avait dit dans son poëme à propos de la circulation du sang, dont les lois étaient inconnues aux anciens :

Ils ignoroient jusqu'aux roules certaines Du Méandre vivant qui coule dans nos veines.

C'était assez heureux ; mais il y avait une note qui gâtait tout : Méandre fleuve de Grèce.


RftFLKXÏON ni. 3^27

ce passage du cadran que Phérécydes, qui vivoit trois cents ans depuis Homère, avoit fait dans l'île de Syros, quoique Enstathius, le seul commentateur qui a bien en- tendu Homère, ne dise rien de cette interprétation, qui ne peut avoir été donnée à Homère que par quelque com- mentateur de Diogène Laërce, * lequel commentateur je ne connois point. - Voilà les belles preuves par où notre censeur prétend faire voir qu'Homère ne savoit point les arts; et qui ne font voir autre chose sinon que M. P... ne sait point de grec, qu'il entend médiocrement le latin, et ne connoît lui-même en aucune sorte les arts.

Il a fait les autres bévues pour n'avoir pas entendu le grec ; mais il est tombé dans la cinquième erreur pour n'avoir pas entendu le latin. La voici : « Ulysse, dans l'Odyssée, ^ est, dit-il, reconnu par son chien, qui ne l'avoit point vu depuis vingt ans. Cependant Pline assure que les chiens ne passent jamais quinze ans. » M. P... sur cela fait le procès à Homère, comme ayant infaillible- ment tort d'avoir fait vivre un chien vingt ans, Pline assurant que les chiens n'en peuvent vivre que quinze. *


1. Voyez Diogène Laërce de l'édition de M. Ménage, p. 76 du texte, et p. 08 des observations. (Boileau, 1713.)

4694-1701, quelque ridicule commentateur.

2. C'est Ménage lui-môme. (Saim-Marc.)

Ménage adoptait l'opinion de Huct sur le cadran dans l'île de Syros. Huet disait : Il pourrait bien y en avoir eu un plus ancien que celui de Phérécyde; ou peut-être Phérécyde ne fit-il que rétablir ou perfectionner l'ancien, et mérita par là d'en être cru l'auteur. Ces héliotropes étaient en usage dans la Palestine et chez les Juifs, témoin celui du roi Achaz, père d'Ézéchias. « M"* Dacier, dit Saint-Marc, dit beaucoup d'injures à M. Perrault au sujet de sa critique, et vante la réfutation que M, Des- préaux en a faite. Elle est pourtant fâchée que ce dernier ne soit pas mieux entré dans le véritable sens d'Homèr^ »

3. Livre XVII, vers 300 et suiv. (Boileau, 1713.)

4. Le chevalier. Voilà un grand scandale, monsieur le président, de voir deux anciens se contredire de la sorte. On sait lien qu'il faut


328 ŒUVRES DE BOILEAU.

Il me permettra de lui dire que c'est condamner un peu légèrement Homère, puisque non-seulement Aristote, ainsi qu'il l'avoue lui-même, mais tous les naturalistes mo- dernes, comme Jonston, ^ Aldroande, - etc., assurent qu'il y a des chiens qui vivent vingt années; que même je pourrois lui citer des exemples, dans notre siècle, de chiens qui en ont vécu jusqu'à vingt-deux, ^ et qu'enfin Pline, quoique écrivain admirable, a été convaincu, comme chacun sait, de s'être trompé plus d'une fois sur les choses de la nature, au lieu qu'Homère, avant les Dialo- gues de M. P..., n'a jamais été même accusé sur ce point d'aucune erreur. Mais quoi! M. P... est résolu de ne croire aujourd'hui que Pline, pour lequel il est, dit-il, prêt à parier. H faut donc le satisfaire, et lui apporter l'autorité de Pline lui-même, qu'il n'a point lu ou qu'il n'a point entendu, et qui dit positivement la même chose qu' Aris- tote et tous les autres naturalistes; c'est à savoir, que les chiens ne vivent ordinairement que quinze ans, mais qu'il y en a quelquefois qui vont jusqu'à vingt. Voici ses


qu'Homère ait raison, comme le plus ancien; cependant je ne laisserois pas de parier pour Pline; et je ne trouve point d'inconvénient qu'Homère, qui est mauvais astronome et mauvais géographe, ne soit pas fort bon natu- raliste. — Le président. Tout beau, monsieur le chevalier. Aristote, dont le témoignage vaut bien celui de Pline, après avoir dit que les chiens vivent ordinairement quatorze ans, ajoute qu'il y en a qui vivent jusqu'à vingt, comme celui d'Ulysse. — Le chevalier. Qui ne voit que cette exception n'est ajoutée que pour ne pas contredire Homère?

4. ]Naturaliste et médecin, né àSambter près de Lissa (Posnanic), 1G03- 1075; il a donné à Hambourg, en 1650, deux volumes in-folio en latin sur les Poissons, les Oiseaux, les Insectes, les Quadrupèdes, les Arbres.

2. Il faut lire Aldrovande, célèbre naturaliste de Bologne, 1527-1505. On a de lui une Histoire naturelle en treize volumes in-folio.

3. Voir à la Correspondance une lettre à Brossette du 29 de dé- cembre 1701.

« Perrault se trompe, avait dit Louis XIV mis au courant de cette que- relle, j'ai eu un chien qui a vécu vingt-trois ans. »


RÉFLEXION III. 329

termes : * « Cette espèce de chiens, qu'on appelle chiens de Laconie, ne vivent que dix ans. Toutes les autres espèces de chiens vivent ordinairement quinze ans, et vont quelquefois jusqu'à vingt... Canes laconici vivunt annis dénis.., cœtera gênera quindecim annos, aliquando viginli, » Qui pourroit croire que notre censeur, voulant, sur l'autorité de Pline, accuser d'erreur un aussi grand personnage qu'Homère, ne se donne pas la peine de lire le passage de Pline, ou de se le faire expliquer; et qu'en- suite, de tout ce grand nombre de bévues entassées les unes sur les autres dans un si petit nombre de pages, il ait la hardiesse de conclure, comme il a fait, « qu'il ne trouve point d'inconvénient (ce sont ses termes) qu'Ho- mère, qui est mauvais astronome et mauvais géographe, ne soit pas bon naturaliste ? - » Y a-t-il un homme sensé qui, lisant ces absurdités, dites avec tant de hauteur dans les dialogues de M. P..., puisse s'empêcher de jeter de colère le livre, et de dire comme Démiphon dans Té- rence : u Ipsum gestio dari mi in conspectum?^ »

Je feiois un gros volume, si je voulois lui montrer toutes les autres bévues qui sont dans les sept ou huit pages que je viens d'examiner, y en ayant presque encore un aussi grand nombre que je passe, et que peut-être je


\. Pline, Hist. nat., 1. X (cap. LXiir, sect. lxxiii). (Boileau, 1713.) — Voici le passage en entier : Vivunt laconici (canes) annis dénis, fœminœ duo- denis : cœtera gênera quindenos annos, aliquando viginti, nec tota sua œtate générant fere a duodecimo desinentes. Édition J. Silling, Hamb., 185t>, in-8«, t. II, p. 243. (M. Chéron.)

On ne sauroit excuser M. Perrault de n'avoir pas pris la peine de lire le passage entier. (Saint-Marc.)

2. Parallèles, t. II. (Lisez : t. III, p. 97.) ^oileau, 1713.)

3. Le Phormion, acte I, scène v, vers 30. (Boileau, 1713.) — Cette scène n'est pas à la même place dans toutes les éditions de ïérence.

1094 à 1701, cuperem mihi dari in conspectum.


330 ŒUVRES DE BOILEAU.

lui ferai voir dans la première édition de mon livre, si je vois que les hommes daignent jeter les yeux sur ces éruditions grecques, et lire des remarques faites sur un livre que personne ne lit. *


1. Saint-Marc dit là-dessus : « Le tome III des Parallèles parut en 1G92, et les deux premiers furent réimprimés en même temps. En 1G04, on fit à Amsterdam une édition de ces trois volumes.» — Éruditions employé ainsi, au pluriel, désigne des choses érudites, des recherches savantes, curieuses.

Elle sembloit raser les airs à la manière

Que les Dieux marchent dans Homère ;

Ceci n'est-il point trop savant? Des éruditions la cour est ennemie,

Même on les voit assez souvent

Rebuter par l'Académie.

(La Fontaine, Poésies mêlées, lxv.)

C'est une vieille traduction d'un vieil auteur en vieux français, réim- primé, non pour le public, mais pour mes amis amateurs de ces éruditions. (P.-L. CouRiKR, lett. I, 378; E. Littbé, Dict. de la langue française.)


RÉKLEXION IV. 331


REFLEXION IV.


C'est ce qu'on peut voir dans la description de la déesse Discorde, qui a, dit-il, la tôte dans les cieux et les pieds sur la terre. ^ {Paroles de Lon- gin, ch. vu.)


Virgile a traduit ce vers presque mot pour mot dans le quatrième livre de l'Enéide, ^ appliquant à la Renom- mée ce qu'Homère dit de la Discorde :

Ingrediturque solo, et caput inter nubila condit. ^

Un si beau vers imité par Virgile, et admiré par Lon- gin, n'a pas été néanmoins à couvert de la critique de M. P..., qui trouve cette hyperbole outrée, et la met au rang des contes de Peau-d'Ane. * Il n'a pas pris garde


1. Iliade, liv. IV, vers 443. (Boileau, 1713.)

2. Vers 177.

3. Virgile a répété ce vers dans le dixième livre de VÊnéide, ver» 767.

4. Parallèles, t. III. (Boileal, 1713. — Pages 117-118.)

L'abbé. Longin rapporte, comme une chose admirable, l'endroit où Homère dit, dans la description qu'il fait de la Discorde, qu'elle a la tête dans le ciel et les pieds sur la terre; et ce qu'il dit dans un autre endroit, qu'autant qu'un homme assis au rivage de la mer voit d'espace dans les airs, autant les chevaux des dieux en franchissent d'un saut. Longin admire ces deux hyperboles, et il dit sur la première, que la grandeur qui est don- née à la Discorde est moins la mesure de l'élévation de cette déesse, que de la capacité et de l'élévation de l'esprit d'Homère. — Le chevalier.., La première de ces exagérations ne sauroit fair«#une image bien nette dans l'esprit. Tant qu'on pourra voir la tôte de la Uenommée, sa tête ne sera point dans le ciel : et si sa tête est dans le ciel, on ne sait pas bien ce que l'on voit. Pour l'autre hyperbole, elle n'a été imitée que par ceux qui ont


332 OEUVRES DE BOILEAU.

que, même dans le discours ordinaire, il nous échappe tous les jours des hyperboles plus fortes que celle-là, qui ne dit au fond que ce qui est très-véritable; c'est à savoir que la Discorde règne partout sur la terre, et même dans le ciel entre les dieux, c'est-à-dire entre les dieux d'Ho- mère.* Ce n'est donc point la description d'un géant, comme le prétend notre censeur, que fait ici Homère, c'est une allégorie très-juste; et bien qu'il fasse de la Discorde un personnage, c'est un personnage allégorique qui ne choque point, de quelque taille qu'il le fasse, parce qu'on le regarde comme une idée et une ima- gination ds l'esprit, et non point comme un être maté- riel subsistant dans la nature. Ainsi cette expression du psaume : « J'ai vu l'impie élevé comme un cèdre du Liban, ^ » ne veut pas dire que l'impie étoit un géant grand comme un cèdre du Liban. Cela signifie que l'impie étoit au faîte des grandeurs humaines; et monsieur Racine est fort bien entré dans la pensée du psalmiste


fait des contes de Pcau-d'Ane, où ils introduisent certains hommes cruels qu'on appelle ogres, qui sentent la chair fraîche, et qui mangent les petits enfants. Ils leur donnent ordinairement des bottes de sept lieues pour cou- rir après ceux qui s'enfuient. Il y a quelque esprit dans cette imagination. Car les enfants conçoivent ces bottes de sept lieues comme de grandes échasses, avec lesquelles ces ogres sont en moins de rien partout où ils veulent : au lieu qu'on ne sait comment s'imaginer que les chevaux des dieux passent d'un seul saut une si grande étendue de pays. C'est à trouver de beaux et de grands sentiments que la grandeur d'esprit est nécessaire et se fait voir; et non pas à se former des corps d'une masse démesurée, ou des mouve- ments d'une vitesse inconcevable.

1. C'est aussi le sentiment du président, que Perrault fait répondre ainsi à l'abbé : « Homère a voulu dire, par là, que la discorde régnoit dans le ciel parmi les dieux, et sur la terre parmi les hommes. Il ne se peut rien de plus beau que ce sentiment-là, ni de plus poétique que la fiction dont il se sort pour l'exprimer. »

2. Ps. XXXVI, v. 35 : « Vidi impium supcrexaltatum, et elevatum sicut cedros Libani. » (Boileau, 1713.)


RÉFLEXION IV. 333

par ces deux vers de son Esthcr, qui ont du rapport au vers d'Homère :

Pareil au cèdre, il cachoit dans les cieux Son front audacieux. *

11 est donc aisé de justifier les paroles avantageuses que Longin dit du vers d'Homère sur la Discorde. La vérité est pourtant que ces paroles ne sont point de Lon- gin, puisque c'est moi qui, à l'imitation de Gabriel de Pétra, ^ les lui ai en partie prêtées, le grec en cet endroit étant fort défectueux, et même le vers d'Homère n'y étant point rapporté. C'est ce que M. P... n'a eu garde de voir, parce qu'il n'a jamais lu Longin, selon toutes les appa- rences, que dans ma traduction. Ainsi, pensant contredire Longin, il a fait mieux qu'il ne pensoit, puisque c'est moi qu'il a contredit. Mais, en m'attaquant, il ne sauroit nier qu'il n'ait aussi attaqué Homère, et surtout Virgile, qu'il avoit tellement dans l'esprit quand il a blâmé ce vers sur la Discorde, que dans son discours, au lieu de la Discorde, il a écrit, sans y penser, la Renommée.

C'est donc d'elle qu'il fait cette belle critique : ^ « Que l'exagération du poëte en cet endroit ne sauroit faire une idée bien nette. Pourquoi? C'est, ajoute-t-il, que tant qu'on pourra voir la tête de la Renommée, sa tête ne sera point dans le ciel; et que, si sa tête est dans le ciel, on ne sait pas trop bien ce que l'on voit. » l'admirable raisonnement ! Mais où est-ce qu'Homère et Virgile disent


1. Acte III, scène ix, vers 10 et 11.

2. Traducteur latin du Traité du sublime. Voyez plus loin la Préface de la traduction française de Boileau, et les notes.

3. Parallèles, t. III, p. 118. (Boileau, 1713.)


334 ŒUVHES DE BOILHAU.

qu'on voit la tête de la Discorde ou de la Renommée? Et enfin qu'elle ait la tête dans le ciel, qu'importe qu'on l'y voie ou que l'on ne l'y voie pas? N'est-ce pas ici le poëte qui parle, et qui est supposé voir tout ce qui se passe même dans le ciel, sans que pour cela les yeux des autres hommes le découvrent? En vérité, j'ai peui' que les lecteurs ne rougissent pour moi de me voir réfuter de si étranges raisonnemens. Notre censeur attaque ensuite une autre hyperbole d'Homère, à propos des chevaux des dieux. * Mais comme ce qu'il dit contre cette hyperbole n'est qu'une fade plaisanterie, le peu que je viens de dire contre l'objection précédente suiïira, je crois, pour répondre à toutes les deux.

1. Homère, Iliade, liv. V, vers 770-772.


RÉFLEXION V. 333


REFLEXION V.


en est de même de ces compagnons d'Ulysse changés en Pourceaux, i que Zoile appelle des petits cochons larmoyants. (Paroles de Longin, ch. VII.)


11 paroît par ce passage de Longin que Zoïle, aussi bien que M. P..., s'étoit égayé à faire des railleries sur Homère : car cette plaisanterie des « petits cochons lar- moyants » a assez de rapport avec les « comparaisons à longue queue, » que notre critique moderne reproche à ce grand poëte. Et puisque, dans notre siècle, ^ la liberté que Zoïle s'étoit donnée de parler sans respect des plus grands écrivains de l'antiquité se met aujourd'hui à la mode parmi beaucoup de petits esprits, aussi ignorants qu'orgueilleux et pleins d'eux-mêmes, il ne sera pas hors de propos de leur faire voir ici de quelle manière cette liberté a réussi autrefois à ce rhéteur, homme fort savant, ainsi que le témoigne Denys d'Halicarnasse; ^ et à qui je

1. Odyssée, liv. X, vers 239 et suiv. (Boileau, 1713.)

2. Dans notre siècle : ces trois mots sont superflus. (Brossette.) — Ils le sont en effet. Aujourd'hui, qui vient ensuite, signifie la même chose dans cette phrase. (Saint-Marc.)

3. « JNulle part, dit Saint-Marc, Denys d'Halicarnasse n'appelle Zoïle un homme fort savant. » Cependant, dans sa lettre à Pompée, il dit qu'Aris- tote, Zoïle et beaucoup d'autres ont critiqué Platon, non par envie ou par inimitié, mais parce qu'ils aimaient et recherchaient la vérité. D'un autre roté, Vitruve, Élien, Suidas, etc., donnent à Zoïle le caractère sous lequel il est le plus connu. Pour mettre les anciens (Ji'accord, Lefebvre a prétendu qu'il avait existé deux Zoïles, hypothèse soutenue depuis par Hardion, dans les Mémoires de V Académie des inscriptions et belles-lettres, t. VIII, p. 178- 187. (M. CuÉRON. Résumé d'une note de Saint-Surin.)


336 ŒUVRES DE BOILEAU.

ne vois pas qu'on puisse rien reprocher sur les mœurs, puisqu'il fut toute sa vie très-pauvre, * et que, malgré l'animosité que ses critiques sur Homère et sur Platon avoient excitée contre lui, on ne l'a jamais accusé d'autre crime que de ces critiques mêmes, et d'un peu de misan- thropie.

11 faut donc premièrement voir ce que dit de lui Vitruve, ^ le célèbre architecte ; car c'est lui qui en parle le plus au long ; et, afin que M. P... ne m'accuse pas d'altérer le texte de cet auteur, je mettrai ici les mots mêmes de monsieur son frère le médecin, qui nous a donné Vitruve en françois. ^ « Quel- ques années après (c'est Vitruve qui parle dans la traduc- tion de ce médecin), Zoïle, qui se faisoit appeler le fléau d'Homère, vint de Macédoine à Alexandrie, et présenta au roi les livres qu'il avoit composés contre l'Iliade et contre l'Odyssée. Ptolémée,^ indigné que l'on attaquât si insolem- ment le père de tous les poètes, et que l'on maltraitât ainsi celui que tous les savans reconnoissent pour leur maître, dont toute la terre admiroit les écrits, et qui n'étoit pas là pour se défendre, ne fit point de réponse. Cependant Zoïle ayant longtemps attendu, et étant pressé de la nécessité, fit supplier le roi de lui faire donner quelque chose. A quoi l'on dit qu'il fit cette réponse : Que puisque Homère, depuis mille ans qu'il étoit mort, avoit nourri plusieurs


1. Ceci ne veut pas dire, sans doute, que la probité de Zoïle est suffi- samment prouvée par le seul fait de sa pauvreté, mais seulement qu'étant pauvre, il n'eût point été ménagé par ses ennemis, s'ils avaient pu lui reprocher autre chose que son humeur satirique et mélancolique. (Daunou.)

2. Marcus Vitruvius Pollio, architecte romain du premier siècle avant l'ère vulgaire, a laissé un traité de Architectura en dix livres, dont malheu- reusement les dessins originaux ne sont pas venus jusqu'à nous.

3. Voir, Réflexion l'S la note qui le concerne.

4. Ptoléméc-Philadelphe qui, d'après Champollion-Figeac, régna sur l'Egypte de 284 à 246 avant l'ère vulgaire. (M. Chéron.)


RÉFLEXIOiN V. 337

milliers de personnes, Zoïle devolt bien avoir l'industrie de se nourrir, non-seulement lui, mais plusieurs autres encore, lui qui faisoit profession d'être beaucoup plus savant qu'Homère. Sa mort se raconte diversement. Les uns disent que Ptolémée le fit mettre en croix ; d'autres, qu'il fut lapidé; et d'autres qu'il fut brûlé tout vif à Smyrne. Mais, de quelque façon que cela soit, il est cer- tain qu'il a bien mérité cette punition, puisqu'on ne la peut pas mériter pour un crime plus odieux qu'est celui de reprendre un écrivain qui n'est pas en état de rendre raison de ce qu'il a écrit. »

Je ne conçois pas comment M. P..., le médecin, qni pensoit d'Homère et de Platon à peu près les mêmes choses que monsieur âon frère et que Zoïle, a pu aller jusqu'au bout en traduisant ce passage. La vérité est qu'il l'a adouci autant qu'il lui a été possible, tâchant d'insinuer que ce n'étoit que les savants, c'est-à-dire, au langage de MM. P. . . , les pédants, qui admiroient les ouvrages d'Homère; car dans le texte latin il n'y a pas un seul mot qui revienne au mot de savant; et à l'endroit où monsieur le médecin traduit : « Celui que tous les savants reconnoissent pour leur maître, » il y a, « celui que tous ceux qui aiment les belles-lettres reconnoissent pour leur chef. ^ » En effet, bien qu'Homère ait su beaucoup de choses, il n'a jamais passé pour le maître des savants. Ptolémée ne dit point non plus à Zoïle dans le texte latin : « Qu'il devoit bien avoir l'industrie de se nourrir, lui qui faisoit profession d'être beaucoup plus savant qu'Homère : » il y a, « lui qui se vantoit d'avoir plus d'esprit qu'Homère. ^ » D'ailleurs Yi- truve ne dit pas simplement que Zoïie présenta ses livres

1. Philologiae omnis ducem. (Boileau, 1713.)

2. Qui meliori ingenio se profiteretur. (Boileau, 1713.)

m. 22


338 ŒUVUES 1)H BOILHAU.

contre Homère à Ptolémée, mais « qu'il les lui récita : ' » ce qui est bien plus fort, et qui fait voir que ce prince les blâmoit avec connoissance de cause.

M. le médecin ne s'est pas contenté de ces adoucisse- ments : il a fait une note où il s'efforce d'insinuer qu'on a prêté ici beaucoup de choses à Vitruve, et cela fondé sur ce que c'est un raisonnement indigne de Vitruve, de dire qu'on ne puisse reprendre un écrivain qui n'est pas en état de rendre raison de ce qu'il a écrit, et que par cette raison ce seroit un crime digne du feu que de reprendre quelque chose dans les écrits que Zoïle a faits contre Ho- mère, si on les avoit à présent. Je réponds premièrement que dans le latin il n'y a pas simplement reprendre un écrivain, mais citer, - appeler en jugement des écrivains, c'est-à-dire les attaquer dans les formes sur tous leurs ouvrages; que d'ailleurs, par ces écrivains, Vitruve n'en- tend pas des écrivains ordinaires, mais des écrivains qui ont été l'admiration de tous les siècles, tels que Platon et Homère, et dont nous devons présumer, quand nous trou- vons quelque chose à redire dans leurs écrits, que, s'ils étoient là présents pour se défendre, nous serions tout éton- nés que c'est nous qui nous trompons ; qu'ainsi il n'y a point de parité avec Zoïle, homme décrié dans tous les siècles, et dont les ouvrages n'ont pas même eu la gloire que, grâce à mes remarques, vont avoir les écrits de M. P..., qui est qu'on leur ait répondu quelque chose.

Mais, pour achever le portrait de cet homme, il est bon de mettre aussi en cet endroit ce qu'en a écrit l'auteur que M. P... cite le plus volontiers, c'est à savoir Élien.


I. Kegi ri'citavit. (Boileau, 1711].; 2. Qui citât eos quorum, etc. (Boilkau, 1713.


KEFLKXION V. 339

C'est au livre XI* de ses Histoires diverses : ^ « Zoïle, celui qui a écrit contre Homère, contre Platon et contre plu- sieurs autres grands personnages, étoit d'Amphipolis - et fut disciple de ce Polycrate, ^ qui a fait un discours en forme d'accusation contre Socrate. 11 fut appelé le chien de la rhétorique. Voici à peu près sa figure. Il avoit une grande harbe qui lui descendoit sur le menton, mais nul poil à la tête, qu'il se rasoit jusqu'au cuir. Son manteau lui pendoit ordinairement sur les genoux. Il aimoit à mal parler de tout, et ne se plaisoit qu'à contredire. En un mot, il n'y eut jamais d'homme aussi hargneux que ce misérable. Un très-savant homme lui ayant demandé un jour pourquoi il s'acharnoit de la sorte à dire du mal de tous les grands écrivains : C'est, repli qua-t-il, que je voudrois bien leur en faiie, mais je n'en puis venir à bout. »

Je n'aurois jamais fait, si je voulois ramasser ici toutes les injures qui lui ont été dites dans l'antiquité, où il étoit partout connu sous le nom du vil « esclave » de Thrace. On prétend que ce fut l'envie qui l'engagea à écrire contre Homère, et que c'est ce qui a fait que tous les envieux


1. Chap. X.

2. Ville de Thrace. (Boileau, 1713). — Le lieu de naissance de Zoïle est tout à fait incertain, et ce qu'on croit savoir de sa vie n'est qu'un amas d'hypothèses.

Dans les Scholies de Venise on indique Amphipolis comme sa patrie (p. 14 et 288, édition de Becker); ailleurs (p. 145), on dit qu'il était d'Éphèse. Ce Zoïle écrivit nouf discours sophistiques contre la poésie d'Homère, et un discours rhétorique, Xôyov pr,TO(itxôv, avec ce titre iM'oyo; '0{xr,pou, 6/dme ou censure d'Homère. On a diversement jup;é Zoïle, les uns ont vu dans ses attaques l'effet d'une noire envie, les autres celui d'une conviction person- nelle. (V. Valettas, Vie d'Homère, Londres, ii&7, in-i"; ouvrage écrit en j^rec moderne, p. 225.)

3. C'était, suivant Suidas, un orateur athénien très-pauvre. On croit «lu'ii a composé la harangue d'Anytus contre Socrate.


340 ŒUVRES DE BOILEAU.

ont été depuis appelés du nom de Zoïles, témoin ces deux vers d'Ovide :

Ingenium magni livor detrectat Homeri : Quisquis es, ex illo, Zoïle, nomen habes i.

Je rapporte ici tout exprès ce passage, afin de faire voir à M. P... qu'il peut fort bien arriver, quoi qu'il en puisse dire, qu'un auteur vivant soit jaloux d'un écrivain mort plusieurs siècles avant lui. Et, en eiïet, je connois plus d'un demi-savant qui rougit lorsqu'on loue devant lui avec un peu d'excès ou Cicéron ou Démosthène, prétendant qu'on lui fait tort. ^

1. De Remed. amor., livre I, vers 365-360.

2. M. C... (Charpentier?), de l'Académie françoise, étant un jour chez M. Colhert, et entendant louer Cicéron par M. Tabbé Gallois, ne put l'écou- ter sans rougir, et se mit à contredire l'éloge que cet abbé en faisoit. (Brossette.)

A la fin de la préface du tome II du Parallèle, Perrault disait : « ... Jus- qu'ici on avoit cru que l'envie s'acharnoit sur les vivants et épargnoit les morts. Aujourd'hui l'on dit qu'elle fait tout le contraire. Cela n'est guère moins étonnant que d'avoir le cœur au côté droit; et aujourd'hui il faut que ces messieurs aient tout changé dans la morale, comme Molière disoit que les médecins avoient tout changé dans l'anatomie. Je voudrois qu'on choisît un homme désintéressé et de bon sens, et qu'on lui dît que, parmi les gens de lettres qui Sont à Paris, il y en a de deux espèces : les uns qui trouvent que les anciens auteurs, tout habiles qu'ils étoient, ont fait des fautes où les modernes ne sont pas tombés; qui, dans cette persuasion, louent les ouvrages de leurs confrères, et les proposent comme des modèles aussi beaux et presque toujours plus corrects que la plupart de ceux qui nous restent de l'antiquité; les autres qui prétendent que les anciens sont inimitables et infiniment au-dessus des modernes; et qui, dans cette pensée, méprisent les ouvrages de leurs confrères, les déchirent en toute rencontre et par leurs discours et par leurs écrits. Je voudrois, dis-je, qu'on deman- dât à cet homme, desintéressé et de bon sens, qui sont les véritables envieux de ces deux espèces de gens de lettres. Je n'aurois pas de peine à me ranger à son avis. Ceux qui nous ont appelés envieux n'ont pas pensé à ce qu'ils disoient; et cela arrive presque toujours, quand on ne songe qu'à dire des injures. On a commencé par nous déclarer nettement que nous étions des gens sans goût et sans autorité: on nous reproche aujourd'hui que nous


RÉFLEXION V. 341

Mais, pour ne me point écarter de Zoïle, j'ai cherché plusieurs ibis en moi-même ce qui a pu attirer contre lui cette animosité et ce déluge d'injures ; car il n'est pas le seul qui ait fait des critiques sur Homère et sur Platon. Longin, dans ce traité même, comme nous le voyons, en a fait plusieurs; et Denys d'Halicarnasse n'a pas plus épar- gné Platon que lui. * Cependant on ne voit point que ces critiques aient excité contre eux l'indignation des hommes. D'où vient cela? En voici la raison, si je ne me trompe : c'est qu'outre que leurs critiques sont fbrt sensées, il pa- roît visiblement qu'ils ne les font point pour rabaisser la gloire de ces grands hommes, mais pour établir la vérité de quelque précepte important; qu'au fond, bien loin de disconvenir du mérite de ces héros (c'est ainsi qu'ils les appellent), ils nous font partout comprendre, même en les critiquant, qu'ils les reconnoissent pour leurs maîtres en l'art de parler, et pour les seuls modèles que doit suivre tout homme qui veut écrire; que s'ils nous y découvrent quelques taches, ils nous y font voir en même temps un nombre infmi de beautés, tellement qu'on sort de la lec- ture de leurs critiques convaincu de la justesse d'esprit du censeur, et encore plus de la grandeur du génie de l'écrivain censuré. Ajoutez qu'en faisant ces critiques ils s'énoncent toujours avec tant d'égards, de modestie et de circonspection, qu'il n'est pas possible de leur en vouloir du mal.


sommes des envieux. Peut-être nous dira-t-on demain que nous sommes des entêtés et des opiniâtres.

L'agréable dispute où nous nous amusons Passera, sans finir, jusqu'aux races futures.

Nous dirons toujours des raisons;

Ils diront toujours des injures. »

1. Dans sa lettre à Pompée.


34-2 ŒUVRES DE BOILEAU.

Il n'en étoit pas ainsi de Zoïle, homme fort atrabilaire, et extrêmement rempli de la bonne opinion de lui-même; car, autant que nous en pouvons juger par quelques frag- ments qui nous restent de ses critiques, et par ce que les auteurs nous en disent, il avoit directement entrepris de rabaisser les ouvrages d'Homère et de Platon, en les met- tant l'un et l'autre au-dessous des plus vulgaires écrivains. Il traitoit les fables de l'Iliade et de l'Odyssée de contes de vieille, appelant Homère un diseur de sornettes. * 11 faisoit de fades plaisanteries des plus beaux endroits de ces deux poèmes, et tout cela avec une hauteur si pédan- tesque, qu'elle révoltoit tout le monde contre lui. Ce fut, à mon avis, ce qui lui attira cette horrible diffamation, et qui lui fit faire une fin si tragique.

Mais, à propos de hauteur pédantesque, peut-être ne sera-t-il pas mauvais d'expliquer ici ce que j'ai voulu dire par là, et ce que c'est proprement qu'un pédant; car il me semble que M. P... ne conçoit pas trop bien toute l'étendue de ce mot. En effet, si l'on en doit juger par tout ce qu'il insinue dans ses Dialogues, un pédant, selon lui, est un savant nourri dans un collège, et rempli de grec et de latin ; qui admire aveuglément tous les auteurs anciens; qui ne croit pas qu'on puisse faire de nouvelles découvertes dans la nature, ni aller plus loin qu'Aristote, Epicure, Hippocrate, P]in3; qui croiroit faire une espèce d'impiété s'il avoit trouvé quelque chose à redire dans Virgile; qui ne trouve pas simplement Térence un joli auteur, mais le comble de toute perfection; qui ne se pique point de politesse; qui non-seulement ne blâme amais aucun auteur ancien , mais qui respecte sur-

1. *tX6{xy8ov. (BoiLEAii, 1713.)


RÉFLEXION V. 343

tout les auteurs que peu de gens lisent, comme Jason, ^ Harthole, - Lycophron, ^ Macrobe, * etc. ^

Voilà l'idée du pédant qu'il paroît que M. P... s'est formée. 11 seroît donc bien surpris si on lui disoit qu'un pédant est presque tout le contraire de ce tableau ; qu'un pédant est un homme plein de lui-même, qui, avec un mé- diocre savoir, décide hardiment de toutes choses; qui se vante sans cesse d'avoir fait de nouvelles découvertes ; qui traite de haut en bas Aristote, Épicure, Hippocrate, Pline ; qui blâme tous les auteurs anciens; qui publie que Jason et Barthole étoient deux ignorants, Macrobe un écolier;


1. Jason, jurisconsulte, rhéteur et versificateur latin; il étoit de Milan, et mourut vers IS'iO. (De Saint-Slrin.)

2. Célèbre jurisconsulte, né en 1313 à Sasso-FeiTato en Ombrie, il mou- rut en 1346; il enseigna le droit à Pise et à Pérouse.

3. Lycophron, poëte du m* siècle avant Jésus-Christ; il naquit à Chalcis en Eubée et vécut à la cour de Ptolémée Philadelphe.

4. Macrobe, écrivain latin du \* siôcle; il était en 422 grand maître de la garde-robe {prœfectus cubiciili) de Théodose le Jeune.

5. On ne sera peut-être pas fâché de voir les paroles originales de Per- rault, dans la préface du tome J du Parallèle : « ... Je veux dire un certain peuple tumultueux de savants qui, entêtés de l'antiquité, n'estiment que le talent d'entendre bien les vieux auteurs; qui ne se récrient que sur l'expli- cation vraisemblable d'un passage obscur, ou sur la restitution heureuse d'un endroit corrompu; et qui, croyant ne devoir employer leurs lumières qu'à pénétrer dans les ténèbres des livres anciens, regardent comme frivole tout ce qui n'est point érudition. Si la soif des applaudissements me pressoit beaucoup, j'aurois pris une route toute contraire et plus aisée. Je me serois attaché à commenter quelque auteur célèbre et difficile : j'aurois été bien maladroit ou bien stupide si, parmi les différents sens que peuvent recevoir les endroits obscurs d'un ouvrage confus et embarrassé, je n'avois pu en trouver quelques-uns qui eussent échappé à tous ces interprètes, ou redresser même ces interprètes dans quelques fausses interprétations. Une douzaine de notes de ma façon, mêlées avec toutes celles des commentateurs précé- dents, qui appartiennent de droit à celui qui commente le dernier, m'auroient fourni de temps en temps de gros volumes. J'aurois eu la gloire d'être cité par ces savants, et de leur entendre dire du bien de mes notes que je leur aurois données, j'aurois encore eu le plaisir^^e dire : Mon Perse, mon Juvé- nal, mon Horace; car on peut s'approprier tout auteur qu'on fait imprimer avec des notes, quelque inutiles que soient les notes qu'on y ajoute. )>


344 OEUVRES DE BOILEAU.

qui trouve à la vérité quelques endroits passables dans Virgile, mais qui y trouve aussi beaucoup d'endroits dignes d'être siffles; qui croit à peine Térence digne du nom de joli; qui, au milieu de tout cela, se pique surtout de poli- tesse; qui tient que la plupart des anciens n'ont ni ordre ni économie dans leurs discours ; en un mot, qui compte pour rien de heurter sur cela le sentiment de tous les hommes. *

M. P... me dira peut-être que ce n'est point là le véri- table caractère d'un pédant. Il faut pourtant lui montrer que c'est le portrait qu'en fait le célèbre Régnier, c'est-à- dire le poëte françois qui, du consentement de tout le monde, a le mieux connu, avant Molière, les mœurs et le caractère des hommes. C'est dans sa dixième satire, où. décrivant cet énorme pédant qui, dit-il, ^

Faisoit pour son savoir, comme il faisoit entendre, La figue sur le nez au pédant d'Alexandre ;

1. Cette allusion directe à Perrault serait inexcusable, si elle n'avait pas été provoquée. Le portrait du pédant que Doileau, dans l'alinéa précédent, cherche à tirer des Parallèles de Perrault est dans un couplet de son Apo- logie des femmes, qui parut quelque temps avant les Réflexions critiques, couplet qui contient évidemment une allusion à notre poëte; le voici :

Regarde un peu de près celui qui, loup-garou,

Loin du sexe a vécu renfermé dans son trou,

Tu le verras crasseux, maladroit et sauvage,

Farouche dans ses mœurs, rude dans son langage ;

Ne pouvoir rien penser de fin, d'ingénieux.

Ni dire jamais rien que de dur ou de vieux.

S'il joint à ses talents l'amour de l'antiquaille,

S'il trouve qu'en nos jours on ne fait rien qui vaille,

Et qu'à tout bon moderne il donne un coup de dent,

De ces dons rassemblés se forme le pédant.

Le plus fastidieux, comme le plus immonde.

De tous les animaux qui rampent dans le monde.

(B.-S.-P.)

On peut voir dans le Tombeau de Boileau, par Regnard, un portrait qui essemble assez à celui-là.

2, Régnier, sat. X, vers H9-120. Le portrait du pédant est dans les vers


RÉFLEXION V. 345

il lui donne ensuite ces sentimens : *

Qu'il a, pour enseigner, une belle manière ,

Qu'en son globe il a vu la matière première;

Qu'Épicure est ivrongne, Hippocrate un bourreau ;

Que Barthole et Jason ignorent le barreau ;

Que Virgile est passable, encor qu'en quelques pages

Il méritât au Louvre être chifflé des pages ; ^

Que Pline est inégal, Térence un peu joli ;

Mais surtout il estime un langage poli ;

Ainsi sur chaque auteur il trouve de quoi mordre :

L'un n'a point de raison, et l'autre n'a point d'ordre;

L'autre avorte avant temps des œuvres qu'il conçoit ;

Or, il vous prend Macrobe et lui donne le fouet ; etc.

Je laisse à M. P... le soin de faire l'application de cette peinture, et de juger qui Régnier a décrit par ces vers : ou un homme de l'Université, qui a un sincère respect pour tous les grands écrivains de l'antiquité, et qui en inspire, autant qu'il peut, l'estime à la jeunesse qu'il instruit; ou un auteur présomptueux qui traite tous les anciens d'ignorants, de grossiers, de visionnaires, d'insen- sés, et qui, étant déjà avancé en âge, emploie le reste de ses jours et s'occupe uniquement à contredire le sentiment de tous les hommes.


qui suivent. — Énorme pédant; énorme, qui sort des règles, des bornes; qui est choquant, ou révoltant par son excès.

1. Régnier, sat. X, vers 223-234.

2. Chifler, v. n., voïez sifler. (Richelet.)


34B llKUVRES DE BOll.liAr,


RÉFLEXION VI.

En eflFet , de trop s'arrêter aux petites choses , cela gâte tout. {Paroles de Longin. ch. vin.)

Il n'y a rien de plus vrai, surtout dans les vers, et c'est un des grands défauts de Saint-Amant. ^ Ce poëte avoit assez de génie pour les ouvrages de débauche et de s;itire outrée, et il a même quelquefois des boutades assez heureuses dans le sérieux ; mais il gâte tout par les basses circonstances qu'il y mêle. C'est ce qu'on peut voir dans son ode intitulée /« Solitude^ qui est son meilleur ouvrage, où, parmi un fort grand nombre d'images très-agréables, il vient présenter mal à propos aux yeux les choses du monde les plus affreuses, des crapauds et des limaçons qui bavent, le squelette d'un pendu, etc.

Là branle le squelette horrible D'un pauvre amant qui se pendit. -


1. Voyez satire I, vers 97-108.

2. Dans un vieux château ruiné :

L'orfraye, avec ses cris funèbres, Mortels augures des destins, Fait rire et danser les lutins Dans ces lieux remplis de ténèbres. Sous un chevron de bois maudit Y branle le squeUlle horrible D'un pauvre amant qui se pendit Pour une bergère insensible Qui d'un seul regard de pitié Ne daigna voir son amitié.

OEuvres complètes de Saint-Amant, édition Livet. Paris, 185.'i, 2 vol. in-12, t. I, p. 23-24. (M. Chkron.)


nKFLEXION VI. 347

Il est surtout bizarrement tombé dans ce défaut en son Moïse sauvé, à l'endroit du passage de la mer Rouge; au lieu de s'étendre sur tant de grandes circonstances qu'un sujet si majestueux lui présentoit, il perd le temps à pein- dre le petit enfant qui va, saute, revient, et, ramassant une coquille, la va montrer à sa mère, et met en quelque sorte, comme j'ai dit dans ma Poétique, ^ les poissons aux fenêtres, par ces deux vers :

Et là, près des remparts que l'œil peut transpercer, Les poissons ébahis le regardent passer. ^

ïl n'y a que M. P... au monde qui puisse ne pas sentir le comique qu'il y a dans ces deux vers, où il semble en elTet que les poissons aient loué des fenêtres pour voir pas- ser le peuple hébreu. Cela est d'autant plus ridicule que les poissons ne voient presque rien au travers de l'eau, et ont les yeux placés d'une telle manière, qu'il étoit bien diflicile, quand ils auroient eu la tête hors de ces rem- parts, qu'ils pussent bien découvrir cette marche. M. P... prétend néanmoins justifier ces deux vers; mais c'est par des raisons si peu sensées, ^ qu'en vérité je croirois abuser


1. Voyez Art poétique, chant III, vers 2(54.

2. Moïse sauvé, cinquième partie. Édition Livet, t. III, p. 214. Berriat-Saint-Prix met à tort les regardent passer. Il faut le, puisqu'il

s'agit du fidèle exercite. M. Chéron est tombé dans cette faute.

i. Parallèles, t. III, p. 202-205.

Le chevalier. Il y a encore un homme de l'Académie que j'ai été fâché de voir traiter comme on a fait. — Uabbé. Qui? — Le chevalier. Saint-Amant. C'est à mon gré un des plus aimables poètes que nous ayons... Kst-il rien de plus agréable que sa Solitude, que sa Pluie et que son Melon? Kst-ce que ses pièces satiriques ne soi^ pas d'un bon goût, et qu'il ne s'y moque pas agréablement des vices et des imperfections des hommes en général, sans offenser personne en particulier? — Vahbé. Il est vrai que je n'ai pu voir sans indignation traiter de fou un homme de ce mérite.


348 ŒUVRES DE BOILEAU.

du papier si je l'employois à y répondre. Je me contente- rai donc de le renvoyer à la comparaison que Longin rap- porte ici d'Homère. 11 y pourra voir l'adresse de ce grand poëte à choisir et à ramasser les grandes circonstances. Je doute pourtant qu'il convienne de cette vérité; car il en veut surtout aux comparaisons d'Homère, il en fait le prin- cipal objet de ses plaisanteries dans son dernier dialogue. On me demandera peut-être ce que c'est que ces plaisan- teries, M. P... n'étant pas en réputation d'êti-e fort plai- sant; et comme vraisemblablement on n'ira pas les cher- cher dans l'original, je veux bien, pour la curiosité des lecteurs, en rapporter ici quelques traits. Mais pour cela il faut commencer par faire entendre ce que c'est que les Dialogues de M. P...

C'est une conversation qui se passe entre trois person- nages, dont le premier, grand ennemi des anciens et sur- tout de Platon, est M. P... lui-même, comme il le déclare dans sa préface. Il s'y donne le nom d'abbé; et je ne sais


sur ce qu'on suppose qu'il a mis des poissons aux fenêtres, pour voir passer la mer Rouge aux Hébreux, chose à laquelle il n'a jamais songé, ayant dit seulement que les poissons les regardèrent avec étonnement. 11 falloit le condamner sur ce qu'il dit, et non pas sur ce qu'on lui fait dire. — Le président. On a prétendu que l'étonnement des poissons étoit une circon- stance indigne d'un poëme sérieux. — L'abbé. On a mal prétendu. Quand David parle de ce même passage des Hébreux, il dit que les montagnes en tressaillirent de joie comme des moutons, et les collines comme des agneaux. — Le président. Gela est vrai; mais des montagnes et des col- lines sont quelque chose de grand. — L'abbé. Est-ce que des dauphins et des baleines ne sont pas quelque chose d'aussi grand en leur espèce; et peut-on se persuader qu'il y ait une affectation frivole à dire que les monstres de la mer furent étonnés de voir passer des hommes dans les plus creux de leurs abîmes? — Le chevalier. Non, assurément; mais ce qui peut excuser monsieur le président, c'est que dans le même temps que, par le mot de poissons, vous vous figuriez des dauphins et des baleines dans les abîmes de la mer, monsieur le président s'est sans doute figuré des carpes et des goujons dans le baquet d'une harengère.


RÉFLEXION VI. 349

pas trop pourquoi il a pris ce titre ecclésiastique, puis- qu'il n'est parlé dans ce dialogue que de choses très-pro- fanes; que les romans y sont loués par excès, ^ et que l'opéra y est regardé comme le comble de la perfection où la poésie pouvoit arriver en notre langue. ^ Le second de ces personnages est un chevalier, admirateur de M. l'abbé, qui est là comme son Tabarin pour appuyer ses décisions, et qui le contredit même quelquefois à dessein, pour le faire mieux valoir. M. P... ne s'offensera pas sans doute de ce nom de Tabarin que je donne ici à son chevalier, puisque ce chevalier lui-même déclare en un endroit qu'il estime plus les dialogues de Mondor et de Tabarin que ceux de Platon. ^ Enfin le troisième de ces personnages, qui est beaucoup le plus sot des trois, est un président, protecteur des anciens, qui les entend encore moins que l'abbé ni que le chevalier, qui ne sauroit souvent répondre aux objections du monde les plus frivoles, et qui défend quelquefois si sottement la raison, qu'elle devient plus


1. «( Nos bons romans, comme VAstrée, où il y a dix fois plus d'inven- tion que dans VIliade, la Cléopâtre, le Cyrus, la Clélie et plusieurs autres, non-seulement n'ont aucun des défauts que j'ai remarqués dans les anciens poëtes, mais ont, de même que nos poëmos en vers, une infinité de beautés toutes nouvelles. » {Parallèles, t. III, p. 149.)

Perrault, suivant Saint -Marc, achève la dissertation sur les romans en faisant observer que nous avons des romans qui plaisent par d'autres endroits, et auxquels l'antiquité n'a rien de la même nature qu'elle puisse opposer. Tels sont Don Quichotte et le Roman comique, dans lesquels il trouve un sel plus lin et plus piquant que tout celui d'Athènes.

2. Perrault dit seulement (il est vrai, après un grand éloge des opéras) que leur « invention ingénieuse n'est pas un accroissement peu considé- rable à la belle et grande poésie. » {Parallèles, t. 111, p. '284.) (B.-S.-P.)

3. « Les dialogues de Mondor et de Tabarin, tout impertinens qu'ils étoient, avoient de ce côté-là plus de raison et plus d'entente. » {Parallèles, p. IIG du tome II, et non pas tome III, commed^Iisent les mêmes éditeurs en copiant Saint- Marc et sans le citer.) (B.-S.-P.) — (Voyez, quant à Taba- rin, Art poétique, chant I, vers 86, et chant III, vers 398.


350 OliUVUES DE liOlLEAT.

ridicule dans sa bouche que le mauvais sens. En un mot, il est là comme le laquiu de la comédie, pour recevoir toutes les iiasardes. Ce sont là les acteurs de la pièce. 11 faut maintenant les voir en action.

M. l'abbé, par exemple, déclare en un endroit ^ qu'il n'approuve point ces comparaisons d'Homère où le poëte, non content de dire précisément ce qui sert à la compa- raison, s'étend sur quelque circonstance histori([ue de la chose dont il est parlé, comme lorsqu'il compare la cuisse de Ménélas blessé à de l'ivoire teint en pourpre par une femme de Méonie ou de Carie, etc. Cette femme de Méo- nie ou de Carie déplaît à M. l'abbé, " et il ne sauroit souf-

1. Parallèles, t. 111, p. 58.

Voici ce qu'il dit : « Paris dit à Hector qu'il a le cœur aussi indompté qu'une hache qui, étant maniée par un homme, pénètre le bois dont il fait un navire avec art. On se contente aujourd'hui de dire qu'un homme a le cœur dur comme du fer, comme du marbre; mais on ne dit point si ce fer est une hache, une serpe ou une épée; si ce marbre est blanc ou noir, s'il est d'Egypte ou des Pyrénées. On s'avise encore moins d'examiner quel ouvrage on peut faire avec ce fer, qui ne doit être regardé là que comme une chose extrêmement dure. » {Iliade, 111, 59, et non 49, comme le dit Saint- Marc.)

Aleî TOI xpaôir, tïéXexu; ci); èd-civ aTeipr,;,

"Oot' eïffiv ôià Soupo; utt' àvspoç, ô; pâ x£ "^éyj'rr,

Nr/iov £XTà[xvT]aiv, 6çé)>).£i o'àôpo; èptoyiv.

2. Déplaît au chevalier et non pas à M. l'abbé. {Parallèles, t. iU, p. 59.) L'abbé. Il y a une comparaison de la môme nature, encore plus éton- nante pour la longue digression qu'elle fait. Homère raconte comment Ménélas fut blessé. Aussitôt le sang noir, dit-il, sortit de la plaie, comme quand une femme méonienne ou carienne teint de l'ivoire en pourpre pour en faire des bossettes aux brides des chevaux. Cet ivoire est dans sa chambre, et plusieurs chevaliers voudroient bien l'avoir; mais on garde pour le roi cet ornement, qui doit faire honneur au cheval et à celui qui le monte. Le commencement de la comparaison est admirable; et rien, assu- rément, ne ressemble mieux à du sang répandu sur une belle chair que du pourpre sur de l'ivoire; mais le surplus est vicieux au dernier point. Cepen- dant c'est par là, et par les épithètes perpétuelles, dont nous parlerons tan- tôt, qu'Homère s'est acquis la réputation de poëte divin, de poëte fleuri, abondant et majestueux.


UKFLEXION VI. 331

Irir ces sortes de comparaisons à longue queue : mot agréable, qui est d'abord admiré par M. le chevalier, lequel prend de là occasion de raconter quantité de jolies choses qu'il dit aussi à la campagne, l'année dernière, à propos de ces « comparaisons à longue queue. * »

Ces plaisanteries étonnent un peu M. le président, qui sent bien la finesse qu'il y a dans ce mot de « longue queue. » Il se met pourtant, à la fin, en devoir de répon- dre. La chose n'étoit pas sans doute fort malaisée, puis- qu'il n'avoit qu'à dire ce que tout homme qui sait les élé- ments de la rhétorique auroit dit d'abord : Que les comparaisons, dans les odes et dans les poëmes épiques, ne sont pas simplement mises pour éclaircir et pour orner le discours, mais pour amuser et pour délasser l'esprit du lecteur, en le détachant de temps en temps du principal sujet, et le promenant sur d'autres images agréables à l'esprit; que c'est en cela qu'a principalement excellé Ho- mère, dont non-seulement toutes les comparaisons, mais tous les discours sont pleins d images de la nature, si vraies et si variées, qu'étant toujours le même, il est néanmoins toujours différent; instruisant sans cesse le lecteur, et lui faisant observer, dans les objets mêmes qu'il a tous les


1. Le chevalier. Nous nous avisâmes, l'année dernière, de nous réjouir à la campagne avec ces sortes de comparaisons à longue queue, à l'imita- tion du divin Homère. L'un disoit : Le teint de ma bergère ressemble aux fleurs d'une prairie, où paissent des vaches bien grasses, qui donnent du lait bien blanc, dont on fait d'excellents fromages. L'autre disoit : Les yeux de ma bergère ressemblent au soleil, qui darde ses rayons sur les montagnes couvertes de forêts, où les nymphes de Diane chassent les san- gliers, dont la dent est fort dangereuse. Et un autre disoit : Les yeux de ma bergère sont plus brillants que les étoiles, qui parent les voûtes du fir- mament pendant la nuit où tous les chats sont ^is. — Le président. Vous vous divertissiez là à peu de frais; car il n'est pas fort difficile de faire de ces sortes de galimatias à perte de vue.


352 OEUVRES DE BOlLliAU.

jours devant les yeux, des choses qu'il ne s'avisoit pas d'y remarquer; que c'est une vérité universellement reconnue qu'il n'est point nécessaire, en matière de poésie, que les points de la comparaison se répondent si juste les uns aux autres, qu'il suffit d'un rapport général, et qu'une trop grande exactitude sentiroit son rhéteur.

C'est ce qu'un homme sensé auroit pu dire sans peine à M. l'abbé et à M. le chevalier; mais ce n'est pas ainsi que raisonne M. le président. Il commence par avouer sincèrement que nos poètes se feroient moquer d'eux s'ils mettoient dans leurs poëmes de ces comparai- sons étendues, et n'excuse Homère que parce qu'il avoit le goût oriental, qui étoit, dit-il, le goût de sa nation. Là- dessus il explique^ ce que c'est que le goût des Orientaux, qui, à cause du feu de leur imagination et de la vivacité de leur esprit, veulent toujours, poursuit-il, qu'on leur dise deux choses à la fois, et ne sauroient souffrir un seul sens dans un discours : au lieu que nous autres Euro- péans, ^ nous nous contentons d'un seul sens, et sommes bien aises qu'on ne nous dise qu'une seule chose à la fois. Belles observations que M. le président a faites dans la nature, et qu'il a faites tout seul, puisqu'il est très-faux que les Orientaux aient plus de vivacité d'esprit que les Européans, et surtout que les François, qui sont fameux par tout pays pour leur conception vive et prompte; le style figuré qui règne aujourd'hui dans l'Asie Mineure et dans les pays voisins, et qui n'y régnoit point autrefois, ne venant que de l'irruption des Arabes et des autres nations barbares qui, peu de temps après Héraclius, inondèrent

1. Parallèles, t. IIF, p. 62-63.

2. Voltaire disait, comme Boileau, Européans ; ce qui, à tous égards, dit M. Daunou, était mieux qu'Européens. (M. Chéron.)


RÉFLEXION M. 353

ces pays, et y portèrent, avec leur langue et avec leur religion, ces manières de parler ampoulées. En effet, on ne voit point que les Pères grecs de l'Orient, comme saint Justin, saint Basile, saint Chrysostome, saint Grégoire de Nazianze, * et tant d'autres aient jamais pris ce style dans leurs écrits ; et ni Hérodote, ni Denys d'Halicarnasse, ni Lucien, ni Josèphe, ni Philon le juif, ^ ni aucun auteur grec n'a jamais parlé ce langage.

Mais pour revenir aux comparaisons à longue queue, M. le président rappelle toutes ses forces pour renverser ce mot, qui fait tout le fort de l'argument de M. l'abbé, et répond enfin que, comme dans les cérémonies on trouve- roit à redire aux queues des princesses si elles ne traî- noient jusqu'à terre, de même les comparaisons dans le poëme épique seroient blâmables si elles n'avoient des queues fort traînantes. Voilà peut-être une des plus extra- vagantes réponses qui aient jamais été faites; car quel rapport ont les comparaisons à des princesses? Cependant M. le chevalier, qui jusqu'alors n'avoit rien approuvé de tout ce que le président avoit dit, est ébloui de la solidité de cette réponse, et commence à avoir peur pour M. l'abbé, qui, frappé aussi du grand sens de ce discours, s'en tire pourtant, avec assez de peine, en avouant, contre son pre- mier sentiment, qu'à la vérité on peut donner de longues queues aux comparaisons, mais soutenant qu'il faut, ainsi qu'aux robes des princesses, que ces queues soient de même étoffe que la robe; ce qui manque, dit-il, aux com- paraisons d'Homère, où les queues sont de deux étoffes


1. Saint Justin, 103-167 après Jésus-Christ. Saint Basile, 329-379. Saint Jean Chrysostome, 344-407. Saint Grégoire de Naflanze, 328-390.

2. Flavius Josèphe, né à Jérusalem l'an 37 de Jésus-Christ. — Philon, écrivain du premier siècle de l'ère chrétienne.

m. ' 23


354 QtUVKES DK BOlLliAU.

différentes; de sorte que, s'il arrivoit qu'en France, comme cela peut fort bien arriver, la mode vînt de coudre des queues de différente étoffe aux robes des princesses, voilà le président qui auroit entièrement cause gagnée sur les comparaisons. C'est ainsi que ces trois messieurs manient entre eux la raison humaine; l'un faisant toujours l'ob- jection qu'il ne doit point faire ; l'autre approuvant ce qu'il ne doit point approuver; et l'autre répondant ce qu'il ne doit point répondre.

Que si le président a eu ici quelque avantage sur l'abbé, celui-ci a bientôt sa revanche, à propos d'un autre endroit d'Homère. Cet endroit est dans le douzième livre de l'Odys- sée, ^ où Homère, selon la traduction de M. P..., raconte (( qu'Ulysse étant porté sur son mât brisé vers la Charybde, justement dans le temps que l'eau s élevoit, et craignant de tomber au fond quand l'eau viendroit à redescendre, il se prit à un figuier sauvage qui sortoit du haut du rocher, où il s'attacha comme une chauve-souris, et où il atten- dit, ainsi suspendu, que son mât, qui étoit allé à fond, revînt sur l'eau ; » ajoutant que, « lorsqu'il le vit revenir, il fut aussi aise qu'un juge qui se lève de dessus son siège pour aller dîner, et après avoir jugé plusieurs procès. » M. l'abbé insulte fort- à M. le président sur cette com- paraison bizarre du juge qui va dîner; et, voyant le pré- sident embarrassé, « Est-ce, ajoute-t-il, que je ne tra- duis pas fidèlement le texte d'Homère? » ce que ce grand défenseur des anciens n'oseroit nier. Aussitôt M. le cheva- lier revient à la charge, et sur ce que le président répond que le poëte donne à tout cela un tour si agréable, qu'on ne

1. Vers 420 et suiv. (Boileau, 1713.)

'2. Ce n'est pas l'abbé, c'est le chevalier qui raille le défenseur des anciens. (Saiist-Mauc.)


HÉFLKXION VI. 355

peut pas n'en être point charmé : « Vous vous moquez, poursuit le chevalier : dès le moment qu'Homère, tout Homère qu'il est, veut trouver de la ressemblance entre un homme qui se réjouit de voir son mât revenir sur l'eau, et un juge qui se lève pour aller dîner après avoir jugé plu- sieurs procès, il ne sauroit dire qu'une impertinence. »

Voilà donc le pauvre président fort accablé ; et cela, faute d'avoir su que M. l'abbé fait ici une des plus énormes bévues qui aient jamais été faites, prenant une date ^ pour une comparaison. Car il n'y a en effet aucune comparaison en cet endroit d'Homère. Ulysse raconte que, voyant le mat et la quille de son vaisseau, sur lesquels il s'étoit sauvé, qui s'engloutissoient dans la Gharybde, il s'accro- cha comme un oiseau de nuit à un grand figuier qui pen- doit là d'un rocher, et qu'il y demeura longtemps attaché dans l'espérance que, le reflux venant, la Gharybde pour- roit enfin revomir les débris de son vaisseau; qu'en effet ce qu'il avoit prévu arriva; et qu'environ vers l'heure qu'un magistrat, ayant rendu la justice, quitte sa séance pour aller prendre sa réfection, c'est-à-dire environ sur les trois


1. Saint-Marc convient de cette bévue, qui déjà, ainsi que plusieurs autres, avait été relevée par M'"* Dacier. (B.-S.-P.)

« Ce n'est pas la seule bévue que cet auteur ait faite sur ce passage, il a encore confondu les marées. Ulysse, dit-il, porté sur son mât brisé, juste- ment dans le temps que l'eau s'élevolt. Cela est faux et ne sauroit être. Ce ne fut point dans le temps du flux, mais dans celui du reflux, qu'Ulysse, porté sur ce mât, craignit d'être entraîné dans la Charybde. Le flux, au con- traire, l'en éloignoit; et il ne craignit pas non plus de tomber au fond quand l'eau viendrait à descendre. Ce n'est qu'un pur galimatias. Ulysse, pour éviter que le reflux ne l'entraînât dans le gouffre de Cbarybde, se prit au figuier et, ainsi suspendu, il attendit non que l'eau vînt à redescendre, mais, au contraire, que l'eau vînt à remonter, c'est-à-dire qu'il attendit que Cha- rybde revomît les eaux; et c'étoit le flux. Je suis fâchée que M. Despréaux n'ait pas relevé ces fautes, et plus encore que*!ui-même y soit tombé; car il a pris aussi le flux pour le reflux. » (M"** Dacier, Remarques sur IVdyssée, liv. II, p. 71, édition de 1756.)


3
i6 OEUVRES DE BOILEAU.

heures après midi, ces débris parurent hors de la Gha- rybde, et qu'il se remit dessus. Cette date est d'autant plus juste qu'Eustathius assure que c'est le temps d'un des rellux de la Gharybde, qui en a trois en vingt-quatre heures, et qu'autrefois en Grèce on datoit ordinairement les heures de la journée par le temps où les magistrats entroient au conseil, par celui où ils y demeuroient, et par celui où ils en sortoient. Get endroit n'a jamais été entendu autrement par aucun interprète, et le traducteur latin l'a fort bien rendu. Par là on peut voir ta qui appar- tient l'impertinence de la comparaison prétendue, ou à Homère qui ne l'a point faite, ou à M. l'abbé qui la lui fait faire si mal à propos.

Mais, avant que de quitter la conversation de ces trois messieurs, M. l'abbé trouvera bon que je ne donne pas les mains à la réponse décisive qu'il fait à M. le chevalier, qui lui avoit dit : * « Mais, à propos de comparaisons, on dit qu'Homère compare Ulysse qui se tourne dans son lit au boudin qu'on rôtit sur le gril. » A quoi M. l'abbé répond : « Gela est vrai; » et à quoi je réponds : Gela est si faux, que même le mot grec qui veut dire boudin n'étoit point encore inventé- du temps d'Homère, où il n'y avoit ni boudins ni ragoûts. La vérité est que, dans le vingtième livre de l'Odyssée, ^ il compare Ulysse qui se tourne çà et là dans son lit, brûlant d'impatience de se soûler, comme dit Eustathius, du sang des amants de


1. Parallèles, t. III, p. 61.

2. Dans un compte de cuisine, tiré des papyrus égyptiens et illustré par une dissertation de M. Egger, il est question d'un mets appelé auXayyviTiôsc;. On croit qu'il s'agit là du boudin ; sur des monuments figurés de l'Egypte on a cru reconnaître une représentation de ce mets qui a la forme de notre boudin. Il s'agit d'une date de 3,000 ans avant Jésus-Christ.

3. Vers '24 et suiv. (Boileau, 1713.)


RÉFLEXION VI. 357

Pénélope, à un homme affamé qui s'agite pour faire cuire sur un grand feu le ventre sanglant et plein de graisse d'un animal dont il bride de se rassasier, le tournant sans cesse de côté et d'autre. *

En effet, tout le monde sait que le ventre de certains animaux, chez les anciens, étoit un de leurs plus délicieux mets; que le sumen, c'est-à-dire le ventre de la truie, parmi les Romains, étoit vanté par excellence, et défendu même par une ancienne loi censorienne, ^ comme trop voluptueux. Ces mots « plein de sang et de graisse, ^ » qu'Homère a mis en parlant du ventre des animaux, et qui sont si vrais de cette partie du corps, ont donné occa- sion cà un misérable traducteur^ qui a mis autrefois l'Odys-


1. tbç ô'ÔTS YaffTép' àvrjp, uoXéoç Tiupô; al6o[ji,evot,o, 'E(JL7t>>£tr,v xviccyTiç te. xal aiixatoç

2. Hujus (suis feminse) sumen optimum, si modo fœtus non hauserit. (Pline, liv. XI, cil. xxxvii, section 84.)

Hinc censoriarum legum paginas, interdictaque cœnis abdomina, glan- dia, testiculi , vulvae, sincipita verrina, etc. (Pline, liv. VJII, ch. li , sec- tion 77.) — (Silling, 1852, t. II, pages 307 et 133-134.) (M. Chéuon.)

3. « Jusque-là M. Despréaux a raison ; mais il s'est trompé évidemment lorsqu'il a dit que les mots plein de sang et de graisse se doivent entendre de la graisse et du sang qui sont naturellement dans cette partie du corps de l'animal... Il se trompe, dis-je, car ces mots doivent s'entendre de la graisse et du sang dont on farcissoit cette partie. » (M'"* Dacier, lie- marques sur l'Odyssée, liv. XX.)

4. Claude Boitet de Franville, né à Orléans en 1570, mort en 1625. On a de lui : VOdyssée d'Homère, traduict de grec en français, suivi de V Histoire de la prise de Troie, recueillie de plusieurs poètes grecs ; 1619, in-S"; une traduction des Dionysiaques de Non nus, le Prince des princes, ou VAi^t de régner; le Fidelle historien des affaires de France... de décembre 16W jus- qu'en 1623, etc. (M. Chéron.) — Salomon Certon, qui fit paraître en 1604 sa traduction de l'Odyssée en vers français, donne ainsi ce passage :

Comme un qui veut griller sur les charbons ardents Un boyau plein de graisse et de sang ara dedans, Le tourne incessamment et de côté et d'autre, Lui tardant qu'il soit cuit : Ulysse ainsi se vautre Tantôt çà, tantôt là, rumine dessus tout, etc., etc.


358 OEUVRES DE ROILEAU.

sée en françois, de se figurer qu'Homère parloit là de boudin, parce que le boudin de pourceau se fait commu- nément avec du sang et de la graisse; et il l'a ainsi sot- tement rendu dans sa traduction. ^ C'est sur la foi de ce traducteur que quelques ignorants, et M. l'abbé du dia- logue, ont cru qu'Homère comparoit Ulysse à un boudin; quoique ni le grec ni le latin n'en disent rien, et que jamais aucun commentateur n'ait fait cette ridicule bévue. Cela montre bien les étranges inconvénients qui arrivent à ceux qui veulent parler d'une langue qu'ils ne savent point.


1. « Tout ainsi qu'un homme fait griller un boudin plein de sang et de graisse, le tourne de tous côtés sur le gril, pour le faire cuire; ainsi la fureur et les inquiétudes le viroient et le tournoient çà et là... »


UfiFLF.XlON Vir. 3.19


RÉFLEXION VII.


Il faut songer au jugement que toute la postérité fera de nos écrits. {Paroles de Longin, ch. xii.)


11 n'y a en effet que l'approbation de la postérité qui puisse établir le vrai mérite des ouvrages. Quelque éclat qu'ait fait un écrivain durant sa vie, quelques éloges qu'il ait reçus, on ne peut pas pour cela infailliblement con- clure que ses ouvrages soient excellents. De faux brillants, la nouveauté du style, un tour d'esprit qui étoit à la mode, peuvent les avoir fait valoir; et il arrivera peut-être que dans le siècle suivant on ouvrira les yeux, et que l'on méprisera ce que l'on a admiré. Nous en avons un bel exemple dans Ronsard * et dans ses imitateurs , comme du Bellay, du Bartas, Desportes, "^ qui, dans le siècle pré- cédent, ont été l'admiration de tout le monde, et qui aujourd'hui ne trouvent pas même de lecteurs. ^


i. Voyez Art poétique, chant I, vers 123 et suivants.

2. Voyez Art poétique, chant I.

3. Cela a pu être vrai pendant la dernière moitié du xvii" siècle et pendant tout le xvm'; mais sur la fin de celui-ci, a la nation allemande ayant été vaincue par les armes françaises, » un rhéteur germain nous a bientôt prouvé que Ronsard et du Bartas étaient de grands poètes, et que les Racine, les Corneille, les Molière, les Boileau, etc., n'étaient pas même des poètes.

Que l'on ne prenne pas ceci pour une plailhnterie : la ligne guillemetée est tirée d'une réponse faite, en 1825, par un des premiers savants d'outre- Khin à une lettre où un Français lui avait manifesté sa surprise de l'espèce


360 ŒUVRES DE BOILEAU.

La même chose étoit arrivée chez les Romains à Nae- vius, à Livius et à Ennius, qui, du temps d'Horace, comme nous l'apprenons de ce poëte,^ trouvoient encore beau- coup de gens qui les admiroient, mais qui à la fin furent entièrement décriés. Et il ne faut point s'imaginer que la chute de ces auteurs, tant les françois que les latins, soit venue de ce que les langues de leur pays ont changé. Elle n'est venue que de ce qu'ils n'avoient point attrapé dans ces langues le point de solidité et de perfection qui est nécessaire pour faire durer et pour faire à jamais priser des ouvrages. En effet, la langue latine, par exemple, qu'ont écrite Gicéron et Virgile, étoit déjà fort changée du temps de Quintilien, et encore plus du temps d'Aulugelle. ^ Cependant Gicéron et Virgile y étoient encore plus esti- més que de leur temps même, parce qu'ils avoient comme fixé la langue par leurs écrits, ayant atteint le point de perfection que j'ai dit.

Ge n'est donc point la vieillesse des mots et des expres- sions dans Ronsard qui a décrié Ronsard ; c'est qu'on s'est aperçu tout d'un coup que les beautés qu'on y croyoit voir n'étoieut point des beautés; ce que Bertaut, Malherbe, de Lingendes et Racan, ^ qui vinrent après lui, contribuèrent beaucoup à faire connoître, ayant attrapé dans le genre


de manie qu'avaient plusieurs de ses compatriotes de rabaisser ce qui s'était fait et pouvait encore se faire de bon en France, et d'exalter ce qui était peu estimé dans ce dernier pays. (B.-S.-P.) Nous sommes aujourd'hui plus justes appréciateurs du mérite et des efforts de ces poètes.

1. Voir la deuxième épître du second livre.

2. Quintilien vivait à la fin du i^' et Aulu-Gelle dans le ii*' siècle de l'ère vulgaire. (B.-S.-P.)

3. Voyez Art poétique, chant I, vers 18, et vers 123-142.

Jean de Lingendes naquit à Moulins l'an 1580 et mourut en 1610. Ses vers, insérés dans divers recueils, ont du sentiment et de l'harmonie. La pièce qui lui fait le plus d'honneur est son Élégie pour Ovide.


RÉFLEXION VII. 361

sérieux le vrai génie de la langue françoise, qui, bien loin d'être en son point de maturité du temps de Ronsard, comme Pasquier* se l'étoit persuadé faussement, n'étoit pas même encore sortie de sa première enfance. Au con- traire, le vrai tour de l'épigramme, du rondeau et des épî- tres naïves ayant été trouvé, même avant Ronsard, par Marot, par Saint-Gelais - et par d'autres, non-seulement leurs ouvrages en ce genre ne sont point tombés dans le mépris, mais ils sont encore aujourd'hui généralement esti- més; jusque-là même que pour trouver l'air naïf en fran- çois, on a encore quelquefois recours à leur style; et c'est ce qui a si bien réussi au célèbre M. de La Fontaine. Con- cluons donc qu'il n'y a qu'une longue suite d'années qui puisse établir la valeur et le vrai mérite d'un ouvrage.

Mais, lorsque des écrivains ont été admirés durant un fort grand nombre de siècles et n'ont été méprisés que par quelques gens de goût bizarre, car il se trouve toujours des goûts dépravés, alors non-seulement il y a de la témé- rité, mais il y a de la folie à vouloir douter du mérite de ces écrivains. Que si vous ne voyez point les beautés de leurs écrits, il ne faut pas conclure qu'elles n'y sont point, mais que vous êtes aveugle et que vous n'avez point de goût. Le gros des hommes à la longue ne se trompe point


1. Pasquier, né à Paris en 1529, mourut en 1615; il fut nommé avocat général de la Chambre des Comptes par Henri III. Le jugement dont parle Boileau se trouve dans son ouvrage intitulé Recherches de la France, liv. VII , ch. VI.

2. Voyez VArt poétique, chant I, vers 90 et 119.

Meslin ou Merlin de Saint-Gelais, natif d'Angoulême, était fils naturel d'Octavien de Saint-Gelais, évêque de cette v^e, et poëte très-célèbre en son temps. — Avec une plus grande connaissance du moyen âge, Boileau aurait pu citer des rondeaux du xiii* siècle fort jolis, dus au trouvère Adam de la Halle. Voir VHist. littér. de la France, t. XX, p. 658.


ir>2 ŒUVRES DE BOILEAU.

sur les ouvrages d'esprit. 11 n'est plus question, à l'heure qu'il est, de savoir si Homère, Platon, Gicéron, Virgile, sont des hommes merveilleux ; c'est une chose sans con- testation, puisque vingt siècles en sont convenus; il s'agit de savoir en quoi consiste ce merveilleux qui les a fait admirer de tant de siècles, et il faut trouver moyen de le voir, ou renoncer aux belles-lettres, auxquelles vous devez croire que vous n'avez ni goût ni génie, puisque vous ne sentez point ce qu'ont senti tous les hommes.

Quand je dis cela néanmoins, je suppose que vous sachiez la langue de ces auteurs ; car, si vous ne la savez point, et si vous ne vous l'êtes point familiarisée, je ne vous blâmerai pas de n'en point voir les beautés, je vous blâmerai seulement d'en parler. Et c'est en quoi on ne sauroit trop condamner M. P..., qui, ne sachant point la langue d'Homère, vient hardiment lui faire son procès sur les bassesses de ses traducteurs, et dire au genre humain, qui a admiré les ouvrages de ce grand poëte durant tant de siècles : Vous avez admiré des sottises. C'est à peu près la même chose qu'un aveugle-né qui s'en iroit crier par toutes les rues : Messieurs, je sais que le soleil que vous voyez vous paroît fort beau, mais moi, qui ne l'ai jamais vu, je vous déclare qu'il est fort laid.

Mais, pour revenir à ce que je disois, puisque c'est la postérité seule qui met le véritable prix aux ouvrages, il ne faut pas, quelque admirable que vous paroisse un écrivain moderne, le mettre aisément^en parallèle avec ces écrivains admirés durant un si grand nombre de siècles, puisqu'il n'est pas même sûr que ses ouvrages passent avec gloire au siècle suivant. En effet, sans aller chercher des exem- ples éloignés, combien n'avons-nous point vu d'auteurs admirés dans notre siècle, dont la gloire est déchue en


RÉFLEXION VII. 363

très-peu d'années ! Dans quelle estime n'ont point été, il y a trente ans, les ouvrages de Balzac! on ne parloit pas de lui simplement comme du plus éloquent homme de son siècle, mais comme du seul éloquent. Il a effectivement des qualités merveilleuses. On peut dire que jamais personne n'a mieux su sa langue que lui, et n'a mieux entendu la propriété des mots et la juste mesure des périodes; c'est une louange que tout le monde lui donne encore. Mais on s'est aperçu tout d'un coup que l'art où il s'est employé toute sa vie étoit l'art qu'il savoit le moins, je veux dire l'art de faire une lettre ; car, bien que les siennes soient toutes pleines d'esprit et de choses admirablement dites, on y remarque partout les deux vices les plus opposés au genre épistolaire, c'est à savoir l'affectation et l'enflure; et on ne peut plus lui pardonner ce soin vicieux qu'il a de dire toutes choses autrement que ne le disent les autres hommes. De sorte que tous les jours on rétorque contre lui ce même vers que Maynard a fait autrefois à sa louange :

Il n'est point de mortel qui parle comme lui.

Il y a pourtant encore des gens qui le lisent; mais il n'y a plus personne qui ose imiter son style, ceux qui l'ont fait s' étant rendus la risée de tout le monde.

Mais, pour chercher un exemple encore plus illustre que celui de Balzac, Corneille est celui de tous nos poètes qui a fait le plus d'éclat en notre temps; et on ne croyoit pas qu'il pût jamais y avoir en France un poëte digne de lui être égalé. Il n'y en a point en iffet qui ait plus d'élé- vation de génie, ni qui ait plus composé. Tout son mérite pourtant, à l'heure qu'il est, ayant été mis par le temps


364 OEUVRES DE BOILEAU.

comme dans un creuset, se réduit à huit ou neuf pièces de théâtre qu'on admire, et qui sont, s'il faut ainsi parler, comme le midi de sa poésie, dont l'orient et l'occident n'ont rien valu. Encore, dans ce petit nombre de bonnes pièces, outre les fautes de langue qui y sont assez fré- quentes, on commence à s'apercevoir de beaucoup d'en- droits de déclamation qu'on n'y voyoit point autrefois. Ainsi, non -seulement on ne trouve point mauvais qu'on lui compare aujourd'hui M. Racine, mais il se trouve même quantité de gens qui le lui préfèrent. La postérité jugera qui vaut le mieux des deux; car je suis persuadé que les écrits de l'un et de l'autre passeront aux siècles suivants : mais jusque-là ni l'un ni l'autre ne doit être mis en paral- lèle avec Euripide * et avec Sophocle, puisque leurs ou- vrages n'ont point encore le sceau qu'ont les ouvrages d'Euripide et de Sophocle, je veux dire l'approbation de plusieurs siècles.

Au reste, il ne faut pas s'imaginer que, dans ce nombre d'écrivains approuvés de tous les siècles, je veuille ici com- prendre ces auteurs, à la vérité anciens, mais qui ne se sont acquis qu'une médiocre estime, comme Lycophron, Nonnus, Silius Italiens - l'auteur des tragédies attribuées à Sénèque, et plusieurs autres à qui on peut, non-seule- ment comparer, mais à qui on peut, à mon avis, justement


1. Voyez Poésies diverses, XIX et XX.

Ceci confirme ce que rapporte Brossette au sujet de la première leçon de l'épigraphe du portrait de Racine (balancer Euripide et surpasser Corneille).

'2. Connus, né à Panopolis, en Egypte, vivait dans le v* siècle de l'ère vulgaire. On connaît de lui deux ouvrages : 1° une paraphrase de l'Évan- gile de saint Jean; un poëme intitulé les Dionysiaques, en quarante- huit livres. — Caïus Silius Italiens, né l'an 25 de Jésus-Christ, mourut l'an qui termine le premier siècle de l'ère chrétienne. Il a laissé un poëme latin en dix-sept livres sur la seconde guerre punique.


HÉFLEXION VII. 365

préférer beaucoup d'écrivains modernes. Je n'admets dans ce haut rang que ce petit nombre d'écrivains merveilleux dont le nom seul fait l'éloge, comme Homère, Platon, Cicé- ron, Virgile, etc. Et je ne règle point l'estime que je fais d'eux par le temps qu'il y a que leurs ouvrages durent, mais par le temps qu'il y a qu'on les admire. C'est de quoi il est bon d'avertir beaucoup de gens qui pourroient mal à propos croire ce que veut insinuer notre censeur, qu'on ne loue les anciens que parce qu'ils sont anciens, et qu'on ne blâme les modernes qne parce qu'ils sont modernes; ce qui n'est point du tout véritable, y ayant beaucoup d'an- ciens qu'on n'admire point, et beaucoup de modernes que tout le monde loue. L'antiquité d'un écrivain n'est pas un titre certain de son mérite ; mais l'antique et constante admiration qu'on a toujours eue pour ses ouvrages est une preuve sûre et infaillible qu'on les doit admirer.


.16li ŒUVRES DE liOlLEAU.


RÉFLEXION VIII.'


Il n'en est point ainsi de Pindare ^ et de Sophocle; car au milieu de leur plus grande violence, durant qu'ils tonnent et. foudroient, pour ainsi dire, souvent leur ardeur vient à s'éteindre, ^ et ils tombent malheu- reusement. {Paroles de Longin, ch. xxvii.)


Longin donne ici assez à entendre qu'il avoit trouvé des choses à redire dans Pindare. Et dans quel auteur n'en trouve-t-on point? Mais en même temps il déclare que ces fautes qu'il y a remarquées ne peuvent point être appelées proprement fautes, et que ce ne sont que de petites négli- gences où Pindare est tombé k cause de cet esprit divin dont il est entraîné, et qu'il n'étoit pas en sa puissance de régler comme il vouloit. C'est ainsi que le plus grand et le plus sévère de tous les critiques grecs parle de Pindare, même en le censurant.

Ce n'est pas là le langage de M. P..., homme qui sûre- ment ne sait point le grec. "^ Selon lui, Pindare non-seule-

1. C'est la seule à laquelle Perrault ait fait une réponse. Nous en citerons quelques fragments. (B.-S.-P.)

2. En 1694, il y avait seulement il n'en est pas ainsi de Pindare, et, en marge, Longin, ch. xvi... Perrault {Rép., p. 6) se récria beaucoup et sur cette citation erronée, qui était évidemment une faute typographique, et sur l'omission du reste du passage de Longin, comme si ce que Roileau dit ensuite ne montre pas qu'il avoue que Longin trouve des fautes dans Pin- dare... Boileau corrigea, en 1701, la citation (xxvii pour xvi), et rétablit le passage à l'exception d'un mot qu'on va indiquer. (B.-S.-P.)

3. Il faut ici mal à propos... Voyez plus loin ce chap. xxvii.

4. « Peut-être sais-je assez de grec pour faire voir à M. D... qu'il n'en sait guère, et qu'il s'est trompé plus d'une fois dans ses critiques.

« Cette grande affectation d'entendre bien le grec m'est suspecte, je ne


KÉFLEXION Vlll. 367

ment est plein de véritables fautes, mais c'est un auteur qui n'a aucune beauté; un diseur de galimatias impéné- trable, que jamais personne n'a pu comprendre, et dont Horace s'est moqué quand il a dit que c'étoit un poëte ini- niitable. En un mot, c'est un écrivain sans mérite, qui n'est estimé que d'un certain nombre de savants, qui le lisent sans le concevoir, et qui ne s'attachent qu'à recueillir quel- ques misérables sentences dont il a semé ses ouvrages. ^


vois point que ceux qui savent bien quelque chose en fassent tant de parade, et on remarque qu'aux réceptions des échevins de l'hôtel de ville il n'y a que ceux qui ne savent point le latin qui en mettent dans leurs harangues. »

1. Ces deux phrases, depuis les mots un diseur, étaient en italiques dans l'édition de 1C94, et il y avait (p. 197) en marge : l^arallèles, t. I, p. 235, et t. III, p. 163, 183... Boileau eut le tort (peut-être était-ce une pure inadvertance) de mettre en italiques ce qui n'était qu'un résumé et non point une copie littérale des pages indiquées. Aussitôt Perrault {Bép., p. 9 à 11) se récrie vivement contre ce défaut de bonne foi. Il convient, il est vrai, que dans un des passages cités (t. III, p. 184) il a parlé du galimatias impénétrable de Pindare, mais il ajoute qu'il a eu raison en cela, parce que, s'il est vrai qu'il y a de belles choses dans Pin- dare, il est plus vrai encore qu'il y en a d'inintelligibles... Il termine par répéter lui-même, et en italiques (p. 10), ce que contient l'un des autres passages des Parallèles [t. Ill, p. 163) cités par Boileau, et voici comment il le rapporte : « Les savants, en lisant Pindare, passent légèrement sur ce qu'ils n'entendent pas, et ne s'arrêtent qu'aux beaux traits qu'ils transcrivent dans leurs recueils...» Mais ici il ne fait guère preuve, lui-même, de bonne foi, car il a altéré tout le commencement de ce passage, commencement qui, selon toute apparence, avait échauffé la bile de son adversaire. Le voici (t. III, p. 162, 163) : « Si les savants lisaient Pindare avec résolution de bien comprendre ce qu'il dit, ils s'en beblteroiknt bien vite, et ils en parle- roient encore plus mal que nous ; mais ils passent légèrement sur tout ce qu'ils, etc. »

Saint-Marc, qui s'attache ordinairement à chercher des torts ou des fautes à Boileau, s'est bien gardé de parler de cette altération, quoiqu'il eût sous ses yeux les Parallèles. A l'égard de presque tous les éditeurs suivants, attachés à la méthode que nous avons déjà remarquée, ils citent les Paral- lèles uniquement d'après Saint-Marc, et sans nommer celui-ci, au risque de prendre ses erreurs sur leur propre compte.

Au reste, Boileau, cédant sans doute à sa paresse, au lieu de relever l'altération, se borna, dans les éditions suivantes (1701 et 1713j, à substituer


368 ŒUVKKS DE BO[LHAU.

Voilà ce qu'il juge à propos d'avancer sans preuve dans le dernier de ses Dialogues. Il est vrai que, dans un autre de ses Dialogues, * il vient à la preuve devant madame la pré- sidente Morinet, et prétend montrer que le commencement de la première ode de ce grand poëte ne s'entend point. C'est ce qu'il prouve admirablement par la traduction qu'il en a faite; car il faut avouer que si Pindare s'étoit énoncé comme lui, La Serre, ^ ni Richesource , ^ ne l'emporte- roient pas sur Pindare pour le galimatias et pour la bassesse.

On sera donc assez surpris ici de voir que cette bas- sesse et ce galimatias appartiennent entièrement à M. P..., qui, en traduisant Pindare, n'a entendu ni le grec, ni le latin, ni le françois. C'est ce qu'il est aisé de prouver. Mais pour cela il faut savoir que Pindare vivoit peu de temps après Pythagore, Thaïes et Anaxagore, fameux philosophes naturalistes, et qui avoient enseigné la physique avec un fort grand succès. L'opinion de Thaïes, qui mettoit l'eau pour le principe des choses, étoit surtout célèbre. Empé- docle, Sicilien qui vivoit du temps de Pindare même, et

des caractères romains aux italiques, et à mettre simplement à sa citation marginale : Parallèles de M. P***, t. I et t. III. (B.-S.-P.)

1. Parallèles, t. I, p. 28. (Brossette.) — Voyez aussi Perrault, Lettre, p. 6 à 9. (B.-S.-P.)

2. Voyez satire III, vers 176.

3. Jean de Soudier, sieur de Richesource, modérateur de l'Académie, mourut en 1094. On a de lui : Conférences académiques et oratoires, acconi' pagnées de leurs résolutions, Paris, 16G1-16G5, trois parties, in-4, et VÉIq- quence de la chaire, ou la Rhétorique des prédicateurs, Paris, 1673, in-12. (M. Chéron.)

Il faisoit des leçons publiques d'éloquence dans une chambre qu'il occupoit à la place Dauphine. On raconte que La Serre, après l'avoir entendu, l'embrassa et lui témoigna sa reconnoissance en ces termes : « Ah! monsieur, depuis vingt ans j'ai bien débité du galimatias; mais vous venez d'en dire plus en une heure que je n'en ai écrit en toute ma vie. » (De Saint-Surin.)


RÉFLEXION Vni. 369

qui avoit été disciple d'Anaxagore, avoit encore poussé la chose plus loin qu'eux; et non-seulement avoit pénétré fort avant dans la connoissance de la nature, mais il avoit fait ce que Lucrèce a fait depuis, à son imitation, je veux dire qu'il avoit mis toute la physique en vers. On a perdu son poëme ; on sait pourtant que ce poëme commençoit par l'éloge des quatre éléments, et vraisemblablement il n'y avoit pas oublié la formation de l'or et des autres métaux. Cet ouvrage s'étoit rendu si fameux dans la Grèce, qu'il y avoit fait regarder son auteur comme une espèce de divinité.

Pindare, venant donc à composer sa première ode olympique à la louange d'Hiéron, roi de Sicile, qui avoit remporté le prix de la course des chevaux, débute par la chose du monde la plus simple et la plus naturelle, qui est que, s'il vouloit chanter les merveilles de la nature, il chanteroit, à l'imitation d'Empédocle, Sicilien, l'eau et l'or, comme les deux plus excellentes choses du monde; mais que, s'étant consacré à chanter les actions des hommes, il va chanter le combat olympique, puisque c'est en effet ce que les hommes font de plus grand; et que de dire qu'il y ait quelque autre combat aussi excellent que le combat olympique, c'est prétendre qu'il y a dans le ciel quelque autre astre aussi lumineux que le soleil. Voilà la pensée de Pindare mise dans son ordre naturel, et telle qu'un rhé- teur la pourroit dire dans une exacte prose. Voici comme Pindare l'énonce en poëte : « Il n'y a rien de si excellent que l'eau; il n'y a rien de plus éclatant que l'or, et il se distingue entre toutes les autres superbes richesses comme un feu qui brille dans la nuit. Mais, ô mon esprit! puisque*

I. La particule cl veut aussi bien dire en cet endroit puisque et comme, III. U


370 OEUVKES DE BOILEAU.

c'est des combats que tu veux chanter, ne va point te figu- rer ni que dans les vastes déserts du ciel , quand il fait jour, ^ on puisse voir quelque autre astre aussi lumineux que le soleil, ni que sur la terre nous puissions dire qu'il y ait quelque autre combat aussi excellent que le combat olympique. ^ »

Pindare ^ est presque ici traduit mot pour mot, * et je ne lui ai prêté que le mot de sur la terre, que le sens amène si naturellement, qu'en vérité il n'y a qu'un homme qui ne sait ce que c'est que traduire qui puisse me chi- caner là-dessus. Je ne prétends donc pas, dans une tra- duction si littérale, avoir fait sentir toute la force de l'ori- ginal, dont la beauté consiste principalement dans le nombre, l'arrangement et la magnificence des paroles. Ge-

que si; et c'est, ce que Benoît a fort bien montré dans l'ode III, où ces mots àpioTov, etc., sont répétés. (Boileau, 1713.)

1. Le traducteur latin n'a pas bien rendu cet endroit, {jLr,x£Ti «rxÔTtei àllo çaeivov à^rxpov, ne contempleris aliud visibile astrum, qui doivent s'expli- quer dans mon sens : Ne puta quod videatur aliud astrum; ne te figure pas qu'on puisse voir un autre astre, etc. (Boileau, 1713.)

'2. Voici le texte de Pindare :

"ApKTTOv (xèv uScop, ô Bé }(pu(jo; al66[jL£vov 7:ùp

"At£ ôia-npSTiEt vuxxi \i.zydvoç,o; e^oxa tcXoutou.

El c'àeôXa yapûev

"EXôsat, çOvOv -^Top,

(jLrjXSÔ' àlio'Q (TAÔTiei

àX),o Oa^TivÔTepov èv àtxépa çaôvvôv àaxpov epT^ixa; 5i' àiOspo;.

(xr,ô' 'OXufJLTiîa; àyœva çepxcpov aOoàdOfxsv...

M. Poyard le traduit ainsi : ^^ L'eau est le premier des éléments. L'or, comme une vive flamme, brille dans les ténèbres ; c'est le roi de l'éclatante richesse. Et toi, ô mon âme, si tu veux célébrer les luttes de l'arène, comme il n'y a pas dans les plaines de l'air un astre plus ardent que ce soleil qui nous éclaire, ainsi ne cherche pas de plus grand sujet que les luttes d'Olympie. »

3. Voyez épigramme XXVIII.

4. Perrault répond à ceci : « Cette traduction de M. Despréaux est si peu littérale qu'il y a plus de la moitié des mots auxquels il n'y en a point dans le grec qui y répondent. »


RÉFLEXION Vin. 371

pendant quelle majesté et quelle noblesse un homme de bon sens n'y peut-il pas remarquer, même dans la séche- resse de ma traduction ! Que de grandes images présentées d'abord, l'eau, l'or, le feu, le soleil! Que de sublimes ligures ensemble, la métaphore, l'apostrophe, la métony- mie! Quel tour et quelle agréable circonduction de paroles! ^ Cette expression : « Les vastes déserts du ciel quand il fait jour, » est peut-être une des plus grandes choses qui aient jamais été dites en poésie. En effet, qui n'a point remar- qué de quel nombre infini d'étoiles le ciel paroît peuplé durant la nuit, et quelle vaste solitude c'est au contraire dès que le soleil vient à se montrer? De sorte que, par le seul début de cette ode, on commence à concevoir tout ce qu'Horace a voulu faire entendre quand il a dit que « Pin- dare est comme un grand fleuve qui marche à flots bouil- lonnants, et que de sa bouche, comme d'une source pro- fonde, il sort une immensité de richesses et de belles choses. »

Fervet, immensusque ruit profundo Pindarus ore. *


1 . « Je ne sais ce que c'est qu'une circonduction de paroles. Ce mot n'est point dans le Dictionnaire de l'Académie françoise, et je ne crois pas qu'il soit dans un autre dictionnaire. Circumductio, en latin, signifie tromperie.» (Pf.rrvult), liép., p. 22. — Il falloit dire circonlocution. (Saint-Marc). — MM. Daunou, Amar et de Saint-Surin pensent que c'est, en effet, ce que Boileau a voulu dire. Kous serions tentés de croire qu'il a essayé d'intro- duire dans notre langue le mot circonduction, qui, en latin, selon l'obser- vation de Suint-Marc, signifie au propre, conduire autour. (B.-S.-P.)

Pour le sens de tromperie, escroquerie, voici un exemple de Plante : Nec pueri suppositio, nec argenti circumductio. Mais le même mot signi- fiait encore, chez Quintilien seulement, amplification d'une pensée, période; c'est ce que veut dire ici Boileau. M. Littréa négligé de le donner^ dans son Dictionnaire de la langue française, avec l'acception littéraire et l'exemple de Boileau. *

2. Horace, liv. IV, ode i, vers 7 et 8. (B.-S.-P.)


37Î QKUVRES DK BUILEAL.

Examinons maintenant la traduction de M. P...* La voici : u L'eau est très-bonne à la vérité; et l'or, qui brille comme le feu durant la nuit, éclate merveilleusement parmi les richesses qui rendent l'homme superbe. Mais, mon esprit, si tu désires chanter des combats, ne con- temples point d'autre astre plus lumineux que le soleil pendant le jour, dans le vague de l'air; car nous ne sau- rions chanter des combats plus illustres que les combats olympiques. » Peut- on jamais voir un plus plat galima- tias? « L'eau est très-bonne à la vérité, » est une manière de parler familière et comique qui ne répond point à la majesté de Pindare. Le mot d'apicTov ne veut pas simple- ment dire en grec bon, mais merveilleux, divin, excel- lent ' entre les choses excellentes. On dira fort bien en grec qu'Alexandre et Jules César étoient aptcToi : traduira- t-on qu'ils étoient de bonnes gens? D'ailleurs, le mot de bonne eau en françois tombe dans le bas, à cause que cette façon de parler s'emploie dans des usages bas et populaires, a l'enseigne de la bonne eau, a la bonne eau- de-vie. Le mot d'A la vérité en cet endroit est encore plus familier et plus ridicule, et n'est point dans le grec, où le [A£v et le ^ï sont comme des espèces d'enclitiques qui ne servent qu'à soutenir la versification, a Et l'or qui


1. Parallèles, t. J, p. 28; Lett., p. 6; Bép., p. 43. (B.-S.-P.)

2. « ... Je ne comprends point pourquoi on trouve, dit Perrault, que ce commencement est comique. Si un homme vouloit donner à un autre le conseil de ne pas boire de l'eau toute pure, et lui disoit ces paroles : L'eau est très-bonne à la vérité, mais je vous conseille d'y mêler un peu de vin pour fortifier votre estomac, y auroit-il quelque chose de comique dans ce discours? »

3. Dans l'édition de 1694 il y a excellent par excellence. — Je ne con- nois point cette phrase, dit Perrault (fiep., p. 27). — Voilà encore une cor- rection faite sur Vaois d'un ennemi. (B.-S.-P.)


RÉFLEXION VIII. 373

brille. * » 11 n'y a point (I'et dans le grec, et qui n'y est point non plus. « Éclate merveilleusement parmi les ri- chesses. » Merveilleusement est burlesque en cet endroit. Il n'est point dans le grec, et se sent de l'ironie que M. P... a dans l'esprit, et qu'il tâche de prêter même aux paroles de Pindare en le traduisant. ^ « Qui rendent l'homme superbe. » Cela n'est point dans Pindare, qui donne l'épithète de superbe aux richesses mêmes, ce qui est une figure très-belle ; au lieu que dans la traduction, n'y ayant point de figure, il n'y a plus par conséquent de poésie. « Mais, mon esprit, » etc. C'est ici où M. P... achève de perdre la tramontane; et, comme il n'a entendu aucun mot de cet endroit où j'ai fait voir un sens si noble, si majestueux et si clair, on me dispensera d'en faire l'analyse.

Je me contenterai de lui demander dans quel lexicon, dans quel dictionnaire ancien ou moderne, il a jamais trouvé que ^-/i^ï ^ en grec, ou ne en latin, voulût dire

1. Perrault {Rép., p. 30 à 32) objecte que Roileau a lui-même employé l'expression qui bnlle, mais il oublie, ou feint d'oublier, que c'est après le mot feu et non pas après le mot or... Quoi qu'il en soit, il paraît que l'objec- tion a déterminé Boileau à mettre dans la seconde édition des Réflexions (1701 et 1713) la note suivante (elle n'est pas dans celle de 1694) :

« S'il y avoit l'or qui brille, dans le grec, cela feroit un solécisme; car il faudroit que aiOôjjLSvov fût Tadjectif de xp^^JÔ?. » (B.-S.-P.)

2. o Personne ne se sert moins que moi de l'ironie. Je sais bien que c'étoit la figure favorite de Socrate; mais avec tout cela je ne l'aime point, elle est presque toujours offensante, et je ne veux offenser personne. M, Despréaux ajoute que j'ose prêter l'ironie que j'ai dans l'esprit même aux paroles de Pindare. Ce même est réjouissant; ne semble-t-il pas que les paroles de Pindare soient les paroles de l'Écriture sainte? Cela me fait souvenir de ce qu'on lit dans les notes du Pétrone de M. Nodot : « Il a paru « depuis peu un poëme en notre langue, où il n'y a pas un vers qui ne soit « un blasphème contre la sacrée antiquité, et même contre Apollon. » O collège ! ô collège 1 que tes impressions demeurent longtemps en de certains esprits! » •

3. On avait mis dans l'édition de 1694 (jliqxeti au lieu de [itiùz. Perrault


374 OEUVRES DE BOILEAU.

CAR. Cependant c'est ce car qui fait ici toute la confusion du raisonnement qu'il veut attribuer à Pindare. Ne sait-il pas qu'en toute langue, mettez un car mal à propos, il n'y a point de raisonnement qui ne devienne absurde? Que je dise, par exemple : « Il n'y a rien de si clair que le com- mencement de la première ode de Pindare, et M. P... ne l'a point entendu, » voilà parler très-juste. Mais si je dis : « 11 n'y a rien de si clair que le commencement de la première ode de Pindare, car M. P... ne l'a point en- tendu, » c'est fort mal argumenté, parce que d'un fait très-véritable je fais une raison très-fausse, ^ et qu'il est fort indifférent, pour faire qu'une chose soit claire ou obscure, que M. P... l'entende ou ne l'entende point.

Je ne m'étendrai point davantage à lui faire connoître une faute qu'il n'est pas possible que lui-même ne sente. J'oserai seulement l'avertir que, lorsqu'on veut critiquer d'aussi grands hommes qu'Homère et que Pindare, il faut avoir du moins les premières teintures de la grammaire, et

a profité adroitement de cette faute d'impression pour éluder la critique de son hyper-ridicule car, qu'il n'était pas possible de défendre. Il supposa que Boileau attaquait ici l'expression ne contemples point de sa traduction (colonne 1, ligne 4) et répondit (p. 3G) que précisément il avait traduit par ne le premier mot grec.

La faute d'impression fut réparée, non pas seulement dans l'édition de 1713, comme le prétend Du Montheil (1729), mais dans l'édition de 1701, ainsi que l'observe avec raison Saint-Marc (nous avons dix exemplaires des deux formats, qui tous ont (jLYiôè).

On voit par là que l'indication des variantes n'est pas aussi inutile que le prétend Souchay. (B.-S.-P.)

Il s'était glissé dans cette note une faute au mot [ir,Y.éxi, que Berriat- Saint-Prix écrit ç[xr,x£Ti ; elle se retrouve chez M. Chéron.

1. Dans l'édition de 1694, au lieu des deux lignes suivantes, l'alinéa finissait ainsi : et qu'il y a un grand nombre de choses fort claires que M. P. n'entend point... Gela ne se liait guère avec ce qui précède, auss Perrault le critiqua {Bép., p. 38) : « C'est, dit-il, le plus profond galima- tias qui se soit jamais fait... » et Boileau, toujours docile, y substitua, en 1701, ce qu'on lit ci-dessus. (B.-S.-P.)


RÉFLEXION VIII. 375

qu'il peut fort bien arriver que l'auteur le plus habile devienne un auteur de mauvais sens entre les mains d'un traducteur ignorant, qui ne l'entend point, et qui ne sait pas même quelquefois que ni ne veut pas dire car.

Après avoir ainsi convaincu M. Perrault sur le grec et sur le latin, il trouvera bon que je l'avertisse aussi qu'il y a une grossière faute de françois dans ces mots de sa tra- duction : (( Mais, mon esprit, ne contemples point, » etc., et que contemple, à l'impératif, n'a point d's. * Je lui con- seille donc de renvoyer cette s - au mot de casuite, qu'il écrit toujours ainsi, quoiqu'on doive toujours écrire et pro- noncer cAsuisTE.^ Cette s, je l'avoue, y est un peu plus nécessaire qu'au pluriel du mot d'opÉRA: car bien que j'aie toujours entendu prononcer des opéras, * comme on dit


1. Voici encore une circonstance où Perrault {Rép., p. 39) élude adroi- tement la critique. Il soutient qu'il y a contemple dans ses éditions de Paris, ce qui est vrai, et que la faute aura été commise dans une édition de Hol- lande (d'où il prend occasion de faire remarquer qu'il est un peu plus lu que Boileau ne voudrait le faire croire) ; mais il oublie que la faute est dans sa lettre (p. 7), aussi imprimée à Paris. (B.-S.-P.)

2. Texte de 1713, in-4° et in-12, suivi par Brossette, Du Montheil , Souchay, MM. Didot (1800), Thiessé (1828), etc.... Il nous paraît préfé- rable, d'après l'observation suivante, à l'expression cet s, qui était dans les éditions de 1G94 et 1701, suivies par Saint-Marc et MM. Daunou, de Saint- Surin, Amar et VioUet-Leduc.

M 11 faut écrire cette s et non pas cet s, car s est un substantif féminin, » dit Perrault {Rép., p. 41). M. Daunou approuve cette critique, parce qu'au temps de Boileau on disait une esse. On vient de voir que Boileau adopta la correction. (B.-S.-P.)

3. Autre circonstance où Perrault élude encore la critique {Rép., p. 42) et cite ses Parallèles où il a écrit casuiste, tandis qu'il y a casuite dans la lettre (p. 5) déjà indiquée. (B.-S.-P.)

4. Perrault dans la même lettre (p. 13) avait critiqué le pluriel donné, par Boileau, à opéra dans son discours sur l'ode. Boileau, on le voit, adopte ici la correction, et, en effet, le Dictionnaire de l'Académie jusques à la fin du xvin* siècle a déclaré ce mot indéclinable. Mais, dès le commencement de ce siècle, J.-B. Rousseau (II, 290, l^t. du 13 août 1717) et successive- ment, en 1787, d'Alembert (I, 238; IV, 437) avaient réclamé contre cette


376 ŒUVRES DE BOILEAU.

des factums et des lotons, * je ne voudrois pas assurer qu'on le doive écrire, et je pourrois bien m' être trompé en l'écrivant de la sorte.


décision, et ce dernier annonçait alors qu'elle serait changée dans l'édition

suivante de l'Académie, ce qui a eu lieu en effet dans celle de 1798. (B.-S.-P.)

1. Dé traversé d'une petite cheville sur laquelle on le fait tourner.

( FÉRAUD.)


HÊFLEXION IX. 377


RÉFLEXION IX.


Les mots bas sont comme autant de marques honteuses qui flétrissent l'expression. {Paroles de Longin, ch. xxxiv.)


Cette remarque est vraie dans toutes les langues. Il n'y a rien qui avilisse davantage un discours que les mots bas. On souffrira plutôt, généralement parlant, une pensée basse exprimée en termes nobles, que la pensée la plus noble exprimée en termes bas. La raison de cela est que tout le monde ne peut pas juger de la justesse et de la force d'une pensée ; mais qu'il n'y a presque personne, surtout dans les langues vivantes, qui ne sente la bassesse des mots. Cependant il y a peu d'écrivains qui ne tombent quelquefois dans ce vice. Longin, comme nous voyons ici, accuse Hérodote, c'est-à-dire le plus poli de tous les his- toriens grecs, d'avoir laissé échapper des mots bas dans son histoire. On en reproche à Tite-Live, à Salluste et à Virgile.

N'est-ce donc pas une chose fort surprenante qu'on n'ait jamais fait sur cela aucun reproche à Homère, bien qu'il ait composé deux poëmes, chacun plus gros que l'Enéide, et qu'il n'y ait point d'écrivain qui descende quelquefois dans un plus grand détail que lui, ni qui dise si volontiers les petites choses, ne se servant jamais que de termes nobles, ou employant les termes les moins rele- vés avec tant d'art et d'industrie, comme remarque Denys


378 ŒUVRES DE BOILEAU.

d'Halicarnasse, qu'il les rend nobles et harmonieux? Et certainement, s'il y avoit eu quelque reproche à lui faire sur la bassesse des mots, Longin ne l'auroit pas vraisem- blablement plus épargné ici qu'Hérodote. On voit donc par là le peu de sens de ces critiques modernes, qui veulent juger du grec sans savoir de grec, et qui, ne lisant Homère que dans des traductions latines très-basses, ou dans des traductions françoises encore plus rampantes, imputent à Homère les bassesses de ses traducteurs, et l'accusent de ce qu'en parlant grec il n'a pas assez noblement parlé latin ou françois. Ces messieurs doivent savoir que les mots des langues ne répondent pas toujours juste les uns aux autres, et qu'un terme grec très-noble ne peut souvent être exprimé en françois que par un terme très-bas. Cela se voit par les mots d'AsiNUs en latin et d'ANE en françois, qui sont de la dernière bassesse dans l'une et dans l'autre de ces langues, quoique le mot qui signifie cet animal n'ait rien de bas en grec ni en hébreu, où on le voit em- ployé dans les endroits même les plus magnifiques. Il en est de même du mot mulet et de plusieurs autres. *


1. C'est ainsi qu'Homère, Iliade, XI, 556, compare Ajax à un âne

ûç Aîa; tôt' aTco Tpwwv tetiyijxévo; ■^Top "Hïe, no>X às'xwv Ttepl yàp oie vr,uacriv 'Ax^iciv. '£2; ô'ôt' ôvoç Trap' àpoupav Iwv ièir^aaxo Ttatôa; No)6r);, o) ôyi uo).Xà irôpt poTiaÀ' àfjLçi? èàyrj, Keipct t' èiaeXOw'j éaôl Xyjïov ol os te Tiaîoe;

TUTtTO'JCJlV 'pOTlàXotCTf ^17] ÔÉ TS VrjTTirj aÙTWV.

luouûYi t' è|yiXaa<7av, èueî t' exopéarraTO


Cette comparaison excitait la colère et les rires de La Motte et de Fonte- nelle. Sur cette question de la noblesse des termes dans Homère, c'était M"^« Dacier qui avait raison quand elle disait : « J'aime à voir les héros d'Homère faire ce que faisoient les patriarches, plus grands que les rois et les héros. J'aime à voir Junon s'ajuster elle-même, sans cet attirail de toilette, sans coiffeuse et sans dame d'atour. » Hipp. Rigault ajoute : « Ce n'est pas un médiocre honneur pour M'>*« Dacier d'avoir compris dans


RÉFLEXION IX. 379

En eiïet, les langues ont chacune leur bizarrerie : mais la françoise est principalement capricieuse sur les mots; et, bien qu'elle soit riche en beaux termes sur de certains sujets, il y en a beaucoup où elle est fort pauvre; et il y a un très-grand nombre de petites choses qu'elle ne sauroit dire noblement : ainsi, par exemple, bien que dans les endroits les plus sublimes elle nomme sans s'avilir un mouton, une chèvre, une brebis, elle ne sau- roit, sans se diffamer, dans un style un peu élevé, nom- mer un veau, une truie, un cochon. Le mot de génisse en françois est fort beau, surtout dans une églogue; VACHE ne s'y peut pas souffrir. Pasteur et berger y sont du plus bel usage , gardeur de pourceaux ou gardeur de BŒUFS y seroient horribles. Cependant il n'y a peut-être


Homère, à force de l'aimer, les beautés que le"xvii"' siècle estimoit le moins en lui. C'est l'amour d'Homère qui instruit M""' Dacier de ce que le goût ne lui révélerait pas. Qui avait plus de goût que Racine et Boileau? Et pourtant Boileau découvre dans Homère la noblesse qu'Homère n'a jamais cherchée, et Racine invente Arcas, un de ces gentilshommes, comme dit jyjnie Dacier, qu'Agamemnou n'a jamais eus. Après Fénelon, cette amante d'Homère est l'esprit le plus antique du siècle de Louis XIV. » ( Hist. de la querelle des anciens et des modernes, p. 360.) Cependant elle n'a pas osé hasarder le nom propre dans sa traduction : « Comme on voit Vanimal patient et robuste, mais lent et paresseux. » Elle a eu recours à la péri- phrase, dit M. Egger, « car il faut toujours, c'est elle qui parle, s'accom- moder, surtout pour les expressions, aux idées et aux usages de son siècle, même en les condamnant. »

Sauf les traducteurs Salel et Certon qui traduisent nettement « un asne paresseux, » u un asne par les champs, » tous les autres sont dans un grand embarras. Bitaubé regrette de ne pouvoir pas nommer l'âne, la mon- ture des rois, que l'éloquent éloge quen a fait Buffon devrait réhabiliter parmi nous. Lebrun traduit : « Tel est cet animal utile qu'outragent nos dédains. » Il faut donner pourtant la palme à Dobremès (1794) :

Comme on voit cet objet de nos mépris injustes, Cet esclave de l'homme, aux accents si robustes, Ce quadrupède utile, obstiné, paresseux, Compagnon dédaigné de nos couisiers fougueux, Que l'avare Cybèle, en des bords aquatiques. Nourrit de roseaux verts ou de chardons rustiques.


380 ŒUVRES DE BOILEAL'.

pas dans le grec deux plus beaux mots que GoétoTviç et pouxo>^oç, qui répondent à ces deux mots françois; et c'est pourquoi Yirgde a intitulé ses Églogues de ce doux nom de BUCOLIQUES, qui veut pourtant dire en notre langue, à la lettre, les entretiens des bouviers ou des gardeurs

DE boeufs.

Je pouiTois rapporter encore ici un nombre infini de pareils exemples. Mais, au lieu de plaindre en cela le malheur de noire langue, prendrons-nous le parti d'accu- ser Homère et Virgile de bassesse, pour n'avoir pas prévu que ces termes, quoique si nobles et si doux à l'oreille en leur langue, seroient bas et grossiers étant traduits un jour en françois? Voilà en elTet le principe sur lequel M. P... fait le procès à Homère. 11 ne se con- tente pas de le condamner sur les basses traductions qu'on en a faites en latin : pour plus grande sûreté, il traduit lui-même ce latin en françois; et avec ce beau talent qu'il a de dire bassement toutes choses, il fait si bien, que, racontant le sujet de l'Odyssée, il fait d'un des plus nobles sujets qui ait jamais été traité un ouvrage aussi burlesque que I'Ovide en belle humeur. *

11 change ce sage vieillard- qui avoit soin des trou- peaux d'Ulysse en un vilain porcher. Aux endroits où Homère dit « que la nuit couvroit la terre de son ombre, et cachoit les chemins aux voyageurs , » il traduit, a que l'on commençoit à ne voir goutte dans les rues.' » Au lieu de la magnifique chaussure dont Télémaque lie ses pieds délicats, il lui fait mettre ses beaux souliers de

1. Voyez Art poétique, chant I.

2. Parallèles, t. III, p. 73 et suivantes.

3. Parallèles, t. III, p. 89 et 90.


RÉFLEXION IX. 381

parade.* A l'endroit où Homère, pour marquer la pro- preté de la maison de Nestor, dit « que ce fameux vieil- lard s'assit devant sa porte sur des pierres fort polies, et qui reluisoient comme si on les avoit frottées de quelque huile précieuse, » il met « que Nestor s'alla asseoir sur des pierres luisantes comme de l'onguent. - » Il explique partout le mot de sus, qui est fort noble en grec, par le mot de a cochon » ou de « pourceau^ » qui est de la dernière bassesse en françois. Au lieu qu'Aga- memnon dit u qu'Égisthe le fit assassiner dans son palais, comme un taureau qu'on égorge dans une étable , » il met dans la bouche d'Agamemnon cette manière de parler basse : « Égisthe me fit assommer comme un bœuf. ^ » Au lieu de dire, comme porte le grec, u qu'Ulysse voyant son vaisseau fracassé et son mât renversé d'un coup de tonnerre, il lia ensemble, du mieux qu'il put, ce mât avec son reste de vaisseau, et s'assit dessus, » il fait dire à Ulysse « qu'il se mit à cheval sur son mât. ^ » C'est en cet endroit qu'il fait cette énorme bévue que nous avons remarquée ailleurs dans nos observations. ®

Il dit encore sur ce sujet cent autres bassesses de la même force , exprimant en style rampant et bourgeois les mœurs des hommes de cet ancien siècle, qu'Hésiode appelle le siècle des héros, où l'on ne connoissoit point la mollesse et les délices, où l'on se servoit, où l'on


1. Parallèles, t. III, p. 74.

2. Parallèles, t. III, p. 7(5.

3. Parallèles, t. III, p. 85 et 90.

4. « Agamemnon dit à Ulysse qu'il fut assommé comme un bœuf par Égisthe, et que ceux qui l'accompagnoient furent tués comme des cochons qu'un homme riche fait tuer pour une noce, ou pour un festin où chacun apporte son plat. » Parallèles, t. III, p. 85.

5. Parallèles, t. III, p. 86. ^

6. Voyez plus haut, Réflexion VI.


382 ŒUVRES \)E BOILEAU.

s'habilloit soi-même, et qui se sentoit encore par là du siècle d'or. M. P... triomphe à nous faire voir combien cette simplicité est éloignée de notre mollesse et de notre luxe, qu'il regarde comme un des grands présents que Dieu ait faits aux hommes, et qui sont pourtant l'ori- gine de tous les vices, ainsi que Longin le fait voir dans son dernier chapitre, où il traite de la décadence des esprits, qu'il attribue principalement à ce luxe et à cette mollesse.

M. P... ne fait pas réflexion que les dieux et les déesses dans les fables n'en sont pas moins agréables, quoiqu'ils n'aient ni estafiers, ni valets de chambre, ni dames d'atour, et qu'ils aillent souvent tout nus; qu'enfin le luxe est venu d'Asie en Europe, et que c'est des nations barbares qu'il est descendu chez les nations polies , où il a tout perdu; et où, plus dangereux lléau que la peste ni que la guerre, il a, comme dit Juvénal, vengé l'uni- vers vaincu, en pervertissant les vainqueurs :

Ssevior armis

Luxuria incubuit, victumque ulciscitur orbem. ^

J'aurois beaucoup de choses à dire sur ce sujet; mais il faut les réserver pour un autre endroit, et je ne veux parler ici que de la bassesse des mots. M. P... en trouve beaucoup dans les épithètes d'Homère, qu'il accuse d'être souvent superflues. ^ 11 ne sait pas sans doute ce


1. Satire VI, vers 2G7-208.

2. Parallèles, t. III, p. 110.

L'abbé dit : « Supposons que la poésie d'Homère soit très-nombreuse et très-agréable, lui étoit-il malaisé de la faire ainsi avec toutes les licences qu'il s'est données? Ce poëte, pour faciliter sa versification, a commencé par équiper tous les héros, tous les dieux, de plusieurs épithètes de dififé-


RÉFLEXION IX. 383

que sait tout homme un peu versé dans le grec, que, comme en Grèce autrefois le fils ne portoit point le nom du père, il est rare, même dans la prose, qu'on y nomme un homme sans lui donner une épithète qui le distingue, en disant ou le nom de son père, ou son pays, ou son talent, ou son défaut : Alexandre fils de Philippe, Alcibiade fils de Glinias, Hérodote d'Halicarnasse, Clément Alexan- drin, Polyclète le sculpteur, Diogène le cynique, Denys le tyran, etc. Homère donc, écrivant dans le génie de sa langue, ne s'est pas contenté de donner à ses dieux et à ses héros ces noms de distinction qu'on leur donnoit dans la prose, mais il leur en a composé de doux et d'harmonieux qui marquent leur principal caractère. Ainsi, par l' épithète de léger a la course, qu'il donne à Achille, il a marqué l'impétuosité d'un jeune homme. Voulant exprimer la prudence dans Minerve , il l'appelle la déesse aux yeux fins. Au contraire, pour peindre la majesté dans Junon, il la nomme la déesse aux yeux grands et ouverts; et ainsi des autres.

n ne faut donc pas regarder ces épithètes qu'il leur


rentes longueurs pour finir ses vers pompeusement et commodément. Achille est divin; il est un dieu; il est bien botté; il est bien coiffé; il a les pieds légers; tout cela, non point selon le cas dont il s'agit, mais selon qu'il reste plus ou moins de place à remplir pour achever le vers. Junon a des yeux de bœuf, ou les bras blancs; est femme de Jupiter, ou fille de Saturne, suivant le besoin de la versification, et nullement par rapport aux aventures où elle intervient. Le plus souvent, ces épithètes, vaines et vagues, non-seulement ne conviennent point au fait qui est raconté, mais y sont directement opposées. Il est dit, par exemple, qn'Achille aux pieds légers ne bougeait du fond de son vaisseau: que Vénus qui aime à rire pleuroit amèrement, il donne à la mère d'irus, le plus vilain de tous les gueux, l'épithète de vénérable, aussi franchement qu'à 'Jhétis, la mère d'Achille, parce que cette épithète orne le vers et, jointe avec le mot de mère, en fait heureusement la fin, qui est la partie de vers la plus mal- aisée à faire. » *


384 QKUVKES 1)K BOlLlîAU.

donne comme de simples épithètes, mais comme des espèces de surnoms qui les font connoître. Et on n'a jamais trouvé mauvais qu'on répétât ces épithètes, parce que ce sont, comme je viens de dire, des espèces de surnoms. Virgile est entré dans ce goût grec, quand il a répété tant de fois dans l'Enéide Pius ^Eneas et patek i^NEAS, qui sont comme les surnoms d'Enée. Et c'est pour- quoi on lui a objecté fort mal à propos qu'Énée se loue lui-même, quand il dit, sum pius ^Eneas, « je suis le pieux Énée; » parce qu'il ne fait proprement que dire son nom. Il ne faut donc pas trouver étrange qu'Homère donne de ces sortes d'épithètes à ses héros, en des occasions qui n'ont aucun rapport à ces épithètes, puisque cela se fait souvent même en françois, où nous donnons le nom de saint à nos saints, en des rencontres où il s'agit de toute autre chose que de leur sainteté; comme quand nous disons que saint Paul gardoit les manteaux de ceux qui lapidoient saint Etienne.

Tous les plus habiles critiques avouent que ces épi- thètes sont admirables dans Homère, et que c'est une des principales richesses de sa poésie. Notre censeur cepen- dant les trouve basses; et, afin de prouver ce qu'il dit, non-seulement il les traduit bassement, mais il les traduit selon leur racine et leur étymologie; et au lieu, par exemple, de traduire Junon aux yeux grands et ouverts, qui est ce que porte le mot powTrtç, il le traduit selon sa racine : a Junon aux yeux de bœuf. » Il ne sait pas qu'en françois même il y a des dérivés et des com- posés qui sont fort beaux, dont le nom primitif est fort bas, comme on le voit dans les mots de pétiller et de RECULER. Je ne saurois m'empêcher de rapporter, à propos de cela, l'exemple d'un maître de rhétori-


KÉKLIÎXION IX. 385

que* SOUS lequel j'ai étudié, et qui sûrement ne m'a pas inspiré l'admiration d'Homère, puisqu'il en étoit presque aussi grand ennemi que M. P... Il nous faisoit traduire l'oraison pour Milon ; et à un endroit ou Cicéron dit obdu-

RUERAT ET PERCALLUERAT RESPUBLIGA, (( la république s'étoit

endurcie et étoit devenue comme insensible; » les écoliers étant un peu embarrassés sur percalluerat, qui dit presque la même chose qu'oBDURUERAT, notre régent nous lit attendre quelque temps son explication; et enfm, ayant défié plusieurs fois MM. de l'Académie, et surtout M. d'Ablancourt, ^ à qui il en vouloit, de venir traduire ce mot : percallere, dit-il gravement, vient du cal et du durillon que les hommes contractent aux pieds; et de là il conclut qu'il falloit traduire : obduruerat et per- calluerat RESPUBLIGA, « la république s'étoit endurcie et avoit contracté un durillon. » Yoilà à peu près la manière de traduire de M. P...; et c'est sur de pareilles traduc- tions qu'il veut qu'on juge de tous les poètes et de tous les orateurs de l'antiquité; jusque-là qu'il nous avertit qu'il doit donner un de ces jours un nouveau volume de Parallèles, où il a, dit-il, mis en prose françoise les plus beaux endroits des poètes grecs et latins, ^ afm de les oppo-


l.'ÉIie de La Place, professeur de rhétorique au collège de Beauvais. Il était recteur de l'Université en 1650, et la même année il publia un traité contre la pluralité des bénéfices : Libri de clericorum sanctimonia, Opuscu- lum primum : De necessaria unius uni clerico ecclesiastici beneficii singu- larUale. Parisiis, 1050, in-8". (M. Chéron.)

Quand quelqu'un de ses écoliers le faisoit impatienter : « Petit fripon, lui disoit-il avec une emphase ridicule, tu seras la première victime que j'immolerai à ma sévérité. » Puis en s'applaudissant, il disoit avec la même emphase : « Encore pourroient-ils, même dans ma colère, apprendre de moi la belle locution françoise. » (Saint-Marc.)

2. Voyez satire IX.

3. M. Perrault a donné dans la suite, en 1696, un quatrième tome de son

III. 25


iSH ŒUVRES DE BOILEAU.

ser à d'autres beaux endroits des poètes modernes, qu'il met aussi en prose : secret admirable qu'il a trouvé pour les rendre ridicules les uns et les autres, et surtout les anciens, quand il les aura habillés des impropriétés et des bassesses de sa traduction.


Parallèle; mais il n'a pas osé y mettre les traductions qu'il avoit promises. (Brossette.) — C'est dans le tome III, p. 124, que M. Perrault avoit annoncé le projet que M. Despréaux lui reproche ici. Mais ces deux illustres adver- saires s'étant réconciliés, le premier crut devoir abandonner son projet, « aimant mieux se priver du plaisir de prouver la bonté de sa cause d'une manière qui lui paroissoit invincible... que d'être brouillé plus longtemps avec des hommes d'un aussi grand mérite que ceux qu'il avoit pour adver- saires et dont l'amitié ne pouvoit trop s'acheter. » C'est ainsi qu'il s'en explique lui-même dans la Préface de son quatrième tome. (Saint Marc.) — Cf. Hippolyte Rigault, Histoire de la querelle des anciens et des modernes, Paris, 1856, in-8°, et Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. XIII, p. 109-141. (M. Chéron.)


CONCLUSION. 38'


CONCLUSION.'


Voilà un léger échantillon du nombre infini de fautes que M. P... a commises, en voulant attaquer les défauts des anciens. Je n'ai mis ici que celles qui regardent Homère et Pindare; encore n'y en ai-je mis qu'une très-petite partie, et selon que les paroles de Longin m'en ont donné l'occa- sion : car, si je voulois ramasser toutes celles qu'il a faites sur le seul Homère, il faudroit un très-gros volume. Et que seroit-ce donc si j'allois lui faire voir ses puérilités sur la langue grecque et sur la langue latine; ses igno- rances sur Platon, sur Démosthène, sur Gicéron, sur Horace, sur Térence, sur Virgile, etc. ; les fausses inter- prétations qu'il leur donne, les solécismes qu'il leur fait faire, les bassesses et le galimatias qu'il leur prête î J'aurois besoin pour cela d'un loisir qui me manque.

Je ne réponds pas néanmoins, comme j'ai déjà dit, que dans les éditions de mon livre qui pourront suivre celle-ci, je ne lui découvre encore quelques-unes de ses erreurs, et que je ne le fasse peut-être repentir de n'avoir pas mieux profité du passage de Quintilien qu'on a allé- gué autrefois si à propos à un de ses frères,- sur un pareil sujet. Le voici : Modeste tamen et circumspecto

1. Conclusion des neuf réflexions publiées en 169i.

2. Pierre Perrault. Voyez Réflexion I. — C'est M. Racine qui, dans la Préface de son Iphigénie, cita le passage de Quintilien, liv. X, ch. i. (Brossettb.)


388 CEUVKES DE BOILEAU.

judiciode laïUis viris pronuntiandum est, ne, quod pie- risque accidit, damnent qiiœ non intelligunt,,, « Il faut parler avec beaucoup de modestie et de circonspection de ces grands hommes, de peur qu'il ne vous arrive, ce qui est arrivé à plusieurs, de blâmer ce que vous n'en- tendez pas... ^ » M. P... me répondra peut-être ce qu'il m'a déjà répondu,^ qu'il a gardé cette modestie, et qu'il n'est point vrai qu'il ait parlé de ces grands hommes avec le mépris que je lui reproche; mais il n'avance si hardiment cette fausseté que parce qu'il suppose, et avec raison, que personne ne lit ses Dialogues : ^ car de quel front pourroit-il la soutenir à des gens qui auroient seulement lu ce qu'il y dit d'Homère?

Il est vrai pourtant que, comme il ne se soucie point de se contredire, il commence ses invectives contre ce grand poëte par avouer qu'Homère est peut-être le plus bel esprit qui ait jamais été; * mais on peut dire que ces louanges forcées qu'il lui donne sont comme des fleurs dont il couronne la victime qu'il va immoler à son mau- vais sens, n'y ayant point d'infamies qu'il ne lui dise dans la suite, l'accusant d'avoir fait ses deux poëmes sans dessein, sans vue, sans conduite. Il va même jus- qu'à cet excès d'absurdité de soutenir qu'il n'y a jamais eu d'Homère; que ce n'est point un seul homme qui a fait l'Iliade et l'Odyssée, ^ mais plusieurs pauvres

1. Voici la traduction de Racine : « Il faut être extrêmement circonspect et très-retenu à prononcer sur les ouvrages de ces grands hommes, de peur qu'il ne nous arrive, comme à plusieurs, de condamner ce que nous n'en- tendons pas. »

2. Perrault Rép., p. 39.

3. Perrault prétend au contraire « être un peu plus lu que M. Despréaux ne voudroit le faire croire. » (B.-S.-P.) Voyez Réflexion Vfif.

4. Perrault, Lettre..., N. II et N. IX; et Parallèles, t. III, p. 32.

5. Parallèles, t. III, p. 25. Voir plus haut, Réflexion III.


CONCLUSION. 389

aveugles qui alloient, dit-il, de maison en maison réciter pour de l'argent de petits poëmes qu'ils composoient au hasard ; et que c'est de ces poëmes qu'on a fait ce qu'on appelle les ouvrages d'Homère. C'est ainsi que, de son autorité privée, il métamorphose tout à coup ce vaste et bel esprit en une multitude de misérables gueux. Ensuite il emploie la moitié de son livre à prouver, Dieu sait com- ment, qu'il n'y a dans les ouvrages de ce grand homme ni ordre, ni raison, ni économie, ni suite, ni bienséance, ni noblesse de mœurs;* que tout y est plein de bassesses, de chevilles, d'expressions grossières; qu'il est mauvais géographe, mauvais astronome, mauvais naturaliste; finissant enfin toute cette critique par ces belles paroles qu'il fait dire à son chevalier : ^ « Il faut que Dieu ne fasse pas grand cas de la réputation de bel esprit, puis- qu'il permet que ces titres soient donnés, préférablement au reste du genre humain , à deux hommes comme Pla- ton et Homère, à un philosophe qui a des visions si bizarres, et à un poëte qui dit tant de choses si peu sensées. » A quoi M. l'abbé du dialogue donne les mains; en ne contredisant point, et se contentant de passer à la critique de Virgile.

C'est là ce que M. P... appelle parler avec retenue d'Homère, et trouver, comme Horace, que ce grand poëte s'endort quelquefois. Cependant comment peut - il se plaindre que je l'accuse à faux d'avoir dit qu'Homère étoit de mauvais sens V Que signifient donc ces paroles : « Un


1. Parallèles, t. III, p. 38 : u Si la conduite des ouvrages d'Homère en étoit un peu supportable... » Page 46 : « Je n'y vois point de belle constitu- tion ni de belle économie... » Page 44 : « Quel a donc été le but d'Homère? Je n'en sais rien. » (B.-S.-P.)

2. Parallèles, t. III, p. 125. ' •


390 ŒUVRES DE BOILEAU.

poëte qui dit tant de choses si peu sensées? » Croit-il s'être sufiisamment justifié de toutes ces absurdités, en soutenant hardiment, comme il a fait, qu'Érasme et le chancelier Bacon ont parlé avec aussi peu de respect que lui des anciens? Ce qui est absolument faux de l'un et de l'autre, et surtout d'Érasme, l'un des plus grands admirateurs de l'antiquité : car, bien que cet excellent homme se soit moqué avec raison de ces scrupuleux grammairiens qui n'admettent d'autre latinité que celle de Cicéron, et qui ne croient pas qu'un mot soit latin s'il n'est dans cet orateur, jamais homme au fond n'a rendu plus de justice aux bons écrivains de l'antiquité, et à Cicéron même, qu'Érasme.

M. P... ne sauroit donc plus s'appuyer que sur le seul exemple de Jules Scaliger. * Et il faut avouer qu'il l'allègue avec un peu plus de fondement. En eiïet, dans le dessein que cet orgueilleux savant s'étoit proposé, comme il le déclare lui-même,^ de dresser des autels à Virgile, il a parlé d'Homère d'une manière un peu pro- fane; mais, outre que ce n'est que par rapport à Virgile, et dans un livre qu'il appelle Hypercritique, ^ voulant témoigner par là qu'il y passe toutes les bornes de la critique ordinaire, il est certain que ce livre n'a pas fait d'honneur à son auteur, Dieu ayant permis que ce savant homme soit devenu alors un M. P..., et soit tombé dans des ignorances si grossières, qu'elles lui ont attiré la


1. Perrault, Lettre..., N. III.

2. A la fin de son Hypercritique. (Brossette.)

3 C'est dans le cinquième livre de sa Poétique, intitulée la Critique, que J. Scaliger rabaisse Homère. (Brossette.) — Jules-César Scaliger, né près de Vérone en 1484, mort à Agen le til d'octobre 1558. Outre son Traité de VArt poétique, on a de lui des commentaires sur Aristotc, Théophraste, etc. (M. Chkron.)


CONCLUSION. 391

risée de tous les gens de lettres, et de son propre fils même. ^

Au reste afin que notre censeur ne s'imagine pas que je sois le seul qui aie trouvé ses Dialogues si étranges, et qui aie paru sérieusement choqué de l'ignorante audace avec laquelle il y décide de tout ce qu'il y a de plus révéré dans les lettres, je ne saurois, ce me semble, mieux finir ces remarques sur les anciens qu'en rappor- tant le mot d'un très-grand prince d'aujourd'hui, ^ non moins admirable par les lumières de son esprit et par l'étendue de ses connoissances dans les lettres, que par son extrême valeur et par sa prodigieuse capacité dans la guerre, où il s'est rendu le charme des officiers et des soldats, et où, quoique encore fort jeune, il s'est déjà signalé par quantité d'actions dignes des plus expéri- mentés capitaines. Ce prince, qui, à l'exemple du fameux prince de G...,^ son oncle paternel, lit tout, jusqu'aux ouvrages de M. P..., ayant en effet lu son dernier dia- logue, et en paroissant fort indigné, comme quelqu'un eut pris la liberté de lui demander ce que c'étoit donc que cet ouvrage pour lequel il témoignoit un si grand


1. Joseph-Juste Scaliger, fils de Jules-César, était un des érudits les plus estimes de son temps. Il naquit à Agen en 1540 et mourut le 21 de janvier 1609, laissant des commentaires sur la plupart des classiques grecs et latins; ses travaux de chronologie sont surtout très-remarquables. (M. Chéron.)

2. François-Louis de Bourbon, prince de Conti, né à Paris en 1664, mort en 1709.

Cet éloge de la part du poëte qu'on a accusé de flatterie envers Louis XIV est très-remarquable. Nous voyons dans Saint-Simon que Louis ne pouvait souffrir le prince de Conti, surtout depuis l'expédition que celui-ci avait faite en Hongrie ; qu'il le tint longtemps en exil, et que s'il consentit, sur la prière du grand Condé mourant, à le rappeler, il ne lui pardonna jamais. (B.-S.-P.)

3. Le grand Condé. Voyez épître VIL


392 ŒUVRES DE BOILEAU.

mépris : « C'est un livre, dit-il, où tout ce que vous avez jamais ouï louer au monde est blâmé, et où tout ce que vous avez jamais entendu blâmer est loué. * ;.

1. Voir dans la Correspondance la lettre de Boileaii à Perrault, 1700.


AVERTISSEMENT


T 1; c II A N T


LA DIXIÈME RÉFLEXION SUR LONGIN.*


Les amis de feu M. Despréaux savent qu'après qu'il eut eu connoissance de la lettre qui fait le sujet de la dixième Réflexion, il fut longtemps sans se déterminer à y répondre. 11 ne pouvoit se résoudre à prendre la plume contre un évêque, ^ dont il respec- toit la personne et le caractère, quoiqu'il ne fût pas fort frappé de ses raisons. Ce ne fut donc qu'après avoir vu cette lettre publiée par M. Le Clerc, '* que M. Despréaux ne put résister aux instances de ses amis et de plusieurs personnes distinguées par leur dignité autant que par leur zèle pour la religion, qui le pres-


1. Il a été composé par M. l'A. R. (l'abbé Renaudot), de l'Académie françoise. (Bhossbtte.) — Placé au tome !««• de l'édition de 1713, après la Préface et le Discours préliminaire, il a été transporté ici par Brossette et d'autres éditeurs; d'autres Tont supprimé. (B.-S.-P.)

2. Elle fut composée, ainsi que les deux suivantes, en H 10, et toutes trois ont paru, pour la première fois, dans l'édition posthume de niS. (M. Chéron.)

3. Pierre-Daniel Huet, évêque d'Avranches, de l'Académie française, né à Caen le 8 de février 1630, mort à Paris le 16 de janvier 1731, dans la maison professe des jésuites où il s'était retiré. Ce fut un des hommes les plus érudits de France, et il a laissé de trop nombreux ouvrages pour que nous en puissions donner ici la liste. (M. Chéron.)

4. C'est la lettre de Huet au duc de Montausier, insérée dans la Bibliothèque choisie, de Jean Le Clerc, t. X, 1706, p. 211-260. En 1710, Le Clerc fit répondre à l'Avertissement de Renaudot, et répondit lui-môme à la Réflexion X de Boileau, dans sa Bibliothèque dioiaie, t. XXVI, p. 64 et suivantes.


394 ŒUVRES DE BOILEAU.

sèrent de mettre par écrit ce qu'ils lui avoient ouï dire sur ce sujet, lorsqu'ils lui eurent représenté que c'étoit un grand scan- dale qu'un homme fort décrié sur la religion s'appuyât de l'auto- rité d'un savant évêque pour soutenir une critique qui paroissoit plutôt contre Moïse que contre Longin. *

M. Despréaux se rendit enfin, et ce fut en déclarant qu'il ne vouloit point attaquer M. l'évêque d'Avranches, mais M. Le Clerc; ce qui est religieusement observé dans cette dixième Réflexion. M. d'Avranches étoit informé de tout ce détail, et il avoit témoi- gné en être content, comme en effet il avoit sujet de l'être.

Après cela, depuis la mort de M. Despréaux, cette lettre a été


1. Nous donnons à la fin du volume celte lettre de Huet à M. le duc de Montau- sier. Nous expliquons ici l'intervention du savant évoque : « Huet, en poésie française, tenait décidément pour la littérature d'avant Boileau, pour celle de Segrais, de Con- rart, des premiers membres de l'Académie françoise; il ne s'en départit jamais. Les relations de Huet et de Boileau sont assez piquantes à étudier. Il faut entendre Huet parler de la Puci-lle de Chapelain et des petits poètes jaloux (minulos quosdam et lividos poetns), de ces roquets qui ne savent que mordre et qui se sont acharnés à la grave renommée de Chapelain.

  • En toute occasion, Huet ne parle de Boileau et de sa clique que comme le plus

vénérable des classiques d'aujourd'hui aurait parlé des insolents qui firent invasion à certains jours dans le temple, et y entrèrent par effraction. Ces mois si vifs de Huet n'ont passé inaperçus que parce qu'ils sont en latin, et que peu de gens les vont chercher. Boileau attaqua, en effet, au début, presque tous les amis de Huet, Ménage, M'ie de Scudéry, Chapelain ; ce monde de l'hôtel de Rambouillet et de M. de Montau- sier. Un jour Huet, devenu prélat (ceci est une erreur de M. Sainte-Beuve, il ne fut évêque de Soissons qu'en 1685, d'Avranches en 1689, et la lettre est de 1683) et l'oracle de l'érudition, eut affaire à Boileau lui-même. Il s'agissait du mot fameux de Mo'ise au commencement de la Genèse : Die^i dit : Que la lumière soit! et la lumière fut. Longin en l'isolant avait trouvé le mot sublime, et Boileau également. Huet, que trop de savoir conduisait, comme il arrive souvent, à moins admirer, tout en reconnaissant dans ce passage le sublime de la chose racontée, se refusait à y voir, pour l'expression et même pour la pensée, rien de plus qu'une manière de dire, une tournure habituelle et presque nécessaire aux langues orientales, avec lesquelles il était si familier. Boileau se fâcha de l'air et du ton qu'il prenait quand le goût lui semblait en cause. Huet répondit par une lettre assez verte adressée à M. le duc de Montausier, à ce juge austère que Boileau, par ses éloges, ne put jamais fléchir qu'à demi.

cUn autre jour, comme Perrault lisait à l'Académie française sonpoëmedu Sièclede Louis le Ch-and, où l'antiquité est sacrifiée au présent, et qui commença cette longue guerre des anciens et des modernes, Boileau, outré, ne se pouvait contenir pendant la lecture, et Huet le calmait de son mieux en lui disant, non sans un grain d'ironie : « Monsieur Despréaux, il me semble que cela nous regarde encore plus que vous. » Huet, en parlant ainsi, avait raison et tort. Sans doute il possédait l'antiquité incom- parablement plus que Boileau, qui pouvait sembler un ignorant à côté de lui. Mais ce sentiment littéraire plus vif, ce mouvement net et prompt, cette impétuosité de juge- ment qui ressemble presque à une ardeur de cœur, Huet ne l'avait pas. » (Saintr- Bkuve, Causeries du lundi, t. Il, p. 138.)


AVERTISSEMENT. 395

publiée * dans un recueil de plusieurs pièces, avec une longue préface de M. l'abbé de T..., - qui les a ramassées et publiées, à ce qu'il assure, « sans la permission de ceux à qui appartenoit ce trésor. » On ne veut pas entrer dans le détail de ce fait : le public sait assez ce qui en est, et ces sortes de vols faits aux auteurs vivants ne trompent plus personne.

Mais, supposant que M. l'abbé de T..., qui parle dans la pré- face, en est l'auteur, il ne trouvera pas mauvais qu'on l'avertisse qu'il n'a pas été bien informé sur plusieurs faits qu'elle contient. On ne parlera que de celui qui regarde M. Despréaux, duquel il est assez étonnant qu'il attaque la mémoire, n'ayant jamais reçu de lui que des honnêtetés et des marques d'amitié.

<( M. Despréaux, dit-il, fit une sortie sur M. l'évêque d'Avranches avec beaucoup de hauteur et de confiance. Ce prélat se tronva obligé, pour sa justification, de lui répondre, et de faire voir que sa remarque étoit très-juste, et que celle de son adversaire n'étoit pas soutenable. Cet écrit fut adressé par l'au- teur à M. le duc de Montausier, en l'année 1683, parce que ce fut chez lui que fut connue d'abord l'insulte qui lui avoit été faite par M. Despréaux ; et ce fut aussi chez ce seigneur qu'on lut cet écrit en bonne compagnie, où les rieurs, suivant ce qui m'en est revenu, ne se trouvèrent pas favorables à un homme dont la principale attention sembloit être de mettre les rieurs de son côté. »

On ne contestera pas que cette lettre ne soit adressée à feu M. le duc de Montausier, ni qu'elle lui ait été lue. Il faut cepen- dant qu'elle ait été lue à petit bruit, puisque ceux qui étoient le plus familiers avec ce seigneur, et qui le voyoient tous les jours, ne l'en ont jamais ouï parler, et qu'on n'en a eu connoissance que plus de vingt ans après, par l'impression qui en a été faite en Hollande. On comprend encore moins quels pouvoient être les rieurs qui ne furent pas favorables à M. Despréaux, dans un point de critique aussi sérieux que celui-là. Car si l'on appelle ainsi les


1. C'est-à-dire réimprimée.

2. Jean-Marie de La Marque, abbé de Tilladet, de l'Académie des inscriptions, né vers 1650, mort à Paris en 1715. Il a publié un Recueil de Dissertations sur diverses matières de religion et de philologie: Paris, 1712, 2 vol. in-12. (M. Chkron.)


396 ŒUVRES DM BOILEAU.

approbateurs de la pensée contraire à la sienne, ils étoient en si petit nombre, qu'on n'en peut pas nommer un seul de ceux qui de ce temps-là étoient à la cour en quelque réputation d'esprit ou de capacité dans les belles-lettres. Plusieurs personnes se souvien- nent encore que feu M. l'évêque de Meaux, feu M. l'abbé de Saint- Luc, M. de Court, M. de Labroiie, à présent évêque de Mirepoix, et plusieurs autres se déclarèrent contre cette pensée, dès le temps que parut la Démons tralio?i évangélique. On sait certaine- ment, et non pas par des ouï-dire^ que M. de Meaux et M. l'abbé de Saint-Luc en disoient beaucoup plus que n'en a dit M. Des- préaux. Si on vouloit parler des personnes aussi distinguées par leur esprit que par leur naissance, outre le grand prince de Condé et les deux princes de Conti, ses neveux, il seroit aisé d'en nommer plusieurs qui n'approuvoient pas moins cette cri- tique de M. Despréaux que ses autres ouvrages. Pour les hommes de lettres, ils ont été si peu persuadés que sa censure n'étoit pas soutenable, qu'il n'avoit paru encore aucun ouvrage sérieux pour soutenir l'avis contraire, sinon les additions de M. Le Clerc à la lettre qu'il a publiée sans la participation de l'auteur. Car Gro- tius 1 et ceux qui ont le mieux écrit de la vérité de la religion chrétienne, les plus savants commentateurs des livres de Moïse, et ceux qui ont traduit ou commenté Longin ont pensé et parlé comme M. Despréaux. Tollius, ^ qu'on n'accusera pas d'avoir été trop scrupuleux, a réfuté par une note ce qui se trouve sur ce sujet dans la Démonstralion éva?igélique, et les Anglois, dans leur dernière édition de Longin, ont adopté cette note. Le public n'en a pas jugé autrement depuis tant d'années, et une autorité telle que celle de M. Le Clerc ne le fera pas apparemment chan- ger d'avis. Quand on est loué par des hommes de ce caractère, on doit penser à cette parole de Phocion, lorsqu'il entendit cer- tains applaudissements : « IS'ai-je point dit quelque chose mal à propos? »


1. Hugues Grotius, né à Delft en 1583, mort en 1645; il est l'auteur du livre célèbre intitulé le Droit de la guerre et de la paix.

2. Jacques Tollius fit paroître à Utrecht, 1694, in-4", une édition de Longin, où il donne, avec ses propres notes, toutes celles des éditeurs antérieurs, François Robertal, François Portus, Gabriel de Petra, Gérard Langbaine et Tannegui Lefèvre; une version latine, la traduction françoise de Boileau, avec les remarques de celui-ci et de Dacier. (Saint-Marc.)


AVERTISSEMENT. 397

Les raisons solides de M. Despréaux feront assez voir que, quoique M. Le Clerc se croie si habile dans la critique, qu'il en a osé donner des règles, il n'a pas été plus heureux dans celle quMl a voulu faire de Longin que dans presque toutes les autres.

C'est aux lecteurs à juger de cette dixième Réflexion de M. Despréaux qui a un préjugé fort avantageux en sa faveur, puisqu'elle appuie l'opinion communément reçue parmi les savants, jusqu'à ce que M. d'Avranches l'eût combattue. Le caractère épiscopal ne donne aucune autorité à la sienne, puis- qu'il n'en étoit pas revêtu lorsqu'il la publia. * D'autres grands prélats, à qui M. Despréaux a communiqué sa Réflexion, ont été entièrement de son avis, et ils lui ont donné de grandes louanges d'avoir soutenu l'honneur et la dignité de l'Écriture sainte contre un homme qui, sans l'aveu de M. d'Avranches, abusoit de son autorité. Enfin, comme il étoit permis à M. Despréaux d'être d'un avis contraire, on ne croit pas que cela fasse plus de tort à sa mémoire que d'avoir pensé et jugé tout autrement que lui de l'utilité des romans. ^


1. Dans sa Demonstralio evangelica, Paris, 1679, in-folio.

•2. Allusion à l'ouvrage de Huet intitulé de l'Origine des romans, Paris, 1670, in- 12.


RÉFLEXION X


RÉFUTATION D'UNE DISSERTATION


DE MONSIEUR LE CLERC CONTRE LONGIN.


Ainsi le législateur des Juifs, qui n'étoit pas un homme ordinaire, ayant fort bien conçu la puissance et la grandeur de Dieu, l'a exprimée dans toute sa dignité, au commencement de ses lois, par ces paroles : Dieu dit : Que la lumière se fasse, et la lumière se fit; que la terre se fasse; la terre fut faite. {Paroles de Longin, ch. vu.)


Lorsque je lis imprimer pour la première fois, il y a environ trente-six ans, la traduction que j'avois faite du Traité du Sublime de Longin, je crus qu'il seroit bon, pour empêcher qu'on ne se méprit sur ce mot de sublime, de mettre dans ma préface ces mots qui y sont encore, et qui, par la suite du temps, ne s'y sont trouvés que trop nécessaires : « Il faut savoir que par sublime Longin n'entend pas ce que les orateurs appellent le style sublime, mais cet extraordinaire et ce merveilleux qui fait qu'un ouvrage enlève, ravit, transporte. Le style sublime veut toujours de grands mots, mais le sublime se peut trouver dans une seule pensée, dans une seule figure, dans un seul tour de paroles. Une chose peut être dans le style sublime et n'être pourtant pas sublime. Par exemple : Le souverain arbitre de la nature cfune seule parole forma


400 OKUVHES DE BOILEAU.

la lumière. Voilà qui est dans le style sublime; cela n'est pas néanmoins sublime, parce qu'il n'y arien là de fort mer- veilleux, et qu'on ne pût aisément trouver. Mais Dieu dit : Que la lumière se fasse et la lumière se fit : ce tour extraordinaire d'expression, qui marque si bien l'obéis- sance de la créature aux ordres du Créateur, est vérita- blement sublime, et a quelque chose de divin. Il faut donc entendre par sublime, dans Longin, l'extraordinaire, le surprenant, et, comme je l'ai traduit, le merveilleux dans le discours. »

Cette précaution prise si à propos fut approuvée de tout le monde, mais principalement des hommes vraiment remplis de l'amour de l'Écriture sainte; et je ne croyois pas que je dusse avoir jamais besoin d'en faire l'apologie. A quelque temps de là ma surprise ne fut pas médiocre, lorsqu'on me montra, dans un livre qui avoit pour titre DÈMONSTRATON èvangélique, * composé par le célèbre M. Huet, alors sous-précepteur de Monseigneur le Dau- phin, un endroit où non-seulement il n'étoit pas de mon


1. De Saint-Surin donne ainsi le passage de la Démonstration èvangé- lique : « Longin, prince des critiques, dans rexcellcnt livre qu'il a fait touchant le Sublime, donne un très-bel éloge à Moïse; car il dit qu'il a connu et exprimé la puissance de Dieu selon sa dignité, ayant écrit au commencement de ses lois que Dieu dit : « Que la lumière soit faite, et elle « fut faite; que la terre soit faite, et elle fut faite.» Néanmoins ce que Longin rapporte ici de Moïse, comme une expression sublime et figurée, pour prou- ver l'élévation de son discours, me semble très-simple. Il est vrai que Moïse rappoi'te une chose qui est grande; mais il l'exprime d'une façon qui ne l'est nullement. Et c'est ce qui me persuade que Longin n'avoit pas pris ces paroles dans l'original; car s'il eût puisé à la source, et qu'il eût lu les livres mêmes de Moïse, il eût trouvé partout une grande simplicité : et je crois que Moïse l'a affectée à cause de la dignité de la matière, qui se fait assez sentir étant rapportée nuement, sans avoir besoin d'être relevée par des ornements recherchés. Quoique l'on connoisse bien d'ailleurs, et par ses Cantiques, et par le livre de Job, dont je crois qu'il est l'auteur, qu'il étoit fort entendu dans le sublime. »


UKFLliXlON X. 401

avis, mais où il soutenolt hautement que Longin s'étoit trompé lorsqu'il s'étoit persuadé qu'il y avoit du sublime dans ces paroles, Dieu dit, etc. J'avoue que j'eus de la peine à digérer qu'on traitât avec cette hauteur le plus fameux et le plus savant critique de l'antiquité. De sorte qu'en une nouvelle édition qui se fit quelques mois après de mes ouvrages, je ne pus m'empêcher d'ajouter dans ma préface * ces mots : « J'ai rapporté ces paroles de la Genèse, comme l'expression la plus propre à mettre ma pensée en jour ; et je m'en suis servi d'autant plus volon- tiers, que cette expression est citée avec éloge par Longin même, qui, au milieu des ténèbres du paganisme, n'a pas laissé de reconnoître le divin qu'il y avoit dans ces paroles de l'Écriture. Mais que dirons-nous d'un des plus savants hommes de notre siècle, qui, ^ éclairé des lumières de l'Évangile, ne s'est pas aperçu de la beauté de cet endroit; qui a osé, dis-je, avancer dans un livre qu'il a fait pour démontrer la religion chrétienne, que Longin s'étoit trompé lorsqu'il avoit cru que ces paroles étoient sublimes? »

Comme ce reproche étoit un peu fort, et, je l'avoue même, un peu trop fort, je m'attendois à voir bientôt paroître une réplique très-vive de la part de M. Huet, nommé environ dans ce temps-là à l'évêché d'Avranches; et je me préparois à y répondre le moins mal et le plus modestement qu'il me seroit possible. Mais, soit que ce savant prélat eût changé d'avis, soit qu'il dédaignât d'en- trer en lice avec un aussi vulgaire antagoniste que moi, il se tint dans le silence. Notre démêlé parut éteint, et


i. Préface du Traité du Sublime, dans l'édition de 1G83. 2, Édit. de 1683 : « qui, quoique éclaire, etc. »

ni. 26


402 ŒUVRES DE BOILEAU.

je n'entendis parler de rien jusqu'en 1709, qu'un de mes amis me fit voir dans un dixième tome de la BiblioUtvquc choisie de M. Le Clerc, fameux protestant de Genève, réfugié en Hollande, un chapitre de plus de vingt-cinq pages, où ce protestant nous réfute très-impérieusement, Longin et moi, et nous traite tous deux d'aveugles et de petits esprits, d'avoir cru qu'il y avoit là quelque subli- mité. L'occasion qu'il prend pour nous faire après coup cette insulte, c'est une prétendue lettre du savant M. Huet, ^ aujourd'hui ancien évêque d'Avranches, qui lui est, dit-il, tombée entre les mains, et que, pour mieux nous foudroyer, il transcrit tout entière ; y joignant néanmoins, afin de la mieux faire valoir, plusieurs remarques de sa façon, presque aussi longues que la lettre même, - de sorte que ce sont connue deux espèces de dissertations ramassées ensemble dont il fait un seul ouvrage.

Bien que ces deux dissertations soient écrites avec assez d'amertume et d'aigreur, je fus médiocrement ému en les lisant, parce que les raisons m'en parurent extrê- mement foibles; que M. Le Clerc, dans ce long verbiage qu'il étale, n'entame pas, pour ainsi dire, la question ; et que tout ce qu'il y avance ne vient que d'une équivoque sur le mot de sublime, qu'il confond avec le style sublime, et qu'il croit entièrement opposé au style simple. J'étois en quelque sorte résolu de n'y rien répondre ; cependant mes libraires depuis quelque temps, à force d'importu-


1 . Elle est bien de Huet, voyez l'Avertissement qui précède , mais Boi- Icau aime mieux s'en prendre à Le Clerc. (M. Ghéron.)

2. Dans sa réponse, Bibliothèque choisie, t. XXVI, Le Clerc dit : « De cinquante pages, mes remarques n'en tiennent qu'environ quatorze. »

(Saiist-Marc)


KÉFLEXION \. 403

nités, m'ayant enfin fait consentir à une nouvelle édition de mes ouvrages, il m'a semblé que cette édition seroit défectueuse si je n'y donnois quelque signe de vie sur les attaques d'un si célèbre adversaire. Je me suis donc enfin déterminé à y répondre, et il m'a paru que le meilleur parti que je pouvois prendre, c'étoit d'ajouter aux neuf Réflexions que j'ai déjà faites sur Longin, et où je crois avoir assez bien confondu M. P..., une dixième Réflexion, où je répondrois aux deux dissertations nouvellement publiées contre moi. C'est ce que je vais exécuter ici. Mais, comme ce n'est point M. Huet qui a fait imprimer lui-même la lettre qu'on lui attribue, et que cet illustre prélat ne m'en a point parlé dans l'Académie françoise, où j'ai l'honneur d'être son confrère, et où je le vois quelquefois, M. Le Clerc permettra que je ne me propose d'adversaire que M. Le Clerc, et que par là je m'épargne le chagrin d'avoir à écrire contre un aussi grand prélat que M. Huet, dont, en qualité de chrétien, je respecte fort la dignité, et dont, en qualité d'homme de lettres, j'honore extrê- mement le mérite et le grand savoir. Ainsi c'est au seul AI. Le Clerc que je vais parler, et il trouvera bon que je le fasse en ces termes :

Vous croyez donc, monsieur, et vous le croyez de bonne foi, qu'il n'y a point de sublime dans ces paroles de la Genèse : « Dieu dit : Que la lumière se fasse et LA lumière se fit. » A cela je pourrois vous répondre en général, sans entrer dans une plus grande discussion, que le sublime n'est pas proprement une chose qui se prouve et qui se démontre; mais que c'est un merveilleux qui saisit, qui frappe et qui se fait sentir. Ainsi, per- sonne ne pouvant entendre prononcer un peu majestueu- sement ces paroles, que la lumière se fasse, etc., sans


404 ŒUVRES DR BOILEAU.

que cela excite en lui une certaine élévation d'âme qui lui fait plaisir, il n'est plus question de savoir s'il y a du sublime dans ces paroles, puisqu'il il y en a indubi- tablement. S'il se trouve quelque homme bizarre qui n'y en trouve point, il ne faut pas chercher des raisons pour lui montrer qu'il y en a, mais se borner à le plaindre de son peu de conception et de son peu de goût, qui l'em- pêche de sentir ce que tout le monde sent d'abord. C'est Icà, monsieur, ce que je pourrois me contenter de vous dire ; et je suis persuadé que tout ce qu'il y a de gens sensés avoueroient que par ce peu de mots je vous aurois répondu tout ce qu'il falloit vous répondre.

Mais, puisque l'honnêteté nous oblige de ne pas refuser nos lumières à notre prochain, pour le tirer d'une erreur où il est tombé, je veux bien descendre dans un plus grand détail, et ne point épargner le peu de con- noissance que je puis avoir sur le sublime pour vous tirer de l'aveuglement où vous vous êtes jet'^ vous-même, par trop de confiance en votre grande et hautaine éru- dition.

Avant que d'aller plus loin, souffrez, monsieur, que je vous demande comment il peut se faire qu'un aussi habile homme que vous, voulant écrire contre un endroit de ma préface aussi considérable que l'est celui que vous attaquez, ne se soit pas donné la peine de lire cet endroit, auquel il ne paroît pas même que vous ayez fait aucune attention; car, si vous l'aviez lu, si vous l'aviez examiné un peu de près, me diriez-vous, comme vous faites, pour montrer que ces paroles, Dieu dit, etc., n'ont rien de sublime, qu'elles ne sont point dans le sfyle sublime, sur ce qu'il n'y a point de grands mots, et qu'elles sont énon- cées avec une très-grande simplicité? N'avois-je pas pré-


RÉFLEXION X. 405

venu votre objection, en assurant, comme je l'assure dans cette même préface, que par sublime, en cet endroit, Longin n'entend pas ce que nous appelons le style sublime, mais cet extraordinaire et ce merveilleux qui se trouve souvent dans les paroles les plus simples, et dont la sim- plicité même fait quelquefois la sublimité? Ce que vous avez si peu compris, que même à quelques pages de là, bien loin de convenir qu'il y a du sublime dans les paroles que Moïse fait prononcer à Dieu au commencement de la Genèse, vous prétendez que si Moïse avoit mis là du sublime, il auroit péché contre toutes les règles de l'art, qui veut qu'un commencement soit simple et sans affec- tation : ce qui est très-véritable, mais ce qui ne dit nul- lement qu'il ne doit pas y avoir de sublime, le sublime n'étant point opposé au simple, et n'y ayant rien quel- quefois de plus sublime que le simple même, ainsi que je vous l'ai déjà fait voir, et dont, si vous doutez encore, je m'en vais vous convaincre par quatre ou cinq exem- ples, auxquels je vous délie de répondre. Je ne les cher- cherai pas loin. Longin m'en fournit lui-même d'abord un admirable, dans le chapitre d'où j'ai tiré cette dixième Réflexion. Car y traitant du sublime qui vient de la gran- deur de la pensée, après avoir établi qu'il n'y a propre- ment que les grands hommes à qui il échappe de dire des choses grandes et extraordinaires, « Voyez, par exem- ple, ajoute-t-il, ce que répondit Alexandre, quand Darius \m offrit la moitié de l'Asie, avec sa fdle en mariage. Pour moi, lui disoit Parménion, si j'étois Alexandre, j'accep- terois ces offres. — Et moi aussi, répliqua ce prince, si j'étois Parménion. » Sont-ce là de grandes paroles? Peut- on rien dire de plus naturel, de plus simple et de moins affecté que ce mot ? Alexandre ouvre-t-il une grande bou-


406 OEUVRES DE BOÏLEAU.

che pour le dire? Et cependant ne faut-il pas tomber d'accord que toute la grandeur de l'âme d'Alexandre s'y fait voir? 11 faut à cet exemple en joindre un autre de même nature, que j'ai allégué dans la préface de ma dernière édition de Longin , * et je le vais rapporter dans les mêmes termes qu'il y est énoncé, afin que l'on voie mieux que je n'ai point parlé en l'air, quand j'ai dit que M. Le Clerc, voulant combattre ma préface, ne s'est pas donné la peine de la lire. Voici en eflét mes paroles : Dans la tragédie (ï Horace du fameux Pierre Corneille, une femme qui avoit été présente au combat des trois Horaces contre les trois Curiaces, mais qui s'étoit retirée trop tôt, et qui n'en avoit pas vu la fin, vient mal à propos annoncer au vieil Horace, leur père, que deux de ses fils ont été tués, et que le troisième, ne se voyant plus en état de résister, s'est enfui. Alors ce vieux Romain, possédé de l'amour de sa patrie, sans s'amuser à pleurer la perte de ses deux fds morts si glorieusement, ne s'afflige que de la fuite honteuse du dernier, qui a, dit-il, par une si lâche action, imprimé un opprobre éternel au nom d'Horace; et leur sœur, qui étoit là présente, lui ayant dit :

Que vouliez-vous qu'il fît contre trois?

il répond brusquement :

Qu'il mourût. -

Voilà des termes fort simples, cependant il n'y a personne qui ne sente la grandeur qu'il y a dans ces trois syllabes : qu'il mourut, sentiment d'autant plus sublime qu'il est

1 . C'est-à-dire dans la Préface de l'édition de 1701 dn Traité du Sublime. 2 Arte III, scène vi. (Boilfau, il^'^.)


RÉFLEXION X. 407

simple et naturel, et que par là on voit que ce héros parle du fond du cœur, et dans les transports d'une colère vraiment romaine. La chose eiïectivement auroit perdu de sa force, si, au lieu de dire qu'il mourut, il avoit dit : (( Qu'il suivît l'exemple de ses deux frères, » ou : « Qu'il sacrifiât sa vie à l'intérêt et à la gloire de son pays. » Ainsi, c'est la simplicité même de ce mot qui en fait voir la grandeur. N'avois-je pas, monsieur, en faisant cette remarque, battu en ruine votre objection, même avant que vous l'eussiez faite, et ne prouvois-je pas visiblement que le sublime se trouve quelquefois dans la manière de parler la plus simple ? Vous me répondrez peut-être que cet exemple est singulier, et qu'on n'en peut pas montrer beaucoup de pareils. En voici pourtant encore un que je trouve, à l'ouverture du livre, dans la Médêe^ du même Pierre Corneille, où cette fameuse enchanteresse, se van- tant que, seule et abandonnée comme elle est de tout le monde, elle trouvera pourtant bien moyen de se venger de tous ses ennemis, Nérine, sa confidente, lui dit :

Perdez l'aveugle erreur dont vous êtes séduite Pour voir en quel état le sort vous a réduite; Votre pays vous hait, votre époux est sans foi : Contre tant d'ennemis ^ que vous reste-t-il ?

à quoi Médée répond :

Moi : Moi, dis je, et c'est assez.


1. Acte I, scène iv. (Boileau, 1713.)

2. « Il paraît que Boileau cite ici de mémoire et qu'il corrige, sans s'en apercevoir, le texte de Corneille, car dans plusieurs éditions anciennes et modernes de celui-ci, telles que 1654, 1664 (revue et corrigée par l'auteur), 109-2,1817, etc., nous lisons au premier vers, forcez V aveuglement dont, etc.; et au quatrième, dana un si grand revers quA » (B.-S.-P.)


408 ŒUVRES DE BOILEAU.

Peut-on nier qu'il n'y ait du sublime, et du sublime le plus relevé, dans ce monosyllabe, moi ? Qu'est-ce donc qui frappe dans ce passage, sinon la fierté audacieuse de cette magicienne, et la confiance qu'elle a dans son art ? Vous voyez, monsieur, que ce n'est point le style sublime, ni par conséquent les grands mots, qui font toujours le sublime dans le discours, et que ni Longin ni moi ne l'avons jamais prétendu ; ce qui est si vrai par rapport à lui, qu'en son Traité du Sublime^ parmi beaucoup de passages qu'il rapporte pour montrer ce que c'est qu'il entend par sublime, il ne s'en trouve pas plus de cinq ou six où les grands mots fassent partie du sublime. Au contraire, il y a un nombre considérable où tout est com- posé de paroles fort simples et fort ordinaires, comme, par exemple, cet endroit de Démosthène, si estimé et si admiré de tout le monde, où cet orateur gourmande ainsi les Athéniens : « Ne voulez-vous jamais faire autre chose qu'aller par la ville vous demander les uns aux autres : Que dit-on de nouveau? Et que peut-on vous apprendre de plus nouveau que ce que vous voyez? Un homme de Macédoine se rend maître des Athéniens, et fait la loi à toute la Grèce. — Philippe est-il mort? dira l'un. — Non, répondra l'autre, il n'est que malade. Eh! que vous importe, messieurs, qu'il vive ou qu'il meure? Quand le ciel vous en auroit délivrés, vous vous feriez bientôt vous- mêmes un autre Philippe. » Y a-t-il rien de plus simple, de plus naturel et de moins enflé que ces demandes et ces interrogations? Cependant, qui est-ce qui n'en sent point le sublime? Vous peut-être, monsieur, parce que vous n'y voyez point de grands mots, ni de ces ambitiosa ORNAMENTA OU quoi VOUS le faites consister, et en quoi il consiste si peu, qu'il n'y a rien même qui rende le dis-


UÉFLEXION X. 409

cours plus froid et plus languissant que les grands mots mis hors de leur place. Ne dites donc plus, comme vous faites en plusieurs endroits de votre dissertation, que la preuve qu'il n'y a point de sublime dans le style de la Bible, c'est que tout y est dit sans exagération et avec beaucoup de simplicité, puisque c'est cette simplicité même qui en fait la sublimité. Les grands mots, selon les habiles connoisseurs, font en effet si peu l'essence entière du sublime, qu'il y a même dans les bons écri- vains des endroits sublimes dont la grandeur vient de la petitesse énergique des paroles, comme on le peut voir dans ce passage d'Hérodote, qui est cité par Longin : « Gléomène étant devenu furieux, il prit un couteau dont il se hacha la chair en petits morceaux, et, s'étant ainsi déchiqueté lui-même, il mourut ; » car on ne peut guère assembler de mots plus bas et plus petits que ceux-ci, « se hacher le chair en morceaux, et se déchiqueter soi- même. » On y sent toutefois une certaine force énergique qui, marquant l'horreur de la chose qui y est énoncée, a je ne sais quoi de sublime.

Mais voilà assez d'exemples cités, pour vous montrer que le simple et le sublime dans le discours ne sont nullement opposés. Examinons maintenant les paroles qui font le sujet de not)*e contestation; et, pour en mieux juger, considérons-les jointes et liées avec celles qui les précèdent. Les voici : « Au commencement, dit Moïse, Dieu créa le ciel et la terre. La terre étoit informe et toute nue. Les ténèbres couvroient la face de l'abniie, et l'esprit de Dieu étoit porté sur les eaux. ^ » Peut-on rien voir, dites-vous, de plus simple que ce début? 11 est fort

I. Genèse, ch. i, v. 1 et 2.


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simple, je l'avoue, à la réserve pourtant de ces mots, « et l'esprit de Dieu étoit porté sur les eaux, » qui ont quelque chose de magnifique, et dont l'obscurité élégante et majestueuse nous fait concevoir beaucoup de choses au delà de ce qu'elles semblent dire; mais ce n'est pas de quoi il s'agit ici. Passons aux paroles suivantes, puisque ce sont celles dont il est question. Moïse ayant ainsi expliqué dans une narration également courte, simple et noble, les merveilles de la création, songe aussitôt à faire connoître aux hommes l'auteur de ces merveilles. Pour cela donc, ce grand prophète n'ignorant pas que le meil- leur moyen de faire connoître les personnages qu'on introduit, c'est de les faire agir, il met d'abord Dieu en action, et le fait parler. Et que lui fait-il dire? L'ne chose ordinaire, peut-être ! Non, mais ce qui s'est jamais dit de plus grand, ce qui se peut de plus grand, et ce qu'il n'y a jamais eu que Dieu seul qui ait pu dire : Que la lumière se fasse. Puis tout à coup, pour montrer qu'afin qu'une chose soit faite, il suffit que Dieu veuille qu'elle se fasse, il ajoute, avec une rapidité qui donne à ses paroles mêmes une âme et une vie, et la lumière se FIT, ^ montrant par là qu'au moment que Dieu parle, tout s'agite, tout s'émeut, tout obéit. Vous me répondrez peut- être ce que vous me répondez dans la prétendue lettre de M. Huet, que vous ne voyez pas ce qu'il y a de si sublime dans cette manière de parler, que la lumière se FASSE, etc., puisqu'elle est, dites-vous, très-familière et très-commune dans la langue hébraïque, qui la rebat à chaque bout de champ. En effet, ajoutez-vous, si je disois : « Quand je sortis, je dis à mes gens suivez-moi,

1. Genèse, cli. i, v. i.


RÉFLKXTON X. 411

et ils me suivirent; je priai mon ami de me prêter son cheval, et il me le prêta : » pomroit-on soutenir que j'ai dit là quelque chose de sublime? Non, sans doute, parce que cela seroit dit dans une occasion très-frivole, à propos (le choses très-petites. Mais est-il possible, monsieur, qu'avec tout le savoir que vous avez, vous soyez encore cà apprendre ce que n'ignore pas le moindre apprenti rhétoricien, que pour bien juger du beau, du sublime, du merveilleux dans le discours, il ne faut pas simplement regarder la chose qu'on dit, mais la personne qui la dit, la manière dont on la dit, et l'occasion où on la dit; enfin qu'il faut regarder, non quid sit, sed quo loco sit? Qui est-ce, en effet, qui peut nier qu'une chose dite en un endroit paroîtra basse et petite, et que la même chose dite en un autre endroit deviendra grande, noble, sublime et plus que sublime? Qu'un homme, par exemple, qui montre à danser, dise à un jeune garçon qu'il instruit : Allez par là, revenez, détournez, arrêtez, cela est très-puéril etparoît même ridicule à raconter. Mais que le Soleil, voyant son fds Phaéton qui s'égare dans les deux sur un char qu'il a eu la folle témérité de vouloir conduire, crie de loin à ce fils à peu près les mêmes ou de semblables paroles, cela devient très-noble et très-sublime, comme on peut le reconnoître dans ces vers d'Euripide rapportés par Longin :

Le père cependant, plein d'un trouble funeste.

Le voit rouler de loin sur la plaine céleste;

Lui montre encor sa route, et du plus haut des cieuxj

Le suit autant qu'il peut de la voix et des yeux :

Va par là, lui dit-il; reviens : détourne : arrête.

Je pourrois vous citer encoPe cent autres exemples


44î ŒUVRES DE BOILEAU.

pareils, et il s'en présente à moi de tous les côtés. Je ne saurois pourtant, à mon avis, vous en alléguer un plus convaincant ni plus démonstratif que celui même sur lequel nous sommes en dispute. En effet, qu'un maître dise à son valet : « Apportez-moi mon manteau ; » puis qu'on ajoute : « Et son valet lui apporta son manteau; » cela est très-petit, je ne dis pas seulement en langue hébraïque, où vous prétendez que ces manières de parler sont ordinaires, mais encore en toute langue. Au con- traire, que dans une occasion aussi grande qu'est la création du monde. Dieu dise : Que la lumikre se fasse; puis qu'on ajoute : Et la lumière fut faite ; cela est non- seulement sublime, mais d'autant plus sublime que, les termes en étant fort simples et pris du langage ordinaire, ils nous font comprendre admirablement, et mieux que tous les plus grands mots, qu'il ne coûte pas plus à Dieu de faire la lumière, le ciel et la terre, qu'à un maître de dire à son valet : « Apportez-moi mon manteau. » D'où vient donc que cela ne vous frappe point? Je vais vous le dire. C'est que n'y voyant point de grands mots, ni d'ornements pompeux, et prévenu comme vous l'êtes que le style simple n'est point susceptible de sublime, vous croyez qu'il ne peut y avoir là de vraie sublimité.

Mais c'est assez vous pousser sur cette méprise qu'il n'est pas possible, à l'heure qu'il est, que vous ne recon- noissiez. Venons maintenant à vos autres preuves : car, tout à coup retournant à la charge comme maître passé en l'art oratoire, pour mieux nous confondre, Longin et moi, et nous accabler sans ressource, vous vous mettez en devoir de nous apprendre à l'un et à l'autre ce que c'est que sublime. Il y en a, dites-vous, quatre sortes; le sublime des termes, le sublime du tour de l'expression,


RÉFLEXION X. 413

le sublime des pensées, et le sublime des choses. Je pourrois aisément vous embarrasser sur cette division et sur les définitions qu'ensuite vous nous donnez de vos quatre sublimes, cette division et ces définitions n'étant pas si correctes ni si exactes que vous vous le figurez. Je veux bien néanmoins aujourd'hui, pour ne point perdre de temps, les admettre toutes sans aucune restriction. Permettez-moi seulement de vous dire qu'après celle du sublime des choses, vous avancez la proposition du monde la moins soutenable et la plus grossière; car après avoir supposé, comme vous le supposez très-solidement, et comme il n'y a personne qui n'en convienne avec vous, que les grandes choses sont grandes en elles-mêmes et par elles-mêmes, et qu'elles se font admirer indépen- damment de l'art oratoire; tout d'un coup, prenant le change, vous soutenez que pour être mises en œuvre dans un discours elles n'ont besoin d^aucun génie ni d'aucune adresse, et qu'un homme, quelque ignorant et quelque grossier qu'il soit, ce sont vos termes, s'il rapporte une grande chose, sans en rien dérober à la connoissance de l'auditeur, pourra avec justice être estimé éloquent et sublime. Il est vrai que vous ajoutez , « non pas de ce sublime dont parle ici Longin. » Je ne sais pas ce que vous voulez dire par ces mots, que vous nous expliquerez quand il vous plaira.

Quoi qu'il en soit, il s'ensuit de votre raisonnement que pour être bon historien (ô la belle découverte!) il ne faut point d'autre talent que celui que Démétrius Phalé- réus attribue au peintre jNicias, qui étoit de choisir toujours de grands sujets. Cependant ne paroît-il pas au contraire que pour bien raconter une grande chose, il faut beau- coup plus d'esprit et de talent que pour en raconter une


414 ŒUVRES DE BOILEAU.

médiocre? En elï'et, monsieur, de quelle bonne foi que soit votre homme ignorant et grossier, trouvera-t-il pour cela aisément des paroles dignes de son sujet? Saura- t-il même les construire? Je dis construire ; car cela n'est pas si aisé qu'on s'imagine.

Cet homme enfin, fiit-il bon grammairien, saura-t-il pour cela, racontant un fait merveilleux, jeter dans son discours toute la netteté, la délicatesse, la majesté, et, ce qui est encore plus considérable, toute la simplicité néces- saire à une bonne narration? Saura-t-il choisir les grandes circonstances? Saura-t-il rejeter les superflues? En décri- vant le passage de la mei* Rouge, ne s' amusera- t-il point, comme le poëte dont je parle dans mon Art poétique^ à peindre le petit enfant

Qui va, saute, revient,

Et, joyeux, à sa mère offre un caillou qu'il tient? *

En un mot, saura-t-il comme Moïse, dire tout ce qu'il faut, et ne dire que ce qu'il faut? Je vois que cette objec- tion vous embarrasse. Avec tout cela néanmoins, répon- drez-vous, on ne me persuadera jamais que Moïse, en écrivant la Bible, ait songé à tous ces agréments et à toutes ces petites finesses de l'école : car c'est ainsi que vous appelez toutes les grandes figures de l'art oratoire. Assurément Moïse n'y a point pensé ; mais l'esprit divin qui l'inspiroit y a pensé pour lui, et les y a mises en œuvre, avec d'autant plus d'art qu'on ne s'aperçoit point qu'il y ait aucun art; car on n'y remarque point de faux ornements, et rien ne s'y sent de l'enflure et de la vaine pompe des déclamateurs , plus opposée quelquefois au

1. Saint-Amant. Voyez Art poétique, chant III, vers 265-206.


RÉFLKXION X. 415

vrai sul)lime que la bassesse même clés mots les plus abjects; mais tout y est plein de sens, de raison et de majesté. De sorte que le livre de Moïse est en même temps le plus éloquent, le plus sublime et le plus simple de tous les livres. Il faut convenir pourtant que ce fut cette simplicité, quoique si admirable, jointe à quelques mots latins un peu barbares de la Vulgate, qui dégoûtèrent saint Augustin, avant sa conversion, de la lecture de ce divin livre, dont néanmoins depuis, l'ayant regardé de plus près, et avec des yeux plus éclairés, il fit le plus grand objet de son admiration et sa perpétuelle lecture. Mais c'est assez nous arrêter sur la considération de votre nouvel orateur. Reprenons le fil de notre discours, et voyons où vous en voulez venir par la supposition de vos quatre sublimes. Auquel de ces quatre genres, dites- vous, prétend-on attribuer le sublime que Longin a cru voir dans le passage de la Genèse ? Est-ce au sublime des mots? Mais sur quoi fonder cette prétention, puisqu'il n'y a pas dans ce passage un seul grand mot? Sera-ce au sublime de l'expression? L'expression en est très-ordinaire, et d'un usage très-commun et très-familier, surtout dans la langue hébraïque, qui la répète sans cesse. Le donnera- t-oii au sublime des pensées? Mais bien loin d'y avoir là aucune sublimité de pensée, il n'y a pas même de pensée. On ne peut, concluez-vous, l'attribuer qu'au sublime des choses, auquel Longin ne trouvera pas son compte, puisque l'art ni le discours n'ont aucune part à ce sublime. Voilà donc, par votre belle et savante démonstration, les pre- mières paroles de Dieu dans la Genèse entièrement dépos- sédées du sublime que tous les hommes jusqu'ici avoient cru y voir; et le commencement d^la Bible reconnu froid, sec et sans nulle gi'andeur. Regardez pourtant comme les


416 ŒUVRES DE BOILEAU.

manières de juger sont diiïérentes ; puisque, si l'on me fait les mêmes interrogations que vous vous faites à vous- même, et si l'on me demande quel genre de sublime se trouve dans le passage dont nous disputons, je ne répon- drai pas qu'il y en a un des quatre que vous rapportez ; je dirai que tous les quatre y sont dans leur plus haut degré de perfection.

'En effet, pour en venir à la preuve, et pour commencer par le premier genre, bien qu'il n'y ait pas dans le passage de la Genèse des mots grands ni ampoulés, les termes que le prophète y emploie, quoique simples, étant nobles, majestueux, convenables au sujet, ils ne laissent pas d'être sublimes, et si sublimes que vous n'en sauriez suppléer d'autres que le discours n'en soit considérablement affoibli; comme si, par exemple, au lieu de ces mots : Dieu dit : Que la lUxMière se fasse, et la lumière se fit, vous mettiez : « Le souverain maître de toutes choses com- manda à la lumière de se former ; et en même temps ce merveilleux ouvrage, qu'on appelle lumière, se trouva formé. » Quelle petitesse ne sentira- 1- on point dans ces grands mots, vis-à-vis de ceux-ci. Dieu dit : Que LA lumière se fasse, ctc. ? A l'égard du second genre, je veux dire du sublime du tour de l'expression, où peut-on voir un tour d'expression plus sublime que celui de ces paroles : Dieu dit : Que la lumière se fasse', et LA lumière se fit; dont la douceur majestueuse, même dans les traductions grecques, latines et françoises, frappe si agréablement l'oreille de tout homme qui a quelque délicatesse et quelque goût? Quel effet ne feroient-elles point si elles étoient prononcées dans leur langue origi- nale par une bouche qui les sût prononcer, et écoutées par des oreilles qui les sussent entendre? Pour ce qui est


KÉFLKXION X. 417

de ce que vous avancez au sujet du sublime des pensées, que bien loin qu'il y ait dans le passage qu'admire Longin aucune sublimité de pensée, il n'y a pas même de pensée : il faut que votre bon sens vous ait abandonné quand vous avez parlé de cette manière. Quoi ! monsieur, le dessein que Dieu prend immédiatement après avoir créé le ciel et la terre, car c'est Dieu qui parle en cet endroit; la pensée, dis-je, qu'il conçoit de faire la lumière ne vous paroît pas une pensée î Et qu'est-ce donc que pensée, si ce n'en est là une des plus sublimes qui pouvoient, si en parlant de Dieu il est permis de se servir de ces termes, qui pou- vaient, dis-je, venir à Dieu lui-même? ^ pensée qui étoit d'au- tant plus nécessaire, que, si elle ne fût venue à Dieu, l'ou- vrage de la création restoit imparfait, et la terre demeuroit informe et vide, terra autem erat inanis et vagua. Con- fessez donc; monsieur, que les trois premiers genres de votre sublime sont excellemment renfermés dans le passage de Moïse. Pour le sublime des choses, je ne vous en dis rien, puisque vous reconnoissez vous-même qu'il s'agit dans ce passage de la plus grande chose qui puisse être faite, et qui ait jamais été faite. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que j'ai assez exactement répondu à toutes vos objections tirées des quatre sublimes. N'attendez pas, monsieur, que je réponde ici avec la même exactitude à tous les vagues raisonnements et à toutes les vaines déclamations que vous me faites dans la suite de votre long discours, et principalement dans le dernier article de la lettre attribuée à M. l'évêque d'Avran- ches, où, vous exphquant d'une manière embarrassée,


1. C'est ici qu'il faut citer cette définition #u sublime donnée par Jou- bert dans ses Pensées : Le sublime est la cime du grand.

III. 27


448 (JKU\ KKS IJ K IM)I LKAU.

VOUS donnez lieu au lecteur de penser que vous êtes per~ suadé que Moïse et tous les prophètes, en publiant les louanges de Dieu, au lieu de relever sa grandeur, l'ont, ce sont vos propres termes, en quelque sorte avili et déshonoré; tout cela faute d'avoir assez bien démêlé une équivoque très-grossière, et dont pour être parfaitement éclairci, il ne faut que se ressouvenir d'un principe avoué de tout le monde, qui est qu'une chose sublime aux yeux des hommes n'est pas pour cela sublime aux yeux de Dieu, devant lequel il n'y a de vraiment sublime que Dieu lui-même; qu'ainsi toutes ces manières figurées que les prophètes et les écrivains sacrés emploient pour l'exalter, lorsqu'ils lui donnent un visage, des yeux, des oreilles, lorsqu'ils le font marcher, courir, s'asseoir, lorsqu'ils le représentent porté sur l'aile des vents, lorsqu'ils lui don- nent à lui-même des ailes, lorsqu'ils lui prêtent leurs expressions, leurs actions, leurs passions et mille autres choses semblables; toutes ces choses sont fort petites devant Dieu, qui les souffre néanmoins et les agrée, parce qu'il sait bien que la foiblesse humaine ne le sau- roit louer autrement. En même temps, il faut reconnoître que ces mêmes choses, présentées aux yeux des hommes avec des figures et des paroles telles que celles de Moïse et des autres prophètes, non-seulement ne sont pas basses, mais encore qu'elles deviennent nobles, grandes, merveilleuses et dignes en quelque façon de la majesté divine. D'où il s'ensuit que vos réflexions sur la petitesse de nos idées devant Dieu sont ici très-mal placées, et que votre critique sur les paroles de la Genèse est fort peu raisonnable, puisque c'est de ce sublime, présenté aux yeux des hommes, que Longin a voulu et dû parler, lorsqu'il a dit que Moïse a parfaitement conçu la puis-


RÉFLliXION X. 419

sance de Dieu au commencement de ses lois, et qu'il Fa exprimée dans toute sa dignité par ces paroles, Dieu DIT, etc.

Croyez-moi donc, monsieur, ouvrez les yeux. Ne vous opiniâtrez pas davantage à défendre contre Moïse, contre Longin et contre toute la terre, une cause aussi odieuse que la vôtre, et qui ne sauroit se soutenir que par des équivoques et par de fausses subtilités. Lisez l'Écriture sainte avec un peu moins de confiance en vos propres lumières, et défaites-vous de cette hauteur calviniste et socicienne, ^ qui vous fait croire qu'il y va de votre hon- neur d'empêcher qu'on n'admire trop légèrement le début d'un livre dont vous êtes obligé d'avouer vous-même qu'on doit adorer tous les mots et toutes les sylliabes; et qu'on peut bien ne pas assez admirer, mais qu'on ne sau- roit trop admirer. Je ne vous en dirai pas davantage. Aussi bien il est temps de finir cette dixième Réflexion, déjà même un peu trop longue, et que je ne croyois pas devoir pousser si loin.

Avant que de la terminer néanmoins, il me semble que je ne dois pas laisser sans réplique une objection assez raisonnable que vous me faites au commencement de votre dissertation, et que j'ai laissée à part pour y répondre à la fin de mon discours. Yous me demandez dans cette objection d'où vient que, dans ma traduction


I. Le Clerc répondit sur ce passage : « Je ne suis ni calviniste, ni soci- nien; mais ni les uns, ni les autres n'ont point d'orgueil qui leur fasse croire qu'il est de leur honneur d'empêcher qu'on n'admire Moïse. Us n'emploient point, à la vérité, de mauvais artifices pour y trouver une figure de rhétorique qui n'y est pas. Ils s'attachent avec raison plus aux choses qu'aux mots, et surtout ils tâchent, comme je le fais aussi, d'ob- server exactement les préceptes, en ce qu'Us ont de commun avec l'Évangile. »


4«0 ŒUVRES DE BOILEAU.

du passage de la Genèse cité par Longin, je n'ai point exprimé ce monosyllabe ti, quoi? puisqu'il est dans le texte de Longin, où il n'y a pas seulement : Dieu dit : Que la lumière se fasse ; mais Dieu dit : Quoi ? Que la LUMIÈRE SE FASSE. A ccla je répouds, en premier lieu, que sûrement ce monosyllabe n'est point de Moïse, et appar- tient entièrement à Longin, qui, pour préparer la gran- deur de la chose que Dieu va exprimer, après ces paroles, Dieu dit, se fait à soi-même cette interrogation. Quoi ? puis ajoute tout d'un coup, Que la lumière se fasse. Je dis en second lieu que je n'ai point exprimé ce quoi, parce qu'à mon avis il n'auroit point eu de grâce en françois, et que non-seulement il auroit un peu gâté les paroles de l'Écriture, mais qu'il auroit pu donner occasion à quelques savants, comme vous, de prétendre mal à propos, comme cela est effectivement arrivé, que Longin n'avoit pas lu le passage de la Genèse dans ce qu'on appelle la Bible des Septante, mais dans quelque autre version où le texte étoit corrompu. Je n'ai pas eu le même scrupule pour ces autres paroles que le même Longin insère encore dans le texte, lorsqu'à ces termes. Que la lumière se FASSE, il ajoute, Que la terre se fasse ; la terre fut faite; parce que cela ne gâte rien, et qu'il est dit par une surabondance d'admiration que tout le monde sent. Ce qu'il y a de vrai pourtant, c'est que dans les règles, je devois avoir fait il y a longtemps cette note que je fais aujourd'hui, qui manque, je l'avoue, à ma traduction. Mais enfin la voilà faite. ^


1. Le Clerc ne tarda pas à faire paroître une réponse à l'Avertissement et des Remarques sur la Eéflexion X. La réponse, que l'abbé Renaudot affirme avoir reçue de Paris, est un amas d'injures contre Despréaux. On lui refuse le talent de la critique; on ne lui accorde que celui de la


RÉFLEXION X. 4«1

versification; enfin, on ne reconnoît en lui qu'un esprit sombre et sec, plaisantant d'une manière chagrine, stérile... qu'une humeur noire, envieuse, outrageuse... qu'une érudition mince et superficielle... {Biblio- thèque choisie, t. XXVI, part, i, art. 2, p. 64-82, 1713.) Dans ses Remarques, Le Clerc n'imite pas le ton du libelliste anonyme. Il se plaint de ce que Despréaux n'a pas répondu directement à Huet, et de ce qu'il a attaqué les opinions religieuses d'un protestant, lorsqu'il s'agit d'une discussion purement littéraire. Quant au fond de la question, il se borne à répéter que le passage de la Genèse n'est pas éloquent, parce que l'historien sacré n'a pas prétendu le rendre tel ; raisonnement auquel a si bien répondu le traducteur de Longin, que l'on est dispensé d'y rien ajouter. (De Saint- Sdrin.)

Nous donnons plus loin la lettre de Huet au duc de Montausier. Saint- Marc donne dans son édition la réponse à l'Avertissement de l'abbé Renau- dot, les Remarques de Le Clerc sur la dixième Réflexion critique; il y ajoute une explication et justification du sentiment de Longin, etc., par Claude Capperonnier, professeur de grec au collège de France. Ce dernier n'hésite pas à prononcer que Despréaux n'a pas mieux saisi l'état de la question que Huet et Le Clerc, le premier, en trouvant dans le passage de Moïse un sublime d'expression, et les deux autres, en refusant d'y voir un sublime de pensée; suivant lui, Longin a seul raison, parce qu'il n'a entendu parler en cet endroit que de ce dernier genre. Nous avons jugé inutile de grossir cette édition de pièces qui ne se recommandent ni par la science, ni par l'intérêt du style.


iHMVHKS Dl- MOI I.KAt:


REFLEXION XI


Néanmoins Aristote et Théophiaste, :ifln d'excuser l'audace de ces figures, pensent qu'il est bon d'5' apporter ces adouciss<inicnts : Pour ainsi dire. Si j'ose me servir de ces termes, Pour nrexpliquer plus hardiment, etc. {Paroles de Lonqin, ch. xxvi.)


Le conseil de ces deux })hilosoplies est excellent, mais il n'a d'usage que dans la prose; car ces excuses sont rarement souffertes dans la poésie, où elles auroient quelque chose de sec et de languissant, parce que la poésie porte son excuse avec soi. De sorte qu'à mon avis, pour bien juger si une figure dans les vers n'est point trop hardie, il est bon de la mettre en ])rose avec quel- qu'un de ces adoucissements ; puisqu'en efl'et si, à la faveur de cet adoucissement, elle n'a plus rien qui choque, elle ne doit point choquer dans les vers, destituée même de cet adoucissement.

Monsieur de La Motte, mon confrère à l'Académie françoise, n'a donc pas raison en son Traité de rode, ^

1. Odes, et un Discours sur la poésie en général et sur l'ode en parti- culier. Pciris, H. Du Puis, 1707, in-12. Les Œuvres d'Antoine Boudard de La Motte, de l'Académie française, né à Paris en iG72, mort en 1731, ont été publiées en 175*, 10 volumes in-1'2. (M. Chéijox.)

La Motte, comme Fontenelle, est un de ces poètes géomètres pour qui la poésie n'est que l'ai-t de rimer des raisonnements et de cadencer delà prose. La Motte était un ennemi des anciens. Il prétendait les surpasser en les imitant. Il pensait comme Perrault que l'esprit humain est aussi fécond aujourd'hui qu'autrefois. A la fin de 1713 il publia une traduction en vers de VIliade. Il ne se contente pas de traduire Homère sur une traduction, il l'abrège : « ... J'ai réduit, dit-il, les vingt-quatre chants de VIliade en douze,


RÉFLEXION XI. 423

lorsqu'il accuse l'illustre monsieur Racine cle s'être exprimé avec trop de hardiesse dans sa tragédie de Phèdre, où le gouverneur d'Hippolyte, faisant la peinture du monstre effroyable que Neptune avoit envoyé pour effrayer les chevaux de ce jeune et malheureux prince, se sert de cette hyperbole :

Le flot qui l'apporta recule épouvanté;

puisqu'il n'y a personne qui ne soit obligé de tomber d'accord que cette hyperbole passeroit même dans la


qui même sont beaucoup plus courts que ceux d'Homère. Le bouclier d'Achille m'a paru défectueux par plus d'un endroit; j'ai donc imaginé un bouclier qui n'eût point ces défauts... J'ai trouvé la mort d'Hector aussi défectueuse que le bouclier d'Achille, et j'ai changé toutes les circonstances de cette mort pour rétablir la gloire des deux héros de VIliade. » L'allégorie de Priam, il la considère comme une de ces longueurs ennuyeuses qu'il convient de retrancher. Il remplace la belle peinture d'Homère par cette sentence sèche :

On offense les dieux, mais, par des sacrifices,

De ces dieux irrités on fait des dieux propices.

La belle scène d'Andromaque et d'Hector aux portes Scées, la voici :

Hector parle déjà de rejoindre l'armée : Quoi ! s'écrie Andromaque, où veut courir Hector ? Tout blessé, tout mourant, va-t-il combattre encor? Tant de fois en un jour faudra-t-il que je tremble D'un péril où je vois tous les malheurs ensemble ? Les Grecs vont sur toi seul réunir leur effort. Que je crains l'intérêt qu'ils ont tous à ta mort!

Avant d'avoir achevé sa traduction de VIliade, La Motte alla la montrer à Boileau. Sur la simple exposition de son entreprise, raconte La Motte dans ses liéflexions sur la critique, Boileau parut d'abord effrayé. « Je lus; dès les premiers vers, M. Despréaux se calma; il approuva bientôt; l'ap- probation devenoit insensiblement éloge,... et il finit en m'assurant qu'il aimeroit presque autant avoir traduit VIliade, comme je la traduisois, que d'avoir fait VIliade même. Ce sont exactement ses propres termes... » La Motte est bien naïf de ne s'être pas aperçu, à l'hyperbole de la louange, que Boileau se moquait de lui. {Hist. de la querelle des anciens et des modernes, par H. Rigault, p. 371-:i72.) *


424 ŒUVRES DE BOILEAU.

prose, à la faveur d'un pour ainsi dire, ou d'un si j'ose

AINSI PARLER. ^

D'ailleurs Longin, ensuite du passage que je viens de rapporter ici, ajoute des paroles qui justifient encore mieux que tout ce que j'ai dit le vers dont il est question. Les voici : « L'excuse, selon le sentiment de ces deux célèbres philosophes, est un remède infaillible contre les trop grandes hardiesses du discours; et je suis bien de leur avis ; mais je soutiens pourtant toujours ce que j'ai déjà avancé, que le remède le plus naturel contre l'abon- dance et Taudace des métaphores, c'est de ne les em- ployer que bien à propos, je veux dire dans le sublime et dans les grandes passions. » En effet, si ce que dit là Longin est vrai, monsieur Racine a entièrement cause gagnée : pouvoit-il employer la hardiesse de sa métaphore dans une circonstance plus considérable et plus sublime que dans l'effroyable arrivée de ce monstre, ni au milieu

1. Fénelon a également blâmé ce passage; il y trouve de l'emphase. .( M. Racine n'étoit pas exempt de ce défaut, que la coutume avoit rendu comme nécessaire. Rien n'est moins naturel que la narration de la mort d'Hippolyte à la fin de la tragédie de Phèdre, qui a d'ailleurs de grandes beautés. Théramène, qui vient pour apprendre à Thésée la mort funeste de son fils, devroit ne dire que ces deux mots, et manquer même de force pour les prononcer distinctement : Hippolyte est mort. Un monstre envoyé du fond de la mer par la colère des dieux Va fait périr. Je Vai vu. Un tel homme, saisi, éperdu, sans haleine, peut-il s'amuser à faire la description la plus pompeuse et la plus fleurie de la figure du dragon?

L'œil morne maintenant et la tête baissée, Sembloient se conformer à sa triste pensée... La terre s'en émeut, l'air en est infecté ; Le flot qui l'apporta recule épouvanté. » ( Lfttre sur les occupations de l'Académie française, de la Tragédie.)

Louis Racine fait cette observation sur le jugement de Fénelon, u qui ne fit pas sans doute attention que, par les mêmes raisons dont il l'attaquoit (le récit), on pourroit attaquer plusieurs endroits de son Télémaque, en sou- tenant qu'on y trouve plutôt la brillante imagination de l'auteur que l'imi- tation de la nature. »


RÉFLEXION Xï. 425

d'une passion plus vive que celle qu'il donne à cet infor- tuné gouverneur d'Hippolyte, qu'il représente plein d'une horreur et d'une consternation que, par son récit, il com- munique en quelque sorte aux spectateurs mêmes, de sorte que, par l'émotion qu'il leur cause, il ne les laisse pas en état de songer à le chicaner sur l'audace de sa figure? Aussi a-t-on remarqué que toutes les fois qu'on joue la tragédie de Phèdre, bien loin qu'on paroisse choqué de ce vers,

Le flot qui l'apporta recule épouvanté,

on y fait une espèce d'acclamation ; marque incontes- table qu'il y a là du vrai sublime, au moins si l'on doit croire ce qu'atteste Longin en plusieurs endroits, et surtout à la fin de son cinquième chapitre par ces paroles : « Car lorsqu'en un grand nombre de personnes différentes de profession et d'âge, et qui n'ont aucun rapport ni d'humeurs ni d'inclinations, tout le monde vient à être frappé également de quelque endroit d'un discours, ce jugement et cette approbation uniforme de tant d'esprits si discordants d'ailleurs est une preuve certaine et indubitable qu'il y a là du merveilleux et du grand. »

Monsieur de La Motte néanmoins paroît fort éloigné de ces sentiments, puisque oubliant les acclamations que je suis sûr qu'il a plusieurs fois lui-même, aussi bien que moi, entendu faire dans les représentations de Phèdre, au vers qu'il attaque, il ose avancer qu'on ne peut souffrir ce vers, alléguant pour une des raisons qui empêche qu'on ne l'approuve, la raison même qui le fait le plus approuver, je veux dire l'accablenîent de douleur où est


4>«i ŒUVRES DE BOILEAU.

Théramène. On est choqué, dit-il, de voir un homme accablé de douleur comme est Théramène, si attentif à sa description, et si recherché dans ses termes. Monsieur de La xMotte nous expliquera, quand il le jugera à propos, ce que veulent dire ces mots, « si attentif à sa descrip- tion, et si recherché dans ses termes; » puisqu'il n'y a en effet dans le vers de monsieur Racine aucun terme qui ne soit fort commun et fort usité. Que s'il a vouki par là simplement accuser d'affectation et de trop de hardiesse la figure par laquelle Théramène donne un sentiment de frayeur au flot même qui a jeté sur le rivage le monstre envoyé par Neptune, son objection est encore bien moins raisonnable, puisqu'il n'y a point de figure plus ordinaire dans la poésie, que de personnifier les choses inanimées, et de leur donner du sentiment, de la vie et des passions. Monsieur de La Motte me répondra peut-être que cela est vrai quand c'est le poëte qui parle, parce qu'il est sup- posé épris de fureur; mais qu'il n'en est pas de même des personnages qu'on fait parler. J'avoue que ces person- nages ne sont pas d'ordinaire supposés épris de fureur; mais ils peuvent l'être d'une autre passion, telle qu'est celle de Théramène, qui ne leur fera pas dire des choses moins fortes et moins exagérées que celles que pourroit dire un poëte en fureur. Ainsi Énée, dans l'accablement de douleur où il est au second livre * de

1. Nous avons vu quatorze exemplaires de l'édilion de 1713 : on lit dans dix d'entre eux, au commencement du second livre; leçon fautive, puisque le passage cité par Boileau est à la fi,n, et non pas au commencement, comme l'observa La Motte, dans sa réponse à la onzième réflexion. L'exem- plaire consulté par La Motte avait donc aussi cette leçon, et il en est de même de ceux qu'ont également dû consulter l'éditeur de 1715, A., Brossette, Billiot (édition de 1726), Souchay (édition de 1740) et Saint-Marc. Voilà donc seize exemplaires où elle se trouvait, tandis que nous n'en avons vu que quatre, trois de Vin-A" et un de rin-12 (un des nôtres), où l^on ait mis, à


RÉFLKXION XI. «l

rÉnéidts lorsqu'il raconte la misérable lin de sa patrie, ne cède pas en audace d'expression à Virgile même ; jus- que-là que se * comparant à un grand arbre que des laboureurs s'efforcent d'abattre à coups de cognée, il ne se contente pas de prêter de la colère à cet arbre, mais il lui fait faire des menaces à ces laboureurs. « L'arbre indigné, dit-il, les menace en branlant sa tête chevelue : »

111a usque minatur,

Et tremefacta comam conçusse vertice nutat. -

Je pourrois rapporter ici un nombre infmi d'exemples, et dire encore mille choses de semblable force sur ce


l'aide d'un carton, la véritable leçon que nous donnons, ci-dessus, au texte. Il est probable que le carton n'aura été placé qu'après la réponse de La Motte, et lorsque la plus grande partie de l'édition était vendue. Il fournit d'ailleurs une nouvelle preuve de l'incurie de Valincourt et de Renaudot qui y présidaient.

Quoi qu'il en soit, Brossette se permit de substituer, dans le texte, les mots à la fin aux mots au commencement, ce qui fut imité par Du Mon- theil et par Souchay (1735) et ses copistes. Saint-Marc rétablit les derniers mots et fut suivi par d'autres. M. de Saint-Surin est le seul qui ait donné la véritable leçon. (B.-S.-P.)

1. Inadvertance de Boileau (c'est Troie et non pas Énée qui est l'objet de la comparaison) également relevée par La Motte et que, par là môme, nous avons dû laisser dans le texte, et non pas corriger, comme Ta fait Brossette (il met la comparant). (B.-S.-P.)

2. Vers 628. (Boileau, 1713.) (Exemplaire avec carton.)

Voici ce que dit La Motte : « Il (M. Despréaux) se trompe dans le sens du passage, parce qu'il s'en est fié à sa mémoire, confiance dangereuse pour les plus savants même. La preuve qu'il a cité de mémoire, c'est qu'il place la comparaison au commencement du second livre, au lieu qu'elle est vers la fin. 11 est tombé par cette négligence dans une double erreur; l'une, de croire qu'Énée se compare lui-niême à l'arbre, quoique la comparaison ne tombe manifestement que sur la ville de Troie saccagée par les Grecs; l'autre, de penser qu'Énée prête à l'arbre du sentiment et de la colère, quoique les termes dont Virgile se sert ne signifient que l'ébranlement et que les secousses violentes de l'arbre sous Iji^gnée des laboureurs. »

Voir au volume suivant la réponse de La Motte.


428 (EUVRES DE BOILEAU.

sujet; mais en voilà assez, ce me semble, pour dessiller les yeux de monsieur de La Motte, et pour le faire res- souvenir que lorsqu'un endroit d'un discours frappe tout le monde, il ne faut pas chercher des raisons, ou plutôt de vaines subtilités, pour s'empêcher d'en être frappé, mais faire si bien que nous trouvions nous-mêmes les raisons pourquoi il nous frappe. Je n'en dirai pas davan- tage pour cette fois. Cependant, afin qu'on puisse mieux prononcer sur tout ce que j'ai avancé ici en faveur de monsieur Racine, je crois qu'il ne sera pas mauvais, avant que de finir cette onzième Réflexion,^ de rapporter l'en-


1. La Motte a fait, à la Réflexion onzième, une réponse que Du Montheil, Saint-Marc et leurs copistes, ainsi que M. Amar, donnent en entier. Son opinion a été soutenue par Fénelon et Saint-Marc ; celle de Boileau par d'Olivet, Desfontaines, Louis Racine et Marmontel, dont les observations, excepté celle des deux derniers, ont été reproduites en entier ou par extraits dans l'édition de Saint-Marc. En un mot, on a fait presque des volumes sur le récit de Théramène. Nous nous bornerons à rapporter le sentiment de Voltaire {Dict. phil., mot Amplification] :

« Je ne prétends point, dit-il, défendre les écailles jaunissantes ni la croupe qui se recourbe (vers 21 et 23 du récit); mais on veut que Théra- mène dise seulement : Hippolyte est mort ; je Val vu, c'en est fait : c'est précisément ce qu'il dit et en moins de mots encore : Hippolyte n'est plus. Le père s'écrie ; Théramène ne reprend ses sens que pour dire : fai vu des mortels périr le plus aimable; et il ajoute ce vers si nécessaire, si tou- chant, si désespérant pour Thésée :

Et j'ose dire encor, seigneur, le moins coupable,

« La gradation est pleinement observée, les nuances se font sentir l'une après l'autre. Le père attendri demande quel dieu lui a ravi son fils, quelle foudre soudaine?... et il n'a pas le courage d'achever; il reste muet dans sa douleur; il attend ce récit fatal; le public l'attend de même. Théramène doit répondre : on lui demande des détails; il doit en donner... Quel est le spectateur qui voudrait ne le pas entendre, ne pas jouir du plaisir doulou- reux d'écouter les circonstances de la mort d'Hippolyte ? Qui voudrait même qu'on en retranchât quatre vers? Ce n'est pas là une vaine descrip- tion d'une tempête, inutile à la pièce; ce n'est pas là une amplification mal écrite : c'est la diction la plus pure et la plus touchante; enfin c'est Racine... »


RÉFLEXION XI. 429

droit tout entier du récit dont il s'agit. Le voici :

Cependant sur le dos de la plaine liquide S'élève à gros bouillons une montagne humide ; L'onde approche, se brise, et vomit à nos yeux, Parmi des flots d'écume, un monstre furieux. Son front large est armé de cornes menaçantes. Tout son corps est couvert d'écaillés jaunissantes; Indomptable taureau, dragon impétueux. Sa croupe se recourbe en replis tortueux; Ses longs mugissements font trembler le rivage. Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage; La terre s'en émeut, l'air en est infecté; Le flot qui l'apporta recule épouvanté, etc.

Refluitque exterri tus amnis. *

i. Enéide, liv. VIII, vers 240.


i30 QECVHES Ul- BOILEAC.


REFLEXION XII


Car tout ce qui est véritablement sublime a cela de propre, quand on l'écoute, qu'il élève l'âme et lui fait concevoir une plus haute opinion d'elle-môme, la remplissant de joie et de je ne sais quel noble orgueil, comme si c'étoit elle qui eût produit les choses qu'elle vient simplement d'entendre. {Paroles de Longin, ch. v.)


Voilà une très-belle description du sublime, et d'autant plus belle qu'elle est elle-même très-sublime. Mais ce n'est qu'une description; et il ne paroît pas que Longin ait songé dans tout son Traité à en donner une définition exacte. La raison est qu'il écrivoit après Cécilius, qui, comme il le dit lui-même, avoit employé tout son livre à définir et à montrer ce que c'est que sublime. Mais le livre de Cécilius étant perdu, je crois qu'on ne trouvera pas mauvais qu'au défaut de Longin, j'en hasarde ici une de ma façon, qui au moins en donne une imparfaite idée. Voici donc comme je crois qu'on le peut définir. « Le sublime est une certaine force de discours propre à élever et à ravir l'àme, et qui provient ou de la grandeur de la pensée et de la noblesse du sentiment, ou de la magni- ficence des paroles, ou du tour harmonieux, vif et animé de l'expression; c'est-à-dire, d'une de ces choses regar- dées séparément, ou, ce qui fait le parfait sublime, de ces trois choses jointes ensemble. ^ »


1. « Qu'est-ce que le sublime? Il ne paroît pas qu'on l'ait défini; est-ce une figure? naît-il des figures, ou du moins de quelques figures? Tout genre d'écrire reçoit-il le sublime, ou s'il n'y a que les grands sujets qui en soient


Ki: KL h; XI ON Xll. 431

Il semble que, dans les règles, je devrois donner des exemples de chacune de ces trois choses; mais il y en a un si grand nombre de rapportés dans le Traité de Longin et dans ma dixième Réflexion, que je crois que je ferai mieux d'y renvoyer le lecteur, afin qu'il choisisse lui- même ceux qui lui plairont davantage. Je ne crois pas cependant que je puisse me dispenser d'en proposer quel- qu'un où toutes ces trois choses se trouvent parfaitement ramassées; car il n'y en a pas un fort grand nombre. M. Racine pourtant m'en offre un admirable dans la pre- mière scène de son Alhalie, où Abner, l'un des principaux officiers de la cour de Juda, représente à Joad, le grand prêtre, la fureur où est Athalie contre lui et contre tous les lévites, ajoutant qu'il ne croit pas que cette orgueil- leuse princesse diffère encore longtemps à venir attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire. A quoi ce grand prêtre, sans s'émouvoir, répond :

Celui qui met un frein à la fureur des flots

Sait aussi des méchants arrêter les complots.

Soumis avec respect à sa volonté sainte,

Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte, i

En effet, tout ce qu'il peut y avoir de sublime paroît ras- remblé dans ces quatre vers; la grandeur de la pensée,


capables? Peut-il briller autre chose dans l'églogue qu'un beau naturel, et dans les lettres familières comme dans les conversations qu'une grande déli- catesse? ou plutôt le naturel et le délicat ne sont-ils pas le sublime des ouvrages dont ils font la perfection? Qu'est-ce que le sublime? où entre le sublime? » (La Bruyère, des Ouvrages de l'esprit.)

1. Brossette rapproche ce vers de Racine de ceux de Virgile :

Non me tua fervida terrent

Dicta, ferox : Dî me terrent et J^iter hostis,

(Enéide, liv. XII, vers 894-895.)


432 ŒUVRES DE BOILEAU.

la noblesse du sentiment, la magnificence des paroles, et l'harmonie de l'expression, si heureusement terminée par ce dernier vers :

Je crains Dieu, cher Abner, etc.

D'où je conclus que c'est avec très-peu de fondement que les admirateurs outrés de monsieur Corneille veulent insinuer que monsieur Racine lui est beaucoup inférieur pour le sublime ; puisque, sans apporter ici quantité d'autres preuves que je pourrois donner du contraire, il ne me paroît pas que toute cette grandeur de vertu romaine tant vantée, que ce premier a si bien exprimée dans plusieurs de ses pièces, et qui a fait son excessive réputation, soit au-dessus de l'intrépidité plus qu'héroïque et de la parfaite confiance en Dieu de ce véritablement pieux, grand, sage et courageux Israélite.


TRAITÉ DU SUBLIME


ou


DU MERVEILLEUX DANS LE DISCOURS


TRADUIT DU GREC DE LONGIN


III ^8


PUÉFACK DU TRADUCTEUR."


t


Ce petit traité, dont je donne la traduction au public, est une pièce échappée au naufrage de plusieurs autres livres que Longin ^ avoit composés. Encore n'est-elle pas venue à nous tout


1. Cette traduction parut en 1674.— Dans la XXIIl» leçon de son ouvrage intitulé de l'Hellénisme en France, M. Egger parle ainsi de cette traduction de Boileau, qu'il appelle fort méritoire pour le temps où elle parut : « Nfalgré son goût stu- dieux pour la langue grecque, Boileau était mal préparé pour la tâche difficile qu'il se donna. Le texte souvent corrompu du Traité du SuHime n'avait été qu'imparfai- tement éclairci et corrigé par les travaux de Langbaine et de Tanneguy Le Fèvre. En général, le style technique des rhéteurs grecs était mal connu. A cet égard, il serait injuste de demander au poëte traducteur de cette prose laborieuse et savante plus qu'il n'a pu donner. Aussi, la seule chose que nous relèverons dans la version fran- çaise de Boileau, c'est l'excessive liberté dont il use avec son auteur; liberté fréquente alors, et que, dans sa Préface, il avoue avec franchise. « Il a songé qu'il ne s'agissait M pas simplement de traduire Longin, mais de donner au public un Traité du sublime « qui pût être utile. » De là des licences bien étranges dès les premiers mots : n Mon « cher Postumius Térentianus. » Boileau a retranché Postumixis « parce que, dit-il

  • dans sa Note, TtrenI ianns n'est déjà que trop long. » Ailleurs il supprime ou

ajoute des mots, il passe toute une demi-page, parce que le détail de critique qu'on y trouve « est entièrement attaché à la langue grecque. » C'est ainsi que, vers le même temps, Perrot d'.^blancourt, dans sa traduction de Lucien, dont M. Boissonnade trouvait le style excellent, n'avait pas osé reproduire en français le dialogue instructif et agréable que Lucien intitule : Jugement des consonnes devant le tribunal des voyelles... t. Il, p. 144. Ce jugement fait ressortir la malice assez injuste de celui-ci de Regnard :

f,as d'être un simple auteur entêté de latin,

Pour imposer aux sots je traduisis Longin ;

Mais j'avoue, en mourant, que je l'ai mis en masque,

Et que j'entends le grec aussi peu que le basque.

{Le Tombeau de M. B... D....)

2. Denys-Cassms Longin était Syrien; on ignore la date et le lieu de sa nais- sance. Comme il fut le maître de Porphyre, qui na(juiit en 233, on suppose qu'il était plus âgé que lui d'au moins vingt ans. ce qui mettrait sa naissance à l'année 210


436 ŒUVKKS DE BOILEAU.

entière; car bien que le volume ne soit pas fort gros, il y a plu- sieurs endroits défectueux, et nous avons perdu le Traité des Passions, dont l'auteur avoit fait un livre à part, qui étoit comme une suite naturelle de celui-ci. Néanmoins, tout défiguré qu'il est, il nous en reste encore assez pour nous faire concevoir une fort grande idée de son auteur, et pour nous donner un véri- table regret de la perte de ses autres ouvrages. Le nombre n'en étoit pas médiocre. Suidas ^ en compte jusqu'à neuf, ^ dont il ne nous reste plus que des titres assez confus. C'étoient tous ouvrages de critique. Et certainement on ne sauroit assez plaindre la perte de ces excellents originaux, qui, à en juger par celui-ci, dévoient être autant de chefs-d'œuvre de bon sens, d'érudition et d'éloquence. Je dis d'éloquence, parce que Longin ne s'est pas contenté, comme Aristote et Hermogène, ^ de nous donner des préceptes tout secs et dépouillés d'ornements. Il n'a pas voulu tomber dans le défaut qu'il reproche à Cécilius, qui


après Jésus-Christ. Sa mère naquit à Émèse ou à Apamène; son frère Fronton se distingua dans Athènes comme professeur de rhétorique. On peut croire qu'il naquit soit à Émèse, soit dans Apamène. Il appartient à la secte des néo-platoniciens, mais Plûtin disait de lui qu'il était un littérateur fiXo^oyoç et point un philosophe oiXoTo»©;. Eunape vantait son savoir et l'appelait une bibliothèque vivante et un musée ambu- lant, PiCX'.oOtjxïiv Î(iJi'j/ov xai lîtpiitaToOv Mo-jdiîov. Appelé à Palmyre par la reine Zénobie pour lui enseigner la langue grecque et la philosophie, il devint son conseiller et son premier ministre. Il fut mis à mort en 2~3 par l'ordre d'Aurélien.

1. Lexicographe grec du x« siècle. Son lexique renferme de précieux détails sur l'histoire littéraire et contient des fragments d'auteurs anciens dont les œuvres sont perdues. (M. Chéron.)

2 Ruhnken en cite vingt-sept, et Langbainelui attribue un vingt-huitième ouvrage, qu'un vieux grammairien donne comme étant de Denjs de Phasèle. Voici le titre de quelques-unes de ces compositions : un Commentaire sur le discours de Démosthène contre Midias; des Observations sur Homère; un écrit important intitulé <1>i>.o)ioyoi ; deux livres des Dictions attiques; des Dictions particulières à Antimachus; un livre des principes; un Discours dont le titre était Odenat.

3. Saint-Marc dit avoir vu écrit de la main de Capperonnier, en marge de la Pré- face de Boileau : « Personne n'a écrit si élégamment qu'Hermogène. Il suffit de le lire pour s'en convaincre. Il est infiniment plus élégant que Longin. » Hermogène vivait sous le règne de Marc-Aurèle ( 161-180 de l'ère vulgaire); il reste de lui cinq ouvrages qui forment un traite complet de rhétorique. (M. Chéron.)

Voici le titre de ces ouvrages : Ti^vi) pT-iToptxtj i:epl aT«<jt«Dv, ntp'c tùptfftuî, Hipl l^tûv, Hcpi (itSôSou XiivôTUjTOi;, IlpoYuiAviiffjxaTa. Suidas cite aussi de lui fUpî xoiXf,ç Suftaç , 'VitoiAviifia-ca el; Ai)[xo(r6tvYiv , ntp't npootiAiou. Il fut en son temps regardé comme une mer- veille, et l'on dit qu'après sa mort, quand on ouvrit son corps, on lui trouva le cœur d'une grosseur extraordinaire et plus qu'humaine. Antiochus le sophiste disait de lui : OuToç 6 'Ep|j.OYivTiç, 6 iv icaïui |«.èv yspcov, iv $i •^ti^àdx.o-jui itaî;. ( PhilostraTK, VieS des sopliisles.)



PRÉFACE DU TRADUCTEUR. 437

avoit, dit-il, écrit du sublime en style bas. En traitant des beau- tés de rélocution, il a employé toutes les finesses de l'élocution. Souvent il fait la figure qu'il enseigne, et, en parlant du sublime, il est lui-même très-sublime. Cependant il fait cela si à propos et avec tant d'art, qu'on ne sauroit Taccuser en pas un endroit de sortir du style didactique. C'est ce qui a donné à son livre cette haute réputation qu'il s'est acquise parmi les savants, qui l'ont tous regardé comme un des plus précieux restes de l'antiquité sur les matières de rhétorique. Casaubon * l'appelle un livre d'or, voulant marquer par là le poids de ce petit ouvrage, qui, malgré sa petitesse, peut être mis en balance avec les plus gros volumes.

Aussi jamais homme, de son temps même, n'a été plus estimé que Longin. Le philosophe Porphyre, qui avoit été son disciple, parle de lui comme d'un prodige. Si on l'en croit, son jugement étoit la règle du bon sens; ses décisions en matière d'ouvrages passoient pour des arrêts souverains, et rien n'étoit bon ou mau- vais qu'autant que Longin l'avoit approuvé ou blâmé. Eunapius, ^ dans la vie des Sophistes, passe encore plus avant. Pour expri- mer l'estime qu'il fait de Longin, il se laisse emporter à des hyperboles extravagantes, ' et ne sauroit se résoudre à parler en style raisonnable d'un mérite aussi extraordinaire que celui de cet auteur. Mais Longin ne fut pas simplement un critique habile, ce fut un ministre d'État considérable, et il suffit, pour faire son éloge, de dire qu'il fut considéré de Zénobie, cette fameuse reine des Palmyréniens, qui osa bien se déclarer reine de l'Orient après la mort de son mari Odenat. * Elle avoit appelé d'abord Longin auprès d'elle pour s'instruire dans la langue grecque; mais de son maître en grec elle en fit à la fin un de ses principaux


1. Exevcit. I adv. Barnnium. Isaac Casaubon, théologien calviniste et savant critique, naquit à Genève le 8 de février 1559 et mourut à Londres le 1" de juil- let 1614. Il fut professeur de grec à Genève, puis à Paris, et, à la mort de Henri IV, il passa en Angleterre. 11 a laissé de nombreux commentaires sur les auteurs grecs et latins. (M. Chéron.)

2. Auteur et médecin grec du iv» siècle, qui a écrit les Vies des philosophes, qui sont parvenues jusqu'à nous, et une Histoire des Césars dont il ne reste que des fragments. (M. Chkron.)

.3. Voir plus haut la note sur Longin. •

A. En 267, sous le règne de Gallien.


438 ŒUVRKS DE HOILHAU.

ministres. Ce fut lui qui encouragea cette reine à soutenir la qualité de reine de TOrient, qui lui rehaussa le cœur dans l'ad- versité, et qui lui fournit les paroles altières qu'elle écrivit à Aurélian, quand cet empereur la somma de se rendre. Il en coûta la vie à notre auteur; mais sa mort fut également glorieuse pour lui et honteuse pour Aurélian, dont on peut dire qu'elle a pour jamais flétri la mémoire. Comme cette mort est un des plus fameux incidents de l'histoire de ce temps-là, le lecteur ne sera peut-être pas fâché que je lui rapporte ici ce que Flavius Vopis- cus * en a écrit. Cet auteur raconte que l'armée de Zénobie et de ses alliés ayant été mise, en fuite près de la ville d'Émese, Auré- lian alla mettre le siège devant Palmyre, où cette princesse s'étoit retirée. 11 y trouva plus de résistance qu'il ne s'étoit imaginé, et qu'il n'en devoit attendre vraisemblablement de la résolution d'une femme. Ennuyé de la longueur du siège, il essaya de l'avoir par composition. 11 écrivit donc une lettre à Zénobie, dans laquelle il lui offroit la vie et un lieu de retraite, pourvu qu'elle se rendît dans un certain temps. Zénobie, ajoute Vopiscus, répon- dit à cette lettre avec une fierté plus grande que l'état de ses affaires ne lui permettoit. Elle croyoit par là donner de la terreur à Aurélian. Voici sa réponse :

Zénobie, reine de VOrient, à l'empereur Aurélian.

« Personne jusques ici n'a fait une demande pareille à la tienne. C'est la vertu, Aurélian, qui doit tout faire dans la guerre. Tu me commandes de me remettre entre tes mains, comme si tu ne savois pas que Cléopâtre aima mieux mourir avec le titre de rt'ine, que de vivre dans toute autre dignité. Nous attendons le secours des Perses; les Sarrasins arment pour nous; les Armé- niens se sont déclarés en notre faveur; une troupe de voleurs dans la Syrie a défait ton armée : juge ce que tu dois attendre quand toutes ces forces seront jointes. Tu rabattras de cet orgueil avec lequel, comme maître absolu de toutes choses, tu m'ordonnes de me rendre. »


1. Ecrivain latin, l'un des auteurs de l'Histoire Auynste. Il était né à Syracuse au III* siècle et vivait à Rome au commencement du iv«.


PRÉFACE DU TRADUCTEUR. 439

Cette lettre, ajoute Vopiscus, donna encore plus de colère que de honte à Aurélian. La ville de Palmyre fut prise peu de jours après, et Zénobie arrêtée comme elle s'enfuyoit chez les Perses. Toute Parmée demandoit sa mort, mais Aurélian ne vou- lut pas déshonorer sa victoire par la mort d'une femme; il réserva donc Zénobie pour le triomphe et se contenta de faire mourir ceux qui Tavoient assistée de leurs conseils. Entre ceux-là, continue cet historien, le philosophe Longin fut extrêmement regretté. Il avoit été appelé auprès de cette princesse pour lui enseigner le grec. Aurélian le fit mourir pour avoir écrit la lettre précédente; car, bien qu'elle fût écrite en langue syriaque, on le soupçonnoit d'en être l'auteur. L'historien Zosime ^ témoigne que ce fut Zénobie elle-même qui l'en accusa. « Zénobie, dit-il, se voyant arrêtée, rejeta toute sa faute sur ses ministres, qui avoient, dit-elle, abusé de la foiblesse de son esprit. Elle nomma entre autres Longin, celui dont nous avons encore plusieurs écrits si utiles. Aurélian ordonna qu'on l'envoyât au supplice. Ce grand personnage, poursuit Zosime, souffrit la mort avec une constance admirable, jusques à consoler en mourant ceux que son malheur touchoit de pitié et d'indignation. »

Par là on peut voir que Longin n'étoit pas seulement un habile rhéteur, comme Quintilien et comme Hermogène, mais un philosophe digne d'être mis en parallèle avec les Socrates et avec les Catons. Son livre n'a rien qui démente ce que je dis. Le caractère d'honnête homme y paroît partout, et ses sentiments ont je ne sais quoi qui marque non-seulement un esprit sublime, mais une âme fort élevée au-dessus du commun. Je n'ai donc point de regret d'avoir employé quelques-unes de mes veilles à débrouiller un si excellent ouvrage, que je puis dire n'avoir été entendu jusqu'ici que d'un très-petit nombre de savants. Muret *


1. Zosime, historien grec qui vivait sous Théodose le Jeune, a laissé en six livres une Histoire générale de la décadence et de la chute de l'empire romain. Elle va d'Au- guste jusqu'au temps où vivait l'historien.

2. M. Ant. Muret, jurisconsulte et citoyen romain, né probablement à Toulouse, mort à Rome le 4 de juin 1585, âgé de soixante ans. Outre une tragédie latine : Juliws Cœsar, des poésies et des épitres latines, il a laissé des commentaires sur beau- coup de classiques grecs et latins et sur la jurisprudence. (M. Chéron.)

Il a commenté Térence, Horace, Cicéron, Salluste, Tacite : c'est dans ses notes sur Catulle qu'il promet une traduction du Traité du ^blime.


440 OEUVRES DE BOILEAU.

fut le premier qui entreprit de le traduire en latin, à la sollici- tation de Manuce; * mais il n'acheva pas cet ouvrage, soit parce que les difficultés l'en rebutèrent, ou que la mort le surprit aupa- ravant. Gabriel de Pétra, * à quelque temps de là, fut plus cou- rageux, et c'est à lui qu'on doit la traduction latine que nous en avons. Il y en a encore deux autres; mais elles sont si informes et si grossières que ce seroit faire trop d'honneur à leurs auteurs que de les nommer. ' Et même celle de Pétra, qui est infiniment la meilleure, n'est pas fort achevée; car, outre que souvent il parle grec en latin, il y a plusieurs endroits où l'on peut dire qu'il n'a pas fort bien entendu son auteur. Ce n'est pas que je veuille accuser un si savant homme d'ignorance, ni établir ma réputation sur les ruines de la sienne. Je sais ce que c'est que de débrouiller le premier un auteur: et j'avoue d'ailleurs que son ouvrage m'a beaucoup servi, aussi bien que les petites notes de Langbaine et de M. Le Fèvre; * mais je suis bien aise d'excu- ser, par les fautes de la traduction latine, celles qui pourront m'être échappées dans la françoise. J'ai pourtant fait tous mes efforts pour la rendre aussi exacte qu'elle pouvoit l'être. A dire vrai, je n'y ai pas trouvé de petites difficultés. Il est aisé à un traducteur latin de se tirer d'affaire aux endroits mêmes qu'il n'entend pas. Il n'a qu'à traduire le grec mot pour mot, et à débiter des paroles qu'on peut au moins soupçonner d'être intel- ligibles. En effet, le lecteur, qui bien souvent n'y conçoit rien, s'en prend plutôt à soi-même qu'à l'ignorance du traducteur. 11 n'en est pas ainsi des traductions en langue vulgaire. Tout ce


1. Paul Manuce, fils de Aide, imprimeur et auteur de nombreux ouvrages d'éru- dition, né à Venise en 1512; il mourut à Rome le "7 d'avril 1574, où il avait été appelé pour surveiller l'impression et la publication des livres de théologie. (M. Chéron.)

La seconde édition du texte grec du Traité du Subliwe est sortie de ses presses, A'enise, 1554, in-40.

2 Professeur de langue grecque à Lausanne, mort vers 1616.

Il fit imprimer sa traduction latine du Traité du Sublime à Genève, 1612, in-S», avec le texte que François Portus avoit publié dans cette ville ; texte suivi par les éditeurs jusqu'en 16~4, époque où Tollius fit paroître la meilleure édition qu'on eût «ncore possédée. (De Saint-Surin.)

3. Domenico Pizimenii et P. Pagani. — Bologne, 1644.

4. Gérard Langbaine fit réimprimer à Oxford, 1636, in-S», le texte de Longin et la traduction de Gabriel de Pétra, avec des notes. — Tanneguy Le Febvre, père de M^e Dacier, a donné Longin et Pétra avec des notes. Saumur, 1663, in-12. ( M. Chéron.)


PRÉFACH: DU TRADUCTEUR. 444

que le lecteur n'entend point s'appelle un galimatias, dont le traducteur tout seul est responsable. On lui impute jusqu'aux fautes de son auteur, et il faut en bien des endroits qu'il les rec- tifie, sans néanmoins qu'il ose s'en écarter.

Quelque petit donc que soit le volume de Longin, je ne croi- rois pas avoir fait un médiocre présent au public, si je lui en avois donné une bonne traduction en notre langue. Je n'y ai point épargné mes soins ni mes peines. Qu'on ne s'attende pas pourtant de trouver ici une version timide et scrupuleuse des paroles de Longin. Bien que je me sois efforcé de ne me point écarter en pas un endroit des règles de la véritable traduction, je me suis pourtant donné une honnête liberté, surtout dans les passages qu'il rapporte. J'ai songé qu'il ne s'agissoit pas simple- ment ici de traduire Longin, mais de donner au public un Traité du sublime qui put être utile. Avec tout cela néanmoins il se trouvera peut-être des gens, qui non-seulement n'approuveront pas ma traduction, mais qui n'épargneront pas même l'original. Je m'attends bien qu'il y en aura plusieurs qui déclineront la jurisdiction ^ de Longin, qui condamneront ce qu'il approuve, et qui loueront ce qu'il blâme. C'est le traitement qu'il doit attendre de la plupart des juges de notre siècle. Ces hommes accoutumés aux débauches et aux excès des poètes modernes, et qui, n'ad- mirant que ce qu'ils n'entendent point, ne pensent pas qu'un auteur se soit élevé s'ils ne l'ont entièrement perdu de vue ; ces petits esprits, dis-je, ne seront pas sans doute fort frappés des hardiesses judicieuses des Homères, des Platons et des Démo- sthènes. Ils chercheront souvent le sublime dans le sublime, et peut-être se moqueront- ils des exclamations que Longin fait quelquefois sur des passages qui, bien que très-sublimes, ne lais- sent pas que d'être simples et naturels, et qui saisissent plutôt l'âme qu'ils n'éclatent aux yeux. Quelle assurance pourtant que ces messieurs aient de la netteté de leurs lumières, je les prie de considérer que ce n'est pas ici l'ouvrage d'un apprenti que je leur offre, mais le chef-d'œuvre d'un des plus savants critiques de l'antiquité. Que s'ils ne voient pas la beauté de ces passages, cela peut aussitôt venir de la foiblesse de leur vue que du peu d'éclat

1. Toutes les éditions du xviie et du xviii' siècle portent jurixdiction.


442 OEUVRES DE BOILEAU.

dont ils brillRnt. Au pis aller, je leur conseille d'en accuser la traduction, puisqu'il n'est que trop vrai que je n'ai ni atteint ni pu atteindre à la perfection de ces excellents originaux; et je leur déclare par avance que s'il y a quelques défauts, ils ne sau- roient venir que de moi.

Il ne reste plus, pour finir cette préface, que de dire ce que Longin entend par sublinne; car, comme il écrit de cette manière après Cécilius, qui avoit presque employé tout son livre à mon- trer ce que c'est que le sublime, il n'a pas cru devoir rebattre une chose qui n'avoit été déjà que trop discutée par un autre. Il faut donc savoir que par sublime, Longin n'entend pas ce que les orateurs appellent le style sublime, mais cet extraordinaire et ce merveilleux qui frappe dans le discours, et qui fait qu'un ouvrage enlève, ravit, transporte. ^ Le style sublime veut tou- jours de grands mots; mais le sublime se peut trouver dans une seule pensée, dans une seule figure, dans un seul tour de paroles. Une chose peut être dans le style sublime et n'être pourtant pas sublime, c'est-à-dire, n'avoir rien d'extraordinaire ni de surpre- nant. Par exemple : Le souverain arbitre de la nature d'une seule parole forma la lumière : voilà qui est dans le style sublime; cela n'est pas néanmoins sublime, parce qu'il n'y a rien là de fort merveilleux, et qu'on ne pût aisément trouver. Mais, Dieu dit : Que la lumière se fasse, et la lumière se fit : ce tour extraor- dinaire d'expression, qui marque si bien l'obéissance de la créa- ture aux ordres du Créateur, est véritablement sublime, * et a quelque chose de divin. 11 faut donc entendre par sublime, dans Longin, l'extraordinaire, le surprenant, et, comme je l'ai tra- duit, le merveilleux dans le discours. ^


1. On est forcé de convenir avec La Harpe ( Ar/ce'e, t. I) que Boileau s'est mépris sur le but principal de l'ouvrage de Longin. Il s'agit essentiellement dans ce livre du style qui convient aux sujets élevés. (Daunou.)

On peut apporter comme restriction à ce jugement de La Harpe, accepté par Dau- nou, ce passage de Ruhnken : « HEP'I 'r«ror2. Hic liber vere aureus de quo omnium optime nobis judicasse videtur Boilavius in prœf. versionis Gallicœ, bono litterarum et verse eloquentise... » Édit. de M. Egger, 1837.

2. Voir la Réflexion X.

3. Ici finit la préface dans les éditions de 1674, in-4o et petit in-12; mais on lit dans l'édition de 1675, grand in-12, et dans quelques exemplaires de 1674, grand in-12 (il est ; ussi à 1677, Elz.), le passage suivant, supprimé dans toutes les autres :

« Au reste, je suis bien aise d'avertir ici le lecteur amoureux des matières de


PRÉFACR DU TRADUCTEUR. 443

J'ai rapporté ces paroles de la Genèse, comme l'expression la plus propre à mettre ma pensée en jour, et je m'en suis servi d'au- tant plus volontiers que cette expression est citée avec éloge par Longin même, qui, au milieu des ténèbres du paganisme, n'a pas laissé de reconnoître le divin qu'il y avoit dans ces paroles de l'Écriture. ^ Mais que dirons-nous d'un des plus gavants hommes de notre siècle, - qui, éclairé des lumières de l'Évangile, ne s'est pas aperçu de la beauté de cet endroit; a osé, dis-je, avancer, dans un livre qu'il a fait pour démontrer la religion chrétienne, ^ que Longin s'étoit trompé lorsqu'il avoit cru que ces paroles étoient sublimes? J'ai la satisfaction au moins que des personnes non moins considérables par leur piété que par leur profonde érudition, qui nous ont donné depuis peu la traduction du livre de la Genèse,* n'ont pas été de l'avis de ce savant homme, et dans leur préface, entre plusieurs preuves excellentes qu'ils ont apportées pour faire voir que c'est l'Esprit-Saint qui a dicté ce livre, ont allégué le passage de Longin, pour montrer combien


rhétorique, que dans peu il doit paroître une nouvelle traduction du chef-d'œuvre de l'art, je veux dire de la rhétorique d'Aristote. Elle est de M. Cassandre ; c'est l'ou- vrage de plusieurs années; je l'ai vu, et je puis répondre au lecteur que jamais il n'y a eu de traduction ni plus claire, ni plus exacte, ni plus fidèle. C'est un ouvrage d'une extrême utilité, et pour moi j'avoue franchement que sa lecture m'a plus profité que tout ce que j'ai jamais lu en ma vie. »

L'addition fut faite avec précipitation sur un feuillet non paginé qu'on intercala facilement dans les exemplaires non vendus de l'édition de 1674, parce que la préface n'y est point paginée ( non plus qu'à 1675 ) ; mais on s'en aperçoit en examinant la pre- mière pagination du chapitre premier, dont les nombres ne correspondent point à ceux des feuillets. Cette précipitation entraîna dans quelques fautes qui furent corrigées dans la suite du tirage pour les feuillets destinés à l'édition de 167.5, et que Desmai- seaux (p. 109) ni M. de Saint-Surin (ils ont les premiers donné l'addition) n'ont pu apercevoir, parce qu'ils n'ont pas connu l'édition de 1674, grand in-12.

Voilà des remarques bien minutieuses, mais elles ne sont pas sans utilité. Elles prouvent l'empressement de Boileau à obliger, même aux dépens de sa réputation. La traduction de Cassandre allait bientôt paraître (l'achevé d'imprimer, dit Desmaiseaux, est du 13 avril 1675); il importait de prévenir le public en faveur d'un homme de lettres malheureux.

Nous disons qu'elle allait paraître, quoique sa première édition fût de 1654. C'est que Cassandre y avait fait tant de changements qu'elle pouvait, dit encore Desmaiseaux, passer pour un ouvrage tout nouveau... et, selon la remarque du même auteur, Boileau dut supprimer l'addition dans son édition suivante, ou en 1683, parce que l'ouvrage alors n'était plus nouveau. (Berriat-Saint-Prix.)

1. Voir au chapitre ix ce qu'il faut penser de l'authenticité de ce passage.

2. Huet, évêque d'Avranches. — Voyez la Réflexign X.

3. Demonstratio evangelica.

4. Les solitaires de Port-Royal, surtout Le Maistre de Sacy. (Brosrettk.)


444 ŒUVRES DE BOI LE AU.

les chrétiens doivent être persuadés d'une vérité si claire, et qu'un païen même a sentie par les seules lumières de la raison.

Au reste, dans le temps qu'on travailloit à cette dernière édi- tion ^ de mon livre, M. Dacier, celui qui nous a depuis peu donné les odes d'Horace en françois, m'a communiqué de petites notes très-savantes qu'il a faites sur Longin, où il a cherché de nou- veaux sens inconnus jusqu'ici aux interprètes. J'en ai suivi quelques-unes; mais, comme dans celles où je ne suis pas de son sentiment je puis m'être trompé, il est bon d'en faire les lecteurs juges. C'est dans cette vue que je les ai mises ^ à la suite de mes remarques; M. Dacier n'étant pas seulement un homme de très-grande érudition et d'une critique très-fine, mais d'une politesse d'autant plus estimable qu'elle accompagne rarement un grand savoir. Il a été disciple du célèbre M. Le Fèvre, père de cette savante fille à qui nous devons la première traduction qui ait encore paru d'Anacréon en françois, et qui travaille mainte- nant à nous faire voir Aristophane, Sophocle et Euripide en la même langue. '

J'ai laissé dans toutes mes autres éditions cette préface telle qu'elle étoit lorsque je la fis imprimer pour la première fois, il y a plus de vingt ans, et je n'y ai rien ajouté; mais aujourd'hui, * comme j'en revoyois les épreuves, et que je les allois rendre à l'imprimeur, il m'a paru qu'il ne seroit peut-être pas mauvais, pour mieux faire connoître ce que Longin entend par ce mot de sublime, de joindre encore ici au passage que j'ai rapporté de la Bible quelque autre exemple pris d'ailleurs. En voici un qui s'est présenté assez heureusement à ma mémoire. ^ Il est tiré de YHorace de M. Corneille. Dans cette tragédie, dont les trois pre- miers actes sont, à mon avis, le chef-d'œuvre de cet illustre écrivain, une femme qui avoit été présente au combat des trois Horaces, mais qui s'étoit retirée un peu trop tôt, et n'en avoit pas vu la fin, vient mal à propos annoncer au vieil Horace, leur

1. C'est-à-dire rédition de 1683.

2. Berriat-Saint-Prix a cru devoir ne donner que par extraits les notes de Dacier, nous les reproduirons en entier et les mettrons à la suite des Remarques de Boileau. Nous mettrons au bas du texte de la traduction les notes de Boivin, etc., etc.

3. Elle devint depuis M^^ Dacier.

4. 1701.

ô. Voyez la Réflexion X.


PHÉFACH DU TKADUGTEUR. 44o

père, que deux de ses fils ont été tués, et que le troisième, ne se voyant plus en état de résister, s'est enfui. Alors ce vieux Romain, possédé de Tamour de sa patrie, sans s'amuser à pleu- rer la perte de ses deux fils, morts si glorieusement, ne s'afflige que de la fuite honteuse du dernier, qui a, dit-il, par une si lâche action, imprimé un opprobre éternel au nom d'Horace. Et leur sœur, qui étoit là présente, lui ayant dit :

Que vouliez-vous qu'il fit contre trois'.'

il répond brusquement :

Qu'il mourût.

Voilà de fort petites paroles; cependant il n'y a personne qui ne sente la grandeur héroïque qui est renfermée dans ce mot. Qu'il mourût, * qui est d'autant plus sublime, qu'il est simple et naturel, et que par là on voit que c'est du fond du cœur que parle ce vieux héros, et dans les transports d'une colère vrai- ment romaine. De fait, la chose auroit beaucoup perdu de sa force, si, au lieu de QuHl mourût, il avoit dit : Qu'il suixnt l'exemple de ses deux frères; ou Qu'il sacrifiât sa vie à l'intérêt et à la gloire de son pays. Ainsi c'est la simplicité même de ce mot qui en fait la grandeur. Ce sont là de ces choses que Longin appelle sublimes, et qu'il auroit beaucoup plus admirées dans Corneille, s'il avoit vécu du temps de Corneille, que ces grands mots dont Ptolomée remplit sa bouche au commencement de la Mort de Pompée,^ pour exagérer les vaines circonstances d'une déroute qu'il n'a point vue.

1. « V^oilà ce fameux qu'il ?/toi(rûi, ce trait du plus grand sublime, ce mot auquel il n'en est aucun de comparable dans toute l'antiquité. Tout l'auditoire fut si transporté qu'on n'entendit jamais le vers faible qui suit; et le morceau n'eût-il que d'un moment relardé $a défaite, étant plein de chaleur, augmente encore la force du qu'il mourût. { VoLTAïKB, Commentaires sur Corneille, t. I.)

2. Que devant Troie en flamme, Hécube désolée Ne vienne point pousser une plainte ampoulée, Ni sans raison, etc.

« A plus forte raison, un roi d'Egypte qui n'a point vu Pharsale, et à qui cette guerre est étrangère, ne doit point dire que les dieux étaient étonnés en se partageant... ces crjamps empestés, ces montagnes de morts qui se vengent, ces débordements de parri- cides; ces troncs pourris étaient notés par Boileau comme un exemple d'enflure et de déclamation. » ( Voltaire, Commentaires sur ConirilTe, t. I.)


TRAITÉ DU SUBLIME

ou

DU MERVEILLEUX DANS LE DISCOURS

TRADUIT DU GHEC DE LONGIN.»


CHAPITRE PREMIER,

SKRVANT DE PREFACE A TOUT LOUVRAGE.

Vous savez bien, mon cher Térentianus (1), que lorsque nous lûmes ensemble le petit traité que Géci-

». « Le titre du manuscrit de Paris qui, de tous ceux que l'on connaît, est de beaucoup le plus ancien, et celui d'un manuscrit du Vatican offrent très-nettement les mots Aiovudiou ^ Aoy^ivou, c'est-à-dire de Denys ou de Longin, et l'embarras est augmenté par le manuscrit de Florence qui ne porte ni l'un ni l'autre nom, mais 'Avcovujxou Trepl u^j/ouç, c'est-à-dire du Sublime par un anonyme. Les premiers éditeurs ont omis absolument, par une négligence inexplicable, le petit mot ou, et ont fait l'alliance peu com- mune de deux noms propres, Dionysius Longinus. Dans une note de l'édi- tion de M. Weiske, M. Amati, s'appuyant de cette variante et de la bizarrerie insolite de ce nom, veut que le Traité du Sublime soit ou de Denys d'Ha- licarnasse, ou de Longin, et de Denys plutôt que de Longin... M. Weiske est fort ébranlé par ces arguments... Pourtant il ne peut croire, avec M. Amati, que Denys d'Halicarnasse soit l'auteur de ce livre : son style, sa manière de composer, n'ont rien de la verve, de l'éclat qui brillent dans le Traité du Sublime. Il aime mieux l'attribuer à un Denys de Pergame, con- temporain d'Auguste, et dont Strabon a loué le talent comme rhéteur et comme écrivain. Nous devons convenir qu'il est désormais absolument impossible d'affirmer que le Traité du Sublime soit de Longin : toutefois il semble peu naturel de le donner à Denys d'Halicarnasse, ou à Denys de Pergame, ou à tout autre écrivain du siècle d^uguste. » (J.-F. Boissonade.) Biographie universelle, Longin. — Voir dans l'édition de M. Egger la Disser-


448 ŒUVKKS Oli BUILHAU.

lius ('2) a lait du sublime, nous trouvâmes ([ue la bas- sesse de son style (3) répondoit assez mal à la dignité de son sujet; que les principaux points de cette matière n'y étoient pas touchés et qu'en un mot cet ouvrage ne pouvoit pas apporter un grand profit aux lecteurs, qui est néan- moins le but où doit tendre tout homme qui veut écrire. D'ailleurs, quand on traite d'un art, il y a deux choses à quoi il se faut toujours étudier. La première est de bien faire entendre son sujet; la seconde, que je tiens au fond la principale, consiste à montrer comment et par quels moyens ce que nous enseignons se peut acquérir. Gécilius s'est fort attaché à l'une de ces deux choses : car il s'efforce de montrer par une infinité de paroles ce que c'est que le grand et le sublime, comme si c'étoit un point fort ignoré ; mais il ne dit rien des moyens qui peuvent porter


tation de Ruhnken, de Vita et scriptis Lomjini; voir aussi Weiske, édition de Longin, Londres, 1820; Études critiques sur le Traité du Sublime et sur les écrits de Longin, etc., par Louis Vaucher, etc., Genève, 1854; VHisloire de la Littérature grecque ancienne, par Donaldson, traduite de l'anglais en grec moderne par M. Valettas, Londres, i87l, t. II, p. '208-'il7.

L'ouvrage n'est point divisé en chapitres dans les manuscrits : il est partagé en sections plus ou moins étendues; il y en a une de deux lignes (XXXVII); l'édition de Ruhnken en donne quarante-quatre.

Les chiffres (1), (2), (3), etc., renverront aux notes de Despréaux mises à la suite du Traité; les lettres a, b, c, aux notes que nous mettrons au bas de chaque page. Berriat-Saint-Prix ayant donné, d'après des exemplaires, ou d'après des manuscrits, des notes de Dacier qui ne se trouvent pas dans celles que Boileau adonnées lui-même, nous les désignerons comme Berriat- Saint-Prix, celles du manuscrit ainsi : Dac. , mss.; et celles des marges de 1674 : Dac, marg. Nous croyons utile de transcrire ici ces deux pas- sages des notices bibliographiques de ce laborieux éditeur :

g 2, n° 18, iNotes manuscrites abrégées sur la traduction du Traité du Sublime, écrites en marge d'un exemplaire (Bibliothèque de Versailles) de l'édition in-4o de 1674.

]N° 19, Notes sur ïa traduction du Traité du Sublime de M. Despréaux, par M. Dacier, manuscrit. (Bibl. royale.)

Nous placerons aussi au bas des pages les notes marginales de Boivin .


TRAITE DU SUBLIME. 449

l'esprit à ce grand et à ce sublime. '^ Il passe cela, je ne sais pourquoi, comme une chose absolument inutile.*» Après tout, cet auteur peut-être n'est-il pas tant à reprendre pour ses fautes, qu'à louer pour son travail et le dessein qu'il a eu de bien faire. (4) Toutefois, puisque vous voulez que j'écrive aussi du sublime, voyons, pour l'amour de vous,*^ si nous n'avons point fait sur cette matière quelque observation raisonnable, et dont les ora- teurs (5) puissent tirer quelque sorte d'utilité.

Mais c'est à la charge, mon cher Térentianus, que nous reverrons ensemble exactement mon ouvrage, et que vous m'en direz votre sentiment avec cette sincérité que nous devons naturellement à nos amis; car, comme un sage*^ dit fort bien : Si nous avons quelque voie pour nous rendre semblables aux dieux, c'est de faire du bien® et de dire la vérité.

Au reste, comme c'est à vous que j'écris, c'est-à-dire

• Le traducteur dit ici beaucoup plus que Longin, qui se borne à dire : « Mais je ne sais pourquoi, comme si c'étoit une chose peu nécessaire, il ne dit rien des moyens par lesquels nous pourrions nous avancer dans le grand et le sublime... »» ou bien «< y faire quelque progrès. » Dac, mss.

^ La Harpe, dans son Lycée, a traduit le commencement du chapitre i" avec quelque différence. (M. Chéron.) — La différence porte sur le mot de TaTreivôxEpov que Pearce prend dans le sens qui reste au-dessous. — Boivin justifie le sens de Boileau quand il dit que « Longin se sert partout du mot TaTceivà;, dans cette signification de bassesse. »

  • = Mots très-mal placés. Longin dit : « Puisque vous voulez que pour

l'amour de vous j'écrive. » On ne peut dire à quelqu'un avec qui on veut lire un ouvrage, u Voyons, pour Vamour de vous, si je n'ai pas bien fait, etc.. » Dac, marg. et mss.

^ Pythagore. (Boileau, 1674 à 1713.) — Élien, Var. hist., XII, ch. ux.

' u E'jz^ytGÎa étant une chose commune à Dieu et aux hommes, il falloit aussi la rendre par un mot qui leur fût commun. Faire plaisir ne peut être dit que des hommes, mais faire du bien se dit également et des hommes et de Dieu : c'est donc ainsi qu'il falloit traduire. » Dac^ marg. et mss. Boi- leau avait mis d'abord « c'est de faire plaisir, » il changea sa traduction dans l'édition de 1683. •

III. i9


450 ŒUVRES DK hOILHAU.

à un homme instruit de toutes les belles connoissances, (6) je ne m'arrêterai point sur beaucoup de choses qu'il m'eût fallu établir avant que d'entrer en matière, pour montrer que le sublime est en effet ce qui forme l'excellence et la souveraine perfection du discours, que c'est par lui que les grands poètes et les écrivains les plus fameux ont remporté le prix, et rempli toute la postérité du bruit de leur gloire. (7)

Car il ne persuade pas proprement, mais il ravit, il transporte, et produit en nous une certaine admiration mêlée d'étonnement et de surprise, qui est toute autre chose que de plaire seulement, ou de persuader. Nous pouvons dire à l'égard de la persuasion, que, pour l'or- dinaire, elle n'a sur nous qu'autant de puissance que nous voulons. Il n'en est pas ainsi du sublime. Il donne au dis- cours une certaine vigueur noble, (8) une force invincible qui enlève l'âme de quiconque nous écoute. Il ne suffit pas d'un endroit ou deux dans un ouvrage pour vous faire remarquer la finesse de V invention^ la beauté de V écono- mie et de la disposition-, c'est avec peine que cette justesse se fait remarquer par toute la suite même du discours. Mais quand le sublime vient à éclater ^ où il faut, il renverse tout, comme un foudre, et présente d'abord toutes les forces de l'orateur ramassées ensemble. Mais ce que je dis ici, et tout ce que je pourrois dire de sem- blable, seroit inutile pour vous, qui savez ces choses par expérience, et qui m'en feriez, au besoin, à moi-même des leçons.

  • « Il faut mettre éclater, pour conserver l'image que Longin a voulu

donner de la foudre. » Dac.,mss. Avant 1G83 on lisait u vient à paroîtrc. »


ÏRAITI^. DU SUBLIME. 451


CHAPITRE II.

s'il y a un art particulier du sublime, et des trois vices qui lui sont opposes.

Il faut voir d'abord s'il y a un art particulier du sublime ; car il se trouve des gens qui s'imaginent que c'est une erreur de le vouloir réduire en art et d'en don- ner des préceptes. Le sublime, disent-ils, naît avec nous, et ne s'apprend point. Le seul art pour y parvenir, c'est d'y être né ; et même, à ce qu'ils prétendent, il y a des ouvrages que la nature doit produire toute seule : la con- trainte des préceptes ne fait que les affoiblir, et leur donner une certaine sécheresse qui les rend maigres et décharnés. Mais je soutiens qu'à bien prendre les choses on verra clairement tout le contraire.

Et, à dire vrai, quoique la nature ne se montre jamais plus libre que dans les discours sublimes et pathétiques, il est pourtant aisé de reconnoître qu'elle ne se laisse pas conduire au hasard, et qu'elle n'est pas absolument ennemie de l'art et des règles. J'avoue que dans toutes nos produc- tions il la faut toujours supposer comme la base, le prin- cipe et le premier fondement. Mais aussi il est certain que notre esprit a besoin d'une méthode pour lui enseigner à ne dire que ce qu'il faut, et à le dire en son lieu ; et que cette méthode peut beaucoup contribuer à nous acquérir la parfaite habitude du sublime : car comme les vais-

» Boileau supposait qu'il y avait là une comparaison (voir les notes, ch. 10, H) : c'est inutile. Boivin dit, avec raison : « On se passe très-bien


452 OEUVRES DE BOILKAU.

seaux (9) sont en danger de périr lorsqu'on les abandonne à leur seule légèreté, et qu'on ne sait pas leur donner la charge et le poids qu'ils doivent avoir, il en est ainsi du sublime, si on l'abandonne à la seule impétuosité d'une nature ignorante et téméraire. Notre esprit assez souvent n'a pas moins besoin de bride que d'éperon. Démosthène dit en quelque endroit =» que le plus grand bien qui puisse nous arriver dans la vie, c'est d'être heureux; mais qu'il y en a encore un autre qui n'est pas moindre, et sans lequel ce premier ne sauroit subsister, qui est de savoir se conduire avec prudence. Nous en pouvons dire autant à l'égard du discours. (10) La nature est ce qu'il y a de plus nécessaire pour arriver au grand : cependant si l'art ne prend soin de la conduire, c'est une aveugle qui ne sait où elle va. ***'^ (11)

Telles sont ces pensées : Les torrents entortillés de FLAMME, Vomir contre le ciel, Faire de Borée son Joueur DE FLUTE, et toutes les autres façons de parler dont cette pièce est pleine ; car elles ne sont pas grandes et tra- giques, mais enflées et extravagantes. Toutes ces phrases ainsi embarrassées de vaines imaginations troublent et gâtent plus un discours qu'elles ne servent à l'élever; de

de la comparaison, qui ne servoit qu'à embrouiller la phrase. Il faut seu- lement sous-entendre, el im(j-/.é^aiT6 ti?, qui est six ou sept lignes plus haut. » Platon emploie cette comparaison formelle dans le passage du Théœtète - 'AXX' oï te 'oEst; xai àyy^îvot xal (jLVTQfxovs; w; xà 7ro»>à xal Trpo; xà; opyà; 'o^ûppouot elat xai àxTOvie; cpépovxai, ôiaTiep xà àvôpfjLaxtaxa n:)oïa. (Egger.)

  • Contr. aristocrat., p. 297, Taylor : ûuoîv àyaôotv ôvxoiv xot; àv6pw7coiç,

Toû (làv fiYOupiévou xat jJLsyicrxou Tiâvxcov, xoû èuxuj^eiv, xoù Se èXaxxôvo; (xàv Touxou, xù)v Sa àXXcov [leyicxQu , xoû xaXw; BouXéysaOai, oui ^l^^ ^ xxYiTi; à[xcpoïv Trapayîvexat xoT; àvôpwTroiç. (Egger.)

^ L'auteur avoit parlé du style enflé, et citoit, à. propos de cela, les sot- tises d'un poète tragique, dont voici quelques restes. Voyez les Remarques (ci-après, n" 11). (Boileau, 1674 à 1713.)

  • C'est le sens de la phrase; néanmoins je crois que le mot du texte


TRAITÉ DU SUBLIME. 453

sorte qu'à les regarder de près et au grand jour, ce qui paroissoit d'abord si terrible devient tout à coup sot et ridicule. Que si c'est un défaut insupportable dans la tragédie, qui est naturellement pompeuse et magnifique, que de s' entier mal à propos; à plus forte raison doit-il être condamné dans le discours ordinaire. De là vient qu'on s'est raillé de Gorgias pour avoir appelé Xercès le Jupiter des Perses, et les vautours, des sépulcres ani- més. (12) On n'a pas été plus indulgent pour Callisthène qui, en certains endroits de ses écrits, ne s'élève pas proprement, mais se guindé si haut, qu'on le perd de vue. De tous ceux-là pourtant, je n'en vois point de si enflé que Clitarque. Cet auteur n'a que du vent et de Fécorce ; il ressemble à un homme qui, pour me servir des termes de Sophocle, « ouvre une grande bouche pour souffler dans une petite flûte. » (13) Il faut faire le même jugement d'Amphicrate, d'Hégésias et de Matris. Ceux-ci quelquefois, s'imaginant qu'ils sont épris d'un enthou- siasme et d'une fureur divine, au lieu de tonner, comme ils pensent, ne font que niaiser et badiner comme des enfants. Et certainement en matière d'éloquence il n'y a rien de plus difTicile à éviter que l'enflure ; car, comme en toutes choses naturellement nous cherchons le grand et que nous craignons surtout d'être accusés de sécheresse ou de peu de force, il arrive, je ne sais comment, que la plupart tombent dans ce vice, fondés sur cette maxime commune :*

Dans un noble projet on tombe noblement..


qu'on rend ici par gâter a été altéré. Dac, marg. Tollius paraît être d'un autre sentiment. « 

" Il y a dans l'ancien manuscrit {jLeyàXa) àiroX^iffOaiveiv o^itoç eÙYevè;


454 ŒQVRES DE BOILEAU.

Cependant il est certain que l'enflure n'est pas moins vicieuse dans le discours que dans les corps. Elle n'a que de faux dehors et une apparence trompeuse; mais au dedans elle est creuse et vide, et fait quelquefois un effet tout contraire au grand; car, comme on dit fort bien, « il n'y a rien de plus sec qu'un hydropique. »

Au reste, le défaut du style enflé, c'est de vouloir aller au delà du grand. Il en est tout au contraire du puéril; car il n'y a rien de si bas, de si petit, ni de si opposé à la noblesse du discours.

Qu'est-ce donc que puérilité? Ce n'est visiblement autre chose qu'une pensée d'écolier, qui, pour être trop recherchée, devient froide. C'est le vice où tombent ceux qui veulent toujours dire quelque chose d'extraordinaire et de brillant, mais surtout ceux qui cherchent avec tant de soin le plaisant^ et l'agréable; parce qu'à la fin, pour s'attacher trop au style figuré, ils tombent dans une sotte affectation.

Il y a encore un troisième défaut opposé au grand, qui regarde le pathétique. Théodore l'appelle une fureur hors de saison, lorsqu'on s'échauffe mal à propos, ou qu'on s'emporte avec excès quand le sujet ne permet que de s'échauffer médiocrement. En effet, on voit très-souvent des orateurs qui, comme s'ils étoient ivres, se laissent emporter à des passions qui ne conviennent point à leur


à[xàpTYi[xa. Les copistes ou les critiques en ont voulu faire un vers; mais ce vers n'a ni césure ni harmonie. Il y a donc apparence que ce qu'on a pris jusques ici pour un vers est plutôt un proverbe... Ruhnken dit : ... Sed ut Senai'ius rectis pedibus incedat, scribendum :

MeyàXwv àuoXiaôaiveiv à[J,âpTrj[j.' sOyevsç.

"' Saint-Marc fait observer que le plaisant est ici inutile, tout est dit par Vagréahle.


TRAITÉ DU SUBLIME. 455

sujet, mais qui leur sont propres, et qu'ils ont apportées de l'école; si bien que,^ comme on n'est point touché de ce qu'ils disent, ils se rendent à la fin odieux et insuppor- tables, car c'est ce qui arrive nécessairement à ceux qui s'emportent et se débattent mal à propos devant des gens qui ne sont point du tout émus. Mais nous parlerons en un autre endroit de ce qui concerne les passions. ^


CHAPITRE III.

DU STYLE FROID.

Pour ce qui est de ce froid ou puéril dont nous par- lions, Timée en est tout plein. Cet auteur est assez habile homme d'ailleurs; il ne manque pas quelquefois par le grand et le sublime : il sait beaucoup, et dit même les choses d'assez bon sens; (1/i) si ce n'est qu'il est enclin naturellement à reprendre les vices des autres/ quoique aveugle pour ses propres défauts, et si curieux au reste d'étaler de nouvelles pensées, que cela le fait tomber

' De 1674 à 1683 il y a en effet; quelques-uns , ainsi que s'ils étoient ivres, ne disent point les choses de Vair dont elles doivent être dites; mais ils sont entraînés de leur propre impétuosité, et tombent sans cesse en des emportements d'écolier et de déclamateur, si bien que, etc. — Autre correc- tion faite sur l'avis de Dacier. 11 avait observé (marg.) que Boileau semblait ici rapporter à la seule prononciation ce que Longin entend aussi des choses mêmes. (B.-S.-P.)

Il en avait fait un traité, qui est perdu.

  • = Méchant et jaloux, Timée calomnia sans pudeur les hommes les plus

célèbres, dit Sainte-Croix, et perça de ses traits tous les historiens qui l'avoient devancé... Au sujet de quelques expressions qui lui déplaisent, cet historien se permet les injures les plus grossières contre Homère et contre Aristote. (De Saint-Suriiv.)


456 OEUVRES DE BOILEAU.

assez souvent dans la dernière puérilité. Je me conten- terai d'en donner ici un ou deux exemples, parce que Cécilius en a déjà rapporté un assez grand nombre. En voulant louer Alexandre le Grand, « Il a, dit-il, conquis toute l'Asie en moins de temps qu'Isocraten'en a employé à composer son panégyrique. » (15) Voilà, sans mentir, une comparaison admirable d'Alexandre le Grand avec un rhéteur. (16) Par cette raison, Timée, il s'ensuivra que les Lacédémoniens le doivent céder à Isocrate, puisqu'ils furent trente ans à prendre la ville de Messène, et que celui-ci n'en mit que dix à faire son panégyrique.

Mais à propos des Athéniens qui étoient prisonniers de guerre dans la Sicile, de quelle exclamation penseriez- vous qu'il se serve? Il dit « que c'étoit une punition du ciel, à cause de leur impiété envers le dieu Hermès, autrement Mercure, ' et pour avoir mutilé ses statues ; vu principalement qu'il y avoit un des chefs de l'armée ennemie qui tiioit son nom d'Hermès (17) de père en fils, savoir Hermocrate, fils d'Hermon. » Sans mentir, mon cher Térentianus, je m'étonne qu'il n'ait dit aussi de Denys le Tyran, que les dieux permirent qu'il fût chassé de son royaume par Dion et par Héraclide, à cause de son peu de respect à l'égard de Dios et d'Héraclès, c'est-à-dire de Jupiter et d'Hercule. ^

Mais pourquoi m'arrêter après Timée ? "^ Ces héros de l'antiquité, je veux dire Xénophon et Platon, sortis de l'école de Socrate, s'oublient bien quelquefois eux-mêmes

^ Hermès, en grec, veut dire Mercure. (Boileau, 4674 à 1698; note sup- primée dans les éditions de 1701 et 1713.)

Zeuç, Ai6;, Jupiter; 'HpaxXyj?, Hercule. (Boileau, 1674 à 1713.) ' Il eût été beaucoup mieux d'écrire, pourquoi m'arrêter à Timée? car s'arrêter après quelqu'un n'est pas s'arrêter à quelqu'un. Dac, marg. et mss. (B.-S.-P.)


ïRAIïf: DU SUBLIME. 457

jusqu'à laisser échapper dans leurs écrits des choses basses et puériles. Par exemple, ce premier dans le livre qu'il a écrit de la république des Lacédémoniens : « On ne les entend, dit-il, non plus parler que si c'étoientdes pierres. Ils ne tournent non plus les yeux que s'ils étoient de bronze. Enfin vous diriez qu'ils ont* plus de pudeur que ces parties de l'oeil^ (18) que nous appelons en grec du nom de vierges. » C'étoit à Amphicrate, et non pas à Xénophon, d'appeler les prunelles des vierges pleines de pudeur. Quelle pensée, bon Dieu! parce que le mot de coRÉ, qui signifie en grec la prunelle de l'œil, signifie aussi une vierge, de vouloir que toutes les prunelles uni- versellement soient des vierges pleines de modestie; vu qu'il n'y a peut-être point d'endroit sur nous où l'impu- dence éclate plus que dans les yeux! Et c'est pourquoi Homère, pour exprimer un impudent : a Homme chargé de vin, dit-il, qui as l'impudence d'un chien dans les yeux. » Cependant Timée n'a pu voir une si froide pensée dans Xénophon, sans la revendiquer comme un vol (19) qui lui avoit été fait par cet auteur. Voici donc comme il l'emploie dans la vie d'Agathocle : u N'est-ce pas une chose étrange qu'il ait ravi sa propre cousine qui venoit d'être mariée à un autre, qu'il l'ait, dis-je, ravie le len- demain même de ses noces? car qui est-ce qui eût voulu


' De 1674 à 1682 il y a : enfin ils ont, etc.. Le changement fait au texte a été proposé en toutes lettres par Dacier (mss.). (B.-S.-P.)

  • ' Isidore de Peluse dit dans une de ses lettres : al xopat, al eïaw twv

096a).[jLwv, xaOaTiep irapôevoi èv 6aXà[xotç, l8pu[jL£vai, xaî toï; êXeçdcpoiç xaOàTrep irapaTCôTàcrixaTt x£xa),u[X[jL£vat , les prunelles placées au dedans des yeux, comme des vierges dans la chambre nuptiale, et cachées sous les paupières, comme sous des voiles. Ces paroles mettent la pensée de Xénophon dans tout son jour. (Boiviiv.) Xenoph. Laced., Rep% p. 72, édit. W^ells; ubi vulgo legitur 6aXà(x,ot;. (Egger.)


458 ŒUVRES DE BOILEAU.

faire cela, s'il eût eu des vierges aux yeux, et non pas des prunelles impudiques? » Mais que dirons-nous de Platon, quoique divin d'ailleurs, qui, voulant parler de ces tablettes de bois de cyprès où l'on devoit écrire les actes publics, use de cette pensée : « Ayant écrit-' toutes ces choses, ils poseront dans les temples ces monu- ments (20) de cyprès? » Et ailleurs, à propos des murs : « Pour ce qui est des murs, dit-il, Mégillus, je suis de l'avis de Sparte, ^ de les laisser dormir à terre, et de ne les point faire lever. "^ » Il y a quelque chose d'aussi ridi- cule dans Hérodote, (21) quand il appelle les belles femmes le mal des yeux. Ceci néanmoins semble en quelque façon pardonnable à l'endroit où il est, parce que ce sont des barbares qui le disent dans le vin et la débauche ; mais ces personnes n'excusent pas la bassesse de la chose, et il ne falloit pas, pour rapporter un méchant mot, "* se mettre au hasard de déplaire à toute la postérité.


^ Après avoir écrit seroit beaucoup plus correct. Dac, mss.

^ II n'y avoit point de murailles à Sparte... (Boileau, 1674 à 1713.)

•= De 1674 à 168'2 il y a : de les laisser dormir, et de ne les point faire lever tandis qu'ils sont couchés par terre. 11 y a, etc. — Nouvelle cor- rection faite d'après l'avis de Dacier, qui (mary.) avait traité de ridicule l'expression couchés par terre. (B.-S.-P.)

  • ^ II y avait d'abord : mais comme ces personnes ne sont pas de fort grande

considération, il ne falloit pas pour en rapporter un méchant mot, etc. Le changement fut provoqué par Dacier. Il soutient, en effet (mss.), que rien dans le texte ne correspond aux mots personnes de peu de considération, et que, d'après une correction judicieuse de Le Fèvre, on devrait traduire à peu près : « Mais avec tout cela, comme il y a de la bassesse, il ne faut pas s'exposer à déplaire, etc. )>


TRAITÉ DU SUBLIME. 459


CHAPITRE IV.

DR l'origine du STYLE FROID.

Toutes ces affectations cependant, si basses et si pué- riles, ne viennent que d'une seule cause, c'est à savoir de ce qu'on cherche trop la nouveauté dans les pensées, qui est la manie surtout des écrivains d'aujourd'hui. Car du même endroit que vient le bien, assez souvent vient aussi le mal. Ainsi voyons-nous que ce qui contribue le plus en de certaines occasions à embellir nos ouvrages; ce qui fait, dis je, la beauté, la grandeur, les grâces de l'élocution, cela même, en d'autres rencontres, est quel- quefois cause du contraire, comme on le peut aisément reconnoître dans les « hyperboles » et dans ces autres figures qu'on appelle « pluriels. » En effet, nous montre- rons dans la suite combien il est dangereux de s'en servir. Il faut donc voir maintenant comment nous pourrons éviter ces^ vices qui se glissent quelquefois dans le sublime. Or nous en viendrons à bout sans doute, si nous acquérons d'abord une connoissance nette et distincte du véritable sublime, et si nous apprenons à en bien juger, ce qui n'est pas une chose peu difficile, puisque enfin de savoir bien juger du fort et du foible d'un discours ce ne peut être que l'effet d'un long usage, et le dernier fruit, pour ainsi dire, d'une étude consommée. Mais, par avance, voici peut-être un chemin pour y parvenir.

  • Il faudroit les vices. Dac, marg.


460 (EUVRES DK BOILEAU.


CHAPITRE V.

DES MOYENS EN GÉNÉRAL POUR CONNOITRE LE SUBLIME.

11 faut savoir, mon cher Térentianus, que, dans la vie ordinaire, on ne peut point dire qu'une chose ait rien de grand, quand le mépris qu'on fait de cette chose tient lui-même du grand. Tels sont les richesses, les dignités, les honneurs, les empires et tous ces autres biens en apparence qui n'ont qu'un certain faste au dehors, et qui ne passeront jamais pour de véritables biens ^ dans l'esprit d'un sage, puisqu'au contraire ce n'est pas un petit avan- tage que de les pouvoir mépriser. D'oii vient aussi qu'on admire beaucoup moins ceux qui les possèdent que ceux qui, les pouvant posséder, les rejettent par une pure grandeur d'âme.

Nous devons faire le même jugement à l'égard des ouvrages des poètes et des orateurs. Je veux dire qu'il faut bien se donner de garde d'y prendre pour sublime une certaine apparence de grandeur, bâtie ordinairement sur de grands mots assemblés au hasard, et qui n'est, à la bien examiner, qu'une vaine enflure de paroles, plus digne en effet de mépris que d'admiration ; car tout ce qui est véritablement sublime a cela de propre quand on l'écoute, qu'il élève l'âme, et lui fait concevoir une plus haute opinion d'elle-même, la remplissant de joie et de

  • Longin dit seulement que ce ne sont pas des biens extraordinaires

ou excessifs, ce qui présente, on le voit, un sens fort différent. Dac, mss.


TRAITÉ D[] SUBLIME. 464

je ne sais quel noble orgueil, comme si c'étoit elle qui eût produit les choses qu'elle vient simplement d'en- tendre. *

Quand donc un homme de bon sens et habile en ces matières nous récitera quelque endroit d'un ouvrage, si, après avoir ouï cet endroit plusieurs fois , nous ne sentons point qu'il nous élève l'âme, et nous laisse dans l'esprit une idée qui soit même au-dessus de ce que nous venons d'entendre; mais si, au contraire, en le regardant avec attention, nous trouvons qu'il tombe et ne se soutienne pas, il n'y a point là de grand, puisque enfin ce n'est qu'un son de paroles, qui frappe simplement l'oreille, et dont il ne demeure rien dans l'esprit. La marque infaillible du sublime, c'est quand nous sentons qu'un discours (22) nous laisse beaucoup à penser, qu'il fait d'abord un effet


» Quintilien, Instit. or., VIII, 2 : « Sed auditoriis etiam nonnuUis grata sunt ha3c, quae cum intellexerint, acumine suo delectantur, et gaudent, non quasi audierint, sed quasi invenerint. » Pascal, Pensées, de VArt de per- suader : « Ce n'est pas dans les choses extraordinaires et bizarres que je trouve l'excellence de quelque genre que ce soit. On s'élève pour y arriver, et on s'en éloigne. Il faut le plus souvent s'abaisser. Les meilleurs livres sont ceux que chaque lecteur croit qu'il auroit pu faire; la nature qui seule est bonne, est toute familière et commune. » Selon Brossette, le prince de Condé, entendant lire ce passage de la traduction de Boileau, se serait écrié : « Voilà le sublime, voilà son véritable caractère. »

^ De 1674 à 1682 il y a : ... ces matières, entendra réciter un ouvrage, si aprèi l'avoir ouï plusieurs fois, il ne sent point qu'il lui élève l'âme, et lui laisse dans l'esprit une idée qui soit même au-dessus de ses paroles; mais si au contraire, en le regardant avec attention, il trouve qu'il tombe, etc..

De 1683 à 1700 il y a : nous récitera quelque ouvrage si, après avoir ouï cet ouvrage plusieurs fois, nous ne sentons point qu'il nous élève Vâme, et nous laisse dans l'esprit une idée qui soit même au-dessus de ses paroles mais si au contraire, etc.

Cette seconde version fut proposée littéralement par Dacier (mss.), à l'exception du commencement, qu'il traduisait comme il suit : « Quand donc vous entendez quelque ouvrage d'un homipe de bon sens et habile en ces matières, et après l'avoir ouï, etc. » (B.-S.-P.)


462 OKUVHES DE HOILKAU.

sur nous auquel il est bien diflicile, pour ne pas dire im- possible, de résister, et qu'ensuite le souvenir nous en dure et ne s'efface qu'avec peine. En un mot, figurez- vous qu'une chose est véritablement sublime, quand vous voyez qu'elle plaît universellement et dans toutes ses parties; car lorsqu'en un grand nombre de personnes différentes de profession et d'âge, et qui n'ont aucun rapport ni d'humeurs ni d'inclinations, tout le monde vient à être frappé également de quelque endroit (23) d'un discours, ce jugement et cette approbation uniforme de tant d'es- prits, si discordants d'ailleurs, est une preuve certaine et indubitable qu'il y a Là du merveilleux et du grand.


CHAPITRE VI.

DES CINQ SOURCES DU GRAND.

Il y a, pour ainsi dire, cinq sources principales du sublime ; mais ces cinq sources présupposent comme pour fondement commun" une faculté de bien parler, sans quoi tout le reste n'est rien.

Gela posé, la première et la plus considérable est « une certaine élévation d'esprit qui nous fait penser heureuse- ment les choses, » comme nous l'avons déjà montré dans nos commentaires sur Xénophon.

La seconde consiste dans le pathétique ; j'entends par


' Fondement de sources n'est pas françois. Longin parle d'un fond com- mun aux cinq sources, etc.. Dac, mss. Voici le texte : rifio07xox£i[X£vr|Ç, Maneç) èoàcpou; xtvoç xoivou xaîç TievTe xauTai; îSeài;, tyjç ev rw Xsystv 6uvà[jt.£to:, riç, oXo); x<*^P'Ç ouûév. — Dans Longin il n'y a pas de sources.


TUAITÉ DU SUBLIME. 463

pathétique cet enthousiasme et cette véhémence natm'elle qui touche et qui émeut. Au reste, à l'égard de ces deux premières, elles doivent presque tout à la nature, et il faut qu'elles naissent en nous ; au lieu que les autres dépendent de l'art en partie.

La troisième n'est autre chose que les « figures tournées d'une certaine manière. » Or les figures sont de deux sortes : les figures de pensée, et les figures de diction.

Nous mettons pour la quatrième « la noblesse de l'expression, » qui a deux parties : le choix des mots, et la diction élégante et figurée.

Pour la cinquième , qui est celle , à proprement par- ler, qui produit le grand et qui renferme en soi toutes les autres, c'est « la composition et l'arrangement des paroles dans toute leur magnificence et leur dignité. »

Examinons maintenant ce qu'il y a de remarquable dans chacune de ces espèces en particulier; mais nous avertirons en passant que Cécilius en a oublié quelques- unes, et entre autres le pathétique : et certainement, s'il l'a fait pour avoir cru que le sublime et le pathétique naturellement n'alloient jamais l'un sans l'autre et ne faisoient qu'un, il se trompe, puisqu'il y a des passions qui n'ont rien de grand, et qui ont même quelque chose de bas, comme l'affliction, la peur, la tristesse ; et qu'au contraire il se rencontre quantité de choses grandes et sublimes où il n'entre point de passion. Tel est entre autres ce que dit Homère avec tant de hardiesse en par- lant des Aloïdes : ^ (24)


■ G'étoient des géants qui croissoient tou%Jes ans d'une coudée en lar- geur et d'une aune en longueur. Ils n'avoient pas encore quinze ans lorsqu'ils


4fii ŒUVRES DE BOILEAC.

Pour détrôner les dieux, " leur vaste ambition Entreprit d'entasser Osse sur Pélion.

Ce qui suit est encore bien plus fort : Ils l'eussent fait sans doute, etc.

Et dans la prose, les panégyriques et tous ces discours qui ne se font que pour l'ostentation ont partout du grand et du sublime, bien qu'il n'y entre point de passion pour l'ordinaire. De sorte que, même entre les orateurs, ceux- là communément sont les moins propres pour le panégy- rique, qui sont les plus pathétiques; et, au contraire, ceux qui réussissent le mieux dans le panégyrique s'en- tendent assez mal à toucher les passions.

Que si Cécilius s'est imaginé que le pathétique en général ne contribuoit point au grand, et qu'il étoit par conséquent inutile d'en parler, il ne s'abuse pas moins; car j'ose dire qu'il n'y a peut-être rien qui relève davan- tage un discours qu'un beau mouvement et une passion poussée à propos. En effet, c'est comme une espèce


se mirent en état d'escalader le ciel. Ils se tuèrent l'un l'autre par l'adresse de Diane. Odyssée, liv. XI, vers 310. (Boileau, 1674 à 1713.)

» V. O. 1674, in-4o et petit in-12; et 1675, petit in-12 {id., 1074. Dar., 1675, A.)... Dieux de leur.., c'était évidemment une faute typogra- phique; mais Desmarets (p. 123) et Brienne ne voulurent point la supposer. « Jamais, dirent-ils, on n'a fait de plus méchant vers : ambition est toujours de quatre syllabes, de sorte que ce vers en a réellement treize... Ensuite quel galimatias, deirdner d'une ambition! » Boileau méprisa ces injures, et corrigea la faute dans l'édition suivante (167i, grand in-12). (B.-S.-P.)

^ V. E. Il faut Ossa et non Osse, car on dit les monts fda, OEla, Sina, et non pas Ide, et Sine... (Desmarets, 124.) — Saint-Marc est du même avis, et présume qn'Osse est une faute d'impression. (B.-S.-P.) — Quoiqu'on pût dire alors Cosse pour Cossus, Brute pour Brutus, Tite pour Titus, Osse pour Ossa ne nous semble pas heureux.


TRAITÉ DU SUBLIME. 465

d'enthousiasme et de fureur noble qui anime l'oraison, et qui lui donne un feu et une vigueur toute divine. ^


CHAPITRE VIL


DE LA SUBLIMITE DANS LES PENSEES-


Bien que des cinq parties dont j'ai parlé, la première et la plus considérable, je veux dire cette « élévation d'esprit naturelle, » soit plutôt un présent du ciel qu'une qualité qui se puisse acquérir, nous devons, autant qu'il nous est possible, nourrir notre esprit au grand et le tenir toujours plein et enflé, ^ pour ainsi dire, d'une cer- taine fierté noble et généreuse.

Que si on demande comme il s'y faut prendre, j'ai déjà écrit ailleurs que cette élévation d'esprit étoit une image •= de la grandeur d'âme, et c'est pourquoi nous admirons quelquefois la seule pensée d'un homme, encore qu'il ne parle point, à cause de cette grandeur de courage


" La Harpe {Cours de Littérature , t. P»") rend ainsi ce passage : « Il s'est bien trompé, s'il a cru que l'un était étranger à l'autre. J'oserais affir- mer avec confiance qu'il n'y a rien de si grand dans l'éloquence qu'une passion fortement exprimée et maniée à propos; c'est alors que le discours monte jusqu'à l'enthousiasme et ressemble à l'inspiration. » ISous préférons la traduction de Despréaux.

^ De 1674 à 1682 il y a : plein, pour ainsi dire... Dacier (mss.) observa <(ue le mot plein ne demandait pas cette modification pour ainsi dire... Boi- leau intercala, en 1683, et enflé.

  • = H y a dans le grec un mot ca:i\xw-> écho, trop faiblement rendu par

image. Tollius proposait de traduire : «« Le sublime est l'écho de la gran- deur de l'àme. » La Harpe a dit : « Le sublim^st, pour ainsi dire, le son que rend une grande àme. »

m. 30


466 ŒUVKKS DK bOILHAU.

que nous voyons : par exemple, le silence d'Ajax aux enfers, dans l'Odyssée ; -' car ce silence a je ne sais quoi de plus grand que tout ce qu'il auroit pu dire.

La première qualité donc qu'il faut supposer en un véritable orateur, c'est qu'il n'ait point l'esprit rampant. En effet, il n'est pas possible qu'un homme qui n'a toute sa vie que des sentiments et des inclinations basses et serviles puisse jamais rien produire qui soit merveilleux ni digne de la postérité. Il n'y a vraisemblablement que ceux qui ont de hautes et de solides pensées qui puissent faire des discours élevés ; et c'est particulièrement aux grands hommes qu'il échappe de dire des choses extraor- dinaires. Voyez, par exemple, (25) ce que répondit Alexandre quand Darius lui offrit la moitié de l'Asie avec sa fille en mariage. « Pour moi, lui disoit Parménion, si j'étois Alexandre, j'accepterois ces offres. Et moi aussi, répliqua ce prince, si j'étois Parménion. » -N'est-il pas vrai qu'il falloit être Alexandre pour faire cette réponse ?

Et c'est en cette partie qu'a principalement excellé


' C'est dans le onzième livre de l'Odyssée, vers 551, où Ulysse fait des soumissions à Ajax; mais Ajax ne daigne pas lui répondre. (Boileau, 1674 à 1713.)

Il manque en cet endroit plusieurs feuillets. Cependant Gabriel de Pétra a cru qu'il n'y manquoit que trois ou quatre lignes. Il les a suppléées. M. Le Fèvre, de Saumur, approuve fort sa restitution, qui, en effet, est très- ingénieuse, mais fausse en ce qu'elle suppose que la réponse d'Alexandre à Parménion doit précéder immédiatement l'endroit d'Homère, dont elle étoit éloignée de douze pages raisonnablement grandes... Il y a six grandes lacunes dans le Traité du Sublime. Les chapitres où elles se trouvent sont le II, le VII, le x, le xvi, le xxv et le xxxi (selon l'édition de M. Des- préaux)... Il s'ensuit qu'entre les six lacunes spécifiées, les moindres sont de quatre pages.... (Boivin.) Voici la restitution faite par Gabriel de Pétra : « El 'A)i|avôpo; rjixTiv. » Kàyù) vr] Aià » eÎTiwv, « et llapfxevîtov y;jxrjV, » t6 auToû [j.£ya>-69pov ôsixvucriv, 'Q; xat xo 'O^rjpou TtapopîîlEt [XEyaXocpuàç âv xw

Oùpavfù àorxrjpiSs xâpT), xai £7il yôovt ^aivEi...


TRAITÉ DU SUBLIME. 467

Homère, dont les pensées sont toutes sublimes, comme on le peut voir dans la description de la déesse Discorde, qui a, dit-il,

La tête dans les cieux et les pieds sur la terre" .

Car on peut dire que cette grandeur qu'il lui donne est moins la mesure de la Discorde que de la capacité et de l'élévation de l'esprit d'Homère. Hésiode a mis un vers bien diflerent de celui-ci dans son Bouclier, s'il est vrai que ce poëme soit de lui, quand il dit,*' à propos de la déesse des ténèbres :

Une puante humeur lui couloit des narines.

j^n effet, il ne rend pas proprement cette déesse ter- rible , mais odieuse et dégoûtante. Au contraire, voyez quelle majesté Homère donne aux dieux :'•

Autant qu'un homme assis au rivage des mers Voit, d'un roc élevé, ^ d'espace dans les airs. Autant des immortels les coursiers intrépides En franchissent d'un saut, etc.

H mesure l'étendue de leur saut à celle de Tunivers. Qui est-ce donc qui ne s'écrieroit avec raison, en voyant


^ Iliade, liv. IV, vers 443. (Boileau, 1713.) — Éloges et critiques de ce vers, voyez Réflexion IV.

^ Vers 267. (Boileau, 4713.) — Le Bouclier d'Hercule, poëme attribué à Hésiode.

C'est plutôt la déesse de la tristesse. Dac, impr.

'^Iliade, liv. V, vers 770. (Boileau, 1713.)

•■ De 1674 à 1682 il y a : voit du haut d'une tour, d'espace... — Inexac- titude et contradiction, car Longin parle d'un lieu élevé, et non pas d'une tour, et l'on ne peut être en même temps as^ sur le rivage et placé au haut d'une tour. (Desmarets.) — Dacier (mss.) convient de la contradiction,


468 ŒUVRES DE BOILEAU.

la magnificence de cette hyperbole, que, si les chevaux des dieux vouloient faire un second saut, ils ne trouve- roient pas assez d'espace dans le monde? Ces peintures aussi qu'il fait du combat des dieux ont quelque chose de fort grand, quand il dit : '

Le ciel en retentit, et l'Olympe en trembla.

Et ailleurs : ^

L'enfer s'émeut au bruit de Neptune en furie. Pluton sort de son trône, il pâlit, il s'écrie : Il a peur que ce dieu, dans cet affreux séjour. D'un coup de son trident ne fasse entrer le jour Et, par le centre ouvert de la terre ébranlée. Ne fasse voir du Styx la rive désolée ; •= Ne découvre aux vivants cet empire odieux. Abhorré des mortels, et craint même des dieux.

Voyez-vous, mon cher Térentianus, la terre ouverte jusqu'en son centre, l'enfer prêt à paroître, et toute la


mais ajoute que, sans cette petite faute, les vers de Boileau approcheraient de la grandeur de ceux d'Homère. Il voudrait mettre d'un cap élevé.

Il y a dans le texte (Txoutfj, l'expression est extrêmement vague; elle signifie tout endroit élevé d'où la vue peut s'étendre au loin, une guette, comme on disait au moyen âge.

" Iliade, liv. XXI, vers 388. (Boileal, 1713.)

^ Iliade, liv. XX, vers 61. (Boileau, 1713.)

•^ Desmarets n'approuvait pas cette traduction : « Que de choses, dit-il (p. 120), qui ne sont point dans le texte grec, par incapacité de serrer le sens ! Il y a seulement :

Pluton, roi des enfers, de peur en fut atteint, De son trône il s'élance, il crie, il tremble, il craint Que du coup de Neptune une large ouverture Ne découvre l'horreur de sa demeure obscure. Des mortels redoutée et qu'abhorrent les dieux. »

La Harpe trouve très-faible Pluton sort de son trône: d'un coup de son trident ne fasse entrer le jour lui paraît un vers admirable; mais il n'est pas dans Homère, il est imité de Virgile. Il voit un remplissage dans et par


TRAITÉ DU SUBLIME. 469

machine du monde sur le point d'être détruite et ren- versée, pour montrer que, dans ce combat, le ciel, les enfers, les choses mortelles et immortelles, tout enfin combattoit avec les dieux, et qu'il n'y avoit rien dans la nature qui ne fût en danger ? Mais il faut prendre toutes ces pensées dans un sens allégorique, autrement elles ont je ne sais quoi d'affreux, d'impie, et de peu convenable à la majesté des dieux. Et pour moi, lorsque je vois dans Homère les plaies, les ligues, les supplices, les larmes, les emprisonnements des dieux, et tous ces autres accidents où ils tombent sans cesse, il me semble qu'il s'est efforcé, autant qu'il a pu, de faire des dieux de ces hommes qui furent au siège de Troie ; et qu'au contraire, des dieux mêmes il en a fait des hommes. Encore les fait-il de pire condition ; car à l'égard de nous , quand nous sommes malheureux, au moins avons-nous la mort, qui est comme un port assuré pour sortir de nos misères ; au lieu qu'en représentant les dieux de cette sorte, il ne les rend pas proprement immortels, mais éternellement misérables.

Il a donc bien mieux réussi lorsqu'il nous a peint un dieu tel qu'il est dans toute sa majesté et sa grandeur, et sans mélange des choses terrestres , comme dans cet endroit qui a été remarqué par plusieurs avant moi, où il dit en parlant de Neptune : *

Neptune ainsi marchant dans ces vastes campagnes, Fait trembler sous ses pieds et forêts et montagnes.

le centre ouvert de la terre ébranlée, des négligences dans ne fasse voir du Styx la rive désolée, ne fasse entrer... Daunou trouve les critiques de La Harpe en général trop rigoureuses... N'oublions pas ce que dit Boileau dans ses Remarques, n" 27 : « J'ai tâché dans les passages qui sont rap- portés d'Homère à enchérir sur lui, plutôt que de le suivre trop scrupuleu- sement à la piste. » • • Iliade, liv. XIH, vers 18. (Botieaii, 1713.)


470 ŒLVKES DK liOlLKAL.

Et dans un autre endroit :

Il attelle son char, et, montant fièrement, Lui fait fendre les flots de riiumide élément. Dès qu'on le voit marcher sur ces liquides plaines, D'aise on entend sauter les pesantes baleines. L'eau frémit sous le dieu qui lui donne la loi, (26) Et semble avec plaisir reconnaître son roi. Cependant le char vole, etc.

Ainsi le législateur des Juifs, qui n'étoit pas un homme ordinaire, ayant fort bien conçu la grandeur et la puis- sance de Dieu, l'a exprimée dans toute sa dignité au commencement de ses lois, par ces paroles : Dieu dit : Que la lumière se fasse, ^ et la lumière se fit;*' Que la terre se fasse, la terre fut faite.


  • Il y a dans Longin, Dieu dit : Quoi! que la lumière, etc.. On a déjà

vu (Réflexion X) comment Boileau se justifie d'avoir omis ce quoi! (B.-S.-P.)

'■ Au sujet de ce passage, vojez Réflexion X.

Fr. Portus pensait que ce passage a été interpolé; il lui semblait peu vraisemblable que Longin eût connu la littérature. des Hébreux, ou qu'il eût voulu recourir à des exemples chrétiens. M. Boissonade était d'un avis contraire... «( Longin, dit-il, au siècle d'Aurélien, a pu citer Moïse; il vivait dans un temps où les philosophes païens, fréquemment aux prises avec les docteurs du christianisme, étaient forcés de lire et d'étudier les livres de cette religion nouvelle, dont les progrès devenaient de jour en jour plus alarmants pour eux. On pourra objecter que ce passage a été interpolé : mais il l'aurait sans doute été par un chrétien; et un chrétien n'eùt-il donné à Moïse que le faible éloge de n'être pas un homme ordi- naire? Il n'eût pas non plus désigné la Genèse par le titre inexact des lois de Moïse. Le CU-rc a pensé que le passage a été ajouté après coup, mais par Longin lui-même, qui, s'étant attaché vers la fin de sa vie à la reine de Palmyre, voulut, pour lui être agréable, citer un passage de Moïse; car Zénobie était juive, s'il faut admettre le témoignage de quelques Pères, qui pourraient bien n'avoir pas été très-éclairés , et que l'on a même accusés d'avoir en ceci manqué de sincérité. » (BmorAPHiE lmversellf, article IjOngin.)


TRAITÉ DU SUBLIME. 471

Je pense, mon cher Térentianus, que vous ne serez pas fâché que je vous rapporte encore ici un passage de notre poëte, quand il parle des hommes, afin de vous faire voir combien Homère est héroïque lui-même en peignant le caractère d'un héros. Une épaisse obscurité avoit couvert tout d'un coup l'armée des Grecs, et les empêchoit de combattre. En cet endroit, Ajax, ne sachant plus quelle résolution prendre, s'écrie : *

Grand dieu, chasse la nuit qui nous couvre les yeux, Et combats contre nous à la clarté des cieux. (27)

^oilà les véritables sentiments d'un guerrier tel qu'A- jax. *■ Il ne demande pas la vie, un héros n'étoit pas capable de cette bassesse; mais comme il ne voit point d'occasion de signaler son courage au milieu de l'obscu- rité, il se fâche de ne point combattre; il demande donc en hâte que le jour paroisse, pour faire au moins une fin digne de son grand cœur, quand il devroit avoir à com- battre Jupiter même. En effet, Homère, en cet endroit, est comme un vent favorable qui seconde l'ardeur des combattants; car il ne se remue pas avec moins de vio- lence que s'il étoit épris aussi de fureur.


" Iliade, liv. XVil, vers 645. (Boileau, 1713.)

>'oici comment Saint-Marc propose de traduire ce passage : « Ce mou- vement est véritablement digne d'Ajax. Il ne souhaite pas de vivre. C'est une trop grande petitesse de la part d'un héros. Mais comme les ténèbres qui le forcent au repos l'empêchent d'employer sa valeur à quelque grande action, indigné par cette raison d'être inutile quand il faudroit combattre, il demande que la lumière reparoisse au plus tôt, bien certain, puisque Jupiter refuse de le favoriser, de rencontrer du moins une mort digne d'un grand cœur. Et certes en cet endroit Homère partage les passions de son héros, et lui-même ne fait qu'entrer dans une fureur pareille à celle du dieu Mai's, etc.. » Boileau est plus exact dans^a dernière phrase.


472 ŒUVRES DE BOILEAU.

Tel que Mars en courroux au milieu des batailles, » Ou comme on voit un feu, jetant partout l'horreur, Au travers des forêts promener sa fureur : De colère il écume, etc.

Mais je vous prie de remarquer, pour plusieurs rai- sons, combien il est afToibli dans son Odyssée, où il fait voir en effet que c'est le propre d'un grand esprit, lors- qu'il commence à vieillir et à décliner, de se plaire aux contes et aux fables : car, qu'il ait composé l'Odyssée depuis l'Iliade, j'en pourrois donner plusieurs preuves. Et, premièrement, il est certain qu'il y a quantité de choses dans l'Odyssée qui ne sont que la suite des mal- heurs qu'on lit dans l'Iliade, et qu'il a transportées dans ce dernier ouvrage comme autant d'épisodes^ de la guerre de Troie. Ajoutez que les accidents qui arrivent dans l'Iliade sont déplorés souvent par les héros de l'Odys- sée, (28) comme des malheurs connus et arrivés il y a déjà longtemps; et c'est pourquoi l'Odyssée n'est, à pro- prement parler, que l'épilogue de l'Iliade.

Là gît le grand Ajax et l'invincible Achille; Là de ses ans Patrocle a vu borner le cours; Là mon fils, mon cher fils, a terminé ses jours. "^

De là vient, à mon avis, que comme Homère a com- posé son Iliade durant que son esprit étoit en sa plus grande vigueur, tout le corps de son ouvrage est drama- tique et plein d'action, au lieu que la meilleure partie de

» Iliade, liv. XV, vers 605. (Boileau, 1713.)

De 1674 à 1682 il y a : autant d'effets de la... — Le mot épisodes a été encore proposé par Dacier (mss.).

•= Ce sont des paroles de Nestor dans l'Odyssée ^ liv. III, vers 169. (Boi- leau, 1713.)


TRAITÉ DU SUBLIME. 473

rOdyssée se passe en narrations, qui est le génie de la vieillesse : tellement qu'on le peut comparer dans ce der- nier ouvrage au soleil quand il se couche, qui a toujours sa même grandeur, mais qui n'a plus tant d'ardeur ni de force. En effet, il ne parle plus du même ton, on n'y voit plus ce sublime de l'Iliade, qui marche partout d'un pas égal, sans que jamais il s'arrête ni se repose. On n'y remarque point cette foule de mouvements et de passions entassées les unes sur les autres. Il n'a plus cette même force, et, s'il faut ainsi parler, cette même volubilité du discours si propre pour l'action, et mêlée de tant d'images naïves des choses. Nous pouvons dire que c'est le reflux de son esprit, qui, comme un grand océan, se retire et déserte ses rivages. A tout propos il s'égare dans des ima- ginations et des fables incroyables. (29) Je n'ai pas oublié pourtant les descriptions de tempêtes qu'il fait, les aven- tures qui arrivèrent à Ulysse chez Polyphème, et quelques autres endroits qui sont sans doute fort beaux. Mais cette vieillesse dans Homère, après tout, c'est la vieillesse d'Ho- mère ; joint qu'en tous ces endroits-là il y a beaucoup plus de fable et de narration que d'action.

Je me suis étendu là-dessus, comme j'ai déjà dit, afin de vous faire voir que les génies naturellement les plus élevés tombent quelquefois dans la badinerie, quand la force de leur esprit vient à s'éteindre. Dans ce rang on doit mettre ce qu'il dit du sac ou Éole enferma les vents, et des compagnons d'Ulysse, changés par Circé en pour- ceaux, que Zoïle appelle de « petits cochons larmoyants. » Il en est de même des colombes qui nourrirent Jupiter comme un pigeon ; ^ de la disette d'Ulysse, qui fut dix

' V. O. (en part.) 1674, in-4" et petit in-12; et 1675, petit in-12, un pigeonneau... On lit pigeon h 1674, grand 1n-12. (B.-S.-P.)


474 («UVRKS l)i: BOILEAU.

jours sans manger après son naufrage , et de toutes ces absurdités qu'il conte du meurtre des amants de Pénélope; car tout ce qu'on peut dire à l'avantage de ces fictions, c'est que ce sont d'assez beaux songes, et, si vous voulez, des songes de Jupiter même. Ce qui m'a encore obligé à parler de l'Odyssée, c'est pour vous montrer que les grands poètes et les écrivains célèbres, quand leur esprit manque de vigueur pour le pathétique, s'amusent ordinairement à peindre les mœurs. C'est ce que fait Homère, quand il décrit la vie que menoient les amants de Pénélope dans la maison d'Ulysse. En effet, toute cette description est pro- prement une espèce de comédie, où les différents carac- tères des hommes sont peints.


CHAPITRE Vllï.


DE LA SUBLIMITE QUI SE TIRE DES CIRCONSTANCES.


Voyons si nous n'avons point encore quelque autre moyen par où nous puissions rendre un discours sublime. Je dis donc que, comme naturellement rien n'arrive au monde qui ne soit toujours accompagné de certaines cir- constances, ce sera un secret infaillible pour arriver au grand, si nous savons faire à propos le choix des plus considérables, et si, en les liant bien ensemble, nous en formons comme un corps; car d'un côté ce choix, et de l'autre cet amas de circonstances choisies, attachent for- tement l'esprit.

Ainsi, quand Sapho veut exprimer les fureurs de


TRAITf: nu SUBLTME. 475

l'amour, " elle ramasse de tous côtés les accidents qui sui- vent et qui accompagnent en effet cette passion : mais où son adresse paroît principalement, c'est à choisir de tous ces accidents ceux qui marquent davantage l'excès et la violence de l'amour, et à bien lier tout cela ensemble.

Heureux qui près de toi pour toi seule soupire, Qui jouit du plaisir de t'entendre parler, Qui te voit quelquefois doucement lui sourire! Les dieux dans son bonheur peuvent-ils l'égaler ?

Je sens de veine en veine une subtile flamme Courir par tout mon corps sitôt que je te vois; Et, dans les doux transports où s'égare mon âme. Je ne saurois trouver de langue ni de voix.

Un nuage confus se répand sur ma vue;

Je n'entends plus; je tombe en de douces langueurs :

Et pâle, (30) sans haleine, interdite, éperdue.

Un frisson (31) me saisit, je tremble, je me meurs.

Mais quand on n'a plus rien il faut tout hasarder, etc. ••

-' <( Dans les fragments des poètes lyriques grecs, l'ode de Sapho, dont Longin va rapporter une partie, a pour titre : Ad muUerem amatam.

'• Delille a refait cette traduction à la prière de ral)bé Barthélémy, qui l'a insérée dans le Voyage du jeune Anacharsis, t. II, p. 68. Il n'a cherché qu'à lui donner un rhythme analogue à celui du grec; il a, le plus souvent, employé les expressions mêmes de Boileau :

Heureux celui qui près de toi soupire, Qui sur lui seul attire ces beaux j'eux, Ce doux accent et ce tendre sourire !

U est égal aux dieux. De veine en veine une subtile flamme Court dans mon sein, sitôt que je te vois; Et dans le trouble où s'égare mon âme.

Je demeure sans voix. Je n'entends plus; un voile est sur ma vue; Je rêve, et tombe en de douces langueurs : Et sans haleine, interdite, éperdue.

Je tremble, je me meurs.

Cette ode, dont Catulle a traduit les #ois premières strophes, et que


476 ŒUVRES DE BOILEAU.

N'admirez-vous point comment elle ramasse toutes ces choses, l'âme, le corps, l'ouïe, la langue, la vue, la cou- leur, comme si c'étoient autant de personnes différentes et prêtes à expirer? Voyez de combien de mouvements con- traires elle est agitée. Elle gèle, elle brûle, elle est folle, elle est sage;* ou elle est entièrement hors d'elle- même, (32) ou elle va mourir. En un mot, on diroit qu'elle n'est pas éprise d'une simple passion, mais que son âme est un rendez-vous de toutes les passions; et c'est en effet ce qui arrive à ceux qui aiment. Vous voyez donc bien, comme j'ai déjà dit, que ce qui fait la principale beauté de son discours, ce sont toutes ces grandes cir- constances marquées à propos et ramassées avec choix. Ainsi, quand Homère veut faire la description d'une tem- pête, il a soin d'exprimer tout ce qui peut arriver de plus

Longia nous a conservée, étoit sans doute une des plus belles de Sapho. Mais comme elle a passé par les mains des copistes et des critiques, elle a beaucoup souffert des uns et des autres... On a retranché, ajouté, changé, transposé; enfin on s'est donné toute sorte de libertés. — Isaac Vossius, qui avoit vu les manuscrits, s'est aperçu le premier du peu d'exactitude de ceux qui avoient avant lui corrigé cette pièce. (Boivi\.)

^ Cette phrase fait un vers. « Feu M. Despréaux faisoit revoir tous ses ouvrages à M. Patru, qui lui dit un jour qu'il avoit trouvé un vers dans sa traduction de Longin, dans l'endroit où il dit, en parlant de Sapho : Elle gèle, elle brûle; elle est folle, elle est sage. Il pria M. Despréaux de chan- ger cet endroit, attendu que les vers faisoient toujours un mauvais effet dans un discours en prose, et que ceux qui écrivoient bien évitoient de tomber dans ce petit défaut; ajoutant qu'il étoit bien assuré qu'on ne trou- veroit aucun vers dans ses plaidoj^ers imprimés. M. Despréaux, qui ne vouloit point corriger sa traduction, qui en effet exprime avec beaucoup de vivacité l'état où se trouvoit Sapho, lorsqu'elle voyoit son amant, dit à M. Patru : Je parie que si je cherchois bien, je trouverois quelques vers dans vos plaidoyers; et prenant en même temps le volume des CEuvres de M. Patru, il tomba à l'ouverture du livre sur ces mots qui font un vers : Onzième plaidoyer pour un jeune Alletnand. » (De Vigneul-Marville, Mélanges d'Histoire et de Littérature, HP vol. (1725).

^ Le grec donne Traôàiv oà cnjvoSoç; si ce n'est que le mot de rendez-vous peut paraître manquer de noblesse, le sens est parfaitement rendu.


TRAITÉ DU SUBLIME. 477

affreux dans une tempête. Car, par exemple, l'auteur =* du poëme des Arimaspiens ^^ pense dire des choses fort éton- nantes, quand il s'écrie :

prodige étonnant! fureur incroyable!

Des hommes insensés, sur de frêles vaisseaux,

S'en vont loin de la terre habiter sur les eaux.

Et, suivant sur la mer une route incertaine.

Courent chercher bien loin le travail et la peine.

Ils ne goûtent jamais de paisible repos.

Ils ont les yeux au ciel et Tesprit sur les flots;

Et, les bras étendus, les entrailles émues.

Ils font souvent aux dieux des prières perdues.

Cependant il n'y a personne, comme je pense, qui ne voie bien que ce discours est en effet plus fardé et plus fleuri que grand et sublime. Voyons donc comment fait Homère,

et considérons cet endroit entre plusieurs autres :

Comme Ton voit les flots, soulevés par l'orage,

Fondre sur un vaisseau qui s'oppose à leur rage,

Le vent avec fureur dans les voiles frémit;

La mer blanchit d'écume, et l'air au loin gémit :

Le matelot troublé, que son art abandonne.

Croit voir dans chaque flot la mort qui l'environne.

Aratus"* a tâché d'enchérir sur ce dernier vers, en disant : Un bois mince et léger les défend de la mort.

" Aristée. (Boileau, 1713.)

Aristeas Proconnesius (Proconnèse, île de la Propontide), queni commé- morant Herodot., IV, i3, sqq.; A. Gell., IX, 4; Pausan., Att., I, 26, 6, alii, inter vetustissimos teratologos recensetur a viro doct. J. Berger de Xivrey, Traditions tératulogiques, p. XXVI, 486. (Egger.)

^ C'étoient des peuples de Scythie. (Boileau, 1713.) — Aujourd'hui les Samoïèdes.

^ Iliade, liv. XV, vers 624. (Boileau, 1713.)

^ Aratus, Phénomènes, 300. *


478 QKLÎVUES DE liOlLHAU.

Mais en fardant ainsi cette pensée, il l'a rendue basse" et fleurie, de terrible qu'elle étoit. Et puis, renfermant tout le péril dans ces mots, Un bois minre et léger les défend de la inort, il l'éloigné et le diminue plutôt qu'il ne l'aug- mente. Mais Homère ne met pas pour une seule fois devant les yeux le danger où se trouvent les matelots ; il les représente, comme en un tableau, sur le point d'être submergés à tous les flots qui s'élèvent, et imprime jusque dans ses mots et ses syllabes l'image du péril. (33) Archiloque ne s'est point servi d'autre artifice dans la description de son^ naufrage, non plus que Démosthène dans cet endroit où il décrit le trouble des Athéniens à la nouvelle de la prise d'Élatée, quand il dit : a II étoit déjà fort tard, etc. » : (3Zi) car ils n'ont fait tous deux que trier, pour ainsi dire, et ramasser soigneusement les grandes circonstances, prenant garde k ne point insérer dans leurs discours des particularités basses et superflues, ou qui sentissent l'école. En effet, de trop s'arrêter aux petites choses, cela gâte tout; et c'est comme du moellon ou des plâtras qu'on auroit arrangés et comme entassés les uns sur les autres pour élever un bâtiment. '^


" Le grec dit « petite » et non basse, (xixpôv.

Voir là-dessus la note de Dacier, n" 29, qui relève l'équivoque de son.

  • ^ Boileau a traduit ce' passage tel que le texte le lui offrait. Ruhnken dit

à ce propos : « Difficilis locus et vehementer vexatus, verumtamen post hoc non amplius vexandus. » Il propose une autre leçon, dont le sens serait celui-ci : « Ces sortes de circonstances, semblables aux plâtras dont on rem- plit les crevasses des murs, ne font que dégrader l'ensemble et la magnifi- cence de l'édifice du style. »


TRAITÉ DU SUBLLM E. 479


CHAPITRE IX.

DE l'amplification.

Entre les moyens dont nous avons parlé, qui contri- buent au sublime, il faut aussi donner rang à ce qu'ils* appellent « amplification ; » car quand la nature des sujets qu'on traite, ou des causes qu'on plaide, demande des périodes plus étendues et composées de plus de membres, on peut s'élever par degrés, de telle sorte qu'un mot enchérisse toujours sur l'autre; et cette adresse peut beaucoup servir, ou pour traiter quelque lieu d'un discours, ou pour exagérer, ou pour confirmer, ou pour mettre en jour un fait, ou pour manier une passion. En effet, l'am- plification se peut diviser en un nombre infini d'espèces; mais l'orateur doit savoir que pas une de ces espèces n'est parfaite de soi, s'il n'y a du grand et du sublime, si ce n'est lorsqu'on cherche à émouvoir la pitié, ou que l'on veut ravaler le prix de quelque chose. Partout ailleurs, si vous ôtez à l'amplification ce qu'il y a de grand, ^ vous lui arrachez, pour ainsi dire, l'âme du corps. En un mot, dès que cet appui vient à lui manquer, elle languit et n'a plus ni force ni mouvement. Maintenant, pour plus grande netteté, disons en peu de mots la difi'érence qu'il y a de cette partie à celle dont nous avons parlé dans le chapitre précédent, et qui, comme j'ai dit, n'est autre chose qu'un


' C'est le texte de Boileau. En écrivant ce qu'on appelle, Saint-Marc a introduit une correction faite par CapperonntBr.

V. O. De 1674 à 1701, in-4"... ce qu'elle a de grand.


480 ŒUVRKS DE BOILEAT.

amas de circonstances choisies que l'on réunit ensemble; et voyons par où Famplilication en général clilïère du grand et du sublime.


CHAPITRE X.

CE QUE c'est qu'amplification.

Je ne saurois approuver la définition que* lui donnent les maîtres de l'art : L'amplification, disent-ils, est un ({ discours qui augmente et qui agrandit les choses. » Car cette définition peut convenir tout de même au sublime, au pathétique et aux figures : puisqu'elles donnent toutes au discours je ne sais quel caractère de grandeur. Il y a pourtant bien de la différence; et premièrement le sublime consiste dans la hauteur et l'élévation, au lieu que l'am- plification consiste aussi dans la multitude des paroles. C'est pourquoi le sublime se trouve quelquefois dans une simple pensée ; mais l'amplification ne subsiste que dans la pompe et dans fabondance. L'amplification donc, pour en donner ici une idée générale, « est un accroissement de paroles que l'on peut tirer de toutes les circonstances particulières des choses, et de tous les lieux de l'oraison, qui remplit le discours et le fortifie, en appuyant sur ce qu'on a déjà dit. » Ainsi elle diffère de la preuve, en ce qu'on emploie celle-ci pour prouver la question , au lieu que l'amplification ne sert qu'à étendre (35) et à exa- gérer ***. ^


» Locution incorrecte. Il faudrait qu'en donnent.

^ Dans cette note trente-cinquième, Boileau donne les paroles du texte qui


TRAITÉ DU SUBLIME. 481

La même différence, à mon avis, est entre Démosthène et Cicéron pour le grand et le sublime, autant que nous autres Grecs pouvons juger des ouvrages d'un auteur latin. En effet, Démosthène est grand en qu'il est serré et concis, et Cicéron, au contraire, en ce qu'il est diffus et étendu. On peut comparer ce premier, à cause de la violence, de la rapidité, de la force et de la véhémence avec laquelle il ravage, pour ainsi dire, et emporte tout, à une tempête et à un foudre. Pour Cicéron, on peut dire, à mon avis , que, comme un grand embrasement, il dévore et consume tout ce qu'il rencontre, avec un feu qui ne s'éteint point, qu'il répand diversement dans ses ouvrages, et qui, à mesure qu'il s'avance, prend toujours de nou- velles forces.^ Mais vous pouvez mieux juger de cela que moi. Au reste, le sublime de Démosthène vaut sans doute bien mieux dans les exagérations fortes et dans les violentes passions, quand il faut, pour ainsi dire, étonner l'auditeur. Au contraire, l'abondance est meilleure lorsqu'on veut, si j'ose me servir de ces termes, répandre une rosée agréa- ble (36) dans les esprits; et certainement un discours

restent à la suite d'une lacune d'au moins quatre pages, suivant le calcul de Boivin.

^ De 4674 à 1682 il y a : Pour Cicéron, à mon sens, il ressemble à un grand embrasement qui se répand partout, et s'élève en l'air, avec un feu dont la violence dure et ne s'éteint point; qui fait de différents effets, selon les différents endroits oit il se trouve, mais qui se nourrit néanmoins et s'entretient toujours dans la diversité des choses où il s'attache. Mais vous...

Cette traduction fut critiquée par Dacier {mss.) comme incorrecte ec inexacte, et il proposa celle-ci, qui a été, à peu de chose près, adoptée par Boileau : « A mon avis, on peut dire de Cicéron que, comme un grand embrasement, il s'élève et se prend à tout ce qu'il trouve, et que, conser- vant toujours un feu qui ne s'éteint point, il le répand diversement dans ses ouvrages, et lui donne, à diverses reprises, une nouvelle force. » ( B.-S.-P. )

« Répandre une rosée agréable » ne répond pas du tout au sens du passage grec. KaTavx)iw veut dire verser sur, •et au figuré, inonder, verser en abondance, bassiner, faire des lotions à grande eau.

III. 31


482 OEUVRES DE BOILEAU.

diffus est bien plus propre pour les lieux communs, les péroraisons, les digressions, et généralement pour tous ces discours qui se font dans le genre démonstratif. Il en est de même pour les histoires, les traités de physique, et plu- sieurs autres semblables matières.


CHAPITRE XI.

DE l'imitation.

Pour retourner à notre discours , Platon , dont le style ne laisse pas d'être fort élevé, bien qu'il coule sans être rapide et sans faire de bruit, nous a donné une idée de ce style, que vous ne pouvez ignorer, si vous avez lu les livres de sa République.^ « Ces hommes malheureux, dit-il quelque part, qui ne savent ce que c'est que de sagesse ni de vertu, et qui sont continuellement plongés dans les festins et dans la débauche, vont toujours de pis en pis, et errent enfin toute leur vie. La vérité n'a point pour eux d'attraits ni de charmes; ils n'ont jamais levé les yeux pour la regarder; en un mot, ils n'ont jamais goûté de pur ni de solide plaisir. Ils sont comme des bêtes qui regardent tou- jours en bas, et qui sont courbées vers la terre. Ils ne songent qu'à manger et à repaître, qu'à satisfaire leurs passions brutales; et, dans l'ardeur de les rassasier, ils regimbent, ils égradgnent, ils se battent à coups d'ongles et de cornes de fer, et périssent ;i la fin par leur gourman- dise insatiable. ^ »


  • Dialogue IX, p. 585, édit. de H. Ktienne. (Boileal, 1713.)
  • ' « Je ne sais pas pourquoi M. Despréaux a dit : Ils égratignent, ils se



TRAITE DU SUBLIME. 483

Au reste, ce philosophe nous a encore enseigné un autre chemin, si nous ne voulons point le négliger, qui nous peut conduire au sublime. Quel est ce che- min? C'est l'imitation* et l'émulation des ^ poètes et des écrivains illustres qui ont vécu devant *= nous; car c'est le but que nous devons toujours nous mettre devant les yeux.

Et certainement il s'en voit beaucoup que l'esprit d'autrui ravit hors d'eux-mêmes, comme on dit qu'une sainte fureur saisit la prêtresse d'Apollon sur le sacré tré- pied; car on tient qu'il y a une ouvertuie en terre d'où sort un souffle, une vapeur toute céleste qui la remplit sur-le-champ d'une vertu divine, et lui fait prononcer des oracles. De même ces grandes beautés que nous remar- quons dans les ouvrages des anciens sont comme autant de sources sacrées, d'où il s'élève des vapeurs heureuses qui se répandent dans l'âme de leurs imitateurs, et animent


battent à coups d'ongles. Est-il possible qu'il n'ait pas vu qu'il avilissoit la pensée de Platon, laquelle malgré la dureté des métaphores, ne laisse pas d'avoir quelque noblesse, parce que les chevaux et les béliers, de qui Platon emprunte ses termes figurés, sont considérés, surtout les premiers, comme des animaux nobles? Il n'en est pas de même des chats, qui four- nissent à M. Despréaux ces deux expressions métaphoriques : Ils égrati- gnent à coups d'ongles. » (Saint-Marc.) 11 n'y a rien, en effet, qui puisse justifier ces coups d'ongles; ôuXaï;, dans le grec, signifie sabot des quadru- pèdes.

» C'est ici que le titre de Vlmitation devient juste. Le reste ne s'y rap- porte point. Nous avons déjà dit, plus haut, que cette division en chapitres n'appartient pas à Longin.

Jl faudroit « c'est d'imiter et d'avoir de l'émulation pour les poètes, etc. » D'après la traduction ci-dessus, on entendra l'émulation que les poètes ont entre eux... Dac, mss.

L'observation de Dacier est trop rigoureuse. Fénelon a dit : Le respect de l'antiquité... J.-J. Rousseau : l'assistance des mendiants... 11 n'y a point là d'équivoque. C'était l'usage constant de la langue du xvn" siècle.

'■ Devant était alors usité en ce sens. Voy^ satire IV.

Brossette a eu tort de substituer avant.


484 (JEUVRES DE BOILEAU.

les esprits mêmes"' natm'ellement les moins échauffés; si bien que dans ce moment ils sont comme ravis et em- portés de l'enthousiasme d'autrui ; ainsi voyons -nous qu'Hérodote, et devant lui Stésichoreet Archiloqueontété grands imitateurs d'Homère. Platon néanmoins est celui de tous qui l'a le plus imité; car il a puisé dans ce poëte comme dans une vive source, dont il a détourné un nombre infini de ruisseaux ; et j'en donnerais des exemples, si Ammonius'^ n'en avoit déjà rapporté plusieurs. (37)

Au reste, on ne doit point regarder cela comme un larcin, mais comme une belle idée qu'il a eue, et qu'il s'est formée sur les mœurs, l'invention et les ouvrages d'autrui. En effet, jamais, à mon avis, il n'eût mêlé tant^ de si grandes choses dans ses traités de philosophie, passant, comme il fait, du simple discours à des expres- sions et à des matières poétiques, s'il ne fût venu, pour ainsi dire, comme un nouvel athlète, disputer de toute sa force le prix à Homère, c'est-à-dire à celui qui avoit déjà reçu les applaudissements de tout le monde, car, bien


• « V. E. Texte de 1674 à 1713, suivi à 1715, A. Brossetie, également sans avertir de la correction, a écrit même sans s; ce qu'on a fait aussi dans toutes les éditions postérieures. »

  • > Voyez l'observation à. la note c de la page 483.
  • = Il y a eu plusieurs Ammonius; on ne sait duquel il s'agit ici.

(B.-S.-P.)

Dans le V« fragment donné par Ruhnken, à la page 74 de l'édition de M. Egger, il est question de cet Ammonius : ... Kal TrepiTcaTetixôiv 'A^Jt-tAcôvio; xai nToXefxaiô; , çO.oXoytoTaxoi {xévtoi tôjv xa6' auxo'jç â|xcpw Yev6[ji.£voi , xai [xàXiara ô A[X[jLa)vtoi; (oO yàp eaTtv, ôaxi; exeivw -fé'^oyev et; TtoXuixàôciav 7rapa7:>,rj(7to;)... Il pourrait être question ici d'Animoiiius Saccas, philosophe alexandrin, qui vivait vers la fin du ii* siècle après Jésus-Christ ou au commencement du iii*^. Il forma des disciples distin- gués, tels que Plotin, Longin et Origène.

  • • (( V. E. Texte de 1083 à 1713. Brossette avait supprimé tant... »

(B.-S.-P.)

« De 1674 à 1682 il y a : .4 won avis, il ne dit de si grandes choses dans


TRAITÉ DU SUBLIME. 485

qu'il ne le fasse peut-être qu'avec un peu trop d'ardeur, et, comme on dit, les armes à la main , cela ne laisse pas néanmoins de lui servir beaucoup, puisque enfin, selon Hésiode,

La noble jalousie est utile aux mortels. ^

Et n'est-ce pas en effet quelque chose de bien glorieux et bien digne d'une âme noble, que de combattre pour l'honneur et le prix de la victoire avec ceux qui nous ont précédés, puisque dans ces sortes de combats on peut même être vaincu sans honte?


CHAPITRE XII.

DE LA MANIÈRE d'iMITER.

Toutes les fois donc que nous voulons travailler à un ouvrage qui demande du grand et du sublime, il est bon de faire cette réflexion : Comment est-ce qu'Homère auroit dit cela? Qu'auroient fait Platon, Démosthène, ou Thucydide même, s'il est question d'histoire, pour écrire ceci en style sublime ? Car ces grands hommes que nous nous proposons à imiter, se présentant de la sorte à notre


ses traités de philosophie que quand, du simple discours passant à des expressions et à des matières poétiques, il vient, s'il faut ainsi dire, comme un nouvel athlète, disputer de toute sa force le prix à Homère, c'est-à-dire à celui qui était déjà l'admiration de tous les siècles, car bien...

Voir dans les Remarques de Dacier l'observation qu'il fait sur ce pas- sage.

» Opéra et dies, vers 25... (Boileau, ¥1\3.)


486 ŒUVRES DE BOfLEAU.

imagination, nous servent comme de flambeau,-^ et nous élèvent l'âme presque aussi haut que l'idée que nous avons conçue de leur génie, surtout si nous nous impri- mons bien ceci en nous-mêmes : Que penseroient Homère ou Démosthène de ce que je dis, s'ils m'écoutoient? et quel jugement feroient-ils de moi ? En effet, nous ne croi- rons pas avoir un médiocre prix à disputer, ^ si nous pouvons nous figurer que nous allons, mais sérieusement, rendre compte de nos écrits devant un si célèbre tribunal, et sur un théâtre où nous avons de tels héros pour juges et pour témoins. Mais un motif encore plus puissant pour nous exciter, c'est de songer au jugement que toute la postérité fera de nos écrits; car si un homme, dans la défiance de ce jugement, a peur, pour ainsi dire, d'avoir dit quelque chose qui vive plus que lui, *= (38) son esprit ne sauroit jamais rien produire que des avortons aveugles et imparfaits, et il ne se donnera jamais la peine d'ache- ver des ouvrages qu'il ne fait point pour passer jusqu'à la dernière postérité.


■ « V. E. Texte de IG74. Brossette avoit mis flambeaux. » (B.-S.-P.)

^ Selon Dacier {impr.), le mot grec ne signifie point prix, mais spec- tacle, et il faudrait : ce sera un spectacle bien propre à nous animer.

'AYwviajxa signifie tout à la fois combat, concours, lutte d'émulation, rivalité, effort, prix du combat, ol>jet d'émulation, ol)jet disputé. La traduc- tion de Boileau peut donc parfaitement se justifier. De 1674 à 1682 on lisait : « En effet, ce sera un grand avantage pour nous, si nous pouvons, » ce qui était beaucoup moins exact.

•= « V. O. ou E. (en part.). 1674 à 1682... Dans la crainte de ce jugement ne se soucie pas qu'aucun de ses ouvrages vive plus que lui, son esprit ne sauroit rien produire. » (B.-S.-P.)


TRAITft DU SUBLIME. 48:


CHAPITRE Xin


DES IMAGES.


Ces (( images, » que d'autres appellent (( peintures » ou « fictions, » sont aussi d'un grand artifice pour don- ner du poids, fie la magnificence et de la force au dis- cours. Ce mot (( d'image » se prend en général pour toute pensée propre à produire une expression , et qui fait une peinture à l'esprit de quelque manière que ce soit ; mais il se prend encore, dans un sens plus parti- culier et plus resserré, pour ces discours que l'on fait (( lorsque, par un enthousiasme et un mouvement extraor- dinaire de l'âme, il semble que nous voyons les choses dont nous parlons, et quand nous les mettons devant les yeux de ceux qui écoutent. »

Au reste, vous devez savoir que les « images, » dans la rhétorique, ont tout un autre usage que parmi les poètes. En effet, le but qu'on s'y propose dans la poésie, c'est l'étonnement et la surprise; au lieu que, dans la prose, c'est de bien peindre les choses et de les faire voir clairement. Il y a pourtant cela de commun, qu'on tend à émouvoir en l'une et en l'autre rencontre.

Mère cruelle, arrête, éloigne de mes yeux " Ces filles de Tenfer, ces spectres odieux. Ils viennent : je les vois; mon supplice s'apprête. Qufils horribles serpents leur sifflent sur la tête! *'

Parole îd'Euripide dans son Oreste, vers 225. (Boileac, 1743.) " Do 1674 à 1683 on lisait : « Mille hfirribles serpents... »


48$ ŒUVRES DE BOILEAL

Et ailleurs : « 

Où fuirai-je? Elle vient. Je la vois. Je suis mort.

Le poëte en cet endroit ne voyoit pas les Furies/ cependant il en fait une image si naïve, qu'il les fait presque voir aux auditeurs. Et véritablement je ne sau- rois pas bien dire si Euripide est aussi heureux à expri- mer les autres passions ; mais pour ce qui regarde l'amour et la fureur, c'est à quoi il s'est étudié particulièrement, et il y a fort bien réussi. Et même, en d'autres rencontres, il ne manque pas quelquefois de hardiesse à peindre les choses; car, bien que son esprit de lui-même ne soit pas porté au grand, il corrige son naturel, et le force d'être tragique et relevé, principalement dans les grands sujets; de sorte qu'on lui peut appliquer ces vers du poëte : '

A l'aspect du péril, au combat il s'anime; Et, le poil hérissé, les yeux étincelants, (39) De sa queue il se bat les côtés et les flancs;

comme on le peut remarquer dans cet endroit où le Soleil


  • Euripide, Iphigénie en Tauride, vers '290. (Boileau, 1713.)

^ Le texte grec dit tout le contraire : 'Evraù6' ô 7îoir,Triç àuToç et8ev spivvjaç. Plutarq., t. II, p. 900, de Plac. philosophorum, IV, 12 : *0 yoùv Tpayixà; 'OpéaTYiç ôxav )iyYi : ^ii [lï^Tep ixexcûo) ae — léyti [xèv aùtà o);[X£[JLY)V(b;, ôpà 6è oùûèv alla ôoxsi {jlovov. D'après Saint-Marc, Boileau avait suivi une fausse correction de Manuce.

Racine fait dire à Oreste dans Andromaque :

Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ? Hé bien! filles d'enfer, vos mains sont-elles prêtes? Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes? A qui destinez-vous l'appareil qui vous suit ? Venez-vous m'enlever dans l'éternelle nuit ?

(Acte V, scène v.)

•= Iliade, liv. XX, vers 170. (Boileau, 1713.)


TRAITÉ nu SUBLIME. 489

parle ainsi à Phaéton, en lui mettant entre les mains les rênes de ses chevaux : *

Prends garde qu'une ardeur trop funeste à ta vie

Ne t'emporte au-dessus de l'aride Libye :

Là jamais d'aucune eau le sillon arrosé

Ne rafraîchit mon char dans sa course embrasé, ^

Et dans ces vers suivants :

Aussitôt devant toi s'offriront sept étoiles :

Dresse par là ta course, et suis le droit chemin.

Phaéton à ces mots prend les rênes en main :

De ses chevaux ailés il bat les flancs agiles.

Les coursiers du Soleil à sa voix sont dociles.

Ils vont : le char s'éloigne, et, plus prompt qu'un éclair,

Pénètre en un moment les vastes champs de l'air.

Le père, cependant, plein d'un trouble funeste,

Le voit rouler de loin sur la plaine céleste;

Lui montre encor sa route, et du plus haut des cieux (ZjO)

Le suit, autant qu'il peut, de la voix et des yeux.

Va par là, lui dit- il : reviens : détourne : arrête. <=

Ne diriez-vous pas que l'âme du poëte monte sur le char avec Phaéton, qu'elle partage tous ses périls, et


» Euripide, dans son Phaéton, tragédie perdue. (Boileau, 1713.) Voici le grec :

Kpà(Tiv yàp Oypàv oùx ëyov, à^/tSa (r:^v Kàxo) otrjaei.

«( M. Despréaux, dit Dacier, a suivi ici tous les autres interprètes qui ont expliqué ce passage de la même manière; mais je crois qu'ils se sont fort éloignés de la pensée d'Euripide qui dit : Marche et ne te laisse point emporter dans l'air de Libye, qui, n'ayant aucun mélange d'humidité, lais- sera tomber ton char. »

  • = Telle est la ponctuation originale de Boi^^au de 1674 à 1713. On l'avait

changée, dit Berriat-Saint-Prix, vers la fin du xvui* siècle.


490 («UVRES DE BOILEAU.

qu'elle vole dans l'air avec les chevaux? car, s'il ne les suivoit dans les cieux, s'il n'assistoit à tout ce qui s'y passe, pourroit-il peindre la chose comme il fait ? Il en est de même de cet endroit de sa CassandrC^ qui com- mence par

Mais, ô braves Troyens, etc.

Eschyle a quelquefois aussi des hardiesses et des ima- ginations tout à fait nobles et héroïques, comme on le peut voir dans sa tragédie intitulée les Sept devant Thèbes, où un courrier, venant apporter à Etéocle la nouvelle de ces sept chefs qui avoient tous impitoyablement juré, pour ainsi dire, leur propre mort, s'explique ainsi : ^

Sur un bouclier noir sept chefs impitoyables Épouvantent les dieux de serments effroyables : Près d'un taureau mourant qu'ils viennent d'égorger, Tous, la main dans le sang, jurent de se venger. Ils en jurent la Peur, le dieu Mars et Bellone.

Au reste, bien que ce poëte, pour vouloir trop s'élever, tombe assez souvent dans des pensées rudes, grossières et mal polies, Euripide néanmoins, par une noble émulation, s'expose quelquefois aux mêmes périls. Par exemple, dans Eschyle,^ le palais de Lycurgue est ému, et entre en fureur à la vue de Bacchus :

Le palais en fureur mugit à son aspect.

■ Pièce perdue. (^Boileau, 1713.) — Plutarque. t. II, Bei ger. Prœc, p. 821.

^ Vers 42. (Boileau, 1713.) — (Egger, 40 et sqq.) "= Lycurgue, tragédie perdue. (Boileau, 1713.)


TRAITÉ DU SUBLIME. 491

Euripide emploie cette même pensée d'une autre manière, en l'adoucissant néanmoins :

La montagne à leurs cris répond en mugissant. ■

Sophocle n'est pas moins excellent à peindre les choses, comme on le peut voir dans la description qu'il nous a laissée d'OEdipe mourant, ^ et s' ensevelissant lui-même au milieu d'une tempête prodigieuse ; et dans cet autre endroit où il dépeint l'apparition d'Achille^ sur son tombeau, dans le moment que les Grecs alloient lever l'ancre, .le doute néanmoins, pour cette apparition, que jamais personne en ait fait une description plus vive que Simonide : mais nous n'aurions jamais fait si nous voulions étaler ici tous les exemples que nous pourrions rapporter à ce propos.

Pour retourner à ce que nous disions, les « images, » dans la poésie, sont pleines ordinairement d'accidents fabu- leux, et qui passent toute sorte de croyance, ^ au lieu que, dans la rhétorique, le beau des « images, » c'est de repré- senter la chose comme elle s'est passée, et telle qu'elle est dans la vérité ; car une invention poétique et fabuleuse, dans une oraison, traîne nécessairement avec soi des digressions grossières et hors de propos, et tombe dans


  • Selon Dacier, les mots mugissant et mugir, de ces deux vers, ne sont

pas assez forts. En effet, le texte grec, ttôcv os ^uveêàxxeua' ôpoç, n'indique pas des mugissements, mais des tressaillements, des sauts et des bonds, comme dans les psaumes de David.

^ OEdipe à Colonne, vers 1532.

<= Dans la tragédie de Polyxène, aujourd'hui perdue.

^ Muô'.xwTépav uTiepéxTiTtodiv,.. ces mots seraient mieux traduits par des eaxès fabuleux. Longin oppose ces excès fabuleux à la vérité pratique, èjjLirpaxTov xat £va)T,6è;. 1674 à 1701, créance... croyance, édit. in-4 de 1701, maintenu à 1713, in-4" et in-12. (B.-S.-P.) ^


49^2 OEUVRES DE HOILKAU.

une extrême absurdité. C'est pourtant ce que cherchent aujourd'hui nos orateurs. Ils voient quelquefois les Furies, ces grands orateurs, aussi bien que les poètes tragiques ; et les bonnes gens ne prennent pas garde que, lorsque Oreste dit dans Euripide :

Toi qui dans les enfers veux me précipiter. Déesse, cesse enfin de me persécuter,

il ne s'imagine voir toutes ces choses que parce qu'il n'est pas dans son bon sens. Quel est donc l'effet des « images » dans la rhétorique? C'est qu'outre plusieurs autres propriétés, elles ont cela, qu'elles animent et échauffent le discours; si bien qu'étant mêlées avec art dans les preuves elles ne persuadent pas seulement, mais elles domptent, pour ainsi dire, elles soumettent l'audi- teur. « Si un homme, dit un orateur, a entendu un grand bruit devant le palais, et qu'un autre en même temps vienne annoncer que les prisons sont ouvertes, et que les prisonniers de guerre se sauvent, il n'y a point de vieillard si chargé d'années, ni de jeune homme si indifférent, qui ne coure de toute sa force au secours. Que si quel- qu'un, sur ces entrefaites, leur montre l'auteur de ce désordre ; c'est fait de ce malheureux ; il faut qu'il périsse sur-le-champ, et on ne lui donne pas le temps de parler. ^ »

Hypéride s'est servi de cet artifice dans l'oraison où il rend compte de l'ordonnance qu'il fit faire après la défaite de Chéronée, qu'on donneroit la liberté aux esclaves.


» Oreste, tragédie, vers 264. (Boileau, 1713.)

    • Demosthène, Disc, contre Timocrate. vers la fin,


TRAITÉ DU SUBLIMK. 493

« Ce n'est point, dit-il, un orateur qui a fait passer « cette loi, c'est la bataille, c'est la défaite de Ghéronée. » Au même temps qu'il prouve la chose par raison, il fait « une image ; » et par cette proposition qu'il avance, il fait plus que persuader et que prouver : car, comme en toutes choses on s'arrête naturellement à ce qui brille et éclate davantage, l'esprit de l'auditeur est aisément entraîné par cette image qu'on lui présente au milieu d'un raisonne- ment, et qui, lui frappant l'imagination, l'empêche d'exa- miner de si près la force des preuves, à cause de ce grand éclat dont elle couvre et environne le discours. Au reste, il n'est pas extraordinaire que cela fasse cet effet en nous, puisqu'il est certain que de deux corps mêlés ensemble, celui qui a le plus de force attire toujours à soi la vertu et la puissance de l'autre. Mais c'est assez parlé ^ de cette sublimité qui consiste dans les pensées, et qui vient, comme j'ai dit, ou de « la grandeur d'âme, » ou de « l'imi- tation, » ou de « l'imagination. »


CHAPITRE XIV.

DES FIGURES, ET P RE M lÈ REM E NT DE LAP S T RO l» H L .

Il faut maintenant parler des figures, pour suivre l'ordre que nous nous sommes prescrit; car, comme j'ai dit, elles ne font pas une des moindres parties du sublime.


■ II faudrait qui a écrit, selon Darier. Tpâçeiv vôfxov signifie proposer une loi, la soumettre à V approbation, la faire pa9ser. ^ Texte de 1074 à 1713, et non r'est assez parler.


494 (JEUVRES DE BOiLEAU.

lorsqu'on leur donne le tour qu'elles doivent avoir. Mais ce seroit un ouvrage de trop longue haleine, pour ne pas dire infini, si nous voulions faire ici une exacte recherche de toutes les figures qui peuvent avoir place dans le dis- cours. C'est pourquoi nous nous contenterons d'en par- courir quelques-unes des principales, je veux dire celles qui contribuent le plus au sublime, seulement afin de faire voir que nous n'avançons rien que de vrai. Démo- sthène veut justifier sa conduite, en prouvant aux Athéniens qu'ils n'ont point failli en livrant bataille à Philippe. Quel étoit l'air naturel d'énoncer la chose? « Vous n'avez point failli, pouvoit-il dire, messieurs, en combattant au péril de vos vies pour la liberté et le salut de toute la Grèce; et vous en avez des exemples qu'on ne sauroit démentir : car on ne peut pas dire que ces grands hommes aient failli, qui ont combattu pour la même cause dans les plaines de Marathon, à Salamine et devant Platée. » Mais il en use bien d'une autre sorte; et tout d'un coup, comme s'il étoit inspiré d'un dieu et possédé de l'esprit d'Apollon même, il s'écrie, en jurant par ces vaillants défenseurs de la Grèce :^ « Non, messieurs, non, vous n'avez point failli, j'en jure par les mânes de ces grands hommes qui ont combattu pour la même cause dans les plaines de Marathon. » Par cette seule forme de serment, que j'appellerai ici « apostrophe, » il déifie ces anciens citoyens dont il parle, et montre en elïet qu'il faut regarder tous ceux qui meurent de la sorte comme autant de dieux par le nom desquels on doit jurer ; il inspire à ses juges l'esprit et les sentiments de ces illustres morts ; et, changeant l'air naturel de la preuve en cette grande

■* De corona, p. 343, édit. Basil. (Boileau, 1713.)


TU Al TE DU SUBLIME. 495

et pathétique manière d'affirmer par des serments si extraordinaires, si nouveaux et si dignes de foi, il fait entrer dans l'âme de ses auditeurs comme une espèce de contre-poison et d'antidote qui en chasse toutes les mau- vaises impressions; il leur élève le courage par des louanges; en un mot, il leur fait concevoir qu'ils ne doi- vent pas moins s'estimer de la bataille qu'ils ont perdue contre Philippe, que des victoires qu'ils ont remportées à Marathon et à Salamine ; et, par tous ces différents moyens renfermés dans une seule figure, il les entraîne dans son parti. Il y en a pourtant qui prétendent que l'original de ce serment se trouve dans Eupolis, ^ quand il dit :

On ne me verra plus affligé de leur joie;

J'en jure mon combat aux champs de Marathon.

Mais il n'y a pas grande finesse à jurer simplement. Il faut voir où, comment, en quelle occasion et pourquoi on le fait. Or, dans le passage de ce poëte, il n'y a rien autre chose qu'un simple serment; car il parle là aux Athéniens heureux, et dans un temps où ils n'avoient pas besoin de consolation. Ajoutez que dans ce serment il ne jure pas, comme Démosthène, par des hommes qu'il


" Kupolis florissait vers l'an 430 avant Jésus-Clirist. Poëte de la comédie ancienne, il était le contemporain et l'imitateur de Gratinas. Horace cite leurs noms ensemble. Le passage dont il s'agit appartient à une comédie entièrement perdue pour nous. Voici ces vers :

Où yàp, [xà TY]v Mapa6wvi ttjv è[xr)v (jiây^Yjv, Xaiptov Tiç aOxwv TOÙ(jLàv àXyuveï xéap.

Quintil., 111, 6, 59 : «( Translationem hic primus omnium tradidit, quanquam Semina ejus quœdam citra nomen ipsum apud Aristotelem reperiuntur. » Demoslheneni ut in hoc jurejurando Homeri et Platonis imitatorem arguit Hermogenes irepl Meôôôou 5£tv6Tr,To;, "20, t. III. p. 424, sq. Rhett. Walz., cf. Quintil., XI, 3. (Egger.) *


496 ŒUVRES DE BOILEAU.

rende immortels, et ne songe point" à faire naître dans l'âme des Athéniens des sentiments dignes de la vertu de leurs ancêtres; vu qu'au lieu de jurer par le nom de ceux qui avoient combattu, il s'amuse à jurer par une chose inanimée, telle qu'est^ un combat. Au contraire, dans Démosthène, ce serment est fait directement pour rendre le courage aux Athéniens vaincus, et pour empêcher qu'ils ne regardassent dorénavant comme un malheur la bataille de Ghéronée. De sorte que, comme j'ai déjà dit, dans cette seule figure, il leur prouve, par raison, qu'ils n'ont point failli, il leur en fournit un exemple, il le leur confirme par des serments, il fait leur éloge, et il les exhorte à la guerre contre Philippe. *^

Mais comme on pouvoit répondre à notre orateur : Il s'agit de la bataille que nous avons perdue contre Phi- lippe durant que vous maniez'^ les affaires de la république, et vous jurez par les victoires que nos ancêtres ont rem- portées : afin donc de marcher sûrement, il a soin de régler ses paroles et n'emploie que celles qui lui sont avantageuses, faisant voir que, même dans les plus grands emportements, il faut être sobre et retenu. En parlant donc de ces victoires de leurs ancêtres, il dit : « Ceux qui ont combattu par terre à Marathon et par mer à Sala-


  • De 1674 à 1682 il y a : Ajoutez que par ce serment il ne traite pas,

comme Démosthène, ces grands hommes d'immortels, et ne songe point... — La correction a été proposée par Dacier {mss.).

^ Ceci a Tair d'une comparaison, et il n'y en a point dans le grec; d'ail- leurs telle qu'est rend la phrase languissante. Il faut « par une chose ina- nimée, par un combat... » Dac, mss.

  • ^ Jexte de 1674 à 1713, ainsi les mots contre Philippe ne furent pas

ajoutés au texte en 1()83, comme le dit Brossette. (B.-S.-P.)

^ Il faudrait certainement maniiez, mais le texte est celui que nous donnons. V. O. (en partie) 1674 à 1694, maniés; — 1701, maniez; — 1713 (in-*° et in-12), maniez. (B.-S.-P.)


TKAITÉ DU SUBLIME. 497

mine; ceux qui ont donné bataille près d'Artémise et de Platée.^ » 11 se garde bien de dire : « Ceux qui ont vaincu. » Il a soin^ de taire l'événement qui avoit été aussi heureux en toutes ces batailles que funeste à Ghé- ronée, et prévient même l'auditeur en poursuivant ainsi : (( Tous ceux, ô Eschine, qui sont péris ^ en ces rencontres ont été enterrés aux dépens de la république, et non pas seulement ceux dont la fortune a secondé la valeur. »


CHAPITRE XV.

QUE LES FIGURES ONT BESOIN DU SUBLIME POUR LES SOUTENIR.

Il ne faut pas oublier ici une réQexion que j'ai faittj et que je vais vous expliquer en peu de mots. C'est que si les figures naturellement soutiennent le sublime, le sublime, de son côté, soutient merveilleusement les figures. Mais où et comment? C'est ce qu'il faut dire.

En premier lieu, il est certain qu'un discours où les figures sont employées toutes seules est de soi-même

" On pouvoit conserver plus exactement l'artifice de Démosthène, qui se sert de différents verbes dans une phrase et dit, par exemple : « Ceux qui se sont autrefois exposés à Marathon; ceux qui se sont battus sur mer près de Salamine et d'Artémisium; ceux qui se sont trouvés à la bataille de Platée. » (Saint-Marc.)

^ De 1674 à 1682 il y a : Kn disant donc que leurs ancêtres avaient com- battu par terre à Marathon et par mer à Salamine, avoient donné bataille près d'Artémise et de Platée, il se garde bien de dire qu'ils en fussent sortis victorieux. 11 a soin, etc.

La leçon définitive du texte fut encore proposée, presque en mêmes termes, par Dacier {mss.). (B.-S.-P.)

^ On dirait aujourd'hui ont péri. *

III. 32


-i9s (JE U V K h; S D K B O I L K A U.

suspect d'adresse, d'artifice et de tromperie, principale- ment lorsqu'on parle devant un juge souverain et surtout si ce juge est un grand seigneur, comme un tyran, un roi ou un général d'armée; car il conçoit en lui-même une certaine indignation contre l'orateur, et ne sauroit souf- frir qu'un chétif rhétoricien entreprenne de le tromper, comme un enfant, par de grossières finesses. 11 est même à craindre^ quelquefois que, prenant tout cet artifice pour une espèce de mépris, il ne s'effarouche entièrement; et bien qu'il retienne sa colère et se laisse un peu amollir aux charmes du discours, il a toujours une forte répugnance à croire ce qu'on lui dit. •= C'est pourquoi il n'y a point de figure plus excellente que celle qui est tout à fait cachée et lorsqu'on ne reconnoît point que c'est une figure. Or il n'y a point de secours ni de remède plus merveilleux pour l'empêcher de paroître que le sublime et le pathé- tique, parce que l'art, ainsi renfermé au milieu de quelque chose de grand et d'éclatant, a tout ce qui lui manquoit et n'est plus suspect d'aucune tromperie. Je ne vous en saurois donner un meilleur exemple que celui que j'ai déjà rapporté : « J'en jure par les mânes de ces grands hommes, » etc. Comment est-ce que l'orateur a caché la figure dont il se sert? n'est-il pas aisé de reconnoître que c'est par l'éclat même de sa pensée? Car comme les moindres lumières s'évanouissent quand le soleil vient à

  • Ce mot de grand seigneur est tout à fait bizarre, et inutile.

^ De 1674 à 1683 il y a : Finesse, et même il est à craindre... — La leçon du texte est encore une des corrections faites en 1685. (B.-S.-P.)

<= « Tout cela ne se trouve pas dans le grec. Je pense que notre auteur veut dire que, quand le juge auroit même assez de force et de prudence pour retenir sa colère, et ne la pas faire éclater, il s'opiniàtreroit néan- moins à rejeter tout ce que l'orateur lui pourroit dire. » ( Tollils.) Voici le texte : Kàv £7rixpaxriTy] ce xoù 6u[xoù, Tupo; xrjv TreiÔcj twv ^ôytov TtàvTw; àvTiôiaxîOexai.


TRAITÉ \)\] SUBLlMh:. 499

éclairer, de même toutes ces subtilités de rhétorique dis- paroissent k la vue de cette grandeur qui les environne de tous côtés. La même chose à peu près arrive dans la peinture. En eiïet, que l'on colore plusieurs choses éga- lement tracées sur un même plan et qu'on y mette le jour et les ombres, il est certain que ce qui se présentera d'abord à la vue ce sera le lumineux, à cause de son grand éclat, qui fait qu'il semble sortir hors du tableau et s'approcher en quelque façon de nous. * Ainsi le sublime et le pathétique, soit par une affinité naturelle qu'ils ont avec les mouvements de notre âme, soit à cause de leur brillant, paroissent davantage et semblent toucher de plus près notre esprit que les figures dont ils cachent l'art et qu'ils mettent comme à couvert.


CHAPITHË XVI.

DES INTERROGATIONS.

Que dirai-je des demandes et des interrogations? car qui peut nier que ces sortes de figures ne donnent beau- coup plus de mouvement, d'action et de force au discours? « Ne voulez-vous jamais faire autre chose, dit Démo-


» La note suivante de Boivin nous lait comprendre que Boileau a suivi une mauvaise leçon; il a traduit comme s'il y avait xaiôjxevov. Uuhnken donne Kai où (j.6vov e^oyov. « Kaiojxevov îloyov xal èyYUTe'pa) uapà iroXù çatvETai. » Kai6|X£vov ne signifie rien ea cet endroit. Longinavoit sans doute écrit Kai où {xôvov eHo^ov àX)à xal, etc., etc., « et paroît non-seulement r'^levé, mais plus proche. » Il y a dans l'ancien manuscrit, xat 6[jl£vov È^o^ov à/Xà xat èyyvxéçiiù, etc. Le changement de xaio-j[jLovov en xato[j.£vov est fort aisé à comprendre. (Édit. de 1713.) •


500 ŒUVRES DE BOILEAU.

sthène* aux Athéniens, qu'aller par la ville vous demander les uns aux autres : Que dit-on de nouveau? Hé! que peut-on vous apprendre de plus nouveau que ce que vous voyez? Un homme de Macédoine se rend maître des Athé- niens et fait la loi à to;ite la Grèce. Philippe est-il mort? dira l'un. Non, répondra l'autre, il n'est que malade. Hé! que vous importe, messieurs, qu'il vive ou qu'il meure? Quand le ciel vous en auroit délivrés, vous vous feriez bientôt vous-mêmes un autre Philippe. » Et ailleurs : « Embarquons-nous pour la Macédoine. Mais où aborde- rons-nous, dira quelqu'un, malgré Philippe? La guerre même, messieurs, nous découvrira par où Philippe est facile à vaincre. *^ » S'il eût dit la chose simplement, son discours n'eut point répondu à la majesté de l'adaire dont il parloit; au lieu que, par cette divine et violente manière de se faire des interrogations et de se répondre sur-le- champ à soi-même, comme si c'étoit une autre personne, non-seulement il rend ce qu'il dit plus grand et plus fort, mais plus plausible et plus vraisemblable. Le pathétique ne fait jamais plus d'effet que lorsqu'il semble que l'ora- teur ne le recherche pas, mais que c'est l'occasion qui le fait naître. Or il n'y a rien qui imite mieux la passion que ces sortes d'interrogations et de réponses; car ceux qu'on interroge sentent naturellement une certaine émotion qui fait que sur-le-champ ils se précipitent de répondre et de dire ce qu'ils savent de vrai avant même qu'on ait achevé


» Première Philippique, p. 15, édit. de Bâle. (Boileau, 1713.)

^ Éloge de ce passage... Voyez Réflexion X.

^ Le grec porte : « La guerre même nous découvrira le foible de l'État, ou des affaires de Philippe » xà oaôfà. Tacite a égard à ce passage de Démosthène quand il dit {Hist., Il, c. lxxvii) : « Aperiet et recludet contecta et tumescentia victricium partium vulnera bellum ipsum... »

(TOLLIUS. )


TRAITÉ DU SUBLIME. 501

de les interroger. ^ Si bien que par cette figure l'auditeur est adroitement trompé, et prend les discours les plus médités pour des choses dites sur l'heure et dans la cha- leur**^". ^ (/il)

(( Il n'y a rien encore qui donne plus de mouvement au discours que d'en ôter les liaisons*^ » {h2). En effet, un discours que rien ne lie et n'embarrasse marche et coule de soi-même ; et il s'en faut peu qu'il n'aille quel- quefois plus vite que la pensée même de l'orateur. « Ayant approché leurs boucliers les uns des autres, dit Xénophon, ^ ils reculoient, ils combattoieiit, ils tuoient, ils mouroient ensemble.^ » 11 en est de même de ces paroles d'Eury- loque à Ulysse, dans Homère : ^

Nous avons, par ton ordre, à pas précipités. Parcouru de ces bois les sentiers écartés ; Nous avons, dans le fond d'une sombre vallée, (/i3) Découvert de Circé la maison reculée. ?


' De 1674 à 1682 il y a : Ceux qu'on interroge sur une chose dont ils savent la vérité sentent naturellement une certaine émotion qui fait que sur-le-champ ils se précipitent de répondre. Si bien que... — Cela fut encore changé, au moins pour le sens, d'après l'avis de Dacier (mss.). ^ Voyez les Remarques (la ^S*). (Boileau, 1674 à 1713.) Boileau supprime les mots qui suivent : "En toivuv (sv yàp xi t'ov (i^^^riïoxiztôv To *Hpo66Teiov TreTCiffxtoxai) e.i ouxw; e.... • Et dans la note à laquelle il renvoie, il ne traduit pas exactement. « Il faudrait d'ailleurs (car ce passage d'Hérodote a toujours passé pour un des plus sublimes) si... » Cette traduction est de Saint-Marc.

  • Ces mots ne sont pas dans le texte.

^ Xénoph., Histoire grecque, liv. IV, p. 519, édition de Leuncla. (Boileau, 1713.) — Agésilas, JI, 12. ( Egger.)

  • Voltaire a imité ce passage dans sa Henriade : *

Anglais, Français, Lorrains, que la fureur assemble, Avançaient, combattaient, frappaient, mouraient ensemble.

f Odyssée, liv. X, vers 251. (Boileau, 1713.)

E « Le texte d'Homère dit seulement Awixaxa vtaXà, et non Atofiaxa KipxT);; Euryloque, qui fait ce récit, ignore en effet si cette habitation


502 ŒUVRES DE BOILEAU.

Car ces périodes ainsi coupées, et prononcées néan- moins avec précipitation, sont les marques d'une vive douleur qui l'empêche en même temps et le force de parler, {lili) C'est ainsi qu'Homère sait ôter, où il faut, les liaisons du discours.


CHAPITRE XVII.

DU MKLAMGE DES FIGURES.

Il n'y a encore rien de plus fort pour émouvoir que de ramasser ensemble plusieurs figures ; car deux ou trois figures ainsi mêlées, entrant par ce moyen dans une espèce de société, se communiquent les unes aux autres de la force, des grâces et de l'ornement, comme on peut le voir dans ce passage de l'oraison de Démosthène contre Midias, où en même temps il ôte les liaisons de son discours et mêle ensemble les figures de répétition et de description. « Car tout homme, dit cet orateur,^ qui en outrage un autre, fait beaucoup de choses du geste, des yeux, de la voix, que celui qui a été outragé ne sauroit peindre dans un récit. » Et de peur que dans la suite son discours ne vînt à se relâcher, sachant bien que l'ordre appartient à un esprit rassis, et qu'au contraire le désordre est la marque de la passion, qui n'est en effet elle-même qu'un trouble et une émotion de l'âme, il poursuit dans la même


est celle d'une déesse ou d'une simple mortelle : "H Oeo; yjè yuvy), 254. » (Amar.)

» Contre Midias, p. 395, édit. de Bâle. (Boileau, 4713.)


TRAITÉ DU SUBLIME. 503

diversité de figures.» « Tantôt il le frappe comme ennemi, tantôt pour lui l'aire insulte, tantôt avec les poings, tantôt au visage. ^ » Par cette violence de paroles ainsi entassées les unes sur les autres, l'orateur ne touche et ne remue pas moins puissamment ses juges que s'ils le voyoient frapper en leur présence. '^ Il revient à la charge et pour- suit comme une tempête : « Ces affronts émeuvent, ces affronts transportent un homme de cœur et qui n'est point accoutumé aux injures. On ne sauroit exprimer par des paroles l'énormité d'une telle action. ^ » Par ce change- ment continuel il conserve partout le caractère de ces figures turbulentes; tellement que dans son ordre il y a un désordre, et au contraire dans son désordre il y a un ordre merveilleux. Pour preuve de ce que je dis, mettez** par plaisir les conjonctions à ce passage, comme font les


» Selon Dacier [marg. et W5s.), il faudrait : « Il poursuit par les mêmes figures et par des répétitions.

^ Ibid. Contre Midias. (Boileau, 1713.)

Démosthène remplissant les fonctions de chorége avait été frappé en plein théâtre par Midias, un concurrent jaloux. La veille, ce Midias avait pénétré dans la boutique du décorateur, chargé par Démosthène des costumes destinés à la pièce dont il faisait les frais, et le lendemain n'ayant pu, par son audace, empêcher la représentation, il fit sur le théâtre cet affront à l'orateur. Tous ces détails se trouvent dans le discours de Démosthène contre Midias. L'affaire s'arrangea et l'oraison ne fut pas pro- noncée. Démosthène reçut une grosse somme d'argent; ce qui fit dire à Eschine que sa tête lui valait une ferme, à cause du revenu que lui avaient procuré les soufflets et les coups de poing de Midias.

  • = Le grec dit : « L'orateur ne fait ici que ce que fait celui qui frappe,

il porte des coups redoublés à l'esprit des juges; de là, semblable à la tem- pête, il fond de nouveau sur eux. » (SviNT-MAnc.) — Oùoèv à>>>,o 6ià toOtwv 6 pTQTtop, r) ÔTrep ô tutïtcov, içt-^à^eiai • ttiv Siavoiav twv oixaaxwv xr) iTzallrilix»

^ Ibid. (Discours contre Midias.) (Boileau, 1713.)

•■ De 1674 à 1700 il y a : merveilleux. Qu'ainsi ne soit, mettez. — Dacier (marg.) avait souligné ces mots et mis en marge M. (mal), mais sans obser- vation.


504 ŒUVRES DE BOILEAU.

disciples d'Isocrate : (( Et certainement il ne faut pas oublier que celui qui en outrage un autre fait beaucoup de choses, premièrement par le geste, ensuite par les yeux, et enfin par la voix même, » etc. Car, en égalant et apla- nissant ainsi toutes choses par le moyen des liaisons, vous verrez que d'un pathétique fort et violent vous tomberez dans une petite afféterie de langage qui n'aura ni pointe ni aiguillon ; et que toute la force de votre discours s'éteindra aussitôt d'elle-même. Et comme il est certain que si on lioit le corps d'un homme qui court, on lui feroit perdre toute sa force ; de même, si vous allez embarrasser une passion de ces liaisons et de ces particules inutiles, elle les souffre avec peine ; vous lui ôtez la liberté de sa course, et cette impétuosité qui la faisoit marcher avec la même violence qu'un trait lancé par une machine.


CHAPITRE XVIII.

DES HVPERBATES.

Il faut donner rang aux hyperbates. " L'hyperbate n'est autre chose que « la transposition des pensées ou des paroles dans l'ordre et la suite d'un discours ; » et cette figure porte avec soi le caractère véritable d'une passion


  • «( Il faut considérer d'un même œil les hyperbates. » (Tollius.) La tra-

duction de M. Despréaux sera fort exacte en disant : Il faut donner le même rang, etc. Il y a dans le grec ; « Il faut établir que les hyperbates sont du même genre. » (Saint-Marc.) « Tri; ôà aÙTr^; losa; xat xà uTiepêaTà ôstéov. » Ce qui vient ensuite ne traduit pas Longin, qui dit : « Elles consistent dans un ordre de mots et de pensées différent de celui que les choses suivent naturellement. » (Saint-Marc.)


TRAITÉ DU SUBLIME. 505

forte et violente. En effet, voyez tous ceux qui sont émus de colère, de frayeur, de dépit, de jalousie, ou de quelque autre passion que ce soit, car il y en a tant que l'on n'en sait pas le nombre : leur esprit est dans une agitation continuelle; à peine ont-ils formé un dessein qu'ils en conçoivent aussitôt un autre; et, au milieu de celui-ci, s'en proposant encore de nouveaux où il n'y a ni raison ni rapport, ils reviennent souvent à leur première résolution. La passion en eux est comme un vent léger et incon- stant qui les entraîne et les fait tourner sans cesse de côté et d'autre ; si bien que, dans ce flux et ce reflux perpétuel de sentiments opposés, ils changent à tous moments de pensée et de langage, et ne gardent ni ordre ni suite dans leurs discours.

Les habiles écrivains, pour imiter ces mouvements de la nature, se servent des hyperbates; et, à dire vrai, l'art n'est jamais dans un plus haut degré de perfection que lorsqu'il ressemble si fort à la nature qu'on le prend pour la nature même ; et au contraire la nature ne réussit jamais mieux que quand l'art est caché.

Nous voyons un bel exemple de cette transposition dans Hérodote, ^ où Denys Phocéen parle ainsi aux Ioniens : (( En effet, nos affaires sont réduites à la dernière extré- mité, messieurs. "^ Il faut nécessairement que nous soyons libres ou esclaves, et esclaves misérables. Si donc vous voulez éviter les malheurs qui vous menacent, il faut, sans différer, embrasser le travail et la fatigue, et acheter


  • Le texte dit simplement : L'art n'est parfait que quand on le prend

pour la nature : Toxe yàp i] té/vy) xéXsio; Yjvtx' àv çuatç etvai Soxy)....

^ Liv. VI, p. 338, édit. de Francfort. (Boileau, 1713.)

•^ Boileau traduit ainsi "AvSpeç 'Iwve;; c'était l'usage des traducteurs du XVII' siècle d'employer ce mot de menteurs dans les harangues de l'antiquité.


506 OEUVRIîS DE BOILKAIJ.

votre liberté par la défaite de vos ennemis. » S'il eût voulu suivre Tordre naturel, voici comme il eût parlé : « Messieurs, il est maintenant temps d'embrasser le travail et la fatigue, car enfin nos aflaires sont réduites à la der- nière extrémité, » etc. Premièrement donc, il transpose ce mot Messieurs, et ne l'insère qu'immédiatement après leur avoir jeté la frayeur dans l'âme, comme si la gran- deur du péril lui avoit fait oublier la civilité qu'on doit à ceux à qui l'on parle en commençant un discours. Ensuite il renverse l'ordre des pensées ; car, avant que de les exhorter au travail, qui est pourtant son but, il leur donne la raison qui les y doit porter : « En elfet, nos affaires sont réduites à la dernière extrémité ; » afin qu'il ne semble pas que ce soit un discours étudié qu'il leur apporte, mais que c'est la passion qui le force à parler sur-le-champ. Thucydide a aussi des hyperbates fort remarquables, et s'entend admirablement à transposer les choses qui semblent unies du lien le plus naturel, et qu'on diroit ne pouvoir être séparées.

Démosthène est en cela bien plus retenu que lui. En effet, pour Thucydide, jamais personne ne les a répandues avec plus de profusion, et on peut dire qu'il en soûle ses lecteurs : ^ car, dans la'= passion qu'il a de faire paroître


  • V. O. 1674 à 168;^, ... il transporte ce... — Le changement fut fait en

1685.

^ Kaxay.opTj; signifie rassasiant et rassasié. Boileau a donc pu dire : U en soûle ses lecteurs, et Saint-Marc, il se soûle...

^ De 1674 à 168'2 il y a : Pour Démosthène, qui est d'ailleurs bien plus retenu que Thucydide, il ne l'est pas en cela, et jamais personne n'a plus aimé les hyperbates; car dans la, etc. — Boileau changea ceci, en 1683, sur l'autorité de Dacier, qui (mss.), dans une longue remarque, soutient que Longin parle de Thucydide et non de Démosthène. Tollius, au contraire, pense qu'il s'agit de Démosthène; et Saint-Marc, qu'il est question de Démosthène et de Thucydide. (B.-S.-P.) — Le passage est fort difficile. La


THAÏTK DU SUBLIME. 507

que tout ce qu'il dit est dit sur-le-champ, il traîne sans cesse l'auditeur par les dangereux détours de ses longues transpositions. Assez souvent donc il suspend sa première pensée, comme s'il affectoit tout exprès le désordre, et, entremêlant au milieu de son discours plusieurs choses différentes, qu'il va quelquefois chercher même hors de son sujet, il met la frayeur dans l'âme de l'auditeur, qui croit que tout ce discours va tomber, et l'intéresse malgré lui dans le péril où il pense voir l'orateur. Puis tout d'un coup, et lorsqu'on ne s'y attendoit plus, disant à propos ce qu'il y avoit si longtemps qu'on cherchoit; par cette transposition également hardie et dangereuse, "" il touche bien davantage que s'il eût gardé un ordre dans ses paroles. (Il y a tant d'exemples de ce que je dis, que je me dispenserai d'en rapporter.)


CHAPITRE XIX.

DIT CHANGEMENT DE NOMBRE.

Il n'en faut pas moins dire de ce qu'on appelle a diver- sité de cas, •= collections,^ renversements, gradations, »

suite des idées se rapporte à Thucydide sans embarras jusqu'au mot àxpoaxriv, qui semblerait mieux s'appliquer à un orateur. Cependant, comme on lisait en public les compositions des historiens, on peut croire que Lon- gin continue à parler de Thucydide. L'auteur, dans ce passage, semble avoir voulu donner un exemple de forte hyperbate, pour mieux indiquer le dan- ger de ces constructions obscures. Il est parvenu à son but.

' De 1G74 à 1682 il y a : également adroite ef dangereuse... — Autre chan- gement proposé par Dacier (mss.).

'• V. O. 1674 à 1682, ... paroles, et il y a. (B.-S.-P.)

' F.n grec 7ro).U7rTWTa. •

'* En grec àôpOKrjjLoi ; en latin coacervationes.


508 OEUVRES DE BOILEAU.

et de toutes ces autres figures qui, étant, comme vous savez, extrêmement fortes et véhémentes, peuvent beau- coup servir par conséquent à orner le discours, et contri- buent en toutes manières au grand et au pathétique. Que dirai-je des changements de cas, de temps, de personnes, de nombre et de genre? En effet, qui ne voit combien toutes ces choses sont propres à diversifier et à ranimer l'expression? Par exemple, pour ce qui regarde le chan- gement de nombre, ces singuliers dont la terminaison est singulière, mais qui ont pourtant, à les bien prendre, la force et la vertu des pluriels :

Aussitôt un grand peuple accourant sur le port, (/i5) Ils firent de leurs cris retentir le rivage, "

Et ces singuliers sont d'autant plus dignes de remarque, qu'il n'y a rien quelquefois de plus magnifique que les pluriels; car la multitude qu'ils renferment leur donne du son et de l'emphase. Tels sont ces pluriels qui sortent de la bouche d'OEdipe, dans Sophocle : ^

Hymen, funeste hymen, tu m'as donné la vie : Mais dans ces mêmes flancs où je fus enfermé Tu fais rentrer ce sang dont tu m'avois formé; Kt par là tu produis et des fils et des pères, Des frères, des maris, des femmes et des mères. Et tout ce que du sort la maligne fureur Fit jamais voir au jour et de honte et d'horreur.

Tous ces différents noms ne veulent dire qu'une seule per- sonne, c'est à savoir OEdipe d'une part, et sa mère Jocaste de l'autre. Cependant, par le moyen de ce nombre ainsi


  • Poeta ignotus qui respicere videtur ad Hom. Ili., k, 524. (Egger.)

^ OEdipe. Tyran., vers 4417. (Boileau, 1713.)


TRAITÉ DU SUBLIME. 500

répandu et multiplié en différents pluriels, il multiplie en quelque façon les infortunes d'OEdipe. C'est par un même pléonasme^ qu'un poëte a dit :

On vit les Sarpédons et les Hectors paroître.

Il en faut dire autant de ce passage de Platon, à pro- pos des Athéniens, que j'ai rapporté ailleurs :^ « Ce ne sont point des Pélops, des Cadmus, des Égyptes, '^ des Danaiis, ni des hommes nés barbares qui demeurent avec nous. Nous sommes tous Grecs, éloignés du commerce et de la fréquentation des nations étrangères, qui habitons une même ville, » etc.

En effet, tous ces pluriels, ainsi ramassés ensemble, nous font concevoir une bien plus grande idée des choses ; mais il faut prendre garde à ne faire cela que bien à pro- pos et dans les endroits où il faut amplifier ou multiplier, ou exagérer, et dans la passion, c'est-à-dire quand le sujet est susceptible d'une de ces choses ou de plusieurs ; car d'attacher partout ces cymbales et ces sonnettes, ^ cela sentiroit trop son sophiste.


  • Saint-Marc fait observer, avec raison, que ce mot de pléonasme ne

répond pas à ridiîe de l'auteur. Le verbe ucTCXeôvac-xai veut dire ici amplifier, multiplier par l'emploi du pluriel.

^ Platon, Menexenus, t. II, p. 245, édit. de H. Etienne. (Boilfau, 1713.)

^ 11 faudrait Egyptus. Dac, mss.

^ Sumpsit locutionem a Demosth., G. Aristogor., I, p. 495.

On attachait des sonnettes au cou des animaux comme objet à la fois d'ornement et d'utilité. — Longin ne parle pas de cymbales.


510 OEUVKItS DM BOILKAL


CHAPITRE XX.

DES PLURIELS REDUITS EN SINGULIERS.

On peut aussi, tout au contraire, réduire les pluriels en singuliers; et cela a quelque chose de fort grand. (( Tout le Péloponèse, dit Démosthène, •'* étoit alors divisé en factions. » Il en est de même de ce passage d'Hérodote : (( Phrynicus faisant représenter sa tragédie intitulée, la PRISE DE MiLET, tout le {li6) théâtre se fondit en larmes. » Car de ramasser ainsi plusieurs choses en une, cela donne plus de corps au discours. Au reste, je tiens que pour l'ordinaire c'est une même raison qui fait valoir ces deux différentes figures. En elfet, soit qu'en changeant les sin- guliers en pluriels, d'une seule chose vous en fassiez plu- sieurs, soit qu'en ramassant des pluriels dans un seul nom singulier qui sonne agréablement à l'oreille, de plusieurs choses vous n'en fassiez qu'une, ce changement im])révu marque la passion. ^


CHAPITRE XXI.

DU CHANGEMENT DE TEMPS.

Il en est de même du changement de temps, lorsqu'on parle d'une chose passée comme si elle se faisoit présen-

» De corona, p. 315, édit. Basil. (Boileau, 1713.)

^ Hérodote, liv. Yl, p. 341, édit. de Francfort. (Boileaii, 1713.)

c Saint-Marc dit que Boileau lui paraît avoir ici très-bien rendu la pensée


TRA[TÉ DU SUBLlMi:. 511

tement, parce qu'alors ce n'est plus une narration que vous faites, c'est une action qui se passe à l'heure même. « Un soldat, dit Xénophon,^ étant tombé sous le cheval de Gyrus, et étant foulé aux pieds de ce cheval, il lui donne un coup d'épée dans le ventre. Le cheval blessé se démène et secoue son maître. Gyrus tombe. » Gette figure est fort fréquente dans Thucydide.


CHAPITRE XXll.

DU CHANGEMENT DE PERSONNES.

Le changement de personnes n'est pas moins pathé- tique; car il fait que l'auditeur assez souvent se croit voir lui-même au milieu du péril :

Vous diriez, à les voir pleins d'une ardeur si belle, Qu'ils retrouvent toujours une vigueur nouvelle; Que rien ne les sauroit ni vaincre ni lasser, Et que leur long combat ne fait que commencer. ^

Et dans Aratus : ""

Ne t'embarque jamais durant ce triste mois.

Cela se voit encore dans Hérodote. ^ a A la sortie de la

de Longin, dont le texte n'est pas, à beaucoup près, aussi clair que la tra- duction.

» Institut, de Cyrus, liv. VII, p. 178, édit. Leuncla. (Boileau, 1713.)

  • » niade, liv. XV, vers 697. (Boileau, 1713.)

<^ Aratus, Phénomènes , 287.

<* Liv. Il, p. 100, édit. de Francfort. (BoifcAij, \l\'i.\


512 (JKUVKES I)K HOILKAIj.

ville d'Éléphantine, dit cet historien, du côté qui va en montant, vous rencontrez d'abord une colline, etc. De là vous descendez dans une plaine. Quand vous l'avez tra- versée, vous pouvez vous embarquer tout de nouveau, et en douze jours arriver à une grande ville qu'on appelle Méroé. » Voyez-vous, mon cher Térentianus, comme il prend votre esprit avec lui, et le conduit dans tous ces différents pays, vous faisant plutôt voir qu'entendre? Toutes ces choses, ainsi pratiquées à propos, arrêtent l'auditeur et lui tiennent l'esprit attaché sur l'action présente : prin- cipalement lorsqu'on ne s'adresse pas à plusieurs en général, mais à un seul en particulier :

Tu ne saurois connoître, au fort de la mêlée, Quel parti suit le fils du courageux Tydée. "

Car en réveillant ainsi l'auditeur par ces apostrophes, vous le rendez plus ému, plus attentif et plus plein de chose dont vous parlez.


" Iliade, liv. V, vers 85. (Boileau, 1713.) Faible traduction de ce vers d'Homère :

T"Jû£tûr,v û'o'jx àv yvoîr,;, Troxspoicjt [Aexeîr,...


FIN 1»U TOME TROISIEME.





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