Treatise on the Physical, Intellectual and Moral Degeneration of the Human Race  

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“The degenerate human being, if he is abandoned to himself, falls into a progressive degradation. He becomes…not only incapable of forming part of the chain of transmission of progress in human society, he is the greatest obstacle to this progress through his contact with the healthy proportion of the population.”--Treatise on the Physical, Intellectual and Moral Degeneration of the Human Race (1857) by Bénédict Augustin Morel

{{Template}} Traité des dégénérescences physiques, intellectuelles et morales de l'espèce humaine et des causes qui produisent ces variétés maladives (1857, Treatise on the Physical, Intellectual and Moral Degeneration of the Human Race) is a treatise by French doctor Bénédict Augustin Morel in which he argued that some illnesses are caused by degeneration.

Excerpt

“The degenerate human being, if he is abandoned to himself, falls into a progressive degradation. He becomes…not only incapable of forming part of the chain of transmission of progress in human society, he is the greatest obstacle to this progress through his contact with the healthy proportion of the population.”
"[...] l'être dégénéré, s'il est abandonné à lui-même, tombe dans une dégradation progressive. Il devient (et je ne crains pas de répéter cette vérité), il devient non-seulement incapable de former dans l'humanité la chaîne de transmissibilité d'un progrès, mais il est encore l'obstacle le plus grand à ce progrès, par son contact avec la partie saine de la population. La durée de son existence enfin est limitée comme celle de toutes les monstruosités."

Full text in French

TRAITÉ DES DÉGÉNÉRESCENCES DE L'ESPÈCE HUMAINE. UNIVERSIDAD COMPLUTENSE ROAD 532 2547108 L'auteur et l'éditeur de cet ouvrage se réservent le droit de le traduire ou de le faire traduire en toutes langues. Ils poursuivront en vertu des lois , décrets et traités inter nationaux, toutes contrefaçons ou toutes traductions faites au mépris de leurs droits . Le dépôt légal de cet ouvrage a été fait à Paris, à la fin de décembre 1856 , et toutes les formalités prescrites par les traités sont remplies dans les divers États avec lesquels la France a conclu des conventions littéraires . OUVRAGES DU DOCTEUR B. A. MOREL . Étades cliniqnes. . Traité théorique et pratique des maladies mentales, considérées dans leur nature, leur traite ment, et dans leur rapport avec la médecine légale des aliénés . Deuxième édition, corrigée et augmentée. Paris, 1857, 2 vol . in-8° avec planches lithographiées. Ouvrage couronné par l'Institut de France (Académie des Sciences) . Influence de la constitution du sol sur la production du crétinisme. Lettres à Monseigneur Billiet , archevêque de Chambéry. Paris, 1855, in- 8° de 81 pages avec une Introduction . 1 Hygiène physique et morale. Traité théorique et pratique de toutes les indications curatives de l'ordre intellectuel , physique et moral, capables de prévenir et de combattre les causes des dégéné rescences dans l'espèce humaine. 2 vol . in- 8° de 500 à 600 pages . ( En préparation .) Nancy, imprimerie de veuve Raybois et comp. DE 616.885 MOR TRAITÉ DES DÉGÉNÉRESCENCES PAYSIQUES, INTELLECTUELLES ET MORALES DE L'ESPÈCE HUMAINE ЕТ DES CAUSES QUI PRODUISENT CES VARIÉTÉS MALADIVES PAR LE DOCTEUR B. A. MOREL Médecin en chef de l'Asile des aliénés de Saint- Yon (Seine- Inférieure ), Ancien médecin en chef de l'Asile de Maréville ( Meurthe) , Lauréat de l'Institut (Académie des sciences), Membre correspondant de l'Académie royale de Savoie, de l'Académie royale de médecine de Turin, Des Sociétés de médecine de Nancy, de Metz , de Gand, de Lyon , etc., etc. ACCOMPAGNÉ D'UN ATLAS DE XII PLANCHES A PARIS CHEZ J. B. BAILLIÈRE LIBRAIRE DE L'ACADÉMIE IMPÉRIALE DE MÉDECINE Rue Hautefeuille, 19 LONDRES NEW - YORK 1. BAILLIÈRE, 219, REGENT -STREET 1. BAILLIÈRE, 290, BROAD - WAY MADRID , C. BAILLY -BAILLIÈRE, CALLE DEL PRINCIPE, 11 1857 .

1 PRÉFACE. Le livre que j'offre au public doit être considéré comme se rattachant par un lien plus ou moins in time à mes travaux antérieurs . Il en est cependant distinct à plus d'un titre , et si on le lit indépen damment de mes Études cliniques sur l'aliénation mentale, il peut encore atteindre le but que je me suis proposé en l'écrivant. Quelques détails sur les motifs qui m'ont décidé à m'occuper des dégénérescences dans l'espèce humaine, trouveront leur place naturelle dans cet avant – propos. Ces détails, plus confidentiels que ceux qu'il est permis d'émettre dans le cours d'un ouvrage, me fourniront en outre l'occasion de rendre justice aux honorables savants, aux amis dévoués, qui m'ont ouvert la voie dans laquelle je suis entré, qui at éclairé de leurs conseils , et dont les généreuses sympathies ont stimulé mes efforts et soutenu mon courage. - VI PRÉFACE. > La préoccupation constante de mon esprit (celle qui me domine encore aujourd'hui), a été de com pléter mes travaux sur l'aliénation par un traité de thérapeutique destiné à vulgariser les moyens de prévenir et de combattre cette cruelle affection . Tou tefois, après m'être mis sérieusement à l'auvre, je n'ai pas tardé à m'apercevoir que la question était bien plus vaste et plus complexe que je ne pouvais d'abord le supposer. J'ai dû , en conséquence, entrer d'une manière plus approfondie dans l'étude des affections nerveuses, tant au point de vue de leurs causes que de leurs transformations pathologiques. Ma conviction actuelle est que les aliénés ren fermés dans nos asiles ne sont, dans la majorité des cas , que les représentants de certaines variétés mala dives dans l'espèce , modifiables dans quelques cir constances et immodifiables dans d'autres. Quelle que soit au reste l'origine de leur affection , ils sont tous plus ou moins frappés au coin de cet état dégé nératif qui les présente à l'observation avec la plu part des caractères propres aux maladies de longue durée , et dans lesquelles domine la redoutable in fluence des prédispositions héréditaires. En présence des difficultés sans nombre qui en travaient mon traitement, et souvent le rendaient improductif, j'ai dù chercher à me rendre compte de ce fait, et voir s'il y avait quelque chose d'excep tionnel dans la situation qui m'était créée . J'avais visité les principaux asiles d'aliénés de l'Eu rope, et les relations scientifiques que j'ai entretenues PRÉFACE. VII avec les médecins qui les dirigent, m'ont convaincu que l'idée que je m'étais faite des affections nerveuses chroniques et de leurs transformations, n'avait rien que de conforme à la manière dont je comprends aujourd'hui les dégénérescences chez l'homme et chez ses descendants. Ces transformations pathologiques s'établissent soit par l'enchaînement des phénomènes morbides qui se commandent et s'engendrent successivement, soit par le moyen des transmissions héréditaires que l'on peut bien aussi regarder comme formées par un en chaînement de phénomènes qui s'engendrent et se commandent, d'une manière successive , jusque dans les conditions intimes de la vie fætale. Le type qui constitue l'aliénation mentale se pré sente sur tous les points du globe, avec cet ensemble de symptômes de l'ordre intellectuel , physique et moral qui caractérise les variétés maladives. Que l'on examine les aliénés au point de vue de leurs ten dances et de leurs actes, que l'on compare le genre de leur délire , le début, la marche et les phases ter minatives de leur maladie, que l'on étudie l'expres sion de leurs traits et les formes mêmes de la tête , et l'on restera convaincu qu'ils sont bien les représen tants d'une même cause dégénératrice sévissant par tout , et toujours, d'une façon identique . La progression incessante en Europe , non-seule ment de l'aliénation mentale , mais de tous ces états anormaux qui sont dans des rapports spéciaux avec l'existence du mal physique et du mal moral dans VIII PRÉFACE. l'humanité , était aussi un fait de nature à frapper mon attention . Partout , j'entendais les médecins se plaindre et du nombre croissant des aliénés, et de la compli cation plus fréquente que la paralysie générale, l'é pilepsie et un affaissement plus considérable de toutes les forces intellectuelles et physiques, appor taient aux chances de curabilité. Ajoutons encore que des névroses telles que l'hystérie et l'hypo condrie, souvent accompagnées de tendances au sui cide, attaquent aujourd'hui et dans des proportions inquiétantes, la constitution des ouvriers et des ha bitants des campagnes, tandis que ces affections sem blaient être autrefois le partage presque exclusif de la classe riche et blasée . Enfin , l'imbécillité congénitale ou acquise, l'idiotie, et d'autres arrêts de développe ment plus ou moins complets du corps et des facultés intellectuelles , inaugurent, dans des progressions effroyables, l'existence d'individus qui puisent, jusque dans les conditions de la vie fætale, le principe de leur dégénérescence. Mais, tandis que les médecins aliénistes poursui vaient ces observations dans le domaine spécial de leurs études , les hommes qui s'occupent, non-seule ment en France, mais en Europe et aux États-Unis, de la statistique morale et de la criminalité, nous révélaient des faits qui corroborent, malheureuse ment, nos propres prévisions. Le nombre toujours croissant des suicides, des délits , des crimes contre les propriétés , sinon contre PRÉFACE . IX les personnes ,, la précocité monstrueuse des jeunes criminels, l'abâtardissement de la race qui , dans beaucoup de localités, ne peut plus remplir les an ciennes conditions exigées pour le service militaire , sont des faits irrefragables. Ils se prouvent avec des chiffres tellement significatifs, que la sollicitude des gouvernements européens en a été justementalarmée . En présence d'une situation morale et physique aussi grave , j'ai dû chercher de mon côté si la pro portion croissante des aliénés , ou , si l'on aime mieux, les complications plus désespérantes de leur état, ne tenaient pas à un ensemble de causes générales qui modifiaient d'une manière inquiétante la santé des générations présentes, et menaçaient l'avenir des générations futures. La solidarité des causes dégénératrices ne fait plus pour moi un sujet de doute , et ce livre est destiné à démontrer l'origine et la formation des variétés maladives dans l'espèce humaine. Il m'est impossible désormais de séparer l'étude de la pathogénie des maladies mentales de celle des causes qui produisent les dégénérescences fixes et permanentes, dont la présence, au milieu de la partie saine de la popu lation , est un sujet de danger incessant . S'il en est ainsi , le traitement de l'aliénation men tale ne doit plus être regardé comme indépendant de tout ce qu'il est indispensable de tenter pour amé liorer l'état intellectuel , physique et moral de l'es pèce humaine . La conséquence est rigoureuse , et c'est dans le sens de ce traitement , compris à un х PRÉFACE . point de vue médical , plus large, plus philosophique et plus social , que se dirigera dorénavant toute l'ac tivité de mes investigations thérapeutiques. Mais pour arriver à bien définir ce qu'il fallait en tendre par dégénérescence, et faire de cette étude une science d'observation , j'ai dû abandonner, pour un instant, le point de vue qui me dirigeait en alié nation , et aborder d'une manière plus intime cette autre science qui a pour but l'histoire naturelle de l'homme. J'entrerai, àà ce propos, dans quelques dé tails qui permettront de rattacher l'évolution de mes idées actuelles à l'esprit scientifique qui les dirigeait dans le passé. En 1839, au moment où j'étais reçu docteur, et où ma vocation pour telle ou telle branche de l'art de guérir était encore indécise, je suivais assidûment les leçons de notre savant et regrettable de Blainville . Je m'efforçais de puiser, dans ce haut enseignement philosophique, quelques-unes de ces notions que je regardais comme propres à me faire supporter avec plus de courage la rude initiation à l'existence pro fessionnelle du médecin en province ; en d'autres termes, je faisais mes derniers adieux à la science . Dans une de ses leçons , l'illustre professeur appela notre attention sur un des premiers ouvrages de Gall , qui n'a rien de commun avec son système phrénologique et qui a pour titre : Recherches mé dico -philosophiques sur la nature et sur l'art, dans l'état de santé et de maladie chez l'homme ( 1 ) . Je ( 1 ) Philosophisch-medicinische Untersuchungen übe NO und PRÉFACE , XI possédais ce livre qui jusque - là n'avait pas beaucoup fixé mon attention . Je le lus et fis part de mes im pressions à M. de Blainville. Le savant professeur, dont je n'oublierai jamais la bienveillance et les encouragements, se plut à faire ressortir les ensei gnements principaux de ce premier travail du cé lèbre phrénologiste, et me conseilla de diriger mes études dans le sens des investigations de Gall qui considère l'état de santé et de maladie chez l'homme dans ses rapports avec les lois qui président à l'état de santé et de maladie chez tous les êtres créés du règne animal et du règne végétal . Ayant donc résolu de compléter mes études mé dicales par celle de l'histoire naturelle de l'homme et de l'aliénation dont les types mêmes m'étaient in connus, je dirigeai mes pas vers la Salpétrière. Je rencontrai dans cet asile M. le docteur Falret , et l'accueil bienveillant qu'il me fit décida ma vocation . Je dois à ce savant médecin , mon premier maître en aliénation , et devenu depuis mon meilleur ami, d'a voir été initié à l'étude des maladies mentales. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si j'ai été bien ou mal inspiré , et si l'existence pleine d'amertume que beaucoup d'administrations locales en France, ont faite aux médecins aliénistes , ne m'a pas porté plus d'une fois à regarder en arrière . J'ai eu , je l'avoue , mes instants de défaillance ; mais grâces aux sympathiques encouragements de mes premiers Kunst im kranken und gesunden Zustand des Menschen . Von Joseph Gall . (Vienne, 1791 ) . XII PRÉFACE . maîtres et amis, et particulièrement de M. le docteur Ferrus, j'ai poursuivi mon idée dominante qui était de rattacher, plus fortement qu'on ne l'avait fait jus qu'alors, l'aliénation mentale à la médecine générale, et de faire sortir de son étude une application plus féconde et plus universelle du traitement moral. Frappé de cette idée de Pinel , que la médecine a des points de contact immenses avec l'histoire de l'espèce humaine , je suis revenu aux études dont M. de Blainville avait développé chez moi le goût, et j'ai trouvé dans l'appui et les enseignements de MM . Flourens, Serres , Rayer et Parchappe , le moyen de continuer mes recherches dans cette direction . Les travaux de ces savants distingués , sur la phy siologie et l'anatomie du système nerveux, ont comme on sait jeté une vive lumière sur la question . J'ai suivi le conseil de M. Rayer, de chercher dans la pathologie comparée la solution des problèmes qui occupent, à juste titre , les investigations des anatomo pathologistes , et les comparaisons que j'ai établies entre les effets des causes dégénératrices dans les différents règnes de la création , se retrouvent dans plusieurs parties de mon ouvrage. Les leçons anthropologiques de M. Serres au jardin des plantes, et les travaux récents de M. le professeur Flourens, sur les idées de Cuvier et de Buffon , les recherches de ce savant sur les fonctions du système nerveux, sur la génération , l'ovologie et l'embryologie , ont vivement éclairé mon esprit , et m'ont fait entrevoir le parti que l'on pouvait tirer de PRÉFACE . XIII ces études pour établir la différence qui existe entre les variétés naturelles et les variétés maladives dans l'espèce humaine ( 1 ) . Mes rapports non interrompus avec mon ancien condisciple et ami, M. Cl . Bernard , m'ont fait exa miner jusqu'à quel point la physiologie expérimen tale pouvait éclairer la question des dégénérescences. Il est incontestable que les expériences à propos de l'action des agents intoxicants sur les animaux , peu vent aider à faire des rapprochements utiles pour ce qui regarde la pathologie humaine . Les expériences actuelles de M. CI . Bernard le prouvent d'une ma nière irréfragable. Toutefois, la science expérimen tale, comme le fait observer ce savant physiologiste, puise à d'autres sources, quand elle étudie les con ditions dégénératrices que les infractions à la loi morale et l'absence de culture intellectuelle apportent dans l'évolution normale de l'homme physique . D'un autre côté encore, il est une foule de circon stances où les solutions que pourrait donner la phy siologie expérimentale, sont toutes trouvées par suite de la position déplorable que les causes dégénéra trices créent à l'espèce humaine dans des conditions déterminées. Les individus qui vivent dans les con stitutions marécageuses du sol , ceux qui passent une ( 1 ) Voir : 1 ° Recherches expérimentales sur la propriété et les fonctions du système nerveux dans les animaux vertébrés , par M. Flourens. Paris, 1842 ; 2° Cours sur la génération, l'ovologie et l'embryologie fait au muséum d'histoire naturelle en 1856, par le même professeur. XIV PRÉFACE. partie de leur existence dans le milieu méphitique des logements insalubres, des mines et des fabriques, les tristes victimes de l'intoxication alcoolique, four nissent le sujet d'expériences qu'il est inutile de renouveler chez les animaux. Les conditions dégé nératives produites par la nourriture exclusive ou altérée ont été expérimentées sur les chiens par notre illustre Magendie , et ce que j'ai dit de l'action des mêmes causes chez l'homme confirme les idées de ce savant. Est -il besoin d'ajouter maintenant que mon retour aux études anthropologiques ne m'a pas fait perdre de vue la psychologie proprement dite ? Ceux qui me liront pourront se convaincre que je ne me suis pas livré à l'une de ces sciences, à l'exclusion de l'autre. D'ailleurs, dans l'état actuel du progrès, l'étude de l'homme physique ne peut s'isoler de l'étude de l'homme moral, et je serais ingrat envers mes excel lents amis les docteurs Buchez et Cerise, si je ne proclamais pas hautement l'utilité que j'ai retirée de la manière dont ils comprennent dans leurs écrits la science de l'homme ; je méconnaîtrais ce qui , de puis Pinel, Daquin, Esquirol et Fodéré, a été fait en France et à l'étranger dans l'intérêt des études psy chiatriques ( 1 ) . ( 1 ) Il est juste de signaler, qu'en dehors des hommes qui s'occupent des sciences médico -psychologiques, il est non- seulement des médecins , mais des philosophes et des économistes , qui ont entrevu la nécessité de faire une fusion entre les différentes branches des sciences médicales et psychologiques, afin d'arriver à un résultat plus fécond en applications. PRÉFACE. XV Je remercie particulièrement M. Buchez, qui a surveillé avec la sollicitude d'un ami l'impression de cet ouvrage , et qui n'a cessé de me prodiguer, pendant que je l'exécutais, ses conseils et ses encou ragements. Je reconnais tout ce que je dois à d'autres savants qui , verbalement ou par écrit , ont toujours répondu aux appels que je faisais à leurs connais sances spéciales pour les renseignements dont j'avais besoin . Le célèbre missionnaire, M. Huc, m'a fourni des détails précieux sur l'influence de l'opium en Chine et sur l'existence du goître et du crétinisme dans les provinces de cet immense empire . La dési gnation de province de la terrejaune, que les Chinois donnent aux contrées où se développe cette hideuse dégénérescence , ferait croire qu'ils la rattachent aussi à la constitution géologique du sol. Cette dernière considération me fait un devoir de rapporter au savant archevêque de Chambéry, mon seigneur Billiet, l'idée que j'ai réalisée d'étendre La Société médico - psychologique, récemment fondée à Paris, représente bien ce mouvement. Nous y voyons non- seulement des médecins dis tingués, tels que MM . Ferrus, Parchappe, Lélul, Falret, Voisin, Bail larger, Moreau, Brierre de Boismoni, Michéa, Blanche, Belhomme, Brochin, Pinel , mon excellent ami Delasiauve , et autres qui représentent plus particulièrement la spécialité des maladies mentales, mais il est d'autres médecins, dont les études philosophiques établissent pour la société un grand élément de progrès. MM. Buchez , Cerise , Peisse , Hubert Valleroux, etc. , nous rappellent les souvenirs des regrettables collègues Sandras et Gerdy, que la société a perdus . Enfin , le concours et l'adjonction de philosophes et économistes tels que MM . Oui, Garnier, de Berville , Maury, etc. , nous prouvent que la science de l'homme ne peut que gagner dans les travaux collectifs de lant d'hommes éminents. XVI PRÉFACE , l'étude des causes dégénératrices et de généraliser la théorie à l'aide de laquelle j'explique la formation des variétés maladives dans l'espèce humaine . La polémique que j'ai entretenue avec cet honorable prélat, à propos de la cause essentielle du crétinisme , a porté ses fruits, et j'ai lieu d'espérer que la com munauté des idées scientifiques qui m'unit à mon seigneur Billiet, recevra dans cet ouvrage une con firmation nouvelle, et servira à la cause que nous défendons. Je me plais enfin à reconnaître que mon hono rable éditeur, M. J.-B. Baillière , n'a reculé devant aucuns sacrifices pour donner à cet ouvrage un in térêt plus grand par la publication de l'Atlas icono graphique où l'on verra quelques - uns des principaux types de dégénérescence dans l'espèce humaine. Je terminerai cet avant-propos par quelques consi dérations que j'adresse à la jeunesse médicale, à la quelle je dédie spécialement ce livre . J'ai traversé, pour ce qui me regarde, cet âge heu reux où le cour de l'homme déborde d'espérance, mais je puis affirmer que ma foi en l'amélioration des destinées futures de l'humanité n'a pas faibli, et que je crois de toutes les forces de mon âme à l'in tervention heureuse, et je dirai même nécessaire , que les médecins sont appelés à exercer sur ces mêmes destinées .. Malheureusement, j'ai eu de fréquentes occasions PRÉFACE. XVII de voir l'esprit de découragement s'emparer de la jeunesse, et annihiler les courages qui semblaient primitivement le plus fortement trempés. Les convic tions des jeunes gens sont ébranlées ; ils doutent de leurs forces, et la nécessité des études médico- philo sophiques leur paraît être d'une minime importance dans l'exercice des fonctions médicales. Ces fonctions elles- mêmes sont entrevues par la génération actuelle avec tristesse , je dirais presque avec dégoût , en raison des tribulations sans nombre réservées à l'existence du médecin praticien . Dans cette perplexité, dont on ne comprend que trop les motifs, il est peu de jeunes gens qui aient le courage de se faire d'avance un plan d'études avec l'idée de chercher la solution de quelques-uns de ces problèmes médico - philosophiques destinés à honorer la science et à faire progresser l'humanité. Je me garderai bien , pour ma part , d'exalter cer taines espérances, si surtout elles ont pour but la recherche des honneurs et des richesses ; mais j'é prouve un amer regret en voyant tant de jeunes in telligences s'étioler et périr de marasme, sans porter de fruits. Mon ardent amour pour la jeunesse me donne seul le droit de lui adresser quelques conseils encourageants. incertitudes J'ai confessé, en toute sincérité , les doutes et les quim'avaientmoi-mêmeassailli à mon début, sans omettre quelques-unes des déceptions demonexistence. Mais si je suis sorti triomphantde la lutte, je suis heureux de donner mon exemple XVIII PRÉFACE . comme une preuve qu'il ne faut jamais désespérer de surmonter les difficultés qui entravent les efforts d'un médecin qui a son idée, et qui veut sincèrement s'occuper de l'amélioration de ses semblables. Placé , aujourd'hui, dans un nouveau milieu plus fertile en explorations scientifiques , j'ai retrouvé une riche occasion de m'occuper en toute liberté du sujet d'étude auquel j'ai voué ce que le ciel m'avait dé parti de force et d'intelligence. J'ai eu le bonheur de rencontrer dans l'adminis trateur en chef de cet important département, M. Ernest Leroy , un homme dont les vives sympathies pour la cause sacrée de l'humanité sont justement appréciées , et deviennent un puissant motif d'encou ragement pour ceux qui ont voué leur existence au soulagement des malheureux . Dans l'asile même de Saint-Yon qui s'honore, à juste titre , des illustrations médicales qui ont dirigé le service des aliénés, j'ai déjà trouvé dans l'hono rable directeur, M. le docteur de Bouteville, un ami dévoué et un auxiliaire précieux qui, vu la spécialité de ses connaissances, m'aidera à élucider plusieurs des questions que j'aurai à examiner dans mon ou vrage d'hygiène physique et morale que je me propose de publier. Je le répète , la jeunesse actuelle aurait tort de se décourager. Tout homme, qui veut sincèrement , et sans arrière pensée d'égoïsme, atteindre un but scientifique honorable, est sûr de réussir . Sans doute , pour ce qui me regarde , je suis loin d'être insensible PRÉPACE . XIX au succès de ce livre ; je n'ai pas assez d'abnégation philosophique pour être indifférent à ce que mes contemporains en diront et en penseront ; mais je le déclare, dans toute la sincérité de mon cour, mon plus grand bonheur serait de voir la jeunesse s'inté resser à la question qui me préoccupe. Mes veux seront atteints du jour où je verrai se grossir le nombre des médecins dont les efforts auront pour but L'AMÉLIORATION intellectuelle , physique et morale de l'espèce humaine . Rouen , le 5 décembre 1856 . Mon intention était de donner un répertoire bibliographique des ouvrages à consulter pour l'étude des dégénérescences dans l'espèce humaine . La manière dont j'ai compris cet intéressant travail est vaste ; plus tard , lorsque j'aurai publié l'ouvrage que je considère comme le complément du traité des dégénérescences, l'Hygiène physique et morale, j'espère être mieux en mesure de donner un répertoire qui pourra être consulté avec fruit . J'ai dû, pour le moment, m'en tenir aux indications bibliogra phiques que j'ai données dans cet ouvrage. ERRATA. J'ai cru inutile de fixer l'attention du lecteur sur des erreurs d'im pression , qui , n’altérant en rien l'idée de l'auteur, peuvent être facilement rectifiées à la lecture . Je n'ai pas même tenu à relever quelques inexac titudes passagères dans l'orthographe de tel ou tel nom propre ; mais il est une inexactitude que je tiens essentiellement à faire disparaître : A la page 37, on lit à propos du docteur Martius : Ce n'est pas sans un sentiment de profonde tristesse, qu'on lit dans un célèbre auteur portugais, M. le docteur Martius : et plus loin encore, p . 38, ligne 2 : Dans les sentiments de l'indigène américain , si nous en croyons le savant portugais, Or, j'ai donné plus loin la liste des ouvrages du célè bre Martius qui était d'origine allemande, et dont les voyages instructifs ont été traduits en portugais. DES DÉGÉNÉRESCENCES DANS L'ESPÈCE HUMAINE. PROLÉGOMÈNES. PREMIÈRE SECTION . $ 1. —Que faut- il entendre par dégénérescence dans l'espèce humaine ? -Définition du mot dégénérescence. La conservation de l'espèce humaine malgré les causes si nombreuses de destruction qui la menacent , sa propa gation sous les latitudes les plus diverses , la variété des aptitudes intellectuelles, physiques et morales qui caracté risent l'individu et la race selon les conditions qui pré sident à leur développement, sont des faits si évidents, si universellement acceptés , qu'ils n'ont besoin d'aucune dé monstration . L'existence d'un type primitif que l'esprit humain se plait à constituer dans sa pensée comme le chef - d'ouvre et le résumé de la création , est un autre fait si conforme à 1 2 CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES . nos croyances , que l'idée d'une dégénérescence de notre nature est inséparable de l'idée d'une déviation de ce lype primitif, qui renfermait en lui- même les éléments de la con tinuité de l'espèce. Ces faits qui de nos jours ont reçu la triple sanction de la vérité révélée, de la philosophie , et de l'histoire natu relle , me serviront d'introduction à l'exposé de ce que l'on doit entendre par dégénérescence dans l'espèce humaine. L'homme n'est ni le produit du hasard, ni la manifes tation dernière de prétendues transformations incompa tibles avec les notions les plus vulgaires sur la succession des espèces selon leur type primitif ( 1 ) . Créé pour atteindre le but assigné par la sagesse éter nelle, il ne le peut si les conditions qui assurent la durée et le progrès de l'espèce humaine, ne sont pas plus puis

( 1 ) Dans les trois premiers chapitres de la Genèse , la loi qui assure la continuité de l'espèce selon sa forme primitive est énoncée dans lrois en droits différents , aussi bien pour ce qui regarde les espèces animales que pour les espèces végétales : Dixit Deus producat lerra animam viventem in genere suo, jumenta el reptilia el bestias terræ secundum species suus . ( Genèse, c . II , v. 24. ) Ecce dedi vobis omnem herbam afferentem semen super terram et uni versa ligna quæ habent in semet ipsis sementem generis sui. (C. 1 , v . 29. voir aussi le chap. 11 , v . 12. ) C'est un fait des plus évidents que dans le monde animal comme dans le monde végétal , toutes les races généralement se reproduisent et se perpé luent sans se méler , ni se confondre les unes avec les autres . La loi de na tore veut que les créatures de toutes sorles croissent et se multiplient en propageant leur propre espèce et non point une autre ; et ce serait proba blement bien en vain que l'on chercherait dans le monde entier un exemple bien constaté d'une race intermédiaire provenant de deux espèces dûment reconnues pour distinctes. Un fait de ce geore , si ou veoait à le découvrir, constitucrail certainement une surprenanle anomalie. ( Dr Prichard. His loire naturelle de l'homme, Paris, 1843, lome jer , p . 17. ) DÉFINITION DU MOT DÉGÉNÉRESCENCE . 3 sanles encore que celles qui concourent à la détruire et à la faire dégénérer. Celle idée de causes de destruction et de dégradation de l'espèce humaine est une des plus généralement répandues ; elle forme la base d'une foule de systèmes philosophiques et religieux ; elle existe même chez la plupart des grands mailres de la science médicale comme une de ces croyances instinctives qui sont l'expression des faits les moins suscep tibles d'être contredits : « Tel est, s'écrie Bichat , le mode » d'existence des êtres vivants, que tout ce qui les entoure tend incessamment à les détruire. » C'est l'antagonisme des êtres inertes et des êtres vivants ; mais cet antagonisme est lui- même diversement interprété dans son point de départ et dans ses conséqnences, selon la divergence des doctrines et des systèmes . Si quelques philosophes, tels que Rousseau, Condillac et la plupart de leurs adhérents, n'ont vu dans cet antago nisme que l'influence des instilutions sociales en désaccord avec la nature, d'autres ont attribué toutes les imperfections de la santé et toutes les misères de notre élat physique à la dépravation de la nature morale. Pour quelques autres encore, l'explication du fait réside exclusivement dans la dégradation originelle de la nature humaine . Je pense avec l'auteur des Etudes de médecine générale (1 ) , qu'il est une opinion intermédiaire plus voisine de la vérité et plus féconde en résultats dans l'intérêt des recherches que je poursuis moi- même : c'est celle qui admet la dégra dation originelle de la nature humaine, agissant seule ou avec le concours des circonstances extérieures, des institu tions sociales et de toutes les influences occasionnelles ana

logues. ( 1 ) Tessier. Études de médecine générale, Paris, 1855, 1re partie, p. 38 . 4 CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES . J'ai lieu de croire que cette opinion sera facilement ad mise par tous ceux qui pensent, comme moi , que la difficile question des dégénérescences dans l'espèce humaine doit être étudiée à sa source , et poursuivie scientifiquement dans l'examen des conditions nouvelles que dut créer å l'homme le grand événement de sa chute originelle . Placé dans ces conditions nouvelles, l'homme primitif en a subi toutes les conséquences, et ses descendants n'ont pu échapper ni à l'influence de l'hérédité , ni à celle de toutes les causes qui , en altérant leur santé , tendirent de plus en plus à les faire dévier du type primitif. Ces déviations ont amené des variétés, dont les unes ont constitué des races capables de se transmeltre avec un ca ractère typique spécial ; les autres ont créé dans les di verses races elles-mêmes ces élats anormaux qui feront l'objet spécial de ces éludes , et que je désigne sous le nom de dégénérescences . Ces dégénérescences ont aussi leur cachet typique ; elles se distinguent les unes des autres, par la raison que certaines causes maladives qui alteignent profondément l'organisme, produisent plutôt telle dégéné rescence que telle autre ; elles forment des groupes ou des familles qui puisent leurs éléments distinctifs dans la nature même de la cause qui les a produites . Les dégénérescences ne peuvent donc être que le ré sultat d'une influence morbide , soit de l'ordre physique, soit de l'ordre moral , et , comme lous les états maladifs , elles ont leurs caractères spéciaux et leurs caractères gé néraux . Un des caractères les plus essentiels des dégénérescences est celui de la transmission héréditaire, mais dans des con ditions bien autrement graves que celles qui règlent les lois ordinaires de l'hérédité . L'observation rigoureuse des faits nous démontrera , qu'à moins de certaines circon DÉFINITION DU MOT DÉGÉNÉRESCENCE . 5 stances exceptionnelles de régénération , les produits des èlres dégénérés offrent des types de dégradation progres sive. Cette progression peut alteindre de telles limites que l'humanité ne se trouve préservée que par l'excés même du mal, et la raison en est simple : l'existence des êtres dégénérés est nécessairement bornée, et , chose merveil leuse , il n'est pas toujours nécessaire qu'ils arrivent au dernier degré de la dégradation pour qu'ils restent frappés de stérilité, et conséquemment incapables de transmettre le type de leur dégénérescence. Il résulte de ce simple exposé , que l'idée la plus claire que nous puissions nous former de la dégénérescence de l'espèce humaine, est de nous la représenter comme une dé viation maladive d'un type primitif. Cette déviation, si simple qu'on la suppose à son origine , renferme néanmoins des éléments de transmissibilité d'une telle nature , que celui qui en porte le germe devient de plus en plus incapable de remplir sa fonction dans l'humanité, et que le progrés in tellectuel déjà enrayé dans sa personne se trouve encore menacé dans celle de ses descendants . Dégénérescence et déviation maladive du type normal de l'humanité , sont donc dans ma pensée une seule et même chose , et peut-être l'idée que j'exprime ici s'éloigne-t-elle de celle que paraissent se faire de cet état morbide quelques physiologistes, et en particulier Frédéric Heusinger dans son excellent Traité de pathologie comparée. Le sens que ce savant auteur attache à ce qu'il appelle la déyénération dans l'espèce animale s'appuie sur le fait suivant . Nous savons que les races domestiques peuvent être sou mises par l'art à certaines influences, que ces mêmes in Auences en favorisant une évolution spéciale amènent des aptitudes que l'on est convenu d'appeler un perfectionne ment ; mais l'observation nous apprend aussi que la nature 6 CONSIDERATIONS GÉNÉRALES. montre loujours une lendance à rentrer dans la confor mation de l'espèce ; et cette loi s'applique aussi bien aux plantes qu'aux animaux. Un tel retour de la variété à son type originaire a été à lort, selon moi, appelé dégénération par Frédéric Heusinger . Celle tendance de l'animalité à revenir à son type normal, indique assez du reste que la modification imprimée à l'ani mal par l'art de l'éleveur, est plutôt factice que réelle ( 1 ) . D'un autre coté, dans l'état que je désigne sous le nom de dégénérescence, on ne remarque pas celle propension de l'individu å revenir à son type normal , par la raison que la dégénérescence est un état maladivement constitué , et que l'être dégénéré , s'il est abandonné à lui -même, tombe dans une dégradation progressive . Il devient (et je ne crains pas de répéter cette vérité) , il devient non -seulement inca pable de former dans l'humanité la chaine de transmissibi lité d'un progrés, mais il est encore l'obstacle le plus grand à ce progrés, par son contact avec la partie saine de la po pulation . La durée de son existence enfin est limitée comme celle de toutes les monstruosités . Après cet exposé succinct sur ce qu'il faut entendre par le mot de dégénérescence dans l'espèce humaine, il me reste à faire connaitre le plan que j'ai suivi dans une cuvre par semée de difficultés d'autant plus grandes que, si l'on a ( 1 ) Nous faisons chaque jour des races nouvelles d'apimaux domestiques. Nous en faisons quand nous voulons . Ce n'est pas tout : ces races une fois faites, rien n'est plus difficile que de les empêcher, si je puis ainsi dire, de se défaire. Il y a un art, et très- compliqué, qui n'a d'autre objet que de conserver les races . Nos chiens , nos chevaux , redevenus libros en Amérique, sont revenus à une couleur uniforme, à un type unique ; le chien y a perdu son aboiement ; il y a repris ses oreilles droites . Le cochon y est redevenu sanglier. (Flourens. Histoiro des travaux el des idées de Buffon, Paris , 1880, p . 170.) 3 > 1 DÉGÉNÉRESCENCE SUIVANT LES NATURALISTES , 7 beaucoup écrit sur différentes variétés d'élres dégénérés, pul auteur, que je sache, n'a encore entrepris de théoriser tout ce qui a rapport aux causes éloignées ou prochaines des dégénérescences, d'établir la classification de leurs produits, et de formuler les règles générales de la prophy laxie , de l'hygiène et du traitement à l'aide desquels il est possible de combattre lant de causes réunies de destruction et d'abâtardissement de l'espèce humaine. Mode de production des êtres dégénérés, classification, pro phylaxie, hygiène et traitement, sont les termes sur lesquels vont se concentrer toutes mes recherches , Je vais donc exposer ici le plan que je me suis tracé, les difficultés que j'ai eues å vaincre , ainsi que toutes les perplexités qui m'ont assailli dans la coordination de ce travail. Je le ferai succinctement et avec la plus grande simplicité possible, persuadé que cette franchise de ma part rendra le lecteur plus sympathique à cette œuvre, et le disposera å suppléer par ses propres réflexions aux nom breuses lacunes qu'il m'a été impossible d'éviter. $ 11. — Variétés de l'espèce humaine. -Formation des dégénérescences. · Du sens que les naturalistes attachent aux mots dégénération , abàtardissement de l'espèce . L'origine des premières déviations du type primitif tient incontestablement à la nécessité où, dès le commencement du monde, l'homme se trouva d'harmoniser la nature exté rieure avec les lois de sa propre conservation ( 1 ) . Ce travail d'harmonie ne pouvait s'établir sans une lutte incessante ( 1 ) Je crois inutile de faire remarquer que ces considérations ne sont pour ainsi dire que le cadre restreint , le sommaire des idées que j'aurai à développer dans le cours de cet ouvrage, à propos de ces mêmes questions . 8 CAUSES DES VARIÉTÉS DE L'ESPÈCE . contre tant d'éléments accumulés de destruction, et cette lutte se continue encore sur tous les points du globe . L'homme n'y existe en effet qu'à la condition de combattre sans relache l'influence des éléments nuisibles, et de tous les milieux malsains où les circonstances peuvent le placer. Trois causes principales, dit Buffon , produisent le chan gement, l'altération et la dégradation des animaux : ce sont le climat, la nourriture et la domesticité . Cette pensée si juste de ce grand génie nous indique assez que l'étude des dégénérescences dans l'espèce hu maine, ne peut se séparer complétement de l'étude des causes qui produisent le changement, l'altération et la dé gradation dans les êtres organisés ; et c'est ainsi que la physiologie et la pathologie comparées faciliteront incontes tablement la solution de plus d'un problème difficile dans le cours de ces recherches. Mais il ne faut pas s'y tromper ; le grand prix que j'attache à la physiologie et à la patho logie comparées, ne va pas jusqu'à me faire rejeter tant d'autres éléments d'investigation , indispensables quand il s'agit de l'homme, et sans lesquels il serait impossible d'ex pliquer l'ensemble des causes qui produisent les dégénéres cences qui feront l'objet de nos études. Si l'homme, d'après la définition si incomplète de quel ques physiologistes, n'était qu'un mammifère monodel phe ( 1 ) , bimane, je n'aurais pas à me préoccuper des influ ences de l'ordre intellectuel et moral , qui ont leur point de départ daos la sphère spirituelle de la nature humaine, et je trouverais parfaitement convenable la place que la plu part des anthropologistes lui assignent dans la série zoolo ( 1 ) Monodelphe, c'esl -à - dire que le falus humain , pourvu d'an placepla , subit dans l'utérus toutes les phases de son développement. Eludes de mé decine générale, Paris, 1855, p . 18 el 16. DÉGÉNÉRESCENCE SUIVANT LES NATURALISTES. 9 gique; cependant la nature même du sujet m'oblige d'agran dir l'horizon de mes recherches, aucun des grands pro blemes de la vie intellectuelle, morale et physique des individus et des peuples ne devant passer inaperçu dans une æuvre qui, par ses côtés divers, tient également à la médecine, à la pbilosopbie, à la pathologie comparée et å l'anthropologie. L'homme, il faut bien l'avouer, est soumis comme les animaux à l'action exercée par les climats et par la nour riture, et si nous remplaçons le mot de domesticité de Buf fon par les mots mæurs, éducation, habitudes, civilisa tion, nous entrevoyons immédiatement quelles influences subissent dans des proportions égales l'homme et les ani maux ; quelles différences il faut reconnaitre, et quelles restrictions il faut établir dans cet examen comparé. 11 a suffi á Buffon , dit M. Flourens, d'émettre quelques aperçus lumineux pour créer l'histoire naturelle de l'homme, et réduire à leur juste valeur grand nombre d'assertions des anciens qui admettaient dans l'espèce humaine des dégé nérescences et des monstruosités impossibles , et qui ont même été suivis sur ce terrain par plusieurs auteurs très modernes (1 ) . ( 1 ) Aristote qui relève quelques erreurs d'Hérodote en adopte une foule d'autres. Il croit, par exemple, qu'il y a des peuples androgynes ; il va même jusqu'à distinguer dans ces androgynes le sein droit qui , dit- il , est celui de l'homme, da sein gauche qui est celui de la femme. Pline parle de peuples qui n'ont qu'un wil, de peuples qui ont les pieds lournés en arrière , etc.; il parle sur la foi de Crisias, de peuples qui , faute de bouche, se nourrissent par l'odorat et la respiration, et même de peuples sans téle qui ont des yeux sur les épaules ( Flourens. Histoire des travaux et des idées de Buffon, page 156) . Ces contes absardes des anciens n'ont pas de quoi nous élonner lors qu'on voit des auteurs modernes, et entre autre Rondelet et Maupertuis , admettre l'existence de conditions physiologiques noo moins incroyables. 10 CAUSES DES VARIÉTÉS DE L'ESPÈCE . L'exposé de quelques -uns de ces aperçus de Buffon sur l'unité de l'espèce humaine, et sur les causes qui ont formé le caractère typique des races principales et de leurs variétés, me parait avoir une importance capitale . Nous verrons comment le naturaliste français a été amené à re garder certaines variétés de l'espèce humaine comme des variétés dégénérées , et l'appréciation de cette manière de voir fera mieux ressortir les rapports de nos études ac tuelles avec la science anthropologique ; d'un autre côté , elle nous permettra aussi d'harmoniser notre définition des dégénérescences dans l'espèce humaine avec la pensée gé. nérale qui a dicté ce livre . Quelle est d'après Buffon la cause de la variété des couleurs dans l'espèce humaine ? c'est le climat, dit-il , et la poésie dont il revêt sa pensée ne lui Ote rien de sa va leur ; l'idée de ce grand génie a résisté à toutes les objec tions ; ébranlée un moment par la découverte de Malpigbi , elle a de nouveau été mise en honneur par M. Flourens ( 1 ) . « L'homme blanc ' en Europe, noir en Afrique, jaune en ( 1 ) La couche de nalure pigmentale que l'on trouve dans l'homme de race noire et dans l'horome de race rouge, a élé pareillement découverle par M. Flourens dans l'Arabe et dans le Maure, qui certainement ne vien ncnt ni des Américains vi des Nègres , et qui sont de la race blanche. Il y a plus , il a relrouvé jusque dans l'homme de race blanche unc couche pige mentale . Le mamelon de l'homme blanc est coloré , et il doil sa couleur à une couche pigmentale toute semblable à la couche pigmentale de l'Améri cain et du Nègre . « Il s'ensuit , dit M. Flourens , que la différence de couleur » des hommes vuc superficiellement semblait les éloigner les uns des autres . » Celte même différence de couleur mieux éludiée, devient une preuve » nouvelle de leur unité première ; elle fait voir du moins pour un caractère » donné, comment les races se modifient, comment celle qui n'a pas ce ca » ractère peat l'acquérir , comment la race blanche peut acquérir la couche , l'appareil pigmental des races colorées , n 1 DÉGÉNÉRESCENCE SUIVANT LES NATURALISTES. 11 Asie, rouge en Amérique, n'est que le même homme teint de la couleur du climat ( 1 ) . » Il ne faut pas oublier que Buffon avait principalement en vue , dans so? Iraité de l'homme, de prouver l'unité de l'espèce; el si j'insiste sur la manière de voir de ce grand naturaliste, c'est que la démonstration de ce principe me préoccupe au plus haut point. Détruisez celle unité, il nous est impossible de formuler la théorie complèle des dégé nérescences de l'espèce ; admettez celte unité, et nous comprenons facilement comment telle ou telle cause , soit de l'ordre pbysique, soit de l'ordre moral , produit par tout et toujours la même variété de dégénérescence phy sique et de dégradalion intellectuelle , et souvent les deux réunies . Elle la produit d'après des lois uniformes chez toutes les races humaines , chez toutes les variétés de ces races et sous toutes les latitudes , S'il n'en était pas ainsi , encore une fois, nous ne pour rions appuyer nos recherches sur aucune base solide , et il faudrait admettre ( chose impossible dans l'état actuel de nos connaissances physiologiques) que les grandes fonc lions de l'économie animale ne s'exécutent pas suivant un mode parfaitement uniforme pour les variétés même les plus divergentes de l'espèce humaine, el que l'humanité lout entière , selon la belle idée du docteur J.-C. Prichard , ne sympathise plus dans certaines idées générales , dans certains sentiments profondément empreints en elle et dont la nature n'est pas moins mystérieuse que l'origine (2) . « Tout, au contraire , concourt à prouver que le genre bumain n'est pas composé d'espèces essentiellement diffé . ( 1 ) Buffon, 1. XIV, p . 311 . (2) J.-C. Prichard. Histoire naturelle de l'homme, traduit de l'Anglais , par le doelcar F. Roulin , I. II >, p . 263 . 12 CAUSES DES VARIÉTÉS DE L'ESPÈCE . rentes entre elles, et qu'il n'y a eu originairement qu'une seule espèce d'hommes, qui s'étant multipliée et répandue sur toute la surface de la terre, a subi différents change ments par l'influence du climat, par la différence de la nour riture , par celle de la manière de vivre. J'admets, ajoute Buffon , trois causes qui toutes trois concourent à produire les variétés que nous remarquons dans les différents peuples de la terre . La première est l'influence du climat ; la se conde, qui tient beaucoup à la première, est la nourriture ; et la troisième, qui tient peut- être encore plus à la pre mière et à la seconde, sont les meurs » ( 1 ) . C'est en partant de ces données que Buffon parvient à répandre sur un sujet si obscur avant lui , les idées les plus lumineuses . Il embrasse d'un seul regard les variétés de l'espèce humaine ; il les classe selon le rang qui leur appar tient, fixe les raisons de leur diversité , fait entrevoir les causes de leur dégénérescence, et ouvre ainsi aux études anthropologiques une voie nouvelle que ses successeurs, graces aux progrès de la science, ont élargie, sans aucun doute, mais que d'autres aussi , à la faveur de fausses hy pothèses, ont singulièrement obscurcie . Buffon se montre profondément savant, dit M. Flourens , lorsqu'il pose les limites de la race Caucasique ou Blanche, de cette grande race qui est la race de l'Europe et qui étend ses rameaux jusque dans l'Inde . Nous trouvons, dit Buffon , que les habitants du Mogol et de la Perse, les Arméniens, les Turcs, les Géorgiens, les Mingreliens, les Circassiens, les Grecs et tous les peuples de l'Europe, sont les hommes les plus beaux , les plus blancs et les mieux faits de la terre , et que, quoi qu'il y ait fort loin de Cache . mire à l'Espagne, ou de la Circassie à la France, il ne 1 ( 1 ) Buffon, lome III , p . 4:47 . DÉGÉNÉRESCENCE SUIVANT LES NATURALISTES . 13 laisse pas d'y avoir une singulière ressemblance entre ces peoples si éloignés les uns des autres ( 1 ). Buffon , dit le savant professeur de physiologie comparée, est encore le premier qui nous ait appris à démêler toutes ces variétés si nombreuses dont se compose la race noire . Il y a autant de variétés, dit- il, dans la race des noirs que dans celle des blancs ; les noirs ont comme les blancs lears Tartares et leurs Circassiens ( 2 ) . Plus loin , il se livre à un travail particulier d'élimination , el sépare de certaines grandes races , des sous-races qui lui paraissent comme les rameaux flétris d'un même tronc, comme des variétés dégénérées : ce sont ses propres expres sions. La race Tartare, Mongole ou Jaune, occupe un espace immense . Elle s'étend de la Russie jusqu'à l'Inde ; c'est pro prement la race d'Asie . Les Tartares ou plutot les Mon gols , les Kalkas, les Calmouques, les Chinois, les Mant choux, les Japonais, les Coréens, les peuples de Siam, de Tonkin, de Thibet, etc. , etc. , forment cette race. Tous ces peuples ont le haut du visage large, le nez court et gros, les yeux petits ou enfoncés, les joues élevées, la face plate, le teint olivatre, les cheveux droits et noirs. On retrouve lesang Tartare en Europe, dans les Lapons ; en Amérique, dans les Esquimaux... Les Lapons, les Samoïėdes , les Bo randiens, les Zembliens et peut-être les Groënlandais et les pygmées du nord de l'Amérique, sont, dit Buffon, des Tar lares dégénérés, autant qu'il est possible; les Ostiaques, sont des Tartares qui ont moins dégénéré, les Tongouses encore moinsque les Ostiaques (3 ) . ( 1 ) Buffon , tome III , p . 433 . ( 2) Buffon , lome III , p. 453. (3) Buffon, lome III , p. 379. 14 CAUSES DES VARIÉTÉS DE L'ESPÈCE . a Nous trouvons ici employé pour la première fois par Buffon le mot dégénéré, et nous allons avoir dans un ins lant à nous expliquer sur le sens qu'il faut y attacher au double point de vue de l'anthropologie et de nos études spéciales. J'éprouve cependant le besoin d'emprunter å Buffon une dernière cilation qui contient une des plus grandes données physiologiques que nous puissions utiliser nous- mêmes pour nous confirmer d'une part dans la doc. trine de l'unité de l'espèce humaine, et pour nous fixer de l'autre sur la plus haute signification du mot dégénérescence. Lorsqu'après des siècles écoulés, des continents tra versés, et des générations déjà dégénérées par l'influence des différentes terres, l'homme a voulu s'habituer dans des cli mats extrêmes , et peupler les sables du midi et les glaces du Nord, les changements sont devenus si grands et si sen sibles , qu'il y aurait lieu de croire que le Nègre, le Lapon et le Blanc forment des espèces différentes, si l'on n'était assuré que ce Blane, ce Lapon et ce Nègre si dissemblants entre cux, peuvent cependant s'unir ensemble et propager en commun la grande et unique famille du genre humain : leurs taches ne sont point originelles, leurs dissemblances n'étant qu'extérieures, ces altérations de nature ne sont que superficielles ; et il est certain que tous ne font que le même homme (1 ) Ainsi, le fait important de s'unir ensemble et de propager en commun la grande el unique famille du genre humain, suffit à Buffon pour établir sur des bases inébranlables la loi de l'unité humaine, et ce même fait, si incontestablement prouvé aujourd'hui (2) , nous aidera aussi merveilleusement ( 1 ) Beifron, tome XIV, p . 311 . (2) L. fait physique qui résout loule question d'unité d'espèce, est le fait de la fécopilité continue. Toutes nos races de chiens ne font qu'une seule DÉGÉNÉRESCENCE SUIVANT LES NATURALISTES . 15 à classer les différentes déviations maladives du type nor mal de l'humanité. Plus la dégénérescence est profonde, plus aussi la possibilité de s'unir ensemble et de propager la grande et unique famille du genre humain, devient une chose difficile à réaliser , et les étres maladivement dégé nėrės ne peuvent former des races . La continuité d'une variété maladive, telle par exemple que celle des crétins, ne se produit dans une population qu'aux dépens des membres sains qui s'unissent à des individus plus ou moins profondément infectés, et qui en dehors de toute union sexuelle , contractent les éléments de leurs dégénéres cences ultérieures, dans le milieu d'intoxication où le mal a sa cause première et essentielle ( 1 ) . La délinition que nous avons donnée du mot dégénéres cence (déviation maladive du type primitifou normal de l'hu manité) suffirait, elle seule dėjà, pour faire saisir la différence entre notre manière de voir et celle des naturalistes qui em ploient indifféremment, el sans y attacher le même sens que nous, les termes de dégénération, êtres dégénérés, abálardisse ment de l'espèce; mais comme l'emploi de ces termes appli qaés à d'autres catégories que celles qui nous occupent, pourrait jeter de la confusion dans les idées , il importe que nous établissions la différence d'une manière inatta quable . Un autre sentiment encore nous domine . La des cription des variétés dégénérées de l'espèce humaine a fait surgir involontairement dans l'esprit de quelques anthropo espèce, parce qu'en s’unissant ensemble, elles donnent lontes des individus ſeconds et d'une fécondilé continue. Le loup et le chien sont , au centraire, deux espèces distinctes , parce qu'en s’unissant ensemble, ces deux espèces be donnent que des individus stériles . (Flourens. Eramen des idées de Buffon , p . 168.) ( 1 ) Voir mes lellres à Myr. l'archevêque de Chambéry 8:e lu constitution du sud dans ses rapports avec l'endémicile crélineuse. Paris , 1855 . 16 MODIFICATIONS DANS L'ORGANISATION logistes l'idée d'un état d'infériorité intellectuelle si consi dérable chez ces mêmes variétés que les grands principes de l'humanité en ont reçu une atteinte des plus graves, et qu'il est difficile de calculer les maux qui sont résultés de celte manière si fausse de considérer la question ( 1 ) . Rendons notre idée plus claire encore en faisant d'abord un appel aux lois les mieux connues en physiologie. L'ac climalement va nous fournir un exemple des plus con vaincants, à propos des modifications naturelles imprimées à l'organisme, par suite d'une influence extérieure à laquelle il est impossible aux étres vivants de se soustraire . 1 1 S III . – Modifications qu'apporte l'acclimalement dans l'organisation et dans les instincts des animaux. Lorsque, dit M. Roulin , l'on transporte certains ani maux dans un nouveau climat, ce ne sont pas les indi vidus seulement , ce sont les races aussi qui ont besoin de s'acclimater. Quand celte acclimatation a lieu , il s'opère communément dans ces races d'animaux certains change ments durables qui mettent leur organisation en harmonie avec les climats où ils sont appelés à vivre . De plus, les ba bitudes d'indépendance amènent aussi des changements qui en général paraissent tendre à faire remonter les es pèces domestiques vers les espèces sauvages. ( 1 ) L'appel chaleureux fait aux sentiments d'humanité n'a pu détruire l'im pression fâcheuse provoquée par les opinions des auteurs qui n'ont vu , chez le nègre, par exemple, qu'une espèce inférieure, s'éloignant de la race Celtique non-seulement par l'intelligence , mais par certaines différences anatomiques qui ont porté ces auteurs à faire de quelques races abàtardies, par suite de circonstances malheureuses, des espèces distinctes. On peut consulter, à ce sujet, les ouvrages de MM. Virey et Bory de Saint-Vincent . ET LES INSTINCTS DES ANIMAUX . 17 1 Quelques exemples, pris dans les observations les plus récentes dont s'est enrichie l'histoire naturelle , nous prou veront que , pas plus que les animaux , l'homme n'est soustrait aux influences qui mettent son organisation en harmonie avec les climats où il est appelé à vivre. Rien de plus curieux que les changements successifs produits chez les animaux par la domesticité et par le re tour à l'état sauvage. Réduits en captivité , les animaux dépouillent non- seulement quelques- uns de leurs instincts naturels et en acquièrent de nouveaux , mais il s'opère en core chez eux des transformations remarquables au point de vue physiologique . Nous devons aux travaux si con sciencieux de M. Roulin , les observations les plus intéres santes à ce sujet, et je crois utile de consigner ici quelques uns des exemples cités par ce savant qui a pu étudier sur place les changements opérés chez les animaux , qui de l'état de domesticité , sont revenus à l'état sauvage . Nous savons, dit M. Roulin , que dès l'époque de la dé couverte de Saint-Domingue , par Christophe Colomb, en 1493 , les porcs furent importés dans cette ile , et ils le furent successivement en tous les lieux où les Espagnols formérent des établissements. Or, depuis le moment de celte importation , un grand nombre de ces animaux sont revenus à l'état sauvage, et l'on a pu remarquer que leurs oreilles se sont redressées et que leur tête s'est élargie et relevée à la partie postérieure ; leur couleur n'offre plus ces variétés que l'on retrouve dans les races domestiques ; ils sont presque uniformément noirs . Les porcs peu nombreux que l'on trouve àà l'état de do mesticité chez les habitants des Paramos, c'est-à-dire, des régions montueuses situées à plus de 2,500 mètres d'élé vation, ont beaucoup de l'aspect de nos sangliers de France. Leur poil est épais, souvent même un peu crépu, et pré > 2 18 MODIFICATIONS DANS L'ORGANISATION sente en dessous , chez quelques individus , une espèce de laine. M. Roulin pense que c'est au froid et au défaut de nourriture suffisante que l'on doit attribuer l'état de rabou grissement de ces animaux. Dans quelques parties chaudes de l'Amérique il sont plutôt roux que noirs , mais c'est une exception , et le retour à la couleur uniforme noire et l'ap parition de poils épais et en partie laineux, au lieu de soies rares et clair-semées , sont des faits dignes d'être notés dans les observations de M. Roulin . La différence qui existe sous le rapport de la forme entre la tête du cochon marron et celle du cochon domes tique est aussi très - remarquable. Il y a longtemps que M. Blumenbach a fait cette observation , en comparant le crane du porc de nos basses--cours et celui du sanglier des forêts Européennes ( 1 ) . « Les porcs, dit M. Blumenbach , ont dégénéré à tel point dans certaines contrées , qu'ils dé passent en singularité tout ce qui a pu élre trouvé de plus étrange dans les variétés de l'espèce humaine. Les porcs solitaires, ou à sabot non-divisé, étaient connus des anciens , et on en trouve beaucoup en Hongrie et en Suède. De même que les porcs de l'Europe, qui furent transportés par les Espagnols, en 1509 , dans l'ile de Cubagua , célèbre å cette époque pour sa pêcherie de perles , ont dégénéré en une race monstrueuse qui a des pinces d'une demi-palme de long. ) On comprend facilement que ces singulières variétés dans les animaux n'aient pas échappé à Buffon , il les con signe dans ses ouvrages avec une attention spéciale et à > ( 1 ) Nous pensons seulement que M. Blumenbach a poussé un peu trop , loin l'amour des analogies , en disant que celle différence est loul à fait com parable à celle qui s'observe entre le crâne du Nègre et le crâne de l'Eu ropéen. ET LES INSTINCTS DES ANIMAUX . 19 > > propos de l'espèce porcine , il dit : « En Guinée , cette · espèce a pris de longues oreilles couchées sur le dos ; en Chine , le ventre gros et pendant , et les jambes très courtes; au Cap- Vert et dans d'autres lieux , de grandes » défenses comme les cornes recourbées du bæuf en do » mesticité, des oreilles à demi - pendantes et blanches . » Les variétés trouvées cbez d'autres espèces d'animaux ne sont pas moins remarquables , ct la race bovine en offre de nombreux exemples. Il y a longtemps , dit le docteur Prichard , que don Félix d'Azara a observé que les bæufs sauvages de l'Amérique méridionale différent par la cou leur des beufs domestiques du même pays . Ces derniers, dit l'auteur , nous offrent une grande variété de nuances , mais la couleur des beufs sauvages est constante et inva riable : les parties supérieures sont d'un brun rouge, et le reste du corps est noir. L'existence de quelques races sans cornes est encore un fait connu, et l'on sait aussi à quels singuliers résultats sont arrivés les éleveurs en obte nant certaines variétés , dans l'intérêt de l'agriculture , de l'industrie ou de la consommation . Dans quelques régions très - chaudes de l'Amérique , M. Roulin a vu des variétés de baufs ayant le poil extrên mement rare et touffu , et d'autres entièrement nus qui rap pellent cette race de chiens sans poil , originaires de Ca longo sur la côte de Guinée , et que nous désignons sous le nom de chiens turcs. C'est encore à ce naturaliste que l'on doit la connaissance d'un fail très- remarquable, et qui se trouve signalé comme tel dans le rapport de M. Geoffroy Saint- Hilaire , à l'Aca démie des sciences, sur un Mémoire de ce savant ( 1 ) ; où il explique les causes de la sécrétion permanente du lait ( 1 ) Mémoires du Muséum , l . xvil , p . 201 . 20 MODIFICATIONS DANS L'ORGANISATION chez la vache en domesticité . La pratique incessamment renouvelée de traire ces animaux pendant une longue suite de générations a produit sur la race ce résultat , que la sé crétion du lait y est devenue une fonction constante de l'é conomie ; les mamelles y ont acquis une ampleur plus qu'ordinaire, et le lait continue d'y affluer alors même que le nourrisson est enlevé à la mère. Dans la Colombie, l'abondance du bétail et diverses autres circonstances ont interrompu cette babitude dans la sécrétion, et il n'a fallu qu'un petit nombre de générations pour que l'organisation libre de contrainte revint à son type normal. On observe encore chez les animaux certaines habitudes acquises par l'éducation , et qui se perpétuent chez les des cendants . C'est ainsi que la marche à l'amble et au pas relevé chez les chevaux issus de ceux qu'on élève sur les plateaux des Cordilières, est évidemment le résultat d'une transmission héréditaire, les parents ayant été dressés à ce mode de progression que la nature est loin de leur donner. Dans d'autres circonstances ce n'est pas seulement telle ou lelle habitude, c'est le développement d'un nouvel in slinct qui devient héréditaire chez les animaux. Ce fait a été remarqué dans la race des chiens que l'on trouve chez les habitants des bords de la Madelaine, et que l'on emploie à la chasse du pécari . L'auteur que nous citons dit que la première fois que l'on mène les chiens issus de cette variété à la chasse de ce dangereux animal , ils savent comment l'attaquer, tandis que les chiens d'une autre espèce sont dé vorés dans un instant. L'aboiement est aussi, d'après le docteur Prichard , une habitude acquise et transmise héréditairement dans l'espèce canine, et qui devient naturelle aux chiens domestiques ; les jeunes , en effet , apprennent à aboyer même lorsque d > > ET LES INSTINCTS DES ANIMAUX. 21 a dės la naissance ils sont séparés de leurs parents ( 1 ) . Il est prouvé que les chiens sauvages n'aboient pas ; l'a boiement serait- il , comme le veulent quelques naturalistes . un essai d'imitation de la voix humaine ? La chose est peu probable , car les insulaires de beaucoup d'iles de l'Océanie possèdent des variétés chez lesquels l'aboiement est rem placé par un grognement sourd . Quoi qu'il en soit , on trouve , d'après M. Roulin , des troupes nombreuses de chiens sauvages dans l'Amérique du sud, et principalement dans les Pampas ; il y en a aussi dans les Antilles et dans les iles situées prés de la cote du Chili . En recouvrant la li berté , ces animaux perdent l'habitude d'aboyer, et comme cela a été remarqué chez d'autres chiens dont la race n'a jamais reçu les soins de l'homme, ils ne savent que hurler (2) . Quelque chose d'analogue a encore lieu chez les chats saavages qui , d'après la curieuse observation de M. Roulin , n'ont plus ces miaulements importuns que font entendre si souvent pendant la nuit nos races d'Europe. Il me serait facile d'étendre ces recherches et de faire ressortir d'autres modifications non moins importantes que l'action du climat, de la nourriture et de l'éducation , imprime aux individus des espèces ovine, chevaline, etc. L'acclimatement des gallinacées, par exemple, dans quel ques contrées de l'Amérique, a donné lieu aux observa tions les plus curieuses au point de vue de la fécondité ainsi que des changements qui s'opèrent et dans la couleur et dans la nature de leur plumage (3) ; mais ce que j'en ai . ( 1 ) Docteur Prichard ; ouvrage cilé , t. 1 , p. 48. (2) On sait que deux chiens amenés des contrées occidentales de l'Amé rique en Angleterre, par le voyageur Mackenzie, n'aboyèrent jamais et con linnèrent à faire entendre leur harlement habituel, landis qu’uo cbien qui Daquit de ceux- ci, en Europe, apprit à aboyer. (3) Le poulet créole , qui appartieot à la race depuis longtemps acclima 22 MODIFICATIONS DANS L'ORGANISATION dių suffit pour justifier ma lbėse . Il est évident que si les milieux dans lesquels se développent les animaux onų une influence assez puissante pour modifier leurs formes exté rieures, et agir sur la nature de leurs habitudes et de leurs instincts , et si cette influence se fait sentir même dans le régoe végétal ; il est évident, dis - je , que l'homme ne pou - vait échapper non plus à certains changements durables qui mettent son organisation en rapport avec les climals où il est appelé à vivre. Nous allons voir dans un instant quelle différence il faut établir entre ces changements na turels, durables, et ces autres modifications anormales que nous désignons sous le nom de déviations maladives du type normal de l'humanité. Je tiens seulement aà prouver que cet examen comparé n'a rien qui doive nous choquer, obligés que nous sommes d'admettre que dans les disposi tions générales de sa structure interne, dans la composition et les fonctions de ses parties , l'homme est soumis aux lois qui règlent les mêmes fonctions dans les espèces infé rieures . « Le maitre de la terre, celui qui contemple l'ordre élernel de l'univers et aspire å se confondre un jour dans le sein de son invisible créateur, est un élre composé des mêmes matériaux , construit sur les mêmes principes que les .créatures qu'il a soumises pour en faire les serviles instruments de sa volonté, ou qu'il lue pour fournir å sa nourriture de chaque jour » ( 1 ). lée , et dont les pères ont vécu pendant des siècles dans un climat chaud , nait avec un peu de duvet , qu'il perd bientôt , el reste complélement nu jusqu'à la croissance des ailes . Le poulet de race anglaise nouvellement importé est couvert d'un duvet très -serré . « Le petit animal est encore vélu » comme pour vivre dans le pays d'où ses pères ont été appelés depuis peu d'années (Roulin ) . - ( 1 ) Prichard . Ouv. cité , l . 1 , p . 2 . ET LES INSTINCTS DES ANIMAUX . 23 SIV. — De la différence à faire entre les modifications naturelles qui produisent les variétés et les modifications anormales ou maladives qui créent les dégénérescences . Il se présente ici une occasion bien naturelle d'appli . quer le principe que j'ai émis plus haut à propos de la ma nière d'étudier les influences que subissent dans des pro . portions égales l'homme et les animaux . Il s'agit en effet de bien distinguer quelles sont les analogies qu'il faut ac cepler, les différences qu'il est nécessaire d'admettre et les restrictions que l'on doit apporter dans cet examen comparé. C'est encore à Buffon que la science moderne doit l'avan tage d'être entrée dans une voie qui , reliant l'histoire na - lurelle à la géographie, permet ainsi de mieux saisir les rapports qui établissent des liens communs entre les étres créés , et de mieux apprécier les dissemblances qui nous obligent à étudier chaque espèce dans la sphère plus spé ciale de son organisation . Dans les animaux , dit Buffon, l'influence du climat est plus forte, et se marque par des caractères plus sensibles, parce que les espèces sont diverses , et que leur nature est infiniment moins perfectionnée et moins étendue que celle de l'homme. Non - seulement les variétés dans chaque es pèce sont plus nombreuses et plus marquées que dans l'es pèce humaine;; mais les différences même des espèces sem blent dépendre des différents climats : les unes ne peuvent se propager que dans les pays chauds , les autres ne peu vent subsister que dans les climals froids ; le lion n'a jamais babité les régions du nord , le renne ne s'est jamais trouvé dans les contrées du midi ; et il n'y a peut- être aucun ani mal dont l'espèce soit , comme celle de l'homme, générale

24 MODIFICATIONS NATURELLES. se ment répandue sur loute la surface de la terre ; chacun a son pays, sa patrie naturelle, dans laquelle chacun est re tenu par nécessité physique ; chacun est fils de la terre qu'il habite, et c'est dans ce sens qu'on doit dire que tel ou tel animal est originaire de tel ou tel climat ( 1 ) . « Tout ce que les auteurs modernes ont dit à ce sujet n'est que la paraphrase de cette idée de Buffon . » Le globe entier est le domaine de l'homme, ajoute ce grand génie, il semble que sa nature se soit prêtée à toutes les situations ; sous les feux du midi , dans les glaces du nord , il vit, il multiplie, il trouve partout si anciennement répandu qu'il ne parait affecter aucun climat particulier . » Quelle différence sous ce rapport entre l'homme et les animaux qui, jouets de la destinée, selon l'expression du docteur Prichard , esclaves du sort que leur assignent les conditions extérieures, cèdent sans résistance à l'action de la nature, et ne font jamais aucun effort pour modifier les circonstances qui peuvent leur être nuisibles . L'homme au contraire, sait dompter les éléments et tourner à son profit ou à l'augmentation de ses jouissances ce qu'il y a de plus puissant, de plus redoutable dans leur action . Il résulte de la que l'homme est un être cosmopolite , et tan dis que parmi les sauvages habitants des forêts, chaque espèce ne peut exister que sur une portion très-circonscrite de la surface de la terre, l'homme ainsi que les animaux qu'il s'est associés de tout temps et dont il s'est fait suivre dans toutes ses migrations, peut vivre sous tous les climats, depuis les rives de la mer glaciale, où le sol ne fléchit ja mais sous ses pieds, jusqu'aux sables brûlants de l'équa teur ou les reptiles eux-mêmes périssent de chaleur et de soif ( 2) . ( 1 ) Buffon , lome IX ., p . 2 . ( 2) Prichard, ouv. cité , lomc 1 7, p . 4 . MODIFICATIONS ANORMALES, 25 Abordons maintenant la question principale qui se déduit naturellement de ces considérations . L'homme modifie sans aucun doute l'action qu'exercent sur lui les éléments, il dé ploie dans celte lulle toutes les ressources de son génie, et prouve qu'il est le roi de la terre, mais cette même action exercée par les éléments ne le modifie-t - elle pas à son tour? Cette modification ne se traduit- elle pas au - dehors par des signes extérieurs frappants, tels que la petitesse ou la gran deur démesurée de la taille , la forme de la tête , le plus ou moins de développement de la poitrine et des membres, la conleur de la peau et des yeux , la nature des cheveux, et d'autres différences encore que l'on a données, à juste titre , comme les caractères distinctifs des races et de leurs va riétés ; caractères qui , de plus, se perpétuent par l'héré dité ? Bien mieux, son organisation intime ne se ressent- elle pas de cette même et puissante action des éléments , et le plus ou moins de développement de ses aptitudes intellec tuelles et de ses facultés morales n'est- il pas en rapport avec la même cause ? Il serait sans doute téméraire de nier å première vue toutes ces modifications, et nous serions inévitablement écrasés sous le poids des exemples les plus convaincants . Quelle différence en effet entre la constitution physique de l'Esquimaux, qui se gorge d'huile de baleine dans sa hutte de neige, et celle de ce famélique Africain qui poursuit le lion sous un soleil vertical ? Les différences ne seraient elles pas encore sensibles , si l'on voulait comparer, à ce pêcheur du Nord, couvert de peaux de phoques, à ce chasseur nu du Sahara , les hôtes voluptueux des harems de l'Orient, ou les babitants intelligents et pleins d'énergie des contrées Européennes ( 1 ) . ( 1 ) Prichard , ouv . cité , lome 1 , p . 5 . 26 MODIFICATIONS NATURELLES. J'admets complétement ces différences dont on peut lire les intéressants détails dans les auteurs qui se sont occupés des questions anthropologiques , et dans les récits des voya. geurs qui les ont décrites avec un étonnement facile à com prendre ( 1 ) , je différe seulement avec plusieurs de ces au teurs sur les conclusions que l'on peut tirer de ces faits. Je pense qu'il ne faut pas confondre les modifications que peuvent subir les races humaines et qui ont pour résultat d'adapter leur constitution au climat qu'elles habitent, avec ces autres modifications plus profondes et plus radicales qui sont le résultat d'un principe maladif, et qui forment pour nous la classe des dégénérescences proprement dites de l'espèce humaine. La démarcation sans doute n'est pas toujours facile à établir . Où s'arrête, me demandera- t -on, la déviation due à l'influence naturelle du climat ? Où com mence l'état spécial de déviation maladive du type normal de l'humanité ? Je vais répondre à ces questions, en citant un exemple tellement frappant de l'influence exercée par le milieu ambiant sur une des plus importantes fonctions de l'économie, et nécessairement sur l'organisme tout en tier et sur l'expression typique de l'individu , que les con clusions que j'aurai à déduire me dispenseront d'entrer dans des détails plus en rapport avec la science anthropo logique qu'avec la nature de cet ouvrage . Parmi les nations Péruviennes , la race dominante était , ( 1 ) On ne peut voir , pour la première fois, dit M. le professeur Flourens , un homme noir ou un homme rouge , sans éprouver un élonnement profond. Qui eût osé croire , s'écrie Pline, à l'existence des Ethiopiens , avant de les avoir vus ? Lorsque les Portugais , dit Raynal, ayant dépassé le Niger, trou-' vèrent des hommes absolument noirs , avec des cheveux crépus , un pez écrasé , et très - différents de ce qu'ils avaient dès lors aperçu ; celle vue leur parut une confirmation des erreurs antiques ... , et ils doulèrent d'abord, s'ils nc devaient pas rétrogader . MODIFICATIONS ANORMALES, 27 à l'époque de la conquête des Espagnols, celle des Qui chuas ou locas , qui parlait une langue distincte , et dans laquelle, comme on sail , se résumait, presque exclusive ment, la civilisation de l'Amérique du sud. J'emprunte ce que j'ai à dire de cette race à M. d'Orbigny, et c'est à des sein que je choisis, comme démonstration du fait, l'exemple d'une nation qui a joué un rôle historique important, et dont les débris se maintiennent encore sur les bauteurs des Andes de l'Amérique du Sud, où depuis des siècles babitaient leurs ancêtres. Les caractères physiques des peuples de race Quichua ou laca ont été très - bien décrits par M. d'Orbigny, « Leur couleur, dit -il, n'a rien de la teinte cuivrée qu'on assigne aux nations de l'Amérique Septentrionale, ni le fond jaune de la race Brasiléo -Guaranienne; c'est la même intensité , le même mélange de brun olivatre , qu'on retrouve dans la race Pampléenne. Leurs traits sont bien caractérisés et ne ressemblent en rien à ceux de ces derniers peuples . C'est un type tout à fait distinct, qui se rapproche de celui des peuples Mexicains. Leur téle est allongée d'avant en ar rière ; néanmoins le crâne est souvent volumineux et an nonce un assez grand développement du cerveau . La taille des Quichuas est très peu élevée , et la moyenne atteint å peine un mètre 60 centimètres ; elle reste même au - dessous dans beaucoup de provinces, sur les plateaux élevés où la raréfaction de l'air est plus grande, tandis que ceux qui ont une slature plus élevée vivent principalement dans les vallées chaudes et humides de la province d’Ayupaya . Les femmes sont plus petites encore , et peut- être au- dessous de la proportion relative qui existe ailleurs dans la race blanche. D'après M. d'Orbigny les formes sont plus massives chez les Quichuas que chez les autres nations des mon 28 MODIFICATIONS NATURELLES , > tagnes ; et il les présente comme caractéristiques. « Les Quichuas ont les épaules trés -larges, carrées, la poitrine excessivement volumineuse , très- bombée et plus longue qu'à l'ordinaire , ce qui augmente le tronc ; aussi le rap port normal de longueur respective de celui- ci avec les extrémités, ne parait-il pas être le même chez les Qui chuas que dans nos races Européennes, et différe - t-il éga lement de celui des autres rameaux Américains . Nous voyons même que sous ce rapport, il sort tout à fait des règles observées, étant plus long å proportion que les ex à trémités qui n'en sont pas moins bien formées, bien mus . clées et annoncent beaucoup de force. La tête est plutot grosse que moyenne, proportion gardée avec l'ensemble ; les mains et les pieds sont toujours petits ; les articulations quoiqu'on peu grosses, ne le sont pas extraordinairement . Les femmes présentent le même caractère, leur gorge est toujours volumineuse . ) Le fait organique le plus frappant est celui de la lon gueur proporlionnelle , bien plus considérable de tronc chez ce peuple que chez les autres américains , d'ou résulte un raccourcissement des extrémités . Le développement anor mal de la poitrine peut expliquer ces diverses circon stances, et dans l'opinion de M. d'Orbigny l'influence des régions élevées où vivent ces peuples mérite une attention particulière. Les plateaux qu'ils habitent sont toujours com pris entre les limites de 2,500 à 5,000 mélres d'élévation au-dessus du niveau de la mer ; aussi l'air уy est-il si raréfié qu'il en faut une plus grande quantité qu'au niveau de l'Océan pour que l'homme y trouve les principes néces saires à la vie. Les poumons ayant besoin pour le jeu de leurs fonctions, d'une cavité plus grande, cette cavité reçoit dès l'enfance et pendant toute la durée de l'accroissement un développement considérable tout à fait indépendant de > MODIFICATIONS ANORMALES. 29 celui des autres parties . Mais ce qui justifie complétement celte hypothèse, c'est l'examen de la question de savoir si lespoumons eux- mêmes n'auraient pas subi de modifications notables. Or, les recherches anatomiques auxquelles s'est livré M. d'Orbigny ont pleinement confirmé ce fait. L'au topsie des cadavres de plusieurs Indiens des plus hautes ré gions a démontré à ce savant naturaliste que la forme exté rieure de la poitrine était en rapport avec les dimensions extraordinaires des poumons, dont les cellules sont bien plus développées que chez les peuples placés dans d'autres circonstances climatériques ; d'où M. d'Orbigny est en droit de conclure : 1 ° Que les cellules sont plus dilatées ; 2° que leur dilatation augmente notablement le volume des pou nions ; 3º que par suite, il faut à ceux- ci , pour les contenir, une capacité plus vaste ; 40 que dès lors la poitrine a un dé. veloppement plus grand que dans l'état normal ; 8º enfin , que ce grand développement de la poitrine allonge le tronc au-delà des proportions ordinaires, et le met en déshar monie avec la longueur des extrémités restées dans l'état où elles auraient dû être, si la poitrine avait conservé ses dimensions naturelles . Je suis obligé de passer d'autres détails intéressants sur la physionomie et le caractère moral de ce peuple . Quant à ce qui regarde son type physique , tout nous indique qu'il est demeuré le même depuis quatre à cinq siècles , ainsi qu'on peut le constater d'après quelques peintures ancien Des qui remontent à une époque très-reculée. Je reprends, dans l'observation de M. d'Orbigny, le fait saillant sur lequel je désire appeler l'attention du lecteur, celui du développement anormal de la poitrine chez la na tion Quichua . Personne , je pense , ne sera tenté de voir dans celte particularité de constitution un de ces carac tères qui dénotent une race particulière , ni à plus forte rai > 30 MODIFICATIONS NATURELLES . son une dégénérescence quelconque de l'espèce humaine . Les habitants de ces plateaux élevés ont subi l'influence spéciale de leur climat , et il en est résulté des modifica tions qui tendaient à mettre l'organisme et les fonctions en rapport avec de nouvelles conditions d'existence . Ce seul exemple suffirait , dit le docteur Prichard , pour nous donner une idée des modifications que peuvent subir les races humaines sous l'influence des circonstances exté rieures, modifications qui ont pour résultat d'harmoniser leur constitution avec la nature du climat. De tous les auteurs modernes , M. le docteur Prichard est celui qui a examiné cette immense question d'influence climatérique par son coté le plus vrai , le plus philosopbique et le plus en rapport avec la nature de nos études ; aussi nous faisons -nous un devoir de le citer ( 1 ) . « Quand , d'une part, nous considérons, dit - il , l'Arabe qui se contente pour sa nourriture journalière de cinq dalles et d'un peu d'eau , et de l'autre l'Esquimaux qui dévore dans un repas des quantités énormes de lard de baleine ; quand nous voyons le premier, svelte, agile , bien musclé , quoique maigre ; le second , trapu , gras et pesant, nous savons bien que ces différences dans les caracteres extérieurs sont l'indice de modifications plus profondes encore dans l'organisation , mais nous apprécions aussi les causes extérieures en vertu desquelles ces modifications tendent à se produire . » Il existe sans doute des cas où nous ne pouvons pas nous rendre compte de la manière dont agissent ces influences extérieures , mais nous n'en devons pas moins supposer qu'elles sont dans des rapports de cause à effet avec les modifications que nous observons . Et s'il en est ainsi , com ment ne pas admettre que ces modifications ont pour résul ( 1 ) Docteur Prichard . Ouvrage cité, l . II , p. 243. MODIFICATIONS ANORMALES . 31 lat d'adapter un type organique particulier aux conditions spéciales dans lesquelles se passe l'existence des indi vidus . Ces modifications, je le sais , ne s'opèrent pas toujours sans une espèce de crise qui devient souvent fatale à ceux qui affrontent les premiers dangers de l'acclimatement ; et la disposition organique capable de résister à l'influence du climal ne s'acquiert parfois qu'aux dépens du sacrifice de plusieurs générations. C'est ainsi que le climat de Sierra Léone, qui n'exerce plus aucune action facheuse sur les naturels , a été si constamment fatal aux Européens, qu'ils n'ont pu s'y habituer ; il serait difficile d'alléguer ici une différence originaire dans l'organisation , car quelques des . cendants des naturels de Sierra- Léone ayant été ramenés dans le pays que leurs ancêtres avaient quitté depuis quel que temps, y ont éprouvé les mêmes maladies que les Eu ropéens . Il n'est aucun sujet plus digne de fixer notre attention que celui des influences exercées sur l'organisme par le changement du climat . Chez les hommes du nord qui ont émigré sous la zone torride on remarque, n'écrit M. le docteur Buchez , des changements bien dignes de fixer l'at tenlion . « La circulation générale est suractivée ; le sang est diminué de quantité et les artères sont moins pleines . » La circulation de la veine- porte est accrue, et il se pro » duit une quantité exubéranle de bile ; le foie devient » énorme, et il semblerait que cet organe supplée à l'insuf » fisance de la respiration comme dans le fætus. La force musculaire n'a plus la même énergie. Or, me demande ce savant médecin , peut- on appeler dégénérescence celle modification spéciale imprimée à l'organisme par l'influence climatérique ? Evidemment non , et M. Buchez n'y voit, comme moi, qu'une modification profonde qui se transmet 32 MODIFICATIONS NATURELLES. par génération . Cette modification finira elle- même par se fixer dans des limites déterminées, et aura pour résultat d'adapter la constitution des individus au climat dans lequel ils sont appelés à vivre. Nous approchons du moment où notre définition de la dégénérescence de l'espèce humaine va recevoir par l'exa men du seul point de vue de l'influence climatérique une confirmation complète. Pour donner un exemple d'une dé générescence maladive de l'espèce humaine par suite de l'exagération des causes qui , à l'état normal, lendent à mettre l'organisation de l'homme en rapport avec le climat qu'il habite , je n'aurai pas besoin de sortir de notre pays ; il me suffira d'emprunter quelques lignes aux auteurs qui ont étudié la constitution physique des habitants de nos contrées marécageuses. Je serai bref, car cet intéressant sujet nous occupera spécialement dans le cours de cet ou vrage . « En visitant le village de Hiers, dit M. Mélier dans son important rapport sur les marais salants, nous avons vu des enfants de douze ans auxquels on n'en aurait pas donné plus de six ou huit , tant ils étaient chétifs et peu dé veloppés. Le teint de ces malheureux n'est pas seulement påle ; il est terne et d'un gris sale ; tout à la fois bouffis de visage et maigres des membres, ils n'ont en quelque sorte de développé que le ventre , ils portent presque tous des engorgements incurables . » « Le canton fut pendant longtemps dans l'impossibilité de fournir au recrutement le contingent d'hommes que lui assignait la loi . La plupart de ses jeunes gens étaient à réformer, soit pour défaut de taille , soit à cause de la fai blesse générale de leur complexion. Il est même arrivé bien des fois , dans certaines communes plus maltraitées , que de tous les hommes appelés, il ne s'en trouvait pas un seul qui fut propre au service, tant la population était che MODIFICATIONS ANORMALES . 33 tive etrabougrie..... On a vu plus, on a vu des années où il ne restait pas un seul homme de la classe appelée ; au cun n'était parvenu à l'âge du recrutement ; tous elaient morts avant le temps, et pour la plupart dès leur enfance D ( 1 ) . L'influence marécageuse est donc une cause de dévia tion maladive du type normal de l'humanité, et cette cause produit les mêmes résultats dans tous les pays et sous tou - tes les latitudes . Le caractère distinctif des dégénéres cences maladives dans leur rapport avec la spécificité de la cause sera un de nos principaux éléments de classification . • Un teint pale et livide , un æil terne et abaltu, des pau pières engorgées , des rides nombreuses sillonnant la fi gure avant le temps , des poitrines resserrées , un cou al longé, une voix grèle, une démarche lente et pénible, l'état de souffrance de l'appareil pulmonaire, forment les altribuls de l'habitant de la Dombes, de ce vaste marais entrecoupé de quelques terrains vagues et de sombres forêts ..... La vue de ce pays comme de l'espèce qui l'habite porte la tristesse dans l'âme de l'observateur... c'est un tombeau sur les bords duquel l'habitant traine douloureusement sa courte existence , et dont il semble chaque jour mesurer la profondeur ..... il est vieux à trente ans , cassé et décrépit å cinquante (2 ) . » Enfin, lorsque nous aurons à étudier l'action spéciale de la constitution du sol sur les différentes variétés des dégé nérescences , nous arriverons à un point où l'individu se montre tellement dégradé dans son organisation physique el dans ses manifestations intellectuelles, que, selon l'ex pression de quelques naturalistes, il ne rappelle plus l'idée ( 1 ) M. le docteur Mélier. Rapport sur les marais salants (Mémoires de l'Académie de Médecine, lome XIII , page 670, Paris , 1847) . (2) Statistique de M. de Bossi. 3 34 MODIFICATIONS NATURELLES . . de son espèce . Il est alors non - seulement imparfait, mais complétement dégénéré. Sa taille ne dépasse pas une certaine limite , et quelle que soit la latitude sous laquelle se développent des êtres soumis à la même cause de dé . gradation physique, ils se ressemblent tous par le caractère typique de la figure, par la nature de leurs instincts et celle de leurs habitudes. Si ceux qui ne sont arrivés qu'à une certaine période de cette dégénérescence peuvent encore reproduire la grande famille du genre humain, c'est sous la condition invariable d'une transmissibilité héréditaire fa tale pour les générations qui suivent . Les plus affligés parmi ces étres dégénérés se reconnaissent au contraire à l'im puissance où ils sont de se reproduire ;; ils offrent le type de la dégénérescence crélineuse dans sa manifestation extrême . Nous avons à peine effleuré l'histoire des dégénérescen . ces maladives dans l'espèce humaine ; nous n'avons cité que très- succinctement une seule cause de dégradation dégéné. rative , et cependant nous sommes déjà en droit de tirer cette conclusion importante, qu'entre le plus misérable in dividu de la nation Hottentote, chez laquelle des natura listes ont cherché avec complaisance des exemples de dé gradation physique, et l'Européen le plus accompli au point de vue de la perfection de son type, il y a bien moins de dissemblance qu'entre ce même Européen et l'être maladi vement dégénéré que l'on désigne sous le nom de crétin . La raison de ce que j'avance se déduit naturellement des considérations précédemment émises . Ces tribus , si dégra dées que les supposent quelques écrivains , constituent non seulement une variété dans l'espèce humaine , mais elles peuvent s'allier à toutes les autres variétés, se repro duire et remonter vers un type supérieur. Les dissem blances qui existent entre elles et d'autres variétés sont les résultats nécessaires des influences extérieures, l'expression MODIFICATIONS ANORMALES . 35 la plus frappante de cette loi naturelle qui fait que l'or ganisme de l'homme s'adapte au climat sous lequel il est destiné à vivre, mais encore une fois, toutes ces dissem blances ne proviennent pas d'un étal maladif ( 1 ) . D'autres raisons pbysiologiques, que nous ne pouvons qu'indiquer dans ce rapide exposé de ce qu'il faut entendre par dégénérescence dans l'espèce humaine , militent encore en faveur de notre manière de voir. La durée de la vie moyenne est à peu près la même chez les différentes races humaines . L'époque où les relations entre les deux sexes peuvent commencer avec chance de continuité de l'espèce ( 1 ) Nous reviendrons sur celle importante question dans le chapitre de l'influence du miasme paludéen sur la constitution de l'homme. Tout ce que je veux dire ici , c'est que l'état maladif exclut nécessairement la possibilité d'une continuité ou d'un progrès dans l'espèce. Une population de scrofuleux rachitiques et goitreux , finirait, en cas d'unions sexuelles permanentes entre la même catégorie maladive, par dégénérer dans des proportions telles que celle population disparaitrait entièrement . Mais je ne prétends pas par là que des états maladifs provenant de l'influence climatérique ne puissent pas être le résultat de modifications profondes dans certains systèmes organiques , et s'arrèler à un point qui constitue une variété capable de se propager. Je pense, avec quelques auleurs , que les Papous si remarquables par un teint noir , des cheveux frisés , un gros venire, des genoux tournés en -dedans, des pieds plats, de grosses articulations , doivent le désavantage de leur con stilution organique à des influences spéciales qui ont créé chez eux un lem pérament maladif. Ils se sont propagés néanmoins , ils ont formé une variété dans l'espèce, je n'en disconviens pas , mais ceci n'empêche pas qu'un tem pérament maladil ne soit une cause de dégénérescence ultérieure. M. le doclear Buchez qui me fournit les éléments d'une réponse à une objection me cile encore la race créole dans les lodes , comme exemple d'une variété qui s'est peu à peu rapprochée des naturels du pays , el cela sous l'influence des conditions climatériques qui ont profondément modifié la con stitution de leurs ancêtres. Mais encore une fois, nous reviendrons sur celle importante qnestion destinée à bien établir les conditions normales de la continuité de l'espèce dans les races humaines . très-grave, 36 MODIFICATIONS NATURELLES . diffère peu, malgré l'opinion trop généralement admise que les femmes des pays chauds sont capables d'avoir des en fants beaucoup plus tôt que celles des pays froids ; les épo ques de la première et de la seconde dentition, le moment où la croissance des os atteint sa dernière limite , n'offrent pas non plus une bien grande différence dans l'état nor mal ( 1 ) . Or, ce que nous en avons dit suffit pour faire en trevoir que ces lois si constantes dans l'humanité , ne trouvent plus leur application générale chez les êtres ma ladivement dégénérés . Les détails dans lesquels nous au rons à entrer, trouveront leur place dans la description particulière de chacune des catégories maladives qui feront l'objet de nos recherches . Je suis bien obligé d'admettre que quelques-unes des causes modificatrices précédemment citées , amènent chez certaines races un état d'infériorité, et que les comparaisons les plus favorables seront toujours en faveur des peuples , dont l'organisme est plus parfait. Aussi , en these générale , nous ne doterons jamais les malheureux indigènes de la terre de Van Diemen et de la pointe méridionale de l'Afri que , des facultés intellectuelles qui sont l'apanage des races privilégiées . Mais , à ce sujet encore, que de erreurs à rectifier ! et lorsque des auteurs très- recom mandables se sont appuyés sur le fait d'infériorité in tellectuelle pour présenter certaines races, non-seulement comme abrulies, dégradées, dégénérées, mais comme formant encore une aulre espèce, nous devons dans l'intérêt de nos études combattre une manière de voir qui tend à fausser, graves ( 1 ) On peut voir dans l'ouvrage de M. le docteur Prichard , combien d'idées erronées ont cours à ce propos dans les ouvrages d'histoire nalurelle . Elles soot d'autant plus répandues, que de grandes aulorités , celle de Montesquieu entre autres , les oul généralemcol imposées. MODIFICATIONS ANORMALES. 37 par un de ses cotés les plus importants, l'idée que l'on doit se faire des dégénérescences dans l'espèce humaine. J'insiste sur ce point, parce que l'observation rigoureuse des faits m'amènera à conclure que la déviation maladive du type normal de l'humanité ne consiste pas exclusive ment dans ces différences extérieures qui tranchent d'une manière si frappante avec les caractères d'un type de convention , ni même dans les profondes altérations de cer taines fonctions importantes de l'économie. Il est encore d'autres sources où nous devons puiser ; et l'idée qu'il faut se former de celle déviation maladive du type normal de l'humanité, se complète par l'étude différentielle des perturbations que les étres dégénérés présenlent à des degrés divers , soit dans la sphère de leur intelligence , soit dans celle de leurs sentiments . Il me suffira de donner ici une appréciation succincte des opinions des auteurs, puisque cetle importante question fera l'objet de nos recherches ultérieures. Ce n'est pas sans éprouver un sentiment de profonde tris lesse, qu'on lit tout ce qu'un célèbre écrivain Portugais , M. le docteur Martius, a écrit sur l'ensemble des races indi gènes du nouveau monde . Ces races , dit- il, se distinguent de loutes les autres , non -seulement par certaines particularités de conformation physique, mais encore, d'une manière plus tranchée peut-être, par des caractères spéciaux dé duits de l'examen de leur condition mentale. Ils joignent à l'ignorance et à la légèreté de l'enfant l'incapacité d'ap prendre , ainsi que l'opiniatreté du vieillard . Cette singu lière et inexplicable réunion des défauts particuliers aux deux extrêmes de la vie intellectuelle , a fait échouer tous les efforts tentés jusqu'à ce jour pour réconcilier l'Améri cain avec l'état de choses présent. Il n'essaie pas de lutler contre l'ascendant de l'Européen , mais il refuse de s'asso 38 MODIFICATIONS NATURELLES, cier å son mouvement... Dans les sentiments de l'indi gène Américain, si nous en croyons le savant Portugais , il ne reste plus rien de l'empreinte que l'bomme reçut en sortant des mains du créateur, et il semble que depuis longtemps c'est le pur instinct animal qui l'a guidé dans la route par laquelle il est arrivé d'un passé déplorable, à un avenir non moins désespérant . Il n'en est plus (je cite tex tuellement les paroles de l'auteur), « il n'en est plus à la première période du développement normal de l'espèce : , ce n'est pas l'homme primitif, c'est l'homme dégénéré que » nous voyons en lui . Voilà du moins ce qui semble ré , sulter d'une foule d'indications diverses. , L'exposé de ces diverses indications est tracé de main de maitre ; on y voit le cachet d'une observation profonde, d'une longue habitude de commerce avec les indigènes du nouveau monde, mais il y régne comme un sombre décou ragement à l'égard de la régénération possible des nom breux rameaux d'une ancienne nation qui , dans l'opinion de M. Martius, aurait disparu presque tout entière dans quel que grand cataclisme, et dont les débris auraient formé ces peuplades errantes si réfractaires à toute idée de progrès et instinctivement ennemies les unes des autres . Ecoutons le plutot : « Faut-il croire que quelque grande convulsion » de la nature , quelqu'effroyable tremblement de terre , tel que celui auquel on attribuait jadis la submersion de , la fameuse Atlantide, a enveloppé dans son cercle des » Cructeur les habitants du nouveau continent ? Est- ce » la terreur profonde ressentie par les malheureux échap » pés à celte affreuse calamité, qui , se transmettant sans » diminuer d'intensité aux générations suivantes , a trouble » leur raison, obscurci lcur intelligence, endurci leur cæur ? Est- ce cette terreur toujours présenle qui les a dispersés , ret , fermant leurs yeux aux bienfaits de la vie sociale , les MODIFICATIONS ANORMALES. 39 » a fait se fuir les uns les autres sans savoir où ils porte raient leurs pas ? Supposerons- nous que des calamités » d'un autre genre, de longues et désolantes sécheresses, » d'immenses inondations amenant après elle la famine, ont , forcé les hommes de race rouge à se dévorer les uns les

autres, et que la répétition de ces actes de cannibalisme

» leur enlevant bientôt tout ce qu'il pouvait y avoir de no ble et d'humain dans leur nature, les a fait tomber dans i l'état de dégradation et d'abrutissement où nous les trouvons 1 aujourd'hui ? Ou bien enfin celte dégradation est-elle la · conséquence, non des circonstances extérieures, mais des vices de l'homme lui - même, la suite des désordres affreux dans lesquels il est tombé en s'abandonnant aux penchants que la tache originelle a laissés dans son cæur ? , Y devons-nous voir, en un mot, un exemple du châtiment o que le créateur a infligé aux enfants pour la faute des pères, avec une sévérité qu'il serait téméraire à nous de taxer d'injustice. » S'il nous est impossible d'accorder à M. le docteur Martius toutes ces conclusions, au moins lui devons-nous cette justice , que dans ses recherches ethnographiques il n'a jamais eu l'idée de faire de ce te race indigène de l'Amérique du Sud si abrutie, si dégradée, si dégénérée, même d'après lui , une espèce à part . M. Bory de Saint au contraire, ne voit pas seulement dans les Bos chismans de l’Afrique méridionale, le plus dégénéré, le plus misérable de tous les peuples , mais il établit encore entre eux et les bommes appartenant à l'espèce qu'il appelle Japétique, une différence des plus tranchées . Il les consi dère comme formant la transition entre le genre Homo et les genres Orang et Gibbon ; il leur trouve même quelqu'ana logie avec les Macaques. Voici , au reste , en quels termes il Vincent , s'exprime : 40 MODIFICATIONS NATURELLES. > 2 1« L'espèce Hottentote se partage avec l'espèce Cafre la pointe méridionale de l'Afrique... De toutes les espèces humaines, la plus voisine du second genre ' de Bimanes > par les formes , elle en est encore la plus rapprochée par » l'infériorité de ses facultés intellectuelles, et les Hotten » lots sont pour leur bonheur, tellement brutes, paresseux » et stupides, qu'on a renoncé à les réduire en esclavage . » A peine peuvent- ils former un raisonnement, et leur lan gage , aussi stérile que leurs idées , se réduit à une sorte » de gloussemenl qui n'a presque plus rien de semblable à ► notre voix ... D'une malpropreté révoltante qui les rend » infects, toujours frollés de suif ou arrosés de leur pro » pre urine , se faisant des ornements de boyaux d'ani maux et d'entrailles qu'ils ne lavent même pas, passant » leur vie assoupis , accroupis ou fumant, parfois ils er » rent avec quelques troupeaux qui leur fournissent du » lait ... Isolés , taciturnes, fugitifs, se retirant dans leurs » cavernes ou dans les bois , à peine font - ils usage du feu, si , » ce n'est pour allumer leur pipe qu'ils ne quittent point . » Le foyer domestique leur est à peu près inconnu et ils ne » bâtissent pas de villages ainsi que les Cafres leurs voisins , » qui regardent ces misérables comme une sorte de gibier, » leur donnent la chasse et exterminent ceux qu'ils ren » contrent. On les a dit bons, parce qu'ils sont apathiques ; » tranquilles , parce qu'ils sont paresseux ; et doux , parce qu'ils se montrent laches en toute occasion . » Il est vraiment étrange de voir avec quel servilisme les auteurs qui n'ont jamais vu ces peuples , qui à plus forte raison n'ont pas vécu avec eux et ne connaissent pas leur langage, se copient les uns les autres dans ces désespé rantes descriptions, et renchérissent encore sur celles de leurs prédécesseurs . Pour M. Virey, qui fait du type phy sique Ethiopien un tableau bien moins flatteur que celui du » >> MODIFICATIONS ANORMALES . 41 singe, et qui voit à peine une différence entre le museau du Nègre et celui de ce dernier animal , pour M. Virey, dis-je , rien ne peut se comparer à la faiblesse, à l'astuce et à la là cheté des castes négresses, qui courbent, je cite ses propres paroles, un front servile sous un joug d'airain imposé par des hommes plus civilisés, qui les oppriment avec audace, qui les persécutent inhumainement..... Leur esclavage avi. lissant est de lous les siècles , et jamais une résolution géné reuse ne s'est élevée dans leur stupide cour..... Ils n'ont point adouci leur malheur ni ennobli leur infortune par leurs talents... Hommes sans courage, ames rampantes, ils n'ont eu que des sentiments vulgaires , une intelligence ténébreuse ... La branche Hottentote , plus automatique, mais toute dé bonnaire, languit dans une lourde apathie qui la rend eu nuque, si l'on peut s'exprimer ainsi , pour un état de perfec tion ( 1 ) . Au reste, il est heureux de voir qu'une réaction complete s'établit aujourd'hui contre de pareilles idées ; réaction qui n'est pas seulement basée sur certaines sympa thies si naturelles au cæur de l'homme, mais sur une con naissance plus scientifique de faits , dont quelques -uns avaient été admis avec une légèreté inconcevable pour ou contre la thèse qu'il s'agissait de soutenir . Buffon est peut-être le premier des naturalistes qui nous ait accoutumés à regarder les Nègres sous un aspect plus favorable. « Ils sont, dit-il , naturellement compatissants et même tendres pour leurs enfants, pour leurs amis, pour leurs compatriotes; ils partagent volontiers le peu qu'ils ont avec ceux qu'ils voient dans le besoin , sans même les connaitre autrement que par leur indigence. Ils ont donc, comme on voit , le cær excellent , ils ont le germe de toutes les ver lus : je ne puis écrire leur histoire sans m'attendrir sur leur ( 1 ) Virey. llistoire naturelle du genre humain , tome 1 , p . 180 . 42 MODIFICATIONS NATURELLES . étal ; ne sont-ils pas assez malheureux d'être reduits en servitude ( 1 ) ? » Buffon, comme on sait , n'a pas voyagé chez ces peuples. Il scrute , il est vrai, et approfondit les récits des voyageurs ; il trouve dans cette étude comparée les inspirations qui le trompent rarement ; mais on pourrait l'accuser ici de se laisser aller à un sentimentalisme exagéré. Je préfère en conséquence m'appuyer sur le témoignage de ceux qui ont vécu avec les races que l'on nous présente comme si de gradées, qui ont partagé leur manière de vivre, leurs dan gers et leurs misères, et qui, grâce à la connaissance de la langue , ont mieux apprécié l'état mental de ces tribus mal heureuses. M. Burchell qui , au dire de M. le docteur Prichard , a recherché toutes les occasions d'avoir des rapports avec les Boschismans, et qui a pu observer dans tous ses détails leur manière de vivre, a reconnu que malgré l'état effroyable de misère et de dénuement auquel ils sont réduits, on trouve chez eux des qualités sociables , le sentiment de la compassion , celui de la bienveillance , en un mot, tous les altributs essentiels de l'humanité. On sait positivement aujourd'hui, par les travaux de M. le professeur Vater, que les Boschismans ne sont pas une race distincte , mais bien une branche et une subdivi sion de la nation autrefois très-nombreuse des Hottentots. Le savant professeur est arrivé à une conclusion rigou reuse sous ce rapport, en comparant la langue des Boschis mans (ce qui est déjà loin du gloussement que leur altribue M. Bory de Saint - Vincent) , à la langue des Koraks et des autres Hollentots . Il a pu détruire ainsi une opinion que Lichtenstein était parvenu à faire partager à beaucoup ( 1 ) Buffon, lome III , p . 469. MODIFICATIONS ANORMALES. 43 d'écrivains qui considérérent avec lui les Boschismans comme constituant une famille particulière, complétement distincte de toutes les races africaines . Ces malheureux, si dégradés par suite de leur manière de vivre actuelle, ne soul , d'après le professeur Vater, que les débris de hordes de Hottentots qui , de même que toutes les tribus de l'Afri que centrale, vivaient originairement du produit de leurs troupeaux. Voulons-nous savoir comment ils sont arrivés à cet état de dégradation qui a faussé les idées des natu ralistes ? écoutons l'auteur . « Les hommes que l'on désigne sous le nom de Boschis mans vivent dans un état de profonde misère, et la plupart de leurs hordes sont complétement dépourvues de menu comme de gros bétail . Leurs moyens de subsistance repo sent en partie sur le produit de leur chasse, en partie sur des racines sauvages que leur fournit le désert, sur les @ufs de fourmis qu'ils recueillent, les sauterelles que le vent leur apporte, les reptiles que le hasard fait tomber sous leurs mains ; en partie enfin , sur le butin qu'ils en lèvent aux oppresseurs de leur race, leurs ennemis héré ditaires, les colons de la frontière . Descendus de la con dilion de pasteurs à celle de chasseurs et de brigands, les Boschismans, comme on pouvait le prévoir et comme le confirme le témoignage des hommes qui les ont connus, ont acquis plus de résolution dans le caractère à mesure qu'ils ont été exposés à plus de dangers , plus de férocité à mesure qu'ils ont souffert plus d'injustices, plus d'activité à mesure qu'ils ont eu å endurer plus de privations . Des peuples pasteurs d'un naturel doux , confiant et inoffensif, se sont transformés graduellement en hordes errantes de sauvages farouches, inquiets et vindicatifs. Traités par leurs semblables comme des bêtes féroces, ils ont fini par en prendre les babitudes et les allures . o 44 MODIFICATIONS NATURELLES . Or , celle même cause a produit les mêmes résultats chez d'autres tribus

celle des Koronas

, la plus riche , la plus avancée dans les arts nécessaires à un peuple de pasteurs , a subi, d'après le témoignage de M. Thompson , une trans formation semblable . Le voyageur Kolbe nous assure la même chose , et il nous donne sur le caractère des Hotten tots avant l'époque de dégradation où ils sont tombés , des renseignements que l'on a tout lieu de croire fidèles, et qui sont en désaccord complet avec ceux que nous fournissent les auteurs modernes ( 1 ) . Il nous serait facile encore de compléter tous ces témoi gnages par ceux des frères Moraves qui, par les résultats de la mission qu'ils établirent au Cap , donnèrent le démenti le plus formel à ceux qui prétendaient que ces races afri caines , vu l'abrutissement de leur intelligence , n'étaient susceptibles d'aucune éducation . ' Nous pouvons conclure des considérations qui précèdent , 1 ( 1 ) J'ai déjà eu l'occasion de trailer ce même sujet dans mes Etudes cli niques sur l'aliénation mentale . Je renverrai le lecteur au chapitre iplitulé

Considérations générales sur la manière d'envisager l'étude des causes des diverses aliénations mentales

lome

I , p . 70 à 80 . A celte époque , quelques critiques ont mal accueilli cette manière de trans porter l'étude des causes de l'aliénation mentale sur un terrain qui jusqu'alors n'avail guère été exploité que par les anthropologistes , les naturalistes et les voyageurs. Je ne me suis pas laissé décourager , et mes tendances actuelles me reportent invinciblement vers une manière plus large de considérer non seulement la génération des troubles intellectuels , mais le mode de pro duction des diverses dégénérescences dans l'espèce humaine. D'ailleurs ces deux ordres de fails pathologiques marchent le plus ordinairement sur une ligne parallèle . Je m'estimerais très -malheureux , si , pour mes éludes , j'en élais réduit aux tristes spécimens que nous sommes chargés de traiter dans nos asiles . J'éprouve le besoin d'étendre mon horizon , el je ne demande d'élre jugé qu'après l'exposition complèle de ma théorie . 1 MODIFICATIONS AXORMALES. 45 que l'infériorité intellectuelle remarquée chez certaines races, n'entraine pas nécessairement l'idée d'un état ma ladif, comme cela s'observe dans les véritables dégénéres cences de l'espèce humaine. Les influences climatériques, qui ont pour résultat d'a dapter l'organisme au climat sous lequel l'homme est destiné à vivre, amènent, comme nous l'avons vu, certaius caractères typiques qui se transmettent par l'hérédité et forment des variétés dans l'espèce. Ces variétés , par leur mélange avec des variétés supérieures , peuvent sous l'in luence de circonstances favorables, remonter vers un type plus susceptible de perfection. Le même phénomène se remarque dans la sphère intel lectuelle , et les observations les plus authentiques nous démontrent que les races les plus dégradées en apparence , ne sont pas privées de ces notions essentielles qui forment le caractère distinctif de l'humanité , et lui permettent d'ar river à un élat plus parfait. L'infériorité intellectuelle de certaines races , infériorité due à des circonstances bien définies et bien déterminées, n'a-jamais présenté un caractère assez général et assez permanent, pour permettre à quelques naturalistes de con clure å l'existence d'une espèce différente . « L'unité de l'homme, dit M. Flourens, est surtout dans l'unité de l'esprit , dans l'unité de l'ame de l'homme. L'ame de l'homme est partout la même, je retrouve partout les mêmes vertus, les mêmes passions, les mêmes espérances , les mêmes craintes ( 1 ) . » On peut dire que chez certaines races malheureuses , l'intelligence est à l'état latent , et ne demande qu’une occa sion favorable pour se développer et s'assimiler au progrès général de l'esprit humain. ( 1 ) Flourens. Ilistoire des travan.c el des idées de Buffon, p . 107 . 46 MODIFICATIONS NATURELLES . L'infériorité intellectuelle due à la déviation maladive du type normal de l'humanité, se distingue à un tel point de l'infériorité intellectuelle due aux conditions déplorables qui amènent l'état dégradé des Boschismans et d'autres peuplades non moins malheureuses, que nous sommes en droit de tirer la conclusion suivante : Entre l'état intellectuel du boschisman le plus sauvage et celui de l'européen le plus avancé en civilisation , il y a bien moins de différence qu'entre l'état intellectuel du même européen et celui de cet étre dégénéré, dont l'arrêt intellectuel est dû à une atrophie cérébrale, congéniale ou acquise, ou å telle ou telle autre cause amenant un état maladif que nous désignons par les noms d'imbécillité , d'idiotie ou de démence. Le premier, en effet, est susceptible d'une modification radicale, et ses descendants peuvent rentrer dans un type plus parfait. Le second n'est susceptible que d'une amé lioration relative , et des influences héréditaires fatales pèse ront sur ses descendants . Il restera toute sa vie ce qu'il est en réalité : un spécimen des dégénérescences dans l'espèce humaine, un exemple de la déviation maladive du type normal de l'humanité ( 1 ) . ( 1 ) Je ne veux pas dire par la que certaines dégénérescences maladives de l'espèce ne soient pas succeptibles d'être heureusement modifiées par un traitement convenable. Un des éléments importants de notre classification reposera sur les dégénérescences curables , el sur celles qui sont au dessus des ressources de l'art ou des efforts de la nalure . Nous aurons à nous occuper spécialement de celle question dans la partic de cet ouvrage qui trailera des moyens à employer pour remédier aux causes si nombreuses des dégénérescences dans l'espèce humaine, et qui indiquera quelques - uns des essais thérapeutiques mis en usage pour sauver ces malheureux d'une dégénérescence complète . DEUXIÈME SECTION. $ 1. De la méthode à suivre pour étudier les causes des dégénérescences dans l'espèce humaine. J'ai fait tous mes efforts pour définir ce que j'enten dais par dégénérescences dans l'espèce humaine . J'ai cher ché, par des raisons déduites de l'étude des transformations observées dans les variétés de l'espèce humaine, à bien établir la différence qui existe entre les transformations que je regarde comme naturelles et celles qui sont le ré sultat d'une influence pathologique. J'ai fait entrevoir les avantages que l'anatomie et la physiologie comparée pou vaient nous apporter dans ces études . Il me reste mainte nant å indiquer la méthode que je vais suivre pour étudier les causes des dégénérescences, et pour classer les êtres dégénérés dans leurs rapports avec la cause qui les a fails ce qu'ils sont réellement : une déviation maladive du type normal de l'humanité. C'est en étudiant le mode d'action de ces causes que nous pourrons nous faire, si je ne me trompe, une idée exacte des transformations pathologiques de l'espèce, et trouver ainsi les éléments d'une classification naturelle. Dégénérescences par intoxication . –· 1 ° L'homme qui vit dans un milieu paludéen , est pour ainsi dire la victime involontaire des causes qui détruisent sa santé et amènent des états de cachexie héréditaire ; il subit nécessairement les phénomènes de l'intoxication . Mais il est d'autres cir constances où la dégénérescence de l'espèce est en rap port plus direct avec la dépravation du sens moral, la vio lation des lois de l'hygiène, les exigences de certaines 48 MÉTHODE A SUIVRE habitudes que donne l'éducation ; c'est ce que l'on remarque dans l'abus des alcooliques et de quelques narcotiques, tel que l'opium. Sous l'influence de ces agents toxiques il se produit des perversions si grandes dans les fonctions du système nerveux , qu'il en résulte, comme nous le démontre rons , de véritables dégénérescences , soit par l'influence directe de l'agent toxique, soit par la seule transmission héréditaire. L'histoire des substances narcotiques ou vé néneuses employées chez les différents peuples du monde pour se procurer une excitation factice et des sensations extraordinaires, complétera ce que nous avons à dire sur ce mode des dégénérescences par intoxication . 2. Les efforts que fait la nature pour adapter la consti tution de l'homme au pays dans lequel il est appelé å vivre, amėnent, comme nous l'avons vu , des variétés carac téristiques dans l'espèce . Mais il arrive aussi que les efforts de la nature sont neutralisés par des influences d'un ordre lellement actif, que les hommes qui vivent dans certains milieux sont soumis à une véritable intoxication ; c'est ce que l'on a vérifié dans les contrées marécageuses où la constitution des babitants finit par s’altérer , et ou l'espèce humaine dégénére. Des phénomènes analogues sont obser vés dans les pays où la constitution géologique du sol exerce sur l'homme une action dégénératrice ;; le créli nisme, cette dégénérescence sur laquelle nous avons déjà plus d'une fois appelé l'attention , en sera pour nous un des plus frappanls exemples. 3º L'humanité semble périodiquement condamnée à cer tains fléaux qui entrainent à leur suite des modifications fatales dans les lois de l'organisme . Je citerai les famines, les épidémies , qui altèrent si profondément la constitution générale et qui engendrent si souvent ces temperaments maladifs dont on retrouve les types dans les générations DANS L'ÉTUDE DES CAUSES. 49 qui succèdent à celles qui ont été si cruellement éprouvées. Les famines, les épidémies ne sont pas des faits isolés . Des perturbations extraordinaires dans la marche régulière des saisons , des boulversements étranges dans l'ordre des phénomènes naturels , ne sont que trop souvent les avant coureurs de ces grandes calamilés qui affligent l'espèce humaine. Il appartient à la philosophie de la médecine de constater non- seulement leurs effets destructeurs immé diats sur la santé générale, mais d'étudier encore dans quel sens les tempéraments des générations sont modifiés par ce que les anciens appelaient le génie des épidémies. Les remarquables travaux scientifiques qui se sont pro duits dans ce sens faciliteront nos propres recherches. L'idée d'une intoxication spéciale ne peut plus se séparer aujourd'hui de l'idée d'épidémie ; et si le miasme paludéen agit non- seulement comme élément toxique, mais comme agent dégénérateur, nous serons en droit de conclure que le principe miasmatique, dont il est rationnel d'admettre l'existence pour expliquer la marche et les ravages des épi démies, est dans des rapports intimes avec les plus graves perturbations que puisse éprouver l'espèce humaine dans son état présent et dans l'avenir des générations. 4 ° Il nous sera facile enfin d'établir que les conditions préjudiciables à la santé générale sont en relation directe , non - seulement avec la viciation de l'air que l'homme res pire, mais aussi avec la nature de ses aliments. L'insuffi sance de la nourriture, l'usage exclusif de certaines sub stances alimentaires, outre qu'ils introduisent des éléments d'appauvrissement dans les constitutions, et conséquem ment de dégénérescence dans l'espèce, produisent encore certaines affections d'un caractère endémique spécial ; la pellagre , celle maladie d'une nature si éminemment alté rante , nous en offrira un exemple des plus frappants . 2 4 30 MÉTHODE A SUIVRE Dégénérescences résultant du milieu social. Industries; profes sions insalubres ; misère.— Nous avons considéré jusqu'à pré . sent l'homme dans sa lutte avec la nature extérieure . Il peut modifier, avons- nous dit , l'action des éléments, mais il en est modifié à son tour . Nous avons eu soin de faire ressor tir la différence qui existe entre ces modifications natu relles et pour ainsi dire nécessaires qui amènent des va riétés dans l'espèce, et ces autres modifications maladives qui constituent pour nous la classe des dégénérescences . Mais les nouvelles conditions faites à l'homme par le milieu social où il est obligé de vivre , amènent aussi d'autres luttes , et l'exposent conséquemment à d'autres éléments de déviation maladive de son type normal . Ce n'est pas assez pour lui d'avoir vaincu la nature extérieure, il lui faut encore vaincre la nature intérieure, ou , si l'on aime mieux , la nature factice que lui impose la condition sociale dans lequel se passe son existence . C'est dire en d'autres termes que l'exercice de professions dangereuses ou insalubres, l'habitation dans des centres trop populeux ou malsains, soumettent l'organisme à de nouvelles causes de dépérissement et conséquemment de dégénérescence. Je sais parfaitement ce que peut le génie de l'homme quand il lutte contre les éléments nuisibles ; mais sa puissance est limitée, et malgré tous les progrès de la science, il est impossible qu'il ne soit pas modifié à son tour par les con ditions mauvaises que lui font la vie de fabrique , l'exploi tation de certains produits qui le mettent en contact avec des émanations toxiques , ou qui le forcent å passer la plus grande partie de son existence dans les entrailles de la terre. Si l'on joint maintenant à ces mauvaises condi tions générales l'influence si profondément démoralisatrice qu'exercent la misère , le défaut d'instruction , le manque de prévoyance, l'abus des boissons alcooliques et les excès DANS L'ÉTUDE DES CAUSES. 51 venériens , l'insuffisance de la nourriture , on aura une idée des circonstances complexes qui tendent à modifier d'une manière défavorable les temperaments de la classe pauvre (1) A l'objection qui peut m'être faite que ces dernières causes de dégradation intellectuelle, physique et morale sont depuis longtemps déjà soumises à l'étude des hommes spéciaux ; que de nombreux ouvrages ont été inspirés par le désir de résoudre ce douloureux problème de la misère dans le sens de l'amélioration matérielle de l'existence , sans qu'aucune solution satisfaisante et immédiatement ap plicable ait encore été donnée, je n'aurai rien à répondre. D'une part , l'objection ne parail pas m'atteindre (j'examine la question en médecin et non pas en économiste) , et de l'autre, rien ne me force á me laisser aller au décourage ment de ceux qui n'ont aucune foi dans l'amélioration des destinées humaines. Qu'il me suffise de laisser entrevoir que mes recherches dans ce monde si exploré et si bouleversé par le nombre infini des théories émises et par les opinions préconçues, m'amènent, concurremment avec mes autres investigations, au but définitif que je désire atteindre dans cet ouvrage et que j'ai déjà exposé en commençant. Ce but est de théoriser lout ce qui a rapport aux causes éloignées ou prochaines des dégénérescences, de classer leurs résultats , et de for muler les règles générales de la prophylaxie, de l'hygiène et du traitement à l'aide desquels il est possible de combattre tant de funestes influences . ( 1 ) Ce simple exposé nous laisse déjà entrevoir que si nous devons éludier séparément chaque élément de dégénération , il existe cependant tel ou tel état de dégénérescence qui est comme la résultante de plusieurs causes réunies . 52 MÉTHODE A SUIVRE De la dégénérescence qui résulte d'une affection morbide an lérieure ou d'un temperament maladif. - Ce chapitre ne sera que le complément des idées que j'ai déjà émises en matière d'aliénation mentale. Cependant, afin de ne laisser aucune incertitude dans l'esprit du lecteur sur ce que j'entends par la dégénérescence qui tient à une affection morbide pri mitive ou qui provient d'un tempérament maladif, il est indispensable que j'entre dans quelques nouvelles expli cations . Mes études sur les causes de l'aliénation mentale , et sur le développement ainsi que sur la terminaison de cette ma ladie nerveuse si compliquée, m'ont déjà amené à établir une relalion intime entre la nature des causes génératrices de l'aliénation mentale et la nature des idées et des ten dances de ceux qui souffrent de cette affection . C'est en partant de ce point de vue que j'ai pu tracer le caractère essentiel des délires épileptique , hystérique, hy pocondriaque, et démontrer jusqu'à quel point les idées dé lirantes des maniaques, des mélancoliques, des paralysés généraux et les différentes manifestations de leur nature affective, coïncident avec l'essence du trouble fonctionnel de l'organisme. J'ai été plus loin à cette même époque, et j'ai laissé entrevoir que cette similitude dans les idées déli rantes , dans les tendances et les habitudes des aliénés qui appartiennent à la même catégorie maladive , finit, dans l'état chronique surtout , par se refléter jusque dans l'ex pression des traits du visage et jusque dans ces nuances variées qui constituent ce que l'on est convenu d'appeler les habitudes extérieures . Les doctrines que j'ai émises alors que je ne m'occupais pas spécialement des dégénérescences dans l'espèce hu maine , se trouveront confirmées par mes éludes actuelles, et la proposition suivante se déduira naturellement des faits DANS L'ÉTUDE DES CAUSES. 53 nouveaux que j'aurai å meltre en évidence : à chaque ma ladie correspond une expression typique qui est la manifestation la plus palpable d'une lésion fonctionnelle. Cette vérité me parait d'une simplicité extrême, et les médecins habitués à voir un grand nombre de malades se méprennent rarement sur la nature intime d'une affection dans ses rapports avec son cachet extérieur. Bien mieux, les personnes étrangères à l'art de la médecine , mais chez qui la prévision dans le diagnostic est soudainement ré veillée par le danger de ceux qui leur sont chers, émettent souvent les idées les plus justes dans ces situations ex trémes , où ils n'ont cependant d'autre guide que le carac lére extérieur de la maladie, et d'autres inspirations que celles qui émanent de l'inquiétude de l'esprit et du cæur. que j'ai dit jusqu'à présent ne sort pas des données ordinaires de la science, et personne ne me contestera la justesse de ces déductions ; mais il nous reste à faire un pas pour amener la question sur le terrain des dégénéres Се cences . l'un La maladie peut être passagère ou chronique, et les causes qui la produisent, éphémères ou permanentes. Dans et l'autre cas , les effets seront différents. Lorsque la maladie ou les causes de la maladie tendront à se constituer comme un élément permanent, ou tout au moins périodique, le type de l'être souffrant tendra aussi à se constituer avec son cachet spécial . Or, c'est précisément ce que j'ai fait ressortir dans mes Etudes cliniques, à propos de la manie chronique, de la mélancolie, de l'épilepsie , de la démence, de la paralysie générale , de l'idiotie et de l'im . bécillité. Mais si certaines dégénérescences de l'espèce sont dans des rapports intimes et pour ainsi dire nécessaires avec des lésions essentielles du système nerveux , comment, me 54 MÉTHODE A SUIVRE demandera-t- on , ces mêmes dégénérescences pourront elles s'harmoniser avec un temperament maladif ? Pour répondre à cette question , je procéderai du simple au composé. J'établirai dans mes recherches ultérieures que les tempéraments, et même , comme personne ne l'ignore , que les ressemblances physiques se trausmettent des pères aux enfants. Tel tempérament, telle aptitude intellectuelle ou morale, telle qualité ou tel défaut physique, sont les pri viléges, ou si l'on veut, les éléments caractéristiques de certaines familles et même de certaines races. Et pour donner d'avance une idée de la manière dont je considère cet ensemble de propriétés physiologiques et d'aptitudes spéciales dans le fonctionnement ou le jeu des organes que l'on est convenu d'appeler temperament, voici ce que je pense. Le tempérament est le résultat des efforts que fait la na ture pour adapter la constitution de l'individu å tel ou tel élément qui prédomine dans l'organisme . Sous ce rapport , on conçoit qu'il y ait des tempéraments plus heureusement prédisposés , et ce n'est pas sans motifs aussi que l'on at tribue certaines affections spéciales à tel tempérament plutot qu'à tel autre. Le temperament lymphatique n'est- il pas dans ce cas ? et bien qu'on ait raison de ne pas consi dérer comme des perfections de la nature physique le plus ou moins de blancheur et de transparence dans la peau , la finesse plus grande des cheveux, la forme particulière que les affections du système osseux peuvent donner aux arti culations et l'ensemble en un mot des conditions physiolo giques qui constituent le tempérament lymphatique, il ne viendra cependant à l'esprit de personne de regarder les individus lymphatiques comme des malades, ni à plus forte raison comme des êtres dégénérés . Dans quels cas sera- t - il donc possible d'harmoniser un DANS L'ÉTUDE DES CAUSES. 55 étatdedégénérescence avec un temperament maladif ? Ce sera quand les efforts de la nature pour adapter la consti tution de l'individu à tel ou tel élément qui prédomine dans l'organisme, seront dépassés ou neutralisés par l'activité trop grande de cet élément prédominant. Qu'on l'appelle , si l'on veut, élément ou principe scrofuleux, et l'on aura une idée de la transformation d'un tempérament ordinaire ( tel que serait le tempérament lymphatique par exemple) , en un tempérament maladif qui ne se traduira plus au-debors par certains caractères généraux compatibles avec la con linuité normale de l'espèce , mais par certains caractères de dégénérescence maladive capables de compromettre l'a venir des générations. Le temperament scrofuleux avec tendance au rachitisme est un exemple frappant d'un de ces étals spéciaux , que je classe parmi les dégénérescences provenant des efforts infructueux de la nature pour adapter une constitution individuelle avec un élément maladif qui prédomine dans l'organisme. J'en montrerai par la suite types remarquables. La constitution rachitique nous servira encore à faire ressortir la solidarité pathologique invariable qui réunit certaines dégénérescences en appa rence distinctes . Qu'il me suffise de laisser entrevoir que dans lesmilieux où l'on observe un plusgrand nombre de femperaments maladifs spéciaux , là aussi on rencontre des conditions particulières d’endémicité pour la production de telle variété dégénérative, plutôt que de telle autre. 5 des 1 1 Desdégénérescences dans leurrapport avec le mal moral . - L'étude de l'influence réciproque du physique sur le moral a été dema part l'objet de préoccupations antérieures trop constantes , pour ne pas m'engager à donner une place impor aux dégénérescences physiques qui viennent d'un mal moral, Mais ici nous devons faire une distinction entre les tante 56 MÉTHODE A SUIVRE 18 ! causes d'un ordre purement intellectuel ou moral et celles que nous sommes conveau d'appeler causes mixtes ( 1 ) , par la raison que certaines conditions physiologiques bien dé terminées nous paraissaient aussi intervenir activement dans la production des dégénérescences . Si les passions mauvaises qui bouleversent le cour humain, si la direction vicieuse imprimée à l'éducation in tellectuelle et affective des enfants, si l'hérédité dans le mal moral, ne peuvent se séparer complétement des conditions physiques de l'organisme, l'étude de ces causes se rattache néanmoins à un élément d'un ordre plus intellectuel que la misère, par exemple , que les professions insalubres , ou que telle ou telle autre cause dont la complexité est un fait bien connu. Quoi qu'il en soit , je ne pourrai dans une question aussi importante ètre infidèle aux principes qui m'ont dirigé dans mes études antérieures . J'ai reconnu par l'observation ri goureuse des faits, qu'il est bien difficile, sinon impossible, d'étudier séparément l'influence des causes exclusivement morales et des causes exclusivement physiques. Dans l'idée que nous nous sommes faite des rapports des manifestations intellectuelles avec les conditions maladives de l'organisme, rien n'est moins matérialiste que de traiter de l'influence du pbysique dans les actions de l'âme . Je crois, avec M. le docteur Buchez, que le cerveau est l'organe de l'âme . Toute force quelle qu'elle soit , spiri tuelle ou autre , est nécessairement limitée par son organe ; elle ne peut rien faire, rien produire au -delà des puis sances contenues dans son instrument . L'âme peut bien avoir conscience des limites que son organisme lui impose, mais elle ne peut les dépasser. « Je ne crois pas, ajoute ce ( 1 ) Voir mes Etudes cliniques , lome II , page 64 . DANS L'ÉTUDE DES CAUSES . 57 savant médecin , qu'il y ait dans l'homme une seule possibi lité qui ne soit pas prédisposée organiquement . Dieu a créé l'homme pour une certaine fonction1 ; l'ame qu'il lui a donnée est une puissance de nature indéfinie ; mais en même temps il l'allie à un organisme dont il a déterminé les puissances , aussi bien dans le sens du mal que dans le sens du bien ..... » Nous en avons dit assez pour faire voir que l'action des influences d'un ordre purement intellectuel ou moral ne peut pas être éludiée d'une manière abstraite , ni indépen dante des modifications amenées tant par l'organisme de l'individu que par le milieu social où il se développe . 1 Des dégénérescences qui proviennent d'infirmités congéniales ou acquises dans l'enfance. - Quelques mots suffiront pour faire ressortir l'importance des matières qui seront traitées dans ce chapitre. Commençons d'abord par dire que sous le nom d'infirmités, nous n'entendons pas certaines défec luosités corporelles connues sous le nom de difformités. Une difformité telle que l'absence même congéniale d'un membre n'est pas nécessairement transmissible par l'hé rédité , et n'empêche pas l'individu de propager la grande famille humaine dans des conditions normales . Nous savons cependant que des difformités peuvent devenir héréditaires et former les caractères distinctifs de quelques races ; il en est de même des anomalies , des arrêts de développement et de certains états physiologiques anormaux , tel que l'al binisme ; mais nous aurons à nous expliquer sur toutes ces choses , et nous ne voulons ici que fixer l'attention sur les dégénérescences amenées par les infirmités congéniales ou acquises. L'état de dégénérescence, comme nous l'avons vu dans les considérations qui précédent , peut se constituer par la voie de l'intoxication , par celle des milieux malsains , par 58 MÉTHODE A SUIVRE 1 l'influence désastreuse de professions nuisibles , par la ma nière de se nourrir, par l'immoralité, etc. La dégénéres cence peut être aussi la suite d'une affection morbide an . térieure, ou la conséquence d'un temperament maladif. Dans ces situations diverses , l'homme, nous le supposons, avait atteint son développement normal, et s'il pottait en lui- même les germes d'une transmission dégénérative, rien dans son jeune age ne faisait prévoir encore qu'il s'arrête. rait d'une manière fatale, et qu'il serait classé plus tard parmi les êtres dégénérés . Dans les cas au contraire qui vont nous occuper, la dégénérescence était congéniale, ou bien elle a envahi l'enfance dès l'âge le plus tendre L'enfant peut naitre avec un cerveau incapable de rem plir ses fonctions, par la raison que cet organe est primi tivement atrophié et lésé dans sa structure intime , ou que la boite osseuse est conformée de manière à empêcher le développement du cerveau . Dans tous ces états morbides, les conséquences sont faciles à saisir . Les fonctions de l'organisme auxquelles préside l'influx perveux , ne s'exé cutent que d'une manière vicieuse . L'enfant reste dégénéré , parce que l'instrument indispensable à l'exercice des fa cultés humaines ne fonctionne plus que d'une manière incompléte ou maladive. Il est atteint , non- seulement dans le développement de son intelligence, mais encore dans celui de son organisme . Cependant les causes que j'ai citées sont loin d'être les seules . L'enfant est peut- être né dans des conditions héréditaires fatales ; il peut avoir puisé dans le sein même de sa mère les éléments de sa dégénérescence ultérieure ; ou bien encore , en dehors de toute influence héréditaire, en dehors de toute impression sensoriale res sentie par la mère, il est exposé à des affections convul sives , tuberculeuses ou autres , qui amènent les mêmes conséquences que l'imbécillité et l'idiotie congéniales ; et , DANS L'ÉTUDE DES CAUSES , 59 comme si ce n'était pas assez de toutes ces causes de dégé nérescence, il arrive encore, ainsi que je le démontrerai dans la partie historique de ces infirmités congéniales ou acquises du jeune âge , que des usages singuliers imposés à certains peuples par l'ignorance, par la superstition ou par tout autre motif, soumettent les enfants à des pratiques bizarres, qui ont pour but de comprimer le cerveau , de manière à donner à la tête une forme en rapport avec les idées étranges que ces mêmes peuples se font du type de la beauté, ou bien des lois de l'hygiène. Enfin, pour com pléter cet aperçu , il me reste à justifier les motifs qui m'ont engagé à placer la surdi- mutilé et la cécité congéniales parmi les causes de dégradation dégénérative. La privation de deux sens aussi importants que ceux de l'ouïe et de la vue, ne peut se comparer dans ses consé quences à certaines autres infirmités ou arrêts de dévelop pement que nous avons rayés du cadre nosologique des causes de dégénérescence. Sans doute , la surdi-mutilé et la cécité congéniales n'impliquent pas des résultats aussi graves que les conditions vicieuses de l'organisme céré bral , mais il n'en est pas moins vrai de dire qu'abandonnés à eux -mêmes, le sourd- muet et l'aveugle de naissance sont des élres essentiellement incomplets . Il est vrai qu'ils ne transmettent pas nécessairement l'infirmité dont ils sont atteints , mais si une éducation spéciale ne vient , au moyen de procédés ingénieux , suppléer à la privation des sens , ils restent inférieurs aux autres êtres pensants . Dans quel ques cas, leur état intellectuel se distingue à peine de celui de ces individus dégénérés compris sous les dénominations d'imbéciles et d'idiots ( 1 ) . ( 1 ) La privalion de ces deux sens exerce une telle influence sur les facollés , que les epſants qui ont perdu l'ouïe par suite d'un accident con 60 MÉTHODE A SUIVRE Une autre considération , il faut bien l'avouer, m'a en core engagé à classer la surdi-mutité et la cécité congé niales parmi les infirmités congéniales ou acquises que l'on peut considérer comme des éléments de dégénérescence ; c'est celle de l'abandon extrême dans lequel croupissent les cent mille sourds-muets et aveugles de naissance que la statistique la moins exagérée attribue à la France. N'es ! il pas déplorable, en effet, de voir que dans un siècle où les progrès en tous genres ont perfectionné jusqu'aux ma. chines dont l'industrie se montre si fière, on ait encore si peu fait dans l'intérêt de ces étres désbérités ? Et en ad mettant même que les idées scientifiques qui me guident dans l'étude ( 1 ) de la surdi-mutité et de la cécile congé niales ne soient pas admises par tout le monde, ne serait ce pas une gloire pour la médecine francaise de rattacher d'une manière plus intime à l'enseignement médical l'étude physiologique et intellectuelle de ces infirmes, et de provo quer ainsi la régénération à laquelle ils ont des droits in contestables. Dégénérescences en rapport avec les influences héréditaires. - Parmi les causes générales qui prouvent de la manière la plus péremptoire la solidarité qui existe entre tous les ètres du règne animal , il n'en est aucune dont l'influence sécutif deviennent progressivement muets. Ils s'isolent très - rapidement , et sont plus difficiles à instruire que ceux qui n'ont jamais parlé . ( 1 ) Je démontrerai que la surdi-mutilé et la cécité congéniales sont plus dépendantes qu'on ne le croit généralement des causes qui produisent d'autres dégénérescences de l'espèce . C'est dans les centres où j'ai vu régner avec le plus d'intensité l'élément scrofuleux , rachitique , ainsi que le principe de la dégénérescence crétineuse , qne j'ai rencontré le plas grand nombre de sur dilés congéniales et acquises. DANS L'ÉTUDE DES CAUSES. 61 soit aussi puissante , et je puis dire aussi saisissable que celle de l'hérédité . Il nous sera même impossible en étudiant l'action des différentes causes de dégénérescences dans l'es pèce, de ne pas faire intervenir le principe héréditaire, et de ne pas montrer à quel point cette intervention se fait sentir chez les êtres organisés , en dehors même de tout élément de transmission maladive . La physiologie com parée nous offrira des exemples frappants de ce que j'avance en ce moment. Nous aurions pu à la rigueur nous dispenser de traiter d'une manière spéciale de l'hérédité , mais nous avons pensé que celle étude des influences héréditaires serait de nature non - seulement à confirmer la plupart des idées émises dans nos descriptions particulières , mais à jeter un jour nouveau sur certains faits qui intéressent au plus haut degré l'étude des causes des maladies ainsi que celle de leur traitement. Nous ne craignons pas d'avouer que l'intérêt principal qu'offriront ces considérations sur les influences hérédi taires viendra de l'exposition des erreurs dans lesquelles Bous avons été nous- même involontairement entraîné , pour ce qui regarde le diagnostic et le pronostic de certaines formes des maladies mentales . Loin de nous la pensée de jeler le moindre découragement dans l'esprit de ceux qu'anime le désir de secourir et de guérir leurs sembla bles ; mais nous croyons utile de les prémunir contre des espérances trop cruellement déçues , quand on n'a pas assez présent à l'esprit que l'hérédité n'est pas un fait isolé , et que l'incurabilité, contre laquelle viennent souvent se briser nos efforts les mieux combinés, n'est parfois que la terminaison fatale d'une série d'existences antérieures qui se résument par leur colé maladif dans une existence individuelle . C'est dans le traitement de l'aliénation mentale que nous 62 MÉTHODE A SUIVRE avons surtout été exposé aux déceptions les plus grandes. Nous avons prédit la guérison dans des circonstances ou l'acuité même des symptomes maladifs nous donnait l'es poir d'une terminaison favorable ; mais lorsque le calme eut remplacé le trouble général des fonctions de l'orga nisme , nous avons pu constater que l'individu avait cessé de vivre intellectuellement . Des faits malheureusement trop nombreux nous ont prouvé que l'incurabilité dans ces cas n'était pas toujours en rapport avec telle forme de vésanie plus insidieuse dans sa marche que telle autre ce qui peut arriver sans doute), mais avec certaines influences héréditaires dont l'action mieux étudiée nous a permis de déduire les conclusions suivantes. Il existe des individus qui résument dans leur personne les dispositions organiques vicieuses de plusieurs généra tions antérieures . Un développement assez remarquable de certaines fa cultés peut quelquefois donner le change sur l'avenir de ces malades ; mais leur existence intellectuelle est circon scrite dans certaines limites qu'ils ne peuvent franchir. Les conditions de dégénérescence dans lesquelles se trouvent les héritiers de certaines dispositions organiques vicieuses, se révèlent non - seulement par des caracteres typiques extérieurs plus ou moins faciles à saisir , tels que la petitesse ou la mauvaise conformation de la tête , la prédominence d'un tempérament 'maladif, des difformités spéciales, des anomalies dans la structure des organes , l'im possibilité de se reproduire ; mais encore par les aberrations les plus étranges dans l'exercice des facultés intellectuelles et des sentiments moraux. On comprend combien de problèmes intéressants à ré soudre au point de vue médical et philosophique soulèvent ces conclusions . Je ne puis entrer pour le moment dans DANS L’ÉTUDE DES CAUSES 63 d'autres détails ; mais ce que j'en ai dit , justifie le plan que je me suis tracé, et je me plais à croire que l'étude des influences héréditaires complètera l'histoire des dégénéres cences dans l'espèce humaine, et me permeltra de classer dans leur ordre naturel certaines monstruosités encore mal définies de l'ordre physique et de l'ordre moral . SII. · Classification des ètres dégénérés. La classification des êtres dégénérés a été de ma part le sujet de préoccupations d'autant plus vives, que dans mes études antérieures en aliénation mentale j'ai profondément ressenti ce que le défaut d'une bonne classification laissait dans l'esprit de doutes, d'incertitudes , et quelle voie fu neste restait ainsi ouverte aux tâtonnements de l'empirisme . Qu'arriverait - il , en effet, si les causes dont nous allons étudier l'action ne pouvaient nous rendre compte de la for mation des dégénérescences ? Il arriverait que ces mêmes ètres dégénérés deviendraient réfractaires à toute espèce de classification. Ils ne seraient plus que des produits monstrueux de la nalure, de tristes jeux de la force créa trice déviée de son but . Dans l'impossibilité où nous serions de rattacher leur existence à des causes antérieures , ils se trouveraient par là même soustraits à toute influence régénératrice . L'empirisme remplacerait les procédés lo giques, et plus rigoureux qu'on ne le suppose générale ment, de l'observation médicale. Nous pourrions encore soigner les maladies d'après la nature de leurs principaux symptômes, mais l'homme malade deviendrait pour nous un mystère de plus en plus impénétrable, et les destinées de l'humanité souffrante péricliteraient entre nos mains . Heureusement il n'en est pas ainsi , et ce que j'ai dit dans le commencement de cet ouvrage nous fait entrevoir la 64 CLASSIFICATION possibilité de classer les diverses dégénérescences de l'es pèce humaine . « Ces dégénérescences ont en effet leur » cachet typique. Elles se distinguent les unes des autres par » la raison que certaines causes maladives qui atteignent » profondément l'organisme produisent plutôt telle dégé » nérescence que telle autre ; elles forment des groupes » ou des familles qui puisent leurs éléments distinctifs dans , la nature de la cause qui les a produites . Les dégénérescences ont un cachet typique , et c'est ce qui nous a déterminé à confier au burin le soin de donner une idée plus exacte des différents types des êtres dégé nérés dont nous aurons à nous occuper. Mais quels serout les caractères essentiels de ces types ? Les distinguerons nous les uns des autres par la forme de la tête , par la différence dans la taille , dans la couleur et la nature des cheveux et de l'enveloppe tégumentaire , par la prédomi nence de tel ou tel temperament, par le plus ou moins d'aptitude des fonctions génératrices ? Sera- ce la durée de la vie moyenne, la possibilité ou l'impossibilité de se re produire entre eux , et cela dans des conditions déter minées , qui nous guideront dans cette voie ? Etablirons nous une classification basée sur la plus ou moins grande perfection du langage , des idées , des dispositions morales, des instincts ? Je répondrai qu'aucun de ces caractères si important , si essentiel qu'il puisse être en lui - même, ne formera la base exclusive de notre classification , et la rai son m'en parait simple . En thèse générale , les éléments distinctifs des variétés dans les espèces animales ne re posent pas seulement sur des différences extérieures, mais sur des différences intérieures . De plus , quand il s'agit de l'homme, le plus ou moins de développement de l'intelli gence, qui chez lui est en rapport avec le plus ou moins de perfection de l'organisme, peut aussi devenir un élément DES ÊTRES DÉGÉNÉRÉS . 65 distinctif de classification . J'ajouterai même que nous sommes naturellement disposés à adopter au besoin un pareil mode de classification quand nous voyons, par exemple, un état borné des facultés se présenter dans les mêmes conditions chez un certain nombre d'individus , amener la perpétration des mêmes actes sous la même forme, et impliquer une perfectibilité relative dont il est possible d'assigner d'avance les limites ( 1 ) . Quelques exem ples suffiront pour expliquer ma pensée ; j'appelle sur ce sujet important toute l'attention du lecteur. Lorsque les naturalistes ont essayé d'établir les classifi cations des diverses variétés de l'espèce humaine, ils ont été généralement séduits par la simplicité des méthodes qui consistent à réunir sous un petit nombre de caractères les éléments différentiels des races. La forme de la tête a surtont joué un grand rôle dans ces classifications, et cela se conçoit ; car les moindres différences dans les formes de la tête en impliquent de non moins considérables dans l'expression typique de la figure, et se trouvent, on ne peut le nier, dans des rapports intimes avec le plus ou le moins de développement des facultés intellectuelles. Ce n'est qu'avec la plus grande circonspection que dans son bis toire naturelle de l'homme, M. le docteur Prichard essaie une classification basée sur ces signes distinctifs, et encore a- t-il soin de prévenir que la loi qu'il va essayer de for muler est sujette à beaucoup d'exceptions . Si je donne la classification de ce naturaliste ce n'est pas en vue de la critiquer, j'approuve au contraire la justesse des observa (1 ) C'est ainsi que dans mes études cliniques j'ai classé les débilités in tellectuelles comprises sous les dénominations d'imbécillité et d'idiotie , d'après la plus ou moins grande perfection du langage chez les êtres dé générés appartenant à ces catégories. 66 CLASSIFICATION tions de cet auteur, mais je veux seulement en inférer que certains signes, très- essentiels en eux-mêmes, ne sont pas suffisants pour établir les caractères distinctifs des races . C'est dans cet esprit que je m'occuperai tout à l'heure des dégénérescences dans l'espèce humaine. Il y a , dit le docteur Prichard, relativement à la forme de la tête et à quelques autres caractères physiques, trois variétés principales qui prédominent, l'une chez les peuples sauvages et chasseurs, l'autre chez les races pastorales et nomades, l'autre enfin chez les nations civilisées . Dans les tribus les plus grossières, composées de chas seurs ou d'habitants des forêts qui n'attendent leur nour riture que des productions spontanées du sol ou des ré sultats incertains de la chasse , dans ces tribus , parmi lesquelles il faut ranger les nations les plus dégradées de l'Afrique et les sauvages de l'Australie , on voit prédominer une forme de tête que le médecin anglais nomme forme prognathe. Ce mot, qui fait allusion à l'allongement ou pro éminence des mâchoires, rappelle en effet le trait principal de la physionomie de ces peuples. Une seconde forme de tête , très - distincte de la première , appartient surtout, d'après le même auteur, aux races nomades qui promènent leurs troupeaux dans des steppes immenses , et aux tribus qui errent misérablement sur les bords de la mer glaciale , vivant en partie des produits de leur pêche et de la chair de leurs rennes . Les Esquimaux, les Lapons, les Samoiëdes et les Kamschadales rentrent dans cette division , aussi bien que les nations tartares , c'est - à -dire, les Mongols, les Tongouses, les races Turques nomades. Ces peuples ont la face large, le crâne pyrami dal, et ressemblent encore par plusieurs traits de leur organisation aux nations du Nord de l'Asie . D'autres tribus du Sud de l'Afrique, ainsi que plusieurs races indigènes du DES ETRES DÉGÉNÉRÉS. 67 Nouveau Monde, nous présentent également quelque chose d'approchant du caractère de ces têtes . Enfin, les races les plus cultivées, celles qui vivent de l'agriculture et des arts de la civilisation , toutes les nations de l'Europe et de l'Asie qui sont le plus avancées sous le rapport intellectuel , ont une forme de tête différente de celles qui viennent d'être mentionnées ; c'est la forme éliptique ou ovale qui chez eux est caractéristique ( 1 ) . Je le répète, je ne veux pas mettre en doute la vérité de ces assertions, mais que l'on accepte trois ou quatre formes de tête ou un plus grand nombre encore , je défie né anmoins tout naturaliste de pouvoir classer les différentes variétés de l'espèce humaine d'après un caractère principal unique, telle que serait la forme osseuse des têtes . Il est facile du reste de se rendre compte des essais qui ont été lentés sous ce rapport et des résultats obtenus. Camper, d'aprés M. Flourens, est le premier qui ait mis quelque soin à faire remarquer aux naturalistes les différences phy. siques que présentent les lètes chez les différentes races humaines ; mais, « Camper, comme le remarque le savant » professeur de physiologie comparée , avait un génie fa cile , qu'il promenait partout et qu'il ne fixait sur rien . En dessinant à côté les unes des autres des têtes d'homme , blanc, d'homme noir, d'orang.outang, etc. , il vit qu'une ligne menée du front à la mâchoire supérieure et tom » bant sur les dents incisives, s'inclinait de plus en plus en arrière, à mesure qu'il passait de l'homme blanc å , l'homme noir et de l'homme noir à la brute . Il y a donc » une sorte de progrès gradué , une sorte d'échelle qui , du moins pour un certain rapport donné, s'élève du • quadrupède au singe, du singe à l'homme, de l'homme > (1 ) Prichard. Ouvrage cilé , t. I , p. 148. 08 CLASSIFICATION » noir à l'homme blanc ; el c'était là sans doute la re » marque d'un fait curieux. Mais combien n'a - t -on pas » abusé de ce fait curieux ? Que de conséquences n'a - t -on » pas voulu en tirer ? Ne semblait- il pas que la ligne faciale ► devait tout donner, et qu'il serait désormais aussi facile » de mesurer les degrés de l'intelligence que les degrés d'un angle..... Loin d'être un moyen qui donne tout , la ligne » faciale de Camper ne donne pas même les caractères phy siques qui distinguent les têtes osseuses des races bu maines , ou, du moins elle ne donne ces caractères que » pour quelques races ( 1 ) . » C'est du reste ce qu'avait déjà remarqué Blumenbach , que M. Flourens a lui- même eu soin de faire intervenir dans cette question . La ligne faciale, dit ce naturaliste , convient seulement pour les races que caractérise la direc tion des mâchoires, et ne peut s'admettre quand la largeur de la face forme le caractère distinctif... L'habitude el l'usage constant de ma collection de cránes , ajoute ce savant , me font connaitre chaque jour davantage l'im possibilité d'assujétir les variétés des cranes å la règle d'un angle quelconque , la tête étant susceptible de tant de formes, et les parties qui la composent étant de propor tions et de directions si différentes ( 2 ) . Or, si nous voulons en revenir maintenant à la classifi cation des étres dégénérés , il me sera facile de prouver que dans l'état de déviation maladive d'un type normal , il est aussi impossible de s'appuyer sur un caractère exclusif de classification, que lorsqu'il s'agit de ces déviations que nous avons signalées comme étant les conditions néces - ( 1 ) Flourens . Histoire des travaux et des idées de Buffon, p . 172. (2) Blumenbach . De l'unité du genre humain etc. Traduction française , p . 213. DES ETRES DÉGÉNÉRÉS . 09 saires des influences climatériques et hygiéniques . En examinant nos différents types ( 1 ) , on remarquera des tétes qui n'offrent aucune difformité extérieure, mais qui dans l'ensemble de leurs divers diamètres présentent un véri table état de microcéphalisme. Si d'autres têtes sont applaties d'avant en arrière, il en est quelques- unes qui ont un élar gissement latéral en dehors de loutes proportions avec la régularité de l'ensemble . Le rétrécissement extraordinaire des diamètres bi-latéraux , l'effacement presque total de la partie postérieure, la proéminence anormale de la région frontale pourront être à leur tour considérées comme des difformités en rapport avec des étals spéciaux de dégéné rescence de l'espèce. Nous examinerons altentivement toutes ces différences, el nous chercherons avec soin les relations qui existent entre elles et la nature de l'élément dégénérateur ; mais lorsque dans d'autres circonstances nous verrons l'état extrême d'idiotisme coïncider avec l'existence d'une tête parfaitement régulière et harmonique, ne serons-nous pas en droit de dire avec Buffon : « Les différences extérieures ne sont rien en compa raison des différences intérieures ; celles- ci sont , pour ainsi dire , les causes des autres qui n'en sont que les effets. L'in. térieur dans les êtres vivants est le fond du dessin de la nature ; c'est la forme constituante, c'est la vraie figure ; l'extérieur n'en est que la surface ou mème la draperie ; car combien n'avons- nous pas vu dans l'examen comparé que nous avons fait des animaux, que cet extérieur souvent très-différent, recouvre un intérieur parfaitement semblable, et qu'au contraire, la moindre différence intérieure en produit de très-grandes à l'extérieur, et change même les 3 (1 ) Voir les planches IX et X. 70 CLASSIFICATION habitudes naturelles , les facultés, les attributs de l'ani mal (1). ) Je n'insisterai pas plus longtemps sur des considérations qui trouveront en leur lieu et place leur développement naturel. J'en ai dit assez pour faire voir que le caractère typique de la tête des êtres dégénérés , caractère dont je suis du reste le premier à reconnaitre l'importance, ne sera pas l'élément unique de notre classification . Nous ferons nos efforts pour éviter l'obscurité dont se plaignait déjà Buffon , obscurité qui ne vient que des nuages répandus par une nomenclature arbitraire , souvent fausse, toujours individuelle, et qui ne saisit jamais l'en semble des caractères ; tandis que c'est de la réunion de tous ces caractères, et surtout de la différence ou de la res semblance de la forme, de la grandeur, de la couleur, et aussi de celle du naturel et des mæurs, qu'on doit conclure de la diversité ou de l'unité des espèces (2) . > ( 1 ) Tome VIII , p . 37. Cette idée de Buffon, est, dit M. Flourens , comme un sentiment confus de la belle théorie de la subordination des parties . Ecoulons Cuvier dans ses appréciations sur Buffon. « Ses idées concernant l'influence qu'exercent la délicalesse et le degré de développement de chaque organe sur la nature des diverses espèces, sont des idées de génie qui ſeront désormais la base de toute histoire naturelle philosophique, et qui ont rendu laol de services à l'art des méthodes , qu'elles doivent bien faire pardonner à leur auleur le mal qu'il a dit de cet art. » (Cuvier, Biographie univer selle , article Buffon .) (2) Buffon . Oiseaux , lome 1er, p . 74. On aurait pu croire que rien n'é tait aussi facile que de faire la classification des animaux d'après la forme particulière du squelelte dans chaque espèce, mais écoulons MM . Flourens et Cuvier, deux hommes dont il est impossible de décliner la compétence en pareille matière . Le levrier et le dogue, dit M. Flourens, ont une lèle très- différente et sont de la même espèce. Le cheval et l'âne onl une lèle tout à fait semblable el sont de deux espèces distincles . Dans un cas , la différence des lèles n'empêche pas l'unité de l'espèce ; dans l'autre, la 9 DES ETRES DÉGÉNÉRÉS . 71 1 Il existe des caractères généraux qui appartiennent à différentes catégories d'ètres dégénérés , mais il y a aussi des caractères spéciaux qui distinguent telle variété dégénérée de telle autre . Les éléments distinctifs ne reposent pas seulement sur des dissemblances extérieures , mais sur des dissemblances intérieures qui proviennent du plus ou moins de perfec tibilité du système nerveux et des appareils des sens . différence d'espèce n'empêche pas la ressemblance des têtes . (Flourens. Histoire des travaux et des idées de Buffon , p . 175. ) Les différences apparentes d'un matin et d'un barbel , d'un levrier et d'on doguin, sont plus fortes que celles d'aucune espèce sauvage d'un même genre palarel . ( Cuvier . Discours sur les révolutions de la surface du globe .) J'ai comparé avec soin les squelettes de plusieurs variétés de chevaux

ceux de mulet , d'âne , de zèbre et de couagga , sans pouvoir leur trouver de caractère assez fixe pour que j'osasse hasarder de prononcer sur aucune de ces espèces d'après un os isolé

la taille mème ne fournit que des moyens

incomplets de distinction , les chevaux et les ânes variant beaucoup à cet égard à cause de leur état de domesticilé. (Cuvier, Recherches sur les 08sements fossiles, 1823 , tome II , p . 112. ) Les Daluralistes en ont donc été rédoils , pour établir les caractères dis tinclifs des espèces , à chercher des dissemblances en dehors de la structure générale da squelette, et c'est contre Buffon lui-même que M. Flourens se sert d’ane méthode d'investigation éminemment propre à féconder l'étude des différences caractéristiques dans les espèces. Buffon avait cru pouvoir faire dériver le chien, le cheval , le loup et le renard d'une seule de ces qualre espèces . Mais , dit M. Flourens , pour nous en tenir au chien , qui est celle de ces quatre espèces que nous connaissons le mieux , il ne vient sûre ment pas du loup , car le loup est solitaire , et le chien est essentiellement social; il ne vient pas da chacal, car le chacal a une odeur si particulière, qu'il ne semble guère possible que le chien venu du chacal n'en conservat pas au moins quelques traces

d'un autre côté

, le mélange du chien avec le renard n'est point prolifique

et voici quelque chose de plas décisif encore

le chien a été rendu à l'état sauvage , et il n'est point passé à l'une des trois espèces ; il est resté chien . (Flourens, Histoire des travaux et des idées de Buffon , p . 87 , 88. ) 72 CLASSIFICATION Tel individu dégénéré se classera à côté de tel autre, malgré les dissemblances extérieures physiques les plus frappantes, par la raison que des lésions cérébrales orga niques de même nature impliquent chez tous les deux la même nullité de la pensée, l'évolution des mêmes habitudes et des mêmes tendances, et l'impossibilité de propager dans des conditions normales la grande et unique famille du genre humain . La dégénérescence peut être congéniale ou acquise , complėte ou incomplete, susceptible d'être heureusement modifiée ou entièrement incurable , et ces distinctions importantes nous fourniront encore de nouveaux éléments de classification . Le terme extrême de la dégénérescence existe, lorsque l'individu appartenant å telle ou telle classe d'ètres dégé nérés, est non- seulement incapable de propager dans des conditions normales la grande et unique famille du genre humain , mais se montre complétement impuissant , soit en raison du non-développement des organes génitaux, soit en raison de l'absence de toute faculté prolifique. Le crétinisme arrivé à sa période extrême nous offre un exemple frappant de ce résumé de toutes les dégénéres cences. Le crétin est , pour ainsi dire, l'étre dégénéré par excellence ( 1 ) ;; il se présente à notre observation avec une expression tout à fait caractéristique dans le type de la figure et dans la forme de la tête ; sa taille ne dépasse pas une certaine limite. Les crétins forment une grande famille d'êtres dégénérés ayant les mêmes aptitudes intellectuelles, les mêmes tendances instinctives . On remarque chez eux , il est vrai , des degrés dans leur état de dégénérescence , ou , pour me servir du langage anthropologique, des variétés, ( 1 ) Voir les planches II, IV, V. DES ETRES DÉGÉNÉRÉS . 73 dessous- races ; mais les analogies sont trop frappantes pour qu'on les confonde avec d'autres variétés d'ètres dégénérés. Le non -développement de la puberté offrira toujours, dans la période ultime de l'affection , un élément distinctif dont il est facile de saisir l'importance..... Je ne cherche pas à me faire illusion sur la valeur absolue de la classification que j'appliquerai anx différents types d'ètres dégénérés, mais ne důt-elle servir qu'à bien établir la démarcation qui existe , sous le rapport des causes, entre telle variété dégradée et telle autre, que son utilité serait incontestable . Bien mieux , j'espère arriver à la démons tration de ce fait, que les élres dégénérés forment des variétés comme nous en trouvons dans l'espèce humaine ; mais la différence ressort des principes que nous avons précédemment exposés. Les variétés de l'espèce humaine constituent des races naturellement transformées ( 1 ) , tandis que les variétés de l'espèce humaine dégénérée forment des races maladive ment transformées. La différence, comme on le voit , est es sentielle ; elle nous autorise à classer ces transformations maladives dans leurs rapports avec la cause génératrice . Les êtres maladivement transformés par suite d'excés alcooliques , rentreront dans la classe des dégénérés par intoxication , aussi bien que ceux qui sont maladivement transformés par l'influence du miasme paludéen, qui , dans notre théorie, agit aussi à la manière d'un poison spécial . La même méthode de classification nous guidera dans l'étude de l'action spéciale des causes que nous avons in diquées , et nous avons lieu de croire que si cette manière de classer les étres dégénérés peut présenter quelque chose ( 1 ) Si l'origine de la variété a été une maladie , sa puissaoce n'a pas été assez forte pour empêcher la continuité de l'espèce. 74 CLASSIFICATION d'arbitraire à la première vue, la partie descriptive de cet ouvrage fera disparaitre les obscurités inséparables de l'ex position générale que nous avons dû faire du plan de notre œuvre. Le principe que les élres dégénérés forment des groupes ou des familles qui puisent leurs éléments distinctifs dans la nature de la cause qui les a faits invariablement ce qu'ils sont en réalité : une déviation maladive du type normal de l'humanité, ce principe, dis- je, recevra une confirmation progressive, et les caractères qui distinguent une variété dégénérée, d'une autre variété, ressortiront avec la même certitude et la même évidence que les caractères qui for ment la base distinctive des diverses races humaines ( 1 ) . (1 ) La tendance de l'esprit humain à faire dériver telle dégénérescence de l'espèce de telle autre, est en contradiction avec les lois les plus simples de la formation des êtres dégénérés. Jamais , par exemple, le crélinisme ne sera remplacé par l'idiolie , et réciproquement. On peut sans doule rencontrer des idiots au milieu des populations crétinisées, mais ces deux variétés mala dives se forment d'après des lois distincles, et il ne peut y avoir aucune transformation de l'une dans l'autre . Rien de plus puisible aux progrès de l'histoire naturelle que ces déductions intempestives qui s'établissent dans le domaine de la science avec une ténacité d'autant plus grande , que le fait qui en est la base est facile à retenir , et que de plus il séduit aisément les hommes qui ont des opinions préconçues ou qui ne sont que très-super ficiellement initiés aux principes de la science. Camper n'a- t - il pas été obligé de combattre quelques-unes des conséquences absurdes que l'on a voulu tirer de son système ? « La singulière analogie qui existe, dit-il , entre la tèle du singe et celle du nègre, a porté quelques philosophes à celle idée extrême : s'il ne serait pas possible aux orangs-onlangs de parvenir insensiblement par l'éducation à une extreme perfection, et de mériter, par la suite des temps, d'être placés au rang de l'espèce humaine... Ce n'est pas ici le moment, ajoute Camper, de faire voir l'absurdité d'une pareille assertion . » ( Dissertation sur les variélés naturelles qui caraclériscnt la physionomie des hommes , p . 34) . Nous n'avons pas besoin aujourd'hui de grands déve loppements scicutifiques pour faire ressortir l'absurdité de pareilles idées. CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LE TRAITEMENT. 75 $ III. – Considérations générales sur les principes à suivre dans le traitement et dans les indications prophylactiques et hygiéniques . Quelques réflexions sur la manière de considérer le trai tement, l'hygiène et la prophylaxie des dégénérescences de l'espèce , termineront ces prolegomenes. Je commence rai par répondre à une objection dont je sens d'autant plus la valeur qu'elle m'a été adressée avec une intention des plus bienveillantes. Pourquoi , me disait- on, n'avoir pas circonscrit votre @uvre dans la description d'une seule dégénérescence , au lieu d'agrandir outre - mesure un sujet qui donne lieu à des développements immenses ? Je répondrai que les développements ne viennent pas tant du nombre indéfini des dégénérescences que de la grande variété des causes dégénératrices . Si , d'après l'idée de Sydenham , les espèces de maladies ne sont ni infinies ni incertaines , il m'a semblé qu'il en est de même des dégénérescences, que nous espé rons réunir dans un certain nombre de groupes ou de familles ( 1 ) . Mais après ce travail de réunion , il n'en est pas moins vrai de dire qu'une part très- large devra être Nous savons parfaitement que si les races et les variétés de ces races sont seules susceptibles de modification , l'espèce reste immuable. « Les espèces, dit M. Flourens, ne viennent pas les unes des autres , loutes sont primitives . L'homme qui ne peut rien sur l'espèce, peut lout , ou à peu près lout , sur les variétés, sur les races . » ( 1 ) Stahl avait été de même frappé du grand nombre de maladies qui affligent l'espèce humaine et du pelit nombre de maladies que présente chaque homme en particulier , surtont , ajoutait-il, lorsqu'on ne prend pas les attaques successives d'une mème maladie pour des maladies différentes les unes des autres. A ce point de vue, on comprend encore la large part 76 CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES faite à l'étude des influences extérieures, par la raison que, pour féconder ces éludes , nous avons dû considérer l'homme dans ses rapports intimes avec les lois qui régis sent l'universalité des êtres créés . C'est dire , en d'autres termes , que les causes qui amènent les dégénérescences de l'espèce ne se trouvent pas exclu sivement dans l'homme , ou , si l'on aime mieux , dans la lésion de ses fonctions; car, malgré la grandeur du but qu'il est destiné à atteindre, et quoique d'après l'expres sion de quelques philosophes il soit lui -même un bul, il n'en reste pas moins un être dépendant , coumis à l'action de causes générales qui sont extrêmement importantes å étudier, et sans la connaissance desquelles l'explication d'un grand nombre de phénomènes isolés devient tout à fait impossible ( 1 ) . Mais si notre attention doit se porter d'une manière aussi sérieuse et sur les influences extérieures , et sur les condi tions que font à l'homme le milieu social où il vit , l'hérédité , toutes les causes , en un mot, que nous avons énumérées et qui feront le sujet de nos études ultérieures ; par la même, on concoit que le but à atteindre dans l'application des moyens thérapeutiques et hygiéniques est singuliè d'influence laissée aux circonstances extérieures dans le développement des maladies , el comment la permanence de ces circonstances se manifeste par des maladies propres à certaines contrées , à cerlaines époques , à certaines professions, à certaines habitudes . ( Tessier . Etude de médecine générale, 1'e partie, p . 151. ) ( 1 ) On peut voir dans l'introduction à un traité complet de philosophie, la manière dont M. le docteur Buchez a compris la destinée de l'homme considéré comme une fonction dans l'humanité ; mais si l'homme est élevé à l'état de fonction, il n'en est pas moins , d'après le médecin que je viens de citer , soumis à des conditions qui prouvent la contingence des élres et leurs rapports de progression dans un but. SUR LE TRAITEMENT . 77 rement agrandi . Nous ne sommes plus en effet en face d'un homme isolé , mais en présence d'une société, et la puis sance des moyens d'action devra être en rapport avec l'importance du but . Cet agrandissement de la question thérapeutique est devenu aujourd'hui plus indispensable que jamais ; c'est du reste un des besoins scientifiques de l'époque. J'ajou terai que les médecins des asiles d'aliénés doivent sentir encore plus que tous les autres la nécessité de porter l'étude du traitement sur un terrain plus fécond en résultats. Que sont en effet les asiles d'aliénés , sinon la concen tration des principales dégénérescences de l'espèce hu maine ? De ce qu'un malade est placé dans ce milieu avec le certificat de maniaque ou de lypémaniaque, d'épileptique dangereux , de dément paralysé, d'idiot ou d'imbécile, il n'en est pas moins, dans la plupart des cas , sinon dans lous, le produit d'une des causes de dégénérescence qui nous occupent. Nous pouvons mieux que personne appré cier, dans le centre où nous agissons , l'influence des excès alcooliques et de l'hérédité , les conditions fàcheuses anté rieures faites à nos malades par la misère, les privations de toutes sortes, les professions insalubres, les milieux malsains où s'est développée l'existence de plusieurs. Si donc les causes de tant de misères peuvent céder en grande partie devant l'action favorable que seule l'autorité admi nistrative peut exercer d'une manière utile , nous sommes en droit de réclamer son intervention . L'influence que nous pouvons posséder, alors que nous sommes livrés à nos propres ressources , est très-belle sans doute , mais elle n'en est pas moins extrêmement limitée en présence de la masse énorme des incurables confiés à nos soins . Tont nous convie donc à sortir de la fausse position qui nous est faite, et à ne pas rester les contemplateurs inactifs 78 CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES de tant de causes destructrices de l'espece humaine. Nous devons prouver, quelle que soit la difficulté de la situation, que la médecine, bien loin d'être frappée d'impuissance comme le prétendent quelques-uns de ses détracteurs, peut encore, malgré la prédominance des cas incurables , de venir pour la société un précieux moyen de salut . Elle seule peut bien apprécier la nature des causes qui pro duisent les dégénérescences dans l'espèce humaine, å elle seule appartient l'indication positive des remèdes à em ployer. Sa prétention n'est pas de se poser comme une force médicatrice exclusive ; elle convie à cette œuvre de régénération ceux auxquels sont confiés le bien-être et les destinées des populations , el qui possèdent les moyens de réaliser les projets d'amélioration que la science médicale soumet à leur examen. J'admets volontiers que l'expérience qu'un homme peut acquérir dans une longue carrière suffit à peine pour ré soudre quelques- uns des nombreux problèmes contenus dans cet ouvrage ; mais au milieu de ces difficultés de tout genre, je me suis dit avec l'auteur de l'Introduction à la science de l'histoire. « Nul de nous ne sait quand son ► heure arrivera ; nul ne sait si l'idée qu'il porte ne périra » pas avec lui . Dans cette incertitude , il n'est qu'un parti > à choisir ; c'est de nous bater, afin que lorsque le soir viendra, il trouve notre ouvrage terminé . C'est cette ré flexion , ajoute M. le docteur Buchez, qui m'a toujours guidé moi-même ; c'est elle qui m'a toujours fait préférer » le travail rapidement productif, au travail qui arrive par » de longs efforts, à un mérite de forme qui ajoute peu å » l'utilité de l'auvre, mais tourne souvent au profit de la » vanité de l'écrivain . > > PREMIÈRE PARTIE. DÉGÉNÉRESCENCES PAR LES AGENTS INTOXICANTS. CHAPITRE PREMIER. PREMIÈRE SECTION . $ 1 . — De la maladie désignée sous le nom d'alcoolisme chronique . Historique de l'alcool. Les effets désastreux produits dans l'économie hu maine par l'abus des boissons alcooliques constituent une maladie qu'un savant auteur Suédois ( 1 ) a désignée sous le nom d'alcoolisme chronique. Pour lui , l'alcool absorbé dans des proportions inusitées modifie d'une manière fatale les éléments constitutifs du sang, et agit sur le système ner veux à la façon d'un principe intoxicant . Les symptômes de cet empoisonnement se traduisent au dehors par des alternatives d'excitation et de dépression. Les paralysies partielles ne sont ordinairement que les avant- coureurs de désordres plus graves, qui se résument en définitive dans ( 1 ) Le docteur Magnus Huss, professeur à l'Université de Stockholm , dans son ouvrage intitulé : Alcoholismus chronicus. Slockholm , 1852. C'est à celle excellente monographie que nous empruntons ce que nous avons à dire de l'influence de l'alcool sur les fonctions physiologiques. Lorsque l'observation médicale est parvenue à élucider aussi heureusement que l'a fait le savant Suédois un des côtés de la science, il est parfaitement inutile de remellre en question les résultats de travaux aussi consciencieux , 80 DÉGÉNÉRESCENCE PAR LES AGENTS INTOXICANTS. la paralysie générale, l'abrutissement et la perte absolue de l'intelligence . Les lésions que signalent les ouvertures cadavériques expliquent , par leur gravité, la fin prématu rée des malheureux que consume la plus bonteuse et la plus irrésistible des passions ; mais lå ne se termine pas la série des maux que l'alcoolisme entraine à sa suite . La dégradation physique, la perversion complète de l'intelligence et des sentiments , ne restent pas à l'état de ces faits isolés qui , n'ayant aucun rapport ni avec le passé des parents, ni avec l'avenir des descendanls , disparai traient tot ou tard avec les victimes de cette déplorable babitude. Il n'est , au contraire, aucune autre maladie ou les influences héréditaires soient aussi fatalement caractéris tiques . Si l'imbécillité congéniale, l'idiotie sont les termes extrêmes de la dégradation chez les descendants d'individus aleoolisés, un grand nombre d'états intermédiaires se ré vèlent à l'observateur par des aberrations de l'intelligence et par des perversions tellement extraordinaires des sen timents, que l'on chercherait en vain la solution de ces faits anormaux dans l'étude exclusive de la nature humaine déviée de son but intellectuel et moral . Il nous serait impossible , encore une fois, en dehors des données positives que nous offre l'observation des influen ces héréditaires , de nous faire une juste idée de certaines monstruosités morales et physiques . Peul- être nous sera t- il permis, en nous plaçant au point de vue scientifique que nous indiquons , de jeter un nouveau jour sur des situations intellectuelles encore inexpliquées, et de rendre un véritable service à la médecine légale , à l'éducation et même à la morale, en fixant aux tristes victimes de l'alcoolisme leur véritable place parmi les classes dégénérées. Quelques détails sur l'origine et les usages primitifs de l'alcool nous serviront d'introduction à l'exposé des phé ALCOOLISME CHRONIQUE . 81 nomènes pathologiques que fait naitre l'abus de cet agent intoxicant . Ces détails n'ont pas le simple but de satisfaire la curiosité que provoquent généralement les recherches bistoriques . Nous aurons en effet plus d'une occasion de faire ressortir l'ipfluence fatale exercée sur nos meurs , nos habitudes, notre hygiène , sur l'économie sociale en tière par certains produits qui n'ont été dans le principe préconisés qu'à titre de remèdes ou de passe- temps plus ou moins inoffensifs. L'usage immodéré de l'opium, du tabac et d'autres sub stances ou préparations narcotiques , seront la preuve de ce que nous avançons . Nous croirons avoir atteint le but scientifique et moral que nous nous proposons dans cet ouvrage , en prouvant d'une manière évidente que plusieurs dégénérescences dans l'espèce humaine ne reconnais sent d'autre origine que l'usage immodéré de ces sub stances , d'autant plus dangereuses qu'elles se trouvent à la portée de tout le monde, qu'elles sont tolérées par l'usage, vantées par la mode, imposées par l'habitude, elet que dans un grand nombre de circonstances elles pénètrent dans les mæors de la jeunesse, et souvent même de la première en fance, par l'exemple, les condescendances, et surtout par l'incurie des parents. L'art de préparer les liqueurs spiritueuses a été décrit pour la première fois par les médecins arabes, à ce qu'af firme M. le docteur Magnus Huss. D'après le même auteur, les Chinois et les Indiens paraissent cependant avoir été en ce point les maitres des Arabes. Cette opinion s'accorde avec celle d'un célèbre missionnaire français ( 1 ) , qui nous ap prend que le vin de riz ainsi que le produit d'autres prépa ( 1 ) L'Empire chinois par M. Hue, ancien missionnaire apostolique, l . II, p. 339. 6 82 DÉGÉNÉRESCENCE PAR LES AGENTS INTOXICANTS. rations fermentées remontent à plusieurs siècles avant l'ère chrétienne ; mais l'eau-de-vie de grain , ajoute ce savant, n'est pas aussi anciennement counue en Chine que le vin . On ne l'y trouve en usage que sous la dynastie Mongole des Yuen , c'est - à- dire, vers la fin du XIII siècle . Il parait qu'avant cette époque les Chinois ne savaient pas distiller les alcools. Quoi qu'il en soit , la préparation de l'esprit de vin parait avoir été trouvée par les Arabes dans le XIe siècle ; ils lui donnérent le nom de alkohol. La dénomination de aqua vilæ, eau-de- vie , se rattache probablement aux idées que se faisaient de cette préparation les médecins qui en intro duisirent l'usage dans la thérapeutique. On ne se doutait guère alors, dit M. le docteur Magnus Huss, qu'un jour les abus de cette liqueur, et ses effets désastreux lui mérite raient une qualification opposée. Mais l'alcool sortit bientot des officines, et l'emploi en devint général . Déjà dans le XVIe siècle on le regardait non- seulement comme une panacée universelle , mais comme un préservatif contre toutes les maladies . Les médecins qui en préconiserent l'usage le firent dans les termes d'un enthousiasme pour ainsi dire lyrique . « L'alcool , s'écrie l'un d'eux , dissipe la > mélancolie, réjouit le cæur, purifie l'entendement et illu » mine l'esprit . Il fortifie la jeunesse et ressuscite les vieil > lards . Il aide à la digestion , prévient la cécité , dissipe les » défaillances du cæur, empêche le tremblement des mains, » la rupture des gros vaisseaux et le ramollissement de la u moelle . » Ces exagérations n'ont rien qui surprennent, dit le doc teur ' Magnus Huss, quand on se reporte à l'esprit de ce XVIe siècle , si amateur des arcanes et de toutes les recettes merveilleuses pour guérir les maladies. De l'officine des pharmaciens, l'alcool ne tarda pas à entrer dans les usages ALCOOLISME CHIRONIQUE. 83 ordinaires de l'hygiène à titre de préservatif d'abord el ensuite de réconfortant; puis enfin dans le milieu du XVII. siècle il prit sa place parmi les boissons les plus usuelles, envahit les chaumières aussi bien que les palais , et ne tarda pas à devenir ce qu'il est aujourd'hui, le principe excitant le plus universellement répandu, ainsi que la cause des plus honteux désordres. Le XIXe siècle crut avoir atteint sur ce point la dernière limite du progrès , lorsque cette pernicieuse liqueur, ob tenue de la manière la plus économique, devint abordable à toutes les fortanes. La science a essayé de démontrer depuis , que les eaux- de- vie de pommes de terre et de grains, sont bien plus pernicieuses encore que celles que l'on extrait du vin ou du raisin , et l'avenir prouvera ce qu'il faut croire de cette dernière opinion . Nous ne pen sons pas au reste que les remarques qui précédent soient entachées de la moindre exagération, et les faits démon treront si les gouvernements actuels, ceux du nord de l'Eu rope surtout, ont tort de s'alarmer en voyant que la misère et l'abåtardissement des populations sont la conséquence directe de l'usage immodéré de l'eau- de- vie . On connait les moyens rigoureux employés récemment par le plus démocratique des gouvernements, qu'effraya å juste titre la voix de ses jurisconsultes , lorsqu'ils vinrent prouver, la statistique à la main , que la criminalité suivait dans sa marche ascensionnelle les proportions croissantes de l'i vrogaerie . Les mêmes conséquences se produisent dans tous les pays du monde ; tant il est vrai de dire que l'appé tence des boissons spiritueuses est une des plus irrésistibles el des plus démoralisatrices qui existent. « Cette horrible boisson , dit le missionnaire que nous avons cité, fait les délices des Chinois, surlout des Chinois du nord qui l'avalent comme de l'eau . Un grand nombre 84 DÉGÉNÉRESCENCE PAR LES AGENTS INTOXICANTS . se ruinent en eau-de-vie comme d'autres au jeu . Seuls ou en compagnie , ils passent les journées entières et quelquefois les nuits à boire par petits coups, jusqu'à ce que l'ivresse ne leur permette plus de porter la coupe à la bouche. Quand celte passion s'est emparée d'un chef de famille, la misère avec tout son lugubre cortege ne tarde pas à faire son entrée dans la maison . Les brûleries ont coutume de donner l'eau -de- vie à crédit pendant toute l'année ; aussi personne ne se gêne ; on va continuellement puiser selon sa fantaisie à celle source inépuisable » ( 1 ) . Si nous voulions compléter ces considérations par ce que l'antiquité nous apprend sur l'influence de l'ivrognerie, nous aurions à consulter plutot les écrits des moralistes que ceux des médecins . Les auteurs Grecs, d'après le docteur Magnus Huss, ne nous laissent aucuns détails sur les influences de l'abus des boissons spiritueuses . Hippocrate dit même : Si qua intemperantia subest, tutior est in potione quam in escâ . L'intempérance de la société romaine sous les empereurs, est un fait assez connu, et c'est dans Sénèque que nous trou vons une description tellement frappante des effets de l'i vrognerie, que l'on ne peut y méconnaitre les principaux symptômes que nous aurons nous-même å signaler å pro pos des effets désastreux de l'alcoolisme chronique. « De là , dit le philosophe romain , de la cette påleur, ce tremblement de nerfs qu'a pénétrés le vin , ces maigreurs par indigestions, plus déplorables que celles de la faim ; de lå cette incertaine et trébuchante démarche, celte allure constamment chancelante comme dans l'ivresse même ;ܪde ( 1 ) Il faul consulter cet ouvrage si l'on veul avoir une idée de la pro fonde demoralisation des Chinois ; si l'on ajoute encore à celle malheureuse passion celle de l'opium , qu'ils fument par quantités incroyables, on ne s'é toonera plus de l'élal de décadence du céleste empire . ALCOOLISME CHRONIQUE. 85 là celte eau infiltrée parlout sous la peau , ce ventre dis tendu par la malheureuse habitude de recevoir outre me sure ; de lå cet épanchement d'une bile jaunâtre, ces traits décolorés, ces consomptions, vraies putrefactions d'hommes vivants, ces doigts retords aux phalanges raidies, ces nerfs iosensibles détendus et torpides, ou tressaillants et vibrants sans repos. Parlerai- je de ces vertiges , de ces tortures d'yeux et d'oreilles , du cerveau qui bouillonne et que les vers semblent ronger ? , Nervorum sine sensu jacentium , aut palpitatio sine intermissione vibrantium . Quid capitis vertigines dicam ? quid oculorum auriumque tormenta et ce rebri æstuanlis verminationes ( 1 ) . Dans ces dernières expressions traduites par nous littéra lement, on ne peut méconnaitre les hallucinations spéciales de la vue et de l'ouïe chez les ivrognes. Bien mieux , l'état nerveux , que nous désignons aujourd'hui sous le nom de delirium tremens, semble à M. le docteur Magnus Huss par faitement indiqué dans la description où l'auteur latin parle d'étals febriles qui ne différent entre eux que par le plus ou le moins d'intensité , au point que certains de ces étals s'accompagnent d'un tremblement général des membres ( 2) . Il ne nous reste plus, après ces considérations prélimi naires , qu'à entrer nous - même dans le domaine des fails pathologiques. L'observation que l'on va lire résumera d'une manière générale l'ensemble des symptomes dont la description se trouve dans les auteurs qui traitent des ef fels désastreux de l'alcool . Nous ne pouvons dans cet ou vrage faire plus que nous arrêter aux faits principaux qui ( 1 ) Sénèque. Epist. 98. $ 16. (2) Innumerabilia prælerea febrium genera, aliarum impolu sævientium , aliarum tenui peste repentium, aliarum cum horrore et multu membrorum quassalione venientium . 86 DÉGÉNÉRESCENCE PAR LES AGENTS INTOXICANTS. nous aideront à comprendre la succession progressive des lésions qui sont les conséquences de l'alcoolisme. Ces lé sions, quand elles n'entraînent pas irrévocablement la mort de l'individu , produisent néanmoins et perpétuent dans ses descendants le germe de ces dégénérescences dont nous pourrons établir la filiation, et étudier les monstrueuses variétés. S II. - De l'influence de l'alcool sur les fonctions de l'économie . L'alcool produit un véritable empoisonnement. Les effets désastreux produits par l'abus de l'alcool peu vent se résumer dans l'observation suivante . Un homme âgé de 40 ans, abusait depuis dix à douze ans des liqueurs al cooliques au point d'en absorber journellement six ou huil verres . Il paraissait résister assez bien aux effets de ce poison, et sa santé générale n'en était pas notablement altérée . Toutefois, dans les trois ou quatre dernières années , on remarqua des changements inquiétants dans sa con stitution , et un phénomène, connu sous le nom de delirium tremens, fut le précurseur de troubles excessivement graves dans le système nerveux . Bien loin de modifier ses babi tudes, cet ivrogne ne fit que s'y plonger d'une manière de plus en plus funeste. Irrégulier dans tous ses repas, son dégoût pour les aliments augmenta dans la proportion tou jours croissante de ses libations . Un tremblement particulier des mains vint à se mani fester chaque matin à son réveil . Ce tremblement se re nouvelait dans le jour après le moindre effort. Le malade fut le premier à s'apercevoir que ses forces ne répondaient plus aux exigences d'un travail soutenu, et lout en se plai gnant de ce qu'il appelait l'affaiblissement de ses nerfs, il ne ALCOOLISME CHRONIQUE . 87 concevait d'autre remède que celui de doses toujours crois . santes d'alcool . L'excitation factice qui en fut le résultat, lui sembla d'un bon augure , et le remède était d'autant plus fréquemment renouvelé, que notre ivrogne уy trouvait la satisfaction de son funeste penchant. Plus tard , il fut sujet à un trouble nerveux d'une nature spéciale. Il lui semblait par moments qu'un voile s'éten dait devant ses yeux . Ce phénomène avait lieu tous les ma tins, et se renouvelait pendant le jour à la moindre conten tion de l'organe de la vue. Il éprouvait en même temps un certain tremblement de la langue , et c'était surtout au mo ment du réveil que l'hésitation dans la parole étail appré ciable . Le sommeil commença aussi à se troubler

les nuits

devinrent agitées , et des rêves effrayants se succédèrent sans relâche . Il ne s'endormait plus sans ressentir des fourmil lements sous la peau des extrémités inférieures, ainsi que des tiraillements et des mouvements convulsifs dans les mollets . Bientot ces mêmes phénomènes se présentérent pendant le jour , et leur persistance jetait le malade dans des troubles inexprimables . Il se rendait parfaitement compte de la nature de ses impressions , en se plaignant de sentir des fourmis ou d'autres animaux remonter des extrémités in férieures vers les bras et les mains , et redescendre vers le tronc

mais aussi

, lorsque sous l'influence d'un redouble ment d'énergie il se livrait à une marche forcée , les trem blements des mains et la faiblesse des extrémités inférieu res semblaient momentanément disparaitre . Cependant le malade ne tarda pas à s'inquièler de cet ensemble de symptomes facheux. Avail - il marché dans la journée plus qu'à l'ordinaire , ses genoux s'entrechoquaient lorsqu'il se tenait debout, et quand arrivait le soir la fai blesse était bien plus grande encore. Ses doigts de pou vaient plus alors serrer les objets que sa main saisissait , cette .3 88 DEGENERESCENCE PAR LES AGENTS INTOXICANTS. diminution dans les forces de la motilité, fit de rapides progrès et s'étendit aux muscles de la région lombaire . Il en fut réduit à ne plus pouvoir se tenir ni debout , ni assis , et la position horizontale devint sa seule ressource . A mesure que la paralysie augmentait, la sensibilité gé nérale allait en s'affaiblissant. Les extrémités des doigts et des orteils furent d'abord compromises ; l'engourdissement atteignit ensuite la région dorsale des mains et des pieds, et s'étendit plus tard aux avant-bras et aux jambes . Cette diminution de la sensibilité se changea bientôt en une véri table anesthésie des doigts et des orteils ; et elle gagna pro gressivement les parties supérieures, avec cette circonstance remarquable que la sensibilité n'était pas complétement disparue dans la région musculaire interne des bras et la région postérieure des jambes . Un phénomène d'un autre genre ne tarda pas à se mon trer avec l'augmentation de la paralysie et de l'insensibilité musculaire. Le malade éprouva des vertiges ; d'abord il lui semblait qu'il était soudainement plongé dans une obscurité profonde ; puis la crainte de défaillir et de cheoir s'emparait de lui. Cette crainte enfin se changeait en réalité , et s'il ne saisissait à temps les objets environnants, sa chute était inévitable. Dans cette même période il eut des hallucinations, sur tout vers le soir, avant de s'endormir ; il n'élait pas rare que le sommeil en fût troublé . Les hallucinations les plus fréquentes étaient celles de la vue, et alors il voyait des figures d'hommes et surtout d'animaux immondes ; parfois aussi il lui semblait entendre des voix . Les pupilles étaient considérablement dilatées et bien plus insensibles à la lu mière que dans l'état normal . Il arriva toutefois que , grâce à l'intervention médicale , il y eut une période de rémission dans l'ensemble de ces ALCOOLISME CHRONIQUE . 89 symptomes alarmanls . Effrayé sur sa propre situation , le malade renonça momentanément à ses fatales habitudes, et l'amélioration dura aussi longtemps qu'il fut possible de lui faire accepter une vie régulière et une hygiène convenable ; mais ses funestes penchants prirent bientot le dessus et il récidiva. Les phénomènes pathologiques antérieurement décrits de tardèrent pas à reparaitre . Les digestions devinrent de plus en plus pénibles , et il en résulta des aigreurs et des vomissements . Le dégoût pour la nourriture augmenta lous les jours aussi, et l'ingestion des aliments était accom pagnée d'un sentiment de tension et d'un état d'oppression dans la région de l'estomac . L'amaigrissement fil des pro grès rapides , et la peau prit celle teinte blafarde et légère ment jaunâtre, si caractéristique chez les individus arrivés à cette période d'intoxication . Les fourmillements des membres se compliquèrent bientot de mouvements spasmo. diques et de crampes dans les muscles des jambes. Le ma lade ne pouvait mieux comparer ces spasmes douloureux qu'à des commotions électriques, dont les unes instantanées et fugaces, et les autres plus persistantes, amenaient à leur suite des rétractions subites des extrémités . Les crampes existaient surtout dans les muscles des mollets et dans les fléchisseurs des jambes ; la durée en était variée et la dou leur plus ou moins vivement ressentie . Les spasmes et les crampes ne tardèrent pas à se généraliser, et la forme convulsive, avec perte complète de la connaissance, vint inaugurer une série de phénomènes de plus en plus inquié. lants. Ces convulsions ressemblaient à de véritables accés épileptiques , accompagnés de délire et d'hallucinations . La vision était troublée ; tout effort continu pour fixer la vue sur un point déterminé, amenait la confusion des objets ; la lecture devint impossible . La mémoire et l'intelligence 90 DÉGÉNÉRESCENCE PAR LES AGENTS INTOXICANTS. n'avaient pas encore complétement disparu, mais les fa cultés s'affaiblissaient notablement. La famille justement alarmée fit de nouveau intervenir l'autorité médicale, et il y eut encore un temps d'arrêt dans cette position mal heureuse. L'amélioration fut telle que l'on put concevoir de justes espérances ; mais les précautions prises dans l'intérêt de la direction morale du malade étaient inefficaces . Il aurait fallu, depuis longtemps, isoler dans une maison de santé celle triste victime de l'irrésistibilité de ses penchanls, tandis que ce malade avait malbeureusement l'entière li berté de ses actes ; aussi ne tarda- t-il pas à se livrer avec une nouvelle fureur à sa boisson de prédilection . Tous les symptomes anciens reparurent avec une intensité nouvelle , et la douleur, qui jusque là était tolérable, atteignit bientôt ses limites extrêmes. C'était dans la soirée , et surtout pendant la nuit, que le malade souffrait borriblement . Au milieu de la journée il éprouvait un moment de rémission et quelquefois même la douleur disparaissait entièrement ; mais le calme était rarement complet et la disposition à souffrir se traduisait par un état général d'agitation et d'inquiétude . Alors le pa tient cherchait en vain par de continuels mouvements de flexion et d'extension à se placer dans la position la plus favorable; le repos était pour lui de courte durée, et d'into lérables douleurs le réveillaient soudainement de sa torpeur et de son engourdissement. Il comparait ces douleurs à l'action d'un fer brûlant, à celle d'un instrument qui lui arracherait les muscles . Arrivé à cette triste période le malade ne devait plus Jaisser aucun espoir à sa famille. Privé d'ailleurs de son intelligence , réduit par suite de son abrutissement à l'insen sibilité morale la plus complète, ses forces diminuaient de jour en jour , et rien ne pouvait plus arrêter la marche ALCOOLISME CHRONIQUE. 91 progressive et fatale de ces symptomes alarmants. La peau devint parcheminée, les jambes étaient ædématisées et les fonctions digestives profondément troublées. Le délire , tout en continuant sans interruption , ne se montrait plus néan moins sous la forme d'exacerbations violentes . Le patient murmurait entre ses lèvres des mots inintelligibles , son regard était stupide et parfois hagard, sa figure abrutie, et lorsque la mort vint terminer cette triste existence, depuis longtemps déjà les manifestations de la conscience étaient complétement abolies . La paralysie était devenue générale, et cette déplorable victime de l'alcoolisme était tombée dans la dégradation la plus hideuse. Tels sont les principaux caractères de l'affection si bien désignée et décrite par le savant médecin suédois, sous le nom d'alcoolisme chronique. Sans doute cette description ne peut s'appliquer à l'universalité des faits que les médecins seront dans le cas d'observer. Il faut évidemment fixer la part qui revient à l'usage immodéré et continu de cette boisson , et probablement aussi à sa qualité ( 1 ) . Il est , ( 1 ) Nous disons probablement, car la science n'a pas encore résolu com plėlement la question . Les eaux -de- vie mal préparées, les eaux - de -vie de pommes de terre surtout, contiennent , il est vrai , une huile empyreumatique à laquelle on a altribué des propriétés intoxicaules. Mais quand même il se rait vrai, comme le fait observer M. le docteur Magnus Huss , que le delirium tremens élait bien moins fréquent lorsqu'on ne faisait usage que d'eau de-vie de vin ou de graips , il faudrait établir la part des consommations bien plas considérables qui ont été faites depuis que l'eau- de - vie de pommes de terre a envahi les principaux marchés de l'Europe et cela dans des pro portions vraiment effrayanles. D'un autre côté , le professeur suédois Dalhlström , qui a expérimeclé l'action de l'eau - de -vie sur les animaux , leur a administré séparément celle huile empyreumatique dans un mélange avec du pain blanc, sans obtenir, comme avec l'alcool , le moindre symptôme d'empoisonnement. La dose de 4 à 120 gouttes, donnée progressivement 92 DÉGÉNÉRESCENCE PAR LES AGENTS INTOXICANTS . d'un autre coté , un fait acquis å la statistique , c'est que dans les pays septentrionaux , la mauvaise influence de l'alcool n'étant pas tempérée par l'usage d'autres boissons fermentées, comme cela a lieu pour les pays méridionaux , les conséquences de l'intoxication alcoolique ont un ca ractère d'une gravité plus grande . Ceci est une vérité hors de contestation pour ce qui regarde la Suède , la Norvége , la Russie , les Etats - Unis d'Amérique , et même l'Angle terre . Les justes craintes des gouvernements de ces divers . pendant 6 à 7 semaines , n'a produit d'autre résultat qu'une soif plus grande chez ces animaux , et une espèce de constriction de gosier qui les empêchait d'aboyer . L'appétit continua et il n'apparut aucun symptôme de tremblement et d'inpervation . L'animal sacrifié ne présenta aucune de ces lésions qui sont le résultat de l'intoxication alcoolique . Le docteur Magnus Huss a lui -même essayé celle huile empyreumatique chez des individus qui n'avaient pas l'ba bitude de s'alcooliser . Prise à la dose de 2 ou 3 centigrammes , elle ne causait qu'un sentiment de chaleur dans l'estomac . L'emploi de 5 à 10 centigrammes amenait un dégoût profond , de l’élourdissement et une légère altération de la vue . Si la dose était porlée à 15 ou 20 centigrammes , il en résultail un sentiment de brûlure à l'épigastre , aiosi que des vomissements et des coli ques . La répulsion devenait ensuite si forte , que l'expérience ne pouvait élre continuée . D'ailleurs , ajoute M. le docteur Magnus Huss , il est prouvé que la quantité de celle huile empyreumatique ne s'élève guère qu'à 2 ou 3 centi grammes pour 12 ou 15 petits verres d'eau -de -vie, et moins peut - être quand elle est bien préparée . Mais tout en admeltant la valeur de ces divers essais, il n'est pas moins certain , et les médecins des grands hôpitaux ont pu le vérifier , qu'il est des boissons alcooliques plus pernicieuses que d'autres . J'ai cru , pour ma part , remarquer que l'absinthe produisait bien plus souvent le delirium Tremens que l'eau - de - vie pure

cela tiendrait

- il au principe volatil de l'absinthe ? Quoi qu'il en soit , les principaux cas de manie et de paralysie alcoolique qu'il m'a été donné d'observer dans notre asile , étaient le résultat de celle liqueur pernicieuse , dont l'abus , si nos informations sont exacles , se fait surlout sentir dans les garnisons de nos possessions d'Afrique. > 1 ALCOOLISME CHRONIQUE. 93 pays se révèlent assez par les mesures qu'ils ont prises à différentes époques, mesures qui, nous devons le dire, ont bien incomplétement atteint leur but, tant il est vrai que l'usage, en bien des cas, enfante trop facilement l'abus . D'un autre coté, l'influence morale et religieuse, la seule qui pourrait être ici une sauvegarde , n'offre cependant qu'un contre-poids insuffisant à l'ignorance et au défaut d'éducation des masses ; rien ne peut enlever aux habitants de ces climats rigoureux , l'idée que l'eau - de-vie leur est indispensable pour les soutenir dans leurs rudes travaux . Que l'on joigne à ce préjugé, les conditions déplorables imposées à l'hygiène physique et morale par la misère et par la démoralisation qu'elle entraine avec elle, par l'ab sence d'une nourriture convenable ou suffisamment répa ratrice , et l'on ne se sentira vraiment pas le courage de faire un crime à ces populations malheureuses de ce qu'elles cherchent à réparer leurs forces physiques, et même à relever leur moral, par l'abus d'une liqueur dont elles ne peuvent pas toujours connaitre les funestes conséquences. Celle question de la prophylaxie et du traitement recevra d'ailleurs dans la partie thérapeutique de notre euvre, les développements convenables ; nous n'avons d'autre but en ce moment, que de bien déterminer les caractères d'une maladie spéciale due à l'influence délétère de l'alcool , et d'arriver ainsi à la conception claire et nette des dégéné rescences qui en sont la suite . L'alcool produit une maladie qui offre les symptômes d'un véritable empoisonnement. Il existe sans doute d'autres substances qui agissent aussi sur le système nerveux et sur l'intelligence , de manière à amener des troubles particu liers, et quelquefois même à donner le change sur le dia gnostic différentiel, mais tonjours est-il que l'action de l'alcool a quelque chose de spécial . Celte spécificité rece 94 DÉGÉNÉRESCENCE PAR LES AGENTS INTOXICANTS . vra sa dernière preuve démonstrative dans le chapitre où nous aurons à trailer de l'intoxication par l'opium , le seigle ergole , le plomb, le mercure, etc. Il ne nous est même plus pos sible aujourd'hui de confondre l'alcoolisme chronique avec d'autres affections idiopathiques du cerveau et de la moelle épinière. La paralysie générale progressive des aliénés , lorsqu'elle est arrivée à ses dernières limites , est peut-être la seule affection dont le diagnostic différentiel offre quel que difficulté. Mais cette confusion n'a rien de compro mettant, ni pour la science , ni pour la santé des malades ; car il arrive souvent que l'on signale déjà des excés de boissons alcooliques chez des paralysés généraux avant leur isolement dans une maison de santé . Cette perversion dans les instincts est même une des complications de leur maladie cérébrale, et il faut de toute nécessité faire une distinction entre l'alcoolisme qui est le point de départ d'une affection organique, et l'alcoolisme qui n'est que la consė quence de cette même affection . Nous résumerons ce que nous avons à dire sur l'alcoolisme chronique, en précisant la nature des lésions que l'on re marque dans chacune des sphères de l'économie animale . Les principaux symptomes de l'intoxication alcoolique , ainsi qu'il résulte de l'observation générale que nous avons déjà donnée, sont le tremblement des pieds et des mains, la diminution des forces, la paralysie, les soubresauts des len dons, les crampes et les spasmes douloureux . Ce n'est que dans une période plus avancée que l'on observe les convul sions et les accés épileptiformes. Dans la sphère sensitive du système nerveux on remarque au début les formications ou fourmillements, l'exagération de la sensibilité et les douleurs névralgiques; plus tard on observe la diminution de la sensibilité générale, les troubles dans les organes des sens, la difficulté dans la parole , et ALCOOLISME CERONIQUE . 95 un autre phénomène encore, sur lequel nous n'avons pas assez insisté peut-être dans l'observation généralisée des faits pathologiques, nous voulons parler des modifications morbides dans les fonctions généralrices... Malgré la difficulté d'avoir des détails précis de la part des malades, on peut admettre avec M. le docteur Magnus Huss, que l'affaiblissement dans les fonctions génératrices coïn cide avec les progrès de la paralysie. Certains faits d'ob servation ont porté le même auteur à penser que l'alcoolisme agit pareillement d'une manière funeste sur la fé condité des femmes ; mais ce qui peut être vrai à une époque avancée de l'affection, ne l'est plus dans celte pé riode primitive où l'excitation des sens offre un aliment spécial au dévergondage des idées, ainsi qu'à l'érotisme dans les actes. Il en résulte que les dégénérescences hé réditaires que nous aurons å signaler chez les descendants d'individus alcoolisés, se rapportent, pour ce qui regarde leur évolution primitive, à celle même période dans laquelle l'activité des fonctions génératrices semble acquérir une nouvelle vigueur ; mais ce développement anormal des fonctions est plutôt factice que réel . Il est une loi préser Valrice de la nature humaine qui frappe d'une impuissance précoce les individus qui commettent de pareils excès, et nous aurons de nombreuses occasions de remarquer que cette même impuissance se retrouve chez les descendants d'individus qui ont fait abus des spiritueux . Ils ne sont pas seulement frappés de faiblesse intellectuelle congéniale , viclimes de pratiques mauvaises , mais à celle dégradation intellectuelle et morale vient encore se mêler l'impossibilité de se reproduire, et cela en dépit du développement normal des organes génitaux . Ce dernier symptome est pour nous le signe irréfragable de la dégénérescence avec conservation d'un type physique qui ne parait pas en apparence au 96 DÉGÉNÉRESCENCE PAR LES AGENTS -INTOXICANTS. moins dévier du type général de l'humanité. Il entraine de toute nécessité l'extinction de la famille, et celle de la race en serait la conséquence forcée si l'on pouvait supposer la généralisation de ces faits déplorables dans un état social déterminé. Sphère intellectuelle du système nerveux . Les troubles dans la sphère intellectuelle du système nerveux sont d'une nature tellement caractéristique, que malgré la courte et simple description dans laquelle nous devons nous limiter, on y trouvera néanmoins la confirmation de la doctrine qui domine l'ensemble de nos études sur les rapports qui existent entre la nature du délire et la spécificité de la cause . Pour éviter les confusions qui résulteraient de la com paraison entre les tempéraments divers, contentons-nous d'examiner le développement des troubles de l'intelligence en dehors des variations que peuvent amener dans la cir constance présente la diversité des constitutions organiques chez les individus, et la plus ou moins grande différence de leurs aptitudes intellectuelles , à l'état normal . Quel est le premier phénomène que nous remarquons chez celui qui a fait abus d'alcool ou de boissons fermen tées ? c'est l'ivresse . Ce mot désigne un ensemble de troubles de l'ordre physiologique et de l'ordre moral dont les di verses phases sont trop connues pour que nous les décri vions longuement . Nous voulons seulement faire ressortir avec quelle régularité les symptomes se produisent chez le même individu . A la période qui présente un redoublement d'activité dans les fonctions physiques et dans l'évolution des idées, succède invariablement un état qui se caractérise par des alternatives de dépression et d'excitation dans la sphère intellectuelle aussi bien que dans la sphère pbysique du ALCOOLISME CHRONIQUE . 97 système nerveux . Tous les phénomènes que nous avons décrits comme formant la succession progressive de l'état alcoolique chronique, depuis l'excitation jusqu'aux symp tèmes d'insensibilité et de paralysie , peuvent se trouver dans cette période passagere. Enfin , la troisième phase de l'ivresse , qui comprend l'hébétude, la résolution des mem bres et le sommeil comateux , nous rappelle ce dernier degré de la paralysie qui est accompagné de la perte abso . lue de l'intelligence et des sentiments . Ces situations sont transitoires , il est vrai

mais pour peu

que l'on sache combien le système nerveux est soumis aux lois de la périodicité , il n'y aura pas lieu de s'étonner si l'on voit surgir maintenant un ordre de phénomènes mala difs qui , par leur durée et leur complexité, rappellent non . seulement tout ce que le système nerveux a éprouvé an térieurement , mais constituent encore un véritable délire organisé que l'on a désigné sous le nom de folie des ivrognes ( Delirium tremens

Saüfer

-Wahnsinn ) . Pour que ce délire se produise, dit le docteur Magnus Huss, il suffit qu'une personne habituée, pendant un temps plus ou moins long , souvent pendant des années , à con sommer une quantité exagérée d'alcool, éprouve périodi quement les phénomènes de l'ivresse . Il n'est pas même nécessaire que l'ivresse ' soit complète, l'expérience ayant appris que la folie alcoolique est plus souvent encore le résul tat de doses progressives de cet agent intoxicant, sans que le malade ait perdu complétement la conscience de ses acles . Le délire peut éclater brusquement

mais, dans la

régle ordinaire , il est précédé de pesanteurs d'estomac, d'insomnie et de rêves fantastiques. Dans d'autres circonstances une vive émotion morale , une forte douleur physique, une hémorrhagie , la cessation brusque de l'usage de l'alcool , l'intercurrence d'une maladie 1 11 7 98 DÉGÉNÉRESCEXCE PAR LES AGENTS INTOXICANTS. incidente , déterminent l'explosion . Mais quelle que soit la nature de la cause déterminante (et ceci confirme ple ne ment la théorie du rapport du délire avec la spécificité de la cause), les symptomes de la maladie sont, dans tous les cas , les mêmes : insomnie, hallucinations, tremblement mus culaire général. « Une inquiétude universelle s'est emparée du malade, , il ne peut ni recueillir ses idées, ni diriger ses sentiments ; , il est devenu irritable et fantasque . Un sommeil fugace » est interrompu chez lui par des rêves effrayants ; l'ex pression de la figure est devenue plus vive et plus animée; , les extrémités supérieures et inférieures sont saisies de , tremblement, surtout lorsque la station est prolongée : » un délire général finit enfin par éclater ... L'accés délirant peut durer tout le jour, mais il arrive habituellement que , le malade, assez tranquille pendant la matinée, est à l'approche de la nuit en proie à une exacerbation plus > grande . » Ces alternatives de tranquillité et d'agitation varient dans la journée ; la raison du malade semble parfois compléte ment revenue, mais le soir amène un redoublement dans la gravité des symptômes ; les nuits se passent dans une agitation extraordinaire, et lorsque le jour parait , les acci dents cessent momentanément et une abondante transpira tion en est la terminaison critique ( 1 ) . Entre le délire impétueux et furieux qui caractérise , ordinairement cette situation , et un état de sub - délire , tranquille et quelquefois même expansif et gai , il existe ( 1 ) Ce sont ces intermittences singulières qui ont fait à tort comparer celle maladie par les premiers auteurs qui en ont parlé, à une fièvre inler millente , avec laquelle , dit le docteur Valke, elle a une certaine analogie ( Archives générales de médecine, année 1824, p . 100 ) . ALCOOLISME CHRONIQUE . 99 · des gradations et des nuances nombreuses . Les halluci . » nations, qui peuvent être variées , ont cependant presque , lonjours un caractère fixe et bien déterminé . Il semble au malade qu'il est entouré d'animaux de toutes les gran , deurs, et il étend la main pour les saisir ( 1 ) , Chez les jeunes sujets la figure est violemment injectée et les yeux » sont brillants ; chez les individus déjà épuisés par les o excės antérieurs, la face est pale , le regard terne et fixe, » l'expression générale des traits n'est pas changée. Les pupilles sont ordinairement normales, cependant on les » trouve parfois dilatées , et il n'est pas rare que les paupières soient agitées d'un tremblement convulsif. La voix est , altérée ; la parole devient brève, impétueuse, et se perd , le plus ordinairement dans un bredouillement inintelli gible. La peau est chaude et souvent moite, le pouls très ( 1 ) L'existence d'hallucinations de ce genre est confirmée par les récits con sécutifs de ceux qui ont éprouvé le délire alcoolique. La position peut devenir alors très -dangereuse pour les personnes qui entourent ces malades. On les a vus dans leur fureur, et préoccupés exclusivement du danger imaginaire qu'ils couraient , se précipiter sur leurs propres parents et les immoler. Lorsque les individus par suile d'accès successifs s'affaiblissent intellec tuellement ou lombent dans la démence , il n'est pas rare d'observer une modification dans les phénomènes hallucinatoires. Un de ces malades , cité par le docteur Magnus Huss , se dirigcail vers des tables qu'il croyait couvertes de mels succulents ; un autre saisissait des vases remplis d'eau , et tout en les avalant avec avidilé, se plaignait de ce que sa liqueur favorite n'avait pas le degré de forçe voola . Dans la période où les malades éprouvent des formications dans les jambes, il peut arriver aussi qu'ils se laissent illusionner à la façon des hypo condriaques. Un aliéné alcoolisé saivait ordinairement avec in quiétude les monvements d'on chat , qui en grimpant le long de ses jambes lai enfonçait ses griffes dans les chairs. Il se serrait violemment le scrotum , croyant s’ètre emparé de l'animal . 100 DÉGÉNÉRESCENCE PAR LES AGENTS INTOXICANTS. » variable. Les sécrétions urinaires sont peu abondantes, » rougeatres et sédimenteuses ; rarement les ai- je trouvées claires el abondantes . » Cette situation peut se prolonger trois à quatre jours » et ne se terminer parfois qu'à la fin d'un septenaire. Le sommeil est la terminaison critique de cet état délirant . » Lorsque le malade , après avoir dormi quelquefois pen » dant vingt- quatre heures consécutives, se réveille , il ne » conserve souvent aucun souvenir de son délire antérieur > et son corps reste couvert d'une abondante transpiration ; o si le calme se prolonge, on peut regarder cette transpira » lion comme une crise favorable. Mais si le sommeil est » court, agité , et s'il est interrompu par des rêves fati gants, si l'anxiété augmente quand arrive le soir, le pro » nostic est funeste . Les forces diminuent de plus en plus, el y un état adynamique ayant tous les caractères de la fièvre » typhoïde sera le précurseur d'une terminaison fatale ( 1 ) . , Troubles généraux des différents appareils de l'économie : digestion , sécrétions, circulation . - Les troubles nombreux de la digestion se révèlent par les vomissements, l'état saburral de la langue, les diarrhées et les épanchements abdominaux. Les fonctions importantes du foie sont trou blées, et si parfois l'autopsie ne trouve aucune lésion dans sa structure intime , l'anatomie pathologique a de nom breuses occasions de constater l'état granulé, la cyrrhose et l'atrophie de cet organe. Les prédispositions spéciales des ivrognes pour contracter la maladie de Bright sont aussi un fait reconnu . Sous l'influence de l'excitation alcoo. lique , l'énergie des fonctions du cæur est activée, et son hypertrophie peut en etre la conséquence ; mais cet organe n'est pas soustrait non plus à une autre condition patholo ( 1 ) Docteur Magnus Huss. Ouv. cité , p . 38. ALCOOLISME CHRONIQUE . 101 gique générale : nous voulons parler de la transformation graisseuse du système musculaire . La couche épaisse de graisse qui recouvre le cæur peut faire croire dans beau coup de cas à son hypertrophie, tandis que réduit à son moindre développement, il est parfois comme enseveli sous une masse adipeuse. On a cité aussi l'étal inflammatoire des parois artérielles, et la production de pseudomembranes dans les grands vaisseaux ; mais, comme le fait remarquer M. le docteur Magnus Huss, ni l'inflammation , ni la pro duction de ces fausses membranes et de ces corps étrangers que l'on a désignés sous le nom d'athéromes ( 1 ) , ne peuvent s'expliquer uniquement par les changements imprimés au cours mécanique du sang. Il faut faire aussi la part des altérations que l'on rencontre dans les éléments constitu tifs du sang et de la disposition pathologique de ce liquide à déposer la graisse dans la trame cellulaire des organes, et jusque dans celle des os ( 2) . Ce procédé pathologique implique une véritable dégénérescence graisseuse, et le savant médecin Suédois nous parait avoir le mieux compris le mécanisme de ces épanchements partiels et de ces apa sarques , qui se rencontrent si souvent dans les dernières périodes de l'alcoolisme chronique, en dehors des lésions organiques du foie (3) . ( 1 ) Ces athéromes , d'après M. Magnus Huss , ne sont pas composés, comme dans le cas d'inflammation, par la fibrine, mais ils sont formés en grande partie par la cholestérine , la graisse et l'albumine. (2) D'après Rokitansky, les os sont le siége d'un travail pathologique spécial, par la raison que la trame cellulaire graisseuse de la moelle aug mente anx dépens des os , qui deviennent plus légers et conséquemment plus friables. Le physiologiste Klencke avait déjà remarqué le même procédé pathologique chez les vaches qae l'on nourrit avec les résidus de pommes de terre dans les distilleries d'alcool . (3) Celle graisse de mauvaise nature est bientôt résorbée. Les cellules 102 DÉGÉNÉRESCENCE PAR LES AGENTS INTOXICANTS. Les troubles importants que nous avons sigoalės daus les fonctions du système nerveux ne peuvent se séparer des troubles de la circulation artérielle et veineuse ; c'est ce qui nous porte à concentrer dans le même paragraphe les déplorables conditions pathologiques dans lesquelles le système nerveux et le système artériel se trouvent vis - à - vis l'un de l'autre . Le fait de la dilatation plus grande des vaisseaux artériels a été remarqué par M. le docteur Magaus Huss, et cette dilatation est visible , dit-il, lorsqu'on coupe le cerveau par tranches : on voit alors que les orifices des vaisseaux sont plus prononcés même dans les plus petites artérioles ; dans les vaisseaux plus considérables la tunique interne est plus relâchée et plus friable . D'après le même auteur, les causes de cet état particulier des vaisseaux sont dues en partie à la stagnation du sang dans le cerveau lorsque l'ivresse a lieu , en partie aussi à la congestion qui résulte de l'hyper trophie du cœur. Il faut encore faire la part de la com pression que subit le cerveau par suite de cet état conges tionnaire, qui simule parfois les symptômes de la paralysie. graisseuses ne contiennent plus qu'un liquide jaunâtre, et l'on finit par observer des exsudations et des épanchements plus ou moins considérables. L’anasarque n'est pas toujours la conséquence inévitable d'un pareil élal de choses , mais l'amaigrissement si considérable des malades , l'atrophie des muscles, leur décoloration, leur dégénérescence graisseuse, sont les fails que l'on observe le plus ordinairement. Encore une fois, tous ces phénomènes palhologiques peuvent avoir pour point de départ les lésions du foie , des reios et des poumons, mais ils existent aussi en dehors de la désorganisation de ces importants appareils de l'économie . Chez nos aliénés qui succombent sans paralysie générale et sans intoxication alcoolique préalable , l'état que nous avons désigné sous le nom de marasme se signalc de même par l'a trophie musculaire porlée à son plus haut degré , par des épanchements séreux , des diarrhées chroniques, sans lésion toujours appréciable dans la structure du foie , des reins ou des poumons. ALCOOLISME CHRONIQUE . 103 Les lésions pathologiques les plus graves peuvent êlre la conséquence de cet ensemble de troubles dans la circulation arlérielle et veineuse. Nous ne citerons que la ruplure des vaisseaux, qui amène les extravasations du sang ainsi que l'apoplexie , plus fréquente qu'on ne le croit chez ceux qui font abus des spiritueux . Il est un autre phénomène qui a des suites bien plus graves sur la manifestation des facultés, et qui amene cet état spécial de dégénérescence des organes dont la dégénérescence générale de l'individu est la consé quence inévitable, je veux parler du défaut de nutrition du cerveau et de l'atrophie partielle ou générale de cet organe important ; l'atrophie générale est cependant le fait le plus commun . Cette atrophie , dit le docteur Magnus Huss, se présente sous une forme si caractéristique, que le cer veau est visiblement diminué , au point de ne plus remplir la boile osseuse . Les exsudations séreuses , soit dans les ven tricules , soit entre les membranes du cerveau , l'opacité de ces membranes, leur épaisissement , leur adhérence avec le cerveau ramolli, sont les conséquences nécessaires des lésions du système circulatoire ; et lorsque les malades en sont arrivés à cette période extrême, il n'y a pas lieu de s'étonner si l'on remarque chez eux tous les symptômes de la paralysie générale, et si ces deux affections qui ont des points de départ différents se confondent néanmoins dans leurs terminaisons. Les considérations dans lesquelles nous sommes entré nous ont préparé la voie pour nous aider dans la classifica tion des différents types d'etres dégénérés par suite d'into xication alcoolique . Nous pensons avec le docteur Magnus Huss , et les expériences faites par beaucoup de physio logistes modernes nous confirment dans cette idée ( 1 ) , que ( 1 ) Je ne puis revenir ici sur ce que j'ai dit ailleurs à propos de la pa 104 DÉGÉNÉRESCENCE PAR LES AGENTS INTOXICANTS . 1 l'alcool agit directement sur le système nerveux par son mélange avec le sang . Nous ne pouvons entrer dans le détail de toutes les expériences qui ont été faites à ce sujet par MM . Mitscherlich , Schultz >, Bouchardat , Sandras , 5 ralysie - générale (voir mes Etudes cliniques sur l’alienation mentale , t . II , p . 331 ) . Je ne crois pas , cependant, qu'il soit inutile d'exposer briève ment les principaux caractères distinctifs de ces deux affections . On remarque dans chacune d'elles au début le tremblement particulier des mains, la fai blesse des extrémités inférieures, une hésitation spéciale dans la parole , etc.; mais , comme le fait observer M. le docteur Magnus Huss , lous ces symptômes cessent chez les alcoolisés paralytiques lorsqu'ils renoncent à la boisson

et

, même au plus fort de leurs excès , il y a chez eux , dans la même journée , des rémissions que l'on ne remarque pas dans la paralysie progressive. Dans celte dernière affection on n'observe pas non plus ces troubles spé ciaux de la vue si fréquents chez les alcoolisés , ni ces formications si carac téristiques des bras et des jambes L'iosensibilité dans les extrémités supérieures et inférieures, les crampes , les convulsions , suivent chez les individus livrés à l'alcoolisme une marche régulière que l'on ne relrouve pas chez les paralysés progressifs de nos asiles . Les phénomènes de la digestion , invariablement troublés chez les pre miers , se montrent sous le rapport normal chez les seconds, dont l'appélit est encore bien plus prononcé . La voracité des paralysés progressifs de nos asiles et la puissance de leur digestion sont des faits assez connus . Dans l'alcoolisme chronique , la sensibilité commence à s'émousser aux extrémités

elle envahit ensuite les autres régions et se limite d'une manière

régulière dans les parties lésées

rien de semblable n'apparaît dans la para

lysie générale des aliénés lorsqu'elle existe sans intoxication alcoolique préa lable . Il y a certaines périodes de celle affection où la sensibilité générale est exaltée , mais lorsqu'arrive l'anésthésie , il n'est plus guère possible d'en fixer les limites . La sensibilité générale , comme le fait observer avec jastesse M. le docteur Lanier , est émoussée sous lous les points de l'enveloppe cutanéc . Enfin , nous trouverons des éléments de diagnostic différentiel remarquable dans la nature des hallucinations , du délire et des tendances des individus qui appartiennent à ces deux catégories maladives . ALCOOLISME CHRONIQUE . 105 Klencke et autres physiologistes . Le premier de ces savants pense que l'alcool arrive jusqu'au réseau capillaire que secouvre l'épithélium de l'estomac , et pénètre dans le sys tème circulatoire par le procédé de l'endosmose. Au reste , d'assez nombreuses analyses de l'air exhalé par les poumons, ainsi que des liquides contenus dans les ventricules du cer veau chez les individus morts dans l'ivresse , prouvent d'une manière évidente ce mélange de l'alcool avec le sang ( 1 ) . Une des conséquences immédiates de ce mélange, d'après Schultz, est que le sang devient impropre à la résorption de la quantité d'oxigéne qui lui est nécessaire, ainsi qu'à l'élimination de l'excès d'acide carbonique. L'artérialisation ( 1 ) Les expériences faites sur les chiens par M. le professeur Dahlstrom , jellent un nouveau jour sur la manifestation progressive des lésions patholo giques que nous avons signalées chez l'homme. Trois animaux de diverses grandeurs servirent aux expériences du professeur : il leur donna pendant huit mois une quantité de 240 à 250 grammes d'alcool mélangé à leurs ali ments. Chez le premier de ces animaux , l'alcool était débarrassé de toute huile empyreumatique, et chez les deux autres l'alcool n'avait pas été purifié, cependant les conséquences forent les mêmes chez les trois chiens. Le pre mier soccomba dans un état de marasme au commencement du 8 mois ; les deux autres furent sacrifiés à la même époque . On observa chez tous les trois Je même ensemble de symptômes et de lésions dans l'ordre suivant : 1 ° Altération de la voix ; 2° tremblement des extrémités ; soubresauts dans les tendons ; 4° affaiblissement musculaire surlout dans le Iraie postérieur ; sº diminution de la sensibilité ; on pouvait impunément leur pincer les oreilles ; 6° sommeil agité ; 70 caractère hargneux ; augmen tation de l'appétit dans les commencements, mais à la fin dégoût manifeste pour les alimenls ; 90 yeux larmoyants, ouïe obluse ; 10° transformation graisseuse des muscles ; 11 ° après la mort : inflammation chronique de la membrane muqueuse de l'estomac ; augmentation da foie ; membrane pitui laire, muqueuse et aérienne chroniquement enflammées ; vaisseaux du cer reau gorgés desang (dans un cas , exsudation de sérosilé entre les membranes) ; muscles làches, mous et graisseux . 3º spasmes, 106 DÉGÉNÉRESCENCE PAR LES AGENTS INTOXICANTS . devient nécessairement incomplète , et la prédominance du sang veineux en est le résultat ( 1 ) . 1 ( 1 ) Ogston assure avoir trouvé dans les ventricules du cerveau , chez une femme morte pendant l'ivresse , qualre onces d'une sérosité ayant, dit -il , les caractères physiques de l'alcool . ( Edimbourg , Journal de chirurgie , 1842. ) Je ne crains pas d'insister sur le véritable caractère des lésions patholo - giques qu'on rencontre dans le cerveau des individus morts , soit pendant l'ivresse , soit pendant un accès de delirium tremens . Les conclusions que nous pourrons en déduire s'appliqueron ! non -seulement à d'autres situations pathologiques , mais nous serviront à mieux comprendre la production de ces étals anormaux qui sont le but de nos recherches, el que nous sommes convenu d'appeler dégénérescences dans l'espèce humaine. Que remarque l-on dans le cerveau des iodividus morts à la suite de l'ivresse alcoolique ? Le cerveau exhale une odeur d'alcool

les tissus de la dure

-mère sont gorgés de sang , ainsi que les vaisseaux qui rampent dans les différents feuilles cérébraux

dans son ensemble

, le cerveau est l'expression pathologique de lous les phénomènes qu'on trouve dans la congestion cérébrale arrivée à ses dernières limites ; les poumons sont remplis d'un sang noir, et le ventricule droit du ceur et les grosses veines renferment parfois un sang tellement épais qu'il en acquiert une consistance sirupeuse . Mais ici l'on peut se faire une question : tous les symptômes de l'ivresse doivent - ils èire exclusivement allribués aux conséquences de la congestion cérébrale ? M. le docteur Magnus Huss se pose celle objection , et n'hésite pas à ré pondre que dans l'explication des phénomènes de l'ivresse il faul faire la part de l'action spécifique de l'alcool sur le cerveau . La ligne de démarcation est sans doule difficile à établir; mais l'expérience ayant appris que l'on n'a trouvé aucun symptôme congestionnaire dans le cerveau d'animaux sacrifiés dans la plus haute période d'intoxication alcoolique , il en résulle que nous ne devons pas être exclusif dans nos explications . L'autopsie des individus morts à la suite d'un delirium Tremens confirmera mieux encore celle assertion . L'état congestionnaire du cerveau semblerail devoir élre ici l'expression la plus certaine et la plus ordinaire d'une maladie qui se révèle à l'observation par des symptômes aussi graves que ceux que nous avons décrils , el cependaol que trouvons vous dans beaucoup de cas ? Une accumolation de sang qui n'est pas plus considérable que celle qu'on ALCOOLISME CHRONIQUE, 107 Quoi qu'il en soit du mode d'action de l'alcool , il n'en est pas moins constant , pour nous, que la dégénérescence physique ( 1 ) est le résultat des excès que font les buveurs, et que sous l'influence de cet agent pernicieux , l'intelligence se détruit et les sentiments se dépravent . Il nous reste main tenant à établir la classification des êtres dégénérés à la suite de l'intoxication alcoolique. a remarqué dans d'autres affections qui n'étaient pas accompagnées d'une aussi grande excitation cérébrale. Bien mieux , M. le docteur Magnus Huss, ce juge si compélent el qui a fait un grand nombre d'autopsies , affirme qu'il a trouvé parfois le cerveau et la moelle plus exangues qu'à l'état normal . Ne cherchons donc pas l'explication des phénomènes pathologiques dans l'influence exclusive produite par l'état congestionnaire ou jollammaloire. Les lésions de la nutrition pous rendent bien mieux compte de celle atrophie générale ou partielle du cerveau , de ces exsudations plastiques qu'on re trouve également chez les paralysés généraux , exsudations qu'on s'em presse trop de regarder comme des produits inflammatoires. C'est donc en étudiant le mode d'altération d'un organe aussi important que le cerveau , que nous nous formerons une idée bien plus saine de la manière dont se pro duisent les dégénérescences chez l'individa qui a été le premier soumis à ore des causes que nous étudions , el ensuite chez ses descendants . (1 ) Aucun autre agent intoxicant, si nous en exceptons l'opium , n'agit d'une manière aussi funeste sur les fonctions de l'économic. Le phénomène encore iuexpliqué de la combustion spoplanée est bien le dernier degré de l'anéantissement de l'individu . M. Magnus Huss admet la possibilité de la com bustion spontanée, ainsi que Franck et d'autres auteurs. Liebig est parveou , comme on sait , à jeter le plus grand doule sur la réalité des faits allégués par quelques médecins législes. Ses objections se trouvent consignées dans son mémoire sur la mort de la comlesse de Goerlitz. (Annales d'hygiène, 1. XLIV, pag. 191 , 1. XLV, p . 99.) Le savant chimiste a été comballa par Graff et Winckler. M. Magous Huss n'a vu aucun fait de ce genre , mais il n'en est pas moins certain que la croyance de la combustion spontanée est généralement répandue. Le célèbre missionnaire Huc dit qu'il a souvent enleodu parler en Cbioe de la combustion spontanée chez les ivrognes ; mais il avoue n'avoir jamais pu vérifier le fait par ses propres yeux . 108 DES DIFFÉRENTS TYPES DE DÉGÉNÉRESCENCES DEUXIÈME SECTION . DES DIFFÉRENTS TYPES DE DÉGÉNÉRESCENCES PRODUITS PAR L'INTOXICATION ALCOOLIQUE . Tout ce que nous avons dit jusqu'à présent prouve que l'alcoolisme chronique constitue une maladie dans laquelle on peut observer le développement des principales lésions du système nerveux, depuis le simple tremblement des extrémités supérieures jusqu'à la paralysie générale , qui les résume toutes , et qui constitue à elle seule l'état de dégradation extrême dans laquelle il est possible à l'homme de tomber . C'est par le tremblement et l'insensibilité des extrémités que débute la maladie ; c'est par les crampes,, les convulsions , les formications, les névralgies , c'est par les troubles dans la vie organique et dans la vie de rela tion , qu'elle poursuit son cours. Elle est de sa nature émi nemment progressive, et dans des rapports constants avec les excès qui la développent après l'avoir fail naitre . Aucune autre affection ne se présente avec une régula rité plus désespérante et sous des faces aussi diverses . Elle a ses formes prodromique, paralytique, convulsive , épilep tique . Elle revêt le caractère de certains étals névropa thiques, tels que la mélancolie, la manie,, la stupidité. Le phénomène hallucinatoire joue aussi un role considérable dans l'évolution des troubles cérébraux , et les tendances au suicide et à l'homicide surgissent parfois sous une forme d'autant plus dangereuse qu'elles sont plus imprévues et plus irrésistibles . L'affection peut se terminer par la mort, et lorsque la maladie a été de longue durée, il n'est , comme nous l'avons PRODUITS PAR L'INTOXICATION ALCOOLIQUE . 109 vu , aucun des organes importants de l'économie qui ne révèle les traces des désordres nombreux produits par l'intoxication alcoolique. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner si la paralysie générale, qui lermine l'existence d'un si grand nombre de nos alié nés , a toujours été amenée par les excès de boissons ; ou bien , si ces excés sont venus apporter leur contingent d'ac tivité destructive à la maladie nerveuse préexistante ; tou jours est- il que nos asiles renferment une quantité déses pérante d'aliénés paralysés et autres , dont l'affection ne reconnait d'autre cause que l'abus des alcooliques. Sur 4,000 malades dont j'ai recueilli les observations spéciales , il n'en est pas moins de 200 chez lesquels l'affection mentale n'a pas eu d'autre cause . Ils n'appartiennent pas tous , il est vrai , à la même caté gorie maladive pour ce qui regarde l'aberration de l'intel ligence et des sentiments, ainsi que la nature particulière de la lésion nerveuse ; mais , tous peuvent être étudiés au point de vue de l'influence fatale des dégénérescences que pro duisent les excés de boissons , soit que ces dégénérescences aient été amenées directement chez les individus, soit qu'ils aient hérité du principe dégénérateur dans la per sonne de parents soumis aux mêmes habitudes. Les uns sont venus terminer tristement leurs jours dans les dernières convulsions de la paralysie générale , et dans l'état de la plus complète dégradation morale et physique ; les autres, soustraits de meilleure heure à la cause destruc live de leur santé et de leur raison , n'en ont pas moins trainé une vie misérable, dont la démence, l'hébétude, l'absence de toute initiative intellectuelle et l'abolition des sentiments moraux, forment le caractère le plus saillant . Celle catégorie d'êtres dégénérés est très-nombreuse Ils ne se distinguent ordinairement par aucun délire spé 110 DES DIFFÉRENTS TYPES DE DÉGÉNÉRESCENCES cial . Leur existence est toute automatique

ils n'expriment

d'autre désir que celui de recouvrer leur liberté , et de recommencer leurs honleux excès . Si quelques - uns , dans de bien rares proportions, ont pu reprendre la vie de fa mille et surmonter leur funeste passion , les autres, en plus grand nombre, hélas ! n'ont pas tardé å retomber, et à devenir pour leurs parents et pour la société une cause incessante de dangers. Il a fallu les isoler de nouveau , et ils se sont toujours pré sentés à notre observation avec la prédominance d'un pbé nomène de l'ordre psychique que j'ai déjà eu occasion de signaler. Je veux parler de l'abolition complète de tous les sentiments moraux . On dirait qu'il ne reste chez ces élres abrutis aucune distinction du bien et du mal ; ils ont désolé, ruiné leurs familles, sans en éprouver le moindre regret

ils ont failli, dans l'état aigu de leur affection , immoler å leurs appréciations délirantes ce qu'ils devaient avoir de plus cher ; quelques- uns même se sont livrés aux extrémités les plus funestes sans paraitre en conserver le souvenir . L'amour du vagabondage semble dominer les actes d'un grand nombre. Ils quittent le domicile conjugal ou paternel sans s'inquiéter où porter leurs pas. Ils ne peuvent expli quer les motifs de leurs tendances désordonnées ; leur existence se passe dans l'apalhie la plus grande , l'indiffé rence la plus absolue, et les actes volontaires sont rem placés chez eux par un stupide automatisme. La paralysie générale n'est pas ordinairement le terme extrême de ces tristes existences ; les individus qui appar tiennent à cette catégorie d'etres dégénérés ont quelques uns des caractères pathologiques propres à l'intoxication alcoolique , sans présenter d'une manière complète cette série de lésions progressives que termine invariablement la paralysie générale . La sensibilité pbysique est émoussée 1 PRODUITS PAR L'INTOXICATION ALCOOLIQUE . 111 > sans étre entièrement abolie . La parole est légèrement embarrassée, la démarche incertaine et tremblante , et lorsque l'on fait étendre la main à ces malades, on observe parfois ce mouvement vermiculaire si caractéristique chez ceux qui sont dans la période aiguë de l'affection . Ces symptomes alarmants offrent un certain mode intermittent ; ils disparaissent souvent sous l'influence d'un régime con venable ; il serait même permis d'espérer une amélioration radicale, si une triste expérience ne nous faisait sans cesse apprébender la terminaison funeste réservée à ces victimes de l'intoxication alcoolique . Ils portent dans l'expression de leur figure pâle et livide , le cachet d'une souffrance générale, d'un dépérissement profond dont ils n'ont pas conscience ; ils se croient, au contraire , pleins de force et de vigueur, et capables de reprendre leurs occupations antérieures. La plupart pré tendent même n'avoir jamais été souffrants , et repoussent comme une calomnie le récit des excès qu'ils ont commis ; mais l'agitation périodique à laquelle la plupart sont sujets , ne révèle que trop la souffrance des organes , et la gravité des lésions dont le cæur, les poumons et le foie sont le siége le plus ordinaire. Il n'est pas rare de voir ces exacerbations périodiques coïncider avec une difficulté plus grande de respirer, avec une perversion particulière des fonctions nutritives, et s'accompagner dans quelques cas des phéno mėnes que l'on a pu observer dans la période aiguë de l'intoxication alcoolique. Ils éprouvent alors le retour de ces hallucinations spéciales qui les obsèdent et les terrifient; quelques - uns même sont de nouveau sujets à ce tremble ment particulier aux ivrognes dans la période aiguë de leur affection . Lorsqu'une terminaison fatale ne vient pas couronner ce retour des symptômes primitifs, ils finissent leur existence fo li TI 21 Ek 2 112 DES DIFFÉRENTS TYPES DE DÉGÉNÉRESCENCES dans le marasme le plus complet , accompagné d'hydropisies générales ou partielles et de diarrhées interminables . Dans quelques cas , des hémorrhagies cérébrales foudroyantes enlèvent inopinément ces malades , qui offrent tout à la fois au philosophe, au moraliste et au médecin, le sujet des plus graves réflexions. En effet, si des affections physiques ou morales antérieures, d'une part, et l'hérédité de l'autre , exercent une grande influence dans les manifestations de ces déplorables tendances, nous ne pouvons cependant, dans un très -grand nombre de circonstances, nous expliquer une passion aussi honteuse que par l'action d'une volonté librement pervertie . Si le défaut d'éducation , l'influence de l'exemple des parents, le besoin de distraire la pensée des angoisses de la misère, peuvent être considérés comme des causes pré disposantes, nous avons aussi rencontré les victimes de cette honteuse passion dans les rangs les plus instruits de la société . La statistique nous offre incontestablement des chiffres plus élevés dans le sexe masculin que dans l'autre sexe ; mais à mesure qu'on descend l'échelle sociale, et qu'on observe les faits dans les grands centres manufac turiers , dans certaines contrées où l'alcoolisme est plus répandu que dans d'autres , dans certaines professions spé ciales , l'inégalité dans le rapport semble disparaitre et le sexe le plus faible l'emporte peut- être encore sur l'autre par la nature de ses excès et de ses tendances perverlies . Il est facile de calculer ce qu'un pareil ordre de choses doit apporter de troubles et d'éléments de dégradation dans l'intérieur des familles. Si l'alcoolisme étail un fait isolé, n'atteignant que celui qui abuse des liqueurs fortes, nous pourrions nous en tenir aux deux catégories d'alcoolisés dont nous avons fait l'histoire ; mais il n'en est malheureu sement pas ainsi . L'action dégénératrice dans l'espèce hu PRODCITS PAR L'INTOXICATION ALCOOLIQUE . 113 maine se propage par la voie de l'hérédité, et l'observation va nous placer en face d'êtres dégénérés dont il est impor tant de tracer le portrait . D'un autre côté, la question de l'alcoolisme se rattachant, comme nous l'avons fait entrevoir plus baut , à l'élude de la responsabilité des actes humains, à celle de l'éducation , il est indispensable que nous sachions comment celle mal beureuse passion , qui détruit non- seulement la santé phy sique de l'homme , mais le conduit encore à l'hébètement intellectuel et à la perversion de ses actes moraux, peut se produire chez lui dans des circonstances tout à fait in dépendantes de sa volonté. $ 1. Dégénérescences héréditaires chez les enfants issus de parents livrés à l'alcoolisme chronique. Nous avons déjà établi , comme on l'a vu , la classification de deux catégories bien distinctes d'etres dégénérés par suite d'excés alcooliques. Les uns, avons nous dit , arrivent par une série de lésions nerveuses bien déterminées, soit de l'ordre physique , soit de l'ordre intellectuel, jusqu'à la paralysie générale . Les autres, quoique profondément af fectés dans la sphère de l'innervation, restent stationnaires et trainent une vie misérable , caractérisée au point de vue physique par un état spécial de cachexie et de marasme, et au point de vue moral par la manifestation des tendances les plus mauvaises et par l'abrutissement le plus complet . Nous avons maintenant à étudier deux autres catégories d'etres dégénérés : ceux dont la maladie s'est développée sous l'influence de conditions héréditaires directes , et ceux dont les tendances dépravées pour les boissons doivent être attribuées à des affections spéciales de l'organisme. 8 114 DES DIFFÉRENTS TYPES DE DÉGÉNÉRESCENCES Première catégorie. — Nous pourrions à la rigueur établir plusieurs classes distinctes chez les descendants dégénérés de parents livrés aux excés alcooliques, mais les traits ca ractéristiques de leurs transformations maladives consti tuent plutôt les degrés différents d'une seule et même trans mission héréditaire, comme on peut en juger par la courte exposition qui suit : 1 ° Les enfants peuvent hériter directement des tendances alcooliques de leurs parents, et pour peu qu'ils apportent en naissant, comme c'est le cas le plus ordinaire, des dispo sitions intellectuelles bornées, ou que leur éducation ait été mal dirigée, l'avenir de ces enfants est on ne peut plus com promis , tant au point de vue de leur développement orga nique, qu'à celui du progrès de leurs facultés intellectuelles et affectives. « Dans les cas de ce genre, la dégénérescence, → comme je le disais dans mes prolegomenes, est un état » maladivement constitué , et l'être dégénéré, s'il est aban donné à lui-même, tombe dans une dégradation progres > sive ; il devient non - seulement incapable de former dans » l'humanité la chaine de transmissibilité d'un progrės, mais il est encore l'obstacle le plus grand à ce progrès par son contact avec la partie saine de la population ( 1 ) . » 2° Il n'est pas toujours nécessaire que les descendants de parents livrés à l'alcoolisme chronique commettent les mêmes excès pour nous offrir le type d'une dégradation progressive . Les uns apportent, même en naissant, le germe d'une dégénérescence complete, et ils viennent au monde imbéciles ou idiots (2) ; nous en parlerons en traitant des dégénérences congéniales. > ( 1 ) Dégénérescences dans l'espèce humaine , p . 4 et 6 . (2) C'est un fait sur lequel nous aurons à revenir dans nos considérations générales sur la propbylaxie et le traitement. La Slulistique de la Westphalie PRODUITS PAR L’INTOXICATION ALCOOLIQUE. 115 Les autres ne vivent intellectuellement que jusqu'à un certain åge, au- delà duquel ils s'arrêtent et lombent pro gressivement dans un état que je ne puis comparer qu'à l'idiotisme ; voici du reste les principales phases de l'exis tence chez ces êtres dégénérés. Après être péniblement parvenus à un état libéral , après avoir appris avec non moins de peine une profession industrielle, ils ne sont non seulement susceptibles d'aucun progrès ultérieur, mais ils deviennent successivement incapables de remplir leurs fonctions. Alors ces malheureux , d'autant plus à plaindre qu'ils sont les victimes involontaires des influences de l'hé rédité , se trouvent dans une situation des plus périlleuses : ils subissent ce que j'appellerai des phases critiques, qui fisent irrévocablement, pour l'avenir , les conditions de leur existence . L'âge du développement de la puberté, par ex emple , l'intercurrence des maladies incidentes , soit de l'ordre physique, soit de l'ordre moral , sont des crises d'au lant plus dangereuses, que ces infortunés, qui n'ont trouvé aucun secours dans une hygiène ou une propylaxie anté rieures convenables , n'ont pu davantage puiser les éléments de leur régénération dans le milieu défavorable qui les en tourait . Dans ces cas , la transition subite et irremediable å l'idiotisme est la terminaison fatale qui les attend . Je citerai pour exemples les observations suivantes : par le docteur Ruer, l'histoire récemment publiée des Maladies régnantes en Suède, par M. le docteur Magnus Huss, nos propres observalions, prou venl irrévocablement que nous sommes dans le vrai , en considérant la ques lion à ce point de vuc . Nous pouvons dire å'avance que la dégénérescence congéniale est d'autant plus certaine que le père et la mère se sont également livrés aux excès alcooliques. Il existe sans doule des cas d'imbécillité et d'idiolie congéniales en dehors de celle cause spéciale , mais ceci n'infirme nullement la thèse que je soutiens, pour ce qui regarde les dégénérescences béréditaires par suite des excès alcooliques des parents. 116 DES DIFFÉRENTS TYPES DE DÉGÉNÉRESCENCES fre Observation. — Un homme appartenant à la classe . instruile de la société , et chargé de fonctions importantes , parvint à cacher pendant longtemps aux yeux du public ses habitudes alcooliques , et sa famille souffrit seule de ses honteux débordements . Des cinq enfants qui durent le jour à une union dont les phases orageuses s'écoulérent tris tement au milieu des désordres du chef de famille et des angoisses de son épouse, un seul survécut , qui révéla de bonne heure sa dégradation physique et ses mauvaises dis positions morales . Edouard...... , qui à l'âge de 19 ans fut amené à l'asile de Maréville, comme atteint d'une aliénation mentale de terminée par l'excés des boissons alcooliques, avait été l'objet de tous les soins qui peuvent entourer l'unique héritier d'une belle fortune; mais tous ces soins avaient échoué contre la nature la plus perverse et le caractère le plus in domptable que l'on puisse se figurer. Des instincts cruels ( 1 ) se révélèrent chez cet enfant à une époque de la ( 1 ) J'ai remarqué le développement précoce des instincts les plus cruels chez plusieurs enfants pés dans ces conditions malheureuses . Celui dont je cile l'histoire n'avait pas de plus grand bonheur que d'arracher leurs petits à des animaux, de leur faire subir une espèce de jugement et de les poi · gnarder sous les yeux de leur mère . Il n'avait pas plus de 5 ou 6 aos lors qu'il accomplissait ces tristes exploits . Un autre , auquel je fais allusion dans ce même chapitre, était devenu à l'âge de 3 ans la lerreur des pelils enfants de sa localité , et il leur faisait subir des lorlures incroyables. J'ai décrit dans mes Etudes cliniques, sous le nom de manie instinctive , ce besoin irrésis sible qu'éprouvent quelques aliénés de faire le mal avec pleine connaissance de cause , el l'observation ultérieure m'a démontré que l'explication de ces tendances dépravées, de ces instincts cruels que nous ne savions le plus or dinairement à quelle lésion des organes rapporter, devait être recher chée dans les prédispositions organiques vicieuses léguées aux enfants par les parents . La plupart des maniaques ipstinctifs dont j'ai décrit l'histoire PRODUITS PAR L'INTOXICATION ALCOOLIQUE . 117 vie où le jeu est l'unique préoccupation , le seul besoin de l'existence . Edouard n'avait d'autre plaisir que de torturer les animaux, et il portait dans ses actes de cruauté un raf finement dont il est difficile de se faire une idée . Les pu nilions les plus sévères ne servirent qu'à aigrir cette nature désordonnée , dont les égarements étaient attribués , comme cela arrive ordinairement, à une cause différente de celle qui existait en réalité . Aux yeux d'un observateur médical , le jeune Edouard ne pouvait être regardé que comme un enfant prédisposé à finir ses jours dans un asile d'aliénés ; mais le développement de certaines facultés intellectuelles , et quelquefois même de dispositions artistiques que l'on a pu remarquer chez ces individus fatalement prédisposés, donne facilement le change sur les résultats que l'on peut espérer d'une éducation bien dirigée. Edouard , qui avait montré des aptitudes assez remarquables pour la lecture et le dessin , fut donc placé au collége, mais les maîtres ne lardèrent pas à s'apercevoir que leurs soins restaient com plétement stériles . Cet enfant déjà frappé d'un arrêt de dé veloppement physique, et offrant dans les proportions de sa tête les caractères des microcéphales, ne pouvait attein dre dans la sphère intellectuelle qu'on degré au-delà du quel tout progrès devenait impossible. Il devait irrévoca blement rester toute sa vie ce qu'il était à cette époque de son existence, un étre arriéré dont les tendances malfai santes ne pouvaient qu'augmenter avec l'age et la possession de sa liberté . Or, c'est ce qui ne manqua pas d'arriver aus sitôt qu'il fut revenu dans sa famille. Il est inutile de décrire toutes les phases de sa dégénérescence consécutive ; nous les avons exposées dans le tableau général du caractère étaient nés d'individus qui, sans être précisément aliénés , joignaient à des caractères bizarres, fantasques, les tendances alcooliques les plus prononcées . 118 DES DIFFÉRENTS TYPES DE DÉGÉNÉRESCENCES et des instincts de ces êtres malheureux . Chez ce jeune homme il y eut à noter celle circonstance particulière que les exemples de continuelle débauche que lui donnait son père, vinrent encore ajouter leur contingent d'activité à la fatale prédisposition organique qui pesait sur lui . Il est heureux qu'un isolement fait en temps opportun ( 1 ) ait prévenu les catastrophes qui seraient nécessairement arri vées si cet être dégradé avait joui de l'entière liberté de ses actes. 2e Observation . – Un autre jeune malade était devenu de notre part l'objet des soins les plus constants et les plus assidus. Nous espérions, eu égard à ses promesses solen nelles et à la honle qu'il ressentait de son penchant à la débauche, modifier ses déplorables tendances et arriver å la régénération de sa nature intellectuelle et morale. Les mauvaises conditions dans lesquelles s'étaient passées les premières années de ce jeune homme ne nous furent mal heureusement révélées que plus tard , et notre espoir, for tement ébranlé par des récidives fréquentes, finit par s'évanouir complétement, quand nous apprimes les tristes détails qui suivent. Né d'un père excentrique et adonné aux boissons alcooliques, Charles X..... avait montré dès (1 ) Lorsque les malades de celle catégorie ont passé un lemps plus ou moins long daös une maison de santé, ils reviennent ordinairement à des sentiments meilleurs, et leurs promesses soleonelles de changer de conduite donnent facilement le change sur leur guérison . Dans les cas de ce genre, l'intervention de l'autorité , ainsi que les exigences des familles nous forcent parfois à prendre des décisions dont tout le monde a lieu de se repentir. Je n'ai jamais vu guérir les malades dont les tendances alcooliques avaient leur point de départ dans les prédispositions héréditaires léguées par les parents. Leur sortie de l'établissement était immédiatement signalée par la répé tition des mêmes acles . Il fallait les isoler de nouveau , et à chaque fois nous remarquions un degré plus avancé de degradation . PRODUITS PAR L’INTOXICATION ALCOOLIQUE . 119 l'âge le plus tendre les instincts les plus cruels ; placé de bonne heure dans divers établissements d'éducation, il fut successivement chassé de tous et renvoyé à ses parents . On prit le parti de l'éloigner ; on le força à prendre du service , avec l'espérance que la discipline militaire assou plirait celle nature indomptable : vain espoir ! ... Ce mal heureux jeune homme ne cessa de désoler sa famille par les excès les plus honteux . Il vendit ses effets militaires pour se procurer de l'eau - de -vie , et déserta ; il n'évita une condamnation capitale , que grâce aux rapports des mé decins qui conclurent à l'irrésistibilité du penchant à la boisson . Depuis cette époque il traina sa triste existence dans divers établissements d'aliénés , en sortit plusieurs fois avec la promesse toujours renouvelée, et incessamment violée de ne plus se livrer à ses excès alcooliques. Il serait difficile aujourd'hui de se faire une juste idée de son état de dégradation , et cet étre abruti , complétement dégénéré, incapable même de se reproduire ( 1 ) , finira ses jours, soit dans la paralysie générale, soit dans cet élat de marasme avec anéantissement complet de l'intelligence et des senti ( 1 ) On comprend lorsqu'il s'agit d'unions matrimoniales, l'immense in térêt qu'ont les familles à connaitre les faits qui se rapportent à une passion aussi désastreuse. Mon opinion au resle n'a jamais varié , lorsque j'ai été consulté dans des cas de ce genre . J'ai pensé même dans une circonstance particulière, qu'il était de mon devoir de prendre l'initiative , afin d'empè cher un mariage monstrueux . Je ne sais trop, en stricte légalité , où s'arrèle le droit du médecin dans des circonstances de ce genre ; tout ce que je sais , c'est que la morale et l'humanité nous imposent des devoirs qui n'ont pas besoin d'être écrits dans le Code . S'il était d'ailleurs besoin de me justifier , je rappellerais ce que j'ai dit dans mes prolegomènes à propos de la dégra dation progressive que nous offrent les produits des ètres dégénérés, et sur ce qu'il n'est pas toujours besoin qu'ils arrivent au dernier degré de la dégradation pour rester frappés de stérilité. 120 DES DIFFÉRENTS TYPES DE DÉGÉNÉRESCENCES ments que nous avons déjà décrit dans l'histoire des termi. Daisons fatales de l'intoxication alcoolique. Je pourrais ajouler à ces faits particuliers d'autres dos criptions encore , car il est dans la nature de certaines causes de déterminer des effets similaires . Les dispositions à l'ivro gnerie lorsqu'elles sont poussées au point maladif que nous décrivons, amènent de toute nécessité à la dégradation la plus complète. Je ne puis m'empêcher de donner ici place à une note qui nous a été communiquée par un de nos con frères sur un individu appartenant à la classe riche de la société et qui est venu finir misérablement ses jours dans un asile d'aliénés . Les traits principaux de ce couri , mais énergique tableau se rapportent non -seulement aux des cendants de parents adonnés à l'alcoolisme, et qui ont eux-mêmes hérité de cette fatale babitude, mais encore à tous ceux qui sont devenus les victimes du plus dégradant de tous les vices en dehors de toute condition héréditaire . « Malgré une éducation première qui parait avoir été » assez soignée, malgré la position à laquelle il avait droit » de prétendre par l'aisance de sa famille, par les soins » affectueux de tous ceux qui l'entouraient et qui ont cher , ché à le pousser vers une profession honorable , il mène » une vie errante et vagabonde , courant de ville en ville , ► d'auberge en auberge, sans projet, sans regret du passé, » sans souci pour l'avenir, sans occupations, sans besoins, > sans idée autre que celle de satisfaire ses penchants aux o excés de boissons alcooliques, qui sont la principale, et » probablement l'unique source de sa dégradation morale , et du triste état qui le rapproche de la brute. » Couvert de baillons, objet de dégoût pour tous ceux » qui l'entourent par sa malpropreté repoussante, par la ► mauvaise odeur qu'il exhale, réduit au dernier dénu » ment, il tend la main comme un mendiant, quoiqu'on lui PRODUITS PAR L'INTOXICATION ALCOOLIQUE . 121 > > » orada 131 , E UTA. , fasse parvenir une pension suffisante, qu'il ne se donne , pas même la peine de toucher; il traite avec hauteur ses parents et ses amis ; il les repousse avec dédain . Toujours craintif, se croyant environné de fripons, il aime la soli » lude, ou ne recherche que la société des gens les plus crapuleux . Occupé de manger et de boire comme une brute , il se livre aux actes les plus extravagants et les plus ignobles, et s'il est exposé aux regards des passants, , il les étonne par son indécence et son cynisme . Il n'est pas toujours nécessaire, avons nous dit , que les descendants des parents livrés à l'alcoolisme commettent les mêmes excés, pour nous offrir le type d'une dégradation progressive . Héritiers d'une prédisposition fatale, des indi vidus qui ont toujours été sobres finissent par dégénérer ultérieurement. Leur intelligence , qui n'a jamais été bien développée , reste stationnaire et s'éteint sous l'influence des causes les plus diverses . Cette transition dégénérative est certainement un phénomène important à étudier , il mérite de fixer l'attention des familles et des maitres de la jeunesse , il peut apporter en médecine légale des indications précieuses et sauver des malheureux dont les actes ne se produisent plus dans la sphère de la liberté morale. Les deux faits suivants confirmeront la description générale que nous avons déjà faite de ces étres dégénérés . ge Observation . François ... , dont nous avons donné le portrait ( 1 ) , peut passer aux yeux de ceux qui ne connai traient pas ses antécédents pour un véritable imbécile de naissance . Il porte la tête penchée sur sa poitrine ; sa dé marche est lente, ses gestes automatiques . Sa figure ex prime l'hébétude la plus complète, et l'on y chercherait en vain la manifestation d'une idée ou d'un sentiment. Si une ire i de fa POT ara den ' 2 ( 1 ) Voir la planche nº I , figure I (François ...,> âgé de 54 ans) . 122 DES DIFFÉRENTS TYPES DE DÉGÉNÉRESCENCES a impulsion mécanique n'était pas imprimée aux actes de ce malheureux insensé, il resterait à la même place, et n'au rait pas même l'instinct de ses besoins les plus naturels, mais lorsqu'on le fait agir, il remplit en véritable automate quelques fonctions infimes dans le quartier des imbéciles où il est relégué . François est au reste un être compléle ment inoffensif ( 1 ) , mais il a besoin d'une surveillance con tinuelle , autrement il se gâte et déchire ses vêtements . Quels sont donc les antécédents de cet étre végétatif qui n'a plus ni souvenir, ni intelligence , ni aucune sorte d'initiative ; chez lequel la parole est absente, et dont la sensibilité phy sique est si obluse qu'il peut sans se plaindre supporter les intempéries des saisons ? François... appartient à une excellente famille ouvrière , dont le chef s'est adonné de bonne heure aux excès de boissons. La honteuse passion qui le consumait n'était pas connue de la femme qui fut pour son malheur associée å ses destinées et dont il profana dès la première nuit la couche nuptiale en s'y introduisant dans un complet état d'ivresse ( 2 ) . Les serments mille fois répétés que fit cet ivrogne de changer de conduite , n’amenèrent que des in termittences de peu de durée, et l'alcoolisme chronique devint son état permanent . Il finit par mourir après avoir passé par tous les degrés de celle honteuse maladie . Cet individu eut sept enfant , dont voici la triste histoire. ( 1 ) Les individus qui appartiennent à celle catégorie dégénérée ne sont pas lous également inoffeosiſs. Il en est qui restent plongés pour un temps plas ou moins long dans un état d'hébétude , et qui sous l'infuence d'exacer batioas maniaques périodiques deviennent très - dangereux . (2) Il est inutile d'entrer daps des détails plus intimes sur l'existence intérieure de ces ètres abrutis . Certaines confidences des familles doivent rester secrètes . En publiant même ces observations , j'ai cru ne devoir plas à l'avenir indiquer, ni les initiales , ni le pays des malades dont il est question . PRODUITS PAR L'INTOXICATION ALCOOLIQUE . 123 Les deux premiers moururent en bas-age, par suite de convulsions , à ce qui m'a été assuré ; le troisième devint aliéné à l'âge de vingt- deux ans . Il avait montré assez d'in telligence dans l'exercice d'une profession industrielle , et il finit cependant par succomber dans l'élat de l'idiotisme le plus dégradé . Le quatrième est celui dont nous écrivons l'histoire , et qui , après avoir acquis dans son industrie une certaine adresse qu'il ne put jamais dépasser, tomba dans une mélancolie profonde avec tendance au suicide, et passa , pres que sans transition , à l'état où il est aujourd'hui. Un autre frère est bizarre , d'un caractère irritable et misan thropique ; il a rompu ses relations avec tous les membres de la famille. Sa jeune seur souffrit toute sa vie d'un état névropathique avec prédominance de phénomènes hysté riques, et sa raison s'est déjà plusieurs fois troublée d'une maniére permanente. Elle a été de bonne heure terrifiée par les emportements du père, et le triste spectacle qui l'a continuellement entourée a produit sur sa sensibilité morale l'impression la plus fâcheuse . Enfin , le dernier des enfants de cette malheureuse famille est un ouvrier d'une intelli . gence remarquable, mais d'un temperament très - nerveux : dans les accés de tristesse qui sont fréquents chez lui , il émet spontanément sur son avenir intellectuel les pro nostics les plus désespérants. 4€ Observation . – Le jeune imbécile dont j'ai donné le portrait ( 1 ) a déjà été décrit dans mes études cliniques ( 2) . Je le cite encore aujourd'hui comme un des exemples si importants à étudier des diverses formes maladives qu'on remarque dans les familles soumises aux influences hérédi ( 1 ) Voir la planche nº I , figure 2. Joseph ... , âgé de 22 ans . (2) 2e volume, pages 290 à 292. Voir le chapitre intitulé : De l'ilat désigné sous le nom de Stupidité. p . 237. 124 DES DIFFÉRENTS TYPES DE DÉGÉNÈRESCENCES 1 D » taires . Je ne puis mieux faire que de donner cette observa tion telle que je l'ai produite il y a quelques années, en la complétant par les faits nouveaux qui se sont présentés depuis cette époque . « On nous amène il y a quelques mois, un jeune malade » de 18 ans, qui , par sa démarche vacillante, la fixité de » son regard , l'injection de sa face et la prostration générale ► du système locomoteur peut donner également l'idée » d'un état d'ivresse ou de paralysie . Lorsqu'on adresse la > parole à cet aliéné , il sourit d'une manière stupide ; sa figure s'injecte, sa bouche reste entr'ouverte et la salive > en découle ; il ne répond que par oui ou par non , long » temps après que la demande lui est faite, et les signes » affirmatifs ou négatifs de sa pensée sont rarement en rapport avec les questions qui lui sont adressées. Les renseignements qui accompagnent l'entrée du jeune » homme nous apprennent que son père est malade à l'asile ► depuis douze années déjà , et nous profitons de cette triste » circonstance pour mettre en présence le père et le fils. » Ce dernier reste impassible devant l'auteur de ses jours . » Le souvenir qu'il aurait pu en conserver ne pouvait être effacé par les années, puisqu'il était venu le voir il y avait » quelques mois à peine et avait demandé à l'administra » tion une place d'infirmier. Son état mental en présence » de son père ne subit aucune modification ; et depuis cing » mois que ce dernier a désiré le conserver sous sa garde ► spéciale, nous observons les mêmes phénomènes de stu . » peur et d'insensibilité , tant au moral qu'au physique . » Le pronostic de cette affection , si on l'isolait des » causes qui l'ont amenée, serait difficile à établir ; mais il » acquiert une triste signification, si on le rattache aux » antécédents de la malheureuse famille du jeune aliéné . » Son trisaïeul habitait les montagnes des Vosges, et les Pl> PRODUITS PAR L'INTOXICATION ALCOOLIQUE . 123 - tendances aux excés alcooliques , si communs dans ce pays , avaient atteint chez cet homme une forme maladive

c'était un dypsomane dans toute la force de cette expres , sion . Il fut iné dans une querelle qui avait pris naissance ? au cabarel

ce triste exemple ne corrigea pas son fils

. . Ce dernier , devenu maniaque , fut amené à l'asile . Après » une première sortie , il fut réintégré , et mourut des suites o d'une paralysie générale . Il est le père du malade que » nous avons depuis douze ans . Celui - ci eut des habi » tudes bien plus sobres que celles de ses ascendants , mais les dispositions héréditaires ont favorisé chez lui l'évolu tion d'un délire de persécutions. Quant à son fils, le jeune malade en question, il fut atteint , il y a huit mois, et sans cause connue , d'un accés de manie et tout nous fait a craindre que cet élat ne soit la transition à l'idiotisme consécutif . En suivant la succession des faits qui ont , amené l'extinction de cette famille , nous remarquons

· A la 1re génération

Immoralité

, dépravation , excés alcooliques , abrutissement moral

· A la 2e génération

Ivrognerie héréditaire

, accés ma niaques , paralysie générale

» A la ze génération

Sobriété

, tendances hypocon driaques , lypémanie , idées systématiques de persécu tions, tendances homicides

» A la 4e génération

Intelligence peu développée

, pre i mier accés de manie å 16 ans , stupidité , transition à » l'idiotisme, et en définitive extinction probable de la >$» гасе. » L'observation ultérieure a parfaitement justifié le pro nostic énoncé plus haut . Le jeune malade est tombé dans un idiotisme complet et irrémédiable . Frappé depuis son séjour ici d'une de ces affections incidentes qui déterminent parfois une crise salutaire dans le cas d'alienation mentale, 126 DES DIFFÉRENTS TYPES DE DÉGÉNÉRESCENCES . 9 son élal s'est empiré, la nature n'ayant pu trouver dans sa constitution dégénérée les éléments d'une renovation intel lectuelle physique et morale . L'idiotisme a suivi une marche ascensionnelle, et ce malheureux qui , au point de vue des fonctions génératrices n'est pas plus avancé qu'un enfant de 12 ans, dont la tête est petite et mal conformée, et dont la figure imberbe ne révèle aucune expression de virilité, devait être, indépendamment de son affection mentale in tercurrente, le dernier descendant de sa famille ( 1 ) . Que de faits ne pourrai- je pas encore citer à l'appui des idées que j'ai émises sur la dégénérescence des descen dants d'individus livrés à l'alcoolisme chronique . Nous avons eu occasion d'observer les trois fils d'un individu livré à la débauche la plus crapuleuse, ils ont été tous les trois frappés de dégénérescence à des degrés divers . Le premier a des accés de manie périodique, et son intelli gence ne semble fonctionner que sous l'influence de ces secousses galvaniques imprimées å son cerveau par l'élé ment de la périodicité ; le deuxième est dans une morne slupeur et capable seulement d'un travail automatique, c'est un être nul ; le troisième est un idiot complet. Je pressens l'objection qui va m'être faite el j'ai hâte d'y répondre . On connait, me dira- t - on , grand nombre d'en fants dont les parents sont adonnés aux excès de boissons " ? ( 1 ) J'ai eu depois occasion de voir les deux seurs de cet élre dégénéré . Ce sont des filles de 22 à 24 ans, qui sont arriérées au physique et au mo ral et que nous classons parmi les simples d'esprit . Eofin , pour compléter ce tableau des influences héréditaires, j'ajouterai que la mère de ce malade est accouchée depuis l'isolement de son mari à l'asile . L'enfant qui doit le jour à une nnion illégitime, est , m'assure- t -on , dans des conditions très différentes tant au point de vue physique qu'au point de vue moral, et ne présente aucun caractère de dégénérescence. PRODUITS PAR L’INTOXICATION ALCOOLIQUE . 127 1. et qui n'ont présenté ancun élément de dégénérescence . Bien mieux , on remarque parfois chez ces mêmes enfants des dispositions intellectuelles qui sont bien loin de faire craindre l'influence d'une transmission héréditaire de mau vaise nature . La réponse sera facile , et j'aurai une occasion naturelle d'examiner la question sous son coté le plus large et le plus philosophique. Je demanderai d'abord si l'intoxication alcoolique chez les parents s'est présentée avec toutes les phases que j'ai décrites ; mais en dehors même de cette condition indispensable pour la manifestation des dégéné rescences héréditaires complètes , est - il nécessaire, ajou terai -je, que la dégénérescence se montre immédiatement sous ses formes extrêmes ? N'avons - nous pas vu dans une malheureuse famille , l'intoxication alcoolique être le point de départ d'un état maladif spécial chez le descendant d'un père livré à l'ivrognerie chronique , et amener l'extinction de la race à la quatrième génération ? Mais en laissant même de côté ces cas extrêmes et bien déterminés, croit - on que la question de l'hérédité puisse être restreinte dans des limites fixes et infranchissables. L'observation journalière ne nous apprend - elle pas qu'il n'est au contraire aucune question qui soulève des problèmes aussi complexes , et je dirai presque aussi redoutables ? Gardons - nous donc de rester à la superficie des choses , et placons - nous bardiment sur le terrain de l'observation , le seul ou nos études peuvent de venir véritablement fécondes. C'est à l'observation que nous devons de voir disparaitre toutes les incertitudes que font naitre les théories les mieux établies

c'est grâce

à elle encore que nous pourrons faire entrer dans la ibéorie , les faits qui semblent s'en détacher en apparence . 5 ° Observation . Jamais il ne me serait venu à l'idée de classer à première vue la jeune Victorine ..... parmi les 128 DES DIFFÉRENTS TYPES DE DÉGÉNÉRESCENCES ètres voués ultérieurement à la plus triste des dégradations intellectuelles et physiques. Sa constitution physique était excellente , l'expression de sa ſigure pleine d'intelligence , ses sentiments avaient même quelque chose de cette exquise délicatesse qui n'est pas l'apanage ordinaire de la classe deshéritée . Victorine ..... ne demandait qu'à rendre service, et elle le faisait de manière à se concilier l'estime et l'at tachement de tout le monde. Quel pouvait donc être le genre de vésanie de celte jeune fille ? Comment se faisait il qu'elle avait été recueillie , loin de son pays , par la police, et placée à l'asile de Clermont? C'est sur quoi elle ne nous renseignait qu'avec un embarras visible ; elle attribuait ses malheurs à sa profession de marchande ambulante , aux mauvais traitements qu'elle avait subis de la part de son père, etc. Toutefois, avant de la renvoyer de l'asile , je voulus savoir à quoi m'en tenir sur ses relations de famille, et un médecin qui se chargea de prendre des renseigne ments , m'écrivait : « Gardez -vous de renvoyer cette mal ► heureuse à des parents qui non - seulement l'ont maltraitée » et chassée, mais encore lui donnent l'exemple des vices , les plus honteux. Le père est livré à la débauche la plus crapuleuse , son ivrognerie est un fait proverbial et peut » être considérée comme un triste héritage de ses ancêtres . » Je n'avais pas besoin d'en savoir plus pour prolonger le temps de l'épreuve, et l'événement me démontra que j'avais agi avec prudence. Un jour on nous apprend que cette malade si décente, si douce, si réservée , s'agite et trouble le repos général. Nous nous rendons sur le lieu de la scène et nous sommes témoin du plus triste des spec tacles . Ce n'est plus une femme que nous avons devant les yeux, c'est l'être le plus dégradé qui se puisse concevoir, tant elle se montre obscène dans ses paroles et cynique dans ses actes. Il nous semble qu'il s'est opéré comme une PRODUITS PAR L'INTOXICATION ALCOOLIQUE . 129 transformation étrange dans l'état général de cette fille ; ce n'est plus, ni la même expression de figurę, ni la même voix , ni les mêmes gestes. Elle marche en chancelant, son visage est injecté, et son imagination en délire lui fournit des paroles et lui inspire des actes que l'on ne retrouve que chez les natures les plus perverties . On dirait que le sang paternel coule exclusivement dans ses veines et place mo mentanément son organisme dans les conditions d'une existence toute différente de celle qui lui est propre. Le spectacle de son délire nous offre comme l'évocation de sou venirs anciens ; nous assistons à la reproduction de faits antérieurs de la plus déplorable espèce . Cet état qui durait ordinairement douze á quinze jours et qui laissait la malade dans une grande prostration , tend aujourd'hui à devenir cbronique . Les intermittences ne sont plus signalées par le retour des bons sentiments d'autrefois . L'intelligence faiblit ; l'apathie remplace l'activité ancienne ; les traits du visage sont allérés ; l'expression de la figure a quelque chose de rude et en même temps d'hébété, et plusieurs des actes dépravés qui surgissent dans le cours des accès se reproduisent dans la période de remittence ( 1 ) . La couleur de la peau est devenue grisâtre et plombée, et cette mal ( 1 ) Comme de se gåter, manger des ordures, elc . J'ai eu occasion de voir le frère de celle fille , qui m'a confirmé lous les tristes détails qui m'ont élé donnés sur le père . Ce jeune homme est lui -même marchand ambulanl . Son intelligence est plus qu'ordinaire , il reconnait qu'il est poussé par un besoin irresistible de changer de place . Il n'a jamais pu se fixer à aucun projet qui demandait de la suite et de l'esprit de conduite . Il avoue même qu'il est obligo de dissiper ses chagrins par de fréquentes libatious . L'indécision , la paresse, le besoin de vagabondage, l'obscurcissement du sens moral , l'affaiblissement intellectuel et les appétences ébrieuses, sont les caractères qu'on rencontre le plus fréquemment chez ces malheureux descendants de parents livrés à l'alcoolisme chroniqne. 9 1 30 DES DIFFÉRENTS TYPES DE DÉGÉNÉRESCENCES heureuse est non-seulement vouée à l'incurabilité la plus absolue, mais elle arrivera encore à ce terme extrême en passant par toutes les phases de la dégradation humaine. Or, nous le demandons, l'explication d'un pareil état de dégénérescence peut-elle être cherchée ailleurs que dans la transmission héréditaire ; et pour peu que chacun veuille recueillir ses souvenirs et regarder autour de soi , il sera facile de faire rentrer, dans la théorie de l'intoxication al coolique, des exemples qui se rapprochent plus ou moins de celui que nous venons de citer ? Les plus graves intérêts de l'ordre social nous engagentdà poursuivre nos recherches dans ce sens : nous y trouverons la solution d'une foule d'anomalies étranges dans un grand nombre d'existences individuelles ; nous pourrons expliquer ces perversions précoces, ces déviations incroyables des lois du bon sens le plus ordinaire ; nous comprendrons comment il est des hommes qui semblent naturellement portés au mal , et qui placés dans des positions où il leur serait facile de se faire aimer et respecter, n'accuinulent sur leur tête que les haines de ceux qu'ils persécutent avec une fureur instinctive. Le . philosophe, observateur et indulgent , trouvera moyen de rattacher la perversité de certains actes systématiques, chez ces individus, å des influences héréditaires qu'ils subissent à leur insu ; il se laissera guider, à l'aide de l'observation, dans ce monde exceptionnel , où nous voyons sous toutes leurs formes les produits des déviations maladives du type normal de l'humanité ; et l'idée qu'il doit se faire des dégé nérescences dans l'espèce humaine se complėtera par l'é tude et la classification de ces monstruosités , encore mal définies, de l'ordre intellectuel et moral ( 1 ) . ܪ ( 1 ) Dans mes Etudes cliniques sur l’alienation mentale , j'ai désigné quelques-uns des individus appartenant à celle cuiégorie dégénérée sous le PRODUITS PAR L'INTOXICATION ALCOOLIQUE . 131 S II . De l'influence des affections organiques sur le développement des tendances ébrieuses . Une double considération nous engage à dire quelques mots des tendances aux boissons provenant d'affections spé ciales : 1 ° Il est important, au point de vue de la médecine légale, de bien établir que tous les malheurs qu'entraine l'abus des spiritueux ne doivent pas être exclusivement at tribués à la perversité de la nature humaine, et que dans certaines situations pathologiques l'homme est irrésistible ment poussé à commettre des actes, que l'absence de liberté morale soustrait seule à l'action de la loi ; 2° Nous devons nom de maniaques instinctifs. Je ne savais à quel ordre de lésions rapporter certaines perversions incroyables dans les sentiments les plus oaturels au ceur de l'homme. J'ai réfléchi beaucoup depuis celle époque sur la produc lion de ces étranges anomalies , et je suis resté convaincu que c'est dans l'é tude des influences héréditaires qu'il faut chercher la solution de ce déses pérant problème. Si le lecteur veut bien consulter mes Etudes cliniques ( 2e vol . , p. 285) , il y verra au nom de François D..... la description d'un type des plus frappants de ces manies instinctives ; or, voici ce que j'ai appris depuis ce temps sur ce malade qui , par la palure du délire de ses idées et de ses sen liments , semblait échapper à toute classification. Le père de cet individu est mort dans le dernier degré de l'alcoolisme chronique ; un des frères du malade a mené la vie la plus excentrique que l'on puisse se figurer ; il s'était refugié dans un couveni , el a fini par mourir aliéné . François D..... qui fait le sujet de celle note , a toujours montré un caractère irascible el jaloux ; il a fait le malheur de sa femme, qu'il a failli plusieurs fois immoler à ses injustes soupçons. Les deux enfants qui lui restent, et qui sont âgés de 8 à 9 ans Onl un caractère triste et morose... On ne les a jamais vus rire, et l'on regarde cela comme mauvais, m’écrit un des parents du malade. Celle simple observation d'un homme de la campagne en dit plus qu'une longue discussion scientifique sur le même sujet a 132 DES DIFFÉRENTS TYPES DE DIÉGÉNÉRESCENCES » 1dans l'intérêt de nos études sur les dégénérescences exa miner la question sous toutes ses faces, et voir si les ten dances à l'alcoolisme provoquées par certaines affections organiques, ne réagissent pas à leur tour chez l'homme dans le sens des déviations maladives du type normal de l'espèce. Dans son ouvrage sur les maladies mentales, Esquirol a déjà fixé notre attention sur le même sujet : « Je n'ai pas, dit-il , à m'occuper de l'abus de boissons fermentées, ni » des effets pathologiques de cet abus. J'ai à prouver que si l'abus de liqueurs alcooliques est un effet de l'abru , tissement de l'esprit, des vices de l'éducation , des mau » vais exemples, il y a quelquefois un entrainement maladif qui porte certains individus à abuser des boissons fer » mentées ( 1 ) . , Cet entrainement maladif, Esquirol l'a rencontré chez des femmes à l'époque de l'âge du retour, et il cile aussi l'histoire d'un avocat alteint d'une affec tion cutanée , et dont le funeste penchant n'a pu être com battu avantageusement par les efforts les mieux entendus . J'ai eu de nombreuses occasions d'observer l'influence de maladies organiques et d'affections nerveuses spéciales sur le développement de cette passion irrésistible . Je ne parlerai pas de certains élats physiologiques tels que la grossesse et la menstruation qui amènent , comme on sait , de singulières perversions dans les habitudes et les pen chants des femmes les plus sobres et des filles les plus ré servées ; je ne veux faire allusion , comme je le disais , qu'à des maladies organiques , ainsi qu'à des affections nerveuses d'une nature bien déterminée. Sur les 200 individus qui ont fourni la matière de mes études sur l'alcoolisme chronique, il en est 35 que je dois ranger parmi ceux dont le funeste penchant à la boisson ( 1 ) Esquirol . Des maladies mentalrs. Paris, 1838 , 2e vol ., p 74. PRODUITS PAR L'INTOXICATION ALCOOLIQUE. 133 . doit être attribué à un état maladif. La paralysie générale qui avait été un phénomène initial chez des sujets an térieurement très- sobres , a produit dix fois ce penchant maladif ( 1 ) secondaire, et les maladies organiques du cœur trois fois. Chez six individus hypocondriaques et chez quatre femmes hystériques, les tendances les plus pronon cées pour l'alcool sont venues compliquer la névrose prin cipale , et ont amené des phénomènes perturbateurs très variés et singulièrement difficiles à juger au point de vue de la responsabilité des actes . Je puis citer aussi une affec lion dartreuse que j'ai traitée dans ma pratique civile . Enfin , l'hérédité que nous verrons toujours figurer parmi les causes appréciables des dégénérescences , s'est montrée avec toute l'intensité de son action dans seize cas bien déterminés . Mais il ne faut pas ici faire de confusion à propos d'influences béréditaires . Il ne s'agit pas de pa rents qui ont légué à leurs enfants le vice dont ils étaient alteints ( ceux- ci ont déjà été le sujet de nos observations ) . Je considere maintenant l'hérédité en dehors de toute complication de tendances à l'ivrognerie chez les parents qui étaient simplement aliénés , et qui n'avaient pu léguer directement à leurs enfants, une disposition maladive de la nature de celle qui nous occupe. Or, il est arrivé que les enfants de ces parents aliénés ont cependant montré dės l'âge le plus tendre une perversion maladive très-prononcée dans la manifestation de leurs actes . Ce fait est encore un (1) Je ne puis m'appayer que sur des chiffres restreints , par la raison que dans nos asiles nous n'assislons pas aux phénomènes initiaux de la maladie. D'un autre côté les débuts de l'aliénation mentale offrent une telle complexité, qu'il est bien difficile aux parents de se fixer sur l'influence principale sons laquelle se développe le mal . Il arrive bien souvent que lelle cause qu'ils regardent comme efficiente n'est souvent qu'un eſiet secondaire . 134 DES DIFFÉRENTS TYPES DE DÉGÉNÉRESCENCES de ces problèmes désespérants dont l'explication rentre dans l'élude des transmissions dégénératrices . Je vais dans un instant en citer un exemple remarquable, après avoir résumé en quelques mots ce que j'ai à dire sur l'influence des maladies incidentes. Les symptômes les plus constants dans l'évolution des maladies mentales sont les changements dans le caractère et les habitudes . Aussi , les motifs qui, dans quelques cas , portent les parents à regarder les excès de boissons comme la cause principale de la maladie, se comprennent facile ment. Le début de la paralysie générale progressive coïn cide souvent avec ces perversions spéciales dans les habi tudes de personnes ordinairement sobres . Les mêmes tendances, lorsqu'on les observe chez les hypocondriaques, offrent plus de difficultés dans l'explica tion ; on connait la scrupuleuse aiteption que portent ces malades dans les soins de leur hygiène ; mais c'est préci sément dans ces soins excessifs qu'ils achèvent souvent de perdre leur santé. L'interprétation exagérée qu'ils font parfois de certaines prescriptions hygiéniques, est déjà un symptome d'altération dans les idées. Un de ces malades, très-intelligent avant les excès qu'il a commis dans l'inté rêt de sa santé, nous offre aujourd'hui un type complet d'abrutissement ; il en était arrivé å se persuader que les toniques pouvaient seuls apporter un remède efficace à ses maladies imaginaires. Les vins généreux inaugurèrent ce traitement ; mais après quelque temps, ils ne parurent plus agir avec assez d'énergie , et ils furent remplacés par les alcooliques, et principalement par l'absinthe . Cette liqueur fut absorbée par cet hypocondriaque dans des proportions incroyables , et il éprouva bientôt tous les phénomènes de l'intoxication alcoolique précédemment décrite . L'isole ment de ce malade fut opéré avant que l'affection eût par ܪ PRODUITS PAR L'INTOXICATION ALCOOLIQUE . 135 couru loutes ses phases, et il en est maintenant à celle période de dépérissement et de marasme, signal ordinaire d'une terminaison prochaine. L'espoir que nous avions momentanément conçu s'est dissipé en présence de l'ab sence complète du sens moral , et de la manifestation de ces actes stupides , automatiques et malfaisants, que nous avons signalés comme formant les attributs du caractère de ces êtres dégradés dont la guérison est si rare. Sous l'influence d'un état névropathique bien déterminé, il se passe aussi un autre phénomène qui mérite d'être nolé : on dirait que sous cette influence, l'action de l'alcool , ou de tel autre agent intoxicant, est comme neutralisée, et que l'individu peut en consommer une très- grande quantité sans qu'il en ressenle les effets . Un hypocondriaque, auquel nous avons donné des soins couronnés d'un plein succès , en était arrivé à un tel dégoût de la vie , après avoir épuisé tous les remèdes imaginables, qu'il conçut l'idée de s'abrutir avec les boissons alcooliques (je cite ses propres expressions) ; il en consomma des quan tilés vraiment effrayantes, sans pouvoir ressentir le phé nomène de l'ivresse . Dans son désespoir, il avala un iur, presque d'un seul trait , et sans plus de succès, un live de kirsch ; honteux de ses égarements , il avait résolu d'en finir avec la vie par un moyen plus énergique, lorsque cédant à de sages avis , il prit la résolution de venir se placer lui -même dans notre asile où il retrouva la santé . Une fille hystérique que nous traitons, put consommer régulièrement tous les jours , et cela pendant plusieurs mois, jusqu'à un litre d'eau -de- vie ; cette quantité fut même très-souvent dépassée sans qu'elle eût éprouvé aucun des phénomènes nerveux que nous avons énumérés dans la des cription de l'intoxication alcoolique . L'attention de la fa mille ne fut même réveillée sur l'état intellectuel de celle 136 DES DIFFÉRENTS TYPES DE DÉGÉNÉRESCENCES malade, qu'à l'occasion d'un scandale énorme qu'elle pro voqua en formulant contre son oncle, desservant d'un vil lage, des accusations tellement monstrueuses, que l'opinion publique en avait déjà fait justice avant que l'autorité eût été mise en mesure de décider que cette femme serait placée dans un asile d'aliénés ( 1 ) . Cette espèce d'innocuité me parait même s'étendre à ceux de ces malades que j'ai indiqués plus haut, dont les dépra vations précoces ont leur point de départ dans l'influence héréditaire. Adrien..... est un jeune homme de 25 ans, né d'une mére aliénée, et qui dės l'age le plus tendre mani festa les tendances les plus vicieuses . Un frère ainé mourut très-jeune, épuisé par les débauches les plus bonteuses et par les excès alcooliques ; le malheureux père ne peut expliquer la dépravation si précoce de ses enfants, que par les habitudes qu'ils contractèrent dès la première enfance : une servante, livrée elle- même à des goûts effrenés pour la boisson , les aurait corrompus par ses exemples et ses inci lations répétées. Cette cause, à mes yeux , n'a qu'une va leur relative ; car si je compare la situation de plusieurs in dividus de la même catégorie, je vois qu'ils appartiennent 1 ( 1 ) Les médecins savent que dans certaines névroses , dans le létanos par exemple , on peut donner aux malades des quantités d'opium qui seraient plus que suffisantes pour empoisonner plusieurs personnes dans l'état de santé ordinaire. Nous voyons la reproduction du même fait dans quelques formes d'aliénation , et souvent même dans l'état de grossesse ; les perver sions du goût sont d'ailleurs des faits bien connus chez les femmes enceintes. Le jeune hypocondriaque dont j'ai parlé avalait, sans danger immédial, non seulement des quantités incroyables de liqueurs fortes, mais il mangeait en core des doses considérables de tabac à priser, saps qu'il en résultàl pour lui aucun effel fâcheux . On a vu des individus auxquels on avait soustrail des liqueurs alcooliques, se rejeler sur l'eau de Cologne et en consommer impunémeol. PRODUITS PAR L'INTOXICATION ALCOOLIQUE. 137 chez eux lous , par la nature de leurs idées , de leurs tendances et de leurs acles, à la même variété maladive d'etres voués de bonne heure à la dégénérescence ultérieure la plus com plėle. Nés de parents aliénés, les dispositions invariables qu'ils montrent dans leur enfance sont une grande irritabilité de caractère unie à une apathie excessive . La tendance au vol se déclare presqu'en même temps que l'appétence pour les boissons . Le premier de ces vices s'est montré sous une forme identique : tantôt ils ont volé pour satisfaire leur goût pour la boisson, tantot seulement pour obéir à un penchant irrésistible qui ne devait leur donner ni satisfaction ni profit ( 1 ). Des habitudes solitaires sont encore venues apporter leur contingent d'activité de moralisatrice à la situation générale, et ont amené tous les symptomes d'une impuissance précoce. Ceux de ces enfants qui avaient montré des dispositions ou des aptitudes spé ciales, se sont soudainement arrêtés dans leur dévelop pement intellectuel . Ils n'ont vécu désormais que pour sa tisfaire à tout prix leur passion pour les liqueurs fortes ; ils y ont cédé partout et toujours, dans la solitude aussi bien qu'en public . Ils ont évité la compagnie des jeunes gens de leur age appartenant à la même catégorie sociale , et ont recherché instinctivement leurs compagnons de débauche dans la classe la plus démoralisée de la société ; rien n'a pa agir sur ces natures que nous sommes obligés de plaindre de blåmer, car ils recèlent jusques dans les fibres les plus cachés de leur organisme le germe des fatales ܪܐ plutot que ( 1 ) Celle lendance au vol est un phénomène bien digne d'être cilé dans les sitaations maladives que nous décrivons . Je l'ai invariablement remar quée, et l'entité abstraile , désignée sous le nom de monomapie du vol , de pe uten aucun cas expliquer une pareille situation. 138 DES DIFFÉRENTS TYPES DE DÉGÉNÉRESCENCES prédispositions héréditaires dont ils sont les victimes. Toutes les tentatives opérées pour agir sur eux ont été infruc tueuses ; on les a fait voyager sans profit pour leur santé morale, et l'on a vu qu'ils étaient réfractaires à toute in fluence régénératrice , dans les maisons de correction aussi bien que dans les asiles d'aliénés où l'on aurait dû d'abord les placer. Ceux enfin que l'on n'a pas craint de marier se sont montrés ce qu'ils étaient de toute nécessité, des êtres monstrueusement débauchés, et si , par exception , ils ont pu continuer leur race, ce n'a été que dans des conditions de plus en plus appréciables de transmission dégénérative. Enfin , pour compléter ce triste tableau , on dirait que sous l'influence de l'état névropathique propre à ces ma lades , la résistance aux effets des boissons alcooliques est bien plus forte, et l'on se ferait difficilement une idée des excès qu'ils peuvent commettre avant d'éprouver les symp tomes de l'intoxication alcoolique que nous avons décrite . En traçant ce tableau général de l'état physique et moral des individus soumis à de fatales prédestinations hérédi taires , j'ai fait l'histoire du jeune Adrien . Nous avons échoué dans tous nos efforts pour l'amener å des sentiments meil leurs ; nous nous sommes prêtés à tous les essais sans pou . voir réussir ; nous avons renouvelé ces essais sous les formes les plus diverses , croyant toujours nous être trompé dans l'application , et n'avoir pas tenu un compte assez rigoureux des promesses solennelles du malade , et de quelques dis positions intellectuelles et morales qui se faisaient jour au milieu de tant de ruines . Encore une fois nous avons échoué, et il ne nous reste plus qu'à classer ces états de dégénéres cences héréditaires parmi les formes les plus incurables de l'aliénation mentale. Telles sont les principales considérations que je tenais à émettre sur les résultats de l'intoxication alcoolique ; l'ex 3 PRODUITS PAR L'INTOXICATION ALCOOLIQUE, 139

posé des lésions pathologiques produites par l'alcool, a précédé tous les essais de classification des êtres dégéné rés par suite de l'abus des boissons ; cette méthode était, à mon avis, la meilleure initiation à l'intelligence des faits ultérieurs . L'idée que l'on peut se faire d'une dégénéres cence complète dans l'espèce, se rattache ainsi d'une ma. nière plus logique à la série des lésions successives que produit dans l'organisme une cause dégénérative, de quel que nature qu'elle puisse être . Les dégénérescences qui sont le résultat de l'alcoolisme chronique ont été distribuées dans quatre classes distinctes : 1 ° La première classe comprend los individus qui , après avoir parcouru régulièrement toutes les phases de l'intoxi cation alcoolique, ont succombé, soit dans la période aiguë de l'affection, soit dans cet état de paralysie ou de marasme qui est comme la généralisation de toutes les lésions anté rieures, sans en excepter la perte complète de l'intelligence . 2 Dans la deuxième classe nous avons compris cette catégorie trés-nombreuse d'alcoolisés, qui ayant élé isolés dans nos asiles comme des êtres dangereux , se présentent à l'observation avec des caractères maladifs de l'ordre physique et de l'ordre intellectuel qui permettent de les rattacher à la même variété dégénérée. 3. Nous avons étudié les effets de l'alcoolisme chronique chez les descendants d'individus livrés à cette passion dé gradante, et nous avons eu occasion d'établir deux classes distinctes d'etres dégénérés . Les premiers sont frappés d'un arrêt congénial de développement ; ils naissent imbé ciles ou idiots . Les seconds ne vivent intellectuellement qu'un temps limité ; ils ont des époques critiques qui ne sont que trop souvent le signal de dégénérescences ulté . rieures irrémédiables. 4° Il nous a paru juste et légitime de suivre la question 140 DES DIFFÉRENTS TYPES DE DÉGÉNÉRESCENCES des dégénérescences par l'alcoolisme dans ses dernières ramifications, et de faire la part des tendances à la boisson qui surgissent chez quelques individus sous la double in fluence de maladies incidentes, et de l'hérédité considérée à un autre point de vue que celui de la transmission d'une tendance maladive de même nature. Il s'agit en effet de fatales prédispositions instinctives dont héritent les enfants issus de parents aliénés , en dehors de toute complexité chez ces derniers d'excés de boissons, prédispositions sous l'influence desquelles ces enfants se livrent de bonne heure, et d'une manière pour ainsi dire irrésistible , à tous les vices qui amènent la dégradation de l'homme . Si nous faisons dans ces études une large part aux dé générescences provenant de l'intoxication alcoolique, la raison en est dans la fréquence de cette cause et dans l'a bus toujours croissant qui se fait des boissons fermentées dans les pays Européens. Il nous reste maintenant à exa miner l'effet de certains agents narcotiques qui , pour être plus fréquemment employés dans d'autres pays que le nôtre, n'en sont pas moins dignes de figurer dans l'histoire générale des causes qui produisent les dégénérescences dans l'espèce humaine ( 1 ) . ( 1 ) La statistique des professions exercées par les malades qui font le sujet des 200 observations que nous avons recueillies , nous prouve que les ten - dances à l'ivrognerie ne doivent pas élre recherchées exclusivement dans la classe ouvrière . Nous comptons dans nolre relevé 9 officiers, 1 douanier, 3 instituteurs, 1 prêtre, 3 médecins, 1 avocat , 1 pharmacien, 1 libraire, 1 professeur, 2 employés d'administration , 6 marchands ou négociants , 5 aubergistes, 18 propriétaires rentiers. Les autres malades appartenaient aux professions industrielles et agricoles . Le nombre des femmes alleioles d'alcoolisme chronique , ne s'est élevé qu'à 13. Nous avons déjà donné le chiffre des individus chez lesquels les appétences ébrieuses sont le résultat d'une maladie principale. CHAPITRE DEUXIÈME. Des dégénérescences dans leur rapport avec l'intoxication produite par différents agents du règne végétal et du règne minéral. Ce chapitre se divisera naturellement en deux sections . Dans la première, nous aurons à traiter de l'action exercée sur l'économie par certains narcotiques dont , à défaut de boissons spiritueuses, les peuples orientaux surtout font usage , à l'effet de se procurer des excitations factices ( 1 ) . Dans la seconde section nous étudierons spécialement quelques produits du règne minéral particulièrement em ployés dans l'industrie , et dont l'action éminemment toxique amène les plus graves désordres dans l'économie. Nous pouvons d'avance citer le plomb et le mercure . A ces deux classes bien distinctes d'agents toxiques , nous ajouterons à titre de complément quelques considéra tions sur l'influence de diverses substances qui , pour ne rentrer ni dans l'une ni dans l'autre des deux sections , n'en ( 1 ) De tout temps les orientaux , à qui leur religion interdit l'usage du vin , ont cherché à satisfaire par diverses préparations ce besoin d'excitation intellectuelle commun à tous les peuples , et que les nations de l'occident salisſont au moyen de spiritueux et de boissons fermentées . ( Th . G ..... , cité par M. le docleur Moreau , dans son livre da Hachisth ). De tous lemps el en tous lieux , dit Esquirol , les hommes ont fait usage des boissons fermentées, et en ont plus ou moins abusé . Chaque peuple a sa liqueur qu'il préfère à toute autre , et qu'il prépare avec les productions du sol qu'il ha bite. ( T. II , p . 72. ) 142 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX produisent pas moins des maladies qui peuvent se ratta cher à nos études sur les dégénérescences. La gangrène causée par le seigle ergoté, la pellagre cette autre affec tion si étrange, et sur les causes de laquelle les auteurs ne sont pas tous d'accord, me semblent néanmoins avoir des rapports trop intimes avec les viciations de substances alimentaires très-usuelles pour que nous ayons le droit de les considérer comme de véritables poisons. Quel ques- unes des substances dont nous décrirons l'action ont été , et sont encore employées en médecine, soit à titre de médicaments très-énergiques, soit à titre d'excitants ou de simples réconfortants. Il est arrivé plus tard ce que nous avons vu pour l'alcool qui, lui aussi , est sorti des officines pharmaceutiques pour s'imposer comme un de ces pro duits dont il est impossible désormais de se passer. Le tabac et l'opium sont absolument dans ce cas, et l'on con coit alors que la démarcation entre les exigences de l'hy giène et l'abus qui peut être fait de certaines substances plus ou moins nuisibles , ne soit pas toujours facile à éta blir . Nous avons déjà fait remarquer que tel usage imposé par la mode et répandu plus tard par l'esprit d'imitation, est bientôt devenu un impérieux besoin , qui a fini par avoir les conséquences les plus graves sur les meurs et les ba bitudes des nations, sur la santé générale , sur l'économie sociale tout entière . Je ne citerai en passant que le tabac, dont la consommation, rien que pour la France, s'évalue aujourd'hui par centaines de millions, et qui est pour un grand nombre d'individus, non- seulement un objet de pre mière nécessité, mais encore une question de vie ou de mort pour le commerce, l'industrie et les revenus de beau. coup de gouvernements. Cette simple considération nous fait entrevoir combien sont complexes loutes les questions qui ont trail à l'histoire SUR L'ORGANISME . 143 des substances toxiques , tant du règne végétal que du régne minéral , non - seulement employées en médecine et dans l'industrie , mais formant encore la base de plaisirs ou de caprices passés à l'état de première nécessité. Il ne saurait entrer dans le plan de cet ouvrage d'aborder le sujet par les cotés qui le raltachent au commerce, à l'in dustrie , à la législation des peuples, ainsi qu'à l'économie sociale . Nous poursuivons un but non moins utile : nous voulons prouver que l'abus énorme qui se fait de certaines substances intoxicantes s'attaque à l'amélioration intellec tuelle , physique et morale des nations . Nous n'aurons , d'un autre côté, qu'à citer les remarquables travaux hygiéniques des temps modernes, pour confirmer l'influence funeste exercée sur l'avenir des générations ouvrières par des in dustries nuisibles . Le point de vue que nous adoptons do mine, on ne saurait le nier, les plus chers intérêts de la société ; il s'agit ici d'une question essentiellement médicale, et ce que nous aurons à dire rentre nalurellement dans l'étude des dégénérescences dans l'espèce humaine. De temps immémorial, dit M. le docteur Frédéric Tiede mann ( 1 ) , les peuples orientaux ont eu la coutume de brûler certaines plantes dont ils respiraient la fumée ; il en résul tait pour eux une ivresse spéciale , et ils éprouvaient des sensations qu'ils étaient avides de renouveler. Si nous en croyons Hérodote , nous voyons que les Massagétes, qui vivaient sur les bords de l'Araxe , s'enivraient avec les fruits

( 1 ) On consultera avec profit un onvrage récent qui offre un grand in lérél : Geschichte des Tabaks und anderer ähnliche Genussmitel ( Histoire du tabac et d'autres substances propres à procurer des sensations agréa bles, par Frédéric Tiedemaon . Francfort, 1854 ) . Nous emprunlerons à cel ouvrage quelques-uns des fails que nous aurons à citer à propos des effets nuisibles de l'opium . du tabac et d'autres substances narcotiques. 144 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX 1 d'un certain arbre ; ils projetaient ces fruits sur des char bons ardents ; puis sous l'influence de la vapeur qu'ils ab sorbaient, ils se mettaient å danser et à chanter ( 1 ) . Pomponius Mela ( 2) raconte aussi que plusieurs peuples de la Thrace cherchaient à se procurer des sensations analogues, par le même procédé, avec les semences d'une plante qu'il ne désigne pas . Plutarque ( 3 ) dit textuellement : en Thrace, sur les bords du fleuve Hebrus (aujourd'hui Maritza) , croit une herbe semblable à l'origanum . Des pointes aiguës arment les ex trémités de cette plante que les habitants font brûler, et dont ils respirent la fumée qui les enivre et les endort . On a longtemps discuté sur l'identité de cette plante : des au teurs ont pensé qu'il s'agissait de l'Apium , espèce d'ombel lifère ; d'autres croient y reconnaitre avec plus de raison la pomme épineuse, datura stramonium . Quoi qu'il en soit, la Flore de ces pays est riche en plantes narcotiques , et leurs habitants trouvent encore aujourd'hui dans la fumée ou la mastication des semences ou des fruits de ces plantes , un moyen d'exciter leur imagination jusqu'au délire , et une occasion , malheureusement trop facile , d'hébêter leur intelligence et détruire leur santé . L'existence des peuples orientaux s'identifie chez nous d'une manière trop intime avec les jouissances qu'ils se procurent au moyen de l'opium , et l'attention n'a pas été assez portée sur une foule de substances intoxicantes que nous trouvons employées chez les peuples les plus sauvages. Avant de parler des effets du chanvre, de l'opium et du tabac, nous dirons quelques mots de certains usages singu ( 1 ) Hérod . , bistor. , lib . I , cap. 202. ( 2) De sila orbis . , lib . II , cap. 2, 554. (3) Oralio XXXII, p . 680 .

SUR L'ORGANISME . 145 liers qui nous prouvent la généralisation du besoin invin cible que ressentent tous les peuples du monde, de se procurer des sensations factices, au risque de perdre mo mentanément la raison , et de s'exposer aux conséquences des maladies les plus graves . Les habitants de la Polynésie ne trouvent pas de plus grand bonheur que de s'enivrer avec une liqueur appelée ava ou kava, el qui est préparée avec un fruit de la famille des pipéracées ( piper inebrians seu methysticum ). On connait la prédilection des Kamschadales, des Koriakes et des Ton gouises pour l'agaricus muscarius, désigné encore en bota nique sous le nom de amenita muscaria ( 1 ) . Tous les procé dés imaginables sont mis en usage pour introduire dans l'économie ces différentes substances. On fume certaines plantes , on en réduit d'autres sous la forme de pâtes et de poudres sternutatoires intoxicantes . Ces poudres sont de temps immémorial en usage parmi de grandes tribus d'Indiens, et particulièrement chez les Otomaques . « Cette féroce nation , dit le savant de Humbold, n'a pas seulement l'habitude de s'enivrer avec les liqueurs fermentées qu'elle prépare avec le manioc , le maïs et le vin de palmier, mais elle connait encore une poudre dont les effets inebriants sont extraordinaires. C'est la poudre de niopo, appelée dans la langue Maypure poudre de napa. prennent les gousses d'un arbre de la famille des mimo , que de Humbold décrit sous le nom de accacia niopo. gousses sont réduites en morceaux ténus, et ils les lais Ils sées , Ces (1) On a tout licu de croire que dans les récits des anciens , il s'agit de l'effet intoxicant de la pomme épineuse. Les Bohémiens, dont l'origine est évidemment orientale, ont les premiers fail connaitre en Europe les proprié lés extraordinaires de cette plante, dont ils se servaieat, d'après le docteur Hecker, pour tromper la crédulité des peuples. 10 146 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX > sent fermenter, en ayant soin de les humecler. Lorsqu'elles deviennent noires, ils les triturent, et en les mélangeant avec de la pale de manioc et une certaine quantité de co- . quillages calcinés , ils en font des gâteaux qu'ils réduisent par la cuisson à l'état de dessication . La substance est ensuite râpée et placée sur des assiettes . Les sauvages hument cette poudre en s'introduisant dans les narines des os de poisson qui font l'office de tubes d'aspiration . La même habitude existe , d'après La Condamine, chez les Indiens des bords de l'Amazone . Quelques - uns font brûler cette poudre et en aspirent la fumée; d'autres se l'injectent en nature, non-seulement dans les narines, mais dans les yeux et les oreilles , excitant ainsi tous les organes des sens au point de se livrer à des délires furieux . Pâtes pour la mastication . Il existe sous ce rapport , dans les pays tropicaux , diverses plantes dont les unes subissent des préparations , et les autres sont mâchées dans leur état naturel . Ces plantes , ainsi que les différents élec tuaires dont elles forment la base , procurent des sensa tions délicieuses aux Indiens de Ceylan, aux naturels de l'Archipel Indien et de la Chine, aux Péruviens et Boliviens , aux habitants de l'Arabie heureuse, ainsi qu'aux Nègres de la Nubie méridionale. Ce sont : le Bétel , le Kaad , la noix de Kola et le Coca. Nous en dirons quelques mots, dans l'impossibilité où nous sommes d'entrer dans les détails que donnent les ouvrages d'histoire naturelle . Le bétel est un composé de feuilles d'une espèce d'arbre à poivre et de la noix d'un palmier, le tout entremêlé d'une poudre plus ou moins corrosive, composée de coquillages calcinés. Pour rendre la préparation plus délicieuse , on y ajoute des racines de cardamone, des clous de girofle et du cachou. Marco - Polo , Peron, Ritter et beaucoup de voyageurs, ont donné des détails sur celle préparation qui

SCR L'ORGANISME . 147 reçoit le nom de bellé , dans l'idiome lalinga , de siri chez les Malais , d'amo à Amboine ; dans l'Indoustan on l'appelle pan ou pawon, et wassilei chez les Malabres . Dans son voyage en Arabie, Niebubr raconte que dans les mois de mai , de juin et juillet , les Arabes de la terre d'Yemen apportent sur les marchés les extrémités bour geonneuses d'un petit arbrisseau dont ces nomades sont très-friands. Ils éprouvent une grande satisfaction à mâcher les bourgeons de cet arbrisseau , que Forskael , dans sa Flora Ægyplo arabica décrit sous le nom de Catho edulis. Ils ressentent pendant cette mastication une légère ivresse qui se dissipe promptement, ne leur laisse aucune sensation désagréable, active leur imagination quand ils reposent sous la tente , et les aide à supporter les fatigues de la marche à travers des déserts brûlants ( 1 ) . La noix de kola est avidement recherchée par les Nègres des différentes contrées de l'Afrique. Cette noix , décrite par Palissot de Beauvais sous le nom de Herculea acuminata ( 2) , est de la grosseur d'une chataigne : la chair en est rouge et exhale une odeur légèrement aromatique. Elle teint en jaune la bouche et les dents de ceux qui la machent, et leur fait excréter une grande quantité de salive . Il parait que cette noix entre comme condiment dans la préparation des mets, et les Nègres s'en servent pour désinfecter l'eau saumâtre. ΓΟ Les feuilles du coca se recueillent dans le Haut- Pé Tou ; les Indiens en faisaient, au temps de la conquête par les Espagnols, une grande consommation, et les mé langeaient avec une terre blanche appelée mambi. Ils ex portaient cette substance dans les villes du littoral de la ( 1 ) Frédéric Tiedemann , ouvrage cilé , p . 400. (2) Flore d’Oware et Benin , t . I, p. 41. Planche 24. .. 148 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX mer et dans les résidences des Incas . On la brûlait aussi dans les temples des prêtres du soleil , en l'honneur de la divinité qu'ils adoraient . M. d'Orbigny a donné récemment sur cette plante des détails intéressants ( 1 ) . Les Indiens ne peuvent vivre sans mácher le coca , et cette substance est devenue pour eux un besoin plus impérieux peut -être que ne l'est le tabac pour les Européens ( 2 ) . Ce que nous avons dit de ces différentes substances , nous suffira pour faire ressortir les tendances communes à tous les habitants du globe . Il nous reste à parler maintenant de trois plantes narcotiques trop généralement employées pour que nous n'entrions pas dans quelques détails spéciaux sur leur usage et sur les effets qu'elles produisent sur l'éco nomie : ce sont le chanvre, l'opium et le tabac . > $ PREMIÈRE SECTION . S 1. Hachisch . Son usage chez les Orientaux. Ses effets physiologiques. 31Chanvre. - Le chanvre ( Cannabis Indica ) qui joue un role si considérable dans l'hygiène des orientaux , est une plante de la famille des urticées et ne différe pas beaucoup , d'après M. le docteur Moreau , de notre chanvre d'Europe ( 3 ) . Celle 2 ( 1 ) C'est une plante de la famille des Malpighicées , décrite sous le nom de Erytroxylon peruvinnum . ( 2 ) Tiedemann , ouvrage cité , p . 422 à 436 . ( 3 ) On peut consulter l'ouvrage où M. le docteur Moreau consigne des détails si intéressaols sur les effets physiologiques du hachisch . Du hachisch el de l'aliénation mentale , éludes psychologiques, par le docteur J. Moreau de Tour:. Paris , 1845 . SUR L'ORGANISME . HACHISCH . 149 plante, ajoule ce médecin , est commune dans l'Inde et dans l'Asie méridionale, et son principe actif forme la base des di verses préparations enivrantes usitées en Egypte , en Syrie , et dans presque toutes les contrées orientales . D'après Kempfer, l'usage de cette plante est très- répandu en Perse où elle a reçu le nom de hachichah ou hachisch . Les feuilles sont presque toujours fumées à leur état naturel par le peuple en Turquie, en Perse, en Egypte et dans les Indes ; mais elles servent aussi mélangées avec le tabac . Les propriétés plus ou moins enivrantes qu'acquiert cette sub stance , sont dues aux préparations diverses qu'elle subii . La plus célèbre est celle qui est connue généralement sous le nom de bachisch, c'est l'extrait gras. La manière de l'obtenir est fort simple , dit M. le docteur Moreau : on fait bouillir les fleurs et les feuilles de la plante avec de l'eau , à laquelle on a ajouté une certaine quantité de beurre frais: ; puis le tout étant réduit par évaporation à la con sistance d'un sirop, on passe dans un linge . On obtient ainsi le beurre chargé d'un principe actif, et empreint d'une cou leur verdâtre assez prononcée. Cet extrait , qui ne se prend jamais seul à cause de son goût vireux et pauséabond; sert à la confection de différents électuaires , de pales et d'es pèces de nougats que l'on a soin d'aromatiser avec de l'es sence de rose ou de jasmin . L'électuaire le plus répandu est celui que les Arabes appellent daswamesc..... Dans le but d'obtenir les effets que les Orientaux recherchent avec ardeur à cause des excès auxquels ils se livrent , on mele à cet électuaire différentes substances aphrodisiaques , telles que la cannelle, le gingembre, le girofle, et peut- être aussi , comme M. Aubert- Roche est porté à le croire, la poudre de cantharides..... Ces mélanges ne sont pas les seuls, ajoute M. Moreau : l'opium , l'extrait de datura-stramonium , quand on les incorpore au hachisch , en varient singulière а 150 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX. ment les effets, comme il est facile de le comprendre ( 1 ) . Ces effets sont des plus curieux et des plus extraordi naires, il faudrait pour les décrire faire l'histoire entière du délire, depuis ce sentiment de bonheur indéfinissable qui va jusqu'à l'exaltation et qui ébranle convulsivement toute la sensibilité , jusqu'à cet état complet d'anéantissement de nous-même qui plonge l'existence tout enlière dans une espèce de rêve où l'on subit les influences les plus diverses , et ou l'on devient le jouet des impressions les plus opposées . M. le docteur Moreau , qui a décrit ces sensations étranges pour les avoir éprouvées lui-même, convient cependant que les jouissances que procure le hachisch , acquièrent plus d'intensité encore sous l'influence des circonstances extérieures . Il est même possible, d'après lui , de les diriger vers un but déterminé et de les concentrer vers un foyer unique. On conçoit alors tout ce que la réalité peut y ajouter, et quel puissant aliment acquièrent ces jouissances par les impressions venues du dehors , par l'excitation directe des sens ou l'exaltation des passions par des causes naturelles. C'est alors que prenant un corps, une forme, elles arrivent jusqu'au délire ..... Cette disposition d'esprit , était probablement la source féconde où les fanatiques habi tants du Liban puisaient ce bonheur, ces ineffables délices en échange desquelles ils donnaient facilement leur vie ( 2. ) Encore une fois, la description de tous ces phénomènes étranges nous ferait sortir des bornes de notre sujet, mais il est néanmoins important que nous ayons une idée de l'in fluence exercée par celle préparation ébriante si énergique, sur les fonctions de l'économie . Il nous sera plus facile alors de rattacher l'histoire du hachisch å l'étude des causes ( 1 ) Moreau, ouvrage cité , p . 8 . (2) Moreau, ouvrage cité , p. 53. SUR L'ORGANISME . - Hachiscá. 151 1 de dégénérescence dans l'espèce humaine ; j'emprunterai ce que j'ai à dire sur ce sujet à l'intéressant ouvrage de M. le docteur Moreau. 1 ° « A une dose encore faible, dit ce médecin , mais ce pendant capable de modifier profondément le moral , les effels physiques sont nuls, ou du moins si peu sensibles, que certainement ils passeraient inaperçus, si celui qui doit les éprouver n'était pas sur ses gardes et n'épiait en quelque sorte leur arrivée . On pourra, peut-être, s'en faire une idée, en se rappelant le sentiment de bien-être, de douce expan sion que procure une tasse de café ou de thé prise à jeun . 20 , Par l'élévation de la dose, ce sentiment devient de plus en plus vif, vous pénélre et vous émeut davantage , comme s'il devenait surabondant et allait déborder. Une légère compression se fait sentir aux tempes et à la partie supérieure du crâne . La respiration se ralentit , le pouls s'accélère , mais faiblement. Une douce et tiède chaleur, comparable à celle qu'on éprouve en se mellant au bain , pendant l'hiver, se répand par lout le corps , à l'exception des pieds, qui d'ordinaire se refroidissent. Les poignets et les avant- bras semblent s'engourdir et devenir plus pesants ; il arrive même qu'on les secoue machinalement, comme pour les débarrasser du poids qui les presse . Alors aussi naissent , dans les extrémités inférieures principalement, ces sensations vagues et indéfinies qui caractérisent si bien le nom qu'on leur a donné d'inquiétudes. C'est une sorte de frémissement musculaire sur lequel la volonté n'a aucun pouvoir 3º » Enfin, si la dose a été considérable, il n'est pas rare de voir survenir des phénomènes nerveux qui , sous beau coup de rapports, ressemblent assez à des accidents cholé riques . Des bouffées de chaleur vous montent à la tête , brus quement, par jets rapides comme ceux de la vapeur qui 152 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX 1 s'échappe du tuyau d'une locomotive . Ainsi quejel'ai entendu dire plusieurs fois , le cerveau bouillonne et semble soule ver la calotte du crâne pour s'échapper . Cette sensation qui cause toujours un peu de frayeur, quelque aguerri que l'on soit , a son analogue dans le bruit que l'on entend quand on a la tele plongée dans l'eau . Les éblouissements sont rares

je n'en ai jamais éprouvé

. Les tintements d'oreilles , au contraire , sont fréquents. On éprouve parfois de l'anxiété , une sorte d'angoisse , un sentiment de constriction à l'épi gastre . Après le cerveau , c'est vers cette région que les effets du hachisch paraissent avoir le plus de retentissement . Un jeune médecin disait qu'il croyait voir circuler le fluide ner veux dans les rameaux du plexus solaire . Les battements du cæur paraissent avoir une ampleut et une sonorité inac coutumées . Mais si on porte la main dans la région précor diale , on s'assure facilement que le cæur ne bat ni plus vite ni plus fort qu'à l'ordinaire . Les spasmes des membres ac quièrent parfois une grande énergie sans devenir jamais de véritables convulsions . L'action des muscles fléchisseurs prédomine . Si l'on se couche , ainsi qu'on en éprouve presque toujours le besoin , involontairement les jambes se fléchis sent sur les cuisses , les avant - bras sur les bras

ceux

- ci se rapprochent des parties latérales de la poitrine

la tête

, en s'inclinant , s'enfonce entre les épaules ; l'énergique con traction des pectoraux s'oppose à la dilatation du thorax et arrête la respiration ..... Ces symptômes n'ont qu'une durée passagère . Ils cessent brusquement pour reparaitre tout å coup , après des intervalles d'un calme parfait de quelques secondes d'abord, puis de quelques minutes, d'une demi heure , d'une heure.... , suivant qu'on s'éloigne davantage du moment de leur apparition . Les muscles de la face, ceux de la machoire surtout, peuvent etre pris également de 1 mouvements spasmodiques

j'ai éprouvé

, une fois, un véri SUR L'ORGANISME. HACHISCH . 153 i ܀ R 1 19 table trismus, ou au moins quelque chose d'analogue ; les mains semblent se contracter d'elles -mêmes pour saisir et serrer fortement les objets. · Tels sont , ou à peu près, les désordres physiques causés par le bacbisch , depuis les plus faibles jusqu'aux plus in lenses . On voit qu'ils se rapportent tous au système ner veux ( 1 ) . ) Comment est - il possible maintenant, me demandera-t-on , de rattacher l'histoire des effets exercés par le hachisch sur notre nature physique et intellectuelle , à l'étude des dé générescences dans l'espèce humaine ? Pour répondre à une question posée d'une manière aussi générale, il est juste que nous sortions un instant du cas particulier, et que nous abordions le sujet par son coté philosophique . Si nous consultons les auteurs , nous pourrons résumer tout ce qu'ils disent dans les données suivantes . Lorsque le chanvre, qui fait la base de la préparation désignée sous le nom de bacbisch , est fumé ou maché dans son état naturel , les effets sont légèrement excitants . Le voyageur Chardin les compare même à ceux du tabac , et ne leur attribue pas une influence malfaisante plus considérable. La question devient déjà plus compliquée , lorsque le chanvre ne forme plus la base exclusive de ces préparations, de ces électu aires dont les peuples Orientaux se montrent avides ; et les auteurs qui se sont occupés des effets du bachisch nous lais sent déjà entrevoir à quel point celle préparation sert å exciter les passions les plus honteuses et à donner une ac tivité nouvelle à tous les déréglements de l'imagination . Cependant, nous disent ces auteurs, il faut faire la part du plus ou moins de pureté dans les préparations de la sub stance ébriante , des dispositions particulières du sujet qui 1 (1 ) Moreau, ouvrage cité, p. 47 à 50. 154 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX les consomme, des influences extérieures, de la force de la volonté, capable jusqu'à un certain point, de diriger dans un sens déterminé le délire qui arrive à la suite de celle intoxication. C'est avouer, en d'autres termes, que le hachiscb , consommé dans des proportions modérés et dans des circonstances spéciales, peut être un agent assez inof fensif. Nous ne saurions accepter une pareille manière de raisonner, et l'objection qui se pose ici naturellement , nous force à émettre d'avance une conclusion qui se déduira de nos études ultérieures . Nous prouverons par les faits les plus péremptoires que causes les plus actives des dégénérescences dans l'espèce hu maine, sont celles qui, s'attaquant directement et fréquemment au cerveau, produisent des délires spéciaux , el placent pério diquement celui qui en fait usage dans les conditions d'une folie momentanée. L'alcool a déjà été à lui seul la preuve démonstrative de ce principe, et l'opium dont nous allons esquisser l'histoire en sera une confirmation nouvelle . El d'ailleurs , ce n'est pas dans l'observation isolée d'un fait qu'il faut chercher les éléments de ses convictions pour ce qui regarde la puissance dégénérative d'une cause , soit de l'ordre physique , soit de l'ordre moral . Cette cause ne doit pas être appréciée dans ses effels particuliers sur les indi vidus qui en raison de leur age, de leur sexe, de leurs dis positions spéciales , offrent plus ou moins de résistance å telle ou telle influence nuisible . Il est indispensable d'aborder la question par son coté le plus large et le plus philosophique . Il faut de toule nécessité examiner ce que devient, non pas l'individu qui abuse d'un certain agent intoxicant , mais la nation chez laquelle la généralisation d'un usage se pré sente sous ses formes les plus désorganisatrices . L'examen de l'état intellectuel des nations Orientales va nous offrir dans un instant l'occasion d'appliquer ce principe, el la SUR L'ORGANISME . OPIUM . 155 description des effets produits par l'opium nous prouvera jusqu'à quel point l'histoire des substances intoxicantes employées dans le but de se procurer des excitations factices ou des sensations agréables, se rattache à l'étude des dégé nérescences dans l'espèce humaine ( 1 ) . que le ere di $ II . — Considérations historiques et médicales sur l'usage de fumer l'opium . Danger pour les populations Européennes. inad A aucune époque de son histoire , l'humanité n'a peut ètre présenté un fait semblable à celui dont nous sommes témoins aujourd'hui. Trois cent millions d'individus ré unis sous l'autorité absolue d'un même gouvernement, par d'ent TIV ! ld . de ( 1 ) Les considérations que j'ai émises sur l'influence exercée par l'usage da bachisch se trouvent confirmées par les détails que j'extrais d'une lettre de M. le Doclenr Moreau . Voici ce que m'écrit ce savant coofrère : « Outre o l'état habituel d'hallucioations que l'extrait du chanvre indien produit chez quelques individus, je pense que son usage prolongé finit par amener un état de démence incurable . C'est le cas , j'ai du moins quelques motifs de » le croire, de certains individus , que de mon temps, il n'était pas rare de renconlrer dans les villes de l'Egyple, lesquels sont vénérés des populatioos ? comme de saints personnages (sanlons) , el qui ne sont aulres que des in dividus tombés en démence par suite d'abus du hachisch , me disait - on . · Mais étail - ce bien le hachisch seul qui les avait jelés dans cet état de • degradation physique et morale ? L'opium , dont l'usage est également assez répanda daos le Delta du Nil principalement, d'y était-il pour rien ? je • suis très-porlé à le croire. · Ce qui est certain d'un autre côté, c'est que j'ai connu une foule de gens qui ont usé et abasé de la drogue orientale, sans que leur santé morale • ou physique en ait souffert d'aucune sorte. " (Docteur Moreau, médecin des aliénés à Bicèlre .) Encore une fois, la question, si on veut la juger au point de vue de nos éludes sor les dégénérescences, ne doit pas être circonscrite dans l'examen de quelques cas particuliers. ka m 156 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX lant la même langue et dominés , en apparence au moins ( 1 ) par les mêmes idées religieuses, nous offrent le triste spec tacle d'une nation menacée dans ses plus chers intérêts par l'habitude la plus dégradante et la plus fatale qui se puisse concevoir. La description que nous avons faite de l'intoxi cation alcoolique laisse , peut-être, bien loin derrière elle ce qu'on nous raconte des effets désastreux exercés par l'opium . Comment est- il arrivé que cette substance si utile en mé decine soit tout d'un coup sortie des officines de la pbar macie pour s'imposer dans la sphère des besoins factices avec une universalité sans exemple ? chez quel peuple cel usage destructeur a- t-il pris naissance ? quelle est la nature des lésions de l'ordre physiologique et de l'ordre intellec tuel causées par cet agent intoxicant ? jusqu'à quel point l'habitude de fumer l'opium est- elle un péril pour les popu: lations Européennes ? Telles sont les importantes questions que nous allons examiner. Il s'agitici d'un fait des plus sé rieux, d'un fait qui n'a besoin ni des ressources de l'imagi nation ni des ornements du style pour provoquer l'intérêt général . Nous ferons l'histoire de l'opium et des ravages qu'entraine son abus, en nous appuyant sur les documents les plus authentiques. Il sera facile ensuite de juger, par la simple exposition de ce que d'autres ont vu et ressenti par eux- mêmes, si nous avons tort de classer l'intoxication par l'opium parmi les causes les plus actives des dégénéres cences dans l'espèce humaine, L'opium est , comme on sait , un des agents thérapeutiques dont la médecine ne saurait se passer (2) . Les modifications ( 1 ) Nous disons, en apparence au moins , car il résulte des relations de M. Hac, missionnaire, que les Chinois sont livrés à une démoralisation af . freuse, et au seplicisme le plus absolu . (2) Ce que nous avons à dire ici de l'action thérapeutique el physiolo SUR L'ORGANISME . OPIUM . 157 remarquables qu'il amène dans l'appareil digestif, dans les sécrétions, dans la circulation , les fonctions génitales, et l'ap pareil nerveux de la vie de relation , ont élé étudiées avec un soin spécial en ces derniers temps . L'augmentation de la soif est,d'après MM. Trousseau et Pidoux ( 1 ) , l'un des phéno mėnes que l'on observe le plus constamment à la suite de l'ad ministration des opiacées . La sécheresse de la bouche et de la gorge accompagne toujours la soif, et quelquefois même il existe de la gêne dans la déglutition . La perte de l'appétit , les lendances à vomir, sont des faits ordinaires, non- seulement chez les malades auxquels on administre ce médicament , mais ils se reproduisent d'une manière bien plus générale encore chez ceux qui ont la fatale habitude de fumer l'opium ou de le måcher. Il est un autre effet physiologique que nous voyons se manifester constamment, et chez les malades soumis à l'action de l'opium ainsi que chez les fumeurs effrenés de cette dangereuse substance, c'est qu'en même temps que les glandes et les follicules du tube digestif sont modifiées d'une manière énergique, les autres organes sécréteursex balants éprouvent des changements non moins singuliers. La chaleur de la peau est augmentée, et la face est plus ou moins colorée ; la sueur se montre promptement , et si les sels de morphine peuvent être considérés comme un sudo rifique puissant , l'opium que le fumeur absorbe, agit dans le même sens et produit des transpirations abondantes qui ne peuvent se répéter indéfiniment sans amener une grande déperdition des forces. gique de l'opium , sufft aux personnes étrangères à l'art de guérir . Les mé decins ont d'autres sources où ils peuvent puiser les connaissances qui leur sont indispensables sous ce rapport . (1 ) Traile de thérapeutique et de matière médicale, par Trousseau et Pidoux. Paris, 1881 , ive édition, l. II , p. 12. 158 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX

10L'action spéciale de l'opium sur les fonctions génitales a été décrite par MM. Trousseau et Pidoux, au point de vue de l'exhalation menstruelle ; mais personne n'ignore que les préparations diverses employées par les Orientaux , et dans lesquelles l'opium entre pour une part considérable, ont surtout pour but de ranimer leurs tendances lascives . Le premier effet de l'opium est de procurer une excitation fac tice ; mais nous verrons les conséquences dangereuses de ces excitations fréquemment répétées. Quant à ce qui regarde maintenant les modifications ap portées dans l'appareil nerveux de la vie de relation , elles ont été signalées par les auteurs à propos des troubles de la vision , des tintements d'oreilles , des douleurs et pesanteurs de la tête , de la faiblesse des muscles . L'action spéciale exercée par l'opium sur l'intelligence , trouvera sa place dans la généralisation des faits pathologiques que nous allons avoir à décrire dans un instant ( 1 ) .

( 1 ) Par quels moyens mystérieux l'opium produit- il les effets extraor dinaires dont nous sommes témoins ? Celle question , disent MM. Trous seau et Pidoux, a gravement occupé beaucoup d'expérimentateurs. La question principale est celle- ci : l'opium agil- il d'abord sur les extrémités nerveuses, el son action est - elle transmise au cerveau par les conduils ner veux ; ou bien , au contraire, est - il absorbé et porté par les vaisseaux jus qu'à l'encéphale ? La première opinion a été soutenue par Boerhaave et son école . L'on coonait les singulières expériences de Whylt et les élranges conclusions qu'il en tire . Tout nous porte à croire, au contraire, qu'il en est de l'action de l'opium comme de celle de l'alcool, et qu'il se transmet jusqu'aux centres nerveux par le système vasculaire . Monro répélant les mauvaises expériences de Whyll oblient , dit M. Trousseau , des résultats complétement opposés ; il injecte de l'opium dans les veines d'on animal , et immédiatement se produisent les mêmes effets que si le poison était mis longtemps en contact avec une autre parlie ; et d'ailleurs les expériences de Magendie, de Ségalas, de Fodéré ne permettent pas de sopposer que l'o pium agisse sur le cerveau autrement que par l'intermédiaire des vaisseaux . SUR L'ORGANISME . OPIUM . 159 L'habitude de fumer l'opium existe depuis longtemps dans les Indes , et si l'on en croit la plupart des auteurs, c'est dans la Perse, cette patrie du pavot, que ce détestable usage a pris naissance . De la Perse, l'opium eut bientôt en . vahi les Indes, d'après ce que pense M. Tiedemann ( 1 ) , et l'bistorien de la domination des Mahometans dans l'Inde dit que les empereurs du Mongol étaient adonnés à cette fu neste passion qui depuis a gagné plusieurs classes de la so ciété ( 2) . De l'Inde, l'opium pénétra à Ceylan , å Java et dans les iles de la Sonde ; il ful bientot connu á Siam , en Cochin chine, en Chine et au Japon . Les relations des navigateurs Portugais nous apprennent que l'opium était déjà dans le IVI° siècle un objet de commerce entre l'Inde et la Chine . Mais ce produit n'était employé dans ce dernier pays qu'au point de vue thérapeutique ; on le désignait sous le nom de 0 - fu - jung ou O - pien, et son usage était vanté dans la dys senterie et la mélancolie . Aujourd'hui on le connait sous le nom de ja -pien , boisson enivrante . Quoi qu'il en soit , l'usage en était encore fort peu répandu à la fin du dernier siècle , et la Compagnie des Indes Orientales, qui depuis cette époque a le monopole du commerce de l'opium , n'envoya en 1794 que 200 caisses de cette substance dans le port de Canton ( 3 ) . a Il faut aussi faire la part de l'action spécifique exercée par l'opium el de ses différents modes d'absorplion ; c'est ce que nous verrons pour les fu meors de ce puissant parcotique. ( 1 ) Tiedemand, ouvrage cité , p . 104. ( 2) Ferishla : History of the mahomedanian power in India. T. II , p. 83, 253. (3) Pour avoir une idée de l'accroissement du commerce de l'opium , on peut consulter le Singapore - Chronicle, p . 826, et l’Asiatic Jornal, vol . - Voici ce que nous apprennent ces documents : Dans les provinces de Bénarès, de Palna el de Malwa, la culture de 23, p. 40 . - 160 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX . Mais à daler de ce moment, l'habitude de fumer l'opium ne tarda pas à se répandre, et les édits sévères publiés par l'Empereur Kien-Long en 1796 nous prouvent que le mal étendait ses ravages . En 1801 , la peine de la bastonnade, de l'exposition publique et de l'exil ne suffisait déjà plus pour arrêler les transgresseurs de la loi , et la condamnation å mort frappa les fumeurs d'opium . Ce terrible moyen dut céder lui -même devant la généralisation du mal, et l'esprit recule effrayé, en présence des résultats d'une habitude aussi invétérée . $ . l'opium a pris des proportions extraordinaires . La compagnie paie aux pro ducteurs la caisse d'opium à raison de 50 livres sterling, el la revend 150. En 1810, le nombre des caisses d'opium envoyées à Canlon était de 2,500, et le tableau suivant n'a pas besoin d'autres commentaires : 1816 envoyé 5,210 caisses, valeur en dollars 3,657,000. 1820 4,770 5,400,800 . 1825 9,621 - « Се 7,608,205. 1830 18,760 12,900,031, 1832 23,760 15,358,160. 1836 27,111 17,904,248. E. 1837, on expédia 34,000 caisses, el en 1838 le chiffre s'élèva à 48,000 . On ne sera pas surpris de lire dans l'ouvrage de M. Huc, que la Chine achèle annuellement aux Anglais pour 150 millions d'opium . trafic , dit le célèbre missionnaire, se fait par contrebande sur les côtes de l'Empire , surtout dans le voisinage des cinq ports qui ont été ouverts aux Européens . Ce commerce illicite est également protégé , et par le Gouver nement anglais et par les Mandarins du céleste Empire . La loi qui défend sous peine de mort de fumer l'opium n'a pas été rapporlée ; cependant elle est tellement tombée en désuétude que chacun peut famer en liberté, sans avoir à redouter la répression des tribunaux . Dans toutes les villes on étale el on vend publiquement les pipes, les lampes et tous les instruments né cessaires aux fumeurs. Les Mandarins sont eux - mêmes les premiers à violer la loi et à donner le mauvais exemple au peuple. Pendant polre loog voyage en Chine, nous n'avons pas rencontré un seul tribunal où l'on ne famât l'opiam ouvertement et impunément. » (L'Empire chinois, par M. l'abbé Huc. T. I , p. 33. ) SUR L'ORGANISME . OPIUM. 161 L'opium subit des préparations diverses avant d'être livré aux fumeurs ; il faut d'abord le purifier ( 1 ) . Lorsque cette substance a acquis son dernier degré de perfection , elle porte le nom de tschandu et se vend très-cher . Pour obtenir le ischandu , les Chinois recherchent l'opium de Benarés, dont le prix est le moins élevé. Les Chinois riches donnent la préférence à l'opium de Patna , dont la fumée est plus suave , et l'effet plus permanent. Après avoir divisé l'opium en parties très- minces, on le fait cuire dans de l'eau , et l'on a soin d'enlever l'écume impure qui surnage à la surface. On fait avec le résidu des espèces de gâteaux qui sont encore une fois dissous dans de l'eau , et soumis à une évaporation qui permet de retirer l'opium rec tifié et concentré, et d'en faire de petites boulettes qui ont la consistance de la poix . Ce sont ces petites boulettes, qui, soumises à une lumière incandescente, au moyen de légers stylets en fer, sont déposées dans des pipes spécialement destinées aux fumeurs. Les hommes du peuple vont fumer dans des établissements particuliers garnis de banquettes en bambou sur lesquelles ils peuvent s'étendre . Les gens de la classe riche ont , dans leurs appartements, un boudoir élégamment décoré et meublé avec tous les appareils né cessaires pour fumer l'opium1 ; ils s'y réunissent avec leurs amis, et s'y livrent sans contrainte, tout en prenant le thé, aux vapeurs enivrantes du tschandu (2 ). ( 1 ) Les renseignements sur la manière de préparer l'opium, ainsi que sur les conséquences résultant de l'intoxication par cette substance, n'ont pas manqué dans ces derniers temps. On peal consulter les Transactions of the medical - botanical society, in London , par M. Sigmond ; The Lan cet du 19 fév. 1842, par E. G.-H. Smith ; Two years in China, par M. Phersow ; la relation du docteur Hill , médecin de la frégate la Sonde. (2) On croit généralement que les Chinois de fument que l'opium qui 1 11 162 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX La première impression est un sentiment de bien-être ac compagné d'une légère excitation qui se traduit au debors par une loquacité plus grande et par des rires involontaires . Chez quelques-uns, l'excitation produit des accès de colère et d'emportements. Bientôt les yeux deviennent brillants, les mouvements respiratoires sont plus précipités, et le sang circule avec une activité plus grande. A cette période de l'exaltation nerveuse , les fumeurs ressentent un bien - être est importé par le commerce anglais, mais c'est une erreur. Depuis pla sieurs années, dit M. Huc, quelques provinces méridionales s'occupeol avec beaucoup d'activité de la culture du pavol et de la fabrication de l'opium . Les marchands anglais confessent que les produits chinois sont d'excellente qualité, quoique cependant encore inférieurs à ceux qui viennent du Bengale , mais l'opium anglais subit tant de falsifications avant d'arriver dans la pipe du fumear... Les Chinois riches fument l'opium anglais qui est plas cher, par modeetpar vanité ... Pourtant, dit M. l'abbé Hac, on peut prévoir qu'un tel état de choses ne durera pas . Il est probable que les Chinois cultiveront le pavot sur une grande échelle, et pourront fabriquer chez eux tout l'o pium nécessaire à leur consommation . Les Anglais , incapables d'oblenir les mêmes produits à aussi bon marché que les Chinois, ne pourront sou tenir la coucurrence , surtout lorsque l'engouement pour les produits loin tains sera passé de mode. Ce jour-là les Indes britanniques recevront un coup terrible qui se fera ressentir jusqu'à la Métropole , et alors les Chinois se montreront moins passionnés pour celle funeste drogue . Qui sait ? lors que les Chinois pourront se procurer l'opium facilement et à bas prix , il ne serait pas surprenant de les voir abandooner peu à peu celle meurtrière et dégradante habitude . On prétend que le peuple de Londres et des autres villes manufactorières de l'Angleterre, s'est adonné , lui aussi , depuis quel ques années à l'usage de l'opium pris en liquide ou en mastication . Celle nouveauté est encore peu remarquée, quoi qu'elle fasse, dit- on , des progrès alarmants . Ce serait une chose à la fois curieuse et instructive, si un jour les Anglais élaient obligés d'aller acheter l'opium dans les ports de la Chine. En voyant leurs vaisseaux rapporter du céleste empire celte substance vé néneuse pour empoisonner l'Angleterre, il serait permis de s'écrier : laissez passer la justice de Dieu . (Huc. ouv . cilé, vol . 1er.. , p . 58 et 36.) SUR L'ORGANISME . OPIUM . 163 tout à fait particulier, et la chaleur périphérique est aug mentée. Les impressions sont plus vivaces et l'imagination en délire se lance dans le monde des plus étranges illusions . On observe alors un phénomène dont nous sommes témoin dans l'aliénation mentale . Des souvenirs , depuis longtemps évanouis , se présentent de nouveau à la mémoire avec leur fraicheur primitive. L'avenir se déroule avec ses plus bril . lantes perspectives,, et tout le bonheur que l'homme a dé siré et rêvé dans les circonstances difficiles de l'existence, se trouve réalisé pour le fumeur enivré par l'opium . S'il continue les inhalations de la substance intoxicante, l'ex citation fait place à l'abattement et à la prostration . L'ac lion des sens est suspendue ( 1 ) . Le fumeur n'entend plus ce qui se dit autour de lui ; il devient silencieux , son visage se couvre de pâleur, sa langue est pendante , et une sueur froide inonde sa face et tout son corps ; les membres sont dans un relâcbement universel et le fumeur affaissé sur lui même, privé de toute connaissance, reste comme anéanti et plongé dans un sommeil léthargique dont la duréc, en rapport avec la quantité d'opium absorbée, persiste quel quefois pendant des heures entières. Le réveil est pénible, et l'individu éprouve un sentiment de lassitude générale et de torpeur indicible . Le visage est d'une paleur mortelle , les yeux sont injectés et privés de leur vivacité ordinaire ( 2) . La physionomie hébétée ( 1 ) Les Chinois préparent et fument l'opium loujours couchés , lantól sur on côté et laploi sur un autre . Ils prétendent que celle position est la plus favorable. ( Huc, ouv . cité , l . Jer , p . 34. ) (2) En même temps que les pupilles sont resserrées , les paupières s'a baissent sur le globe oculaire ; elles ont une teinte légèrement violacée , qui se répand dans le sillon qui part de leur angle interae. (Trousseau et Pidoux . ) 164 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX reflėte une expression d'abaltemenl et de malaise. La res piration est pénible et sifflante ; le pouls déprimé et lent ; à peine compte- t -on 60 pulsations à la minute . Tels sont les principaux phénomènes de l'ordre physiologique et de l'ordre intellectuel que les fumeurs d'opium éprouvent dans le moment où ils se livrent à leur fatale habitude. Les con séquences sont bien autrement déplorables ; nous allons en parler dans un instant. Des médecins anglais ont expé rimenté sur eux - mêmes l'action de l'opium ; nous ne pouvons avoir de garants plus fidèles pour nous instruire des effets que produit cet agent pernicieux . Nous compren drons encore , que rien n'est exagéré dans leurs descrip tions, lorsqu'ils nous affirment que le fumeur d'opium , qui, à son début, peut à peine consommer cinq ou six grains de ce narcolique, en arrive bientôt au chiffre énorme de deux à trois cents grains, dont il absorbe les propriétés délétères. Dans aucun état de choses, le tabac ni la feuille du chanvre indien ne peuvent entrer en comparaison avec l'opium, soit pour les effets qu'il produit sur l'organisme, soit pour la difficulté qu'éprouvent les fumeurs, à quitter leur fatale habitude. Je dois affirmer, dit un médecin anglais, qui expérimenta sur lui -même les effets de l'o pium, que je comprends parfaitement la fureur avec la quelle les Chinois se livrent à cette passion . Cet aveu d'un homme intelligent, qui en arrive par le procédé ex périmental å savourer avec délices la fumée de l'opium , nous apprend , comment il se fait qu'en Chine , toutes les classes de la société sont les victimes de la même passion . Tandis que les mandarins, chargés de réprimer cet abus, ne se cachent plus pour assouvir leur funeste penchant, le peuple en est arrivé à un tel degré d'abrutissement, que les peines les plus sévères, ne l'empêchent pas de se pré cipiter dans les excės les plus dégradants . SUR L'ORGANISME.. OPIUM. 165 On a donné plusieurs raisons pour expliquer ee besoin, pour ainsi dire irrésistible, qui pousse les Orientaux et particulièrement les Chinois, à faire un tel abus de l'opium ; et l'on s'est appuyé sur la plupart des arguments allégués pour excuser les buveurs de liqueurs fortes. Des auteurs ont prétendu qu'un usage modéré de l'opium ne pouvait avoir qu'un excellent résultat sur le tempérament lympha tique des Chinois. Quelques moralistes ne tenant aucun compte des mæurs généralement dépravées de ce peuple, et de l'espèce de fureur avec laquelle il recherche les émotions factices, ont prétendu que l'on avait beaucoup exagéré les conséquences funestes de l'usage de l'opium. Si les riches trouvent, dit- on, dans cet usage le moyen d'exciter leur imagination blasée, les pauvres perdent, mo mentanément au moins, le souvenir poignant de leurs mi sères . On fume l'opium en Chine pour amortir les douleurs d'une maladie incurable ; les spéculateurs malheureux , les hommes que rongent les peines de l'esprit, cherchent dans ce puissant narcotique une consolation qu'ils ne peuvent trouver dans la morale de Confucius. Enfin , le suicide par l'opium , si commun en Chine, ne doit pas être blamé plus sévèrement que le suicide opéré en Europe de toute autre manière ..... Il nous est impossible, comme on le conçoit facilement, de suivre ces moralistes sur un pareil terrain. Notre but est d'examiner la question au point de vue des causes dė génératives de l'espèce humaine, et nous regardons comme un devoir impérieux de faire ressortir toutes les conséquen ces d'une habitude qui menace , à ce qu'on assure , d'en vahir, en Europe , quelques- uns des grands centres de la population. A part quelques rares fumeurs qui , grâce à une orga » nisation exceptionnelle, peuvent se contenir dans les 166 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX » » bornes d'une prudente modération, tous les autres vont » rapidement à la mort, après avoir passé successivement par la paresse, la débauche, la misère, la ruine de leurs » forces physiques et la dépravation complète de leurs forces intellectuelles et morales . Rien ne peut distraire » de sa passion un fumeur déjà avancé dans sa mauvaise habitude. Incapable de la plus petite affaire, insensible à » tous les événements, la misère la plus hideuse et l'aspect » d'une famille plongée dans le désespoir, ne sauraient le » toucher. C'est une atonie dégoûtante , une prostration » absolue de toutes les facultés et de toutes les éner » gies. » ( 1 ) Ce triste tableau est confirmé par les relations de tous les médecins qui , non- seulement ont été les témoins de ces faits, mais qui ont expérimenté sur eux l'action de ce poison redoutable . M. le docteur F. Tiedemann cite les paroles d'un médecin anglais qui rend compte de ce qu'il a lui - même éprouvé . Je ne suis plus étonné maintenant , dit ce médecin , de la fureur avec laquelle la nation chinoise se livre à la passion de fumer l'opium . Il faut avoir ressenti soi-même les félicités surnaturelles que procure l'extrait de pavot, il faut avoir été dominé par le besoin à peu près insurmontable de renouveler de pareilles sensations , pour comprendre que les édits les plus sévères , la peine de l'exil , la condamnation capitale n'aient pas empêché cette fatale habitude d'envahir la population du royaume du Mi lieu, depuis le chef de l'empire jusqu'au dernier de ses sujets ( 2). ( 1 ) Huc, ouv. cité , tome 1 , p . 36. (2) M. le docteur F. Tiedemann (ouv . cité, p . 415) s'appuie sur des documents qui me sont inconnus pour affirmer que l'usage de fumer l'o pium avait pénétré jusque dans le palais impérial. Le dernier empereur de la Chine, Tao - Keang (lumière de la raison ) aurait été soumis à celle SUR L'ORGANISME, - OPIUM . 167 1 3 3 Les hallucinations que procure l'opium sont loin de plonger toujours l'imagination dans le monde des rêves agréables, des félicités surnaturelles, pour me servir du lan gage des adeptes ; on connait les accès de fureur qui s'emparent quelquefois des fumeurs. Ces accés ont la plus grande analogie avec les délires qui sont le résultat de l'in toxication alcoolique , et dont nous avons déjà parlé.Les mal heureux fumeurs deviennent pareillement un objet de ter reur et de danger pour tous ceux qui les entourent ( 1 ) . Ajoutons que l'action de l'opium est plus pernicieuse encore que celle de l'alcool, non- seulement en raison de la diffi culté plus grande de rompre une pareille habitude, mais å cause de la promptitude avec laquelle se déclarent les lé sions du système nerveux. Lorsqu'on connait l'époque à laquelle un individu a commencé à fumer l'opium , il est facile de prédire le moment de sa mort, et l'on peut dire que ses jours sont comptés . Les désordres physiologiques s'inaugurent de la même manière chez tous ; ils se succé dent avec une régularité invariable, et produisent un résultat identique qui est la dégradation intellectuelle, pbysique et morale, la plus complète que se puisse con cevoir . Un engraissement considérable, dit le docteur Ainslie ( 2) , est le premier phénomène remarqué chez les fumeurs, les forces s'énervent, la démarche devient embarrassée et chancelante ; la mémoire se perd , les facultés intellectuel les s'éteignent et la démence se produit. La peau prend 3 le 5 ce habitude qu'il parvint à dompter par une volonté des plus énergiques. C'est le même qui a rendu des décrets aussi sévères contre les fumeurs d'opinm . (1 ) A Sumatra, à Java , il est permis de tuer ces furieux lorsqu'on les rencontre daps les rues. (2) Materia indica , art . opium . London, 1826. Vol . 1erp, . 271 . 168 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX une couleur terreuse , les lèvres et les paupières bleuissent, les yeux, profondément enfoncés dans leurs orbites, sont privés d'éclat et de vivacité, l'appétit disparait, et les fu meurs de conservent plus que le goût des mets sucrés. Le tremblement et la paralysie du système musculaire don nent à ces malheureux une conformité frappante avec les buveurs d'alcool de l'Europe ; les hallucinations nombreu ses de la vue et de l'ouïe complètent cette triste ana logie. C'est surtout à leur réveil que les fumeurs d'opium offrent le spectacle de toutes leurs misères ; car le sommeil de la léthargie n'a pas réparé leurs forces. Ils ont dans la bouche la sensation d'une grande sécheresse, d'un feu dé vorant, et ils ne peuvent calmer leurs souffrances qu'au moyen de nouvelles doses de poison. Interrompent-ils leurs habitudes, ils sont comme anéantis, éprouvent des synco pes , et il s'établit chez quelques-uns des pertes séminales . Veulent - ils cesser complétement de fumer, il surgit alors un ordre de phénomènes tout à fait spéciaux . Ils ressentent comme la sensation d'un froid glacial ; ils se plaignent de douleurs intolérables dans toutes les parties du corps . Leurs forces s'évanouissent sous l'influence de diarrhées dyssentériques et de transpirations continuelles, et la mort est le triste couronnement de cet état hideux. Aucun fu meur d'opium n'atteint un age avancé, et l'on a remarqué que la postérité de ces malheureux est étiolée , souffre teuse, misérable et comme frappée d'une déchéance intel lectuelle précoce. Il nous est impossible, comme on le conçoit facilement, d'étudier sous loutes ses faces, ainsi que nous l'avons fait pour l'alcoolisme chronique, la question des dégénéres cences héréditaires provenant de l'empoisonnement par l'opium : toutefois, il n'est pas à supposer que dans celle SUR L'ORGANISME. OPIUM 169 circonstance, la nature fasse une exception aux lois inva riables qui président à la formation des variétés dans l'es pèce, que ces variétés soient le résultat d'une transforma tion naturelle d'un type primitif ou d'une transformation maladive constituant une dégénérescence. Cette question de l'opium examinée au point de vue des ravages exercés par ce poison chez les individus, celle question, dis-je, peat facilement se généraliser, et si l'on considère l'état actuel de la Chine, on est effrayé de l'avenir intellectuel , physique et moral , réservé à ce malheureux pays ( 1 ) . Nous n'oserions même dans nos déductions scientifiques, aller aussi loin que quelques auteurs, qui témoins oculaires des maux qu'ils décrivent , n'ont pas craint d'affirmer : « que > si l'habitude de fumer l'opium continue encore en Chine

pendant une ou deux générations , la puissance de ce

pays disparaitra, et que cette nation presque innombra , ble ne présentera plus au monde civilisé qu'un spectacle d'horreur et de dégoût. » ( 2 ) ( 1 ) Voir notre chapitre des dégénérescencés dans leur rapport avec le mal moral. ( 2) Docteur Sigmond : Trunsactions of the medico - botanical society in London . Ce triste pronostic du docteur Sigmond n'a rien de trop exagéré, et si l'on vent consulter les nombreux documents qui existent aujourd'hui sur ce sujel , on aura lout lieu de s'en convaincre . Le fumeur d'opiom est , par le seul fait de sa fatale habitade, rayé du monde intellectuel , et devient, pour la société, on être non-seulement inutile , mais dangereux . Une grande partie de l'armée impériale est devenue, dit-on , impropre pour le service militaire. Dans un corps de troupes en destination, il y a quelques années, pour Canton, on comptait dès les premiers jours plusieurs milliers d'hommes qui manquaient à l'appel , et qui maraudaient pour trou ver de l'opium. Le docteur Schmidt , médecin de la frégate la Sonde, ra conte que les soldats chinois , chargés d'escorler à Canton l'équipage de ce 170 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX Le même fatal pronostic s'étend aux habitants de Java , de Sumatra et des autres iles de la Sonde, et rien n'égale, comme on le sait , la passion effrénée des Malais pour ce poison redoutable. Une dernière considération complétera ce que nous avons à dire sur l'opium . Serait-il vrai , comme l'affirment quel ques auteurs , et en particulier M. le docteur F. Tiedemann , que l'habitude de fumer l'opium ait déjà envahi la capitale de l'Angleterre ? S'il en est ainsi , je ne crains pas d'affir mer qu'il est impossible de calculer les maux dont la gé. nération actuelle est menacée. Au reste , la statistique a déjà pu recueillir des chiffres qui ont une triste significa tion : en 1830, 105,718 livres anglaises d'opium fu rent introduites à Londres ; en 1851 , ce chiffre atteignit 118,915, et en 1852 , 250,790 livres ! ( 1 ) bâtiment naufragė, s'enivraient régulièrement lous les soirs avec l'opium . Le même médecin affirme que la plupart des hôpitaux et des asiles d'indi gents en Chine sont remplis d'individus atteints de maladies incurables causées par l'habitude de fomer l'opium . Je tiens de M. l'abbé Huc, qui a bien voula me donuer des renseigne menls précieux sur l'état intellectuel , physique et moral des Chinois, que les grands avanlages remportés jusqu'à présent par le fameux chef des re belles, sur l'armée impériale, sont dûs à l'abstention de l'opium , que ses soldats ont juré de ne pas fumer. ( 1 ) Je laisse à M. le docteur Tiedemana la responsabilité du fait suivant dont il m'a été impossible de constater l'authenticité . Cet auteur prétend qu'il s'est établi à Paris une société dont les membres sont désignés sous le nom de Opiophiles. On se réunit pour fumer l'opium, et il existe dans les archives de la société un registre où chacun est libre de consigner les sensations qu'il a éprouvées. Tout nous fait espérer néanmoins que ce fait, s'il est vrai, est propre à quelques individus excentriques , el qu’un usage aussi déplorable ne s'impalronisera pas en France . SUR L'ORGANISME . - TABAC. 171 S III . — Du tabac et de ses effets physiologiques . Tabae. - Quel peut être le role que joue le tabac dans la production des dégénérescences de l'espèce ? Et en ad mettant même que l'action dégénérative de cette substance narcotique soit un fait bien démontré, jusqu'à quel point est-il d'une bonne hygiène médicale d'attaquer l'usage du tabac qui est devenu pour toutes les nations du monde, non- seulement l'objet d'un caprice, d'une habitude plus ou moins impérieuse, mais d'un véritable besoin que beaucoup d'individus doivent satisfaire à tout prix ? Ces premières objections qui se présentent pour ainsi dire naturellement à l'esprit , me permettront de fixer les limites dans lesquelles je veux me renfermer à propos de cette étude de l'influence du tabac sur l'économie hu maine . Je n'ai nullement l'intention d'attaquer l'usage de cette substance, et cela pour plusieurs motifs. Premièrement :: il est loin d'être démontré que l'habitude de fumer ou de priser, dans des proportions modérées bien entendu , soit en aucune façon nuisible à la santé . Deuxièmement : si nous examinons la question au point de vue de l'hygiène morale surtout, nous resterons convaincus que ce n'est pas sans danger qu'une législation si absolue et si efficace même qu'on puisse la supposer, sévirait contre une habitude pas sée à l'état de besoin irrésistible . Tout ce qu'il reste à faire à la médecine dans une situation pareille , est de signaler d'une part les dangers de l'abus, et de faire ressortir de l'autre les inconvénients non moins grands qu'il y aurait à ce qu'une substance qui produit une excitation d'une no cuité contestable, fut remplacée par une autre dont l'in fluence éminemment dégénérative ne peut être niée par 172 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX personne. C'est à l'opium que je veux faire allusion par ces dernières paroles, et mon argumentation se réduit pour le moment à cette vérité presque triviale : que de deux maux il faut choisir le moindre. Mais une fois ces considérations préliminaires bien éta blies, croit -on que la question de la nocuité ou de l'ino cuité du tabac soit pour cela soustraite au controle des médecins ? Ceci ne peut être admis, et pour prouver com bien cette étude intéresse, non - seulement la santé publique, mais encore l'hygiène physique et morale des peuples , je me contenterai de poser les questions suivantes : Le tabac ne contient - il pas un poison d'une activité for midable ? Est- il permis d'admettre que ceux qui abusent de cette substance , ne soient pas plus ou moins défavorable ment influencés par l'action de la nicotine ? S'il est prouvé que ceux qui font un usage modéré du tabac n'éprouvent qu'une excitation passagère qui n'est pas sans charme pour l'imagination, et sans profit pour certaines organisations , peut- on bien affirmer que les ouvriers qui travaillent dans les fabriques où cette plante subit des manipulations si nombreuses avant d'être livrée aux consommateurs, n'en ressentent aucun effet nuisible ? Et quand même les solu tions satisfaisantes de la science viendraient dissiper les doutes et les incertitudes que ce sujet peut faire naître dans quelques esprits, pourquoi n'aborderait-on pas la question par son côté économique et moral ! Serait- il indifférent de savoir l'influence que la culture spéciale du tabac exerce sur l'économie agricole d'un pays (1 ) , de connaitre jus qu'à quel point la population laborieuse sacrifie des besoins réels, à des besoins dont le point de départ est évidem ( 1 ) Plas de 9,000 hectares des meilleurs terrains sont consacrés en France à la culture du tabac . SUR L'ORGANISME. 173 - TABAC . ment factice, d'étudier enfin dans quel sens les mæurs et les habitudes sociales ont été modifiées par l'introduction de celle plante exotique ( 1 ) ? Il nous serait impossible dans ( 1 ) M. Frédéric Tiedemann a publié sur ce sujet un ouvrage que nous avons déjà cité, et que l'on consultera avec intérêt. Je me contenterai de donner dans celle note un très- court résumé historique de la découverte du tabac et de son invasion en Europe. La première connaissance que les Européens eurent du tabac coïncide avec la découverte de l'Amérique, le 12 octobre 1492. Gonzalo de Baldez, qui, en 1513, commença son grand ouvrage sur l'histoire générale des In des, qui ne devait pas avoir moins de 50 volumes, et dont 20 seulement virent le jour, Gonzalo de Baldez , dis -je, donne de longs détails sur l’u sage du tabac , qui était général parmi les indigènes de l'ile Guanabani , au moment où Christophe Colomb y débarqua . Rien n'égala la surprise des Es pagnols de voir ces insulaires humer, au moyen de longs tubes en bois qu'ils appelaient tabaco, la fumée d'une plante qu'ils brûlaient sur des charbons ardents, fumée qu'ils rejetaient ensuite par la bouche et les parines . Ceux qui voulaient les imiter éprouvèrent des nausées et tous les phénomènes dùs aux modifications spéciales que les narcotiques exercent sur les fonctions cérébrales . Leur première impr ion fut que ces effels devaient élre nui sibles . A mesure que les Européens étendirent leurs conquètes et leurs dé couvertes ils purent se convaincre que l'usage du tabac élait général daos le Nouveau Monde. Les historiens de Fernand- Corlez décrivent fort au long, sous ce rapport, les mæurs des Mexicains , et tout ce qui se passail à la cour de Montézuma. Les uns fumaient le labac, les autres , comme les Alzèques, le prenaient en poudre ou le chiquaient. Celle plante entrait encore dans la thérapeutique de ces peuples. Les relations d'André Thevel et de Jean de Lery nous apprennent que chez les indigènes du Brésil le tabac , connu sous le nom de pélun, était con sommé sous toutes ses formes. Dans l'Amérique du nord , l'usage de fumer dans les pipes se confonil avec l'origine des peuples de celle partie du monde comme on peut s'en convaincre par les instruments destinés à cet usage , et que l'on retrouve en quantilé dans les tombeaux les plus anciens. Quoi qu'il en soit, les Européens se chargèrent plus tard de répandre celle habitude, à laquelle sont adonnées aujourd'hui les peuplades les plus sauvages. 174 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX une æuvre où nous devons aborder tant de questions im portantes, de satisfaire à toutes ces données, et nous devons nous contenter de traiter ce sujet dans ses rapports avec les effets qu'il produit sur l'économie. L'usage du tabac est - il nuisible à la santé ? On dirait que pour élucider une question aussi simple, il ne s'agit L'apparition du tabac en Europe se fit, comme on sait, sous le couvert de la médecine , et c'est à Jean Nicot, ambassadeur de France à Lisbonne en 1560, que revient l'honneur des premières cures allribuées au tabac, que le peuple ne désignait pas autrement que sous le nom de plante de l'ambassadeur, comme il l'appela plus tard poudre de la reine, sous la do mination de Catherine de Médicis. L'usage du tabac se répandit bientôt eu Europe, malgré les défenses des gouvernements, en dépit des bulles d'Urbain VIII el d'Innocent XII, qui excommunièrent lous ceux qui priseraient dans les églises . Il est vrai de dire que ces bulles furent rapporlées plus tard par Benoil XIII, qui était, dit-on, lui-même un priseur émérite. Mais lonjours est- il que l'habitude de fumer et de priser avait déjà au commencement du XVIIe siècle jeté des racines trop profondes pour que les défenses des gouvernements, les amen des, les prédications dans les églises possent produire une réaction contre un usage qui lendait à se généraliser . C'était contre le tabac une croisade formidable. Jacques fer, roi d'Angleterre , crut devoir lui-même entrer dans la lice ; mais il eut beau dans son misocapnus ( seu de ubusu tabaci ; lusus regius) conjurer ses sujets de renoncer à un usage aussi destructeur pour la santé du corps que pour la santé de l'âme, Jacques 1er , dis - je, ne fut pas plus puissant que l'entraînement général qui portait loutes les classes de la société à s'adonner à l'usage du tabac. D'un autre côté , les exagérations de cerlains médecins qui attribuaient à celle plante les influences les plus désastreuses n'avaient aux yeux du peuple aucune espèce de valeur. Il pré férait s'en rapporter aux panegyriques non moins outrés d'autres médecins, qui ne pouvaient assez vanter le tabac et ses merveilleux effets . Enfin l'on peut dire que celle planle célèbre acquit son droit définitif de naturalisation en Europe lorsqu'elle devint pour le commerce et pour les gouvernements la source de bénéfices énormes et la base des impôts les plus productifs et les plus faciles à percevoir. SUR L'ORGANISME. - TABAC. 175 que de faire appel à l'expérience et à l'observation , mais il semblerait que dans l'un et l'autre cas, ces deux modes si précieux d'investigation n'aient pas jusqu'à présent complé. tement répondu à ce que l'on était en droit d'attendre . Si nous nous adressons à l'expérience , il ne peut rester aucun doute de l'activité malfaisante du principe renfermé dans le tabac. Les premières recherches de Vauquelin, et les analyses plus récentes de Brodie, d'Orfila , de Macarteney et de Stas nous ont fait connaitre l'huile essentielle désignée sous le nom de nicotine, et les expériences essayées dans ces derniers temps sur les animaux ont, comme nous le disions , parfaitement démontré la puissance extraordinaire de ce poison . « Sa violence , dit M. le docteur Mélier, ne peut » être comparée qu'à celle de l'acide prussique. Elle pro » duit sur les animaux les phénomènes les plus remarqua bles, et tue à la dose de quelques gouttes, ainsi que nous en sommes assuré dans une foule d'expérien > ces ( 1 ) . » > nous ( 1 ) Rapport de M. le docteur Mélier, sur la santé des ouvriers em ployés dans les manufactures de tabac . Ce rapport , très - remarquable, a élé lu à l'Académie le 22 avril 1845, et se trouve dans le Bulletin de l'A cadémie de Médecine, t . X, p . 569 à 631. M. Mélier cite à l'appui de son rapport les expériences qui ont été faites par M. Cl . Bernard , sur différents animaux. Il me suffira de citer la première de ces expériences sur un chien de forle taille, bien porlant. On fait une petite incision en dedans de la cuisse gauche ; la peau est sou levée et décollée dans l'étendue de quelques centimètres , en évitant de faire couler du sang , et on y dépose trois pelites gouttes de nicotine . L'im pression ne parait pas douloureuse ; l'animal ne s'agite pas au moment du contact. Au bout de deux minutes, la respiration s'accélère tout à coup , et devient gènće, anxieuse, pénible ; les pupilles sont dilatées. Au bout de trois minules , on le descenil de la table où il était relenu pour 176 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX Des nombreux essais tentés avec la nicotine, il est per mis de tirer les conclusions suivantes : l'expérience , et on le met à terre en liberté . Il urine abondamment et sem ble soulagé ; puis il se met à tourner sur lui-même en chancelant comme dans l'ivresse ; il s'appuie ensuite contre le mur pour éviter de tomber, el reste calme et immobile , les pattes écartées . Au bout de sept minules , il fait de violents efforts de défécation, el rend des matières solides . Huit minutes. Il est pris de vomissements et rend des mucosités filantes en bavant. Onze minutes . Grande agitation , expression de malaise , tremblement des cuisses, efforts continuels de vomissements qui amènent des mucosités blanchâtres . – Chaque vomissement parait être suivi de soulagement . Douze minutes. L'animal resle calme et lêle baissée, puis il essaye de marcher, el paraît moins souffrant. Quinze minutes. La respiration se modère ; il se calme. Le pouls est accéléré et fort ; les pupilles sont revenues à l’étal normal . Il fait quelques lours d'un pas incertain ; il se couche dans une altitude assez naturelle , el semble se remettre. On le laisse dans celle position . Au bout d'une heure, c'est-à-dire, une heure quinze minutes environ après l'instant où la nicotine a élé déposée dans la plaie , l'animal est de bout, dans un coio, et semble remis de ce qu'il a éprouvé . Tout indique qu'il survivra à l'expérience. Il a survécu , en effet, et s'est complétement rélabli , de manière à pouvoir élre utilisé pour d'autres expériences . D'après M. le docteur F. Tiedemann, Rédi aurait fait les premières ex périences sur l'effet du tabac chez les chiens . Il lai suffisait de raper une pelile quantité de feuilles sèches de celte plante , et de les faire prendre incorporées aux aliments, pour causer des vomissements aux animaux sur lesquels il expérimentait . Rédi fil promptement périr des poules en leur passant sous la peau un fil trempé dans l'huile empyreumatique du tabac. Une vipère dans la plaie de laquelle on introduisit quelques gouttes du même produit de larda pas à périr dans des conyolsions . Des expériences sous toutes les formes possibles ont été opérées anciennement déjà sur des chiens , des chals, des grenouilles et beaucoup d'autres animaux , et renouvelées SUR L'ORGANISME. - TABAC. 177 Si l'on dépasse les quantités infiniment petites que les animaux peuvent supporter lorsqu'on leur introduit ce poison, soit par des incisions faites sous la peau, soit dans l'orifice buecal, la mort est la terminaison inévitable . Si l'on dépose quelques gouttes de nicotine sur les or ganes qui possèdent des nerfs de sentiment, ou sur ces nerfs eux-mêmes, il se produit des douleurs des plus vives, et l'animal laisse voir ce qu'il éprouve par ses cris et ses mouvements convulsifs ( 1 ) . L'introduction de la nicotine dans le torrent circulatoire se fait avec une rapidité extrême, et une quantité presque impondérable suffit pour occasionner la mort. Si l'on mele de la nicotine au sang, ce liquide devient d'un noir foncé, et se transforme en une masse bilieuse dans laquelle il est difficile de reconnaitre les globules du sang primitif ( 2) . Lorsqu'un animal a été empoisonné avec la nicotine, sa respiration devient difficile , irrégulière et anxieuse ; les poumons exhalent une forte odeur de cetle substance . L'effet de ce poison sur la moelle épinière est remarquable. Les animaux empoisonnés éprouvent des tremblements du corps et des membres. Ils se relèvent pour retomber sur le ventre ou sur le flanc, mais non pas toujours sur le flanc par les plus célèbres chimisles modernes. M. Tiedemann a fait lui -même des expériences conjointement avec M. le professeur Bischoff. Une seule goulle de nicotine introduite dans l'orifice buccal d'une grenouille, suffit pour lui faire exécuter des bonds énergiques et précipités. Après 25 secon des l'animal fut pris de convulsions tétaniques , et une minute s'était à peine écoulée que la mort arrivait. ( 1 ) Chez l'homme , la nicotine , même étendue d'eau , produit une impres sion douloureuse sur les parties dénudées, telles que les lèvres , la langue el la muqueuse de l’ail . ( 2) Hamburger. Dissertationes inaugurales experimentorum circa san guinis coogulationem . Specimen primum . Berlin , 1839 . 12 178 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX 1droit, comme l'ont prétendu Stas et Berutti . Ils poussent des cris plaintifs, et leurs convulsions ont quelque chose qui ressemble au tétanos. Les pulsations du cœur sont fortes, et si tumultueuses qu'il devient impossible de les compter ; les mouvements respiratoires s'arrêtent , et la mort est inévitable . Si la quantité de nicotine introduite dans le sang n'est pas en rapport avec la grosseur de l'animal, les convul sions cessent peu à peu, et le poison s'échappe par les or ganes pulmonaires, et probablement aussi par les voies urinaires (1 ). Enfin, si l'on accepte le résultat des expériences citées par M. F. Tiedemann, la sensibilité du système nerveux est tellement modifiée par la nicotine, que l'on a pu, chez des animaux empoisonnés par cette substance, tirailler les nerfs qui président au sentiment et au mouvement, sans amener de contractions dans les muscles . L'électricité même n'aurait plus d'action sur les nerfs dénudés et imbi bés de nicotine, tandis que les moyens d'excitation portés directement sur le système musculaire lui- même, produi raient cependant des contractions énergiques ( 2) . Si nous voulions maintenant juger à priori l'action de la nicotine, on serail effrayé des conséquences funestes que doit exercer un poison aussi redoutable . Mais ici , comme nous l'avons dit , l'observation fait défaut, et nous devons conclure, sachant la quantité énorme de tabac consommée en Europe, que la dose de nicotine absorbée par chaque fumeur se réduit à des proportions trop minimes pour que 1 ( 1 ) Voir la relation des expériences faites au collège de France, par M. le docleur Cl . Bernard , relatées dans le rapport de M. le docteur Mélier. (2) F. Tiedemang. Ouv. cité , p . 347 . SUR L'ORGANISME . TABAC. 179 les accidents qui en résultent ne soient pas la très - rare exception ( 1 ) . Nous pouvons résumer en peu de mots les inconvénients cités par les auteurs. Les premiers essais de fumer le tabac sont accompagnés de nausées et souvent de vomissements : mais l'économie, à l'exception de quelques tempéraments réfractaires à l'action du tabac, s'accoutume bientôt à son usage . L'usage du tabac à fumer est nuisible chez les adultes qui n'ont pas atteint leur développement, et à plus forte raison chez les enfants . L'énorme quantité de salive qui est sécrétée chez eux ne peut qu'agir d'une manière fu neste sur les grandes fonctions de l'économie . Les jeunes fumeurs sont en général pales et maigres, et les phénomè nes de la nutrition ne s'exercent pas chez eux dans la plé nitude de leurs effets . Ceci est d'autant moins à contester, que les habitués se livrent à leur pratique dans les cir constances les plus nuisibles à leur santé, c'est - à-dire , avant ou après les repas . L'action périodique exercée sur le système nerveux par les inhalations de tabac, disent encore quelques hygiénis tes , amène des phénomènes d'excitation suivis de dépres sion. Les grands fumeurs passent généralement pour être ( 1 ) Il faut faire aussi la part de la quantité relativement plus considérable de nicotine renfermée dans telle ou telle espèce de tabac . D'après Schlös sing , cent parties de tabac rapé contiennent les proportions suivantes de nicotine : Tabac de Havane .... 2 Tabac d'Ile -et- Vilaine . . 6,20 p . cent . de Maryland... 2,29 du Nord ........ 6,58 d'Alsace .... 3,21 de Virginie...... 6,87 du Pas-de -Calais. 4,94 de Lot- et Garonne . 7,34 du Kentucky ... 6,09 du Lot......... 7,96 . pour cent . 180 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX indolents et phlegmatiques. La fumée agit encore, d'après quelques autres, sur les nerfs sensitifs de la langue, et mo difie d'une manière pathologique la membrane muqueuse de la bouche. L'appétit chez les fumeurs de profession ne peut etre excité que par des mets de haut gout, et les in flammations chroniques de l'arrière-gorge et des voies respiratoires sont, dit-on , communes chez ces individus. Si nous ajoutons à ce tableau excessivement restreint des in convénients du tabac, que cette habitude existe rarement isolée, que les fumeurs se livrent généralement à des liba tions énormes de bière et même d'alcool , et qu'ils sem blent n'éprouver de plaisir qu'à fumer en commun dans l'atmosphère fétide et viciée des tabagies, on ne sera pas étonné des conclusions désespérantes de certains auteurs, qui prétendent que l'abus du tabac est loin d'être sans influence sur le développement des affections mentales compliquées de paralysie générale ( 1 ) . ( 1 ) Cette opinion est celle de deux médecins aliénistes célèbres, MM. Guislain et Hagen. On ne peut certainement nier d'une manière absolue l'influence du tabac sur le système nerveux. Les exemples ne manquent pas d'accidents graves survenus dans des circonstances où l'on ne pouvait mé connaître un véritable empoisonnement. Le physiologiste Marschall- Hall cite un jeune homme qui , après avoir fumé dix- sept pipes coup sur coup , fat pris d'accidents létaniques avec dilatation énorme de la pupille , el laillit mourir dans les convulsions . Le docteur Helwig raconte l'histoire de deux jeunes gens qui, après avoir fait le pari de fumer le plus grand nombre possible de pipes, furent pris de convulsions et périrent ; mais ces faits ne sont que des exceptions. Les accidents étaient bien plus nombreux autre fois, lorsque le tabac était employé en thérapeutique. On s'en servait non seulement à l'extérieur, mais à l'intérieur . Dans quelques pays existe encore l'usage de laver les lèles teigneuses des enfants avec des décoclions de ta bac, et les accidents, d'après Kruger, ne sont pas rares . (Miscellanece academicæ naturæ curiosorum .) Il faut bien avouer encorc, que dans les ardentes polémiques qu'a susci SUR L'ORGANISME . ТАВАС . 181 > Nous allons maintenant déplacer la question , et voir si le tabac n'est pas nuisible aux ouvriers employés dans les fabriques où cette plante est soumise à de nombreuses ma nipulations. Quand on songe en effet qu'il ne faut pas moins d'une période de trois années pour que la feuille de tabac soit amenée à recevoir sa dernière préparation avant d'être livrée aux consommateurs, et que quelques- unes de ces préparations s'accompagnent du dégagement des gaz les plus méphytiques, on conçoit avec peine que ces émana tions ne soient pas nuisibles aux ouvriers qui les respi rent. Cependant nous constaterons que les auteurs qui se sont occupés de ce sujet sont loin d'être d'accord dans leurs conclusions. La fermentation des masses de tabac est le moment le plus important, et celui qui nous semble avoir le plus de danger dans le cours de la fabrication . Pour faire naitre celte fermentation , dit M. le docteur Mélier, on entasse le tabac dans de vastes magasins, que l'on a soin de tenir fermés, et l'on en forme d'énormes masses qui n'ont pas lées la question du tabac , chaque auteur entrait dans l'arène avec les sym pathies ou les antipathies qu'il professa il pour ce narcotique. Lorsque par exemple, Van-Helmont, Cotugno , Fagon , Tissot, etc., ont affirmé que le labac est un poison fent qui abrége la vie , il était facile de leur répon dre avec des exemples extraordinaires de longévité chez les fumeurs. Ce genre d'érudition est le plus facile à mellre en relief, et c'est aussi celui qui en impose le plus. Mais quand on nous citerait des exemples comme celui de l'invalide Brissiac, qui mourut à Trieste à l'âge de 116 ans avec la pipe à la bouche ; quand on y ajouterait encore celui de Henri Harlz do Schleswig, qui fumait depuis l'âge de 16 ans el qui mourut dans les mê mes conditions physiques et morales que Brissiac , à l'âge de 142 ans , cela ne prouverait absolument rien dans la généralité de la thèse. Il n'en reste rait pas moins bien établi que l'usage immodéré du tabac a une influence funeste sur la santé . 182 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX

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moins de 6 à 700 mètres cubes , et pésent de 3 à 400,000 kilogrammes. Ainsi accumulé , le tabac ne tarde pas à s'échauffer et à éprouver, par la réaction de ses principes , un travail intérieur qui lui donne de nouvelles qualités . La température des masses s'élève rapidement ; des ther momètres allachés à leur surface, et portés dans leur in térieur au moyen de conduits que l'on yy ménage , servent à la constater ; elle va jusqu'à 80 degrés..... La fermenta tion des masses donne lieu à un grand dégagement de gaz, dont l'hygiène serait très intéressée à bien connaitre la composition, afin de savoir au juste ce que cette fermen tation verse dans l'atmosphère et présente à la respiration des ouvriers ; mais il n'existe aucun travail précis à cet égard..... On sait seulement qu'il se produit une grande quantité d'ammoniaque et de l'acide acétique, et il est pro bable, ajoute M. Mélier, que la nicotine, ce principe actif et essentiel du tabac, dégagé et mis à nu par la fermentation , s'y mêle en proportion plus ou moins grande..... Ces gaz divers, ces émanations, l'odeur qui les accompagne, don - nent à l'atmosphère les qualités les plus irritantes , une åcreté difficile à supporter, particulièrement à un certain degré de l'opération. Une deuxième fermentation du tabac en poudre s'opère dans les cases, espèces de chambres ou cellules construites en planches, où le tabac pressé et foulé en tous sens est, autant que possible, à l'abri du contact de l'air (1 ). Ce simple résumé suffirait pour nous faire penser que la fabrication du tabac est loin d'être sans influence sur la C ! 2( 1 ) M. Mélier. Rapport sur la santé des ouvriers dans les manufactures de tabac . Il est cependant permis de douter que la nicotine se mêle à ces dégagements dans les proportions que suppose M. le docleur Mélier, car des accidents immédials ne manqueraient pas d'en être le résultat. SUR L'ORGANISME, TABAC. 183 santé des ouvriers ; toutefois, en présence des conclusions les plus opposées, nous sommes bien obligé de suspendre notre jugement. Dans le rapport publié en 1829, par MM . Parent-Duchatelet et d'Arcet ( 1 ), ces auteurs sont les pre miers qui se mettent en contradiction formelle avec Ra mazzini, sur les effets nuisibles de la fabrication du tabac. Ils disent positivement que, dans la plupart des fabriques, il est sans exemple qu'un individu ait été dans l'impossibi lité de s'accoutumer aux émanations du tabac, qu'il n'y a guère que la démolition des masses qui ait été nuisible à quelques-uns, etqu'en général ceux qui sont exposés à toutes les émanations de cette substance, pendant un , deux ou trois mois , n'en sont pas incommodés . Ces auteurs nient positivement les conséquences funestes de cette fabrication : les vertiges , les syncopes et les tremblements musculaires, le narcotisme, et finalement la mort. Hatons-nous d'ajou ter que les conclusions de M. le docteur Mélier sont loin d'être aussi favorables. En vain objecte - t- on que la durée de la vie moyenne n'est pas diminuée chez les ouvriers, qu'ils peuvent impu nément braver les lois de l'hygiène la plus ordinaire , que plusieurs , ainsi que l'a poté Parent, se couchent et dor ment sur le tabac en feuille ou haché, ou même sur le tabac en poudre, et que, loin d'en être incommodés, ils attribuent , à ce coucher d'une nouvelle espèce, des vertus curatives , il n'en résulte pas moins du rapport de M. Mé lier, que la fabrication du tabac apporte un changement profond dans la santé d'un certain nombre d'ouvriers, et qu'il leur imprime un cachet particulier. « Il consiste dans une altération spéciale du teint. Ce ( 1 ) Iofluence du tabac sur la santé des ouvriers . Annales d'hygiène publique et de médecine légale. Paris, 1829, t . 1er, pag. 169 . 184 ACTION DES POISONS VÉGÉTAUX ET MINÉRAUX. » A'est pas une décoloration , une pâleur ordinaire ; c'est » un aspect gris avec quelque chose de terne, une nuance » mixte qui tient de la chlorose et de certaines cachexies . » La physionomie en reçoit un caractère propre auquel un » wil exercé pourrait jusqu'à un certain point reconnaitre ceux qui ont longtemps travaillé le tabac ; car il faut dire » que ce facies ne s'observe que chez les anciens de la fa , brique, chez ceux qui y ont beaucoup séjourné et ont , passé par tous les travaux qui s'y font. M. le docteur » Hurtaux estime qu'il ne faut pas moins de deux ans pour > qu'il se produise. Les préparations ferrugineuses remédient , comme on le sait, à cet état , et rendent aux ouvriers leur coloration première. Mais qu'indiquent de pareils changements, et que s'est-il passé chez les ouvriers qui les présentent ? « Nous sommes très-porté à croire, dit M. Mélier , qu'il » y a eu chez eux à la longue, une modification du sang, , et que c'est à cette modification, conséquence elle-même , de l'action lente et prolongée du tabac, qu'il faut attribuer , leur physionomie particulière . Si nos conjectures sont » fondées, il doit y avoir eu absorption du tabac ou de cer » tains de ses principes ; disons le mot, une sorte d'intoxi calion, et par suite les effets que nous avonssigoalés . L'exposé que nous avons fait de l'influence du tabac sur la santé, nous éloigne également des opinions extre mes, et si l'observation ne nous permet pas d'attribuer å cette plante narcotique les mêmes effets toxiques que ceux qui sont produits par l'alcool , l'opium , et par d'autres sub stances dont nous ferons l'histoire , nous sommes loin cepen dant de rejeter tout ce qui a été avancé sur les conséquen ces funestes de l'abus du tabac, et nous pensons qu'il est un autre côté de la question qu'il serait utile d'examiner dans l'intérêt des causes générales des dégénérescences dans SUR L'ORGANISME. . TABAC. 185 l'espèce humaine. Quand on songe d'un coté à la quantité énorme de terrains employés à la culture de cette plante en Europe ( 1 ) , et de l'autre aux sommes fabuleuses dé pensées pour la satisfaction d'un besoin qui n'est pas, il s'en faut, un besoin de première nécessité, mais pour le quel néanmoins beaucoup d'individus prélèvent un tribut quotidien sur des salaires péniblement acquis , on se de mande si l'hygiène n'a pas à souffrir d'un pareil état de choses . Cette question offre un intérêt d'actualité d'autant plus vif, que tout ce que nous aurons à dire dans la suite de cet ouvrage, démontrera les rapports intimes qui exis. lent entre l'appauvrissement de la race et la difficulté de plus en plus grande qu'éprouve la classe peu fortunée de se procurer des aliments réparateurs . ( 1) Nous avons déjà dit que le nombre des hectares de terrains sacrifiés à cette culture ne s'élève pas à moins de 9,000 pour la France . D'après la statistique de Dieterich 80,441 jours de terres sont consacrés à la culture du tabac dans les pays de la Confédération germanique . L'Empire autrichien fournit à lui seul 25 millions de livres de tabac, qui absorbent l'emploi de 44,000 jours. Il serait intéressant de savoir quelle est en France et dans les autres pays de l'Europe, la quantité de tabac dépensée par individu . Mérat ne donde sous ce rapport aucun chiffre officiel dans le Dictionnaire des sciences mé dicales. Si l'on en croit M. Tiedemann , la consommation de la France élait en 1850 de 537 grammes par tête ; mais cette consommation se répartit d'ane manière inégale par départements. En première ligne se présentent les départements du Nord, du Pas-de- Calais et du Rhône, où la consom - mation a varié de 1 à 2 kilogrammes par tèle, tandis que dans l'Aveyron, il ne s'est dépensé que 187 grammes par individu . 486 INTOXICATION SATURNINE . DEUXIÈME SECTION . - SI. — De l'intoxication par les poisons minéraux et de leur action sur l'organisme . Les substances minérales dont nous allons nous occuper, telles que le plomb, le cuivre, le phosphore, le mercure , sont principalement employées dans l'industrie , et nous aurions pu,, à ce titre , décrire aussi bien leurs effets dans le chapitre des dégénérescences résultant des industries et des professions insalubres . Toutefois il nous a semblé que les analogies que nous aurons à faire ressortir entre l'ac tion des poisons végétaux et des poisons minéraux, per draient de leur valeur en disséminant des observations dont les rapports deviendraient ainsi plus difficiles à saisir. Nous suivrons au reste la méthode qui nous a guidé dans l'étude des poisons végétaux. De remarquables travaux ont paru dans ces derniers temps sur l'action de certains agents toxiques, ainsi que sur les progrès que l'on est en droit d'attendre de la science industrielle pour sauvegarder la santé du grand nombre d'ouvriers employés dans les fa briques . Cependant il est certain que la question des in fluences dégénératives ne pouvait primer dans l'ensemble des recherches faites au point de vue d'un intérêt plus immédiat. Il importait, d'abord , de savoir comment agis saient ces poisons , par quelles voies ils s'introduisaient dans l'économie, et quelle était la nature des lésions qu'ils amenaient dans l'organisme. Il fallait ensuite , vu l'impossibi. lité de proscrire des industries plus ou moins nuisibles, il est vrai , mais se rattachant à des intérêts si nombreux , il fallait, dis - je, recourir à toutes les données de la thérapeu lique et de l'hygiène pour atténuer le mal , quand on ne > SON ACTION SUR L'ORGANISME . 187 pouvait espérer le détruire complétement. Si donc aujour d'hui nous essayons d'utiliser dans l'intérêt de nos propres éludes les travaux qui ont eu pour but de définir l'action des poisons minéraux, nous ne prétendons pas amener la question des dégénérescences à ce degré où la science ne laisse plus rien à désirer. La part que nous pourrons re vendiquer sera assez belle encore, si notre propre travail est de nature å provoquer des recherches collectives , et à fixer l'attention des savants sur un sujet qui intéresse à un si haut degré l'amélioration intellectuelle, physique et mo rale de l'espèce humaine. S II . Intoxication salurnine. Observation. Un individu , agé de 23 ans, travaillait depuis six ans dans une fabrique de céruse, et éprouvait annuelle ment trois ou quatre attaques dans lesquelles l'intoxication se traduisait au - dehors par cet état névralgique si connu sous le nom de colique de plomb. Dans les derniers temps il ressentit des crampes et des soubresauts dans les extré - mités inférieures et supérieures, mais la nature intermil tente et fugace de ces symptômes ne fixa pas son attention sur la gravité du mal . Dans le courant de l'été qui pré céda l'explosion d'accidents bien plus graves, le malade fut pris d'une colique des plus douloureuses, et cette attaque fut suivie de tremblements dans les jambes , ainsi que d'un grand sentiment de lassitude et de faiblesse. Le trouble dans le sommeil et des ballucinations qui arrivaient surtout à l'en trée de la nuit, persistèrent jusqu'au moment où cet indi vidu , ayant été exposé à un grand refroidissement pendant un voyage maritime, éprouva des vomissements, et une série de phénomènes nerveux que M. le docteur Magnus Huss décrit dans les termes qui suivent. 188 INTOXICATION SATURNINE . La physionomie est abattue et la coloration du visage d'un gris plombé . La sclérotique est jaune et les pupilles fortement dilatées . Si le malade essaie de lever la tête , il éprouve des éblouissements . La parole est embarrassée el trémulente , et le sommeil troublé par des rêves fantasti ques et par des hallucinations

ce dernier phénomène

inaugure ordinairement le point du jour . La faiblesse du système musculaire est tellement marquée , que les bras ne se soulèvent que péniblement et retombent par leur propre poids . La moindre contention , le plus léger effort amène des spasmes et des tremblements . La sensibilité est presque disparue dans les mains . L'anesthésie remonte vers les parties supérieures et dépasse rarement l'avant bras . Des phénomènes à peu près identiques se passent aux extrémités inférieures . L'énergie des muscles lom baires est si notablement diminuée , que le malade ne peut garder la position assise . Les fourmillements n'ont été ressentis dans aucune partie du corps , et cela quelle que fut la période de la maladie

mais le malade se plaint

d'éprouver des tiraillements le long de la colonne ver tébrale et des douleurs ostéocopes qui le privent de som meil . Il a les gencives gonflées et cerclées par un léger liseré bleu . Les dents sont fuligineuses et l'baleine fétide

la langue est tremblottante et le ventre indolent . L'appétit est perdu et la soif est modérée

le pouls ne dénote au

cun état febrile particulier , mais la sécheresse de la peau , sa couleur d'un gris ardoisé , l'acidité des urines sont les signes les plus évidents d'un trouble dans l'appareil des sécrétions. Aussi longtemps que durèrent les spasmes , les douleurs nocturnes , la constipation avec colique , l'in somnie et l'état hallucinatoire , le malade fut traité par les laxatifs , tels que l'huile de croton , et par l'opium å hautes doses . On le soumit ensuite à la strychnine , > I SON ACTION SUR L'ORGANISME . 189 et la guérison ne fut complèle qu'à la fin du quatrième mois . Cette observation n'est pas donnée dans le but de pro duire un type des différents accidents dûs à l'intoxicalion saturnine. Ces accidents sont trop nombreux, trop variés, dans des rapports trop intimes avec l'âge , le temperament, et la profession des individus, avec leur degré de tolérance surtout , pour ne pas mériter une description à part , et il ne nous est pas possible d'entrer dans tous les détails que comporte un aussi vaste sujet ( 1 ) . Dans l'idée de M. le doc teur Magnus Huss et dans la mienne, il n'est question , pour le moment, que de faire ressortir les analogies qui peuvent exister entre les empoisonnements des divers agents intoxi cants végétaux et minéraux. Que voyons-nous, en effet, dans cette histoire d'intoxication saturnine ? Le tremblement au début, la faiblesse et la paralysie des extrémités inférieures, la diminution de la sensibilité générale. Bientot après l'élé ment douloureux reparait avec les tiraillements et les crampes . Le malade a des étourdissements , des rêves fantastiques et des hallucinations . Or, ce sont là des symp tomes que nous avons pareillement observés dans la forme anesthésique de l'intoxication alcoolique . Il ne manque que les fourmillements, ce phénomène si invariable dans l'empoisonnement par l'alcool et qui est pour ainsi dire un de ses caractères essentiels . Mais lå ne se bornent pas les analogies et les dissemblances. La question est trop im

( 1 ) Pour avoir une idée aussi complète que possible des lésions diverses causées par l'inloxication salurpine , on ne peut se dispenser de consulter l'ouvrage de M. Tadquerel Des Planches : Traité des maladies de plomb ou saturnincs, suivi de l'indication des moyens qu'on doit mettre en usage pour se préserver de l'influence délétère des préparations de plomb, 2 vol . in-8° , Paris, 1839. 190 INTOXICATION SATURNINE . portante pour que nous ne l'examinions pas dans quelques uns de ses détails principaux, dans ceux surtout qui peuvent offrir un intérêt réel à l'étude des causes dégénératives dans l'espèce humaine . Il est un fait incontestable qui résulte de toutes les observations que possède la science sur les effets causés par l'intoxication saturnine, c'est celui des lésions pro gressives éprouvées par les individus journellement ex posés aux émanations délétères des sels de plomb. Depuis cet état convulsif que provoque l'élément de la douleur arrivée à son dernier paroxisme, jusqu'à cette situation pathologique désignée par M. Tanquerel sous le nom d'en céphalopathie saturnine, il existe une foule d'états inter médiaires que nous voyons tous figurer dans les maladies causées par l'intoxication . Ce sont des altérations spéciales de nutrition , caractérisées par un amaigrissement considé rable porté jusqu'à la cachexie, et par cette teinte spéciale de la peau que nous avons déjà signalée chez les bu veurs d'alcool et chez les fumeurs d'opium . Vient ensuite cette série de phénomènes pathologiques qui affectent spé cialement le système nerveux, tels que spasmes, convul sions, tremblements musculaires, embarras de la langue, anesthésie, paralysie, coma, épilepsie, hallucinations, et troubles spéciaux de l'intelligence . Or ce sont là des symp tomes inséparables de toute intoxication chronique . Je dis plus, ce sont les signes essentiels qui annoncent par leur durée, leur continuité et leur marche progressive, que l'in dividu frappé jusque dans les fonctions les plus intimes de son organisme, tend invariablement à subir des transfor mations dégénératives de plus en plus radicales. Ces transformations, lorsqu'elles arrivent à leur période ultime, présentent dans les intoxications diverses de frap pantes analogies. Elles se traduisent invariablement au SON ACTION SUR L'ORGANISME . 191 dehors, non- seulement par cet état de cachexie et de marasme si caractéristique chez les buveurs d'alcool et les fumeurs d'opium , mais par d'autres phénomènes qui an noncent la profonde altération des centres nerveux , tels que les convulsions épileptiformes et le cortège de tous les accidents qui accompagnent la paralysie générale . Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si des auteurs, qui n'ont observé quelques- uns de ces malades que dans le der nier degré de leur dégénérescence, aient souvent confondu des affections qui , vu la diversité de la cause, auraient du être étudiées dans la variété de leur marche et de leurs symptomes. L'intoxication alcoolique, l'empoisonnement par l'opium , ne nous ont -ils pas présenté le fait étrange du besoin qu'éprouvent les individus de renouveler l'ingestion de la substance ébriante, dans le but de dissiper la tor peur et l'hébétude qui les annihilent. On connait les doses énormes de poison qui peuvent etre absorbées dans des circonstances pareilles. Rien de semblable ne s'observe dans l'action des substances minérales toxiques , et si l'on peut admettre, jusqu'à un certain point, que quelques tem péraments acquièrent une tolérance spéciale, et qu'il peut exister une intoxication primitive ( 1 ) qui n'est pas incom ( 1 ) Les préparations salurnines introduites dans l'économie peuvent , avant le développement des maladies de plomb , y manifester leur présence par une action toute spécifique sur la plupart des solides et des liquides de l'organisme. Cette action préalable du plomb est désignée par M. le docteur Tanquerel Des Planches sous le nom d'intoxication saturnine primilive. D'après cet auteur , voici les principaux effets d'un empoisonnement qui in léresse à un si haut degré la population ouvrière. 1 ° Coloration saturnine des dents et de la membrane muqueuse buccale . La portion des gencives la plus voiside des dents, dans une étendue d'une à deux lignes , acquierl ordinairement une teinte bleuâtre d'un gris ardoisé . Le reste des gencives offre assez souvent un aspect d'un rouge bleu très 192 INTOXICATION SATURNINE . patible avec l'exercice normal des fonctions physiolo giques , toujours est- il que l'économie ne peut être saturée léger ..... La portion des gencives qui devient bleue éprouve unc altération de nutrition très - remarquable . Quelquefois elle s'amincit jusqu'à se réduire à l'épaisseur d'une feuille de papier ou bien elle perd de son étendue . Dans ce cas les dents se trouvent dégarnies d'une portion des gencives et sont déchaussées. 2° Les ouvriers sur les gencives et les dents desquels on constate on dépôt de sulfure de plomb considérable , se plaignent d'une saveur loule spéciale, ils accusent un goût sucré, slypuique, astringent. L'haleine a une odeur caractéristique ( haleine saturnine) ; quelques ouvriers ont souvent conscience de la félidité de leur haleine ; aussi disent - ils qu'ils s'empoi sonnent. 3° L'ictère saturnia (teinte jaune plombée des auteurs) est l'une des modifications générales les plus importantes produites par l'action primitive du plomb sur l'économie. Celle teinte jaune pâle, plus visible à la face que parloul ailleurs , s'observe jusque sur la conjonctive. L'urine et les matières fécales offrent une coloration d'un jaune fauve assez prononcé. Le serum du sang présente un léger reflet de la même couleur . M. Tanquerel a retrouvé celle teinte jaune, après la mort , dans presque tous les organes de l'écono mie, dans le cerveau , les poumons, le cæor, les intestins , l'estomac, le foie, les reins et la vessie . 4° L'amaigrissement saturnin est, pour ainsi dire, le phénomène initial de la dégénérescence ultérieure plus complète . En même temps que se déclare l'ictère saturnin, ou quelque temps après seulement, on commence à observer chez quelques individus une altération dans les fonctions nutritives. Cet amaigrissement est général ; mais il se trouve aussi plus prononcé à la face, qui offre alors des rides sensibles à tel point que les individus pa raissent être vieillis avant le temps fixé par la nature . Ces rides donnent une expression de tristesse à quelques visages. La fonte du tissu adipeux , ou dimination de l'embonpoint, offre des de grés intéressants à connaître . Ainsi , les ouvriers, de gras qu'ils élaient à leur entrée dans les fabriques, dépérissent au point de ne plus avoir, comme on dit, que la peau sur les os. Le fait le plus extraordinaire que nous apprenne M. Tanquereſ, est que SON ACTION SUR L'ORGANISME. 133 au-delà d'un certain degré par les poisons minéraux, et qu'en thèse générale ils ne tardent pas à manifester la spé cificité de leur action par des symptômes invariables, et cela au bout d'un temps limité . Quel que soit en outre le degré de tolérance plus ou moins extraordinaire de quelques in dividus, ils ne peuvent indéfiniment échapper à l'action de ces agents intoxicants, et la douleur poussée jusque dans ses dernières limites est l'expression la plus saisissante de la gravité du mal . Chez les personnes empoisonnées par les émanations de plomb , la douleur a une si grande inten sité , qu'elle jelte les malades dans la plus violente agitation . Nous ne pouvons nous dispenser de parler de ce phéno mène, qui nous aidera à expliquer la nature du délire , cet autre signe pathognomonique, dont le retour fréquent et périodique est , comme nous l'avons dit , le pronostic le plus certain des dégénérescences ultérieures irrémédiables. « La douleur n'est pas toujours la même, dit M. le docteur Tanquerel : elle revient plus aiguë par accés, soit le jour, chez les individus qui présentent un ou plusieurs caractères de l'action pri milive du plomb , toutes les autres fonctions de l'économie s'exécutent par failement bien, ou du moins elles ne sont pas troublées par l'action du poison . L'ouvrier n'accuse aucune douleur, et il continue ses travaux . L'intoxication primitive peut précéder le développemeot des maladies sa lurpines, depuis quelques beures jusqu'à des années entières. Il n'est pas rare de voir des individus qui, loute leur vie , portent quelques traces de la présence du plomb dans leur économie , sans que pour cela ils soient jamais alteints de maladies saturpines . Quand la coloration des dents et des gencives traduit seule la présence da plomb dans l'économie , on peut en induire que la maladie saturnine éclatera probablement , mais à une époque qu'il n'est pas possible de préciser. Lorsque tous les traits de l'action primitive du plomb existent chez un indi vidu , il peut être assuré qu'il éprouvera bientôt les phénomènes consécutifs de l'intoxicalion . ( Voir l'ouvrage cité de M. Tanquerel, t . I , pag . 1 à 21.) 13 194 INTOXICATION SATURNINE. soit la nuit. Si l'accés de colique est très - douloureux, c'est alors qu'en proie à l'anxiété la plus vive, la face toute dé composée, les traits grippés, les yeux enfoncés, ternes et égarés, ces malheureux malades poussent des cris déchi rants, des gémissements, quelquefois une sorte de mugis sement, suivant la remarque de Stoll . On les voit en même temps s'agiter sans cesse, et changer à chaque instant de situation , dans le but de s'étourdir sur la violence de la douleur, et dans l'espoir de trouver quelque sonlagement à l'aide d'une position nouvelle . « Les uns se couchent à plat ventre, quittent et repren nent alternativement la position horizontale. D'autres se placent transversalement sur leur lit , et en sortent subite ment pour se promener en soutenant un instant leur ventre avec leur main ; mais bientôt l'atrocité de la douleur les force à discontinuer leur marche . Quelques-uns se roulent dans leur lit ou même par terre , se mettent en double , se pelotonnent sur la face antérieure du tronc, ou prennent mille autres attitudes aussi bizarres . Nous en avons vu accrocher leurs mains å un point d'appui fixe, puis se livrer à un mouvement de balancement continu ..... « Il n'est pas rare de voir ces malheureux , dont le entier se trouve agité de mouvements saccadés ou trem blottants et analogues à ceux d'un violent frisson de fièvre intermittente , se cacher profondément et se ramasser sous leurs couvertures . Nous en avons observé qui se portaient eux-mêmes des coups sur l'abdomen, la figure et les mem bres , et se mordaient les doigts ( 1 ). » On voit dans des cas de ce genre se renouveler les scènes des anciennes épidémies convulsives . Quelques-uns de ces infortunés prient leurs camarades de monter sur leur, ven corps ( 1 ) Tanqnerel, ouvrage cilé, 1. I , page 198 . SON ACTION SUR L'ORGANISME . 195 tre, et ils paraissent en ressentir un soulagement momen tané. Il faut que l'exacerbation de la douleur atteigne un degré bien remarquable, pour que quelques- uns de ces ma lades deviennent insensibles à l'action de l'eau bouillante, ou des corps brûlants appliqués sur le ventre, et que d'autres enfin aient cherché à se suicider. Si la douleur persistait dans des conditions pareilles, il est clair que la vie ne pourrait se continuer ; mais au bout de quelques secondes, de quelques minutes, et quelquefois d'heures entières, d'après l'observation de M. Tanquerel , cet appareil formidable de souffrances disparait , ou du moins diminue d'une manière sensible . Pendant la rémission les cris se taisent , les contorsions s'arrêtent ; le calme se rétablit , le visage se recompose en partie ; le malade est immobile, fatigué, brisé, comme anéanti ; il se plaint à peine ... Dans des cas excessivement rares, il n'y a plus de traces de douleurs pendant la rémission ... Mais au calme succède bientôt un nouvel accés de colique saturnine . L'in tervalle de rémission peut varier, il est vrai , depuis quelques secondes, jusqu'à des heures et même des jours entiers , mais il n'est pas moins certain que celte périodicité dans les impressions douloureuses réagit d'une manière sympa tbique sur le cerveau, et améne des manifestations déli rantes qu'il nous est impossible de passer sous silence . Il n'y a pas lieu de s'étonner si les troubles du coté des fonctions cérébrales ne le cédent pas en intensité à ceux que nous venons d'indiquer . Nous ne voulons pas examiner si ces perturbations sont primitives ou secondaires, et si la maladie décrite dans ces derniers temps sous le nom de encéphalopathie saturnine doit être regardée comme une af fection distincte de celle qui semble atteindre d'une manière plus spéciale le système nerveux de la vie de nutrition . Les accidents cérébraux, nous le savons d'ailleurs parfaitement 196 INTOXICATION SATURNINE . bien, peuvent être parfois un phénomène initial , et par courir leurs formes , délirante, comateuse, epileptique et convulsive, sans être précédés par la colique saturnine ; mais dans l'une et l'autre hypothèse nous n'avons à considérer ici que le résultat de l'intoxication salurnine sur les fonc tions du système nerveux, et conséquemment sur les con ditions dégénératives dans l'espèce humaine. Or, ce résultat est des plus significatifs. Il nous indique que le système nerveux souffre, et que ses fonctions ne s'exercent plus que dans le sens le plus favorable à l'évolution des variétés maladives dans la race. Lorsque le système nerveux de la vie de relation est plus spécialement intéressé dans l'intoxication saturnine, il existe des phénomènes préliminaires qui sont comme les avant-coureurs d'accidents plus graves. Chez quelques ma lades les troubles précédemment décrits peuvent exister, et ils ont de violentes coliques . Dans d'autres circonstances, les éblouissements de la vue, les tintements d'oreille , l'a maurose, la dilatation ou la contraction des pupilles, des douleurs gravatives de la tête , l'insomnie, sont ordinaire ment, d'après les auteurs, les signes précurseurs d'un accès d'encephalopathie saturnine. Les malades sont subitement réveillés par des apparitions terribles ; ils éprouvent des hallucinations qui les jettent dans une frayeur extrême. L'exaltation de la sensibilité morale chez les uns, leurs pleurs, leur tristesse involontaire ; la stupeur, le malaise indéfinissable que ressentent les autres ; l'embarras et la lenteur dans leurs idées et dans leurs mouvements, sont pa reillement des symptômes que l'on retrouve au début de toutes les aliénations. Ils nous indiquent l'organisation d'un délire qui va éclater , non plus avec cette forme transitoire, fugace, telle qu'on peut l'observer dans les intoxications légères qui ne résistent pas à l'activité d'un traitement ra SON ACTION SUR L'ORGANISME . 197 tionel , ou à la simple influence d'un sommeil réparateur, mais bien au contraire avec cette forme caractéristique, fixe, permanente qui est l'indice d'autant plus certain d'une profonde lésion dynamique des centres nerveux, que ce dé lire s'accompagne ordinairement d'accidents convulsifs, et qu'il est précédé d'accès épileptiques formidables. Lorsque les choses en sont arrivées à ce point, rien de plus à craindre que la transformation dégénérative . Ce rapport des dégé nérescences avec des troubles nerveux spéciaux , tels que les convulsions, la paralysie, l'anesthésie et le délire, a déjà été entrevu dans tout ce que nous avons dit sur l'intoxication alcoolique . Cette vérité recevra du reste une nouvelle con firmation par les réflexions générales que nous suggèrera l'histoire des phénomènes pathologiques comparés qu'é prouve le système nerveux sous l'influence des divers agents intoxicants : achevons d'abord ce qu'il nous reste å dire sur le plomb ( 1 ) . Les médecins qui ont observé le délire de l'encephalo pathie saturnine ont été frappés de l'expression typique que présente la face de ces malades . L'immobilité des traits , la direction du regard , l'air de profonde absorption, semblent annoncer la concentration de la pensée vers un foyer d'i dées fixes, et cependant si l'on interroge les individus, on est frappé de l'incohérence de leurs réponses et du vague extraordinaire qui domine dans l'énonciation de leurs idées. Un autre phénomène psychologique est encore l'indice ( 1 ) La place importante que nous donnons au plomb dans ces Etudes sur les empoisonnements par les agents minéraux , est justifiée par les nom breuses applications qui sont faites des sels de plomb dans les arts et dans l'industrie. M. Tanquerel de comple pas moins de quarante professions d'ouvriers exposés aux influences de celle substance intoxicante. On connaît aussi les nombreux accidents qui sont dus à la falsification des vins el du cidre au moyen de la litharge . 198 INTOXICATION SATURNINE . de l'apparition du délire dans sa forme la plus généralisée. Je veux parler de ces transitions brusques qui étonnent par leur mobilité . Un rire sardonique remplace soudain l'apparence de dépression mélancolique ; à ce rire suc cèdent des larmes, ainsi que le cortège de ces ballucinations spéciales qui obsèdent les mélancoliques. Ce dernier phé noméne ne se présente pas toutefois avec la régularité et le caractère particulier que nous avons fait ressortir chez les alcoolisés chroniques , qui eux aussi sont lourmentés par des hallucinations d'une nature terrifiante, mais qui éprou vent bien rarement, comme on l'a observé chez quelques malades empoisonnés par le plomb , des troubles sensoriaux accompagnés de sensations agréables et riantes . Toutefois ces derniers phénomènes ne présentent rien de permanent et ne forment que l'exception . Ils sont bientot remplacés par des ballucinations qui entretiennent, chez ceux qui souffrent de cet état , des frayeurs indicibles et des visions de la nature la plus terrifiante . Les uns , d'après l'observation de M. Tanquerel, crient, pleurent, se lamentent comme des enfants, parce qu'ils voient sur leurs oreillers des pistolets dont on doit se servir pour les tuer. Ils vous supplient , implorent votre assistance pour éloigner ces objets, cause de leur désespoir. D'autres injurient l'infirmier qui a été envoyé pour les empoisonner. Ils touchent du doigt le poison , qu'ils repoussent avec une violence extrême ; ils se croient environnés de danger de toutes sortes ; et quelques-uns enfin, par suite de ces mêmes hallucinations , se sont donné la mort en se précipitant d'un élage élevé , croyant passer par la porte de leur chambre ou de leur atelier ( 1 ) . Ce délire peut persister plusieurs jours et il offre cela de ( 1 ) Tanquerel, ouv . cité , t . II , page 289 . SON ACTION SUR L'ORGANISME . 199 particulier qu'il est souvent interrompu par des intervalles lucides . Un sommeil profond peut en être la terminaison critique , ainsi que nous l'avons vu pour le délire résultant de l'intoxication alcoolique ; mais en règle générale il pré sente une forme plus persistante. Il se reproduit après chaque période de la somnolence qui caractérise la situation de ces malades . Enfin, il peut exister seul , ou se compliquer d'états nerveux spéciaux que M. Tanquerel désigne sous le nom de coma, convulsions et épilepsie. L'état comateux surgit parfois au milieu de la santé la plus florissante, mais cette forme se montre rarement seule pendant le cours de tous les phénomènes bizarres et inso lites que nous présente l'intoxication saturnine. Le plus habituellement, d'après l'auteur qui a si bien étudié et décrit cette maladie , le coma n'apparait qu'aprés des atta ques répétées d'épilepsie, et plus rarement à la suite de violents accés de délire furieuxS , dans ce dernier cas, on observe le plus ordinairement, pendant toute la durée de la maladie, les trois formes primitives de l'encéphalopathie. Les convulsions peuvent être partielles ou générales ; elles se distinguent de l'épilepsie , qui se présente avec des caractères tellement tranchés, et avec un ensemble de symptomes tellement désorganisateurs, que la description que nous devons emprunter à M. Tanquerel est bien de nature å justifier l'importance extrême que nous attachons à l'élément convulsif dans la production de certaines dégé nérescences spéciales de l'espece. « L'attaque la plus violente d'épilepsie saturnine est caractérisée de la manière suivante : perte immédiate de connaissance ; le globe de l'æil se porte en haut i; la tele devient immobile ; la figure s'injecte tout à coup, et , en un instant presque indivisible , la couleur rouge est remplacée par la pâleur de la mort . Si l'individu est debout, il tonibe 200 INTOXICATION SATURNINE. à la renverse comme une masse inerte , insensible à tous les excitants extérieurs. Quelques mouvements convulsifs parcourent les membres, surtout les supérieurs ; le corps se roidit , et l'on observe des secousses désordonnées qui jettent les malades hors du lit sur lequel ils reposent. « Bientot cet état, pour ainsi dire préliminaire, prend un accroissement prodigieux. La main se ferme, et les pouces se placent en dedans convulsivement, de violentes secousses spasmodiques agitent tout le corps ; dans les membres, elles consistent en mouvements précipités et alternatifs de flexion et d'extension qui durent jusqu'à la fin de l'attaque, ou sont remplacés par une tension ou roideur comme téta nique. Dans ce dernier cas, la tête se renverse fortement en arrière ; les muscles du tronc sont tellement contractés qu'on peut soulever le malade d'une seule pièce comme une barre de fer . La flexion des membres est impossible ; il y a des grincements de dents, ou une espèce de trismus qui alterne avec le claquement des machoires . Lorsque la roideur prédomine d'un côté, on voit la face horrible ment défigurée, les commissures sont fortement tirées à droite ou à gauche, et les paupières inégalement ouvertes. Cet état de rigidité générale peut terminer l'accès , ou être bientôt suivi d'une succession rapide de contractions brus ques, alternant avec un relâchement complet des muscles , « Enfin, la respiration elle - même est modifiée par l'état convulsif des muscles de la poitrine ; elle devient courte , pénible , incomplète, entrecoupée, saccadée, bruyante , et plus tard stertoreuse . Alors, une salive écumeuse, souvent sanguinolente, est expulsée avec bruit et difficulté ; ce der nier fait s'explique par la position renversée de la tête du sujet et par la précipitation avec laquelle l'air entre dans la poitrine et en sort . La langue, ordinairement déchirée , vingt- quatre fois sur quarante- six, donne la raison du mé SON ACTION SUR L'ORGANISME. 201 ܪ lange du sang avec la salive . Pendant la durée de cette horrible scène, la face se colore fortement au point de de venir violette , ou bien elle conserve sa paleur ; les lèvres deviennent bleuâtres ou décolorées ; les paupières sont le plus souvent entr'ouvertes, et le globe de l'æil convulsé en haut. Les paupières ont été trouvées quelquefois largement ouvertes ; alors les yeux sont fixes, hagards ou roulants, et même agités de mouvements convulsifs ; enfin, dans quelques cas, on a vu ces voiles membraneux complétement rapprochés . Les pupilles sont le plus ordinairement immo biles , dilatées ou contractées . La circulation participe plus ou moins à cette perturbation générale ; le pouls acquiert de la fréquence et prend de la force, ou conserve sa régula rité et sa lenteur habituelle. Ce dernier cas est peut - être le plus rare. On remarque ordinairement un gonflement pro noncé des veines du col . Les urines et les matières fécales peuvent être excrétées avec force et par saccades ; les muscles qui président à ces fonctions étant agités de mou vements convulsifs, rendent ce phénomène commun . « Après un temps qui varie entre deux et trente minutes , les mouvements convulsifs s'arrêtent ; les membres tombent dans une résolution complète ; la peau se couvre de sueur ; la respiration se rétablit , devient lente, profonde, suspi rieuse , et quelquefois ronflante pendant l'expiration. Dans quelques cas on a observé que chaque expiration était interrompue tout à coup, et l'on entendait aussitôt un bruit de soupape, comme si la glotte se fermait convulsivement, et ce n'était qu'après un effort, qui paraissait assez grand, que l'air contenu dans les poumons était chassé hors de la poitrine avec un bruit de ronflement ; les lèvres relâchées étaient poussées en avant, et les joues se gonflaient mo mentanément à chaque expiration . La paleur remplace la teinte violette de la face ; la bouche reste ouverte, les yeux 202 INTOXICATION SATURNINE. > à moitié fermés et les pupilles largement dilatées. Alors on peut remarquer dans la circulation un trouble qu'on n'avait pas observé pendant l'attaque. Les battements du cœur s'accélèrent d'une manière irrégulière ; le pouls est si de primé et devient si fréquent qu'on ne peut le compter. Des mouvements convulsifs, légers et partiels , peuvent sillonner quelques régions du corps . Nous trouvons même ici , plus souvent que dans les deux autres formes de l'en céphalopathie , ce mouvement des lèvres qu'on appelle fumer la pipe. Nous avons vu des individus pousser un profond soupir, des cris , et même des burlements affreux, lors de la terminaison de la crise . Enfin , la sensibilité revient progressivement. A la suite de cette attaque, jamais la raison n'est complėte . Le malade peut tomber dans un assoupis sement plus ou moins profond, délirer ou être repris de nouveaux accés d'épilepsie , entre lesquels il n'existe pres que aucun intervalle ( 1 ) ► Après une description aussi saisissante des convulsions épileptiques causées par le plomb, on ne peut méconnaitre à quel point les fonctions du système nerveux sont com promises par l'intoxication saturnine . Dans l'exposé rapide auquel nous avons dù nous borner des principales per turbations amenées par les sels de plomb, le lecteur a déjà pu faire des rapprochements avec l'intoxication par l'alcool et l'opium, et pressentir les analogies au point de vue des terminaisons dégénératives . Toutefois, avant d'entreprendre nous-même un travail de classification , il est indispensable de faire de nouveaux rap prochements. Diverses autres substances minérales et vé gétales agissent encore sur le système nerveux dans le sens de ces lésions spéciales qui dans notre théorie amènent de ( 1 ) Tanquerel , ouv. cité , l . II , page 202 . . SON ACTION SUR L'ORGANISME. 203 toute nécessité l'état de dégénérescence dans l'espèce . La similitude des effets est même si frappante, que nous serons forcé d'établir les éléments du diagnostic différentiel, d'ap précier la valeur des lésions pathologiques , et de les com parer entre elles , afin de placer chaque catégorie d'êtres dégénérés au rang que lui fixe invariablement la nature plus ou moins active des causes intoxicantes . L'influence sur l'organisme des substances alimentaires viciées va faire l'objet spécial de nos recherches . L'action exercée sur le système nerveux par le mercure, le cuivre, le phosphore et l'arsenic , n'entrera en ligne de compte que pour mieux faire ressortir certaines analogies , établir les bases du diagnostic différentiel, et prouver que des maladies, qui vu la nature de la cause, offrent des symptomes primitifs es sentiellement différents, présentent néanmoins dans leurs terminaisons des points de ressemblance tels , que l'on peut pour ainsi dire considérer ces affections comme apparte nant à la même entité pathologique ( 1 ) . ( 1) Il sera indispensable de rapprocher ces considérations du chapitre IV>, où nous étudierons l'influence dégénératrice des substances intoxicantes, non plus seulement sur l'individn, mais sur l'espèce en général . Dans ce mème chapitre nous ferons ressortir l'action de certaines autres substances minérales auxqvelles, va l'importance des nombreuses questions que nous avons à traiter, nous ne pouvons consacrer une aussi large place que pour le plomb. CHAPITRE TROISIÈME. De l'intoxication produite par les substances alimentaires altérées. S I. Des rapports qui existent entre la viciation des céréales et les perturbations atmosphériques . Considérations générales sur les épi démies, dans leurs rapports avec les causes dégénératives . L'histoire des maladies causées par l'altération des sub stances alimentaires et particulièrement par l'ergot du seigle , se rattache à nos études sur les dégénérescences d'une ma nière si intime, que le simple exposé des questions que nous allons soulever suffira pour en faire ressortir l'importance . Quels sont les rapports de la maladie désignée sous le nom d'ergotisme avec d'autres affections épidémiques, que l'on voit régner dans les années calamiteuses ? Le seigle est-il l'unique céréale dont l'altération produise cet empoisonne ment particulier qui , depuis le simple embarras gastrique avec manifestation de fourmillements dans les extrémités, peut atteindre les formidables proportions d'un empoison nement général suivi de crampes, de convulsions, de gan grène des membres, de troubles de l'intelligence et se ter miner par la mort ? L'ergotisme (convulsio cerealis) a- t-il des caracteres tellement tranchés dans les divers pays où ce mal a sévi , que l'on puisse attribuer son développement à des causes différentes ? Cette affection , lorsqu'elle arrive à sa période extreme, n'a- t- elle pas une analogie frappante avec l'ancienne épidémie connue sous le nom de mal des ardents, feu de Saint- Antoine ? Enfin ne serait-il pas pos INFLUENCE DES PERTURBATIONS ATMOSPHÉRIQUES, 205 > sible , en nous appuyant sur l'expérience du passé et sur la connaissance des maladies épidémiques , de rattacher la pellagre, cette affection qui nous présente, ainsi que nous le verrons, un type si frappant de la dégénérescence chez l'homme, par l'usage exclusif d'une plante qui n'arrive pas toujours à sa maturité complète, de rattacher, dis- je, la pel lagre aux causes qui produisent l'ergotisme, et d'arriver ainsi à démontrer l'influence importante qu'exerce la vicia tion des substances alimentaires sur le développement des affections épidémiques et endémiques, et conséquemment sur les conditions dégénératives dans l'espèce humaine ? Pour élucider ces différentes questions dans l'intérêt de pos éludes, il est nécessaire que nous choisissions notre point de départ historique. La période comprise entre les années 1769 et 1772 nous parait éminemment favorable à la démonstration du principe émis dans nos prolégomènes, à savoir : que les famines et les épidémies ne sont pas des faits isolés ... , que des perturbations extraordinaires dans la marche régulière des saisons , des bouleversements étranges dans l'ordre des phénomènes naturels, ne sont que trop souvent les avant- coureurs de ces grandes calamités qui affligent l'espèce humaine..., qu'il appartient enfin à la philosophie de la médecine non - seulement de constater leurs effets destructeurs immédiats sur la santé générale , mais encore d'étudier dans quel sens les tempéraments des générations présentes et des générations futures sont modifiés par ce que les anciens appelaient le génie des épidémies ( 1 ) . ( 1 ) Voir nos prolegomènes , p . 48, 49. Ce fameux Génie des épidémics ne nous parait autre chose dans l'esprit des auteurs qui ont employé ce terme, que l'interprétation du célèbre re berou d'Hippocrate. On sait ce que celle expression a de vague chez le Père de la médecine et dans son traité du propostic on ne peut guère s'empècher de croire , dit M. Lillré , qu'Hippocrate 206 ALTÉRATION DES CÉRÉALES. S II . — De l'influence des perturbations almosphériques sur les pro ductions de la terre . Aperçu des affections épidémiques qui régnèrent de 1769 à 1772. La ressemblance particulière que l'on remarque parfois entre les symptômes d'affections écloses sous les latitudes les plus diverses est , d'après le professeur Hecker, le signe irrefragable de la communauté d'origine des causes pertur batrices . La vérité de ce principe ful mise hors de doute dans la périodede 1769 à 1772, où sur tousles points du globe les populations semblaient frappées d'un mal qui se pré sentait avec des symptomes analogues sous les feux de la zone torride, aussi bien qu'au milieu des frimas des régions hyperboréennes . En ces mêmes années, l'influence morbi fique se fil sentir dans des proportions que les épidémies amérieures ont rarement dépassées ; toutefois, l'épidémie de 1769 à 1772 différa de ses devancières en ce sens que l'on n'avait pas à combattre seulement un mal unique, qui se serait propagé en tous lieux avec plus ou moins de rapi dité , mais un ensemble de perturbations organiques spé ciales à différents pays , et empruntant à la cause générale un degré jusqu'alors inconnu d'activité maladive . Cette cause générale n'était autre que l'inclémence, pres que sans exemple, d'un ciel constamment pluvieux qui amena altribue ici les maladies à une influence céleste. Il y a dans le trailé des Airs, des Eaux el des Licux , un passage qui a forl embarassé les commentateurs, c'est celui dans lequel Hippocrate soutient de la façon la plus explicite qu'aucune maladie n'est plus divine l'une que l'autre , que toutes sont divines et toutes sont humaines, et qu'aucune ne se produit sans une cause naturelle . ( OEuvres complèles d'Ilippocrale, traduction nouvelle avec le texte en regard , par E. Liliré . Paris , 1840, t . II . ) INFLUENCE DES PERTURBATIONS ATMOSPHÉRIQUES. 207 les conditions hygiéniques les plus désastreuses . La famine ne put etre que bien incomplètement combattue par le bé. néfice des échanges entre des contrées victimes des mêmes influences climatériques, et il advint que les populations en furent réduites pour apaiser leur faim à se contenter de substances altérées par les maladies, qui frappèrent aussi bien le règne végétal que le règne animal . Ajoutons de plus que les sophistications inspirées par le besoin , ou bien en core, comme cela se voit si fréquemment de nos jours, par le plus sordide et le plus coupable des intérêts , vinrent joindre leur contingent d'activité intoxicante aux causes déjà si nombreuses d'altération dans la santé générale ; aussi , conçoit- on facilement que des maladies bénignes de leur nature aient bientôt atteint les proportions formidables des affections épidémiques du moyen âge . On vit alors les fièvres endémiques de certaines contrées prendre un caractère des plus pernicieux , et passer successi vement par les transformations diverses qui séparent la fièvre intermittente simple, de la fièvre continue avec production de pétéchies et de bubons, ces caracteres essentiels de la peste orientale ; et cependant le fléau n'avait pas été importé des lieux ordinaires de son origine. Cette terrible maladie éclata dans les Principautés moldaves , en Pologne et dans le sud de la Russie. Il lui suffisait, pour se développer et se propager avec l'intensité que l'on observe en Egypte, que le principe de l'intermittence fébrile trouvat dans le milieu ambiant les éléments favorables pour acquérir les propriétés intoxicantes du miasme pestilentiel . Or, ces éléments ne firent pas défaut ; car si l'on ajoute à l'influence de con ditions atmosphériques désastreuses , la famine, l'altération des céréales, l'accumulation des armées belligérantes qui importaient en tous lieux le principe des affections les plus graves, on conçoit alors que le miasme intoxicant naissait 208 ALTÉRATION DES CÉRÉALES. au milieu des éléments les plus favorables pour se propager d'une manière contagieuse. L'Europe centrale fut préservée de la peste, mais les plus simples fièvres atteignirent bientot dans cette partie du globe les proportions du typhus , et causèrent des ravages incroyables. L'état morbide désigné le plus ordinairement par les médecins de cette époque sous les noms de fièvre de la famine, de pèvre pétéchiale, putride, ou de typhus propre ment dit , se présentait avec un caractère éminemment con tagieux et une prédominence marquée dans les troubles des voies digestives . Rien n'était plus commun que de voir l'élé ment catarrhal et l'élément rhumatismal s'adjoindre aux conditions pathologiques préexistantes , et se compliquer de l'éruption connue sous le nom de milliaire . Cette éruption s'éleva bientôt elle-même, comme nous l'avons fait remar quer pour toutes les maladies de cette époque, à un degré extraordinaire de nocuité, et aggrava de la manière la plus fàcheuse les affections des voies respiratoires . Les dénomi nations d'angine milliaire, d'angine maligne simple, d'angine milliaire scarlatineuse, indiquent assez du reste les éléments variés que les médecins avaient à combattre dans ces tristes circonstances épidémiques. La variole et la scarlatine exercèrent leurs ravages dans toutes les parties du monde connu, et les affections scorbu tiques et gangreneuses furent remarquées dans des pays ou jusqu'alors elles n'avaient apparu que sous la forme spo radique. L'Espagne, l'Italie et le Levant, l'Amérique, l'An gleterre, la Suisse , la France et la Suède , furent particuliè rement attaquées par le fléau . Enfin , la maladie qui va nous occuper spécialement et qui est en rapport avec l'altération de certaines céréales, fut non - seulement observée dans les contrées ou elle était connue de temps immémorial, mais elle franchit les limites dans lesquelles la renfermait, INFLUENCE DES PERTURBATIONS ATMOSPHÉRIQUES. 209 comme on a raison de le croire , la culture trop exclusive du seigle , pour envahir l'Allemagne et la France, y faire d'innombrables victimes, et rappeler ces terribles épidémies du moyen age dont les peuples n'avaient pas complétement perdu le souvenir. Quelques considérations sur les rapports des maladies épidémiques avec les dérangements extraordinaires dans l'ordre des phénomènes naturels , précèderont ce que nous avons à dire sur l'influence de l'élément endémique dans la production des dégénérescences . Sans doute , comme le fait très bien remarquer le savant professeur Hecker ( 1 ) , nos connaissances, à propos de l'action que peuvent exercer sur la santé les phénomènes météorologiques, sont encore trop restreintes pour nous permettre des appréciations rigou reuses, et nous devons éviter d'attribuer à telle ou telle in . terversion dans les lois naturelles, un résultat qui peut aussi bien appartenir à toute autre cause ; mais toujours est- il que l'apparition des grandes épidémies, a presque invariablement coïncidé avec de notables perturbations dans l'ordre des phénomènes célestes ou terrestres . Dans la période com prise entre 1769 et 1772 par exemple, on pouvait dire , d'a près le docteur Hecker, que la nature entière était souffrante, et que ce malaise général avait son retentissement jusque dans les fibres les plus intimes de tous les êtres organisés ( 2 ) . Aurores boréales, Tremblements de terre . Les aurores boréales du 25 octobre 1769 et du 18 janvier 1770 , furent visibles dans toute l'Europe et s'étendirent jusqu'au zenith . Les déviations de l'aiguille aimantée avant et pendant ( 1 ) Hecker. Geschichte der neueren Heilkunde. Die Volks- Krankheilen von 1770. Histoire de la médecine moderne . Epidémies de 1770. Berlin , 1839. (2) Hecker, ouv . cilé p . 133. 14 210 ALTÉRATION DES CÉRÉALES . l'apparition de ces météores, furent aussi des plus remar quables ( 1 ) . Les tremblements de terre et les éruptions volcaniques se montrerent pendant ces trois années avec une fréquence extraordinaire. Les commotions terrestres qui, le 14 août 1769 , ébranlèrent tout le midi de l'Allemagne, coïncidèrent avec un nombre infini de secousses partielles sur d'autres points du globe, ainsi qu'avec des éruptions du Vésuve, de l'Etna et des principaux volcans ( 2) . Rien ne pouvait être comparé à la violence des orages qui éclatérent dans les saisons les moins favorables à leur production . Cette circon stance indique assez, en l'absence même des observations météorologiques plus positives de la science moderne, quel était le role que devait jouer l'électricité atmosphérique dans la manifestation de ces différents phénomènes. Pluies, inondations. En admettant que l'influence des perturbations atmosphériques précédemment citées, soit encore un fait peu connu , il existe cependant une autre condition climatérique qui rentre plus facilement dans nos appréciations médicales . Je veux, avec le docteur Hecker, parler de la chaleur et de l'humidité , qui se trouvent dans des relations si intimes avec la quantité des eaux qui tom bent sur la surface de la terre . Or, les trois années cala miteuses dont nous esquissons l'histoire , ne peuvent être comparées sous ce rapport qu'aux cinq années de famine qui de 1529 à 1533 désolèrent l'Europe et produisirent des ( 1 ) Beguelin . Observations météorologiques fuiles à Berlin . Mémoires de l'Académie de Berlin ( 1770, p . 75) . ( 2) Le fameux tremblement de terre qui repversa le Port - au - Prince à Saint-Domingue et fit périr up si grand nombre de personnes, eut lieu le 9 juin 1770. Le 17 aoûl de la même année , Constantinople fut ébranlée jusque dans ses fondements . INFLUENCE DES PERTURBATIONS ATMOSPHÉRIQUES. 211 épidémies formidables. Les étés étaient froids et les hivers pluvieux et humides ; la pluie tombait dans des proportions tellement extraordinaires que les inondations furent géné rales ( 1 ) ; toutes les rivières et tous les fleuves de l'Europe , depuis l'Oural jusqu'à la mer Atlantique débordérent, et la France ne fut pas plus épargnée que les pays traversés par le Danube, l'Elbe , et d'autres grands fleuves dont les eaux formaient de véritables mers intérieures . " Il est facile de concevoir l'influence fatale que de pareilles perturbations climatériques durent exercer sur l'agriculture ; des ter rains immenses restérent en friche, et les semences con fiées à la terre ne purent germer au milieu de conditions telles qu'on en vit dans les pays riverains de l'Elbe, où sur 365 jours on n'en compta en 1770 que cinq parfailement sereins , et dix en 1771 . > ( 1 ) Le nombre des jours de pluie s'est réparti de la manière suivante : 1768, 177 jours de pluie. 1769, 201 1770, 208 1771 , 175 1772 , 166 Il est à regreller que le défaut d'observations météorologiques positives nous empêche de comparer la quantité cubique des eaux qui tombèrent à celle époque, avec celle qui a été signalée dans les années calamiteuses que nous avons pareillemeol traversées. On a remarqué, dit le docteur Hecker , que ce fut précisément à l'époque d'une sécheresse extraordinaire dans l'Asie du Sud , que l'Europe souffrait des inondations . Les haules montagnes de cette partie du globe formèrent la démarcation entre les pays que ravageaient les pluies continues , el ceux que désolait la sécheresse . Dans l'année de choléra de 1816 au contraire , des plaies torrentielles furent également déversées sur l'un et l'autre hémi - sphère , c'est-à- dire , en- deçà et au-delà de la ligne de démarcation ci -dessus indiquée (Hecker, ouvr. cité , page 137) . 212 ALTÉRATION DES CÉRÉALES. Le résultat le plus immédial de ces intempéries conti nuelles des saisons , fut une famine à peu près générale, et si l'année 1771 ne s'était pas présentée sous un aspect un peu plus favorable, il serait impossible de se faire aujour d'hui l'idée d'un tel état de choses. Les progrès de notre civilisation , les facilités plus grandes des transactions com merciales , ne nous exposent plus en effet å subir des souf frances pareilles ; nous n'en sommes plus réduits, comme en l'année 1769, à nous alimenter presque exclusivement avec des farines avariées, ou à y mêler l'écorce pilée de certains arbres ( 1 ) . Cependant les observations qu'il nous a été ( 1 ) Ua de mes honorables collègues a bien voulu , à propos de l'effet sur l'organisme des agents intoxicants, appeler mon altention sur les falsifications si nombreuses que subissent aujourd'hui, et dans des proportions plus consi dérables qu'autrefois, non-seulement un grand nombre de substances alimeo laires, mais encore les boissons qui entrent dans la consommation générale ; l'observation qui m'est adressée est juste, et j'ai déjà fait remarquer, en parlant de l'intoxication par l'alcool , qu'il fallait tenir compte non-seulement de la quantité , mais aussi de la qualité . Quant à entreprendre l'histoire des falsifications que subissent les substances alimentaires et les boissons , il me serait impossible de le faire. Ces falsifications sont aujourd'hui si nom breases que les études et les opérations que nécessitent leurs recherches for ment l'objet d'une science à part . Nous avons donc dù nous en tenir à faire l'histoire de l'action intoxicanle directe de différents agents du règne végétal et du règne minéral , en -dehors de l'étade des sophistications , ainsi que des phénomènes complexes que peuvent faire surgir dans l'économie l'al léralion des substances usuelles, quand même elles ne sont pas prises en excès. Nous ne nioos pas l'intérêt que peut offrir celle étude , mais comme nous l'avons dit , elle est devenue l'objet d'une science spéciale , et nous craiodrions d'être entrainés hors des bornes que nous nous sommes imposées . Si nous voulions seulement, par exemple , citer les falsifications que subit le pain , nous verrions qu’oulre Ics farines avariées , la fraude introdait encore dans la pâte destioée à la cuisson , l'alun , les sulfates de zinc el de cuivre, le carlonale d'ammoniaque, le bi - carbonate de potasse, les carbonales de INFLUENCE DES PERTURBATIONS ATMOSPHÉRIQUES. 213 donné de faire dans une maison hospitalière qui ne ren ferme pas moins de 1,000 malades , nous ont malheureuse ment appris que les privations endurées par la classe nécessiteuse depuis un certain nombre d'années, ont pa reillement agi dans le sens d'une perturbation plus consi dérable dans les fonctions du système nerveux . Les ma ladies incidentes ont revêtu un cachet plus insidieux ; des diarrhées interminables ont amené plus promptement la généralisation d'un état que nous n'avons su désigner au trement que sous le nom de marasme nerveux ; les transitions à la démence sont arrivées chez de jeunes sujets épuisés par magnésie et de chaux (craie) , les sels de morue, de la fécule de pommes de lerre, des farines de féveroles, d'orge, de maïs, etc. Toutes ces falsifications ne sont pas opérées dans le même but ; si les unes ont pour objet d'augmenter le poids du pain , les autres ont pour effet de rec lifier des farines avariées ou de rendre le pain plus blanc ou plus savoureux ; mais il n'en résulte pas moins qu'il y a des fraudes odieuses et qui ont pour effet d'altérer la santé et de causer souvent des accidents très - graves. L'in Iroduction du sulfate de cuivre dans la farine, par exemple, ne peut être ni assez blåmée , di assez punie . Il parail, dit M. le professeur Chevallier, que les fraudeurs en ont tiré de grands avantages par l'action incompréhensible que ce sel exerce sur le paio , surlout quand on considère combien sont mi nimes les quantités de sulfate de cuivre employées . Ainsi , l'addition de ce sel permet de se servir de farines de qualité médiocre et mélangées ; la main d'ouvre est moindre, la panification plus promple, la mie et la croûte plus belles ; on peut introduire dans la pâte une plus grande quantité d'eau. Toules ces propriétés, on pourrait dirc magiques du sulfate de cuivre, d'après l'ex pression de M. Chevallier, ont été d'une séduction dangereuse pour les bou langers . L'alun et le sulfate de zinc paraissent exercer une action analogue . On consultera avec le plus grand profit l'ouvrage récemment publié par M. A. Chevallier , sur ce sujet si important pour l'hygiène . Cet ouvrage a pour titre : Dictionnaire des altérations et falsificalions des substances alimentaires et commerciales, avec l'indication des moyens de les ricon naitre , 2e édition . Paris , 1835 . 214 ALTÉRATION DES CÉRÉALES. leurs souffrances antérieures, avec une rapidité extrême ; les guérisons ont été suivies de récidives plus immédiates, et le nombre des affections idiopathiques du cerveau a aug menté dans des proportions effrayantes. Les rapports d'une situation semblable avec les dégénérescences dans l'espèce humaine, ne doivent pas être étudiées seulement au point de vue de l'actualité du fait. Il importe que l'obser vation philosophique éclaire les efforts des statisticiens futurs, et appelle toute leur attention sur les influences qu'exercent les épidémies , non-seulement sur la génération présente, mais encore sur celle qui , se développant au mi lieu de ces conditions désastreuses, y puise le principe de ces constitutions étiolées , cachectiques et dégénérées , dont il serait difficile de comprendre l'existence si l'on oubliait leur origine. Productions anormales d'insectes . Végétations parasites. Pathologie comparée. - Quelques remarques sur la singu lière coïncidence de l'apparition d'insectes plus ou moins connus , avec ces perturbations extraordinaires dans la nature , ainsi que sur les végélations parasites , complete ront ces considérations générales sur les influences épide miques. Nous aurons ainsi l'occasion de faire ressortir la solidarité qui, dans ces circonstances exceptionnelles , unit tous les règnes de la nature . Les productions anormales d'innombrables insectes, les végétations insolites qui se développèrent sur un grand nombre de plantes usuelles, constituèrent en ces années épidémiques des altérations inconnues , ou plutot oubliées ; car tout nous porte à les considérer comme des accidents transitoires destinés généralement, selon la judicieuse re marque du docteur Hecker, à disparaitre avec les causes qui les amènent . L'alarme si légitime du reste que font paitre dans l'esprit INFLUENCE DES PERTURBATIONS ATMOSPHÉRIQUES. 215 des populations les phénomènes étranges qui surgissent dans le rigne végétal ainsi que dans le règne animal, tend à s'ac croitre en raison de l'ignorance plus grande où l'on est gé néralement des faits analogues observés dans les épidémies antérieures. Or, si nous consultons l'histoire , nous voyons que dans ces crises de la nature rien n'est plus commun que la production d'insectes et d'animaux parasites dont on n'avait jamais entendu parler . L'apparition d'innombrables nuées de sauterelles , par exemple, coïncide presque toujours avec les constitutions épidémiques des pays orientaux ; et chose singulière, les observateurs anciens avaient déjà re marqué que l'intensité des épidémies était invariablementen rapport avec la migration plus considérable de ces insectes vers les contrées occidentales ( 1 ) . A la fin de l'année 1771 , d'immenses quantités de saule relles partirent des steppes de l'Asie centrale, et parvinrent jusque dans la Volhynie, ravageant tout sur leur passage , el ajoulant ainsi un nouveau fléau à celui qui désolait l'uni vers. Au mois d'août 1771 , alors que la famine et les fièvres endémiques propres aux contrées de l'Inde sévissaient à Calculta , on observa une nuée d'insectes qui pendant trois jours entiers obscurcit la lumière du soleil . Au troisième jour, cette immense nuée s'abaissa vers la terre, et n'en était séparée que par une distance de dix mètres. On en tendait parfaitement le bourdonnement de ces insectes , que personne ne se rappelait jamais avoir vus, mais qui par leur formes extérieures paraissaient appartenir à l'espèce des ( 1 ) Ce phénomène a été observé dans les grandes épidémies du moyen åge . En 1842, lors de la suelle Anglaise, on a pu remarquer à Padoue le passage de nuées de sauterelles tellement compactes, que le soleil resta caché pendant plusieurs heures (Hecker, ouvr . cité , p . 143) . 216 ALTÉRATION DES CÉRÉALES. Libellés. Un vent impétueux du Nord les emporta subite ment dans d'autres directions ( 1 ) . L'année précédente, les Turcs campés à Chanteppé fu rent assaillis par une si prodigieuse quantité d'insectes de l'ordre des diptères, que ce fléau , réuni aux maladies qui les décimaient, les força d'abandonner la place. Dans le même temps , les campagnes de l'Amérique du Nord furent ravagées par une espèce de chenille noire qui parait avoir fait une nouvelle apparition en 1791 , et dont les naturalistes de ces diverses époques ne nous ont pas laissé de description spéciale. Les recherches microscopiques nous permettront peut- être un jour de mieux connaitre la nature des végétations para. sites qui semblent, dans les années calamiteuses , compro mettre le développement de certaines plantes usuelles si indispensables à l'existence . Toujours est - il que l'étude comparée des épidémies qui à diverses époques ont affligé l'humanité , nous porte à croire que ces produits anormaux se développent pareillement dans la plupart des conditions insolites que nous créent les révolutions dans l'ordre des phénomènes naturels . Les résultats de ces circonstances désastreuses sur la santé générale, ainsi que sur les déviations du type normal de l'espèce humaine, doivent être étudiées au point de vue de la continuité de leur action . L'on comprend facilement en effet que les épidémies pas sagères , si terrible que puisse être leur action , n'aient pas la même influence désastreuse sur la conservation normale de la race et sur son amélioration ultérieure, que ces états ( 1 ) D'après l'annual register de 1771 et l'appendix tho the chronicle, ces insecles, dont on ne put jamais saisir un seul de vivant , avaient le cor sage rouge , des ailes très - longues, el la tèle proportionnellement énorme. INFLUENCE DES PERTURBATIONS ATMOSPHÉRIQUES. 217 endémiquesqui puisent dans des causes permanentes , comme serait par exemple la constitution géologique du sol , les éléments de leur activité nuisible . Les épidémies de la première catégorie se trouvent vis å - vis les autres , dans les rapports des maladies aiguës aux maladies chroniques ; leur action est instantanée, souvent terrible, mais dans tous les cas transitoire . Elle amène des effets différents dans la spbère des fonctions physiologiques aussi bien que dans celle des fonctions intellectuelles . Dans le premier cas, nous voyons sous l'influence générale de la terreur se produire la mélancolie avec toutes ses va riétés et toutes ses transformations. D'autrefois encore, l'élément de la douleur qui prédo mine dans certaines affections épidémiques, fait naitre des crampes, des convulsions , et ces élats spéciaux du système nerveux désignés sous les noms de chorée et de catalepsie. Il n'est pas rare de voir ces situations pathologiques alter ner avec de formidables accés de manie, et les individus épuisés succomber plus tard avec tous les symptômes qui caractérisent la paralysie générale ( 1 ) . Les choses se passent différemment dans le cas d'endémi cité chronique , et les conditions dégénératives sont plus insidieuses et plus puissantes , par la raison que l'élément de la périodicité ramène incessamment les mêmes effets ma ladifs. On peut facilement observer ces phénomènes dans les pays marécageux, et dans tous ceux en général ou la ( 1 ) Dans la dernière épidémie de choléra , nous avons eu à soigner quel ques individus devenus aliénés par les conséquences morales et pbysiques de celle affection épidémique . Chez une femme, l'état extrême de stupidité a été suivi d'un accès formidable de manie . L'élat de stupeur el d'hébélude chez qaelques autres malades a continué, et leur position mentale nous offre de l'analogie avec ce que l'on remarque parfois après certaines fièvres yphoïdes graves. 218 ALTÉRATION DES CÉRÉALES . constitution géologique du sol expose les habitants à des émanations plus ou moins dangereuses pour leur santé. L'espèce humaine y dégénère non-seulement par le fait de l'intoxication miasmatique, mais l'influence héréditaire agit d'une manière d'autant plus frappante, que l'existence des individus n'étant pas toujours compromise par l'acuité du mal, ils transmettent à leurs béritiers ces constitutions ca chectiques que l'on trouve en si grandes proportions dans les milieux malfaisants. Les lésions intellectuelles sont pa reillement en rapport avec ces circonstances spéciales. Là, vous ne voyez plus les états aigus qui caractérisent la manie; mais l'élément endémique poursuivant sa marche progres sive produit ces cachexies intellectuelles et physiques trans missibles par l'hérédité et qui représentent déjà une sorte d'acclimalation. Il arrive enfin que, dans ces mêmes contrées soumises à des causes d'intoxication permanente, les tem péraments cachectiques ne sont que la transition aux dé générescences spéciales dont la torpeur intellectuelle , la stupeur et l'hébétude sont les manifestations les plus frap pantes, et qui finissent par constituer les variétés maladives fixes et déterminées, si connues sous les dénominations d'imbécillité, d'idiotie et de crétinisme. Ces considérations générales qui se trouveront ultérieu rement confirmées par de nombreux faits particuliers , peu vent également s'appliquer aux différents règnes de la na ture. Dans les grandes épidémies qui coïncidèrent avec des perturbations extraordinaires dans l'ordre des phénomènes célestes et terrestres , nous avons vu que la nature entière était pour ainsi dire souffrante, et que le malaise général avait son retentissement jusque dans les fibres les plus intimes de tous les elres organisés. C'est ainsi que les épizooties de 1769 et 1772 ne furent pas moins formidables dans leurs résultats sur l'espèce bovine que les autres maladies chez l'homme . INFLUENCE DES PERTURBATIONS ATMOSPHÉRIQUES. 219 L'affection qui altaqua les animaux dans les immenses steppes de l'Europe et de l'Asie , avait la plus grande analogie avec la peste chez l'homme, sans pourtant se communiquer åce dernier. Ce mal , d'une nature éminemment contagieuse, s'étendit et causa d'incroyables ravages en Hongrie, en Po logne, en Allemagne et dans les Pays - Bas. Les animaux qui partageaient la même nourriture intoxicante que l'homme, étaient invariablement atteints des mêmes symp tomes, comme on put l'observer dans les maladies causées par l'ergot de seigle . Dans beaucoup de circonstances ils refusaient les céréales altérées ; et cet admirable instinct de conservation chez les animaux se fit surtout remarquer chez les oiseaux voyageurs ( 1 ) . Dans l'état d'endémicité chronique, la même solidarité existe entre les différents règnes de la nature . Les causes permanentes qui altèrent la santé de l'homme el empêchent l'amélioration de l'espèce, agissent également sur les plantes et les animaux, et quoiqu'il ne soit pas toujours possible d'établir des analogies absolues, il n'en est pas moins vrai de dire , qu'en dépit de l'influence nuisible des causes que nous avons énumérées, la nature fait tous ses efforts pour adapter la constitution des différents etres souffrants au milieu dans lequel ils sont destinés à vivre . ( 1 ) Hecker, ouvr. cité , p . 148. Les médecins de celle époque qui ont eu de si nombreuses occasions d'étudier la peste , conviennent tous de ce fait. Orräus en parle , et Diemerbroeck qui a décrit la grande peste de Nimègue en 1636, en cite de nombreux exemples . Ce dernier raconle que les oiseaux avaient tous abandonné Nimègue alors que le mal exerçait ses ravages. Orräus affirme que lors de la peste de Moscou en 1771 , tous les oiseaux do mestiques moururent. Les autres , tels que les corbeaux , les corneilles , les moincaux, qui pichaient en très- grande quantité dans les différents clochers de la ville , prirent leur voléc dès le début de l'épidémie ponr se disperser. On ne les renconlrait plus qu'isolés, et la fin de l'épidémie les réunit de nou vean (Orräys, p . 153, 161 ) . 220 INTOXICATION PAR LES CÉRÉALES ALTÉRÉES. S III . De l'intoxication par l'ergot du seigle . L'affection désignée sous le nom d'ergotisme ( 1 ) , exerça d'incroyables ravages dans les années épidémiques de 1769 à 1772. Les rapports de cette maladie avec l'altéra tion spéciale qui se produit sur l'épi de seigle , et que l'on désigne sous le nom de ergot, 'sont un fait incontestable . Nous ne pouvons avoir de meilleurs lémoignages que ceux des médecins qui traitérent cette affection , et voici com ment s'exprime l'un de ceux qui s'est le plus distingué dans ces années calamiteuses (2) : 1 ° Les seules personnes atteintes étaient celles qui avaient fait usage de pain ou de mets dans lesquels entrait de la farine de seigle ; 2° les malades éprouvaient une amé. lioration immédiate quand on changeait leur nourriture ; 3° les récidives étaient inévitables quand ils revenaient au pain empoisonné ; 4° le seigle de ces années contenait une quantité énorme de grains altérés ( secale cornutum ) ; 5º ce seigle altéré paraissait avoir une propriété intoxicante plus active que celle que l'on avait observée dans les années antérieures , ainsi que dans les contrées où cette affection est endémique ; °6º on a pu calculer, qu'en dehors du seigle ergoté, le tiers à peu près de la récolte de cette céréale ( 1 ) Kriebelkrankheit, Mullerkornbrand des Allemands. - Ce que j'aurai à dire sur l'iploxication crgoline est puisé à des sources authentiques. J'ai consulté les travaux des médecins qui ont combattu les épidémies produiles par l'ergol du seigle. Mes principales autorités sont Taube, Hartmann , Leidenfrost, Wichmanu, et le savant Hecker dont l'opinion , en fait d'histoire d'épidémies, est si compétente . (2) Taube. Historia morbi spasmodico convulsi imprimis illius qui annis 1770 et 1774 Cellensem regionem pervasil. In - 4 ', Gettingen , 1782 . ERGOTISME CONVULSIF ET GANGRÉNECX . 221 était altéré, et renfermait probablement le même poison que celui que contenait l'ergot. Ces propositions sont nettement formulées, et nous n'a vons pas à les discuter . Nous allons immédiatement décrire les principaux symptomes de cet empoisonnement ; et l'exa men de l'action comparative exercée sur l'organisme par l'altération du seigle et par celle du maïs, nous prouvera combien nos études sur les dégénérescences de l'espèce sont intéressées dans cette question . M. Hecker reconnait , avec les auteurs qui ont décrit les épidémies de 1769 à 1772, trois formes spéciales dans la maladie produite par l'intoxication ergotine : la forme bé nigne, la forme aiguë et la forme chronique. Nous pourrions y ajouter cette forme gangreneuse qui avait des rapports si intimes avec l'ancien mal des ardents , et dont l'Alle magne fut préservée, tandis que la France éprouva toutes les horreurs de cette affection épouvantable ; nous en par lerons dans un instant . Forme bénigne. — La forme bénigne se résumait dans des symptomes qui atteignaient à peu près l'universalité des habitants dans les pays où le mal exerçait ses ravages . Ils se plaignaient de fourmillements dans les pieds et dans les mains, le tout accompagné d'un état assez vague d'a nésthésie et de surdité . Chez la plupart des individus , les fourmillements n'étaient ressentis que dans les doigts , et lorsque cette sensation envahissait les avant-bras et même la périphérie, elle n'était jamais assez violente pour em pêcher ceux qui en souffraient de se livrer à leurs travaux habituels . Si nous ajoutons à ce malaise, la manifestation d'embarras gastriques, les dispositions à la diarrhée et aux vomissements, on aura une idée assez exacte de cette forme bénigne à laquelle peu de personnes étaient sous traites . Ceci est confirmé par cette réflexion judicieuse de 222 INTOXICATION PAR LES CÉRÉALES ALTÉRÉES . Taube et de Wichmann, applicable d'ailleurs à toutes les épidémies, que là où le mal sévissait avec violence, tous les habitants de la contrée en ressentaient quelque chose. Forme aiguë. La forme aiguë nous rappelle une des phases les plus pénibles de l'intoxication saturnine. Il n'était pas nécessaire que l'accés fût annoncé par des four millements dans les mains ; il éclatait au contraire comme la foudre ; les malades étaient frappés de cécité et ils éprouvaient des syncopes qui leur enlevaient l'usage des sens. Ces phénomènes préliminaires inauguraient la série ultérieure des accidents les plus formidables. Un tremble ment général des membres était suivi de crampes et de contractions dans tous les muscles fléchisseurs. On voyait les individus prendre involontairement, sous l'influence de la douleur, les attitudes les plus bizarres ; le corps était convulsivement replié sur lui - même, et les contractures dans les doigts et dans les orteils, ainsi que l'application violente des bras contre la poitrine, indiquaient assez l'état spasmodique qui torturait ces malheureux . Ils éprouvaient un soulagement considérable lorsqu'on parvenait après beaucoup d'efforts à étendre leurs membres, mais le bien être n'était que momentané et la douleur ne tardait pas àd se généraliser. Ils ressentaient dans la région précordiale une tension gravative, accompagnée de coliques intolérables . Le spasme convulsif de la glotte amenait des efforts infructueux de vomissements. Les selles étaient rares et l'urine ne s'échap pait que goulte à goutte. Le corps se couvrait d'une sueur glaciale , et la face, inondée par l'écume qui s'échappait de la bouche, avait une couleur jaunâtre et terreuse . Pendant cette scène convulsive, le pouls restait petit et rien n'in diquait un trouble spécial dans le système circulatoire . Les rémissions n'étaient, du reste , que de courte durée, et ERGOTISME CONVULSIF ET GANGRÉNEUX . 223 а bientôt les spasmes se succédaient presque sans inter ruption. L'action des sens était abolie et les malades per daient l'usage de la parole . Vers le troisième jour, la série de ces accidents convulsifs se terminait par la mort, et l'on ne cite aucun malade qui ait pu être sauvé dans des con ditions pareilles . Il n'existait d'immunité ni pour l'age, ni pour le sexe ; les enfants à la mamelle échappaient seuls aux conséquences de l'intoxication ergotine; et l'on a raison de citer comme un phénomène extraordinaire, au milieu des angoisses d'un état pareil à celui que nous avons décrit, que le lait ne tarissait pas chez les mères et que les enfants n'en éprouvaient aucun dommage ( 1 ) . Forme chronique. - Cette forme, que Wichmann con sidère comme le deuxième degré de la maladie, avait une durée plus longue. Les premiers symptomes paraissaient avoir leur point de départ dans le système de la vie orga nique, et voici quel était le développement et la marche de cette affection . Quelques jours avant l'explosion de l'accès , les malades ressentaient de la pesanteur dans les membres, une espèce de tension dans la région précordiale avec dégoût pro poncé pour les aliments, et un sentiment de froid qui envahissait le tronc et s'étendait jusque dans la région vertébrale . De temps à autre, les individus qui en étaient à cette période d'incubation éprouvaient dans les membres quelques secousses accompagnées de crampes ; et les four millements, dont ils se plaignaient , n'étaient déjà plus perçus à la périphérie seulement, mais cette sensation existait jusque dans la profondeur des organes. Il n'en fallait pas davantage aux praliciens exercés pour diagnosti ( 1 ) Taube, $ 98. Celle forme violente est le troisième degré de la ma ladie d'après Wichmann . 224 INTOXICATION PAR LES CÉRÉALES ALTÉRÉES. quer l'existence de la maladie, et cependant il n'y avait encore aucun dérangement intestinal ; les fonctions de la peau étaient normales et les malades éprouvaient de le gères transpirations qui ne les fatiguaient nullement. A cet ensemble prodromique succédaient bientot des symptomes d'une nalure plus alarmante . Ils consistaient en étourdissements, avec constriction douloureuse dans la ré gion précordiale. Les vomissements d'une matière filante et muqueuse semblaient soulager les malades, mais l'espoir s'évanouissait bientôt avec la réapparition des crampes. Les muscles fléchisseurs se contractaient avec violence; les patients, exaspérés par la souffrance, imploraient la pitié des spectateurs pour les aider à étendre leurs membres . Ils étaient généralement inquiels, agités ; la sueur ruisse lait de leurs corps , et néanmoins il n'existait aucune élé vation du pouls , qui sous la pression du doigt paraissait même plus concentré et moins fréquent qu'à l'état ordinaire . L'expression de la figure révélait surtout chez ces infor lunés le sentiment des plus vives douleurs , et les convul sions spasmodiques des muscles de la face contribuaient encore à donner au visage ce cachet grimaçant signalé par les auteurs. La couleur jaune de la peau , sa leinte sale et terreuse pouvaient passer dans ce cas, ainsi que dans la plupart des intoxications dont nous avons parlé, pour l'in dice le plus certain d'une altération profonde dans les fonctions nutritives . Au reste , les perversions du goût chez ces malades étaient trop nombreuses pour ne pas dénoter l'influence spéciale exercée par l'intoxication ergotine sur les fonctions digestives . Le désir de manger se faisait par fois impérieusement sentir, et les mets acides étaient les seuls pour lesquels ils témoignaient une préférence mar quée . Toutefois les forces digestives ne répondaient pas chez eux à ce besoin anormal, et des diarrhées intermi ERGOTISME CONVULSIF ET GANGRÉNEUX . 225 nables étaient la conséquence du moindre écart de ré gime. Les vieillards et les enfants succombaient inévitable ment dans un état d'hydropisie et de marasme, et les ali ments que ces affamés avaient ingérés avec voracité étaient rendus dans leur éiat naturel . Souvent aussi remarquait- on la présence de nombreux vers intestinaux, dont l'expulsion était ordinairement regardée comme un signe favorable ( 1 ) . L'appétence pour les boissons acidulées n'était pas moins vive que pour les aliments de même nature, mais il n'en résultait aucun soulagement . Les liquides étaient à peine ingérés, que les vomissements reprenaient leur cours el que les crampes recommençaient. Les accés duraient des heures entières, après lesquelles s'établissait une prostra tion extrême, suivie d'un sommeil paisible . En se réveillant les malades éprouvaient de nouveau un grand besoin d'alimentation, auquel on s'empressait trop de satisfaire . ( 1 ) Ces détails peuvent paraître minutieux , mais nous ferons ressortir leur importance dans le chapitre où , généralisant tous les phénomènts pathologiques qui sont la conséquence des diverses intoxications minérales et végétales , nous élablirons les analogies et les dissemblances qui existent entre ces phénomèoes. Nous espérons que ce résumé comparatif et raisonné de tous les faits que nous avons exposés, facilitera le classement des êtres dégénérés par l'action intoxicante des divers agents minéraux et végétaux qui ont fait l'objet de nos élndes . En effet, en examinant l'état de dégéné rescence dans ses rapports avec la nature de la cause , la spécificité de son action, les lésions invariables que celle cause amène dans la structure du sys -tème nerveux et dans l'exercice de ses fonctions, nous devons arriver à une classification où les analogies , les dissemblances, et les caractères essen liels des diverses variétés maladives , seront parfaitement tranchés . Nous appuyons dans ce cas nolre hypothèse sur des données aussi certaines que que peuvent nous fournir les sciences d'observation . Seulement il ne s'agit pas de réunir des faits, mais il importe de les comparer el de les juger d'après leur valeur intrinsèque. celles 15 226 INTOXICATION PAR LES CÉRÉALES ALTÉRÉES . Ils se trouvaient ensuite assez forts pour vaquer à leurs travaux , mais ils ne tardaient pas à revenir, chancelants comme des hommes ivres , et en proie à de nouveaux accès dont la terminaison élait souvent falale . Cette espèce de titubation dans la marche tenait å diverses causes. 1 ° Les individus empoisonnés par les céréales altérées éprouvaient des éblouissements et des troubles particuliers du côté de la vue . Dans l'intoxication saturnine on a pu constater souvent l'amaurose, et dans l'intoxication ergo tine cette lésion spéciale du nerf oplique était loin d'être rare . Le plus ordinairement les pupilles étaient très -dila tées , les objets d'une nature circonscrite paraissaient doubles ; quelques personnes ne pouvaient plus lire et la lumière du soleil leur causait une impression pénible ; nous aurons occasion d'observer le même phénomène chez les pellagreux (1) ; 2° Un autre fait pathologique très-singulier amenait la marche chancelante si caractéristique chez ces malades . La rétraction continue du tendon d'Achille les empêchait de poser le talon sur le sol . Ils ne pouvaient trouver leur point d'appui que sur l'extrémité des orteils , et la progres sion devenait ainsi très difficile . Mais là he se bornaient pas les lésions du système ner veux et les troubles de ses fonctions. Cette étude nous intéresse au plus haut degré ; elle nous aidera dans l'exa. men comparatif des phénomènes pathologiques qui sont la conséquence des diverses intoxications . ( 1 ) Les accidents amauroliques m'ont paru avoir un résultat plus grave dans l'inloxication par les céréales . Taube cile comme une des conséquences de celle affection la production de la cataracte noire. Jamais, dit ce médecin , l'inslrument du chirurgien n'a pu guérir une cataracte de cette espèce (Taube 33, 238) . Il est probable que l'incurabilité dans ce cas tenait à la complication amaurotique . > ERGOTISME CONVULSIF ET GANGRENEUX. 227 2 Les doigts et les orteils restaient comme privés de sen timent , et la circulation ne revenait dans les extrémités que sous l'influence d'un travail manuel actif. Le sens du tact était comme aboli , dit le docteur Hecker, au point que les malades saisissaient des corps brûlants et s'enfonçaient des aiguilles dans les chairs sans éprouver de douleur ( 1 ) . Rien de régulier du reste dans l'apparition des crampes . On re marquait seulement que les accès étaient plus violents dans la soirée, et l'ensemble des fonctions nerveuses de la vie de relation et de la vie de nutrition se ressentait de la suscep tibilité spéciale que contractaient les malades sous l'in fluence de la périodicité . Dans tous les cas , les instants de rémission présentaient à peu près les mêmes caractères chez tous , savoir : insensibilité des extrémités, fourmillements, tremblement des membres, troubles de la vue (surtout chez ceux qui avaient été saignés d'une manière exagérée ), éblouissements, sentiment de tension dans la région précordiale. Celte dernière sensation était l'indice du retour des accés . Les différents symptomes que nous venons d'énumérer, sont les phénomènes pour ainsi dire initiaux de toutes les intoxications. Nous les avons retrouvés dans l'empoisonne ment par l'alcool , par l'opium et le plomb, et nous verrons pareillement que sous l'influence de la progression du mal , les accidents nerveux vont atteindre leur dernier degré de paroxisme . De tous les phénomènes nerveux, le plus persistant et le plus invariable était la sensation si souvent désignée so le nom de fourmillements. Il n'était aucune partie du corps > ( 1 ) Taube ( S 118) cile plusieurs fails de ce genre. Des couturières s'apercevaient à leur grande surprise que leurs doigts restaient allachés aux objels de leur travail . Elles ne s'étaient pas aperço que les chairs avaient été traversées par les aiguilles . 228 INTOXICATION PAR LES CÉRÉALES ALTÉRÉES . dans laquelle les malades ne se plaignissent d'éprouver des sensations de ce genre : dans la tère , les gencives, la bouche, dans l'intérieur de la poitrine et des intestins , aussi bien que dans les bras et les jambes . Les spasmes et les con vulsions alternaient parfois avec un état cataleptique qui ne durait que quelques minutes, et n'était souvent lui- même que la transition à ces formidables accés épileptiques dé crits par les auteurs de cette époque, et dont le délire était la conséquence inévitable. Un rire sardonique précédait ordinairement les trou bles intellectuels ; les malades perdaient le souvenir de ce qu'ils avaient antérieurement éprouvé , et les accès maniaques acquéraient une violence telle , que l'on était obligé d'enchaîner ces frénétiques. Au reste, cet état d'acuité ne tardait pas à avoir sa terminaison fatale. Lorsque les malades ne succombaient pas dans cette période aiguë de leur affection, ils tombaient dans un état de marasme et d'hébétude intellectuelle dont quelques-uns ne pouvaient plus se relever . Ceux qui furent assez heureux pour triom pher de ce redoutable fléau, dit Burghard , qui a décrit une épidémie convulsive en Silésie , conservèrent pendant un temps considérable de la débilité dans les membres, une sorte de roideur et même d'impuissance dans les mouve ments , et enfin de l'engourdissement dans les facultés intel lectuelles . Les convalescences étaient interminables, et les malades, épuisés par des diarrhées chroniques , succombaient or dinairement dans le dernier degré du marasme avec des épanchements dans les cavités splanchniques et abdo minales. Les terminaisons critiques les plus beureuses étaient celles qui s'accompagnaient de transpirations et d'une fièvre bien franche . Dans d'autres circonstances, des abcès et des éruptions exanthemaleuses , surtout chez ERGOTISYE CONVULSIF ET GAXGRÉSECI . 229

les enfants, étaient un signe favorable ( 1 ) . Mais quand l'affection devait avoir une issue fatale, les parties exté rieures devenaient de plus en plus insensibles à l'influence de la douleur ; les spasmes, les convulsions apparaissaient á de plus longues distances, et le mal semblait se concen trer à l'intérieur . Les patients restaient plongés dans une torpeur indicible : l'activité des sens disparaissait, la sur dité faisait des progrès, et l'embarras de la langue pouvait se comparer à ce que nous observons dans la paralysie générale et dans la pellagre, ainsi que dans les phases terminatives de utes ces affections du système nerveux où l'on peut suivre l'évolution régulière et progressive de l'ensemble des lésions sensoriales, depuis le fourmillement des extrémités inférieures, jusqu'à la paralysie convulsive avec perte absolue des facultés intellectuelles. C'est dans ces tristes conditions que succombaient les malades sou mis à l'intoxication ergotine, et l'élément convulsif et dou loureux semblait dominer jusque dans les derniers moments de leur existence . Des spasmes tétaniques pliaient le corps , tantôt en avant , tantot en arrière, jusqu'à ce qu'enfin une convulsion suprême vint mettre un terme à des tortures intolérables . Tels sont les principaux phénomènes maladifs observés dans l'ergotisme convulsif. Cette affreuse maladie a-t-elle existé avant l'année 1587 , où les ravages qu'elle exerça en Silésie attirérent pour la première fois, à ce qu'il parait, l'attention du monde médical ? Tout nous fait présumer, en l'absence des documents historiques, qu'à toutes les époques de l'humanité, l'avénement des mêmes causes ( 1 ) Les spasmes étaient parfois si violents que quelques -uns de ces ma lades, d'après ce que raconte Taube, restèrent plus ou moins muets pour s'être mordu la langue ou se l'ètre , parfois, entièrement coupée. 230 INTOXICATION PAR LES CÉRÉALES ALTÉRÉES. produit les mêmes effets. La substance toxique spéciale désignée sous le nom de ergot de seigle , augmente inva riablement dans les années pluvieuses , ceci est un fait in contestable ; mais le seigle n'est pas l'unique céréale, il s'en faut, qui subisse des altérations susceptibles d'amener dans l'organisme des effets similaires , c'est-à-dire , de vé ritables empoisonnements . Il est donc infiniment probable que des affections épidémiques analogues ont existé dans tous les temps et dans tous les lieux ; seulement l'ignorance où l'on était de la cause , a fait que des noms différents ont été donnés à des maladies appartenant à la même famille pathologique. L'erreur était d'autant plus facile à commettre que l'in toxication variait dans son intensité selon les temps, les lieux, les influences épidémiques générales , et selon les dispositions héréditaires des populations soumises å l'in fluence d'une cause endémique. Personne ne nie plus aujourd'hui que l'ancien mal des ardents , connu encore sous le nom de peste noire, de feu de Saint- Antoine, ne soit autre chose que l'ergotisme gangreneux qui a ravagé plusieurs provinces de la France à l'époque où l'ergotisme convulsif sévissait en Allemagne. Il m'est difficile d'ad mettre avec le savant Hecker que ces deux états patholo giques, qui dérivent incontestablement de la même cause, doivent être considérés comme deux affections essentielle ment distinctes . Je leur assigne, quelles que soient les diffé rences dans l'intensité de leur action sur l'organisme , la place qui leur convient naturellement dans la famille des maladies qui sont le résultat de l'intoxication par les sub stances alimentaires altérées ( 1 ) . (1 ) Il n'était pas rare de voir dans l'épidémie de 1771 des éruptions de ce genre , qui intéressaient parfois toule l'enveloppe légumentaire. Taube cite ERGOTISME CONVULSIF ET GANGRËNEUX . 231 La cause qui produit la pellagre rentre dans les mêmes éléments étiologiques . Il s'agit aussi dans ce cas de l'alté ration , ou même de l'usage exclusif d'une céréale qui n'al teint pas dans les pays septentrionaux son degré voulu de maturité, et dont l'action intoxicante est aujourd'hui mise hors de doute . C'est dans l'observation comparée de tous les phénomènes pathologiques dus à ces diverses sub stances, c'est dans l'examen de leur action dégénératrice sur l'espèce humaine , que nous puisons les motifs de nos analogies et les éléments de notre classification . Toutefois, comme le sujet qui nous occupe repose encore sur des opinions controversées, nous tenons à dissiper les doutes et les incertitudes qui pourraient surgir dans les esprits, en établissant notre théorie sur l'examen comparé des faits pathologiques . Ergotisme gangreneux . Dans le but de faire mieux ressortir les analogies qui existent entre l'ergotisme gan gréneux et l'épidémie du moyen âge connue sous le nom de feu de Saint-Antoine, peut-être n'est- il pas hors de pro pos de donner une courte description de cette dernière épidémie . Voici , d'après le docteur Hecker, les principaux symptomes de cette terrible affection ( 1 ) . le cas d'une jeune fille de 7 ans, dont le corps entier n'était devenu qu'un vaste ulcère ; la peau se détacha par fragments et sa renovation s'opéra dans d'excellentes conditions ; l'enfant guérit . Dans l'ergotisme gangreneux tel qu'il sévit en France, les parties molles étaient frappées de sphacèle et ne se renouvelaient pas . ( 1 ) Voir les recherches sur le feu de Saint-Antoine, par MM. de Jussieu, Paulet, Saillant et l'abbé Tessier. Histoire et mémoire de la sociélé royale de médecine, année 1776, p . 260. On trouve aussi dans les Annales géné rales de la médecine allemande , lome XXVIII, janvier 1834 , une excellente monographie du docleur C. H. Fuchs sur le même sujet. Il résulte de lous ces documents, que de l'année 857 à l'année 1547 , on ne compla pas moins 232 INTOXICATION PAR LES CÉRÉALES ALTÉRÉES. Les infortunés atteints par le mal souffraient d'une ma nière intolérable : les grincements des dents, les contorsions de tout le corps, les cris arrachés par la douleur, étaient l'expression la plus saisissante de cet état d'inexprimable angoisse. Ils accusaient un feu qui , caché sous la реаи , dé vorait leurs muscles et les séparait des os . Les parties extérieures étaient néanmoins d'un froid glacial , et l'on ne parvenait pas à réchauffer ces malades . Plus tard les par ties alteintes devenaient noires comme du charbon , et l'air était empesté par la putréfaction des chairs qui se déta chaient des os. La gangrène envahissait les membres dans des proportions si formidables, que des malheureux, privés de leurs bras et de leurs jambes , ne représentaient plus qu'un tronc informe et imploraient la mort à grands cris . Lorsque l'influence morbide envahissait les intestins, les malades ne tardaient pas à succomber au milieu des plus vives douleurs. Parfois aussi les symptômes ne se tradui saient pas au dehors par la gangrène des membres, et les terminaisons favorables étaient indiquées par la transition d'un froid glacial à une chaleur intense accompagnée de fièvre; cependant , l'absence de la gangrène était l'exception la plus rare . Dans quelques descriptions des épidémies qui sévirent en Allemagne et en Lorraine dans " le onzième siècle , les auteurs font aussi mention de crampes et de convulsions , nervorum contractione distorli cruciabantur ( 1 ) . de vingt -huit de ces terribles épidémies . La plus rapprochée de notre époque éclala en l'année 1830 . ( 1 ) Hecker . Ouvrage cilé , p . 347. Les ravages causés par le mal des ardents variaient beaucoup dans leur intensité. Dans quelques épidémies, le nombre des guérisons égalait celui des décès ; dans d'autres, au contraire, la mortalité était générale. C'est ainsi qu'en l'année 1099 , le mal sévit avec une violence telle qu'il n'échappa aucun malade. En 994, plus de 40,000 indi ERGOTISME CONVULSIF ET GANGRÉNEUX . 233 1 Si l'on rapproche maintenant ces faits, si incomplets qu'ils peuvent être, des observations modernes, il faut bien admeltre qu'il existe une grande analogie entre le mal des ardents et l'ergotisme gangreneux . C'est dans les années humides que le mal éclatait avec une intensité spéciale , et la famine était l'auxiliaire le plus puissant de la propaga tion . Au reste , les faits qui prouvent cette analogie sont consignés dans l'histoire de l'Académie des sciences, et tout ce qui se passait en 1709 et plus tard dans diverses con trées de la France, était la reproduction exacte de la peste du moyen âge . La maladie, d'après la relation que nous laisse le méde cin Langius ( 1718) , débutait par une lassitude extraordi naire , sans aucun mouvement fébrile. Bientot le froid s'emparait des extrémités , qui devenaient pales et ridées, comme elles le sont après une longue immersion dans l'eau chaude ; les rides étaient même si prononcées qu'elles ne vidus périrent dans le midi de la France . 14,000 personnes succombèrent à Paris en 1148. Il est inutile d'ajouter que l'on ne connaissait aucan moyen médical contre celle maladie . Les croyances religieuses de cette époque allri buaient une grande influence à saint Antoine pour la guérison de ce mal , el l'on sait que l'ordre fondé en 1089 par Gaston dans le Dauphiné, avait pour but de secourir les malheureux alleints de celle peste . Hecker fait la remarque intéressante qne lous les pays où l'ergotisme gangreneux s'est montré dans les temps modernes, ont pareillement été visités par le mal des ardents dans le moyen âge . La Flandre, le Dauphiné, l'Orléanais , les environs de Blois et d’Arras , ont été décimés par ces deux épidémies. En Espagne a régné l'ergorisme gangreneux ; mais celle région a été préservée da mal des ardents. L'Italie a été ravagée par le même mal , tandis que la plus grande partie de l'Allemagne et le nord de l'Europe n'ont jamais éprouvé que les alteintes de l'ergolisme convulsiſ. Hecker en conclut que ces deux affections, quoique reconnaissant la même cause, sont parfaitement distinctes l'une de l'autre . 234 INTOXICATION PAR LES CÉRÉALES ALTÉRÉES, permettaient pas de distinguer les traces des veines. En gourdis, privés de toute sensibilité , ne se mouvant qu'avec peine, les membres ressentaient intérieurement des dou leurs très-aiguës, qu'exaspérait encore la chaleur de la chambre ou celle du lit, et qui ne cédaient que lorsque les malades s'exposaient à l'influence d'un froid vif et à peine supportable. Ces douleurs s'étendaient peu à peu , et mon taient des mains aux bras et aux épaules, et des pieds aux jambes et aux cuisses, jusqu'à ce que la partie affectée devint séche, noire, sphacelée et se séparat du vif. Quel ques victimes de ce fléau trouvèrent dans leurs gants ou dans leurs bas une ou deux phalanges digitales compléte ment détachées . Dans le cours de la maladie, les autres organes du corps étaient en assez bon état , excepté que lors de l'accroissement de la douleur, les malades éprou vaient une légère chaleur fébrile , puis une sueur copieuse qui s'étendait depuis le sommet de la lète jusqu'au creux de l'estomac , et enfin un sommeil pénible agité par des rêvasseries fatigantes. Ceux qui n'avaient compris dans leur nourriture qu'une petite quantité de pain de seigle cornu en furent quittes pour quelques ressentiments de pesanteur et d'engourdissements dans la tête , auxquels succédait souvent une espèce d'ivresse assez notable, dernier symptome auquel étaient plus spécialement expo sés ceux qui avaient mangé le pain de seigle sortant du four (1 ) Toutes les descriptions que les médecins de cette époque nous ont transmises sur les effets de l'empoisonnement par l'ergot du seigle , ne nous laissent aucun doute sur l'identité de l'ergotisme gangreneux et du mal des ardents . On vit , dit le docteur Salerne, médecin à Orléans, un 1718. ( 1 ) Langins . Acta cruditorum ; anno, ERGOTISME CONVULSIF ET GANGRENEUX . 235 enfant de dix ans dont les deux cuisses se détachérent de leur articulation sans aucune hémorrhagie ; son frère , agé de 14 ans, perdit la jambe et la cuisse d'un coté, et la jambe de l'autre ; tous deux moururent aprės vingt-huit jours de maladie . Ceux auxquels on fit l'amputation d'un membre gangréné , périrent plutôt que ceux qui ne furent pas soumis à cette opération ; de plus de cent vingt malades opérés ou non , il n'en échappa que quatre ou cinq ..... Quelques -uns de ces malheureux criaient jour et nuit et se plaignaient d'élancements affreux . Salerne observa que tous ces malades avaient l'air hébété, stupide, et ne pouvaient rendre raison de leur mal ; que leur peau était généralement jaune ; que la face surtout, et le blanc des yeux présentaient cette teinte plus pronon cée qu'ailleurs, et qu'ils tombaient dans un amaigrissement extrême ( 1 ) . Dans l'ergotisme convulsif tel qu'il a existé générale ment en Allemagne et dans le nord de l'Europe, nous n'avons pas vu celte prédominence des accidents gangré neux qui formaient le caractère de l'intoxication par les ( 1 ) Le docleur Vetillarl, qui publia en 1770 une méthode curative appli cable aux maladies causées par le seigle ergolé , rapporte le fait suivan ! : « Un pauvre homme de Noyen , dans le Maine, voyant un fermier oublier son seigle, lai demande permission d'enlever le rebut ponr en faire du pain . Le fermier lui représenta que ce paio pourrait lui être préjudiciable, mais le besoin l'emporta sur la crainte . Le pauvre homme fit moudre ces criblures, composées pour la plus grande partie d'ergot, el il forma do pain de leur farine. Dans l'espace d'un mois , cet infortuné, sa femme et deux de ses enfants périrent misérablement ; un troisième qui était à la mamelle, et qui avait mangé de la bouillie de cette farine, échappa à la mort ; il existe encore, mais, quelle triste existence ! Sourd -muet et privé des deux jambes . Voir l'article ergotisme du Dictionnaire des sciences médicales, par le docteur Renauldin . 236 INTOXICATION PAR LES CÉRÉALES ALTÉRÉES. céréales en France ; mais peut--on en inférer que ces deux formes différentes, il est vrai , par leurs manifestations extérieures, étaient néanmoins distinctes dans leur nature intime ? Evidemment non. S'il en était ainsi , chacune de ces maladies parcourrait ses phases avec ses caractères essentiels, et l'on ne verrait jamais l'ergotisme convulsif subir ces transitions pathologiqnes qui nous offrent tous les phénomènes de l'ergotismo gangreneux. Le contraire a cependant eu lieu , de l'aveu du docteur Hecker lui-même, dans les épidémies d'ergotisme convulsif qui ravagérent la Suisse, le pays de Hartz et l'Artois dans les années 1709 , 1716, 1749 et 1750. Quoiqu'il nous soit impossible de spécifier pourquoi telle forme règne plutôt dans un pays que dans un autre, nous n'y voyons que les degrés diffé rents d'une intoxication similaire . La même difficulté d'ex plication se présentera lorsque nous aurons à étudier les dégénérescences résultant de l'intoxication paludéenne. Nous verrons les effets pathologiques les plus variés se produire selon les circonstances qui donnent au miasme paludéen un degré plus ou moins considérable d'activité . On conçoit que les variétés dans la constitution géologique du sol , dans les saisons, dans le temperament même des individus, amènent des différences radicales entre telle forme de fièvre et telle autre ; néanmoins, toutes ces diffé rences ne nous empêcheront pas d'établir une classe unique des dégénérescences provenant de l'intoxication palu déenne . Nous ne reviendrions pas sur les analogies de l'ergotisme gangrèneux et de l'ergotisme convulsif, si cette importante question de l'empoisonnement par les céréales altérées ne se rattachait pas à l'histoire des dégénérescences dans l'es pèce . C'est pour avoir perdu de vue la communauté d'ori gine de certaines affections épidémiques , que les patholo ERGOTISME CONVULSIF ET GANGRÉNEUX . 237 gisies en ont fait des entités morbides distinctes. Celle vérité ressortira bien mieux encore des considérations que va nous suggérer l'histoire de la pellagre , cette affection eminemment dégénératrice. Si l'on nous objectait que tout ce que nous avons dit sur l'ergolisme n'atteint que le passé, et n'intéresse que très-indirectement la question des dégénérescences, notre justification se trouverait dans l'étude de l'endémicité pellagreuse. L'origine de cette affection, la nature des lésions qu'elle produit dans l'orga nisme, son influence désastreuse sur la conservation nor male de l'espèce, offrent des analogies- si frappantes avec l'ergotisme convulsif , qu'il ne nous est pas possible d'a border la question des épidémies modernes, sans jeter un regard rétrospectif sur les épidémies anciennes. Cette méthode parait éminemment propre à favoriser le progrès de nos études . Elle nous démontre que les analogies qui existent entre des affections en apparence diverses, indiquent un mal toujours présent, et que les causes des dé générescences ne peuvent être bien comprises qu'en ratla chant l'histoire actuelle de l'humanité souffrante à celle de son passé. SIV. De la Pellagre , et des rapports de cette affection avec l'alimentation exclusive par le maïs . Nous avons cherché à établir l'identité qui existe entre l'ergotisme gangreneux et une autre affection dont le nom réveille le souvenir d'une des plus désastreuses épidémies qui ait jamais affligé l'humanité. Les preuves sur lesquelles nous avons basé nos appréciations sont plus ou moins vul nérables, sans doute, par leur coté théorique, mais elles n'en présentent pas moins à l'observateur qui étudie alten 238 DĖGÉNÉRESCENCE PELLAGREUSE . tivement la nature et la marche des épidémies, les éléments les plus indispensables à l'appui de ses convictions médi cales . Si , d'après la pensée aussi juste que profonde de Haller, les épidémies sont la vie des maladies, comment serait-il pos sible de concevoir cette vie en debors des causes qui, sous les latitudes les plus diverses, s'attaquent à la constitution des étres vivants, et modifient assez profondément leurs fonctions organiques pour qu'il en résulte , tantôt des races nouvelles et tantôt des variétés maladives parmi ces mêmes races. La science hygiénique, dont les progrès actuels ne peu vent être niés par personne, a pour but de nous enseigner les causes qui entretiennent la vie des maladies, et de nous indiquer les moyens de préservation . Toutefois les plus sages , les plus minutieuses précautions de rhygiène, ne peuvent rien contre certaines causes épidémiques . Les révo lutions dans la marche, l'ordre et la succession des phéno menes naturels, amènent, comme nous l'avons vu , les per turbations les plus graves dans la constitution de tous les etres organisés. Ce sont les influences climatériques qui en tretiennent de la façon la plus active la vie des maladies ; mais si l'homme devient en quelque sorle, et pour ainsi dire fatalement, le jouet de ces mêmes influences, il ne s'en suit pas qu'il reste d'une manière absolue sans moyens de préservation et de défense contre tant d'éléments réunis de destruction . Or, c'est précisément dans ces circonstances solennelles que la médecine est appelée à remplir le role qui lui acquiert les droits les plus incontestables à la reconnaissance des hommes. Elle s'appuie d'une part sur l'observation pour si gnaler les circonstances qui prêtent aux causes indépen dantes de la volonté humaine les éléments les plus actifs de INFLUENCE DE L'ALIMENTATION PAR LE MAPS. 239 propagation malfaisante ; elle s'éclaire ensuite des ensei gnements de l'histoire pour relier le présent des faits pa thologiques à leur passé, et prouver la solidarité qui existe entre des épidémies, dont les effets sont en apparence si différents . Dès le moment où la science est entrée dans cette voie, on peut dire qu'un grand progrés a été réalisé. L'étude comparative qui a été faite dans ces derniers temps des diverses maladies dont l'origine est due à la viciation des céréales, a fait pressentir à quelques bons esprils , et parti culièrement à M. le docteur Rayer, que la convulsion cé réale, l'acrodynie et la pellagre constituent un seul et même groupe nosologique . Ces affections, dit un auteur moder ne ( 1 ) , proviennent d'une altération encore mal connue du grain de diverses céréales , mais tout porte à croire que cette altération est à peu près semblable dans les trois cas. Les différences qu'elles offrent, ajoute le docteur Roussel , suivant qu'elles se présentent, comme maladie sporadique, comme affection épidémique ou endémique, tiennent uniquement à ce que , tantot l'altération du grain ne se développe que dans de petites proportions ou à de rares intervalles , et que tantôt elle se produit d'une manière plus géné rale et plus continue. La convulsion céréale, l'ergotisme, ( 1 ) M. Théophile Roussel : De la Pellagre, de son origine, de ses progrès, de son existence en France, de ses causes et de son traitement curatif et préservalif. Paris , 1845. La lecture de cet ouvrage est indispensable à ceux qui voudront avoir une notion complète de cette singulière affection, dont l'existence en France était à peine soupçonnée au commencement de ce siècle... J'ai eu moi -même, en 1845 , une occasion précieuse d'étudier la pellagre dans les provinces Vénitiennes et dans la Lombardie, et je puis affir mer que l'intéressant ouvrage du docteur Roussel répond parfaitement à ce qu'il est permis de savoir dans l'état actuel de la science. 240 DÉGÉNÉRESCENCE PELLAGREUSE . l'acrodynie ( 1 ) sont dans le premier cas ; la pellagre, au con traire , au moins dans les régions tempérées de l'Europe, présente en général les caractères d'une endémie, parce que le maïs, céréale exotique, s'alière plus souvent dans certaines contrées que dans sa propre patrie . ( 1 ) On a désigné sous le nom d'Acrodynie, une maladie épidémique qui régna à Paris , en 1828 el 1829 , et qui était particulièrement caractérisée par des douleurs ou des engourdissements dans les membres inférieurs et supé rieurs, et par des phénomènes inflammatoires, surlout à la paume de la main et à la plante des pieds . Dans ses Elements de pathologie médicale , Requin signale chez ces malades des engourdissements et des fourmillements des extrémités inférieures et supérieures ... Ces douleurs étaient ordinai rement plus fortes la nuit que le jour. Quelquefois, elles remontaient le long des jambes et des cuisses , le long des avant - bras et des bras, jasqu'au tronc . Tantôt c'était une sensation de froid , surtout à leurs extrémités ; tantôt c'était une chaleur brûlante qui forçait quelquefois les malades à tenir les pieds hors du lit. Chez quelques -uns l'hypertrophie des pieds et des mains était poussée à tel point, que la moindre pression ne pouvait être supportée, en sorte qu'il devenait impossible à ces pauvres gens de se tenir debout, et même de rien saisir entre leurs doigts . Chez d'autres encore, on observait l'anesthésie plus ou moins prononcée de ces mêmes parties ; en un mot, tous les degrés d'engourdissement, jusqu'à l'abolition presque complète du sentiment et du tact . Certains malades, heureusement en petit nombre, lombaient dans la pa ralysie proprement dile ; ils n'avaient plus que des membres inertes , qui allaient s'amaigrissant, et dans lesquels ils ressentaient encore , par inter valles, des élancements douloureux . Les soubresauts des tendons et les crampes se remarquaient dans quelques cas . (Voir l'ouvrage de Requin : Elé ments de pathologie médicale, tome II, p . 491. Chap . Epidémies parli culièrement mémorables.) De loules les opinions qui ont élé émises à celle époque sur la cause de celle singulière affection, celle de M. Cayol pous paraît se rapprocher davan lage de la vérité . Cet auteur signale une altération particulière du pain ; les symptômes de celle affection nous rappellent en effet quelques -uns des faits pathologiques observés daus l'ergotisme. INFLUENCE DE L'ALIMENTATION PAR LE MAÏS . 241 Les conséquences des idées modernes, à propos de la communauté d'origine des diverses affections dues à l'allé ration des céréales, sont faciles à saisir . Elles nous ap prennent que les causes qui ont provoqué ces terribles épidémies du moyen age ne sont jamais absentes , et que la même altération des céréales amène des résultats également défavorables à la propagation normale de la race et à son perfectionnement ultérieur. Ajoutons encore que ce n'est pas seulement cette vérité qui ressort de nos études, mais qu'il est un autre côté de la question dont l'importance a déjà été entrevue par quelques hygiénistes modernes ( 1 ) . Je veux parler de l'influence désastreuse exercée sur la santé des populations par une nourriture végétale trop exclusive. Cette atteinte aux lois les plus essen tielles de l'hygiène se traduit au- dehors par la cachexie, l'étiolement des individus, la diminution de la taille , et par cet état général d'énervation et d'anémie dont les géné rations nouvelles portent toutes la fatale empreinte . Ces con ditions dégénératives, dans les contrées ou le maïs forme la ( 1 ) En parlant des hygiénistes modernes, je ne veux pas faire exclusion des anciens, el prétendre par là qu'ils n'avaient aucune connaissance des ma ladies causées par la viciation des céréales ; mais, comme le fait remarquer avec jaslesse M. le docteur Th. Roussel , on chercherail en vain dans les anciens un tableau de la convulsion céréale et de l'ergotisme gangreneur, comparable de loules pièces à ceux que les médecins des derniers siècles nous ont laissés . Daps plusieurs passages des oeuvres de Galien, il est fait mention des graves inconvénients qui en résultaient pour ceux qui , poassés par le besoin, faisaient usage de légumes et de céréales de mauvaise nalare . Les fièvres pestilentielles qui proviennent de froment corrompu, sont si gpalées par cet auteur. Il cile même les pays où des épidémies de ce genre ont eu lieu , et dont les habilants ont été sujels à des crampes : frequentibus musculorum distensionibus. Voir 17 5 de diff. feb. ( 4 p . 100, lome VII ) , et le 6e commentaire des épidémies. 16 242 VÉGÉNÉRESCENCE. PELLAGREUSE . base exclusive de la nourriture , sont frappantes ; elles s'ac compagnent d'autres circonstances pathologiques qui nous rappellent les effets des intoxications précédemment dé crites. Un pareil état de choses n'a pu échapper aux mé decins qui exerçaient dans le pays où la pellagre est endé mique, et la juste sollicitude des gouvernements a provoqué les recherches des savants, afin d'aviser aux moyens les plus efficaces d'extirper le mal . L'importance de la question nous engage de notre coté à entrer dans quelques considé rations historiques , qui précéderont ce que nous avons à dire des symptomes et de la marche de cette affection , et de l'influence qu'elle exerce sur la constitution phy sique ainsi que sur l'état moral de ceux qui en sont les victimes . Historique. Les différents noms qui ont été donnés à Ja pellagre par les médecins Espagnols et Italiens , ne dé truisent pas le fait de la communauté d'origine de cette af fection ; tout ce que nous pouvons en conclure, comme le remarque justement M. le docteur Roussel, c'est que le défaut de relations scientifiques entre les médecins de ces différents pays est un des obstacles les plus sérieux aux progrès de la science médicale. La maladie que les mé decins Lombards ont décrite sous le nom de Pellagre à la fin du siècle dernier, el qu'ils crurent avoir observée les pre miers, a été signalée antérieurement en Espagne ; et dans un écrit qui n'a été publié qu'après la mort de son auteur, en 1762, D. Gaspar Casal donne tout les traits caractéris tiques de la Pellagre, dont le nom n'avait pas encore été prononcé dans le monde savant . Le médecin Espagnol dé sigoait cette maladie sous le nom de mal de la rosa, qu'elle portait dans les campagnes Asturiennes. C'est à un médecin Francais, attaché à l'ambassade du duc de Duras sous Louis XV, que l'on doit les premières INFLUENCE DE L'ALIMENTATION PAR LE MAïs.. 243 notions qui parvinrent en France sur cette maladie, et Thierry ( 1 ) reconnait avoir puisé dans les manuscrits de Casal ce qu'il sait de cette singulière affection . C'est en appréciant les indications de ce dernier médecin que Sau vages fit entrer la nouvelle maladie dans le cadre de sa Nosologie méthodique, sous le nom de Lepra asturiensis ; il la classait parmi les cachexies. Cette même lėpre des Asturies va recevoir vingt ans plus tard une désignation nouvelle dans les recherches d'un mé decin italien qui parait avoir ignoré ce qui avait été dit de celte affection . Antonio Pujati observait dans les villages du district de Felze une maladie insidieuse dans sa marche et dangereuse par la gravité de ses atteintes. Il la caractérisa par l'ensemble de ses principaux symptomes, et la désigna sous le nom de scorbut Alpin , en raison du mélange de scorbul et de lėpre qu'il remarqua chez ceux qui étaient atteints de ce mal. Pujali ne publia pas ses observations ; mais, ayant été nommé plus tard professeur à l'Université de Padoue, il se contenta de décrire la maladie sous le nom de scorbut Alpin . Ce n'est qu'en 1771 que les médecins Lombards portèrent leur attention sur une affection essentiellement endémique dans leur pays , et à laquelle ils conservèrent son nom po palaire de Pellagre ( 2) . Francesco Frapolli en publia le pre mier une courte description , et quatre ans plus tard un pra licien des environs du lac Majeur, Francesco Zanetti , qui ne connaissait pas le travail de Frapolli, composa de son côté un mémoire sur une affection qu'il observait depuis 1769. Or, à dater de ce moment , dit le docteur Roussel, « la » Pellagre s'estmontrée de loutes parls ; elle a altiré l'atten a ( 1 ) Observations de médecine failes en Espagne, Paris , 1791. ( 2) De deux mots italiens qui signifieul crevasses de la pean . 244 DÉGÉNÉRESCENCE PELLAGREUSE . » tion des médecins et des gouvernements qui se sont suc » cédés de l'autre côté des Alpes ; et au moment où j'écris , » et où malgré tant d'efforts on n'est pas arrivé à s'entendre i sur les causes de cette maladie, il semble que ses ravages » s'étendent chaque jour. » Il est inutile de suivre les médecins Italiens dans les dis cussions qui eurent lieu à cette époque sur l'identité de cette maladie . En effet, la différence des symptomes que l'on observait dans une province ou dans l'autre, pouvait donner facilement le change sur la spécificité de la cause, mais l'observation ultérieure nous apprendra que certaines influ ences locales donnent à la pellagre un caractère particulier, sans qu'il soit nécessaire pour cela d'attribuer le mal à des causes essentiellement différentes. Une autre question non moins importante va surgir pour nous de ces courtes con sidérations historiques . La pellagre est- elle une affection spéciale au climat du nord de l'Espagne et de l'Italie, ou bien ne doit- on pas plutot rattacher son origine à la culture du maïs ainsi qu'au mode qui préside à l'alimentation par celle céréale ? Il y a quelques années, le problème aurait été insoluble . Le peu que nous savions sur la pellagre nous faisait regarder cette maladie comme endémique dans le nord de l'Italie ; et lorsqu'en 1830 , M. Brierre de Boismont communiquait à l'Académie des sciences le résultat de ses recherches, il eut lieu de s'étonner de l'ignorance générale où l'on était d'une maladie qui sévissait à deux cents lieues à peine de la capitale de la France. Mais qu'aurait dit M. Brierre de Boismont, ajoute le docteur Roussel, s'il eût été instruit lui-même, qu'au moment où il reprochait leur indifférence aux médecins Français , la pellagre dévastait incognito plu. sieurs départements de la France. Un modeste praticien de la Tesle- de-Buch venait de lire, en 1829 , devant la Société INFLUENCE DE L’ALIMENTATION PAR LE MAïs . 245 > royale de Bordeaux une note commençant par ces mots : « Une maladie de la peau que je crois peu connue et qui est des plus graves, menace d'attaquer la population des · pays que j'habite . Je veux seulement en indiquer les » principaux symptomes pour savoir si elle aurait été ob » servée par quelqu'autre médecin , et par ce moyen me » mettre mieux à même de porter des secours efficaces à s ceux qui ont le malheur d'en être alteints ( 1 ) . » Or, cette maladie que le docteur Hameau observait depuis 1818 parmi les misérables habitants du bassin d'Arcachon , et à laquelle il n'osait pas donner un nom, était, si l'on en croit M. Roussel , celle que Casal et Thierry avaient décrite sous le nom de mal de la rosa ; celle dont Pujati, Odoardi et quelques autres avaient fait une sorte de scorbut endémique ; celle enfin qui sous le nom de Pellagre occupail depuis un demi- siècle, dit M. Th . Roussel, les médecins Lombards . Depuis cette époque, les occasions de faire des rappro chements et d'étudier le mal à sa source ont été nom breuses ; quelques faits isolés de pellagre rencontrés dans les hôpitaux de Paris ont attiré l'attention des médecins ; mais nous devons avouer que cette attention n'a pasété assez puissante pour imprimer à l'activité des esprits une impulsion favorable dans le sens des recherches ultérieures à faire sur la nature et l'origine de cette affection . L'incertitude même dans laquelle on a été si longtemps au - delà des Alpes sur les véritables causes de la pellagre, n'a pas réveillé chez nous l'instinct d'un danger immédiat. On ne soupcon nait pas, et bien des personnes sont encore dans la même illusion aujourd'hui, on ne soupçonnait pas, dis-je, que ( 1 ) Léon Marchant, Documents pour servir à l'étude de la pellagre des Landes, Paris , 1847, pag. 16. Bulletin de l'Académie de Médecine, 1837, t. II , pag. 7 ; 1. X, pag. 790, 854. 246 DÉGÉNÉRESCENCE PELLAGREUSE. des populations entières frappées par le même mal, forment pour ainsi dire des variétés maladives distinctes , et que ce mal se présente avec des complications si formidables et sous des formes si hideuses, que quelques médecins ont cru y voir une variété ou une transformation de la lėpre du moyen âge. Mais il est un autre point de vue qui offre å nos études un puissant intérêt, c'est celui des rapports de la pellagre avec les conditions dégénératives dans l'espèce humaine. Quand nous aurons prouvé que ce mal redoutable tend å se perpétuer, à s'étendre et à s'aggraver dans les fa . milles où il a fait invasion , les conséquences seront faciles à déduire pour ce qui regarde le dépérissement de la race ; et la pellagre sera naturellement classée parmi ces maladies qui , en se transmettant de génération en génération , per péluent ces types spéciaux de cachexie et d'abåtardis - sement qui ne peuvent plus propager la grande famille humaine dans les conditions de son développement nor mal ( 1 ) . Symptômes et marche de la maladic. Comme toutes les maladies chroniques qui sont le résultat d'une intoxication , la pellagre offre des phases diverses , et un ensemble de symptomes qui varient chez les auteurs, selon que ceux - ci se sont attachés de préférence à la description des troubles du système digestif ou du système nerveux , ou à celle des lésions extérieures ou des lésions internes. ( 1 ) Nous ne pouvons entrer ici dans les détails que comportera le chapitre spécial sur l'hérédité . Tout ce que nous pouvons dire d'avance , c'est que l'hérédité , considérée dans la pellagre au point de vue des tempéraments cachectiques et débilités dont les enfants héritent de leurs parents, nous pré sente les mêmes variétés de dégénérescence que celles que vous retrouverons dans les pays où les populations sont rongées par les fièvres des marais , et dans les contrées où la constitutiou géologique du sol est le point de départ d'affections inloxicantes spéciales . INFLUENCE DE L’ALIMENTATION PAR LE MAÏS. 247 Il existe d'autres différences en rapport , soit avec les influences spéciales qui règnent dans les pays où la pel lagre est endémique, soit avec la période d'acuité ou de rémittence, selon qu'elle a été étudiée dans la saison la plus favorable à la manifestation de ses symptômes, ou dans celle phase terminative qui présente à l'observa teur l'ensemble des désordres les plus graves qui puissent allecter l'économie . Mais ces différences sont plutôt appa rentes que réelles , et cela se conçoit facilement. Les di vers agents intoxicants agissent sur le système nerveux d'après un mode invariable. Ils ne produisent pas indiffé remment tel ou tel autre effet essentiellement distinct , mais tel effet et tel autre, selon l'activité plus ou moins consi dérable du poison , selon la tolérance plus ou moins grande de celui qui l'absorbe , et en définitive selon la période de la maladie . Celte simple considération nous aidera à ressaisir l'ordre , l'enchainement et la dépendance réciproque des phéno mėnes de l'économie dans leur évolution pathologique . Si j'ai cru utile de revenir sur ces principes élémentaires, c'est que l'expérience apprend combien l'esprit est prompt à s'égarer au milieu du dédale des symptômes les plus con tradictoires en apparence , et avec quelle facilité il rattache souvent les effets à des causes qui ne sont pas toujours celles qui en réalité dominent la situation . Le plus grand service que l'on puisse, à mon avis, rendre aux sciences d'observation , est de bien préciser les rapports nécessaires des effets et de leur cause. On arrive ainsi à simplifier l'histoire des maladies, et à classer ces dernières dans leur ordre naturel . Le diagnostic offre alors une cer titude plus grande , et le pronostic resume dans toute sa vérité la marche invariable qu'il nous est permis de fixer aux phénomènes ultérieurs de la maladie . De celte certi 248 DÉGÉNÉRESCENCE PELLAGREUSE . tude se déduisent non-seulement les craintes et les espé rances rationnelles du moment, ainsi que les légitimes indi cations thérapeutiques, mais le but principal de nos recher ches devient plus facile à atteindre, puisqu'il nous est permis d'entrevoir les véritables éléments de régénération de l'es pèce , au milieu de tant de causes qui concourent à entraver son amélioration et son progrés. La méthode que nous avons suivie jusqu'à présent dans l'histoire des diverses intoxications, soit de l'ordre végétal , soit de l'ordre minéral, est celle qui peut le mieux nous faire comprendre les influences générales et les influences spéciales des différents agents intoxicants ; c'est celle qui nous amène pareillement à préciser avec la plus grande exactitude possible leurs effets sur l'économie. Les ana logies et les différences que nous avons déjà laissé entre voir, nous apprennent que s'il est des symptômes com muns à toutes les intoxications, il en est d'autres dont l'action est plus spéciale . Ces analogies et ces différences nous permettent de fixer d'une manière plus précise les diverses conditions dégénératives dans l'espèce humaine. On comprend facilement que la résistance qu'offre l'éco nomie à l'action de certains poisons, produit des effets dont il est plus facile de calculer la portée, que lorsque cette action est prompte et pour ainsi dire instantanée. Dans le premier cas, les transformations successives qui s'opèrent dans l'organisme permettent d'apprécier les phases diverses qui séparent l'état normal de l'état dégénéré. Dans le second , l'existence n'étant pas immédiatement menacée, l'état de dégénérescence avec ses diverses modifications se retrouve chez les descendants des individus qui ont été exposés à toutes les conséquences de l'intoxication primitive ; c'est ce que nous avons déjà vu dans l'empoisonnement par l'alcool et l'opium ; c'est ce que nous remarquerons encore dans INFLUENCE DE L'ALIMENTATION PAR LE maïs. 249 tous les empoisonnements qui affectent une marche chro nique. Le plomb et l'ergot de seigle nous offrent déjà une suc cession toute autre dans l'évolution des phénomènes patho logiques, et les variétés maladives dans l'espèce ne sont plus aussi faciles à caractériser, à raison de la prompti lude avec laquelle sont enlevés ceux qui , les premiers , su bissent l'influence de ces poisons . Toutefois, il est rare, qu'en dehors de ces cas pour ainsi dire foudroyants d'in loxication , la maladie atteigne ses dernières limites sans passer par des phases bien tranchées, qui répondent à celles qu'on remarque dans toutes les affections et qu'on désigne sous les noms de périodes d'incubation, de développement, d'acuité et de terminaison. La pellagre, dont nous allons étudier l'origine dans un instant , est une maladie essentiellement chronique, et la variété très- grande des symptomes que décrivent les auteurs a précisément son point de départ dans la marche de cette affection . Les médecins Italiens sont à peu près unanimes pour partager en deux ou trois périodes la marche de la pellagre ; et cette dernière division , sans être bien rigou reuse, dit le docteur Roussel , a été adoptée presque uni versellement . Déjà Frapolli ( 1 ) avait admis trois états , sui vant que la maladie était commençante , confirmée ou déscs pérée. Titius ( 2 ) la divise en légère, grave, très -grave, et Strambio ( 3) admet une division qui ne diffère des précé dentes que par les termes ( 4) . ( 1 ) Frapolli , animadversiones in morbum vulgò Pellagram Milan , 1771 , 10-8º . (2) Salomo . Const .. Titii . Oratio de Pellagrâ ..., etc. , Wittemberg . 1792. (3) Strambio . De Pellagra ; observationes in regio pellagrosorum noso comio factæ . Mediol . 1784-1786, 3 parties , in - 4 . (4) Th. Roussel . Ouv, cité p . 32. 250 DÉGÉNÉRESCENCE. PELLAGRECSE . « J'ai cru, dit - il, pouvoir distinguer la pellagre en trois espèces, savoir : l'intermittente, la remittente, la continue. J'appelle pellagre intermiltente, le premier état de cette af fection , lorsque le malade s'aperçoit à peine de quelque in commodité au printemps, et qu'il jouit d'une bonne santé le reste de l'année . J'appelle pellagre rémittente, le second degré de la maladie , lorsque les accidents sont plus rares au printemps, qu'ils diminuent dans les autres saisons sans cesser tout à fait. Enfin je nomme continue, celle qui se montre avec la même violence pendant toute l'année . Néan moins , ajoute Strambio, je ne donne point cette classification comme fondée sur une marche toujours constante, ni comme déterminant d'une manière assez précise le développement et les degrés de la maladie ; quelquefois, en effet, celle-ci attaque brusquement un individu, et avec tant de force qu'elle le conduit en peu de temps au tombeau ; d'autrefois, au contraire, elle se cache longtemps sous les apparences d'une bonne santé ; il arrive aussi qu'après avoir maltraité cruellement un malade pendant beaucoup d'années , elle fait trève pendant plusieurs autres et revient enfin avec des symptomes mortels . » Essayons maintenant, ainsi que nous l'avons fait pour l'alcoolisme, de résumer dans une seule observation les principaux symptomes qui caractérisent le développement , la marche et la terminaison de la pellagre . SV. - Du maïs employé comme nourriture à peu près exclusive . Son influence sur les fonctions de l'économie . Observation . Un cultivateur agé de 34 à 35 ans, marié et père de plusieurs enfants, partageait avec les autres mem bres de sa famille les soins d'une exploitation agricole dans INFLUENCE DE L’ALIMENTATION PAR LE MAïs . 251 les environs de Brescia . Les conditions générales de l'exis tence chez ces pauvres gens étaient celles des paysans du Milanais et de la Vénétie. Leur nourriture consistait pres que exclusivement en polenta, en pain de maïs, ou en gå teaux préparés avec le seigle , le millet et assaisonnés avec l'buile de noix. La viande et le poisson salés n'entraient que comme une exception très - rare dans leur hygiène habituelle, et l'on réservait ces provisions pour le moment des travaux les plus pénibles de la campagne. Ils babitaient au reste un pays salubre où les eaux sont pures et abon dantes, et où il ne règne d'autre affection endémique que la pellagre. Cette cruelle affection y frappe les habitants dans des proportions si considérables , qu'un sixième à peu près de la population est atteint par le fléau . Cette maladie n'avait pas épargné non plus la famille de l'individu qui fait le sujet de cette observation . Son père était mort dans le dernier degré du marasme pel lagreux , et sa mère souffrait du même mal . Plusieurs de ses frères et sæurs avaient déjà subi les atteintes de cette affection ; et si lui- même jusqu'alors avait paru jouir d'une immunité plus grande , c'est qu'une existence de plusieurs années passée sous les drapeaux avait apporté dans son bygiène des changements dont sa constitution s'était heu reusement ressentie ( 1 ) . Toutefois, trois années s'étaient å peine écoulées depuis son retour dans ses foyers, qu'il ( 1 ) Plusieurs médecins Italiens m'ont affirmé que des jeunes sujets qui avaient éprouvé des alleintes de pellagre , se trouvaient guéris par le seul fait du changement de pays et de régime. Cela se concoil facilement, el con firme la théorie à laquelle nous nous rattachoos à raison du rapport de celle affection avec la nourriture exclusivement végétale dont le maïs forme la base. Lorsque ces mêmes individus revieonent dans leur pays après avoir fini leur service militaire , ils peuvent pendant un certain temps luller plus ou 252 DĖGÉNÉRESCENCE PELLAGREUSE . éprouva plusieurs des symptômes précurseurs de l'affec tion dont il était destiné à parcourir les phases les plus désespérantes . Le retour du printemps amenait invariablement les mêmes phénomènes. C'était un abattement considérable, accom pagné de troubles spéciaux dans les fonctions digestives . Le dégoût pour les aliments alternait avec la faim , et ce besoin une fois satisfait, le malade était sujet à des éructa tions , à des nausées, et quelquefois à des vomissements. La rougeur de la langue et son excoriation, la saveur plus ou moins âcre ressentie dans la bouche, une diarrhée pré cédée ou suivie de constipation, étaient des indices qui ne pouvaient laisser aucun doute sur les symptômes initiaux d'une maladie qui ne tarda pas à se compliquer d'autres phénomènes non moins inquiétants . Ils consistaient dans une affection particulière de l'enve loppe cutanée qui présentait tous les caractères d'un ery thème à l'aspect érysipélateux . C'était pareillement à l'équi noxe du printemps que les parties du corps dénudées et exposées au soleil ( 1 ) , se couvraient de plaques ou de taches moins avanlageusement contre l'endémicité pellagreuse , mais ils finissent par êtrc les victimes de l'influence commune. Ce que j'avance ici est confirmé par les réflexions du docteur Balardini . « Si quelques ouvriers du pays de Trente ou de Gènes, dit ce médecin, aban donnent leurs montagnes où la pellagre est encore inconnue et s'établissent dans la Basse-Lombardie , ils s'y maintiennent intacts pendant des années, quoiqu'ils fassent usage de la polenta ... Mais ce régime délétère finit à la longue par exercer sa mauvaise influence sur ces individus d'abord privi légiés, et ils sont à la fin exposés aux mêmes accidents que les palurels da pays . » ( Anali univ. di . medicina avril 1845, pag . 35 et suiv . ) ( 1 ) Les dernières recherches du docteur Calderini ont prouvé que l'éry thème gangreneux peut apparaitre en-dehors de l'influence du soleil . Sur 332 malades , ce médecin a pu constaler l'iofluence de l'insolation chez 128 INFLUENCE DE L'ALIMENTATION PAR LE MAïs . 253 2 de grandeur variable, d'une rougeur plus ou moins vive qui disparaissait sous la pression du doigt . Le dos des pieds et des mains, les avant-bras, la région sternale, et parfois le front et les joues au pourtour des orbites, présentaient les traces de cet érythème de nature érysipélateuse. Le malade se plaignait d'un sentiment assez vif de cuisson dans les parties affectées, qui se couvraient de vésicules remplies d'une sérosité roussatre. En général , au bout d'un temps plus ou moins variable, l'épiderme des parties altérées se détachait, et tombait en lames furfuracées. Le système nerveux ne restait pas étranger à la marche de ces différents phénomènes pathologiques . Un découra gement indicible s'emparait du pellagreux , et il éprouvait une répugnance de plus en plus grande å se livrer à ses travaux habituels ; il se plaignait d'une lassitude générale, de tintements d'oreilles , ainsi que d'étourdissements . Vou lait-il par un effort énergique surmonter cet état de malaise et d'oppression , il succombait bientôt à la fatigue, ses jambes fléchissaient sous lui , et il se retenait aux objets environ nants pour ne pas tomber. Aux symptômes précédemment décrits , se joignaient encore des douleurs le long du dos , surtout au sacrum et aux extrémités ; ces douleurs étaient quelquefois assez vives pour exiger un repos absolu. Toutefois, après avoir acquis une intensité croissante pendant quelques semaines , hommes et 152 femmes. Les autres n'avaient nullement élé exposés au so. leil , cependant ils avaient éprouvé au printemps , une sensation d'ardeur aux mains ; chez quelques-uns celle ardeur s'était accompagnée de l'erythème gangreneux (Annal. univ. , avril 1844) . Néanmoins l'iofluence du soleil est un fait incontestable. Nous avons déjà vu dans d'autres empoisonnements par les céréales allérées, les malades se plaindre que leurs souffrances étaient exaspérées par la même cause. 254 DÉGÉNÉRESCENCE PELLAGRECSE . les lésions que nous venons de signaler perdaient de leur gravité, et quand arrivait le solstice d'élé , le malade éprou vait un soulagement notable. L'amélioration fut même si grande pendant la saison d'hiver que l'on aurait pu croire à une guérison complète, si une malheureuse expérience n'avait pas appris que le retour du printemps amenait ordi nairement une recrudescence dans l'état de ce pellagreux , dont la maladie avait déjà revêtu les formes inquiétantes de la chronicité , et qui va nous offrir dans la deuxième période ou phase terminative de son affection, le triste tableau des souffrances auxquelles sont irrémédiablement vouées les victimes de ce mal épouvantable . Deuxième periode. —- Avec le retour du printemps, on vit les accidents précédemment décrits revêtir un caractère bien plus grave . L'éruption cutanée ne présentait plus l'ap parence érythémoïde, mais sous l'influence de l'insolation , la peau se couvrit de vésicules et de bulles , dont le liquide en se desséchant formait des squammes et de véritables croûtes . La peau devint brunalre, rugueuse et comme desséchée ; l'épiderme altérée se souleva sous forme d'écailles plus ou moins ternes , et laissa voir en tombant une peau luisante, d'un rouge livide ( 1 ) . L'altération de cette membrane se rap prochait de certaines formes d'icthyose ; aussi , les auteurs ont-ils comparé la peau des pellagreux , celle des mains et des doigts en particulier, à la peau des pattes d'oie, et lui ont-ils donné le nom de peau anserine. Chez notre malade, le front et les pommettes se couvrirent de petits tubercules d'un aspect terreux , et semblables à des végétations cornées. Symptômes nerveux . Les troubles du système nerveux se montrerent sous la forme la plus grave . Les étourdisse ( 1) Th. Roussel Ouv. cilé p . 40 . INFLUENCE DE L'ALIMENTATION PAR LE MAÏS . 255 ments étaient bien plus fréquents, les douleurs de tête plus continues et accompagnées de tiraillements qui avaient leur point de départ dans la moelle épinière. Les muscles si tués derrière le cou , et ceux des deux côtés et de devant, éprouvaient des contractions involontaires . Le pouls était ordinairement petit et concentré, mais soumis néanmoins à de notables variations sous l'influence de l'exacerbation des symptômes maladifs, et surtout du délire . La vue était obscurcie, et quelquefois les objets parais saient doubles au malade . Parfois encore un autre phéno mène nerveux venait compliquer ces troubles de la vision ; il arrivait qu'après le coucher du soleil notre pellagreux n'y voyait plus du tout, et souffrait ainsi d'une véritable umblyopie crépusculaire. La faiblesse dans les articulations inférieures que l'on avait observée dans les accės antérieurs, se montrait sous une forme plus grave . Non- seulement la démarche était plus tremblante, mais le malade ressentait dans les jambes ces crampes et ces spasmes que nous avons déjá signalés chez les buveurs d'alcool et chez les individus empoisonnés par les céréales altérées . La douleur se por tait d'une manière particulière sur l'épine vertébrale, à la poitrine, au ventre et aux extrémités, attaquant parfois tout un côté du corps et laissant l'autre libre de toute atteinte ( 1 ) . Il éprouvait en même temps dans la tête des sensations bi ( 1 ) C'est à Strambio que nous devons d'avoir insisté d'une manière spé ciale sur ces troubles du système nerveux . Celle douleur qui se montre d'un côlé plutôt que de l'autre est désignée par lui sous le nom de flemioplagie. Il nous apprend aussi que quelques pellagreux sont soumis à des spasmes cyniques. Le même auteur fixe notre attention sur un phénomène que j'ai eu aussi l'occasion de remarquer au début de la paralysie générale chez quelques aliénés . Il s'agit d'un mouvement involontaire de la bouche qui imite l'action par laquelle on goûle une liqueur, ou l'on mâche quelque ali ment , ou bien semblable à celui d'un enfant qui téle . 256 DÉGÉNÉRESCENCE PELLAGREUSE . zarres et douloureuses, et la plupart de ces phénomènes nerveux insolites qui forment chez les aliénés la base de leurs hallucinations. Tantot il se plaignait de ressentir dans le cerveau comme la sensation de flammes ; il avait une continuelle vacillation de la tèle , qui, sous certaines influ ences acquérait une intensité telle, que ce malheureux ne pouvait rester un seul instant sans se livrer à un mouvement irrégulier de tout le corps ( 1 ) ; tantot il lui semblait avoir dans l'intérieur du crâne une meule de moulin qui tournait, ou sentir les coups d'un marteau ; d'autrefois il accusait le son d'une cloche, le chant d'une cigale , et une foule d'au tres phénomènes non moins bizarres. Toutefois, au milieu de ces troubles du système nerveux , l'élément de la douleur prédominait, et le malade était tourmenté par une céphalalgie que la chaleur et l'insolation rendaient encore plus insupportable. Il se plaignait d'une ardeur dévorante qui l'accablait tous les soirs dans son lit , et qui tantot parcourait toute la périphérie du corps, et tan tot se portait sur un côté et puis sur l'autre , et d'autrefois enfin se bornait aux extrémités, et même aux méta carpes (2) . Cette chaleur insupportable que notre pellagreux com parait lui - même à un feu dévorant, était dans d'autres cir constances remplacée par une sensation insurmontable de froid . Des faits analogues ont été observés chez les indi vidus atteints d'ergotisme. Dans l'un et l'autre cas, on re marque pareillement une inertie profonde, qui s'accompa gne d'une diminution de la sensibilité dans les pieds et dans ( 1 ) Casal . llistoria natural y medicu de elprincipado de Asturias ; opra posthuma del doctor D. Gaspar Casal , 1 vol . in - 4° . Madrid, 1762. (2) Vehemens incendium melucarpos percurrens præsertim in lecto . Casal. Ouv. cité . Se Observation . INFLUENCE DE L’ALIMENTATION PAR LE MAïs. 257 les mains. La marche devient de plus en plus difficile et pénible ; elle est caractérisée par une titubation et des vacillations de la tête , en sorte que ces malades semblables, selon l'expression de Casal , à des roseaux agités par les vents contraires , sont exposés à tomber à chaque pas. Fonctions digestives . - Les dérangements dans les fonc tions digestives suivirent, à cette même période, une pro gression inquiétante . Le dévoiement était continu, et rien ne pouvait le modérer ; la peau prenait chez notre malade une teinte jaunâtre et terreuse de plus en plus prononcée, le visage était sillonné de rides profondes qui lui don naient un cachet de vieillesse anticipée ( 1 ). La diarrhée avait amené une faiblesse si grande que cet infortuné pou vait à peine se tenir sur ses jambes . Il existait chez lui comme un défaut d'équilibre dans les muscles locomoteurs, de telle sorte que ses forces le trahissaient à tout moment ; il éprouvait de violents tremblements dans les membres , et il tombait . Il se relevait encore lui - même et parcourait un certain espace sans rien ressentir, puis il tombait de nouveau . Les troubles du côté digestif se révélaient en outre par d'autres symptômes. L'intérieur de la bouche était d'un rouge livide , les lèvres gercées et sanguinolentes , et les vo missements suivaient de près l'ingestion des aliments . Il se plaignait aussi d'une sensation de chaleur incommode, qui de l'estomac remontait le long de l'æsophage jusqu'au ( 1 ) Celle vieillesse anticipée est encore plas frappante chez les femmes, car, ainsi que le fait remarquer M. Roussel, à celte même époque les symp lômes pellagreux chez celles- ci s'accompagnent souvent de chlorose ; d'autres malades , au licu d’être lourmentées par la leucorhée ou l'aménorrhée , sont sujelles à des métrorrhargies fréquentes ; l'avortement est aussi l'apanage du plus grand nombre (Roussel . Ouv . cité , p . 44) . i 17 258 DÉGÉNÉRESCENCE PELLAGREUSE . - pharinx ( 1 ) . Cet ensemble de phénomènes pathologiques était accompagné d'une petite fièvre continue, et le malade ayant été saigné dans ces circonstances, le sang présentait un aspect noirâtre ; il était quide et à peine voilé d'une légère couenne ( 2) . Troubles de l'intelligence. — Délire. - Jusqu'alors les seuls désordres du côté de l'intelligence ne s'étaient tra- . duits au dehors que par un sentiment vague et indéfinis sable de tristesse et d'abattement. Le malade ressentait un dégoût profond pour la vie active ; il était indolent, apa thique, et se rendait parfaitement compte d'une situation qu'il était le premier à déplorer. Mais il arriva que sous l'influence de la généralisation du mal , les troubles intellec tuels revêtirent un caractère plus grave ( 3) . ( 1 ) Hameau cite des faits analogues dans son Mémoire lu devant la Sociélé royale de Bordeaux, dans la séance du 4 mai 1829. ( L. Marchant, Docu ments sur la Pellagre des Landes, Paris , 1847, p . 16. ) ( 2) Calderini : Annal. univer. di medicina . Le même auteur, qui a fait des recherches sur le sang des pellagreux , affirme que beaucoup de ces malades, parmi ceux qui furent observés au grand hôpital de Milan, avaient eu la fièvre intermittente. Sirambio prétend de son côté que le délire et les autres symptômes signalés chez ces malades , conservent souvent un type tierce . ( 3) Les délirants se comportent de différentes façons : les uns tristes et comme frappés de stupeur, refusent le manger et le boire : interrogez- les , pas un mot de réponse ; d'autres sont gais, poussent des éclats de voix , des vociférations ; d'autres, farouches d’aspect, ne font entendre qu'un sourd murmure ; d'autres enfin , ce que j'ai vu fréquemment, agitent rapidement leur tèle de côté et d'autre , avec un bruit de bouche qui imite le linlement d'une sonnelle ... Le délire chronique peut se qualifier lantôt de démence, lantôt de stupeur morale (mentis stupiditas ), taplôt de mélancolie. Dans la démence produite par la pellagre, le malade , incapable de raisonner juste, indifférent à loul, rit , pleure sans sujet . Dans la slupeur que caraclérise l'abo lition de la mémoire , il y a paralysie de la pensée , oubli instanlané des choses, INFLUENCE DE L'ALIMENTATION PAR LE MAPS. 259 On observa d'abord une excitation passagère et fugace. Le patient paraissait tourmenté par des illusions et des hal Jucinations spéciales . Tantot son visage injecté, ses yeux brillants et ses mouvements agités , faisaient craindre l'ex plosion d'un accès de manie ; tantot il murmurait des mots inintelligibles et recherchait la solitude. Il semblait épou vapté comme s'il avait des fantômes devant les yeux, et son regard était farouche. D'autrefois encore une crise de lar mes mettait fin à cette situation pénible. Il implorait alors la justice divine , dont il semblait redouter les châtiments, et il priait jour et nuit ( 1 ) . Ces phénomènes, en apparence contradictoires , n'étaient que la transition à un état plus fixe et plus permanent, qui semble être spécial aux pellagreux qui en sont arrivés à cette période de leur affection, je veux parler de la mé l'impression même des objets présents n'éveille plus l'attention . La troisième forme, plus fréquente, est la mélancolie religieuse, avec prédominence chez le malade de sentiments oppressifs et disposition de sa part à errer dans les lieux solitaires (Melancholia, sæpè religiosa, altonita, errubunda et tristis). (Strambio .) En donoapt celle description de Strambio , je dois prémunir le lecteur contre l'idée que ces différents états intellectuels constituent dans la pellagre des troubles nerveux spéciaux, et indépendants les uns des autres . Ces dé sordres ne sont souvent que l'expression des périodes diverses d'une seule et même maladie , ou le résultat de quelque circonstance insolite . C'est ainsi que M. Roussel fail remarquer avec justesse, que lous les cas de manie furieuse dont on rencontre les observations dans les auteurs, se trouvent sous la dépendance d'une méningite intercurrente , développée sous l'influence des fortes chaleurs de l'été . Il est un fait certain qui résulte de l'ensemble de loutes les observations , c'est que la melancolie religieuse avec tendance au suicide est la manifestation principale, et jusqu'à un certain point essentielle , des troubles cérébraux dans la pellagre . ( 1 ) Elenim nonnulli judicia Dei metuentes, diem et noclem preces fun dunt. 260 DÉGÉNÉRESCENCE PELLAGREUSE . lancolie avec tendance au suicide. Ce funeste penchant avait revêtu chez notre malade tous les caractères de l'irrésisti bilité, et si ses actes n'avaient pas été surveillés, il aurait mis fin à son existence en se jetant à l'eau ( 1 ) . D'autrefois en core, ces violents accès de suicide alternaient avec une pros Iration extrême, que l'on pouvait comparer à la stupidité ; non pas que cette situation impliquat l'absence complète d'idées , elle coïncidait au contraire avec une activité déli rante toute intérieure. Le malade éprouvait des halluci nations qui le terrifiaient et immobilisaient ses mouvements . L'état de stupeur pouvait être considéré comme une période de rémittence qui n'enlevait pas à la mélancolie suicide son caractére essentiel. Troisième période. - L'aggravation de tous les symptomes précédemment décrits va caractériser chez notre malade les phases terminatives d'une aussi misérable existence. La ( 1 ) Celle propension au suicide est un phénomène sur lequel tous les ob servateurs sont d'accord . Quelques discussions ont seulement surgi dans ces derniers temps à propos du mode particulier de destruction adopté par ces malheureux. On ne peut nier que le suicide par immersion ne soit le plus commun. Strambio en avait fait un caractère pour ainsi dire essentiel de celte vésanie . « Celle fureur de se précipiler dans l'eau constitue chez ces malades, dit -il, une véritable hydromanie (hydromania dici potest ). Toutefois Strambio ne prélend pas que plusieurs ne mettent fin à leurs jours par d'autres moyens : « Les pellagreux, dit-il , se suicident sans donner de signes » de fureur et sans menacer personne . Les uns s'étranglent ou se précipilent « d'un lieu élevé , les autres cherchent à se mutiler . - Joseph Frank cite un pellagreux qui s'empata les parties génitales avec un couteau . Soller parle d'on malade qui se jeta dans les flammes. MM. Piantaneda et Brierre de Boismont ont observé chez un grand nombre de pellagreux aliénés l'idée de noyer ou d'étrangler leurs enfants. La plupart des aliénés pellagreux que j'ai vus pour mon compte dans les hospices de l'Italie avaient fait des tentatives de suicide par immersion ; ces malades étaient lous dans l'état de démence complèle ou de stupidité proprement dite . INFLUENCE DE L'ALIMENTATION PAR LE MAÏS . 261 fèvre est continue ; l'expression de la face, l'amaigrissement général , les diarrhées séreuses , la fétidité particulière de l'haleine et des sueurs ( 1 ) , révèlent la profonde lésion des organes ; c'est l'état du marasme arrivé à ses dernières limites. Le pouls est lent, misérable, souvent impercepti ble ; les membres inférieurs sont infiltrés; la langue est noire, fendillée , la bouche remplie d'une salive abondante qui s'écoule involontairement ( 2)) ; la peau a pris une teinte presque noire (3 ) , et l'épaisissement de l'épiderme, ainsi que ses diverses altérations, nous expliquent les erreurs dans lesquelles sont tombés quelques médecins , en ne voyant dans la pellagre qu'une dégénérescence de la lėpre ou de la syphilis , et en la confondant même avec l'éléphantiasis. Les lésions du système nerveux et les troubles des fonc tions intellectuelles suivirent pareillement une marche as cendante. L'état du malade était caractérisé par une stupi dité complète, et ses accès d'agitation avaient beaucoup de rapport avec ceux des paralysés généraux , et paraissaient ètre sous la dépendance d'une méningite chronique . Quelques convulsions précédèrent la mort qu'un dé voiement continu et incoercible, compliqué d'hydropisie générale, rendait depuis longtemps imminente. C'est ainsi que succomba ce pellagreux , après plus de sept années de souffrances, interrompues par de rares intervalles de rémission. ( 1 ) On ne peut oublier celle odeur quand on a visité dans les hôpitaux de l'Italie les salles consacrées au traitement des pellagreux. Elle rappelle d'après Japsen l'odeur du pain moisi , et d'après Strambio celle des larves de vers à soie à demi- pourries dans l'eau . ( 2) Roussel , ouv . cité , p . 45. ( 3) Universa corporis peripheria , præcipuè manuum , nigerrima , sca biosa , formidabilique pelle tegebatur . 262 DÉGÉNÉRESCENCE PELLAGREUSE . រ L'autopsie ( 1) révéla chez ce malade la rougeur , la mol lesse et la friabilité de la membrane muqueuse de l'es tomac

la muqueuse de l'intestin grèle et celle du gros in

testin sont colorées en rouge et l'on y trouve l'hypertrophie et le ramolissement . Les ulcerations intestinales sont com munes

elles présentent une forme irrégulière environnée

d'un tissu enflammé tout à fait blanc . Des vers lombrics se rencontrent en grand nombre dans les intestins ( 2 ) . La peau des mains , des pieds et du dos , ressemble à du cuir. Cette altération s'étend à toute l'épaisseur des tégu ments qui , examinés à la loupe , présentent un grand noms bre de crevasses irrégulières , peu distantes entre elles , se traversant å angle aigu , intéressant le derme dans toutes ses parties constitutives , L'épiderme est six ou huit fois plus épais qu'à l'ordi naire , brunâtre , craquant , friable , et ne pouvant être dé taché facilement de la peau ; les couches sous- épidermiques confondues présentent un aspect bigarré , et sont une ou deux fois plus épaisses que dans l'état naturel . La branche cutanée du nerf radial mise à nu parait un peu plus volu mineuse qu'à l'ordinaire

à la coupe , il s'en écoule de la sé rosité ; la pulpe est roussålre et mollasse . Les membranes du cerveau sont injectées de sang noir , la dure - mère se dé lache avec peine du parietal droit

la pie

- mère adhère aux circonvolutions cérébrales qui ont éprouvé une légère atro pbie . La substance du cerveau est en général plus molle qu'à l'état ordinaire , et l'on trouve deux onces environ de 4 ( 1 ) Je dois faire observer que l'histoire des lésions anatomiques laisse en core beaucoup à désirer . Le lecteur trouvera au chap . IV , mes appréciations générales sur la manière d'interpréter la valeur des lésions anotomiques chez les individus qui succombent à la suite des diverses intoxications . ( 2 ) Brierre de Boismont , Ouv . cité , p . 40 . INFLUENCE DE L'ALIMENTATION PAR LE MAïs. 263 sérosité dans les ventricules ; le cervelet est un peu injecté et un peu plus mou que dans l'état sain ; la moelle épinière est très- molle et comme pultacée, ses membranes semblent amincies et contiennent une grande quantité de sérosité ( 1 ) . Tels sont les symptomes généraux qu'offre cette af fection redoutable, et sur les causes de laquelle tant de fausses théories ont été émises, sans en excepter celle qui attribuait à la pellagre une origine aussi ancienne que le soleil , puisque les principaux accidents de cette maladie se raient dus à l'influence de cet astre . Je crois inutile d'insister sur ce qui a été dit de la filiation de la pellagre avec la lèpre du moyen age, avec le scorbut et d'autres affections qui ne sont qu'une complication , au lieu d'être un des ca ractères essentiels de cette endémie. Je n'insisterai pas da vantage sur le miasme milliaire du docteur Alleoni, lequel s'étant répandu partout, produisait, d'après l'auteur de cette théorie , des effets variés selon les climats et le régime ... La pellagre n'était aux yeux d’Alleoni qu'un résultat de ce miasme universel . Strambio , Cerri et d'autres auteurs ont déjà combattu ces chimères. D'un autre côté, les doctrines humorales qui dominaient la pathologie à la fin du siècle dernier, ainsi que le fait observer le docteur Roussel , fournirent un ample contingent d'hypothèses pour l'explication de la pellagre. Tous les ac cidents pellagreux n'étaient plus aux yeux des médecins humoristes que la répercussion de l'humeur insensible de la transpiration , et ils distinguaient deux espèces d'acri monie venant de cette humeur répercutée. L'une était chaude, active , survenant dans la belle saison par l'effet de ( 1 ) Rayer. Traité des maladies de la peau ( Description anatomique des portions malades de la peau d'une pellagreuse , morte dans la démence et le marasme après douze ans de maladie, par le docteur Fantonetti) . 264 DÉGÉNÉRESCENCE PELLAGREUSE. la chaleur extérieure, et se traduisant par une intolérable sensation de chaleur interne, par des douleurs et des érup tions érysipélateuses , La deuxième, que l'on observait chez *les individus affaiblis ainsi que chez les femmes et les enfants, était l'acrimonie froide de Gorter, produisant des symptômes semblables à ceux du scorbut , et donnant lieu à la tristesse , à la crainte , au ptyalisme, et à la diarrhée . Que dirons-nous de l'alonie de l'estomuc et du tube intes linal soutenue par Fanzago, en 1807 , aprés que le même auteur s'était montré le partisan exclusif de l'acrimonie pel lagreuse en 1798 ? Le solidisme ne fut pas plus heureux sous ce rapport que l'humorisme, et que la chimie nouvelle qui voulut voir dans la pellagre l'effet de la suroxigénation du sang . Lorsqu'enfin, à une époque plus récente, le contro stimulisme et la médecine physiologique eurent tout asservi dans le domaine médical au- delà des Alpes, la pellagre n'échappa point à leur joug. « Borda en fit une maladie tantot hypersthénique, tantot hyposthénique ; Facherès y vit tous les symptômes d'une dia thèse asthénique, provenant du manque d'une alimentation convenable, et entrainant l'épuisement de l'excitabilité. En France , dės 1819 , M. Jourdan envisageait la pellagre , comme n'étant que le résultat d'une inflammation sympathi que entretenue par l'état des premières voies ( 1 ) . Mais la doctrine de Broussais trouva bientôt un plus ardent défenseur dans la patrie même de Rasori, ce fut le fils de Strambio . Dans l'élan de son prosélytisme , il accusa son père d'avoir négligé la muqueuse gastro-intestinale des pellagreux ; il alla jusqu'à faire honte à la médecine italienne de n'avoir pas reconnu plus tot que la pellagre n'était qu'une phlegmasie. Pour lui , il la fit consister dans une irritation des filaments spinaux , ( 1 ) Dict . des Sciences médicales, art . PELLAGRE. INFLUENCE DE L'ALIMENTATION PAR LE MAÏS. 265 qui donnait naissance à une phlogose abdominale, à la gastro entérite chronique ou aiguë, jointe quelquefois à la périto nite, avec phlogose lente du névrileme des nerfs spinaux et des membranes de la moelle épinière. Ce fut d'après des idées analogues que les docteurs Liberalli et Carraro admirent un premier degré de la maladie produit par une mauvaise alimentation et consistant dans une gastro -entérite lente, et un deuxième degré causé surtout par les chagrins, et con sistant dans une gastro -méningite ( 1 ) . » Ajoutons encore que ces opinions étaient trop en rapport avec les idées médicales dominantes, pour n'avoir pas régné dans d'autres pays. Les doctrines du grand physiologiste français n'avaient plus permis en France et en Italie de re garder la pellagre autrement que comme une gastro -entérite, ou bien comme une gastro -méningite ; il en fut de même en Espagne, où le malde la rosa ne devait plus avoir d'autre point de départ que les troubles du système digestif. On ne peut révoquer en doute, dit le docteur De Alfaro, que le siège principal de la maladie ne soit dans le foie et les intestins , et que les symptômes ne se rapportent évidemment à la gastro- entérite chronique, modifiée par le climat, la misère, la malproprelé, les affections morales et les autres causes sous l'influence desquelles se trouvent les malades . On ne peut douter enfin que les désordres que produit cette affection ne proviennent du dérangement des fonctions digestives . Si nous voulions compléter ce résumé des idées émises sur la nature de la pellagre , par celles qu'ont professées les médecins français qui ont eu l'occasion d'observer celle endémie dans les Landes, nous pourrions citer l'opi pion de notre compatriote, M. Léon Marchant, qui n'est pas éloigné de voir dans cette affection une gastro-entéro -ra ( 1 ) Roussel, Ouv . cité p . 128 et 129. 266 DÉGÉNÉRESCENCE PELLAGREUSE . chialgie ... « Il est probable, d'après ce médecin, que ce mal ► nous présente une altération du sang, une obstruction des » viscères abdominaux , un virus contagieux, ou même la lėpre, à laquelle tout le monde l'assimile ( 1 ) . » Nous croyons inutile de pousser plus loin cet examen comparé des opinions et des doctrines médicales ; il nous suffit de voir qu'à mesure que nous avançons dans l'étude de cette maladie, sa véritable nature se dessine plus claire ment aux yeux des observateurs. Son siége primitif et prin. cipal parait irrévocablement fixé dans les voies digestives et dans le système nerveux . Mais quel est le principe qui agit sur ces importants ap pareils de l'économie ? Ici , nous affirmons sans aucune hé sitation , et d'accord sur ce point avec la plupart des auteurs modernes, que ce principe est le maïs . Nous pensons , avec le docteur Roussel , que la pellagre est une maladie produite par une alimentation défectueuse , qui affecte d'abord le tube digestif et le système nerveux, et modifie profondément l'économie tout entière . Seulement il nous importe de mieux spécifier les termes de cette proposition, et d'expliquer ce que nous entendons par alimentation défectueuse. Dans notre opinion , le mais tel qu'il est consommé par les populations de la Lombardie, des Asturies et des Landes , n'agit pas seulement comme nourriture insuffisante, et prédisposant les individus à la cachexie, mais le défaut de maturité de cette céréale exotique, les préparations qu'elle subit avant d'être consommée, en font un aliment qui agit comme un véritable poison . La pellagre est donc une maladie résultant d'une intoxi ( 1 ) Documents pour servir à l'histoire de la Pellagre des Landes, Paris , 1847, in - 8° , fig. INFLUENCE DE L'ALIMENTATION PAR LE maïs . 267 pas cation. Sans doute, nous serons tenu d'apporter nos preuves, et l'on peut entrevoir déjà que ce que nous avons dit de l'ergotisme convulsif et de l'ergotisme gangreneux, nous servira d'introduction pour légitimer notre théorie. Tou tefois le sujet n'a pu être épuisé dans l'examen auquel nous nous sommes livré, et il offre une importance trop grande pour que nous n'y revenions pas d'une manière spéciale. Les analogies de la pellagre avec l'ergotisme ressortiront d'une manière évidente, nous l'espérons du moins , dans le chapitre suivant qui traitera des diverses dégénérescences par les intoxications, ainsi que de leurs analogies et de leurs différences . Il n'est à dire pour cela que nous ne tiendrons aucun compte des causes secondaires auxquelles les auteurs ont trop souvent fait jouer le rôle de causes primitives . Nous savons parfaitement l'influence désastreuse exercée sur l'or ganisme par la misère, les privations, l'insalubrité des de meures , ainsi que par les peines dévorantes de l'esprit ; mais nous nous garderons de suivre la voie trop exclusive que nous avions pareillement adoptée dans nos premières études sur le crétinisme , et à laquelle nous avons dû re noncer pour nous attacher de toutes nos forces à ce que l'on appelle la cause essentielle des maladies . En dehors de la connaissance de cette cause essentielle, il ne peut y avoir que doutes et incertitudes dans nos recher ches ; nous pouvons bien, il est vrai , fixer quelques con ditions plus ou moins incertaines de prophylaxie, d'hygiène et de traitement, mais nous échouons dans nos tentatives pour déraciner un mal qui se propage en dépit des pallia tifs que nous appliquons . Une autre considération nous engage encore à donner à l'étude de la pellagre tous les développements que com porte cette redoutable endémie : c'est celle de la possibilité 268 DĖGÉNÉRESCENCE PELLAGREUSE . de faire ressortir les principes que nous avons émis à propos de la formation des races dégénérées dans l'espèce. L'intoxication par certaines substances minérales, telles que le plomb, nous a bien offert déjà les preuves de la dé générescence des individus ; mais l'énergie de l'agent to xique ne permet pas toujours à la nature d'adapter la con stitution des êtres souffrants au mode spécial d'existence que leur crée une industrie nuisible . La mort anticipée est la terminaison malheureusement trop fréquente que nous pouvons constater dans des intoxications semblables . D'un autre coté, le cercle relativement restreint dans lequel s'exerce cette action délétére, fait que nous suivons diffi cilement l'évolution du principe dégénérateur sur le terrain de l'hérédité. Les maladies causées par l'ergot du seigle tiennent, fort heureusement, å des causes qui ne se renouvellent plus avec l'intensité et la fréquence que l'on a pu observer autrefois, et dans ces circonstances encore les résultats de l'empoisonnement sont dans des rapports directs avec la marche plus ou moins rapide de l'épidémie. Dans l'intoxication qui produit la pellagre, au contraire , les causes sont permanentes et atteignent des populations compactes et asservies depuis des siècles à la même in fluence dégénératrice. Ces causes agissent d'après leurs modes les plus divers et par l'action toxique proprement dite et par l'action héréditaire . Les races dégénérées ont donc le temps de se produire d'après les lois fixes et inva riables qui président à la formation des êtres organisés en général , et ces lois constituent, ainsi que nous le disions dans nos prolegomenes , tantot des variétés normales, et tantot des variétés qui ne sont que la déviation maladive d'un type primitif ( 1 ) . ( 1 ) Des dégénérescences dans l'espèce humaine ( prolémogènes, p. 5) . CHAPITRE QUATRIÈME. Des diverses dégénérescences par intoxication . Analogies. Différences. Classification et formation des variétés maladives dans l'espèce. > Les différents agents intoxicants dont il a été fait men lion , produisent dans l'organisme des troubles dont nous avons étudié les manifestations multiples . Nous les avons observées dans leurs moindres détails , depuis les plus sim ples fourmillements qui , au début des intoxications , existent dans les extrémités inférieures, jusqu'à ces formidables états convulsifs, ces paralysies générales el ces délires spéciaux qui, dans la période du développement et du déclin , résu ment les principales lésions du système nerveux de la vie de relation et de la vie nutritive . Si jusqu'à présent nous avons paru examiner avec plus d'attention chez l'individu que dans l'espèce , l'origine et la marche de ces phénomènes pathologiques, nous n'avons ce pendant omis aucune occasion d'indiquer que l'étude de la dégénérescence dans la race était le but suprême auquel devaient aboutir nos efforts de détail et nos recherches en apparence isolées. Dans celle importante question des variétés maladives dans l'espèce, tout nous imposait le devoir de procéder, ainsi que nous l'avons fait, du simple au composé, et d'étu dier d'abord l'action dégénératrice des agents intoxicants sur les fonctions des individus . Cette méthode nous a semblé offrir une utilité incontes 270 DÉGÉNÉRESCENCES PAR INTOXICATION . table pour favoriser nos recherches, et féconder leurs ré. sultats . Ajoutons, qu'elle n'est pas seulement l'expression de la fragilité de notre nature qui nous empêche de saisir å pre mière vue les points de départ si variés et l'ensemble si complexe des faits pathologiques , mais qu'elle traduit en core la manière généralement adoptée dans l'étude de l'ori gine, de l'ordre et de la succession des phénomènes na turels. A plus forte raison devions-nous suivre la même méthode lorsqu'il s'agissait d'apporter quelque lumière dans ce monde si peu exploré jusqu'à présent de l'origine, de l'ordre et de la succession des phénomènes anormaux et maladifs qui , dans notre théorie, préparent l'avénement des dégénérescences dans l'espèce. Cette méthode était d'ailleurs d'autant plus rigoureusement indiquée, que dès le principe nous nous proposions un double but : 1 ° faire ressortir la différence qui existe entre la nature et l'ac tion des causes qui président à la formation des races na turelles et celles qui constituent les races dégénérées ; 2° arriver à la classification la plus méthodique des dé viations maladives du type normal de l'humanité, et consé quemment à la formule la plus générale et la plus féconde des indications curatives . Il nous tarde, pour notre propre compte, d'aborder plus largement tant du côté physique que du coté moral , cette question des dégénérescences , et d'en transporter l'étude au sein des grandes agglomérations qui représentent les sociétés humaines. Toutefois, il importe que nous nous arrêtions quelques instants encore à ces faits particuliers destinés, dans notre manière de voir, à imprimer aux faits généraux leur véritable valeur, et à leur conserver un caractère et une signification immuables, au milieu des ANALOGIES ET DIFFÉRENCES. 271 variations perpétuelles qui modifient ou bouleversent les doctrines et les opinions médicales. La question de l'influence dégénératrice des différents agents intoxicants de l'ordre végétal ou de l'ordre minéral sur les organisations individuelles, a été amenée assez loin déjà pour nous faire entrevoir les conséquences funestes que la généralisation des mêmes causes doit produire dans l'ordre des progrès de l'espèce humaine. Cependant quelques considérations sur les analogies et les différences que nous offrent les principaux agents intoxicans , eu égard à leur nature , aux symptomes que provoque leur introduction dans l'organisme, aux lésions qui en sont la conséquence, trouveront ici leur place naturelle. Ce que nous avons à dire nous servira non-seulement d'introduction aux études plus générales que nous allons entreprendre, mais fera ressortir la différence importante qu'il s'agit d'éta blir entre les causes essentielles et les causes secondaires des dégénérescences . Le lecteur qui a suivi avec attention les développements dans lesquels nous sommes entré , aura été frappé des ana logies qu'offrent les principaux agents loxiques dans leur influence ultérieure sur les fonctions nerveuses. Si l'on ex cepte en effet ces poisons énergiques dont l'action est ins tantanée, tous les autres semblent s'assimiler à l'organisme dans des conditions qui permettent de suivre pas à pas les ra vages qu'ils exercent sur l'économie . Les fourmillements dans les extrémités inférieures et supérieures, les anesthésies et les paralysies partielles , les délires fugaces et momen tanés , précédent invariablement ces états convulsifs qui sont les avant-coureurs de la paralysie générale et de la perte complète des facultés inellectuelles . En un mot, la pro gression régulière que l'on remarque dans les lésions orga niques, permet de fixer les phases que doit invariablement 272 DÉGÉNÉRESCENCES PAR INTOXICATION . parcourir, avant d'atteindre sa période extrême, la dégé nérescence des individus . Cette vérité qui ressort suffisamment des descriptions particulières, justifie notre classification des dégénéres cences dans leurs rapports avec le principe intoxicant. Il est bien avéré pour nous, qu'il existe une classe d'êtres dé générés dont la dégradation intellectuelle , physique et mo. rale doit être attribuée à l'influence éminemment pernicieuse des agents toxiques. Si donc nous revenons d'une manière plus particulière sur les caractères communs et les caractères différentiels que présentent dans leur action sur l'organisme les poisons végétaux et minéraux qui ont déjà fait l'objet de nos études, c'est que nous y voyons des avantages que nous allons ré sumer en quelques mots . L'étude comparée des analogies et des différences dans l'action des poisons végétaux et minéraux, non-seulement facilite le diagnostic des maladies qui en sont la conséquence, mais amène encore une simplification plus grande dans l'é tude des troubles et des lésions que ces substances toxiques exercent sur l'économie . Cette simplification nous aide d'un autre coté à préciser avec plus d'exactitude la part qui, dans les phénomènes pathologiques , doit être attribuée à l'action spéciale d'un poison d'un ordre déterminé . En effet, il ne faut pas croire que l'étude de telle ou telle dégénérescence dans l'espèce puisse, dans l'universalité des cas, s'isoler de l'action combinée de plusieurs éléments toxiques réunis. C'est ainsi que dans certains pays , en Chine , par exemple , les individus abusent également de l'opium et des alcooliques. La position de beaucoup d'ou vriers soumis dans nos fabriques à l'intoxication d'agents nuisibles, peut être pareillement aggravée par l'usage im modéré des boissons enivrantes . L'insuffisance de la nour ANALOGIES ET DIFFÉRENCES . 273 riture ou l'altération des céréales qui sont des causes si ac tives de dégénérescences , acquièrent, comme cela se re marque particulièrement en Suède, un degré de nocuité bien plus considérable, en raison de l'alcoolisme chronique qui dans ce malbeureux pays est justement regardé comme un véritable état endémique. Nous ne craignons pas enfin d'anticiper sur ce que nous avons à dire , en signalant l'intoxication paludéenne , l'im moralité sous toutes ses formes, l'influence héréditaire, comme des complications on ne peut plus facheuses dans l'évolution d'un état de dégénérescence du parfois à toute autre cause. Cela se conçoit d'autant mieux que le miasme paludéen , l'élément démoralisateur et l'hérédité , que nous ne considérons dans la circonstance présente que comme des causes adjuvantes, peuvent, ainsi que nous le prouve rons , agir avec l'indépendance de leur action comme causes dégénératrices primitives, et cela dans la plus haute accep tion de ce mot. Ces simples considérations suffisent pour faire voir l'uti lité de l'étude comparée que nous allons entreprendre . Nous aurons occasion d'entrer dans quelques nouveaux détails sur l'action dégénératrice de certains agents toxiques que nous n'avons fait qu'indiquer. Nous nous efforcerons de démontrer l'importance extrême que, dans l'intérêt du trai lement, il faut attacher à la connaissance différentielle des causes secondaires et des causes essentielles au point de vue de la génération des maladies par intoxication . Nous de manderons à l'anatomie pathologique tout ce que, dans l'état actuel de la science, elle peut nous fournir ,, non -seulement pour faire ressortir les analogies et les différences qui pen dant la vie peuvent se déduire de l'évolution des symptômes maladifs, mais nous insisterons sur l'importance de ne pas confondre les lésions primitives avec les lésions secondaires 18 274 VÉGÉNÉRESCENCES PAR INTOXICATION ( PHOSPHORE) . qui sont le résultat de la progression ou de la généralisation de la maladie. ' Enfin , comme nous le disions à propos de l'ergotisme gangreneux et de l'ergotisme convulsif, l'examen de l'état de dégénérescence dans ses rapports avec la nature de la cause, la spécificité de son action , les lésions invariables que cette cause amène dans la structure du système ner veux et dans l'exercice de ses fonctions, devront nous con duire à une classification où les analogies, les dissemblances et les caractères essentiels des diverses variétés maladives , seront parfaitement définis et trouveront leur place naturelle. SI. Analogies et différences que présentent les divers agents in toxicants considérés quant à la manifestation des symptômes patholo giques . Diagnostic différentiel. La classification que nous avons déjà établie entre les différents agents intoxicants dont nous avons fait l'histoire, nous aidera dans l'étude comparée des analogies et des différences que présentent les symptomes pathologiques . On conçoit en effet que le but qui dirige les individus dans l'emploi des substances toxiques, est de nature å modifier leurs effets. Le fumeur d'opium qui cherche à se procurer des sensations artificielles, a une espèce d'intérêt à prolonger le plus longtemps possible l'empoisonnement progressif auquel il se condamne ; il en est de même du buveur d'al cool ;; tandis que l'ouvrier qui se trouve en perpétuel contact avec des substances dangereuses, est involontairement sou mis à des émanations nuisibles , dont il ne lui est pas tou jours possible de modérer les influences . Les malheureux qui, poussés par la faim , consomment des céréales altérées, se trouvent pareillement dans les mêmes conditions facheu. ses ; et ce simple aperçu nous démontre qu'une foule de ANALOGIES ET DIFFÉRENCES. 275 circonstances spéciales peuvent modifier l'action des agents toxiques , et faire varier la nature des symptomes qu'ils produisent dans l'organisme. Ces circonstances n'enlèvent rien cependant à la spéci ficité de ces poisons, et les lésions similaires qui se dé clarent alors que le mal se généralise, nous ont déjà suffi samment prouvé que toutes les maladies qui sont le résultat des intoxications , constituent un seul et même groupe nosologique . Nous allons compléter ce que nous avons dit jusqu'à présent par quelques détails sur l'influence exercée par des poisons dont nous n'avons pas encore parlé. Empoisonnement par le phosphore ( 1 ) . – Un individu agé de 30 ans , et dont le genre de vie avait toujours été régulier, se livrait depuis trois ans à la fabrication des allumettes phosphoriques . Il vivait dans une chambre étroite qui ren fermait les substances et les appareils nécessaires à cette industrie . Cet ouvrier n'avait jusqu'alors ressenti aucun dérangement appréciable dans sa santé , lorsqu'un accident déterminé par l'explosion soudaine d'une grande quantité de phosphore accumulé dans sa demeure, occasionna des troubles sensoriaux , remarquables par la promptitude de leur apparition . Ce phénomène ne peut guère s'expliquer que par l'action , pour ainsi dire instantanée, que produisit sur le système nerveux de cet individu l'énorme quantité de vapeurs phosphoriques qu'il absorba. Lorsqu'il fut revenu à lui , il éprouva d'abord un grand sentiment de lassitude dans les reins , et pouvait à peine se soutenir. Ses jambes fléchissaient sous lui;; la marche de venait embarrassée , et les bras se mouvaient difficilement. Le moindre effort amenait des tremblements, et le malade ne tarda pas à ressentir des fourmillements sous la peau et de ( 1 ) Magnus Huss. Ouv. cité , p . 249 . 276 DÉGÉNÉRESCENCES PAR INTOXICATION (PHOSPHORE). légères secousses dans les muscles. Des tendances véné . riennes très -prononcées signalerent le début de cette in toxication ; mais dans les derniers mois, l'impuissance la plus absolue avait remplacé l'excitation factice des forces génésiaques . Au reste , les fonctions digestives ne laissaient rien à désirer : le sommeil était bon , la respiration normale, et rien dans la sphère de la vie nutritive ne pouvait faire soupçonner la profonde lésion dynamique des centres nerveux. 1A l'entrée de cet individu au Lazareth de Stockolm, voici 1 ce qui est observé par M. le docteur Magnus Huss. Les extré mités inférieures sont si faibles que le patient peut à peine faire quelques pas. Les efforts exagérés auxquels il se livre sont suivis de tremblements ; ses genoux s'entrechoquent, et les extrémités supérieures participent à cet état général de faiblesse. La position horizontale est la seule qui convienne au malade ; encore observe - t- on alors que le systèmemuscu laire tout entier est soumis à une sorte de frémissement, comme celui que provoquent les secousses électriques . Tou tefois les mouvements spasmodiques qui agitent les muscles n'amènent pas de douleurs. L'anesthésie , les fourmil lements et la faiblesse sont les symptômes qui dominent la situation. Les organes des sens n'ont subi aucune altération ; le cæur et les poumons fonctionnent comme à l'état nor mal : les facultés intellectuelles sont restées intactes , et ce pendant la paralysie progressive poursuit sa marche ascen dante ; toutes les ressources de la médecine viennent se briser contre cette situation désespérée, et le malade finit par succomber après être resté trois ou quatre ans soumis à cet état de paralysie générale. Si nous prenons l'alcoolisme chronique comme lype des intoxications dont nous avons parlé , nous voyons dans cette observation , ainsi que le fait remarquer M. le docteur 1 4 ANALOGIES ET DIFFÉRENCES. 277 Magnus Huss, quelques analogies du coté des symptômes qui dénotent les lésions de la moelle épinière. Il existe chez cet individu empoisonné par le phosphore, des formications, des tremblements et de la faiblesse dans les extrémités ; mais que de différences aussi n'y aurait- il pas à signaler dans la marche des troubles sensoriaux , et dans l'ensemble des fonc lions digestives ? Le malade n'éprouve aucune des halluci nations si communes dans l'empoisonnement par l'alcool , le plomb ou les céréales altérées , ni ces vomissements si fré quents chez les buveurs d'alcool , les fumeurs d'opium , et chez les malheureux réduits å se nourrir de seigle ergoté. L'amaigrissement, le marasme, l'impuissance et la paralysie , sont les seuls phénomènes communs à tous ces empoison nements dans leur période de terminaison ( 1 ) . ( 1 ) Je dois faire remarquer que ces symptômes diffèrent assez de ceax qui ont été signalés par les auteurs qui se sont le plus récemment occupés des maladies propres aux ouvriers qui travaillent dans les fabriques d'allu melles chimiques . C'est ainsi que dans un mémoire adressé à l'Académie des sciences, M. Th . Roussel cherche à établir que les ouvriers exposés à l'action des vapeurs phosphorées deviennentvictimes : 1 ° d'affections plus ou moins intenses des voies respiratoires ; 2° d'affections des gencives et des os maxil laires, se terminant par la nécrose, et quelquefois par la mort des malades. D'on autre côlé , dans les mêmes séances des 10 février et 9 mars 1846 , le docteur Sédillot communique des observations analogues recueillies dans son service. Plusieurs auleurs ont déjà sigoalé les faits émis par M. Roussel . Les Archives de médecine (oclobre 1845) et la Gazelle médicale de Strasbourg (novembre 1845) contiennent des arlicles de MM. Heyfelder et Strohl , sur la nécrose des maxillaires , observée dans les fabriques dont il s'agit ici . M. Gendrin a publié (époque du 28 octobre 1845) une leltre relative à une bronchile dont seraient alteints les ouvriers de ces fabriqnes, M. Rognetta a consacré un article à l'examen de celle même bronchite ( Annales de théra peutique, février 1846) , ainsi que M. A. Dapasquier (Annales d'hygiène, 1846 , 1. XXXVI, pag . 342) . On conçoit que nous ne puissions entrer dans des détails plus élendus sur 278 DÉGÉNÉRESCENCES PAR INTOXICATION ( ARSENIC) . Empoisonnement chronique par l'arsenic.- Si l'on en croit les relations qui ont paru dans des recueils périodiques de médecine, il existerait dans certaines contrées, en Styrie et en Carinthie, par exemple, un usage des plus étranges , auquel il serait difficile d'ajouter foi s'il n'était affirmé par des praticiens honorables : l'habitude de consommer des doses progressives d'arsenic n'aurait plus d'inconvénient chez les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe qui attribuent, à tort ou à raison , à l'emploi de cet agent si redoutable dans son action sur l'économie, une influence spéciale pour la conservation de la fraicheur du coloris . Cet usage ne s'accorde guère avec les idées que nous nous formons des effets généralement produits par l'arsenic . On trouve dans l'ouvrage de M. le docteur Magnus Huss, des faits d'intoxication arsenicale qui offrent la plus grande analogie avec l'empoisonnement par l'alcool ou par le plomb . Le professeur Malmsten de Stockolm a commu niqué à son savant collègue un fait dont je citerai les prin cipaux détails . En 1817 , un individu était traité au Lazareth pour un eczéma chronique, et son affection fut très - heureusement modifiée par les pilules asiatiques , dont l'acide arsénieux, comme on sait , forme la base . Le malade ne consommait journellement qu'une seule pilule , contenant un douzième de grain de ce poison ; mais encouragé par les résultats heureux qu'il oblint, il prit sur lui d'augmenter la dose et 1 l'action physiologique de ces mêmes poisons, le but de notre cuvre étant surlout de faire ressortir l'action des causes dégénéralrices . D'un autre côté , les documents qui ont trail à l'action de ces poisons, se trouvent disséminés dans une foule de recueils périodiques , el ne constituent pas encore des mo nographies spéciales , comme il en existe pour les intoxications saluroine et alcoolique . ANALOGIES ET DIFFÉRENCES. 279 continua pendant quelques jours à prendre deux pilules . Les symptômes d'intoxication ne tardèrent pas à se montrer sous la forme de spasmes douloureux dans les muscles des, jambes et du dos. Il y eut de l'agitation , des tremblements et des formications dans tout le corps ; ces phénomènes alternaient avec un sentiment extrême de froid le long de la colonne vertébrale, et des crampes douloureuses dans les extrémités ; la faiblesse était si grande, que la marche en était devenue chancelante et semblable à celle des pa ralysés . Ces accidents cédèrent aux laxatifs, à l'opium et aux toniques dont le quinquina formait la base. Il n'y a pas à douter, dit M. le docteur Magnus Huss, que les symptomes pathologiques dont on vient de lire la des cription ne soient dus à l'action de l'acide arsénieux : le ma lade avant l'usage de ce médicament ne s'était jamais plaint ni de fourmillements, ni de crampes; il n'avait jamais ressenti de faiblesse dans les extrémités, ni aucun de ces accidents dont les lésions de la moelle épinière semblent être le point de départ. Quoique dans le cas qui nous occupe , on n'ait ob servé aucun phénomène spécial du coté du cerveau , comme troubles de la vision , bruissement dans les oreilles , halluci nations, anesthésie et paralysie des extrémités, ainsi que nous en avons remarqué dans l'alcoolisme , il n'est pas dou-. teux cependant qu'il ne se soit présenté des cas d'empoison nement par l'arsenic avec tout le cortège des symptômes propres aux intoxications que nous avons précédemment décrites . M. le docteur Magnus Huss en cite lui - même des exem ples . Il fait ressortir , entre autres, les perturbations singu lières du système nerveux encéphalique chez un individu qui avait voulu traiter une fièvre intermittente au moyen de la liqueur de Fowler. Une simple cuillerée à café de ce médi cament avait suſli pour développer les symptômes d'un em 280 DÉGÉNÉRESCENCES PAR INTOXICATION ( ARSENIC) . poisonnement aigu, caractérisé par une paralysie complète des extrémités inférieures . L'insensibilité avait même gagné toutes les parties du corps, à l'exception de la région dorsale qui était restée très- douloureuse à la pression . Les crampes et les spasmes qui envahirent les différents appareils mus culaires , avaient la plus grande analogie avec ce que l'on observe dans l'alcoolisme chronique , et l'état intellectuel du malade rappelait les caractères propres au delirium tremens . Nous ne citons ce cas qu'au point de vue des analogies , et nous ne voulons pas en tirer des conclusions spéciales . Les applications du traitement par l'arsenic sont trop nom breuses et trop connues dans leurs résultats , pour que l'on ne soit pas autorisé à regarder des exemples pareils comme formant l'exception , et pouvant à juste titre être attribués au tempérament des individus. Nos recherches sur les causes dégénératrices ne sont du reste que très- indirecte ment intéressées dans l'étude des agents toxiques qui ne sont employés que dans le traitement des maladies ( 1 ) . II > ( 1 ) Je ne veux pas inſérer de là que l'élude des effets de l'arsenic ne puisse èire poursuivie dans certaines applications iodustrielles. On a fait beaucoup de bruit dans le temps du chaulage des blés par l'arsenic ; mais celle mé thode qui pouvait entraîner de graves accidents a bientôt été abandonnée. Il existe d'un autre côté des professions industrielles où l'on est plus di rectement exposé à l'action de l'arsenic . Les ouvriers qui préparent le vert arsénical et ceux qui sont employés dans l'industrie des papiers peints se trouvent dans ce cas . Le mémoire de M. le docteur Blandet qui traite de l'empoisonnement externe produit par le vert de Schweinfurl, ou de l'adème cl de l'éruption professionnels des ouvriers en papiers peints, a causé une vive sensation à l'époque où ce médecin émit ses idées au sein de l'Institut (3 mars 1845) . Toutefois les conclusions du mémoire de M. Chevallier sur le même sujet sont lout à fait contraires à celles de M. Blandet , et il résulle des recherches et expertises faites par ce savant chimiste, que les accidents qui proviennent de celle fabrication sont peu nombreux , faciles à éviter , et ANALOGIES ET DIFFÉRENCES . 281 n'en est pas de même des substances qui figurent dans l'in dustrie, et parmi lesquelles le mercure tient un rang trop important pour que nous n'en disions pas quelques mots. Des principaux effets physiologiques du mercure, au point de vue des causes dégénératrices. - Les auteurs qui se sont occupés d'hygiène ont surtout examiné les effets du mercure chez les doreurs sur métaux el chez les ouvriers des mines d'où l'on extrait le mercure ; toutefois on ne peut nier que quelques -uns des accidents observés dans ces professions industrielles, ne se fassent pareillement remarquer chez des malades soumis à une médication mercurielle exagérée. Ces accidents intéressent d'abord spécialement le système mus culaire, et se résument dans les formications, les crampes et les spasmes des extrémités qui caractérisent d'une ma nière particulière l'alcoolisme chronique . Un état général de tremblement, accompagné de délire, complėle l'ana logie . A certaines périodes de la maladie, dit M. Trousseau, les troubles de l'intelligence sont ordinairement tels , qu'il y a une véritable manie. Cette manie qui a d'ailleurs tant de rapports avec celle des ivrognes, offre encore cette res semblance de plus , qu'elle est souvent caractérisée par des hallucinations el par des terreurs extraordinaires ( 1 ) . Il serait sans doute intéressant de savoir, ajoute M. Trousseau, si l'influence si remarquable exercée par le mercure sur la composition du sang, agit d'abord sur le cæur et sur les autres organes , directement ou indirecte ment, et si par hasard la modification première ne s'exerce pas sur les centres nerveux de la vie animale et de la vie sont loin d'avoir l'importance qu'y altache M. Blandet (Annales d'hygiène publique, t . XXXVIII, p . 56) . ( 1 ) Trousseau et Pidoux : déjà cité , tome second , 1re partie , p . 72 de la fre édition . 282 DĖGÉNÉRESCENCES PAR INTOXICATION (MERCURE) . organique ... Malheureusement, l'intimité des mouvements organiques qui suivent l'administration des remèdes, dit le savant professeur que je viens de citer , nous sera proba. blement toujours inconnue. Il en est de même de l'action intime exercée par certains poisons sur l'organisme ; nous ne pouvons les étudier que par les phénomènes patholo giques qu'ils provoquent. Cependant , on ne peut s'em pêcher de constater que les mercuriaux déterminent dans le système nerveux des accidents tout spéciaux , qu'aucun autre agent ne fait naître ( 1 ) . ( 1 ) Il est hors de doute que l'action du mercure sur le système nerveux s'élablit au moyen de l'introduction de cet agent loxique dans le torrent circulatoire . Cullerier niait la possibilité que le mercure métallique circulât avec le sang. Il prétendait aussi que la présence de ce métal dans le sang ou dans quelques parties que ce soit, n'avait jamais pu être démontrée. Celle opinion ne peut être soutenue aujourd'hui . Des expériences faites sur les animaux ont parfaitement démontré que le mercure peut être entraîné dans le torrent circulatoire . L'anatomie pathologique a eu de nombreuses occasions de vérifier ce fait. Chez une malade morte de peritonite aiguë dans service de M. Velpeau, et qui avait été traitée par les frictions mercurielles à hautes doses, M. Barruel trouva du mercure métallique dans divers organes et notamment dans les mamelles . Ajoutons que l'élude de l'action physiologique des divers agents intoxi cants n'est pas encore assez avancée , pour que l'on puisse donner la solution de tous les faits anormaux que les empoisonnements amènent dans l'orga nisme . Nous avons lieu d'espérer que les études spéciales auxquelles se livre en ce moment M. Cl . Bernard , jelteront un nouveau jour sur celle importante question . Voici , du reste , un résumé des opinions récemment émises au Collège de France par ce savant professeur. Toutes les sub slances qui font partie du sang et qui peuvent s'y fixer à titre d'éléments constitutifs, ne sont pas des poisons ; loutes celles au contraire qui n'en font pas partie , quand elles y pénétrent , produisent loujours un effet loxique ou tout au moins extraordinaire. Le phosphore, par exemple, est un poison, en lant qu'il pénètre dans le sang à l'état chimique ; mais si on l'introduit lel ANALOGIES ET DIFFÉRENCES . 283 Ces accidents sont remarquables pour ce qui regarde le système de la circulation et de la digestion . Si l'on élu die l'influence du mercure chez les individus soumis à l'emploi trop prolongé de ce médicament , voici ce que l'on observe « Le malade commence par palir , la peau du corps participe elle-même à cette décoloration. Le sang tiré de la veine, et qui avant le traitement avait la couleur et la consistance normales, perd un peu de sa coloration et surtout de sa consistance ; il est diffluent et se prend en caillots très-mous. Cependant, si l'action du mercure est continuée, cette dissolution du sang devient beaucoup plus manifeste : les paupières s'infiltrent, la bouche se bouffit un peu, les jambes se gonflent, et les malades tombent bientot dans un état d'anasarque générale. Surviennent ensuite les symptômes qui accompagnent ordinairement la liqué faction du sang : les palpitations du cæur, l'anhélation et les troubles fonctionnels divers, conséquences nécessaires d'un sang altéré en contact avec les organes . ) Cette action spéciale du mercure sur la constitution nor qu'on le trouve combiné dans le sang, il est tout à fait inoffensif. Mais il y a plus, pour que l'agent loxique, introduit dans le lorreni circulatoire, agisse d'une manière spéciale sur le système nerveux , il faut qu'il arrive nécessaire ment dans le système arlériel . La strychnine , par exemple, dit M. Cl . Bernard , la strychnine dont l'action sur le système nerveux est si énergique, est sans effet quand ce poison est mis directement en contact avec le système nerveux . Il faut qu'il soit résorbé d'abord par les veines et ramené à ce système par les artères. Ceci est tellement vrai qu'une substance toxique absorbée par la veine- porte ou par le système veineux général , ne produit aucune action si celle substance est éliminée avant d'arriver au torrent circulatoire artériel . M. Bernard injecte dans la jugulaire d'un chien ou dans le reclam , du gaz hydrogène sulfuré ; ce gaz est rejellé par les poumons . Pour s'en convaincre , il suffit de recevoir la respiration de l'animal sur un papier trempé dans une solution d'acétale de plomb ; il noircit immédiatement, 284 DÉGÉNÉRESCENCES PAR INTOXICATION (MERCURE ). male du sang, nous explique ces hémorragies passives dont on peut voir les descriptions dans les auteurs, ainsi que les anomalies qui ont été observées dans la circulation et la calorification. L'infection mercurielle, car on ne peut la qualifier autrement, en étudiant le phénomène de la sali vation et toutes les conséquences qui en sont la suite, l'in fection mercurielle, dis - je, s'accompagne toujours d'un ma laise notable et d'une accélération du pouls facilement appréciable. En même temps, dit M. Trousseau, la peau est plus chaude, il y a évidemment de la fièvre . Cette fièvre devient plus intense alors que prédominent les symptômes de la cacbexie, et lorsque les fonctions digestives sont per verties . Il n'est pas rare dans ce cas d'observer chez les ouvriers victimes de l'intoxication mercurielle, la diarrhée , accompagnée parfois de coliques douloureuses et de te nesme. Cette fièvre mercurielle a cela de particulier, qu'au lieu de s'accompagner d'exaltation des forces, elle est au contraire signalée par une dépression du pouls et par une débilité extraordinaire . On connait quels services a rendus à la médecine cette propriété debilitante du mercure ;; aussi les inconvénients que nous signalons , alteignent- ils rarement les malades confiés aux soins d'un médecin expérimenté. L'immunité est cependant loin d'être complete comme le prétendent quelques auteurs, et si les ouvriers doreurs sont principa lement exposés à l'action délétère du mercure, il ne s'en suit pas que les malades , ceux surtout qui se traitent en secrel, ne soient soumis aux mêmes accidents. D'après ce qui précède, ces accidents sont l'indice le plus certain que l'absorption du mercure constitue une véritable 'intoxication ; nous n'en voulons d'autre preuve que l'influence que cet agent exerce sur le système ner veux ; il en est encore une autre non moins puissante , dit 1 1 1 ANALOGIES ET DIFFÉRENCES. 285 M. Trousseau , nous voulons parler de celle que produit le mercure sur le sang qu'il altère. On comprend alors com ment le liquide réparateur n'arrivant plus aux organes avec les qualités qui lui sont propres , est un obstacle à la nutri tion , ainsi qu'à l'exercice fonctionnel des organes ( 1 ) . Ce que nous avons dit du mercure suffit pour faire voir les dangers auxquels sont exposés les ouvriers adonnés aux industries dans lesquelles on emploie ce métalloïde. Quant aux analogies que présentent les symptomes de l'in toxication mercurielle avec ceux des principaux poisons dont nous avons parlé , elles ne sont pas moins frappantes. Les débuts consistent également dans les formications et les crampes des extrémités inférieures. Le tremblement des membres , la paralysie , l'amaigrissement poussé jusqu'au marasme de la cachexie, le délire enfin avec trouble et affaiblissement ultérieur des facultés intellectuelles, com plètent ces analogies , que le diagnostic différentiel ne nous permet cependant pas de confondre au point de vue de la cause génératrice. L'action spécifique que le mercure exerce sur la mem brane muqueuse de la bouche, la fétidité spéciale de l'ha leine , les douleurs ostéoscopes, la connaissance enfin que l'on a de la profession du malade, suffisent toujours pour établir la différence. D'un autre coté encore , le tremblement des membres et l'embarras dans la parole, sont bien plus intenses et plus prolongés dans l'empoisonnement par le mercure que dans l'intoxication alcoolique. Le diagnostic de l'intoxication saturnine n'offre pas une difficulté plus grande . Outre qu'il est toujours facile de s'enquérir de l'élat professionnel du malade, il existe encore dans les symp tômes maladifs qu'il présente des caractères différentiels ( 1 ) Trousseau . Ouv. cilė , p . 74 . 286 DÉGÉNÉRESCENCES PAR INTOXICATION (MERCURE). 1 tranchés. Ce n'est en effet que chez les ouvriers qui tra vaillent les préparations de plomb que l'on trouve ce liseré bleu des gencives, et celle couleur terreuse de la peau dont nous avons déjà parlé . Ajoutons encore, que toutes ces into xications amènent chez les individus des délires intellec tuels et des perversions dans les tendances , qui ont un cachet tout à fait caractéristique. Si l'on voulait, en définitive , porter le diagnostic de toutes ces intoxications sur le terrain de la paralysie générale pro prement dite, les différences ne seraient pas moins frap pantes . La paralysie générale est une affection le plus ordi. nairement terminative . Elle poursuit sa marche ascendante avec une régularité désespérante ; et tandis que les symp tomes des intoxications diverses dont nous avons parlé, peuvent disparaitre momentanément , quelquefois même complétement , avec la cessation de la cause, la paralysie générale , qui est due à une affection spéciale des centres nerveux et qui se signale par un délire si particulier des grandeurs, n'en poursuit pas moins son cours, et ne par donne au malade que dans des circonstances trop ex ceptionnelles pour conclure à la curabilité d'une pareille situation . Sans doute , nous observons dans la paralysie générale, comme dans toutes les affections nerveuses, des périodes de rémittence, mais il n'en est pas moins vrai que le malade arrivé à cette phase terminalive ne soit irrévoca blement voué à la mort , et cela en dépit de la soustraction de la cause qui dans le principe a déterminé l'affection ( 1 ) . (1 ) Je suis obligé, pour ce qui regarde la paralysie générale, de renvoyer le lecteur aux ouvrages des aliénistes qui trailent spécialement de celle affec tion . Les opinions des médecins ne s'accordent pas encore sur le véritable caractère de la paralysie générale . Tandis que quelques-uns de voient daus celle maladie qu'un état terminatif, d'autres ne veulent y reconnaitre qu'une 1 4 ANALOGIES ET DIFFÉRENCES . 287 Je pense qu'il est maintenant inutile d'insister sur l'action différentielle des poisons de l'ordre minéral. L'empoison nement par les sels de cuivre est assez connu comme phé nomène aigu d'intoxication . Quant à ce qui regarde l'em poisonnement chronique qui atteint les ouvriers voués aux industries où ce métal est travaillé , je ne trouve dans les auteurs aucune des indications spéciales qui pourraient fa voriser les progrès de vos études . Les tendances aux ver tiges , les tremblements , la faiblesse musculaire , la perte de la sensibilité , les crampes et les convulsions sont , il est vrai , des phénomènes que l'on a cités ; mais la coordination et la dépendance réciproque de ces différents états pathologi ques, ainsi que leur action spéciale sur la dégénérescence ultérieure de l'individu , ne me sont pas assez connues pour que je puisse en tirer des inductions spéciales ( 1 ) . а maladie essentielle, comme on dit , et formant en nosologie une entité dis tincle . La manière de voir que j'ai émise dans mes Etudes cliniques est en core celle à laquelle je me rallache aujourd'hui. J'admets que dans certaines circonstances, l'affection désignée sous le nom de paralysie générale, ait son point de départ dans une lésion idiopathique du cerveau en dehors de loute maladie mentale préexistante. Mais dans les autres cas, et ceux-ci sont les plus pombreux , la paralysie générale n'est qu'une des phases terminatives d'une affection antérieure . Les diverses intoxications chroniques nous en offrent des exemples frappants, et j'aurai soin de faire ressortir dans le paragraphe consacré aux recherches nécroscopiques et aux conséquences qu'il est possible d'en déduire, les analogies qu'offrent les lésions du système nerveux chez tous les malades dont l'affection a commencé par les fourmille ments, les spasmes, l'élat convulsif, et s'est terminée par la paralysie géné rale avec un délire qui roule ordinairement sur les idées de grandeurs. ( 1 ) Il nous arrive bien rarement dans nos asiles d'avoir à traiter des aliénés dont l'état de démence reconnaisse pour cause l'intoxication par le plomb , le mercure ou le cuivre. Il existe une double raison pour l'explication de ce fail: 1 ° Les centres industriels où ces métaux sont travaillés pour leurs dif 288 DĖGÉNÉRESCENCES PAR INTOXICATION (MERCURE) . De ce que nous avons dit jusqu'à présent sur les analo gies et les différences que présentent les intoxications, on peut inférer que leurs caractères distinctifs se déduisent surtout de l'action chronique ou aiguë qu'exercent sur l'é conomie les divers poisons végétaux ou minéraux . Dans certaines circonstances, ces agents toxiques for ment une partie constitutive des usages, des modes ou même de la thérapeutique et de l'hygiène des nations ; c'est ce que nous avons vu pour l'alcool , l'opium , le hachich, le férents usages ultérieurs sont restreints, et les maladies qui sont le ré sultat de ces intoxications forment une spécialité qui ne peut être bien étudiée pour loutes les conséquences pathologiques qui s'en déduisent , que dans ces centres eux - mêmes; 2º Quand l'intoxication par un de ces agents arrive à sa dernière limite , ilest rare que l'ouvrier empoisonné ne meure pas dans les hôpitaux ordinaires où les premiers soins lui sont donnés . Celle circonstance n'enlève rien à l'action dégénératrice de ces mêmes agents loxiques sur l'individu el sur l'espèce . Deux de nos malades victimes d'intoxication chronique, l'un par le plomb el l'autre par le cuivre , nous sont arrivés de Bicêtre . Ils étaient alleints l'un el l'autre (car ils ont succombé depuis) d'une espèce de mapie périodique, et pendant les accès quelques -uns des phénomènes de l'intoxication primi live se montraient de nouveau . Chez le premier surlout, ancien ouvrier cé rusier , ce retour des phénomènes primitifs était frappant : il élait soumis à des crampes et des coliques extrêmement douloureuses , et semblables en tous points à celles que nous avons décrites comme formant le caractère essentiel de l'inloxication saturnine . L'affection du mouleur en cuivre s'étail compliquée d'épilepsie, et il a fini par succomber à une hémorragie cérébrale . Cet individu avait en outre été exposé dans son industrie à tous les inconvénients qui sont le résultat des poussières inorganiques. On sait que le charbon en poudre étail autrefois généralement employé dans l'industrie des mouleurs en cuivre . Voir à ce sujet : Etudes hygiéniques sur les professions des mouleurs en cuivre, pour servir à l'histoire des professions exposées aux poussières inorganiques. ( Annales d'hygiène, 1854 , 2e série , t . II , pag . 508 ) ANALOGIES ET DIFFÉRENCES 289 tabac et d'autres substances ébriantes; d'autrefois, c'est l'in dustrie qui transforme les métaux pour obtenir des produits dont tout le monde connait les nombreuses applications . Nous avons fait ressortir les dangers auxquels sont ex posés les ouvriers des fabriques où se manipulent et se transforment ces substances diverses, el nous avons étudié avec le plus d'exactitude possible la nature progressive des lésions qui amènent la dégénérescence des individus . Il ne peut nous rester aucun doute sur l'action spécifique exercée par les agents toxiques dont nous avons fait l'bistoire , et rien ne parait plus simple en apparence que de déterminer les moyens de préservation, quand on connait positivement quelle est la cause désorganisatrice qu'il s'agit de combattre . En dehors de la connaissance de cette cause essentielle , encore une fois, il n'est pas plus possible de déterminer la thérapeutique spéciale qui convient dans ces cas d'empoi sonnement, que de fixer les bases de l'hygiène et de la pro phylaxie à l'aide desquelles non- seulement l'individu , mais encore la famille et la société seront soustraites aux causes dégénératrices . Néanmoins , il se présente ici une occasion naturelle de faire ressortir les doutes et les incertitudes qui , dans des circonstances déterminées, envahissent l'esprit des observateurs, et faussent les véritables indications sur la nature et la curabilité des maladies . Autant les analogies que nous a fournies l'action des divers poisons végétaux et minéraux ont pu nous paraitre claires et fécondes dans leurs conséquences thérapeutiques , autant celles que nous allons chercher à déduire de l'action simi laire produite sur l'économie par les céréales altérées ont elles éprouvé de difficultés à prendre rang dans les opinions scientifiques, aussi bien que dans les croyances populaires de l'époque . L'identité de la cause intoxicante n'a point paru à tous clairement établie , et l'infériorité déplorable dans 19 290 DÉGÉNÉR ESCENCES PAR INTOXICATION . laquelle est restée la thérapeutique générale des endémies , relativement à la thérapentique spéciale des affections indi viduelles , devint la conséquence naturelle des idées erro nées qui ont régné trop longtemps sur l'origine et la nature des maladies qui affligent l'espèce humaine . Notre théorie des intoxications , à laquelle nous avons cru devoir dans un travail antérieur rattacher le développement de la dégé nérescence crétineuse ( 1 ) , est trop intéressée dans cette ma nière de voir , pour que l'on nous sache mauvais gré de re . venir sur les analogies de l'ergotisme et de la pellagre . D'un autre côté , la question des dégénérescences dans l'espèce se relie d'une manière trop intime aussi , non - seulement à la viciation des céréales , mais à l'insuffisance de l'alimentation chez l'homme , pour que l'étude de cette dernière cause ne devienne pas un des objets principaux de nos recherches ultérieures . Nous avons vu que dans les épidémies d'ergotisme qui ont régné sur différents points de l'Europe de 1769 à 1772 , les médecins ont franchement abordé la thèse de l'em poisonnement par l'ergot du seigle . L'observation directe des faits maladifs amenait les praticiens à cette idée théo rique , avant que la chimie ou la physiologie expérimen tale fût venue jeter un nouveau jour sur la question . Les individus qui avaient consommé du pain renfermant la substance intoxicante étaient seuls atteints , les autres étaient préservés . En vain , quelques médecins se firent- ils l'écho des sentiments irréfléchis de ceux qui prétendaient que la simple supposition d'un empoisonnement par les cé -1 ( 1 ) Influence de la constitution géologique du sol sur la production du crétinisme. Lettres de Mer Alexis Billiet , archevêque de Chambéry . Réponses de M. Morel . Ces lettres ont paru dans les Annalts médico -psycholo 1 giques de l'année 1858 . CÉRÉALES ALTÉRÉES (ERGOTINE) . 291 réales était une injure à la Providence, ils ne purent con vaincre les masses , qui étaient trop directement intéressées dans cette épidémie , et trop cruellement éprouvées par une maladie qui , dans ces années calamiteuses surtout, eignait non - seulement le seigle , mais d'autres céréales encore , ainsi que nous allons le voir dans un instant. Aujourd'hui c'est un fait acquis à la science que l'ergot du seigle est une substance toxique ( 1 ) . Les opinions peu ( 1 ) L'ergol est une végétation oblongue , légèrement angulease, ayant un pea la forme du grain de seigle, mais beaucoup plus développéc , car il est de ces ergots qui ont d'an demi - centimètre à un centimètre , et même plus, de longueur . Sa forme est un peu plus courbée sur sa longueur, quelquefois arquée et offrant qaelque ressemblance avec l'ergot d'un coq , d'où lui est venu son nom . Sa couleur est d'un violet noirâtre, marquée de plusieurs sil lons ; sa cassure est compacle, nelle comme celle d'une amande, blanche au centre , se colorant d'une leinle vineuse près de la surface . L'extrémité qui adhère à la fleur est jaunâtre ; l'autre supérieure, libre , est mince et comme crevassée . On remarque sur les ergots des déchirures transversales ; quel quefois elles sont au nombre de deux dans le sens de la longueur ; on pour . rail penser que la nature intérieure, trop à l'étroit, aurait fait éclater les pa rois de la pellicule externe qui la renferme ; l'odeur de l'ergot est celle des champignons, selon d'autres celle du moisi . Il présente une saveur peu mar quée d'abord , suivie d'astriction persistante vers l'arrière-bouche ( Chevallier, Ouv . cilé . T. II . p . 324.) L'analyse de l’ergot a été faite par les chimistes les plus distingués. Voici d'après Wigers la composition de ce produil, considéré par la plupart des bolapistes comme un champignon (Sclerotium calvus de M. de Candolle) : huilc grasse incolore, 35 ; extrait nitrogéné semblable à celui des cham pignons , 7 , 76; exlruil gommeux nitrogénė, avec un principe colorant rouge, 2,33; mannile, 1,55 ; albumine végétale, 1,46; ergoline, 1,25; plosphale acide de potasse, 4,42 ; phosphate calcaire, avec des traces d'oxyde de fer , 0,29 ; silice , 0,14. L'ivraie des champs (lolium temulenlium) d'après M. le docteur Arnal contribuerait pour une bonne part au développe - meni de l'ergotisme convulsif. M. Hecker cite encore l'agrestis stolonifera, 292 DÉGÉNÉRESCENCES PAR INTOXICATION . 7 vent être partagées sur la formation de ce produit, et l'on peut rester indécis de savoir si c'est une végétation de la nature du champignon, comme le pense M. de Candolle , ou si l'ergot résulte de la présence d'un insecte parasile , tel que l'anguilulla tritici. Quoi qu'il en soit , il est certain que c'est dans les années pluvieuses que l'ergol apparait avec le plus de fréquence, sans compter qu'il existe certaines con stitutions géologiques du sol qui favorisent sa production , ainsi que cela se voit dans la Sologne . Quelques botanistes allemands ont encore été tentés de croire que le phéno mène météorologique connu sous le nom de rosée de miel (Honigthau ), n'est pas étranger à la formation de l'ergot . Au reste , toutes ces opinions n'enlèvent rien à la nocuité vraiment extraordinaire de ce poison , et il nous importe bien davantage de savoir que des maladies spéciales, plus a l'aira cristala , l'alopecurus geniculatus et diverses autres graminées Ouv. cité p . 305). On comprend difficilement que plusieurs médecins et même des agronomes, dit-on , refusent d'admettre la production de l'ergot dans d'autres céréales que le seigle. Je tiens d'un des praticiens distingués de ce pays , M. le docteur Ancelon, de Dieuze, qu'au congrès scientifique d'Arras en 1853, il a eu occasion de montrer des échantillons d'ergot de blé , chose qui a paru étonder un grand nombre de personnes. M. Leveillé neveu , complélant les recherches de M. de Candolle, a été conduit à considérer l'ergol comme un ovaire non fécondé, mais qui n'en a pas moins végété . La cause qui , selon lui , s'est opposée à celle fécondation est le développement d'un champignon ( Spacelia segetum ) qui nail dans l'intérieur des glames, s'y développe, et recouvre l'ovaire de manière à empêcher le pollen d'arriver jusqu'à lui . Celte opinion qui avait cours dans la science et qui semblait avoir résolu heureusement le problème, vient d'être modifiée à son tour par M. Robin . Je suis obligé de renvoyer le lecleor à l'Union médicale de juillet 1853 , où cette nouvelle théorie, moins satisfaisante à mon sens que celle de M. de Candolle , a élé exposée . CÉRÉALES ALTÉRÉES (VERDERAME) . 293 ou moins semblables dans leurs conséquences à ce que l'on observe pour le seigle, se développent dans d'autres céréales . Le maïs n'y est pas plus soustrait que l'avoine ( avena saliva) , que le millet ( phalaris canarensis), et d'autres plantes encore dont la liste semble augmenter tous les jours . La maladie du maïs, dont il est intéressant pour nous de poursuivre les analogies avec l'ergot du seigle , a déjà été étudiée au commencement de ce siècle. On ne pensait pas alors , dit M. le docteur Roussel , que cette céréale půl etre sujelte à une autre maladie que celle dont du Tillet avait donné une description dans les Mémoires de l'Académie en 1760 , et qu'il désigne sous le nom de char bon ... Depuis cette époque, on a étudié le charbon au point de vue de l'histoire naturelle, et de Candolle en a fait un champignon qu'il a nommé uredo maïdis . Les Italiens con naissent bien cette affection et la désignent sous le nom de goitre du maïs (gozzo del formentone ). Dans le Roussillon, on connait depuis longtemps deux maladies du maïs, qui sont l'éliolement et le rachitisme. La tige du maïs étiolé est mince, effilée, ne fructifie pas ou pro duit des épis chétifs ; celle du maïs rachitique se courbe, et ne fournit point de grains . Parmentier, qui ne connaissait pas d'autres maladies que les précédentes, prétendait qu'elles constituaient des états particuliers du grain : « J'ai rencontré , disait- il , des tiges qui avaient une apparence saine, et les grains étaient néan moins gâtés dans l'épi . J'ai vu des pieds très-vigoureux ayant des points de moisissure sur toute la surface, et leurs épis cor rompus.. Souvent il y a des tiges très -belles, qui sont ce pendant infécondes; on les nomme pour cela chapons. » Notre savant compatriote M. Roulin , a décrit de son colé, sous le nom de sclerotium zeinum , l'ergot de maïs que 294 DÉGÉNÉRESCENCES PAR INTOXICATION . les Colombiens désignent sous la dénomination de pelladero . Ce produit morbide n'a pas encore été signalé en Europe. On a cependant reconnu dans nos provinces un sclerotium maïdis observé par M. Guépin, mais qui est différent de celui de la Colombie . On remarque sur les tiges , dans les années pluvieuses surtout, des expansions jaunâtres qui seraient d'après M. Bonafous le fusiporum aurantiacum ( 1 ) . Enfin, il est une autre affection du maïs qui a été spécia lement étudiée par le docteur Balardini , et qui intéresse à un haut degré l'hygiène des populations qui font de cette céréale leur nourriture exclusive . Cette affection qui s'étend d'une manière insolite dans les années humides, consiste dans le développement d'un parasite fongoïde ,qu'on observe fréquemment dans l'Italie septentrionale, où il est connu sous le nom de Verderame ( vert- de-gris) . Voici la description que donne du Verderame le docteur Balardini ( 2) . « Cette altération ne se manifeste qu'après la récolte, et lorsque le grain est placé dans les greniers. Dans le sillon celui- ci apparait oblong et couvert d'un épiderme très- mince , qui correspond au germe... Cet épiderme, lorsque la pro duction morbide que nous examinons est née, se détache du grain et s'épaissit un peu ; pendant quelque temps ce pendant il conserve son intégrité, laissant voir seulement une matière verdâtre quiparait lui être sous- jacente ; si l'on enlève la pellicule épidermique, on trouve en effet au - des ( 1 ) L'analyse chimique a été faite par M. le doctenr Stéphano Grandoni , pharmacien -chimiste des hôpitaux de Brescia . Il a trouvé que le parasite dont il s'agit qui est le septième environ en poids du grain lotal , est composé : 1º de fibres végétales qui forment en quelque sorte le squelette ; 20 de sté . arine ; 3° de résine ; 4° d'albumine ; 3° d'acide fongique ; 6° d'une sab slapce azotée fluide ; 7° de matière colorante . (2) Annali univ . de medicina vol. CXIV. Mai 1845, p. 261 el suiv. CÉRÉALES ALTÉRÉES ( VERDERAME) . 295 sous un amas de poussière, ayant la couleur du vert-de gris, plus ou moins foncé ; c'est un véritable produit para, site qui attaque d'abord la substance voisine du germe et se porte ensuite sur le germe lui-même et le détruit ( 1 ) , « La matière morbifique dont il s'agit , se sépare en une infinité de très - petits globules , tous égaux entre eux, par faitement sphériques, diaphanes , sans trace de sporidioles inlernes ou de diapbragmes , sans vestiges de cellulosités ou d'appendices à la surface, lisses et très - simples . « En comparant cette matière avec la farine de grain demeuré sain , on a trouvé que celle- ci était formée de cel lules ifrégulières , imparfaitement sphériques , ou plutôt po lyédriques , à angles oblus , souvent inégaux , et deux fois plus volumineuses que les granules mycetoïdes de la matière en question. « Après avoir réuni les caractères de celle- ci , le baron Cesati , qui s'est prêté sur ma demande à ce difficile examen , n'a pas hésité à la considérer comme un véritable fongus parasite qui doit être placé dans le genre sporisorium de Linck, et mérite de former une espèce particulière qu'il re garde comme nouvelle, et qu'il propose d'appeler sporiso rium maydis ... ( 1 ) M. le docteur Roussel rapporte que M. Balardini a plusieurs fois essayé de faire germer des graines de maïs attaquées de Verderame, en les plaçant dans les conditions les plus favorables, et qu'il n'a jamais pu réussir . Faisons encore observer en passant que le maïs tel qu'il est récolté dans nos pays septentrionaux renferme très - peu de principes azotés. D'après les analyses de M. Payen , la farine de maïs consiste : amidon, 28 , 4 ; matière azotée, 8 ; matière grasse, 6 ; matière colorante , 0, 2 ; cellulose, 20 ; dex trine, 0, 2 ; sels divers, 7 , 2. La grande quantité de matière grasse me pa - rait due à la présence d'une huile jaune qui s'élève d'après quelques chimistes à é pour 100. Ilen résulle que la farine de maïs doit être préparée au mo ment de s'en servir, autrement elle rancit par suite de l'allération de l'huile. 296 DÉGÉNÉRESCENCES PAR INTOXICATION . > « Outre l'analyse microscopique, une analyse chimique très -attentive a démontré la nature fongoïde de ce produit. On a trouvé en effet, au lieu des éléments ordinaires qui composent le maïs, une bonne dose de stéarine , de la ré sine, de l'acide fongique, et une substance azotée fluide ammoniacale . Ces rapprochements nous autorisent å admettre les ana logies qui existent entre l'ergotisme et la pellagre au point de vue du principe intoxicant . Si d'un autre côté la science, n'est pas encore parvenue à démontrer la parfaite identité qui règne entre l'altération du seigle et celle du maïs ; ceci ne fait rien à la théorie qui cherche à réunir dans un même groupe nosologique les maladies dont l'origine est due, soit à l'intoxication par les céréales altérées, soit à l'usage ex clusif d'une substance qui n'apporte pas à l'économie hu maine des éléments suffisamment réparateurs. Les analogies que l'on remarque entre les affections en démiques des divers pays où ces causes sont dominantes, sont démontrées par la similitude des symptômes patholo giques ; nous ne pouvons, sous ce rapport , que rappeler ce que nous avons dit de la marche de l'ergotisme et de la pel lagre. Quant à ces deux affections, tout observateur impar tial se rendra à l'évidence des analogies qu'elles présentent . Il n'est pas jusqu'aux expériences physiologiques qui ont été faites sur les animaux , qui ne soient de nature à fournir à l'esprit de nouveaux éléments de conviction . Mais , comme je le disais naguère dans une des plus célèbres sociétés sa. vantes de la capitale ( 1 ) , les expériences sur les animaux (1 ) La Société biologique de Paris , présidée par M. le docleur Rayer. Voici du reste le résumé des expériences qui ont été tentées sur les animaux avec l'ergot de seigle et le maïs alléré ( Verderame). Les expériences les plus anciennes, pour ce qui regarde l'ergol , paraissent avoir élé faites par CÉRÉALES ALTÉRÉES ( VERDERANE) . 297 sont loin d'élucider complétement la question des dégéné rescences dans l'espèce humaine . Tuillier, le père , médecin de Sully ( voir dans le Journal des Sçavants du 16 mars 1676 la lettre de M. Dodard de l'Académie royale des sciences, à l'auteur du Journal contenant des choses fort remarquables touchant quelques grains, p . 76) . Il est d'abord constaté dans celle lellre que le seigle dégénère en Sologne , en Berry, dans le pays Blaisois , en Gastinais et pres que partoul , particulièrement sur les terres légères et sablonneuses . « Il y » a peu d'années où il ne vienne de ce mauvais grain ... il en vient beaucoup » dans les années humides, et surlout lorsqu'après un temps pluvieux il » survient des chaleurs excessives ... , si celle gangreine ne vient qu'à ceux • qui mangent du pain de seigle, et ne leur vient que dans les années où il n y a beaucoup de seigle corrompu , il est comme certain que ce seigle cor » rompu est cause de celte gangreine . Pour s'en assurer davanlage, la

  • compagnie a donné ordre que l'on fasse da paia lant de ce seigle seul

que da même seigle meslé en différentes proportions avec le seigle nalurel, » pour remarquer les différents effets de ce scigle et de ces différents mé » langes sar des brutes de différentes espèces. Je ne connais pas le résultat de ces expériences qui paraissent si bien or données. Celles que Tuillier fit de son côté , en 1630, l'amenèrent à prouver que tous les animaux de basse-cour nourris avec l'ergot succombèrent . Dans le mémoire que le docteur Salerne présenla à l'Académie en 1748, on voil que ce médecin détermina chez un petit cochon måle très - vif et très bien porlaol, el qu'il nourrit avec du seigle ergolé bouilli avec da son de froment, qu'il détermioa , dis -je , les principaux accidents de l'ergotisme gangrenenx . Des expériences analogues ont été répétées avec le même résultat par le docteur Read , el les habitants des campagnes infestés par la contagion sa vaient parfaitement bien à quoi s'en tenir sous ce rapport . Les expériences plus récentes de Wigers lai ont appris que c'est l'ergo line qui est le principe actif de l'empoisonnement ; 9 grains d'ergoline ( 45 centigr. ) , correspondant à une once et demie ( 45 grammes) d'ergot , taè rent un coq. Dans une deuxième expérience , il employa la matière fongueuse , qui fat sans résultat. Les expériences de Lorinser méritent d'être répétées el paraissent bien plas concluantes que celles de Schleger. Le docteur Taube, qui s'est acquis une si grande réputation dans l'épi'émie de 1769>, raconte 298 DÉGÉNÉRESCENCES PAR INTOXICATION . Nous pouvons chez les animaux, en les soumettant à l'action de la même cause toxique, amener des effets pa thologiques semblables à ceux que nous observons chez l'homme ; mais il est impossible de suivre chez les premiers l'évolution du mal dans leurs descendants, et de fixer ainsi les véritables caractères des races maladivement dégénérées. > qu'il a vu un cochon et sepl moutons périr avec tous les accidents de l'ergo lisme convulsif ( Kriebelkrankheit ). Les chevaux, les boufs et les chiens ne contractaient pas la maladie . Les gallinacées, au contraire, subissaient avec facilité l'influence du mal, et restaient ipfécondes. Pour ce qui regarde le maïs affeclé de Verderame, M. Balardini, outre les expériences lentées sur lui , sur son fils et un de ses amis, en a essayé d'autres sur les gallinacées. Tous ces animaux n'ont pas tardé à dépérir et à lomber malades. Le même auteur ( Annali universali di medicina, Mai 1848, p. 244 ), rapporte encore le fait suivant d'après Giuseppe Bonelli de Cazzago : Un chien de chasse était nourri tous les jours avec de la bouillie de maïs , à laquelle on ajoutait quelques restes de la table de ses maîtres ; on vit à l'âge d'un an se développer sur son dos et jusqu'à l'extrémité de la queue un érythème mordicant, avec déchirure de l'épiderme, produite par l'action de se gratter, et suintement d'une humeur épaisse qui formait des croûtes, lesquelles en tombant entrainaient la chûle des poils . Le siège de celle affection variail, et lorsque les croûles étaient tombées sur un point, elles se reformaient sur un autre. On essaya inutilement divers médicaments contre celle maladie ; mais enfin, d'après le conseil des personnes du pays , qui avaient observé des fails semblables , on cessa de nourrir ce chien avec du maïs . Pendant quelque temps, on ne lui donna que des bouillies d'orge et de froment, auxquelles on ajoutait des raves et des pommes de terre . Bientôt op vit le pruril et le suintement diminner, et la desquammation disparaitre . Les poils reviorent epsoile et l'animal sembla totalement guéri ; en outre, il n'avait plus cet appétit dévorant que l'on avait remarqué pendant tout le temps de sa maladie . Plus tard , on repril l'usage de la polenta de maïs , et l'on vit reparaitre les mêmes altérations cutanées et les mêmes symptômes morbides qui ont élé décrits plus haut ; et une nouvelle interruption de ce régime rétablit de nou veau la santé de l'animal . CÉRÉALES ALTÉRÉES (VERDERAME) . 299 L'homme d'un autre coté est un être trop complexe et trop modifiable par le milieu social où se passe son existence , pour que les expériences tentées sur les animaux paissent donner l'explication complète des dégénérescences multi ples auxquelles il est exposé. Il importait donc pour faire avancer la question , de la placer sur son véritable terrain , et de l'étudier au sein même des populations où le mal exerce ses ravages . Ce ne fut que lorsque les médecins italiens eurent adopté cette voie que la véritable cause de la dégénérescence pellagreuse se dégagea de toutes les obscurités que les théories erronées avaient fait paitre. Quand il eut été bien prouvé que telle ou telle endémie n'atleignait qu'une certaine classe de la société , il s'agissait de savoir comment elle se nourrissait, et si l'action de la même cause produisait dans d'autres pays des effets identiques, et cela malgré la diffé rence du sol , du climat, des meurs et des habitudes . Or, quand ces mêmes effets existent, il est facile de dé barrasser la cause essentielle de la maladie de toutes les causes secondaires, et d'arriver ainsi aux véritables indica lions curatives . C'était la voie féconde dans laquelle était entré Casal et qu'il n'a pas cependant osé suivre jusqu'à ses dernières limites . « Le maïs , dit- il , ou le millet indien , est le principal ali ment de tous ceux qui sont atteints du mal de la rosa ; car c'est avec la farine de ce grain qu'est fabriqué leur pain ; on en fait aussi des bouillies auxquelles quelques -uns ajoutent pour leur nourriture ordinaire du lait ou un peu de beurre ( 1 ) . ( 1 ) C'est le plus petit nombre, et Casal fait remarquer que l'usage des paysans était de vendre le lait et le beurre et de ne boire que le sérum . La même remarque s'applique à la Lombardie, à la Suède et à d'autres pays on la nourriture devient de plus en plus insuffisante, par la nécessité où se 300 DÉGÉNÉRESCENCES PAR INTOXICATION , Ils se nourrissent aussi d'æufs et de châtaignes , de pois , de navets, etc. Ils n'usent que très -rarement de viandes salées et plus rarement encore de viandes fraiches. Presque tous ceux en effet qui ont cette maladie sont de pauvres culti vateurs , et c'est pourquoi ils ne peuvent manger de viande salée, de porc ou de lout autre animal , non-seulement cha que jour, mais pas même une fois tous les dix jours . Ce pain de maïs est presque toujours azyme, c'est -à- dire, non fermenté, et cuit sous la cendre ; leur boisson est de l'eau ; leurs vêtements, le linge, les lits , les habitations sont ana logues aux aliments . ) Il est curieux de voir comment les objections qui ont été soulevées de nos jours , arrêtent ce savant et scrupuleux observateur. On répétait déjà du temps de Casal , et il con firme lui -même ce dire , que tous les paysans qui suivaient ce régime n'étaient pas affectés du même mal ; qu'il y avait même des provinces ou les habitants qui se nourrissaient de maïs n'étaient pas atteints , tandis que les malades, pour me servir des expressions de Casal , étaient innombrables dans d'autres contrées . Cette objection, si bien résolue au jourd'hui , ébranle le médecin espagnol , et il arrive à cette conclusion : Que l'alimentation avec les substances inertes est la cause prédisposante, et l'almosphère la cause déterminante de la maladie. Si Casal avait pu suivre l'évolution de la maladie dans d'autres contrées , dans l'Italie par exemple , et dans les landes de Gascogne, il aurait vu que l'atmosphère, les eaux, la misère , la malpropreté, etc. , n'étaient pas les causes dé terminantes ; mais que la véritable cause résidait dans l'exclusivisme de toute autre nourriture que le maïs et dans trouvent les campagnards de convertir en argent les choses les plus nécessaires à leur subsistance (Casal Thesaur . rer . medic. nov . Hispan , I. VII , c . XL) . e. CÉRÉALES ALTÉRÉES (VERDERAME). 301 l'altération de cette céréale. Dans certains départements de la France, dans le département de l'Ain entre autres, on mange aussi une énorme quantité de farine de maïs , et la pellagre n'y est pas connue, que je sache ; mais la nourri ture y est plus variée, et le peuple consomme d'autres cé réales et se nourrit aussi de viande et de poisson . Dans les climals d'où le maïs est originaire et dans les pays chauds où sa culture a été introduite, cette céréale arrive à sa maturité et ne cause des accidents que dans des cas bien déterminés d'altération , comme cela a été remarqué même au Pérou. Toutes ces raisons sont capitales, sans compter encore la part qu'on doit faire des tempéraments individuels et de la facilité plus grande qu'ont les descendants de pa rents pellagreux à contracter la maladie . Encore une fois , c'est dans l'étude du genre de vie que suivent les populations affectées de maladies endémiques , que l'on peut trouver la véritable solution du point qui nous occupe. Aucun auteur, dit M. Roussel , ne donna plus d'im portance à cette manière d'envisager la question , que lo docteur Marzari , qui observa assidûment pendant plus de vingt ans les pellagreux dans les villages du territoire de Trévise. Je ne puis mieux faire de mon coté que d'em prunter à son Essai médico- politique, publié en 1810, l'exacle et bien triste peinture du genre de vie de la classe malheu reuse dans laquelle se rencontrent les pellagreux . Cet exposé, auquel je vais joindre la descriplion d'une maladie endémique en Suède , la gastrite chronique, nous aidera å bien apprécier l'influence de la nourriture sur les dégéné rescences dans l'espèce . L'apparition de la maladie, disait Marzari, est précédée de l'usage continuel et non interrompu de la nourriture végétale pendant la longue saison d'hiver . Cette nourriture se compose presqu'exclusivement de blé de Turquie, dési 302 DÉGÉNÉRESCENCES PAR INTOXICATION . gné sous le nom de cinquanlino ( 1 ) , Ce blé ne mûrit pres que jamais ; souvent il est moisi. On le consomme chez nous sous forme de polenta, et dans d'autres départements on en fait un pain toujours mal cuit et privé de sel . A cet aliment invariablement le même et qui forme au moins les dix-neuf vingtièmes de la nourriture tolale des paysans pendant tout l'hiver et une partie du printemps, on ajoute à peine des légumes cuits à l'eau , des choux, quelquefois du petit- lait, des recuites, du fromage frais, presque jamais des aufs parce qu'ils coûtent trop cher ; mais on les rem place par les laitues et la chicorée qui croissent spontané ment et que l'on récolte sans dépense. Durant les longs hivers des contrées subalpines , le cultivateur qui s'occupe à sa maison , qui ne va pas au marché pi à l'auberge pour ses affaires ou pour satisfaire ses instincts de débauche, comme cela arrive à quelques- uns , ne connait pas d'ali ment de nature animale, ni de pain de froment; ou s'il en use, c'est en quantité tellement petite , que l'on peut abso lument la négliger . Il réserve son peu de salaison pour l'été, saison des grands travaux de la campagne, il en mange tout au plus aux jours de fête ; quant au poisson salé, il n'en use que pendant le carême, dont il est obser vateur scrupuleux, et il en prend une quantité si minime, que sa ration est tout au plus d'une once par jour. Le cita din et le carmélite qui mangent, l'un quelquefois, l'autre constamment, du poisson et des aliments maigres , et qui n'ont jamais la pellagre comme le cultivateur, en prennent des rations vingt fois plus considérables que ce dernier , toujours sans accidents . » « A cette nourriture, qui est commune à tout le peuple pellagreux du royaume, et qui est bien plus maigre que et ( 1 ) Variété précoce qui se sème lard el mûrit difficilement. ORRÉALES ALTÉRÉES ( VERDERAME) . 303 celle que Pythagore conseillait à d'autres peuples et dans d'autres climats, il ne peut joindre pour sa boisson que l'eau, vu l'impossibilité absolue où il est de se procurer du vin , même de médiocre qualité . Mais comme cette boisson est désagréable, il n'en prend qu'en petite quantité et lors qu'il y est contraint par la soif ( 1 ) ; quelques- uns peuvent substituer à l'eau pendant quelques mois une teinture vi neuse trés- légère, souvent acide ou moisie, et connue ici sous le nom d'aquariola ; d'autres préfèrent un vin aigre et fortement travaillé .... Il faut en outre observer que du rant cette longue et froide saison pendant laquelle ils usent d'un régime si exclusivement végétal et si debilitant, les cultivateurs mènent une vie dés@uvrée et généralement pleine de tristesse , couchés pendant plusieurs heures du jour et pendant les longues nuits dans les élables des ani maux qui ne leur appartiennent point, pensant à leurs dettes et à ce que deviennent les produits de leur industrie , gémissant par conséquent, et sur les nécessités de chaque jour, et sur l'impossibilité où ils sont d'y faire face, et pár ticulièrement sur les charges ainsi que sur les maux de tout genre qui les inquiètent, les menacent et les oppri ment. J'ai plusieurs fois observé que si un villageois pas (1 ) Le paysan italien est très - sobre pour ce qui regarde l'usage des bois sons fermentées , et ce n'est guère que dans les villes que l'usage de boire l'eau -de - vie s'est répandue chez le peuple, par l'exemple que lui donnent les soldats étrangers qui occupent ce pays . E. Suède , au contraire, et en gé néral dans le nord de l'Europe, les classes ouvrières croient pouvoir remé dier à l'insuffisance de la nourriture par les boissons alcooliques. Or, nous connaissons l'action spéciale que l'eau - de- vie exerce sur les fonctions diges tives, et nous verrons que la maladie endémique connue en Suède sous le nom de gastritis chronica, ne reconnaît pas d'autres causes que la double influence d'une nourriture insuffisaple el de mauvaise qualité , et de l'alcool pris avec excès. 304 VÉGÉNÉRESCENCES PAR INTOXICATION . sait rapidement d'un état aisé à un élat misérable , comme cela arrive si souvent par suite d'une tempête, d'une sé cheresse ou de tout autre malheur, la pellagre ne manquait pas de porter le comble à ses maux et de mettre un terme à ses tristes jours . On voit donc que deux choses précédent constamment l'apparition de la pellagre : la première est l'usage continuel du blé turc ( maïs) ou du régime uniquement végétal ; la seconde est l'oisivelé de l'hiver que j'ai décrite , et qui appartient seulement à cette époque de l'année. C'est alors en effet que se forme ou se fortifie ce germe de la ma ladie, que la lumière ou la chaleur du printemps suivant vient régulièrement développer . » Cette opinion de Marzari n'a pas trouvé de plus éloquent défenseur en Italie que le docteur Balardini. Il a reproduit au dernier Congrés scientifique de Milan toutes les raisons qui militent en faveur de cette manière de voir. Ce qui a manqué aux médecins italiens , dit fort judicieusement M. le docteur Roussel , ce fut la connaissance exacte du domaine de la pellagre. On a pu en effet se convaincre aujourd'hui que les mêmes conditions générales dans le régime alimen taire par le maïs , ont partout amené les mêmes eſſels. L'endémicité pellagreuse tient évidemment à l'exclusivisme et à la mauvaise qualité de la nourriture, et le plus ou moins d'intensité dans le développement de la maladie dépend des modifications dans le régime, qui ne font plus du maïs la base fondamentale de l'alimentation. Si dans quelques districts montueux, comme ceux de Bellano, Dongo, Gravedona, S. Fedele et Mascagno , la pellagre s'observe peu, comparativement au reste du terri loire Comasque , on en trouve, dit Balardini , la raison évi dente dans les émigrations qui , pendant au moins neuf mois de l'année , entrainent hors de chez elles la plus grande partie de ces populations industrieuses qui vont exercer ailleurs CÉRÉALES ALTERÉES (VERDERAME). 305 loute espèce de métiers ou d'emplois, se livrent au petit trafic et à la contrebande, et qui pendant ce temps ont des aliments différents de ceux des autres campagnards et beau coup plus variés . Si dans la Basse -Lombardie, ajoute ce médecin , les pel lagreux sont en moins grand nombre que dans la partie haute, cela tient à la richesse du pays, à la fertilité du sol , donnant avec plus d'abondance des graios variés, et prin cipalement le riz , qui partage avec le pain et la polenta l'honneur de la table villageoise ( 1 ) . Pour moi, j'ai pensé que puisqu'un grand progrés avait été accompli en ne renfermant plus l'étude de la pellagre dans les limites d'une seule province, mais en faisant res sortir les dangers que courent les habitants d'un pays par la nourriture exclusive d'une céréale, souvent altérée ou mal préparée dans ses transformations secondaires, j'ai pensé, dis- je , que ce progrès pouvait recevoir une impulsion nou velle si nous en élargissions le cadre de nos recherches . Je vais donc aborder cet important problème du régime alimentaire sur l'amélioration des races ; problème qu'il ne faudra plus circonscrire dans l'examen comparé de deux céréales qui agissent à la manière des intoxicants , mais qu'il sera important d'étudier dans les rapports des dé générescences avec le genre de nourriture et l'hygiène des habitants d'une contrée. La description d'une maladie endémique, que je regarde comme une cause active de dégénérescence, et qui est connue en Suède sous la dénomination scientifique de gastritis chro. nica ( 2 ) , va nous fournir une occasion naturelle d'examiner ( 1 ) Annali. univ. di medicina . Avril 1843, p . 35 et suiv . (2) Ce que je viens de dire de la gastrite chronique est tiré d'un récent ouvrage de M. le doclear Magnus Huss, intitulé : Ueber dic endemischen 20 306 INFLUENCE D'UNE ALIMENTATION EXCLUSIVE . la valeur du régime alimentaire sur les dégénérescences, el d'établir de nouvelles analogies avec l'action des causes que nous avons précédemment étudiées. Cette affection , déjà ancienne en Suède, dépasse en fré quence tout ce que l'on avait observé jusqu'à ce jour. Les médecins la désignent sous différents noms, qui tous indi quent que c'est dans le système de l'appareil digestif que le mal a son siège principal . La gastrite chronique, la cardial gie, le pyrosis sont les termes génériques qui, dans la pen sée des médecins suédois, expriment la nature de celle maladie, dont un des principaux symptomes consiste dans la sécrétion d'une quantité de mucosités acides qui pro viennent de l'estomac . Le peuple, dans sa terminologie particulière, a donné d'autres noms à cette affection, mais le sens qu'il y attache indique pareillement un état de souf france dans lequel prédominent l'embarras gastrique avec tension douloureuse et brûlante , la faiblesse générale , le marasme, la cachexie et les infiltrations séreuses partielles ou générales. Il est inutile d'ajouter que, dans notre théorie , ces états de souffrance sont les signes pathognomoniques les plus certains du dépérissement de la santé chez les indi vidus, et de la dégénérescence dans les races, lorsque de pareilles situations constituent une endémie chronique. Krankheiten Schwedens ; sur les maladies endémiques de Suède . L'auteur, à l'aide de nombreux documents fournis par les médecins qui excrcent dans les différents districts du royaume, a pu présenter en 1851, à la Société générale des naturalistes scandinaves , un résumé des plus intéressants sur la nature et les causes des principales maladies endémiques qui règnent dans ce pays . Il est à regreller qu'un travail de ce genre n'existe pas pour la France et que les recherches spéciales que beaucoup de médecins ont failes sur les maladies endémiques qui sévissent dans leurs départements, ne se trouvent pas concentrées et coordonnées dans un annuaire qui représenterait a lopographie médicale de la France . GASTRITE CHRONIQUE DE SUÈDE , 307 > On peut, dit le docteur Magnus Huss, parcourir nos pro vinces depuis Schonen jusqu'à Haparanda, et partout on retrouvera la gastrite chronique dans les villes comme dans les campagnes. La prédominance de certains symptômes pathologiques dans leurs rapports avec les influences loca les, les idées différentes que l'on s'est faites du mal selon la nature présumée de la cause , ont fait varier les désignations, mais encore une fois, pour l'observateur attentif, c'est dans Je trouble des fonctions digestives qu'il faut en rechercher l'origine . Il est un autre point sur lequel les médecins sont d'ac cord , c'est que les classes malheureuses sont spécialement sujettes à cette endémie , et que les femmes y sont exposées dans de plus grandes proportions que les hommes. Dans certaines localités , le mal peut être considéré comme en démique, puisqu'il y atteint le cinquième de la popula tionh ; dans d'autres , au contraire, il regne avec moins d'in tensité et sévit à peine sur le vingtième des habitants. L'age où cette affection se montre avec plus de fréquence est celui de vingt à quarante ans. Dans les villes , toutes les saisons paraissent également favorables å sa propagation ; dans les campagnes, au contraire , c'est dans la dernière partie de l'été et pendant l'automne que les populations ressentent plus particulièrement les atteintes de la maladie. La tendance à la récidive est un des caractères essentiels de la gastrite chronique, et il est bien rare qu'une première attaque ne soit pas suivie de plusieurs autres . On se perd le plus ordinairement en conjectures sur la nature de la cause ; on recherche en vain les circonstances qui ont pu favoriser la propagation de ce mal. Le retour invariable et constant de l'affection fait le désespoir des médecins des villes ; car, avec les remèdes qu'ils emploient, ils ne par . viennent jamais à obtenir une guérison radicale . Quant 308 INFLUENCE D'UNE ALIMENTATION EXCLUSIVE . aux habitants de la campagne , ils ont perdu loule con fiance en la médecine ; ils traitent le mal à leur façon, soit au moyen de spécifiques qui se transmettent d'une généra tion à une autre , soit par l'abstention complète de tout re mède, et ils attendent patiemment l'hiver , dont le retour inaugure ordinairement la cessation de leurs maux ; nous avons du reste observé le même phénomène dans la pellagre . Heureusement, si l'on en croit quelques médecins, la gastrite chronique n'est pas aussi dangereuse qu'on pourrait le sup poser, et si l'on excepte certaines maladies dégénératives de l'estomac , telles que le cancer, ce qui est le cas le plus rare, ou le ramollissement et les tendances à l'ulcération (ulcera simplicia ), ce qui est le cas le plus commun , l'affec . tion se termine rarement par la mort ( 1 ) . Ajoutons maintenant que les observateurs sérieux ne s'en tiennent pas à de pareilles appréciations . Comment pour rait- on admettre qu'un mal endémique aussi universelle ment répandu , qu’un mal qui s'accompagne d'une perver sion aussi notable des fonctions digestives, soit une affection qui n'entraine pas à sa suite des conséquences très- graves !!! Cetle supposition est d'autant moins admissible que la ma ladie sévit , ainsi que nous l'avons vu, sur la partie la plus saine et la plus robuste de la population , et à cette époque de la vie où l'hérédité agit dans la plénitude de sa puis sance de transmission. Or, si nous voulons maintenant aborder le sujet par le côté qui intéresse nos études sur les causes dégénératrices de l'espèce humaine, il importe de voir quel peut être le principe d'une telle maladie . M. le docteur Magnus Huss fait l'examen critique des > ( 1 ) Le docteur Martio , qui a spécialement observé celle maladie dans le district de Nykæping, dit que les maladies organiques de l'estomac y sont communes. (Maludies endimiques de la Suède, p . 113.) GASTRITE CURONIQUE DE SUÈDE . 309 causes qui ont été alléguées, et il arrive à une conclusion où toutes les recherches que nous avons faites nous- même sur l'action des agents toxiques aurait naturellement amené ceux qui nous lisent . Cette maladie, dit-il d'abord , n'est pas nouvelle en Suède, on en trouve la description dans des auteurs anciens, mais il faut avouer que depuis quel ques années elle a pris une extension des plus inquiétantes . Attribuerons-nous ses progrès à la misère, ainsi que cela a été dit, à la malpropreté , à la manière de se vêtir et de se loger ? Mais ces causes ont existé de tout lemps, et pour M. Magnus Huss comme pour les médecins qui étu dient attentivement la marche des maladies endémiques, la misère et la malpropreté ne jouent pas le rôle de causes essentielles. Il n'y avait qu'un seul moyen de dégager le principe de la maladie de tous les éléments qui obscurcissaient son origine. Il fallait savoir quelle était la manière de vivre de ceux qui souffraient de cette endémie et si les individus dont l'hygiène était différente se trouvaient préservés. Or, cette dernière question est résolue dans les recherches de M. Magnus Huss. La gastrite chronique n'atteint que la classe malbeureuse dont la nourriture, sans compter sa mauvaise qualité, est invariablement la même, à très- peu d'exceptions prés, et subit toujours la même préparation ; mais quelle est cetle nourriture ? Je laisse ici parler le sa vant médecin suédois : « Les habitants des contrées scandinaves, ainsi que la classe pauvre des grandes villes , ont l'habitude de se char ger l'estomac d'aliments farineux et de pommes de terre . Ils n'empruntept au règne animal que la chair des poissons salés , lels que le hareng . Le lait , qui est consommé en grande quantité , est préalablement aigri, et les boissons les plus ordinaires subissent des préparations qui ont pour 310 INFLUENCE D'UNE ALIMENTATION EXCLUSIVE . résultat de les aciduler . L'habitant de la province de Scho nen se nourrit d'un pain de seigle aigri. Le Dalecarlien copsomme des quantités incroyables de bouillie de seigle. Dans les provinces de Halland , de Westergothland , le peuple ne vit que de pommes de terre mélangées à du lait aigri; il se régale encore d'un fruit acide qu'il fait cuire, l'airelle rouge ( Krosmus). Dans le Wermland, on ne connait que le pain d'avoine, les harengs salés , les pommes de terre et le lait aigre. Ce n'est que très- exceptionnellement que le peuple suédois mange de la viande, et la plupart du temps encore celte viande est du lard salé. On ne peut attri buer la gastrite chronique qu'à une hygiène qui consiste à surcharger l'estomac de mets peu nourrissants et de mau vaise nature . La fréquence plus grande de la maladie en été et en automne, doit être attribuée à ce que, pendant ces saisons de l'année les habitants , des campagnes surtout , absorbent de très- grandes quantités de lait aigre et de boissons acidulées ( 1 ) . Tel est le résumé d'une affection endémique qui doit son origine, non-seulement à l'insuffisance, mais encore à la mau vaise qualité de la nourriture . Sans doute ,dans les symptômes que nous avons décrits , l'élément toxique de manifeste pas ( 1 ) La gastrite chronique, la dyspepsie , le pyrosis et la cardialgie, lontes maladies synonimiques , ne se rencontrent pas seulement en Suède, mais aussi dans d'autres contrées de l'Europe et reconnaissent les mêmes causes . D'a près Thorstensen, cette lésion des fonctions digestives, due à une alimenta tion insuffisante ou de mauvaise nature, est observée en Islande , où la nour riture des habitants consiste principalement en beurre rauce , en mels farineux et lait aigre ( Skyr). Chez les enfants on observe communément un état de dyspepsie ( pyrosis insipida) accompagnée de cachexie .... Aux Iles Ferroë, cet état pathologique est très -commun, d'après le docteur Ma nicus . Dans le Jutland et la Finlande , le pyrosis , à ce que rapporte le docteur Berg, est encore plus commun qu'en Suède. GASTRITE CHRONIQUE DE SCÈDE 311 sa présence d'une manière aussi intime que dans l'ergo tisme et la pellagre, mais il est facile d'entrevoir que la perversion des fonctions digestives, qui constitue un des principaux caractères de la gastrite chronique, est le phé nomène maladif qui révèle de la manière la plus frappante l'état de souffrance que produisent ces déplorables condi tions d'hygiène publique. Remarquons encore que l'insuffi sance et la mauvaise qualité de la nourriture n'agissent pas seules dans la production des temperaments cachectiques et étiolés qui forment au sein de ces populations misérables des variétés maladives distinctes ; mais que l'excès des boissons alcooliques, la misère, l'immoralité, les conditions climatériques et autres, viennent encore ajouter des élé ments dégénérateurs complexes à la cause déjá si puissante qui s'attaque au bien- être des populations et compromet d'une manière si grave leur amélioration ultérieure. Nous entrevoyons dans ce simple fait,que la question des dégénérescences étudiée dans les races se présente d'une manière plus large que lorsque cette même question est circonscrite dans l'observation de l'individu . Dans le der nier cas, nous sommes en présence d'un phénomène mala dif, que nous isolons å dessein pour nous rendre un compte plus exact de l'influence produite sur l'économie par un agent toxique d'une nature déterminée. Dans le premier cas, au contraire, nous devons non-seulement faire la part de toutes les causes, soit de l'ordre moral soit de l'ordre physique qui exercent leur action sur l'individu et le pla cent sous leur dépendance fatale, mais nous devons encore examiner comment ces causes, en s'irradiant dans la fa mille et dans la société , parviennent à créer des races maladives et à constituer pour les nations un danger relatif, non moins sérieux que celui qui pèse sur l'individu . Quelques considérations encore sur l'utilité que l'étude 312 LÉSIONS ORGANIQUES, TROUBLES FONCTIONNELS des dégénérescences peut puiser dans l'étude de l'anatomie pathologique, et nous sortirons de l'observation des faits individuels pour aborder successivement notre sujet sous les différentes faces qui peuvent intéresser l'amélioration ou le dépérissement des races humaines. S II . Des lésions organiques et des troubles fonctionnels, dans leurs rapports avec la manifestation des dégénérescences chez l'individu et dans l'espèce. Considérations générales sur le sens à donner au mol lésion . Si nous voulions essayer de poursuivre l'histoire des dé générescences au point de vue exclusif des lésions cada vériques , nous risquerions fort d'étouffer le progrès de cette étude au milieu des doutes et des contradictions que les recherches nécroscopiques font naitre à chaque pas, et qui sont pour ainsi dire inséparables de l'état actuel de la science (1 ) ( 1 ) Pour se convaincre de la vérité de ce que nous disons , on peut con sulter le chapitre que M. Tanquerel- Des -Planches consacre dans son ouvrage aux altératious analomiques trouvées chez les individus qui ont succombé à l'encéphalopathie salurnine. L'auteur , dominé par les idées exclusives de l'école analomique de son époque, et ne faisant pas ressortir assez exacle ment les différents modes d'impressionnabilité et de souffrance du système nerveux , part de l'idée que le médecin doit toujours chercher à se rendre comple des phénomènes morbides fonctionnels qu'il observe, et pour cela tàcher de trouver un rapport matériel, c'est-à - dire, positif, entre la cause el l'effet. Or, il arrive que M. Tauquerel est naturellement amené à l'appréciation comparée des recherches nécroscopiques faites avant lui et à donner le ré sultat de ses propres investigations. Je ne connais pas de lecture capable de vous plooger dans une incertitude plus grande . L'engorgement et l'épan chement de sérosité aulour da cerveau , la distension des vaisseaux, les 1 DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES . 313 La valeur que les anatomistes eux-mêmes attribuent à la nature de ces lésions repose en effet sur des apprécia tions théoriques et pratiques si différentes, que là où les épanchements séreux ou sanguins entre les membranes, les ramollissements du cerveau et de la moelle , le tassement sensible des circonvolations , la påleur de la pulpe nerveuse et la décoloration marquée de la substance grise , la coloration jaupâtre de la substance médullaire , la présence de kystes , la sécheresse des méninges , l'atrophie cérébrale ou son augmentation , l'état congestionnaire, elc . , etc. , figurent chez les auteurs les plus recomman dables à côté d'autres autopsies, et celles - ci ne sont pas les moins nom breuses, où l'on ne trouve absolument rien . M. Tanquerel est un autear trop judicieux pour ne pas arriver à la scule conclusion possible au milieu des doutes et des incertitudes que font naître de pareilles recherches , et il finit par dire : « Souvent on ne peut rencontrer aucune lésion appréciable n dans le système nerveux des individus qui ont succombé à la maladie

  • cérébrale saturnine. Dans certains cas on a observé quelques altérations

» consécutives qui sont produites par les symptômes de cette maladie, el » insuffisantes d'ailleurs pour rendre raison des phénomènes observés pen - ▸ dant la vie . » Les recherches chimiques paraissent avoir eu un résultat plus satisfaisant, et MM. Devergie et Guibourt sont parvenus , dit M. Tanquerel , à découvrir du plomb en quantité notable dans le cerveau de deux sujets morts d'encé phalopathie saturnine. Au reste, la présence du plomb , du cuivre et d'au tres métaux dans le cerveau et les autres organes des ouvriers qui travaillent ces substances , est un fail généralement admis aujourd'hui. Ces substances loxiques , dit M. Cl . Bernard dans ses leçons au collège de France , peuvent faire partie de l'économie , mais l'immunité qui en résulle n'est complète qu'autant qu'elles ne circulent plus dans le sang . Tontes les fois qu'elles y circulent , il se produit toujours dans l'organisme des phénomènes insolites ou extraordinaires . Ces phénomènes persistent jusqu'à l'entière élimination de ces agents nuisibles. Celle élimination se fait, soit par les émonctoires nalu rels , soit par les organes eux-mêmes , en ce sens que les principes toxiques s'y fixent à l'état de combinaisons insolubles pour faire désormais partie des organes eux- mêmes ; aussi trouve l - on beaucoup de cuivre ou de plomb dans les organes des ouvriers sur cuivre, ou chez les ouvriers plombiers. Il pa 314 LÉSIONS ORGANIQUES, TROUBLES FONCTIONNELS uns affirment n'avoir trouvé aucune lésion , les autres soutiennent en avoir toujours rencontré. Que d'opinions encore qui se contredisent et se heurtent à propos de la signification à donner å telle ou telle lésion anatomique ! L'état congestionnaire, par exemple , que les uns pré tendent, d'après l'autopsie, avoir dů exister chez le vivant, n'est pour les autres que le résultat de la stase sanguine qui coïncide avec les derniers moments de l'existence : la vé ritable interprétation à donner au mot congestion n'étant pas acceptée et comprise par tous dans le même sens phy siologique ( 1 ) . Bref, une confusion regrettable est à signaler rait même, d'après ce que dit M. Cl . Bernard , que si , par un procédé quelconque, on parvepait à rendre solubles les substances ainsi fixées dans les organes , de façon à ce qu'elles puissent être absorbées de nouveau el repasser dans le torrent circulatoire , les phénomènes toxiques ou insolites se reproduiraient . En fait de lésions causées par les agents intoxicants dont nous avons fait l'histoire , les recherches nécroscopiques chez les pellagreux ne présentent pas moins d'incertitudes et de contradictions . ( 1 ) Aucun phénomène n'est si difficile à apprécier, dit avec beaucoup de justesse le docteur Hagen , que celui de l'état congestionnaire chez le vivani , si l'on ne veut s'en rapporter qu'aux indications que donne l'autopsie. La raison en est bien simple . Rien ne disparaît aussi vite à la mort que la congestion , en sorte que la non- cxistence de l'état congestionnaire chez le cadavre n'est nullement l'indice qu'il en élait de même chez le vivant... L'école anatomique allemande a cherché dans ces derniers temps à établir un rapport nécessaire entre l'état hypérémique du cerveau et de ses mem branes , et le trouble des facultés intellectuelles chez le vivant, mais voici ce que professe Engel dans un livre justement estimé ( Des autopsies cadavé riques, et de leur valeur, Vienne, 1854) . « Il est impossible, dit le médecin viennois, de démontrer si l'état hypérémique existait pendaut la vie ou s'il n'est pas la conséquence de la mort. La difficulté est bien plus grande lors qu'il s'agit du cerveau . Il y a cone lieu de s'élonner d'entendre beaucoup de médecins décider avec lant d'assurance, d'après les ouvertures cadavériques, a DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES . 315 à propos de la différence à établir entre la nature des lé sions primitives et celle des lésions secondaires, qui ne sont que la conséquence forcée de la progression du mal, et que l'on rencontre parfois dans les phases terminatives des maladies les plus dissemblables à leur origine . Nous voulons essayer, dans l'intérêt de nos éludes spé ciales , de dégager la question des obscurités qui l'enve loppent, et de la poser dans les termes qui nous mènent à une solution aussi satisfaisante que possible des rapports qui existent entre les lésions organiques , les troubles fonctionnels, et la manifestation des dégénérescences chez l'individu et dans l'espèce. Rappelons d'abord que l'être dégénéré a été et sera plus spécialement encore examiné par nous sous le double rap port de sa dégradation primitive et de sa dégradation secon daire ou consécutive. Une telle manière de traiter le sujet n'a rien que de très - rationnel et de parfaitement que le cerveau était dans un état d'hypérémie ou d'anémie... Que penser encore, dit le même auteur, de la facilité avec laquelle on établit la réplé tinn ou la déplétion des plus petits vaisseaux qui rampent dans la profondeur des organes ? » a Il est malheureux , dit de son côté le docteur Hagen , que lorsqu'il s'agit d'apprécier la valeur des lésions anatomiques , ce soient précisément les fails qui subissent le contrôle des opinions préconçues , tandis que cela devrait être l'inverse ... Il y a des anatomistes qui trouvent toujours de la congestion, tandis que les aulres n'en rencontrent jamais , précisément parce que ces derniers n'y croient pas . Combien ne voit- on pas de médecins qui dans l'ardeur qui les domine pour trouver des lésions , ne manquent pas de con stater que les plus petits vaisseaux du cerveau sont gorgés de sang, el que cet organe est pointillé ... Toutefois se sont- ils bien rendu comple de la quantité de sang dont les organes ont besoin pour que leurs fonctions s'exécutent d'une manière normale ? » – (Hagen : Psychiatrie et anatomie .) Voir le Journal de Psychiatrie. Vol . 12. Livraison fre . 316 LÉSIONS ORGANIQUES, TROUBLES FONCTIONNELS conforme au mode d'action des influences héréditaires sur l'individu et sur la race . Quand il s'agit de lésions anatomiques et des inductions que la science peut en tirer , autre chose est de considérer l'homme primitivement sain , mais qui a successivement subi les transformations maladives que déterminent dans sa constitution physique les différents agents intoxicants, autre chose est de l'étudier dans cet état de dégénérescence confirmée, dont le type se rattache aux conditions le plus souvent irremediables de la naissance. Dans l'une et l'autre de ces situations pathologiques, les conséquences qu'il est permis de déduire de la valeur des lésions organiques dans leurs rapports avec le plus ou moins de perfectibilité dans la manifestation ou le jeu des fonc tions , sont évidemment différentes. Dans le premier cas , nous suivons les progrès d'un mal qui amène, comme nous le disions, des transformations succes sives ; dans le second , nous constatons que le mal est con firmé. Il ne s'agit plus alors de savoir ici ce que deviendra l'individu avec telle ou telle lésion organique cérébrale , mais il suffit de l'étudier dans ce qu'il est , et les plus mi nutieuses recherches nécroscopiques ne feraient pas avan cer d'un seul pas la science de l'amélioration intellectuelle , physique et morale de l'espèce . Quelle conclusion tirer en effet des lésions trouvées dans le cerveau et les autres organes des dégénérés congéniaux , tels que les idiots et les crélins ? Affirmerons-nous que le plus ou moins de développement des circonvolutions cérébrales, que l'ædėme du cerveau , que les épanchements de sérosité dans les ventricules, que la plus ou moins grande quantité de phosphate calcaire contenue dans les os, sont les causes de cet état de dégradation ? Evidemment non. Ce n'est pas précisément parce que ces êtres informes et incomplets se DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES . 317 trouvent dans des conditions d'infériorité relative , pour ce qui regarde le développement normal de leurs organes , qu'ils sont idiots ou crélins ; mais c'est la nature même de leur dégénérescence qui constilue chez eux ces caractères anatomiques et pathologiques spéciaux qui en font une va. riété maladive, si tranchée , el cela sous le double rapport de leur organisation physique et de leur état intellectuel et moral . Nous étudions le scalpel à la main, les conditions dégé nératives de l'organisme chez ces individus, et nous faisons bien dans l'intérêt de l'anatomie comparée; mais encore une fois nous aurions tort d'y rechercher la cause exclu sive de l'état de dégénérescence. Bien mieux, et au risque d'être accusé d'exagération , nous pouvons soutenir que ces conditions organiques des crétins et des idiots , qui sont des conditions pathologiques par rapport à l'espèce en général , constituent néanmoins chez cette variété maladive un état pour ainsi dire normal . A l'objection qui peut m'être faite, que rien au moment de la naissance ne révèle cet état de dégénérescence, et que ce n'est que consécutivement que ces individus sont atteints , je répondrai d'abord que cette assertion n'est rien moins que prouvée , et que les faits les plus concluants militent en faveur de la théorie qui rattache aux conditions les plus intimes de la vie congéniale la disposition à con tracter les caractères propres à cette variété maladive. La preuve de ce que j'avance a du reste déjà été fournie quand il s'est agi pour nous de classer les descendants d'individus qui sont morts dans l'état d'alcoolisme chronique ( 1 ) ; et si je parle ici des idiots et des crétins, c'est que j'ai été invo ( 1 ) Voir à la page 108 de cet ouvrage ; 2e section : des différents types de déyénérescence produils par l'intoxication alcoolique . 318 LÉSIONS ORGANIQUES , TROUBLES FONCTIONNELS lontairement entraîné dans l'appréciation d'un ordre de faits qui se relient d'une manière intime à mes considéra tions ultérieures sur les influences héréditaires ( 1 ) . Je vais m'attacher maintenant à démontrer comment chez les in dividus primitivement sains, chez ceux surtout qui ont fait le sujet des observations qui précèdent, il faut comprendre la valeur des lésions organiques dans leurs rapports avec les dégénérescences dans l'espèce. Si l'on peut citer des cas nombreux d'intoxication alcoo lique, saturnine et autres où l'on n'a trouvé aucune espèce de lésions , quoique les individus eussent éprouvé des acci dents nerveux formidables, tels que crampes, convulsions , délire avec hallucinations, accés épileptiques se terminant par la mort, on ne doit en inférer qu'une chose : c'est que sous l'influence de certains empoisonnements, il peut s'établir un état suraigu qui enlève inopinément les ma lades , et ne laisse parfois d'autres traces dans les organes que les symptômes plus ou moins constatés de la conges tion et de l'hypérémie. L'intoxication saturnine nous offre divers exemples de ce genre de terminaison , et l'empoi sonnement par l'alcool , qui revet ordinairement une forme chronique, peut dans quelques circonstances arriver à son summum d'intensité , et tuer pour ainsi dire instantanément les malades . M. le docteur Delasiauve, médecin à Bicêtre, et qui a eu de nombreuses occasions d'observer le délire des ivrognes, cite des cas de ce genre qu'il désigne sous le nom de delire suraigu : « Dans cette situation pathologique le malade » n'a ni paix ni tréve, dit ce savant aliéniste ; aucune par » tie de son corps n'est exempte d'agitation ; les membres ( 1 ) Consulter dans cet ouvrage le chapitre des dégénérescences en rap port avec les influences héréditaires. DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES. 319 o tremblent; vultueuse, rouge, la face grimace par le fré > missement prononcé de ses muscles ; les yeux roulent » dans leur orbite ; la peau chaude et brûlante s'humecte » d'une sueur profuse , visqueuse , exhalant parfois une » odeur alcoolique ( 1 ) » . On conçoit que dans des situations analogues l'individu puisse succomber å l'intensité de son mal , sans que l'em poisonnement ait marqué son passage par des lésions qui accompagnent invariablement l'état d'intoxication ( 2) . a ( 1 ) D'une forme grave de delirium Tremens, par M. Delasiauve, médecin de Bicêtre ( Paris 1852) . On peut aussi consulter un opuscule du même auteur , intitulé : Diagnostic différentiel du Delirium tremens. Des cas d'intoxication suraiguë sont aussi cités par les médecins français quise sont occupés de ce sujet, tels que MM . Leveillé , Duméril , Rayer et Falret dans son remarquable article Délire , du Dictionnaire des Études médicales pratiques . (2) Il n'est pas à dire pour cela que la violence et l'instantanéité dans les effets de certaines intoxications, ne s'accompagnent jamais de ces lésions non -seulement faciles à vérifier sur le cadavre , mais qui se révèlent, pour ainsi dire, chez le vivant par la profonde décomposition des traits et la sus pension des principales fonctions de l'économie , ainsi que l'on a eu mille fois occasion de le vérifier dans le choléra . Si l'on consulte les auteurs qui ont vécu au milieu des grandes épidémies d'ergolisme convulsif ou gangreneux , on voit que les cas les plus violents d'intoxication par les céréales étaient invariablement accompagnés de ces désordres internes et externes, qui indi quaient suflisamment que le mal s’allaquait au principe même de la vie . A peine les malades avaient- ils succombé avec celle forme aiguë , dont nous avons donné la description , que leurs cadavres entraient immédiatement en putréfaction . Ce n'était que dans cet état de décomposition extrême que les membres contractés par la violence du mal perdaient leur rigidité . Les yeux étaient profondément enfoncés dans leurs orbites , el des mucosités infectes s'échappaient déjà , pendant la vie , de la bouche et des fosses nasales . Le ventre était coloré en jaune ; le foie, les poumons, et le cerveau élaient gorgés d'un sang noir , épais el visqueux, et les inteslios parsemés de 320 LÉSIONS ORGANIQUES, TROUBLES FONCTIONNELS Le dépérissement est alors progressif, comme nous avons eu occasion de le démontrer, et les grandes fonctions de l'économie sont toutes successivement compromises ; la pa ralysie générale est enfin le terme ultime cù les individus victimes des intoxications diverses dont nous avons fait l'histoire ( 1 ) , présentent un ensemble de symptomes pa thologiques dont les analogies sont tellement frappantes, que des observateurs qui avaient perdu de vue le point de départ de l'affection , n'ont plus fait aucune différence entre ces malades et les paralysés généraux de nos asiles d'aliénés . Que conclure des considérations qui précédent? Affir merons- nous que la recherche des lésions cadavériques, et que l'observation des phénomènes pathologiques n'inté ressent que très -indirectement nos études sur les dégéné rescences ? Evidemment, une déduction aussi absolue ne s'accorderait guère avec tout ce que nous avons dit jusqu'à présent . Chaque fois, au contraire, que l'occasion s'en est présentée, nous avons fait ressortir la valeur des altérations physiologiques produites par les divers agents intoxicants. Nous n'ignorons pas que certaines prédispositions orga niques défectueuses que l'individu acquiert par son genre de vie , se transmettent par hérédité et sont de nature à constituer des races maladives . Nous avons professé, avec M. le docteur Buchez, que le cerveau est l'organe de l'ame; que toute force, quelle qu'elle soit , spirituelle ou autre, est nécessairement limitée par son organe, et qu'elle ne peut rien faire, rien produire au-delà des puissances contenues plaques hémorrhagiques et parfois gangrenées. Le cæur présentait une flacci dité remarquable (Taube, Hermann, Hecker. Ouvrages cités) . ( 1 ) Voir ce que j'ai dit dans cet ouvrage, des troubles généraux des diffé rents appareils de l'économie ; digestion, sécrélions, circulation chez les iodividus victimes de l'intoxication alcoolique , p . 100 el suiv. DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES . 321 dans son instrument. Nous nous sommes rattaché à celle idée de Buffon, que les différences extérieures ne sont rien en comparaison des différences intérieures ... ; que l'inté rieur dans les êtres vivants est le fond du dessein de la nature ; que c'est la forme constituante, la vraie figure, l'extérieur n'élant que la surface ou même la draperie .... Mais en admettant ces vérités si fécondes pour expliquer les influences réciproques du physique et du moral , je dois en déduire toutes les conséquences et donner à la lésion organique sa signification la plus large , la plus applicable en un mot à la manière dont il est permis de comprendre la dégénérescence chez l'individu et dans l'espèce. Nous avons suivi l'évolution des ravages produits dans l'organisme par l'alcool , l'opium et les divers agents intoxi cants , et nous nous sommes rendu compte de la décadence progressive de l'individu . Nous avons compris qu'un mal qui tendait à se généraliser, était de nature à porter une alteinte irremédiable à toutes les fonctions sans lesquelles il est impossible de comprendre l'homme intellectuel , phy sique et moral ; nous avons vu de malheureuses victimes de l'intoxication volontaire ou forcée, arriver au dernier degré de leurs misères, et ne plus présenter aux yeux de l'observateur qu'un sujet d'horreur , de pitié ou de dégoût . L'organisation ne pouvant plus offrir de résistance à l'ac tion des causes dégénératrices , la déviation maladive du type normal a été un fait accompli , et le sujet, pour me servir d'une expression anatomique, a élé irrévocablement voué à la mort ; les derniers moments de sa triste existence n'ont plus élé qu’un enchainement fatal de souffrances dont les phases terminatives sont devenues faciles à prévoir. Ici donc , il ne saurait surgir dans l'esprit le moindre doute et la moindre incertitude sur les destinées ultérieures de l'homme malade. Pour nous, il est définitivement classé 21 322 LÉSIONS ORGANIQUES, TROUBLES FONCTIONNELS parmi les dégénérescences dans l'espèce , et l'anatomie pa thologique nous prouve dans plus d'une circonstance que les phénomènes insolites que nous avons observés durant la vie , sont bien en rapport avec la gravité des lésions orga niques . Mais lå ne se bornent pas nos recherches, et l'avenir de nos études sur la formation des dégénérescences exige que les mots de lésions organiques el troubles dans les fonc tions de l'économie reçoivent une signification plus étendue. Il est un fait incontestable, c'est que la lésion matérielle aussi franchement caractérisée que puisse nous la montrer l'investigation nécroscopique, ne suffit pas , il s'en faut, pour nous en expliquer dans la majorité des cas les phéno mènes insolites observés chez le vivant ; à plus forte raison ne nous sera - t-il pas toujours possible de rattacher à cette même lésion la dégénérescence progressive ou confirmée des descendants . Pour que l'état de dégénérescence con sécutive chez les descendants soit bien compris , il importe de distraire un instant la pensée du sens ordinaire attribué en anatomie au mot lésion , et d'entrer d'une manière plus intime dans la véritable signification du mot hérédité. « Personne n'ignore, dit M. le docteur Buchez, que dans l'espèce humaine un grand nombre de dispositions organi ques sont de nature à élre transmises par voie de généra tion des parents aux enfants ; mais tout le monde ne sait pas jusqu'où cette espèce d'hérédité peut s'étendre. On croit en général qu'elle comprend seulement ces quelques formes extérieures d'où résulte la ressemblance, mais la puissance de l'hérédité va beaucoup plus loin .... Les médecins ont constaté que toutes les dispositions morbides , ou toutes les prédispositions pathologiques, sont transmissibles des parents aux enfants , aussi bien celles qui résident dans les appareils les moins essentiels à la vie que celles qui sié gent dans les parties les plus nécessaires de l'économie, DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES. 323 c'est- à - dire, aussi bien dans les appareils de la vie végéta live que dans ceux de la vie animale . Ainsi la prédisposi lion aux maladies nerveuses , à l'épilepsie et à la folie est transmissible par voie de génération , aussi bien que la prédisposition aux affections goutteuses , rhumatismales, dartreuses , scrofuleuses, tuberculeuses , etc. , etc. Or, ces prédispositions n'ont pas constamment existé chez les ascendants de ceux chez lesquels on les observe ; elles ont été acquises par l'un quelconque de ces ascendants, et de lui , elles ont passé à tous ses descendants en se pronon çant davantage à chaque génération » ( 1 ) . La manière dont M. le docteur Buchez comprend l'ac tion de l'hérédité, a déjà été justifiée dans notre ouvrage par le simple exposé des dégénérescences qui atteignent les descendants des individus livrés aux excès alcooliques (2 ) . Quelle que soit la dégradation physique dans laquelle lom ( 1 ) Bochez . Essai d'un traité complet de philosophie au point de vue du catholicisme et du progrès. Paris, 1870, lome III , p . 546. Chap. des races dans l'espèce humaine. Pour que le lecteur puisse s'identifier complétement avec la question de l'hérédité, il est nécessaire qu'il consulte aussi le Trailė philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle dans les élats de sunté et de maladie du système nerveux , par le docteur Prosper Lucas . Paris 1847. Il n'aurait manqné à cel excellent ouvrage , pour devenir classique , que de s'éloigoer nn peu moins de ce genre de lectures faciles auxquelles la génération ac quelle a élé malheureusement trop habiluée . L'ouvrage de M. Lucas aborde les plus difficiles problèmes de philosophie médicale, et demande, pour être parfaitement compris dans ses détails, one initiation à des connaissances dont l'étude est trop négligée de nos jours. Nous aurons au reste à revenir sor l'ouvrage de ce médecin , lorsque nous nous occuperons plus spécialement du phénomène de l'hérédité . ( 2) Voir dans cet ouvrage : Des différents types de dégénérescences produils par l'intoxicalion alcoolique, 2° section , p . 108 à 140 . 324 LÉSIONS ORGANIQUES , TROUBLES FONCTIONNELS bent les buveurs d'alcool et les fumeurs d'opium , quelle que soit la nature des lésions physiques auxquelles ces malheureux succombent, ce n'est précisément ni ce même cachet de dégradation extérieure, ni des lésions identiques qu'il faudra rechercher chez leurs descendants. La dévia tion du type normal de l'humanité se révèle au contraire dans les générations qui suivent , par des signes intérieurs et extérieurs bien plus alarmants peut-être , puisqu'ils nous représentent la faiblesse des facultés , la manifestation des tendances les plus mauvaises et la limitation de la vie intel lectuelle à une certaine période au-delà de laquelle l'in - dividu n'est plus en état de remplir une fonction dans l'humanité . Lorsque nous suivons l'évolution du principe dégénérateur dans les cas où aucune circonstance favo rable n'est venue rompre la fatalité ( 1 ) qui pèse sur les héritiers d'un mal primitif , nous parcourons une série d'affections nerveuses protéiformes, offrant la plupart du temps un type convulsif, et constituant sous nos yeux ces tempéraments éliolés , souffrants et maladifs, ainsi que ces perversités morales et ces aberrations intellectuelles in croyables, qui par leur fréquence et par leur nature éton nent , å juste titre , ceux qui n'ont pas suivi de près la ma à nière dont se forment les races dégénérées . ( 1 ) Nous désirons que ce mot fatalité ne soit pas compris dans sa signifi cation la plus absolue . Nous tenons à faire entrevoir dès ce moment que des circonstances favorables peuvent rompre cel enchainement de fails patho logiques, qui n'acquièrent, encore une fois, un caractère irrémédiable que lorsque l'hygiène physique et l'hygiène morale ne sont pas intervenues d’ane manière efficace, el en temps utile , dans la succession des ' phénomènes qui , après avoir été les effets nécessaires de causes déterminées , de viennent à lenr lour des causes produisant d'autres effels, jusqu'à ce que le cercle fatal ait été parcouru , et que les derniers vestiges de la dégéné rescence aieat disparu avec l'extinction de la famille ou de la race. DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES . 325 Ces différentes transformations pathologiques, conside rées au double point de vue physique et moral , ont à nos yeux une importance capitale. Elles nous apprennent com ment les dégénérescences des descendants se relient aux causes dont nous étudions les effets chez ceux qui ont été les premières victimes ; elles nous démontrent que cette étude, pour être fructueuse, ne doit être limitée ni par l'observation pure el simple du trouble des fonctions de l'é conomie et des lésions des organes, ni même par la connais sance de ces cas désespérés qui nous représentent l'homme sous ses formes extérieures les plus hideuses. Or, s'il en est ainsi , il est donc un autre élément qui doit intervenir dans la question , pour que l'idée qu'il est permis de se faire des dégénérescences dans l'espèce soit à la hauteur de cette définition qui veut que l'homme soit une fonction ; en d'autres termes, qu'il soit un esprit créé pour agir comme force libre el intelligente, et auquel Dieu a consacré un orga nisme, afin qu'il cooperat librement à l'auvre de la créa tion ( 1) Encore une fois, ce n'est pas dans l'étude exclusive de l'action de ces agents physiques sur l'organisme que nous trouverons la solution du problème qui nous occupe , et , nous devons de toute nécessité faire la part de l'influence exercée sur les phénomènes de la vie organique par le but intellectuel et moral que l'homme se propose d'atteindre . Je ne puis renouveler ici l'exposition des principes qui m'ont guidé dans mes Etudes cliniques sur l'alienation men lale, mais j'ai lieu d'espérer que les tendances qui se sont montrées dès le début de mon æuvre sur les dégénérescences dans l'espèce humaine, ont été assez fortement dessinées pour que le lecteur ne se méprenne pas sur la valeur qui ( 1) Buchez. Ouvrage cilé . Tome III , p . 248, § XI de l’bomme . 326 LÉSIONS ORGANIQUES , TROUBLES FONCTIONNELS s'altache aux troubles de l'ordre intellecluel et moral et aux lésions organiques qui peuvent en élre la conséquence. Elles nous serviront à établir la coordination et la dépen dance réciproque de toutes les causes qui font dévier l'homme de son type primitif, et amèneront à une classi fication en harmonie avec les véritables progrès de la science. Si , d'après l'idée d'un médecin philosophe dont l'autorité est grande en cette matière , la puissance intellectuelle ré sultant de l'union de l'âme à l'organisme nerveux , n'est rien de plus qu'un germe qui , comme l'auf renfermé dans l'o vaire, a besoin d'être fécondé pour produire un nouvel étre , et si , dans la génération intellectuelle, c'est l'ensei gnement qui est chargé de l ' @uvre de la fécondation ( 1 ) , il est clair que cette œuvre, sans laquelle il est impossible de comprendre le perfectionnement intellectuel , physique et moral de l'espèce, ne pourra avoir lieu en l'absence de cet enseignement dont la moralité doit faire la base. Nous aurions peine à comprendre maintenant qu'une objection sérieuse puisse nous être faite àછે propos de l'inter prétation plus large que nous croyons pouvoir donner au mot lésion , ainsi que pour ce qui regarde le secours que prêtent à la classification des êtres dégénérés certaines ana logies dans les idées , les habiludes et la dépravalion des lendances morales. Nous ne faisons en cela que suivre les exemples de naturalistes aussi distingués que Buffon et M. de Humboldt, qui n'ont pas hésité , de leur côté , à classer dans la même race des peuples séparés souvent par de grandes distances territoriales , lorsqu'en raison des idées superstitieuses, des croyances , des usages , de la férocité et de la dépravalion des meurs de ces mêmes peuples , ils ont cru voir qu'ils appartenaient à la même souche. • ( 1 ) Buchez . Ouv. cité . Tome III , p . 404. § Des idécs en général. DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES . 327 Après avoir décrit la race qui habite la Laponie et les côles seplentrionales de la Tartarie, race d'hommes d'une pelile stalure, d'une figure bizarre, dont la physionomie est aussi sauvage que les mœurs, Buffon en arrive à celle conclusion : « Les Samoïèdes, les Zembléens, les Boran diens, les Lapons, les Groënlandais et les sauvages du Nord au- dessus des Esquimaux, sont donc tous des hommes de même espèce, puisqu'ils se ressemblent par la forme, par la taille, par la couleur, par les meurs et même par la bizarrerie de leurs coulumes. Celle d'offrir aux étrangers leurs femmes et d'être fort flattés qu'on veuille bien en faire usage , peut venir de ce qu'ils connaissent leur propre dif formité et la laideur de leurs femmes ; ils trouvent appa remment moins laides , celles que les étrangers n'ont pas dédaignées ; ce qu'il y a de certain , c'est que cet usage est général chez tous ces peuples , qui sont cependant fort éloi gnés les uns des autres, et même séparés par une grande mer , et qu'on le retrouve chez les Tartares de Crimée, chez les Calmouques et plusieurs autres peuples de Sibérie et de Tartarie qui sont presque aussi laids que ces peuples du Nord ,, au lieu que dans toutes les nations voisines,, comme en Chine et en Perse , où les femmes sont belles , les hommes sont jaloux à l'excés » ( 1 ) . Nous pourions citer d'autres passages où ce savant, tout en faisant la part des ressemblances physiques qui réunis sent les individus appartenant à la même race , fait ressortir, au point de vue de la classification , la valeur des carac tères intellectuels et moraux qui établissent suffisamment la différence des races lorsque les caractères physiques font déſaut . ( 1 ) OEuvres complèles de Buffon . Tome IV, page 170-172 . Edition de la Société bibliophile. Paris, 1840. De l'homme. Variétés dans l'espèce humaine. 328 LÉSIONS ORGANIQUÉS, TROUBLES FONCTIONNELS « Le sang Tartare, dit encore Buffon, s'est mêlé d'un côté avec les Chinois, et de l'autre avec les Russes orien laux ; et ce mélange n'a pas fait disparaitre en entier les traits de cette race, car il y a parmi les Moscovites beau coup de visages Tartares ; et quoiqu'en général cette na tion soit du même sang que les autres nations européennes, on y trouve cependant beaucoup d'individus qui ont la forme du corps carrée, les cuisses grosses et les jambes courtes comme les Tarlares ; mais les Chinois ne sont pas, å beaucoup près, aussi différents des Tartares que le sont les Moscovites : il n'est pas même sûr qu'ils soient d'une autre race ; la seule chose qui pourrait le faire croire, c'est la différence totale du naturel, des moeurs et des coutumes de ces deux peuples . Les Tartares sont en général fiers , belliqueux , chasseurs ; ils aiment la fatigue, l'indépen dance ; ils sont durs et grossiers jusqu'à la brutalité. Les Chinois ont des mæurs tout opposées ; ce sont des peuples mous, pacifiques, indolents, superstitieux, soumis, dépen dants jusqu'à l'esclavage, cérémonieux , complimenteurs jusqu'à la fadeur et à l'excès ; mais , si on les compare aux Tartares par la figure et par les trails , on y trouvera des caractères d'une ressemblance non équivoque ( 1 ) . » Dans la description donnée par M. de Humboldt des tri bus errantes qui vivent entre l'Orénoque et le fleuve des Amazones, l'illustre savant nous parail animé par la pensée ( 1 ) Buffop . Ouv. cité , p . 72. En admellant que les Tartares et les Chi nois appartiennent à la mème race , nous ſerons remarquer que la différence dans le but d'activité de ces peuples a sufli pour modifier à tel point leurs habitudes , leurs mæurs et leurs dispositions intellectuelles, qu'ils peuvent bien passer aujourd'hui pour appartenir à des races différentes. Nous avons du reste à revenir sur celle importante question ስà propos de l'influence qu'exerce sur les individus le milieu social dans lequel ils viveol . DANS LEURS RAPPORTS AVEC CES DÉGÉNÉRESCENCES. 329 de Buffon , car la différence qu'il établit entre ces races nom breuses est principalement appuyée sur les dissemblances qui se remarquent dans les meurs et les habitudes de ces peuples .; il est même à regretter que leurs caractères phy siques n'aient pas été mis plus souvent en parallèle avec la dégradation morale et l'abaissement intellectuel , que plu sieurs voyageurs, et particulièrement l'auteur des Tableaux de la nature , ont si bien fait ressortir . « Au milieu de cette nature grande et sauvage, dit M. de Humboldt, vivent des peuplades diverses. Séparées par une singuliere dissemblance de langages, les unes comme les Ottomaques et les laroures, rebut de l'humanité, sont nomades, étrangères à l'agriculture , mangent des fourmis, de la gomme et de la terre ; d'autres, comme les Maquiri tains et les Macos, ont des demeures fixes, se nourrissent de fruils cultivés, sont intelligents et de mæurs douces .... De vastes espaces entre le Cassiquiare et l'Atabapo sont babités non par les hommes , mais par des tapirs et par des singes réunis en société . Des figures gravées sur le roc montrent que cette solitude même était jadis le siège d'un degré plus élevé de civilisation . Elles témoignent du sort changeant des nations, comme le font les idiomes flexibles inégalement développés , qui sont au nombre des monu ments historiques les plus anciens et les moins périssables . » Dans l'intérieur de la steppe, c'est le tigre et le cro codile qui font la guerre au cheval et au taureau ; dans les régions sauvages de la Guyane, c'est l'homme qui s'arme perpétuellement contre l'homme.... Là , quelques peuplades dénaturées boivent avidement le sang de leurs ennemis ; d'autres , en apparence sans armes , mais préparées au meurtre, donnent la mort avec l'ongle empoisonné de leur pouce ; les tribus les plus faibles, en foulant la rive sablon neuse , effacent soigneusement avec leurs mains la trace de ܪ 330 LÉSIONS ORGANIQUES, TROUBLES FONCTIONNELS leurs pas timides .... Ainsi dans la barbarie la plus abjecte comme dans l'éclat trompeur d'une civilisation raffinée, l'homme se crée toujours une vie de misère . Le voyageur qui parcourt l'espace, comme l'historien qui interroge les siècles , a devant lui le tableau altristant , uniforme, de la discorde humaine ( 1 ) . » Ces hommes qui , dans la description de M. de Humboldt, sont séparés par une singulière dissemblance de langage et que l'on ne peut regarder que comme le rebut de l'humanité, ces hommes qui boivent avidement le sang de leurs ennemis, qui se créent une vie de misère et n'offrent que le tableau attristant de la discorde humaine, ces hommes, dis -je, ne se trouvent pas exclusivement dans les forêts du nouveau monde ou dans les steppes que parcourent depuis des siè cles les tribus nomades. L'obscurcissement de la conscience ( 1 ) Tableau de la nature par Alexandre de Humboldt. Edition publiée à Berlin en 1849, traduite par Ferd . Hæfer. Paris, 1890. On peut voir dans l'ouvrage de M. le docteur Bachez la même idée exprimée peut- élre plus positivement que chez Buffon el M. de Humboldt. « Les moyens de dis linguer les races , dil ce médecin, doivent étre cherchés : 1 ° dans le système de croyances et d'activité qui a gouverné chaque peuple ; 2° dans la position que ce peuple occupe dans l'échelle de la civilisation ; 3º dans le calcul du lemps qui s'est écoulé depuis qu'il est parvenu à ce degré d'avancement . En un mot, nous devons trouver autant de races qu'il y a de degrés différents de civilisation et de diversités d'action dans chaque civilisation , et dans cha que race des variétés proportionnelles au ponbre des générations qui se sont écoulées depuis Kacceptation du but d'activité qui est le principe de la progression . Il n'est pas dificile de se convaincre de la valeur de ce procédé ; il suffit de jeter un coup -d'oeil sur les différences qui se remarquent seule ment entre les peuples chrétiens : ils ont une origine primordiale commune, et cependant quelle différence entre eux, en raison de la fonction spéciule que chacun d'eux s'est attribuée dans l'oeuvre de la progression chrétienne , et en raison du temps qui s'est écoulé depuis le jour où ils se sont rangés sous la loi de ce perfectionnement ! » ( Buchez, ouv . cilé , lome III , p . 558. ) DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES. 331 qui est le caractère dominant de ces races abandonnées, la cruauté de leurs instincts , l'abrutissement de leur intel ligence, leurs tendances dépravées, représentent des lésions d'un ordre intellectuel et moral , que nous ne pourrons passer sous silence en faisant l'histoire des races dégéné rées qui se forment au centre des civilisations les plus avancées . Ces analogies ont leur coté utile , et ne peuvent , en tout état de cause, donner lieu à des interprétations erro nées que dans le cas où nous aurions été mal compris dans notre définition des races maladives, et dans l'exposé des principes qui dominent la théorie des modifications natu relles et des modifications anormales dans l'espèce humaine ( 1 ) . Nous nous sommes prononcé contre l'opinion de quelques naturalistes qui , en exagérant l'infériorité physique et mo rale de certaines races placées en dehors de tout élément civilisateur, en ont fait une espèce à part, mais nous n'a d vons nullement prétendu que l'absence de tout enseigne ment ne constituait pas chez ces mêmes races une lésion morale qui empêchait l'oeuvre de la fécondation et maintenait l'homme sauvage dans un état de déchéance vis å- vis de l'homme civilisé . Encore une fois, nous avons signalé l'exagération des doctrines désolantes qui refusent à ces races malheureuses loute aptitude civilisatrice , mais nous avons fait implicitement nos réserves en admettant que la dégénérescence prise dans son acception de deviation ma ladive du type normal de l'humanité , pouvait également former au milieu des peuplades les plus abandonnées les va riétés dégénérées que nous trouvons au sein de notre civi . ( 1 ) Voir dans cet ouvrage le SIV, p . 23 : De la différence à fuiro entre les modifications nalurelles qui prouvent les variétés duns l'espère humuine et les modifications anormalcs ou maladives qui créent les deyi nérescenccs. 332 LÉSIONS ORGANIQUES, TROUBLES FONCTIONNELS lisation , variélés immodifiables si l'on s'en tient à l'action que l'homme peut exercer sur l'homme en dehors du se cours de la vérité révélée . Cette exposition de principes à propos de la manière de comprendre le mot de lésion organique, n'a pas seulement pour but de réagir contre l'école anatomique exclusive ; elle détermine , une fois pour toutes, la nature de nos croyances, elle fixe le point de vue que nous avons choisi et nous dispense de justifier incessamment nos assertions. Nous allons résumer dans les propositions suivantes notre manière de voir qui est , au reste , celle de tous les mé decins qui ont fait une étude approfondie des influences réciproques du physique et du moral ( 1 ) . Les lésions organiques qui sont le résultat des intoxica tions ou d'autres causes dégénératrices , se présentent sous la double forme de l'état aigu ou de l'état chronique. ( 1 ) Ces principes seraient universellement admis, si malheureusement l'éducation qui nous a été faite de nous empêchait souvent de nous com prendre dans les questions médicales qui touchent à la philosophie ou à l'ontologie. Ce fåcheux état de choses a été parfaitement défini par M. le docleur Buchez, lorsque, comparant des méthodes d'autrefois à celles qui cxistent aujourd'hui, il dil avec beaucoup de justesse : Il n'y a plus de méthode commune , plus de langage scientifique commun ; les diverses branches de la science sont isolées, autant par la différence des méthodes el des principes généraux que par celle de leurs idiomes propres. Chacune d'elles a en quelque sorte sa philosophie particulière, à laquelle trop souvent l'on ne comprend rien, si l'on n'est un des adeples de la spécialité . Autre fois, chez les Grecs comme dans le moyen âge, c'était par l'étude de la phi losophie que l'on se préparait à l'exercice de toutes les professions qu'on appelle libérales et dans lesquelles l'esprit joue le principal rôle, aussi bien à l'administration des affaires publiques qu'à la culture des sciences, des lettres et des arts. Il en résultait une intelligence commune sur loutes choses , et une simultanéité dans les lendances individuelles qui n'existe plus aujour d'hui... " ( Préface du Truilé complet de philosophie, 1ºr vol.) DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES, 333 Dans l'état aigu, l'action délétère peut élre si promple , que les plus minutieuses recherches nécroscopiques ne nous révèlent parfois aucune lésion organique appréciable . Dans l'état chronique, l'assimilation d'un agent nuisible à l'économie, si tant est que l'on puisse désigner ainsi l'in fluence exercée par une substance toxique, telle que l'alcool ou l'opium , par exemple, l'assimilation , dis - je, s'opère progressivement et fait surgir un ensemble de symptômes invariables . Les fourmillements, les crampes, les lésions de la moti lité et de la sensibilité , inaugurent une série de phénomènes pathologiques où dominent sous certaines formes déter minées les troubles de l'ordre intellectuel . Les convulsions, la paralysie et la démence, sont les phases terminatives qui indiquent la généralisation de la maladie , et les lésions organiques que l'autopsie révèle à cette période, sont le résultat de transformations secon daires , alors que l'individa est , parfois depuis longtemps déjà , soustrait à l'action de la cause primitive . Les lésions de l'ordre physique et de l'ordre moral que nous avons signalées chez l'individu , suffisent pour con stituer chez lui un état de dégénérescence et amener les conditions où les êtres dégénérés ne peuvent plus s'unir ensemble et propager en commun la grande et unique famille du genre humain . Toutefois, ce n'est pas avec celte période de l'existence , ou l'individu n'est plus que l'ombre de ce qu'il a été , que coïncident les éléments de la trans missibilité héréditaire . Nous avons dit , àd propos de l'influence exercée par l'al cool , l'opium , le bachich et d'autres substances ébriantes : « Les causes les plus actives de dégénérescence dans l'espèce humaine , sont celles qui, s'attaquant directement et fréquem ment au cerveau , produisent des élais speciaux et placent 334 LÉSIONS ORGANIQUES, TROUBLES FONCTIONNELS périodiquement celui qui fait usage de ces ayents intoricants dans les conditions d'une folie momentanée. » Nous devons ajouter : La transmission héréditaire a lieu d'une manière d'autant plus certaine, que le système ner veux est doué d'une virtualité assez grande pour que d'une part l'aptitude å reproduire des phénomènes maladifs pé riodiques devienne, nécessairement , une nouvelle faculté de l'encéphale, et pour que de l'autre les transformations mala dives chez l'individu se succèdent de telle sorte, qu'il semble parcourir un cercle fatal, dont les différents degrés périphé riques sont marqués par un ordre de phénomènes d'une nature fixe et déterminée . Ces phénomènes d'après la définition que M. le docteur Buchez donne de la loi et des forces de l'ordre circulaire ( 1 ) , paraissent , dans leur succession , se commander ou s'engendrer les uns les autres. Quelques exemples suffiront pour justifier ces propositions, à l'intelligence desquelles le lecteur a déjà été préparé par ce que nous avons dit antérieurement , mais qui ont une importance telle que nous devons y insister d'une manière spéciale , afin que nous ayons une idée aussi complète que possible des rapports des dégénérescences avec les troubles et les lésions de l'organisme. Les médecins qui ont l'habitude d'observer les maladies nerveuses sur une vaste échelle, sont plus à même encore que les autres de constater la reproduction de ces phéno mènes périodiques dont nous venons de parler. Un indi vidu , je le suppose , est soustrait depuis longtemps à l'influence des boissons alcooliques , et cependant le délire continue . On parvient ensuite, au moyen d'une hygiène et d'un traitement convenables, á rétablir le calme dans ( 1 ) Buchez. Ouvr. cité , lome III , p . 156. & VIII De la loi et des forces de l'ordre circulaire. DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES. 335 les manifestations intellectuelles , el le délire reparait soit sous la même forme, soit sous une forme plus inquié tante. Tant il est vrai , comme le dit très - judicieusement M. le docteur Falret , que l'organe persévère alors par une sorte d'habitude pathologique, dans l'état anormal qu'on a souvent provoqué ( 1 ) . Cette loi du retour périodique des phénomènes maladifs domine la pathologie entière des affections nerveuses . Nous l'observons d'une manière évidente dans l'hystérie , l'épi lepsie, les fièvres intermittenles , et même dans les phases terminatives de quelques maladies, où l'individu n'est plus qu'un étre végétatif soustrait , en apparence au moins , å toutes les influences de la périodicité : je veux parler de la paralysie générale . A ce phénomène de periodicité, s'en rattache un autre qui se trouve dans des relations intimes avec le premier, quoique pouvant être étudié séparément . Je veux parler de ces transformations maladives, que nous pouvons relier à la loi de l'ordre circulaire de M. le docteur Buchez, el qui semblent se commander et s'engendrer les unes les autres . Citons un exemple en dehors de ceux qui ont déjà fait le sujet de nos observations . Une jeune fille avait été sujette de très- bonne heure à des accidents hystériques, qui atteignirent successivement les proportions les plus inquiétantes . La puberté s'était dé veloppée péniblement chez la malade, et il n'est pas inutile de faire remarquer qu'elle devait le jour à une mère dont l'existence n'avait pas été à l'abri des souffrances et des ( 1 ) Falret . Article Délire du Dictionnaire des éludes médicales. Nous avons eilė , dans la pole de la page 287 de cet ouvrage, deux faits frappants du relour périodique des accidents nerveux chez deux ouvriers soustraits depuis longtemps à l'action intoxicante du cuivre et du plomb . 336 LÉSIONS ORGANIQUES, TROUBLES FONCTIONNELS orages que provoque dans l'organisme la prédominence d'un temperament nerveux . Diverses médications furent employées sans succés pour combattre les accès hystériques, dont la violence allait en augmentant , et s'accompagnait chaque fois d'un trouble assez notable des facultés intellectuelles . Toutefois, comme ces dernières perturbations disparaissaient assez vite , la famille ne s'en était pas inquiétée ; elle ne concevait pas non plus de craintes bien sérieuses au sujet des goûts bizarres de cette hystérique, et des modifications notables que présentait son caractère. Ses appétences extraordi naires pour les boissons fortes, son temperament irascible et emporté, les brusques revirements qui s'opéraient chez elle et qui modifiaient à tel point sa sensibilité que des rires convulsifs succédaient sans transition à des crises de larmes , tous ces phénomènes insolites trouvaient leur explication dansla nature même de la maladie, et devaient se dissiper sous l'influence d'un mariage depuis longtemps projeté. Cependant l'espoir de celle famille devait être cruelle ment déçu ; les symptomes maladifs suivaient une marche ascendante et s'encbainaient d'une manière fatale . Les soins les plus empressés , les distractions que l'on prodi guait, toutes les ressources enfin de la tendresse mater nelle , ne suffisaient plus pour conjurer les accidents . Le caractère irascible de la malade ne supportait aucune con tradiction ; le moindre reproche, les remontrances les plus justes suscitaient des tempêtes et provoquaient des menaces de suicide ; on dut même , dans la crainte d'une terminaison fatale, organiser une surveillance particulière. Enfin , lors que l'on crut devoir profiter d'un moment assez prolongé de tranquillité pour parler d'un mariage qui était dans les vaux de la famille et dans les goûts antérieurs de la jeune DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES. 337 malade, celle- ci annonça que son choix était fail et qu'elle n'aurait d'autre mari qu'un homme auquel l'unissaient les liens de la plus étroite consanguinité et qu'il lui était im possible d'épouser. La persistance de cette idée délirante fut une révélation terrible pour les parents . Il n'y avait plus de doute åà avoir sur un état d'aliénation , que vinrent bientôt confirmer les actes les plus excentriques et les plus désordonnés. Un violent accès maniaque éclata dans ces circonstances , et å cet accès succéda une profonde stupeur que remplaca plus tard un véritable état cataleptique . Lorsque la jeune fille, confiée depuis à nos soins , était éthérisée, l'enchainement de lous ces phénomènes maladifs semblait être momenta nément brisé , et une attaque complète d'hystérie se mani festait avec les spasmes, les pleurs et les rires qui signalent celte névrose. Malheureusement, cette excitation factice était de courte durée, et la lorpeur et l'hébétude qui sui vaient celle amélioration momentanée, nous indiquaient assez que le mal était irremediable, et qu'il avait déjà par couru le cercle fatal dont un des premiers degrés peut n'être qu'un simple état névropatbique et dont le dernier s'arrête à la démence. Si nous voulions faire l'histoire complète de cette malade et décrire les transformations diverses qui amenérent la dégénérescence la plus hideuse, nous devrions énumérer tous les symptômes qui se succédèrent sans rémission , et dont on peut dire aussi qu'ils se commandaient et s'engen draient réciproquement. Celle succession de phénomènes fut prompte et fatale . Deux années après son isolement, cette jeune fille , à peine agée de 24 ans, ne présentait plus que le triste spectacle de la dégradation physique et morale. Ses traits étaient changés et méconnaissables ; la peau avait pris une couleur livide et terreuse ; une vieillesse an 22 338 LÉSIONS ORGANIQUES, TROUBLES FONCTIONNELS ticipée avait remplacé toutes les grâces de la jeunesse. Les troubles fonctionnels se révélaient surtout par les irrégu larités de la menstruation, et lorsqu'un état de marasme général vint mettre fin à cette triste situation , l'intelligence était complétement abolie, les souvenirs éleints et les ins lincts pervertis . L'agitation intercurrente qui survenait encore à des époques périodiques , se caractérisait par des appétences dépravées et par des spasmes cyniques . Enfin l'autopsie ne révéla aucune lésion matérielle et palpable de l'organisme; tant il est vrai que, dans cette circonstance comme dans beaucoup d'autres, il serait impossible de rat tacher la dégénérescence de l'individu au mot lésion pris dans sa signification anatomique exclusive . Les nombreux exemples de ce genre que je pourrais citer, et dans lesquels les phénomènes pathologiques se commandaient et s'enchainaient ainsi réciproquement , m'ont fait réfléchir sur les phases terminatives de certaines affections nerveuses. Lorsque j'ai pu me convaincre que l'hystérie, l'épilepsie et l'hypocondrie , par exemple, impri maient à ceux qui souffrent de ces états névropathiques les mêmes caractères, les mêmes habitudes et les mêmes instincts maladifs , et je pourrais ajouter la même expression physiognomonique ; et que d'un autre côlé les affections les plus simples au début étaient celles où l'évolution cir culaire des faits maladifs produisait les résultats les plus dé sastreux , j'ai dû être amené à une classification où je dési gnais le délire sous le nom de sa cause génératrice ( 1 ) . ( 1 ) Voir mes Etudes cliniques, traité théorique et pratique des mala- . dies mentales, lome II. Le mot circulaire a également été employé par M. le docteur Falrel pour exprimer une variété particulière d'aliénation mentale. Je pense que le savant médecio de la Salpetrière aurait pu appli quer ce mène lerme à loutes les variétés d’ulienation meolale. La loi de la DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES. 339 J'atteignais ainsi un double but : d'une part je faisais mieux ressortir la nature du mal qu'il s'agissait de com

circularité , comme l'a très - bien démontré M. Buchez, se relrouve partout dans la nalure . On l'observe dans l'ordre astronomique , comme dans les phénomènes qui font l'objel de la physique. Si dans l'économie animale le même fait se remarque à l’étal sain , l'économie souffranle n'y sera pas soustraile. Bien mieux , le phénomène sera plus visible , par la raison bien simple que tout ce qui est insolite pous frappe davantage et a le pouvoir de mieux fixer notre altention . Au reste , pour ne pas laisser d'obscurité dans l'esprit .à propos du phénomène de la circularité dans l'économie ani male , je ne puis mieux faire que de citer les propres paroles de M. Buchez. Après avoir démontré la généralité de ce phénomène dans l'ordre brut aussi bien que dans l'ordre vivant , ce savant ajoute : « Dans l'économie animale, la méme chose arrive ; elle est également sou mise à l'ordre circulaire ; les effets de cet ordre sont ceux que l'on y aperçoit ordinairement ; ils forment en quelque sorle l’élai habituel de l'organisme . Pour s'en convaincre , il suffit d'examiner les relations des organes entre eux , dans un des animaux les plus compliqués de la série , dans un mammifère , par exemple. Qu'y remarque- l- on ? Sans les nerfs et sans l'action qu'ils exercent , il n'y a point de mouvements , point de digestion, point de sécré tion , point de respiration , point de circulation possibles . Les nerfs eux mèmes ne sool en élat d'agir que lorsqu'ils sont sous l'influence de la circulation , et si leurs facultés sont entretenues par celle - ci . Le sang est incapable d'entretenir les facultés diverses de l'économie , et particulièrement celles des nerfs, s'il n'est , comme on le dit , artériel ou rouge ; pour qu'il ait celle qualité , il faut qu'il soit , par la respiration , mis en contact avec l’air almosphérique pour y puiser l'oxigène qui le rend rouge, et y rejeter l'acide carbonique qui le surcharge. Eufin, le sang fournissant incessamment à lous les tissus les matériaux qu'ils perdent sans cesse par l'effet de l'action même, et que les sécrétions de diverses espèces éliminent, ce sang a besoin lui-même de recevoir continuellement des matériaux nouveaux pour réparer ces perles . C'est la digestion qui est chargée de les lui fournir. Or, la diges lion exige l'action des organes de locomotion et de préhension, celle des organes des sens , enfin de tous les moyens nécessaires pour reconnaitre , choisir el saisir la nourriture convenable à l'animal : voilà le cercle parfait ; 340 LÉSIONS ORGANIQUES, TROUBLES FONCTIONNELS battre, el de l'autre je rallachais les individus å un genre fixe qui caractérisail immédiatement leurs tendances et leurs habitudes maladives , par la raison que chez les aliénés appartenant à ce genre il existait plutot tel phéno . mène pathologique que tel autre . Une fois entré dans celle voie, je devais tendre inces samment à classer dans leur ordre naturelles nombreuses individualités pathologiques que j'avais sous les yeux , et voir si , en empruntant aux sciences naturelles quelques- ups de leurs procédés de classification , je ne pourrais pas arri ver à un résultat satisfaisant . Il s'agissait d'abord de savoir si d'autres causes n'étaient pas de nature à créer des va riétés maladives aussi distincles que celles qui avaient fait l'objet de mes investigations premières . Ces causes spé ciales une fois bien déterminées , il était important d'établir un ordre hiérarchique parmi ces variétés maladives, et tout en démontrant la spécificité des éléments perturbateurs, faire ressortir la complexité , et souvent aussi la dépendance réciproque de leur action . Enfin , dans un sujet où les influences du monde physique et du monde moral se partagent le domaine des maladies qui affligent l'espèce humaine, il était indispensable de donner au mot lésion l'interprétation la plus large, et de prouver, à moins d'abdiquer notre rôle de médecin , que l'hygiène de l'âme est inséparable de l'hygiène du corps, tous les organes sont nécessaires les uns aux autres ; tous semblent produits les uns par les autres ; un effet déposé dans l'un d'eux, se propage dans tous les autres , et lorsqu'on pénètre dans l'intimité de chaque organisme spécial , ou plutôt de chaque fonction, on rencontre la même circularité. Elle est tellement évideole qu'un illustre naturaliste , Cuvier , a défini la vie a un tourbillon plus ou moins rapide , plus on moins compliqué, dont la direction est constanle et qui en raioe des molécules de même sorte . » (Buchez : onv. cilé , vol . II, p . 162. § De la lui el des forces de l'ordre circulaire .) DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES. 341 si l'on veut réaliser un progrès et formuler les principes de l'amélioration intellectuelle, physique et morale de l'es pėce humaine . Ces données contenaient en germe le traité des dégéné rescences, nom sous lequel je pensais designer toutes les variétés maladives qui me paraitraient s'éloigner d'un type normal renfermant en lui-même les conditions indispensa bles à la continuité du progrés dans l'espèce . Mais avant de me mettre à l'auvre, je dus examiner si les opinions qui avaient cours dans la science et si mes propres convic tions étaient bien en harmonie avec le point de départ où je comptais me placer, pour examiner la question sous le jour nouveau que je croyais entrevoir. Or, il est de toute évidence que l'examen rétrospectif auquel se livre lout homme qui veut harmoniser ses con victions présentes avec la réalisation d'un progrès encore mal défini dans son esprit, est de nature à susciter chez lui cet état de doute et d'anxieuse incertitude , d'où il ne sort qu'à la condition d'apercevoir, avec la possibilité de l'atteindre, le but , objet de ses plus chères espérances . Je pense que l'exposé succinct de cette lutte intérieure , qui mène à la vérité lorsqu'on la recherche sincèrement , fera mieux ressortir les tendances de ce livre et l'esprit dans lequel il a été conçu . Le lecteur pardonnera facilement cette digression à un médecin qu'un public indulgent a depuis longtemps accoutumé à l'exposilion franche et nelle des raisons qui le guident dans ses recherches scientifiques. A mesure donc que j'avançais dans la carrière dont ja - vais fait ma spécialité, plutôt par goût, je peux le dire, et par vocation, que par tout autre motif, je ne tardai pas å m'apercevoir que la curabilité des affections mentales était un problème de plus en plus difficile à résoudre. La com plication survenant dans des états délirants très- simples au 342 LÉSIONS ORGANIQUES, TROUBLES FONCTIONNELS > début, la facilité des récidives, le cercle des transforma tions successives fatalement parcourues par les malades alleints de certaines formes d'aliénation mentale, enfin le défaut presque constant de rapports entre la gravité des symptômes et les lésions organiques trouvées après la mort , et la progression toujours croissante des cas incurables , de vinrent pour moi des faits qui se répétaient trop souvent pour n'avoir pas leur raison d'être dans la nature même du mal qu'il s'agissait de combattre . Celle première découverte , qui ne s'arrêtait encore qu'à la superficie des choses , n'eut d'autres résultats que de faire évanouir chez moi bien des illusions , et je me dé terminai à restreindre mon pronostic dans des limites que je ne franchissais qu'en connaissance de cause . Néanmoins, celte réserve de ma part ne put me faire éviter un double écueil ; je faillis me briser contre l'accusation de scepti cisme en fait de curabilité de l'aliénation mentale ; et j'ar rivai à faire nailre des doutes et de cruelles anxiétés dans le cœur des parents, à propos de l'efficacité de la médecine dans le traitement d'aussi cruelles affections. Cependant le premier de ces reproches n'était pas fondé : il était loin , du reste , je dois l'avouer, d'être général de la part de mes confrères . J'avais proclamé avec trop d'insi stance , dans différents écrils et en particulier dans mes: Etudes cliniques, la valeur de la thérapeutique physique et morale , pour que mes opinions pussent être mal interpré tées . J'avais cru , et Dieu merci , je crois encore, que grâce à l'intervention médicale, l'aliéné peut sortir triomphant de la lutte , el acquérir même une force intellectuelle et morale plus grande lorsque la crise est menée à bonne fin ; ainsi donc, sous ce rapport, il ne pouvait exister de méprise . Quant à l'appréciation des parents , si j'en tiens compte, ce n'est qu'au point de vue de l'élude plus approfondie des DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES. 343 · causes d'aliénation mentale . J'avais déjà remarqué , en maintes occasions, combien dans les recherches éliologi ques de certaines maladies , il est difficile d'arriver à la connaissance de la vérité : ceci est plus vrai encore pour la folie que pour toute autre affection . Les préjugés qui poursuivent ceux qui ont perdu la raison se reflètent d'une manière intime, on peut le dire , jusque dans le sentiment de tendresse des parents. Ils reculent presque tous devant l'examen d'un fait qui serait de nature å relier la maladie d'un des leurs à des prédispositions héréditaires ; et c'est malheureusement ce qui arrive dans la majorité des cas. Au reste , mon expérience sous ce rapport est aujourd'hui aussi complète que possible . Je me suis depuis longtemps accou lumé à ne plus regarder l'aliénation mentale comme un phénomène isolé . Cette simple appréciation indique la com plexité du mal et la nécessité d'en rechercher le point de départ en dehors de l'individu souffrant. Toutefois, avant de me replacer sur un autre terrain d'observation, je désirais compléter mes études dans le mi lieu qui m'était familier, et je visitai les principaux établis sements d'aliénés de l'Europe. Je pus tout d'abord me convaincre , sauf quelques dissemblances dans les idées délirantes spéciales, dissemblances faciles du reste à expli quer, que les mêmes causes produisent partout les mêmes variétés maladives . Les types qui m'avaient frappé dans le centre où s'était d'abord exercée mon action , je les retrouvai avec les carac tères spéciaux qui déterminent le jugement des naturalistes dans la classification des races humaines. Je reçus les confidences des médecins sur le sujet de mes préoccupations habituelles ; ils étaient unanimes de leur coté à reconnaitre et la complexité des causes et l'ex trême difficulté de les combattre avec efficacité : jamais , .344 LESIONS ORGANIQUES , TROUBLES FONCTIONNELS cependant, depuis l'origine des institutions médicales , au tant d'efforts n'avaient été déployés dans l'intérêt des mal. heureux aliénés . A quoi donc pouvait tenir un état de choses qui, sous le rapport des guérisons obtenues , était loin de répondre aux légitimes espérances des savants et aux progrès opérés dans le système hospitalier ? Devait-on admettre que la prédominence des affections idiopathiques du cerveau, prédominence que nous sommes loin de nier, fût une des cause des insuccès obtenus ( 1 ) ? Il est incontestable que les maladies idiopathiques du cer veau augmentent d'une manière effrayante, mais celte aug. mentation tient elle -même à des causes qui se relient intimement à nos éludes , et ce fait admis, le problème n'en restait pas moins posé avec toutes ses difficultés. Je n'ai vu qu'un seul moyen de le résoudre , c'était de considérer dans la presque généralité des cas, l'aliénation comme la résultante de plusieurs causes de l'ordre physi que , intellectuel et moral , qui , déterminant chez l'homme des transformations successives , le rattachent à ces variétés maladives que nous avons désignées sous le nom de dégé nérescences. A ce titre , l'aliénation mentale , dira- t-on , n'est donc autre chose qu'un état de dégénérescence ? ou, en d'autres termes, les individus atteints de ce mal ne représenteraient plus à l'esprit que ces variétés maladives caractérisées par nous, quand nous avons dit qu'elles étaient non - seulement in capables de former dans l'humanité la chaine de transmissibilité d'un progrès , mais qu'elles élaient encore l'obstacle le plus grand à ce progrès par leur contact avec la parlic saine de la population ( 2 ) ? ( 1 ) Voir dans ce volume le § Influence des perturbations almosphéri ques , p . 213 el suiv . ( 2) Mène ouvrage : Des dégénérescences dans l'espèce, p . 6 . DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES. 3.15 Je n'hésite pas à répondre par l'affirmative, tant cette déduction me paraît légitime et je vais la justifier. J'ai déjà prévenu l'objection principale en disant que la folie était dans la presque généralité des cas un état de dégé nérescence . En effet, nous sommes bien obligé d'avouer que, dans certaines circonstances , l'aliénation peut éclater chez un individu place complétement en dehors de ces causes dégénératrices qui amènent des transformations successives et qui finissent par créer des variétés mala dives . Nous voyons les choses se passer ainsi sous l'in fluence d'une maladie intercurrente, d'un violent chagrin , ou de la passion . La médecine sera d'autant plus utile dans des occurrences pareilles que son intervention aura été réclamée en temps opportunº; c'est dans la catégorie de ces malades que nos efforts sont ordinairement cou ronnés de succès et que nous faisons les applications les plus fécondes du traitement physique et du traitement mo ral . En un mot, ces aliénés sont guérissables , quoique leur maladie soit déjà par elle -même un fait très - grave, et devienne parfois le point de départ d'un phénomène nou veau qui peut se montrer avec toutes ses transformations pathologiques, tantôt chez les individus primitivement at teints, et tantôt chez leurs descendants . Ce dernier phéno mène ne manque pas d'arriver lorsque ceux- ci sont nés dans les circonstances ou la transmission héréditaire s'opère avec son efficacité constante et invariable ( 1 ) . ( 1 ) Celle distinction est extrêmement importanle à faire dans l'intérèt des familles qui nous consultent parfois sur les chances malheureuses d'hérédile auxquelles sont exposés les descendants de parents morts aliénés . Il est de loule évidence que lorsque l'aliénation survenue chez le père ou chez la mère est le résultat d'un accident forluit arrivé après la naissance des epfants , les chances de transmission pouvent dire nulles. Il n'en est pas de mène 346 LÉSIONS ORGANIQUES, TROUBLES FONCTIONNELS Nous entrevoyons déjà dans ce simple aperçu pourquoi nos succès sont limités à propos de la curabilité de l'alié nation mentale . Il ne peut en être autrement si l'on jette un coup d'ail sur la triste population que renferment les asiles . J'invoque ici le témoignage de tous mes collègues, et leur demande si l'exposé succinct que je vais faire de la population d'un asile particulier, ne peut s'appliquer å lous indistinctement . La classification des individus ren fermés dans les centres hospitaliers destinés aux aliénés, suffira à elle seule pour former le fond du tableau que je vais esquisser. A l'asile dont je suis le médecin , j'observe des variétés maladives qui offrent entre elles des caractères intellectuels, physiques et moraux essentiellement différents. Les individus qui appartiennent å telle ou telle variété se distinguent non- seulement par la nature de leurs idées délirantes, par celle de leurs tendances morales plus ou moins dépravées, mais encore par le cachet spécial de leur physionomie : c'est ce que l'on remarque particulièrement chez les épileptiques , les déments , les paralysés généraux , les idiots et les imbéciles . Toutefois, les analogies et les dissemblances entre alié més appartenant à la même variété maladive ou à une va riété différente, ne se limitent pas à ces troubles de l'ordre intellecluel qui sont pour tous les observateurs une dé lorsque les enfar is ont été conçus dans cette période de l'existence des pa rents où ceux - ci étaient déjà virtuellement alleints d'un mal dont ils trans - mellenl immanquablement le germe à leurs descendants. Cela est si vrai que dans plusieurs circonstances nous avons d'abord reçu à notre asile les enfants issus d'un père ou d'une mère chez lesquels l'aliénation n'a éclaté que plus Tard avec la manifestation des actes dangereux qui nécessitent ordinairement l'isolement de ces individus DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES . 347 viation frappante des lois de la raison et du sens commun, ni à ces formes extérieures tellement caractéristiques quo les hommes les moins spécialistes ne manquent pas de les saisir . Il est d'autres phénomènes qui tiennent à la vie plus intime du système nerveux , si je puis m'exprimer ainsi , et qui produisent des effets d'une analogie non moins évi dente que ceux dont nous avons précédemment parlé. Ces effets se rapportent aux grandes fonctions de l'éco nomie ; ils nous aident à déterminer si la circulation et la nutrition s'exécutent d'une manière normale , si les lois qui président à la manifestation de la sensibilité et de l'impres - sionnabilité n'ont reçu aucune atteinte , et si enfin la nature de la maladie est bien en rapport avec la nature de telle ou telle cause , soit de l'ordre physique , soit de l'ordre moral . L'étude de tous ces faits, leur coordination , leur dé pendance réciproque constituent la science de l'aliénation, et ce n'est pas ici le lieu de m'étendre sur ce sujet que j'ai traité d'une manière spéciale dans mon ouvrage sur les maladies mentales. Je n'ai d'autre but en précisant les analogies et les différences entre individus appartenant à la même variété maladive, et en insistant sur la signifi cation plus large à donner au mot de lésion organique, je n'ai d'autre but, dis -je, que de faire ressortir les rapproche ments essentiels qui existent entre mes études antérieures et mes études actuelles , et d'indiquer comment j'ai élé conduit à traiter les dégénérescences dans l'espèce . Ces analogies et ces dissemblances m'aidèrent d'abord å classer les aliénés confiés à mes soins ; ce but devait évi demment me préoccuper, puisqu'il ne s'agissait de rien moins, placé que j'étais au milieu d'une population consi dérable, que de coordonner les éléments maladifs les plus divers, les plus disparates, les plus difficiles, en un mot, å bien définir , sans un plan de classification méthodique. 318 LÉSIONS ORGANIQUES, TROUBLES FONCTIONNELS Lorsque j'eus fait rentrer chaque individualilé maladive dans sa catégorie naturelle, je ne tardai pas à m'apercevoir que les différences entre aliénés de diverses classes n'é taient pas tellement tranchées , qu'aucun des caractères appartenant aux individus d'une variété ne pút également se trouver chez quelques individus d'une autre variété. Citons un exemple. L'irritabilité et l'instantanéité dans les actes agressifs forment l'apanage du caractère des épilep tiques ; ces malades ont également une propension à ma nifester leurs sentiments religieux sous une forme qui leur est commune. Ils exagèrent facilement les souffrances qu'ils éprouvent, et leurs lendances égoïstiques attirent in cessamment l'allention du médecin sur leurs propres maux ; mais ceci ne veut pas dire que des phénomènes analogues ne se retrouveront pas chez des malades classés dans d'autres catégories tels que les hystériques et les hypocon driaques. Autre exemple : le délire des grandeurs se trouve universellement chez les paralysés généraux , mais ce fait n'implique pas non plus que d'autres aliénés ne possèdent pas de systématisation délirante basée sur l'idée exagérée qu'ils se font de leurs forces, de leurs richesses ou de leur puissance . Sommes- nous en droit maintenant de conclure de ce fait que les analogies et les différences entre telle ou telle va riété palbologique sont fictives ? Une pareille déduction serait certes l'opposé de ce que nous avons voulu prouver jusqu'ici . Il n'est qu'une seule conclusion légitime à déduire des observations qui précédent : c'est que, si les diverses catégories d'aliénés se distinguent entre elles par des carac lères particuliers , elles se rapprochent par des caractères généraux, ne serait- ce que par cette perversion singulière qui s'opère dans leurs sentiments, et qui forme un con traste si pénible avec leur existence intellectuelle et morale DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES. 349 antérieure . La raison en est facile à saisir : l'homme est un , l'espèce est une. Il ne peut y avoir, pas plus entre les races humaines qu'entre les variétés maladives de ces races, de distances infranchissables telles qu'il en existe entre les espèces et les règnes que renferme la nature . Une fois la question examinée à ce point de vue, je m'ac coutumai å considérer les aliénés confiés à mes soins comme les membres d'une grande famille ou variété maladive, pouvant se catégoriser en classes distinctes, il est vrai , mais offrant certains caractères généraux qui rappelaient dans une foule de circonstances une origine commune. Ces caracteres peu sensibles parfois lors de l'évolution des phénomènes initiaux, ressortaient bien mieux quand l'aliéné subissait les transformations maladives dont nous avons parlé , et qui se succèdent de façon qu'elles semblent se commander et s'engendrer les unes les autres. Lorsque le cercle étail parcouru pour ceux dont le mal était irremediable , j'observai que les caractères généraux de l'affection se ressemblaient d'une manière de plus en plus frappante, et que les démarcations naturelles que l'age, le sexe, l'éducation antérieure établissent entre les indi vidus , s'effaçaient toujours davantage. Ce fait , chacun est à même de le vérifier dans les asiles , où les aliénés qui sont arrivés à la phase terminative de leur maladie, se montrent à notre observation avec le triste cortège de tous les symptomes de l'ordre intellectuel , physique et moral , qui constituent la démence. Mais à côté de ce fait important, j'en observai un autre qui devait me conduire à examiner d'une manière plus sérieuse l'enchaînement des causes maladives , et préparer le point de départ de mes études nouvelles sur les dégé nérescences dans l'espèce . Je vis que, si la loi de l'cnchainement fatal des phéno 350 LÉSIONS ORGANIQUES, TROUBLES FONCTIONNELS mėnes pathologiques se commandant et s'engendrant les uns les autres , amenait les aliénés incurables à cette ter minaison qui les fait se ressembler d'une manière si frap pante malgré des différences sensibles à l'origine , il en est cependant un grand nombre qui naissent dans des con ditions irremediables, et qui forment dès le moment de leur naissance des variétés fixes , immodifiables, offrant invariablement à notre observation, pendant le cours de leur triste existence, le cachet indélébile de leur dégéné rescence congéniale. De là deux grandes classes bien distinctes å établir entre les aliénés confiés à nos soins; chez les uns la dégénéres cence est congéniale , chez les autres elle est consécutive . Mais, me dira-t- on , et cette objection vient de la part de médecins aliénistes , les individus de la première catégorie ne sont pas dans les asiles à titre d'aliénés ; ce sont des imbéciles, des idiots , des déments avec ou sans paralysie . Je pourrais répondre, qu'au point de vue où je me suis placé , les mots imbécillité, idiotie , démence avec ou sans paralysie , n'ont pour moi d'autre signification que celle que l'usage leur prête. Ces mots n'éclairent mon esprit, ni sur l'origine de ces étres dégradés , ni sur la nature de leur affection ; ils ne m'instruisent pas davantage sur les rap ports qui existent entre un état aussi anormal et les causes qui l'ont engendré , et je me trouve en présence d'un phéno mène pathologique dont je ne puis saisir la filiation avec d'autres phénomènes qui se ressemblent plus ou moins par les troubles de l'ordre intellectuel , physique et moral, également caractéristiques chez les individus de l'une et de l'autre catégorie . Je tiens au contraire à démontrer que , se retrancher derrière l'acception donnée à certains mots, n'est pas ré soudre une question. Or, c'est précisément en essayant de DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES. 351 sortir de la fausse position qui était faite aux médecins d'a liénés, à propos du traitement de ces malades, que j'ai con quis le terrain sur lequel je me suis placé , et que je me crois en droit de réunir sous le nom de dégénérescences, des variétés maladives entre lesquelles il ne doit pas exister de limites infranchissables. Ces variétés se signalent par des caractères communs, ne serait -ce que celui de l'impossibi lité ou de l'extrême difficulté de la guérison dans un grand nombre de cas , ainsi que nous allons le prouver dans un instant ( 1 ) . Un seul moyen me restait pour démontrer la vérité de ces principes , c'était de déplacer le point de vue de mon observation, et d'étudier sur le terrain de leur véritable origine ces variétés maladives reléguées dans les asiles pour soustraire la société å un danger, et d'où les administra lions et les familles s'étonnent ensuite de ne pas les voir sortir améliorées ou guéries. 2 7 ( 1 ) Si les imbéciles , les idiots , les paralysés , déments et autres ne doivent pas être considérés comme des aliéoés , nous demandons à quel titre ils sont isolés dans nos asiles ? Ces ètres dégradés sont devenus aujourd'hui, j'en conviens , une charge énorme pour la société , et les administrations s'ingénient à ne pas leur appliquer le bénélice de la loi de 1838 à propos des aliénés . On ne les admet à ce béoélice que lorsqu'ils sont devenus un danger public par la nature de leurs tendances et par celle de leurs acles délirants. Sous ce dernier rapport il n'existe aucune différence entre eux el les aliénés proprement dils , que l'on isole aussi pour les mêmes causes . Celle similitude dans les actes de tous les ètres également privés de raison, doit nous amener à la donnée scientifique que nous cherchons à faire ressor tir dans cet ouvrage sur les dégénérescences . Tous les individus appartenant à ces variétés pathologiques, ne peuvent plus propager dans des conditions normales la grande famille du genre humain , el leurs descendants pré scalent plus ou moins les caractères qui constituent une déviation maladive du lype normal de l'humanité. 352 LÉSIONS ORGANIQUES, TROUBLES FONCTIONNELS La seule connaissance des causes les plus ordinaires de l'aliénation suffisait pour me guider dans mes recherches , et le résultat de mes investigations m'a amené à la concep tion des dégénérescences dans l'espèce . Je savais que les excès des boissons alcooliques pro duisent une véritable intoxicalion , et déterminent dans la sphère du système nerveux des lésions qui se transmellent chez les descendants . J'étudiai alors l'influence de ces excès dans les milieux où leur fréquence est endémique, et je retrouvai les types dégénérés de nos asiles . L'éliolement de la race, le développement des affections paralytiques el convulsives, les conformations vicieuses de la tele , l'abaissement général des forces intellectuelles, la manifestation des tendances les plus mauvaises , l'immora lité , l'accroissement de la population dans les asiles et dans les prisons , étaient les faits déplorables que je retrouvais partout et toujours avec une constante uniformilé. La ressemblance intellectuelle , physique et morale entre les variétés maladives issues de cette cause était frap pante, malgré la diversité des conditions climatériques, el les éléments de dégénérescence dans l'espèce se trouvaient toujours en rapport avec l'intensité du mal et la complexité des causes qui aidaient à sa propagation . Je ne tardai pas en effet à m'apercevoir que mes inves tigations ne devaient pas se limiter à l'étude d'une cause isolée , et qu'étant donné un élément dégénérateur, il fallait faire la part d'une foule d'influences, soit de l'ordre phy sique, soit de l'ordre moral , qui impriment à la cause prin cipale une activité dégénératrice plus considérable . Cette loi ne souffrait aucune exception , et je la relrouvai même en étudiant les causes qui paraissent agir avec une indépendance complète sur les fonctions de l'économie huumaine, DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES . 353 L'intoxication paludéenne, par exemple, amène des effets déterminés bien connus. L'intermittence des phénomènes dans les accès fébriles, la formation des temperaments ca chectiques chez les individus qui vivent dans ces foyers d'infection , la transition aux types dégénérés fixes et irre médiables, sont des faits déjà signalés et que nous mettrons hors de doute ; cependant il est des circonstances qui peuvent modifier, retarder ou activer les conditions d'em poisonnement ou de dégénérescence dans l'espèce, ce sont l'hygiène des individus et les influences héréditaires. Dans l'intoxication alcoolique, nous devons également faire la part des mêmes éléments d'intervention . Nous avons vu que les transformations dégénératives chez les descendants d'individus livrés aux excès de boisson , con duisent en dernier résultat à l'imbécillité et à l'idiotie . Mais ce résultat est d'autant plus promptement obtenu, que la transmission héréditaire recoit une double impulsion sous l'influence de la débauche simultanée du père et de la mére , ainsi que cela se voit dans les pays où l'alcoolisme est une maladie endémique. En dehors de ce phénomène héréditaire , et en ne consi dérant l'influence dégénératrice des excès alcooliques que chez l'individu isolé , il est indispensable de faire la part des conditions de sa nourriture et de son logement, des travaux auxquels il se livre , et même de l'éducation antérieure . Il est triste de dire , pour l'honneur de l'espèce humaine, que les causes dégénératrices agissent avec une intensité d'au tant plus grande dans les classes démoralisées par la mi sére , que le manque complet d'éducation morale et reli gieuse, de leur entourage , que le mépris de ces conventions sociales, souvent fictives, il est vrai , mais salutaires encore dans certaines circonstances, n'établissent chez elles aucun contre -poids au débordement des plus mauvaises passions. 23 354 LÉSIONS ORGANIQUES , TROUBLES FONCTIONNELS Il est facile de concevoir maintenant que les enfants élevés au milieu de ces conditions déplorables sont exposés à un double danger . Non-seulement la prédisposition héréditaire est activée chez eux par l'incitation que produit l'exemple des parents, mais la puissance intellectuelle ne peut être fécondée en l'absence de tout enseignement et de toute moralité . Nous avons déjà vu que ces variétés n'existent pas en dehors de la société commune, par la raison qu'elles ne peuvent se propager entre elles dans des conditions qui perpétuent leur race d'une manière fixe et invariable . La loi de l'enchainement fatal des faits qui se com mandent et s'engendrent successivement , exerce la pléni tude de son action au sein des races maladives ; et l'influence progressive, constante et invariable de cette force circulaire dégénératrice amène et la dégradation physique et morale des individus, et leur impuissance , conséquemment leur extinction . Néanmoins, ainsi qu'il a déjà été indiqué, ce n'est pas dans les seules difformités extérieures, dans la vicieuse conformation du crâne ou dans le défaut de la taille , qu'il faut chercher les caracteres essentiels des dégénérescences, ni même dans la conformité du langage, des meurs, des tendances, des instincts et des habitudes . Ces anomalies de l'ordre intellectuel , physique et moral existent , on le sait , d'une manière invariable parmi les individus appartenant à une variété maladive : on les re trouve même à des degrés plus ou moins frappants par le coté analogique chez les représentants d'autres variétés, par la raison qu'il n'y a pas entre elles de distances infran chissables ; mais il est d'autres phénomènes pathologiques importants à connaître pour compléter l'idée que l'on doit se faire de la dégénérescence dans l'espèce. ܪ DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES. 355 Ces phénomènes , ainsi que nous le disions à propos des aliénés , tiennent à la vie plus intime du système nerveux, et constituent la dégénérescence intérieure, alors que la forme extérieure ne dévie pas encore sensiblement du type gé néral de l'humanité. C'est par eux que se pervertissent les lois de la nutrition et des autres grandes fonctions de l'économie . Ce sont eux qui président à l'évolution de tous les faits pathologiques qui modifient congénialement ou consécutivement les gé nérations présentes et compromettent ainsi l'organisation des générations futures. En présence de ces phénomènes modificateurs si puissants de l'économie et dont l'action se fait sentir jusque dans la vie fætale, nous avons dit que la lésion organique doit être comprise dans son acception la plus large et la plus élevée, et nous sommes autorisé à conclure que, si les conditions organiques des crétins et des idiots sont des conditions pathologiques par rapport à l'espèce en général , elles con à stituent néanmoins pour cette variété maladive un état pour ainsi dire normal . Il appartient à la science de l'anatomie comparée et de l'anatomie pathologique de constater ces lésions congéniales de l'organisme. Elle les retrouve dans la vicieuse conforma tion du cervean , dans le développement incomplet des divers systèmes de l'économie, conditions qui toutes peuvent mo difier ou empêcher même d'une manière radicale la pro pagation normale de l'espèce. Ces lésions sont visibles et palpables , il est impossible de ne pas les faire remonter à leur origine ; mais il est bon de signaler que la force circulaire , même à l'état maladif, ne reste jamais inactive , et que si elle modifie ou empêche le développement des organes, elle peut créer dans ces derniers une disposition pathologique qui se révèle au 356 LÉSIONS ORGANIQUES, TROUBLES FONCTIONNELS dehors sous la forme de productions anormales, et pour ainsi dire nouvelles, également transmissibles par l'hérédité . Je range dans ces productions certaines déviations ma ladives de l'espèce, qui ont été désignées sous le nom de monstruosités, telles que l'albinisme, l'éléphantiasis, le goitre et d'autres anomalies encore, dont nous aurons à nous oc cuper, incidemment , il est vrai , mais d'une manière assez suffisante pour appliquer à la formation de ces monstruosi lés la théorie des dégénérescences dans l'espèce . Il me suffit pour le moment d'avoir fait ressortir com ment l'étude des différents types de l'aliénation m'a conduit à recbercher l'origine de cette maladie dans les causes dégénératrices de l'espèce humaine. J'ai été amené à gé néraliser ces études en désignant sous le nom de dégéné rescences toutes les variétés maladives dans l'espèce, ayant , soit dės le moment de la paissance, un caractère fixe et permanent, ou bien possédant une virtualilé maladive assez considérable pour subire les transformations successives qui finissent par constituer les étres dégénérés . Les aliénés que renferment nos asiles sont, pour le plus grand nombre, les représentants des produits des causes dégénératrices qui existent dans l'état social . De l'étude de ces causes el de celle de leur action se déduit la connaissance des variétés dégénérées, et ces va riélés se reconnaissent à des signes certains. Les lois de leur formation peuvent devenir l'objet d'une science dont l'utilité n'a pas besoin d'être démontrée. Lorsqu'on étudie allentivement les caractères des individus dégénérés, on ne s'étonne plus des mécomptes de la thérapeutique dans un grand nombre de circonstances . Il n'est pas donné à l'homme de changer ce qui est im modifiable, mais il lui est possible d'exercer son action sur les causes des dégénérescences dans son espèce . 1 DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES . 357 Le rôle réservé à la médecine dans une occurrence pa reille sera digne du but à atteindre, mais, encore une fois, faut - il que ce but soit bien compris et parfaitement défini. Lorsque j'essayai , il y a quelques années à peine, de sor tir du cercle étroit que me créait l'aliénation mentale, et que je cherchais ma voie nouvelle dans l'étude des causes qui produisent les variétés dégénérées dans l'espèce, y compris l'aliénation elle-même, je ne manquai pas de voir mes efforts en butte aux critiques et aux objections. Le crétinisme avait été la première variété dégénérée sur laquelle s'étaient fixées mes recherches ; lorsque je voulus démontrer la formation de cette dégénérescence dans un des principaux foyers de production du départe ment que j'habite, on me répondit que, là où j'établissais un centre de crétinisme, cette endémie avait depuis long temps disparu , ou avait du moins considérablement dimi nué par la seule force des choses, et que la question telle que je la posais n'avait d'autre résultat que d'effrayer les ha bitants de la contrée, et d'entrainer les administrations locales dans des dépenses qu'elles ne pouvaient supporter . J'acceptai le fait de cette diminution de l'élément dégé rateur amenée par la force des choses, c'est - à- dire, à ce que je supposais , par l'amélioration des conditions hygiéniques et morales ; je l'acceptai avec empressement , comme un puissant motif d'encouragement pour des améliorations plus radicales ; mais j'ajoutai aussi que le mal n'avait pas complétement disparu et que sa présence se manifestait par des phénomènes qui , pour être moins visibles , n'en étaient pas moins inquiétants . Je faisais ressortir à l'appui de mon opinion le tableau de toutes les misères intellectuelles, phy siques et morales qui existent de préférence dans un centre où règne une affection endémique d'une nalure déterminée. 358 LÉSIONS ORGANIQUES, TROUBLES FONCTIONNELS 2 Tous mes efforts avaient pour but de prouver que lå où sévit une cause endémique capable de produire une dégé nérescence bien déterminée , se trouvent aussi d'autres affections se reliant à un principe dégénérateur. On y ren contre l'imbécillité et l'idiotie sous toutes les formes, le rachitisme, la surdi- mutité, la prédominence de l'élément scrofuleux , des difformités de toutes sortes et particuliè rement le goitre ; on y remarque enfin l'affaiblissement des intelligences å des degrés divers. Mais ce tableau des variétés dégénératives secondaires, qui ne sont souvent qu'une diminution de la dégénéres cence principale, dont elles possèdent au reste les caracteres fondamentaux , ce tableau, dis -je, n'était pas de nature à impressionner ceux qui ne voyaient la dégénérescence proprement dite que dans la manifestation de ces types extrêmes qui sont généralement un objet d'horreur et de dégout. Or, il suffisait que ces types eussent considérable ment diminué dans un pays , ou se fussent modifiés dans leur expression la plus significative, pour que l'on n'admit pas l'existence des causes dégénératrices, lå , précisément, où ces causes minent sourdement la santé des populations et produisent des types variés, en vertu de la loi qui veut que les phénomènes pathologiques amènent des effets qui se commandent et s'engendrent réciproquement . Il n'y avait qu'un seul côté de la question qui était par faitement saisi par ceux qui rejetaient la théorie des dé générescences dans l'espèce, c'était celui de l'impossibilité où sont les êtres dégénérés de s'unir entre eux et de pro pager indéfiniment la variété maladive à laquelle ils ap partiennent ; et de ce fait si évident, si palpable, on tirail des conséquences diametralement opposées à celles qu'il aurait été légitime d'en déduire. On y voyait, à propos du crétinisme, la disparition future d'une dégénérescence dont DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES . 359 les types extrêmes n'existaient déjà plus que dans la mé moire de ceux qui les avaient connus autrefois, et qui n'en trouvaient plus de pareils à leur opposer. Le point de vue où je me place fait assez ressortir l'ina nité d'une pareille espérance. Tout ce que nous savons déjà de l'activité des causes dégénératrices, des lois de for mation des variétés dégénérées, et de ce qui tient aux phé nomènes intimes des transmissions héréditaires , démontre péremptoirement que ce n'est point par la seule force des choses que disparait un mal dans l'humanité. L'élimination des branches desséchées d'un arbre ne suffit pas pour le régénérer, lorsque ses racines puisent incessamment dans un sol de mauvaise formation un suc impropre à entretenir la vie dans les extrémités . Ceci est d'une telle évidence qu'il n'y a que la paresse , l'égoïsme ou l'indifférence qui puissent faire admettre que l'activité d'une cause dégénératrice doive être combattue autrement que par l'activité des forces individuelles et des forces collectives . Cette æuvre immense, j'en conviens , ne peut être exclu sivement accomplie par les médecins ; il est temps même qu'ils sortent de la fausse position qui leur est faite ( 1 ) . Je l'ai dit et je le répèle : la prétention de la médecine n'est pas de se poser comme force médicalrice exclusive; elle convie à cette cuvre de régénération ceux aurquels sont confiés le bien - être et les destinées des populations, et qui possèdent les moyens de réaliser les projets d'amélioration que la science médicale soumet à leur examen ( prolégomėnes, p . 75 ) . ܪ

( 1 ) J'ai parlé de la fausse position faile aux médecins, et ceci a besoin de quelqne explication pour ne pas être pris en mauvaise part . Si je m'en tiens à la spécialité de l'aliénation , je ne puis que répéter ce que j'ai dit : il n'est aucune branche des iostitutions médicales où tant de progrès aient élé accomplis depuis un demi-siècle. Ce sera l'éternel honncur des médecins aliénistes de tous les pays d'avoir concouru avec un zèle el un dévouement 360 LÉSIONS ORGANIQUES, TROUBLES FONCTIONNELS 1 Mais à ce titre , m'a- t-il élé objecté, si l'espèce humaine dégénére, ou bien si les causes des dégénérescences sont plus actives aujourd'hui qu'autrefois, où sont donc les preuves de vos affirmations ? Car la thèse que vous soute pez est importante, et ce n'est pas sans avoir bien réfléchi à cette matière et en avoir pesé les résultats, qu'il est permis de la faire entrer dans le domaine des études générales, et conséquemment dans celui de la controverse et des inter prétations plus ou moins erronnées auxquelles le sujet ne manquera pas de prêter. Il peut paraitre étrange, à la première vue, que je n'aie pas cru devoir me préoccuper de la question principale, å savoir, si l'espèce humaine dégénère ; toute la raison en est simple : la question posée dans ces termes est insoluble ou plutot elle est mal posée. En effet, tant que les destinées de l'humanité seront celles que la sagesse de Dieu lui a fixées, on ne comprend pas que le mot dégénérescence puisse être appliqué dans son acception rigoureuse à l'espèce humaine toule entière. au -dessus de tout éloge à ce mouvement dans l'intérêt des aliénés et cela malgré les difficultés extrêmes dont ils ont été entourés à propos de leurs projets de réforme. Il est arrivé cependant que, dans le monde, on a exagéré ce qu'il nous était possible de faire pour la curabilité de l'aliénation, alors que dans l'éla , imprimé à la spécialité , vous ne reculions pas devant l'application des méthodes curatives ou modificatrices chez les idiots , les imbéciles et les crélios. A Dieu ne plaise que je veuille jeler le moindre blåme sur les efforts qui ont élé tentés et auxquels j'ai pris moi- même une faible part. Je veux seulement faire ressortir que notre position n'est plus à la hauteur de ce que l'on exige , plus ou moins justement , de nous . Je pense donc que nous sommes appelés à rendre un plus grand service, en fixant l'attention de la société sur la manière de combattre les causes des dégéné rescences dans l'espèce humaine, qu'en nous consumant en vains efforts pour modifier ce qui , la plupart du temps, est immodifiable . . 1 DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES. 361 D'après notre définition , la dégénérescence est la déviation maladive d'un type normal primitif; or, le progrès, qui est le but et la vie de l'humanité , est incompatible avec une situa tion pareille . Nous savons , d'un autre côté, que si les indi vidus meurent, que si les sociétés disparaissent, il ne s'en suit pas que l'espèce ne soit immuable. Ceci est de toute évidence, et n'a besoin d'autre démonstration que celle du fait lui- même . Que si l'on veut rechercher maintenant la fréquence des dégénérescences, relativement plus grande dans une société déterminée, la question prendra une autre face, plus pratique en apparence, mais la solution n'en laissera pas moins de grandes incertitudes dans l'esprit : nous allons en voir la raison . On s'est demandé aussi , plusieurs fois, si le nombre des aliénés est plus considérable aujourd'hui que dans les temps passés ? et pourtant je ne pense pas que les plus minutieuses recherches de la statistique soient de nature à amener une solution satisfaisante ; cela se comprend facilement. Les causes de l'aliénation, qu'on les fasse dériver de l'ordre physique ou de l'ordre moral , sont mobiles, elles peuvent être plus actives, plus nombreuses à une époque sociale qu'à une autre, et cela en dehors même de l'influence de la civilisation . Cette influence a , du reste , été interprétée de tant de manières différentes, selon l'idée que l'on se faisait de la civilisation, que je ne crois pas utile de faire surgir une discussion à ce sujet. Tout ce que je veux dé montrer en ce moment, c'est que la question du plus ou moins grand nombre des dégénérescences dans l'espèce est pareillement dans des rapports intimes avec la fréquence et l'activité des causes dégénératrices. Je n'ai donc pas cru devoir m'occuper d'une manière spéciale d'un problème qui, dans l'état actuel de la science, ne peut même être 362 LÉSIONS ORGANIQUES, TROUBLES FONCTIONNELS résolu d'une manière pertinente que lorsqu'on se sera bien entendu, et sur la manière de faire la statistique , et sur ce que l'on doit entendre par dégénérescence. Tout ce que j'ai voulu, ç'a été de bien fixer l'attention sur l'étude des causes dégénératrices . Il me suffit d'avoir exposé , avec trop de détails peut-être, comment j'ai été amené à cette étude, et quels sont les principes qui me gui dent dans les recherches sur l'origine , la formation et le classement des variétés maladives dans l'espèce humaine. Ma profession de foi a été faite, le but que je désire atteindre parfaitement défini; je n'en parlerai plus. Je rechercherai les causes des dégénérescences partout où je pourrai les trouver, et démontrerai comment les va riétés maladives se créent, se modifient et se propagent, ct combien un pareil état de choses, quand il tend à se géné raliser , offre de dangers pour la société . Je m'efforcerai de définir les caractères physiques ou moraux qui appartiennent à chaque variété dégénérée . Je prouverai que s'il existe entre chaque variété maladive des caractères qui les différencient les unes des autres , il y a cependant entre elles des caractères généraux qui n'éta blissentpas de limites infranchissables. Ceux qui me liront pourront se convaincre que ce sujet est digne de fixer l'attention de tous les amis du progrés dans l'humanité . Pour arriver à la démonstration du fait, je n'aurai pas besoin de recourir à l'existence d'un type normal primitif ; il me suffira de comparer l'état actuel d'une race ou d'une agglomération déterminée d'individus , avec les conditions antérieures de cette race ou de cette agglomération . Dans beaucoup de circonstances les faits sont évidents, palpables, et leur démonstration est à la portée de tous . Plusieurs sciences nous prêtent leur concours pour faire DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES DÉGÉNÉRESCENCES . 363 avancer la question . La médecine , la physiologie, l'anato mie comparée , l'embryogénie , la philosophie et l'histoire nous apprennent également la manière dont les individus , les familles, les races et les nations se développent, se perpétuent, progressent, dégénèrent et disparaissent. En faisant appel à toutes ces sciences , je ne change pas mon programme; je suis conséquent avec les principes préliminairement posés. J'ai dit dans mes prolégomènes que la nature même du sujet m'obligeait d'agrandir l'hori zon de mes recherches, et qu'aucun des grands problèmes de la vie intellectuelle , morale et physique des individus et des peuples , ne devait passer inaperçu dans une æuvre qui , par ses côtés divers , tient également à la médecine, à la philosophie, à la pathologie comparée, et å l'anibro pologie ( pag . 9) . S III . — Classification et formation des variétés maladives dans l'espèce . Les recherches qui précédent nous ont préparé la voie à la classification et à la formation des variétés maladives dans l'espèce. Nous avons éludié , comme physiologiste et médecin , l'influence des agents intoxicants sur l'économie humaine; et quoique les conséquences déduites ne pa raissent se rapporter qu'aux lésions de l'organisme indivi duel , il est cependant facile d'entrevoir le point de vue plus général où nous allons nous placer. Quelques courtes considérations sur les moyens mis en potre pouvoir pour découvrir et classer les variétés maladives qui se forment dans l'espèce, nous serviront d'entrée en matière. La connaissance intime de l'influence exercée sur l'or ganisme bumain par les agents du monde extérieur, est considérée en médecine comme une des attributions impor tantes de l'hygiène. En dehors des notions médicales sur 364 DÉGÉNÉRESCENCES DANS L'ESPÉCE. lesquelles sont basées les observations qui précèdent, on peut à la rigueur se faire une idée de la dégradation chez l'individu ; mais il est impossible d'arriver à la formule de la classification des variétés maladives dans les races humaines, ou en d'autres termes à la conception de l'être dégénéré, dans le sens le plus élevé et le plus général de ce mot. Ceci nous parait incontestable, et la meilleure preuve que nous puissions en donner c'est l'ignorance extrême où l'on est généralement des caractères de l'ordre intellectuel , physique et moral, qui constituent la dégénérescence . Nous en avons dit assez pour démontrer la dangereuse sécurité qui , sous ce rapport, existe dans certaines classes sociales , plus intéressées cependant à porter remède à un état de choses qui tend tous les jours à s'aggraver en l'ab sence de toute intervention préservatrice. Les types extrêmes de dégénérescence, nous l'avons déjà dit, ont seuls le privilége de fixer l'attention . On ne se doute pas que l'action des causes dégénératrices est des plus insidieuse, et que son empire s'établit là où l'on ne se doutait même pas de sa présence. J'ai dû vivement me préoccuper du côté pratique de la question , et voir com ment l'idée médicale que nous pouvons nous faire de la dégénérescence de l'individu , pouvait se transformer en ces notions vulgaires également compréhensibles , et pour ceux qui sont initiés à la science médicale, et pour ceux qui possèdent les moyens et le pouvoir d'appliquer les principes hygiéniques et prophylactiques qui se déduisent de nos études spéciales . Or, il me semble que si nous parvenons à prouver la généralisation d'un mal dont pous avons déterminé l'existence chez l'individu, un grand pas aura été accompli dans l'intérêt de la société . Tout ce que nous avons dit jusqu'à présent àà propos de INTOXICATION ALCOOLIQUE EN SUÈDE . 365 la dégénérescence porte un caractère essentiellement mé dical : prenons l'intoxication alcoolique pour exemple . Nous avons assisté à la succession des phénomènes pathologiques chez l'individu , nous avons suivi dans leurs moindres dé tails la marche progressive des lésions de l'organisme. Les symptomes maladifs de l'ordre intellectuel et moral ont marché, dans notre description , sur une ligne parallèle avec les symptômes maladifs de l'ordre physiologique . Plus tard nous avons étudié la transformation de ces phénomènes chez les descendants d'individus livrés à l'alcoolisme, et nous sommes parvenu à établir des variétés dégénérées possédant les caractères à l'aide desquels il est possible de les reconnaitre . Que nous reste- t-il à faire maintenant pour sortir du cercle de l'individu et de la famille, et transporter cette étude au sein des grandes agglomérations constituant les peuples et les races ? Il faut recourir à tous les moyens d'investigation que nous offrent la statistique , l'histoire et l'observation comparée des faits, pour nous rendre un compte exact de l'état intellectuel, physique et moral d'une société déterminée . Lorsque dans une agglomération fixe d'individus con stituant une société , un peuple , une race , nous serons parvenu à prouver que les forces intellectuelles el phy siques ont subi un abaissement considérable ; que des ma ladies inconnues jusqu'alors portent une atteinte grave à la santé générale ; que le nombre des aliénés et des criminels augmente dans des proportions irrécusables, nous aurons le droit de conclure qu'une cause , dont nous avons étudié l'action dans le cercle restreint de l'individu et de la famille, est de nature à produire les mêmes effets dans la société. Je vais appliquer ce mode d'investigation å un pays sur l'état intellectuel , physique et moral duquel je suis mieux 266 DÉGÉNÉRESCENCES DANS L'ESPÈCE . renseigné que sur d'autres, à la Suède, et il résultera de cet examen que des recherches analogues pourront être faites au sein d'autres nationalités . Le lecteur ne perdra pas de vue que je ne puis donner ici qu'une formule géné rale les bornes étroites de ce livre ne me permettant pas d'étendre ces recherches, qui pour être exactes et fécondes doivent être faites avec tous les moyens que nous avons indiqués; il serait impossible autrement de détacher un fait général de toutes les circonstances capables de jeter du doute ou de l'obscurité sur la véritable nature d'un mal qu'il s'agit de connaitre dans son origine. Nous allons faire l'application de cette méthode en étudiant l'influence des alcooliques sur la population en Suède ( 1 ) . L'abus des boissons alcooliques remonte en Suède au siècle dernier. On en a la preuve dans les efforts lentés par les hommes les plus honorables en médecine et en admi nistration , pour éclairer le peuple suédois et le relenir sur la pente de sa ruine . En 1785 , le médecin provincial d'Ostergothland, le docteur Hagstrom , était déjà frappé des funestes effets de l'alcool , et il faisait un appel énergique à ses concitoyens pour les éclairer sur les conséquences d'un vice qui était non - seulement un outrage à la religion et à la morale, mais qui compromettait l'avenir des générations. Depuis le docteur Hagstrom, des milliers de voix se sont fait entendre dans le même sens ; cependant le mal a pris une extention si considérable que le docteur Magnus Iluss ne craint pas de dire : « Les choses en sont arrivées aujour » d'hui à un tel point, que si les moyens énergiques ne ( 1 ) Les principaux détails qu’on va lire sont dus à un ouvrage que j'ai déjà cité Sur les maladies endémiques en Suède, par M. le docteur Magnus Hluss. Ueber die endemischen Krankheiten Schwedens. Tradoit do suédois par M. le docteur Gerhard von dem Busch . INTOXICATION ALCOOLIQUE EN SUÈDE . 267 ) > >

» sont pas employés contre une habitude aussi fatale, la » nation suédoise est menacée de maux incalculables... Le » danger que fait courir l'alcoolisme à la santé intellec ► luelle et physique des populations scandinaves n'est pas » une de ces éventualités plus ou moins probables, c'est un » mal présent dont on peut étudier les ravages sur la géné » ration actuelle... Il n'y a plus moyen de reculer devant l'application des mesures à prendre, dussent ces mesures » léser bien des intérêts ... Mieux vaut-il se sauver à tout prix que d'être obligé de dire : il est trop tard. Je cite textuellement ces désespérantes paroles ; elles émanent d'un homme qui connait parfaitement la situation et qui , dit-il , se sent le cæur oppressé en signalant des faits qui peuvent donner une si triste idée de ses compatriotes , d'une nation de plus de trois millions d'habitants , dont le role a été si glorieux dans l'histoire . Faut-il , ajoute le savant médecin suédois , entrer dans de longues considérations pour prouver l'extension de plus en plus grande des habitudes d'ivrognerie du peuple scan dinave ? Non , ceci est parfaitement inutile ; le fait est évident comme le jour . Tout ce que nous pouvons dire , c'est que cette détestable passion n'est pas uniformément répandue dans le pays . Il existe des provinces , des villes , des districts où l'eau - de- vie est consommée dans de bien moins grandes proportions que dans d'autres . Dans le midi de la Suède, par exemple, on cite des localités où l'alcoo lisme a complétement disparu ; mais cette amélioration ne tient pas à un fait d'ensemble , elle dépend des efforts énergiques qui ont été tentés par des hommes de bien, pos sédant une influence assez grande pour se faire obéir dans le cercle où s'exerçait leur action . Tout porte à craindre que la digue morale, élevée par cette influence, ne soit tot ou tard envahie par la contagion de l'exemple . 368 DÉGÉNÉRESCENCES DANS L'ESPÈCE. La propagation de l'alcoolisme en Suède comporte quel ques développements historiques ; nous tenons à traiter ce sujet de manière à pouvoir servir de modèle pour les re cherches analogues , que les médecins qui s'occupent de statistique morale voudraient faire dans d'autres contrées . Si l'on remonte à l'époque où la tendance pour les bois sons fermentées s'est implantée dans ce malheureux pays, on voit que, sous le règne de Gustave-Adolphe- le -Grand , les préoccupations du gouvernement étaient déjà éveillées à ce sujet. Plusieurs ordonnances royales, émanées de ce prince, punissaient de fortes amendes les infracteurs à la loi qui défendait de vendre indifféremment de l'eau - de- vie dans les auberges el dans les cabarets. Plus tard , les com motions politiques, qui bouleversèrent la Suède, firent que les infractions devinrent de plus en plus communes ; el, sous Gustave III , le mal fut porté à son comble par l'é tablissement des distilleries de la couronne. Ce singulier moyen - terme qui avait pour but de centraliser entre les mains du pouvoir l'exploitation de l'eau- de- vie avec l'espoir, à ce que je suppose, d'en mieux régulariser l'usage, fut précisément le point de départ de la généralisation du mal . De la création des distilleries royales à l'établissement des distilleries particulières pour l'usage domestique, il n'y avait qu'un pas à franchir, et grâce aux réclamations éma nées des intérêts individuels, la transition devint facile. Le droit de distiller l'eau- de-vie fil surgir, il est vrai , les contestations les plus vives ; mais ceux qui luttaient contre un usage dont ils prévoyaient les fatales conséquences, succomberent sous les réclamations de l'industrie et de la grande propriété . La Suède peut être comparée, disent les auteurs qui se sont occupés de la question , à une im mense distillerie , et si l'industrie mercantile est parvenue à faire supprimer quelques établissements qui n'avaient INTOXICATION ALCOOLIQUE EN SUÈDE . 369 > d'autre but que de fournir aux besoins de la famille, toujours est-il que le chiffre de la quantité d'eau - de- vie fabriquée en ce pays, répond victorieusement à ceux qui étaient tentés de voir une amélioration dans la concurrence apportée à l'industrie privée . Il se fabrique annuellement en Suède, d'après les chiffres les plus modérés, 40 å 50 millions de kannes d'eau- de- vie , ou près de 200 millions de litres . Il est prouvé qu'il ne s'en exporte qu'une très - faible quantité, et que la presque tota . lité est consommée dans le pays même. Or, il est facile maintenant d'établir la répartition . La Suède renferme trois millions d'habitants, et si l'on défalque de ce nombre les enfants, une grande quantité de femmes, et ceux enfin qui par position sociale et par devoir se maintiennent dans les bornes de la modération , on aura une population de 1,500 mille individus qui consomme annuellement 80 à 100 litres d'eau -de - vie par personne ( 1 ) . Quelles peuvent être les conséquences d'un pareil état de choses ? Il est facile de les entrevoir, si l'on a suivi attentivement l'étude des dégénérescences progressives dans les familles où l'intoxication alcoolique a dominé l'ensemble des phénomènes héréditaires . M. le docteur Magnus Huss ne craint pas d'émettre l'opinion qui suit, et ( 1 ) On conçoit facilement que ces évaluations ne sont qu'approximatives . Dans certains districts de la Suède, comme dans quelques provinces des Etats -Unis de l'Angleterre et de la France , ainsi que je l'ai pu observer moi même dans les montagnes des Vosges, les femmes ne s'abstiennent pas d'eau -de- vie, et il est certains jours de l'année où l'ivresse résultant de l'in toxication alcoolique est le triste spectacle que le mari et la femme donnent également à leurs enfants. Il faut ensuite faire la part de ce qui se passe dans certains centres industriels où la consommation pour chaque individu monte à des proportions bien plus considérables . 24 370 DÉGÉNÉRESCENCES DANS L'ESPÈCE. qu'il livre, dans toute la douleur de son ame, aux vrais amis de l'humanité, à ceux auxquels sont confiées en Suède les destinées de ce peuple menacé d'une décadence irremediable, si l'on tarde quelque temps à recourir aux remèdes les plus énergiques. Il est un fait irrécusable, dit ce médecin , c'est que sous le rapport des forces physiques et de la stature, le peuple en Suède a dégénéré de ses ancêtres . Or, le fait de cette dégradation extérieure ne constitue pas à lui seul la dégénérescence dans l'espèce, ainsi qu'il ressort de la manière dont nous avons exposé et compris cette étude. Il faut de toute nécessité faire intervenir d'autres éléments d'investigation , si l'on veut avoir une idée complète, et de la gravité du mal et des remèdes qu'il convient d'y apporter. Ce point de vue ne pouvait échapper å un esprit aussi judicieux que celui de M. Ma gnus Huss , et les questions qu'il se pose sont celles dont tout statisticien sérieux devra chercher la solution , s'il veut arriver à la vérité. Quelles sont donc les principales indications qui doivent guider dans cette étude ? Elles se résument dans les ques tions suivantes. Depuis que l'habitude de boire de l'eau de-vie s'est généralisée en Suède, existe- t-il des maladies nouvelles, ou bien des affections propres au pays ont-elles pris un caractère de nocuité plus considérable ? La durée de la vie moyenne a-t- elle diminué ? A-t - on constaté une augmentation dans le nombre des aliénés et des criminels ? Examinons rapidement ces différents points de vue . Il est certain que le tempérament des Suédois a subi des modifications pathologiques considérables . En vain 're chercherait-on dans le pays ces constitutions d'hommes du nord si vantées par les historiens et par les poëtes . Des maladies spéciales, telles que la gastrite chronique dont nous avons déjà parlé et les scrofules , se sont généralisées INTOXICATION ALCOOLIQUE EN SUÈDE . 371 dans des proportions effrayantes; une affection inconnue autrefois, la chlorose, a envabi, d'après la relation des mé decins scandinaves, toutes les classes de la société , les riches et les pauvres , et sévit dans les campagnes aussi bien que dans les villes. La description de ces maladies , il est vrai, est de nature à faire surgir un doute dans l'esprit quant à l'étiologie . On peut se demander si leur existence est bien en rapport avec l'abus des alcooliques . J'élève à dessein cette objec tion , vu que je pense que l'on aurait tort de ne pas faire intervenir dans l'examen de celle question , d'autres élé ments qui prouvent la complexité des causes dégénéra trices . Dans beaucoup de départements de la France, et particulièrement dans celui que j'habite , la chlorose, l'état de cacbexie ou d'anémie, les scrofules, l'apparition de né vroses inconnues ou très- rares autrefois chez les habitants de la campagne, telles que l'hystérie et l'hypocondrie, ont pris un développement des plus considérables ; j'ai eu de trop nombreuses occasions d'observer ces fails pour que mes convictions ne soient pas arrêlées sous ce rapport. Je pense que les changements qui se sont opérés dans les meurs et dans les habitudes à la suite d'industries nou velles, et que la nourriture végétale trop exclusive, sont les causes principales de modifications aussi notables dans la santé générale. Ce sujet va du reste nous occuper dans un instant, et il révèle un ordre de choses que l'on peut vérifier en Suède comme en France, et dans lous les pays Européens où les mæurs industrielles et les changements dans l'hygiène ont profondément altéré la constitution des habitants . Toutefois, dans la thèse que nous soutenons, il est in contestable que l'usage plus généralisé de l'eau -de- vie est venu ajouter son contingent d'activité dégénéralrice aux 372 DÉGÉNÉRESCENCES DANS L'ESPÈCE. causes , précitées . L'intervention de l'alcool, du miasme paludéen ou de tout autre élément intoxicant, est de nalure å modifier la marche aussi bien que le caractère des mala dies qui règnent ordinairement dans un pays. Il suffit pour se convaincre de cette vérité d'avoir pratiqué la médecine dans les contrées ou différentes causes dégénéralrices sé vissent, tantot isolément , et tantôt dans la simultanéité de leur action . Je citerai à ce propos un extrait de documents qui m'ont été communiqués par un médecin distingué de ce pays, et qui a exercé autrefois dans les montagnes des Vosges ou l'alcoolisme est très - répandu . Depuis longtemps déjà, j'avais été frappé moi-même du nombre considérable d'idiots et d'imbéciles que ce département montagneux envoie à notre asile ; et , d'un autre côté, la constitution cachectique de ces montagnards, la prédominence chez eux des tempéraments lymphatiques et scrofuleux, le ra bougrissement de la taille , le rachitisme sous toutes ses formes, les conformations défectueuses du crâne étaient des faits qui se répétaient trop souvent aussi pour ne pas fixer mon attention. Or, voici ce que m'écrit M. le docteur Danis. « En admeltant que l'eau- de- vie soit un stimulant né cessaire au montagnard pour l'aider à supporter les ri gueurs de l'hiver, et pour faciliter la digestion de la nour riture grossière et exclusivement végétale dont il charge son estomac , il n'en est pas moins vrai de dire que l'u sage précoce qu'il fait de ce pernicieux liquide agit plus tard d'une manière funeste sur son temperament. En gé néral , dans les montagnes des Vosges , tous les sexes et tous les ages sont également adonnés à ce déplorable usage . La petite fille et le petit garçon boivent presque journelle ment de l'eau- de- vie . A mesure que l'enfant grandit, il conserve celle habitude qui dégénére bientôt en passion INTOXICATION ALCOOLIQUE EN SUÈDE . 373 quand il est devenu un homme. Beaucoup de femmes par lagent le même défaut et leur part est même assez large ; aussi la consommation d'eau- de- vie qui se fait dans les montagnes est- elle énorme... Lorsque le dimanche les ba bitants de ces contrées sont réunis à l'église , l'air est lillé ralement empesté par l'odeur de l'eau- de-vie de pommes de terre. Dans les maladies, ce même liquide , seul ou combiné avec d'autres drogues, est généralement employé comme un remède universel . Aussi , le médecin appelé près d'un malade a- t- il souvent à combattre les symptômes de l'ivresse avant de se livrer à la recherche de la maladie pour laquelle il est appelé . Avec des tendances et des habitudes pareilles on comprend la fréquence et la gravité des accidents nerveux dus à l'abus des boissons alcoo liques ... J'ai souvent observé, ajoute M. le docteur Danis, le delirium tremens à tous ses degrés et avec tous les dé sordres qui l'accompagnent . Chez ces individus, et le nombre en est fort grand , il consistait seulement en un tremblement nerveux plus ou moins considérable des membres supérieurs avec embarras dans la prononciation et sans désordre bien notable des facultés intellectuelles . Chez d'autres les complications ne tardaient pas d'arriver, et les accés épileptiques que j'ai eu souvent à traiter ne reconnaissaient pas d'autres causes. Comment s'étonner maintenant si les enfants issus de parents livrés à de pa reilles habitudes d'ivrognerie viennent au monde idiots ou imbéciles .. ? Dans les montagnes des Vosges , je ne connais pas de causes plus fréquentes d'idiolie et d'imbécillité, car en général les habitations sont saines , et la qualité des eaux excellente. >> Quelle que soit donc la contrée où nous examinions l'in fuence de l'excés des boissons, nous voyons invariable ment les mêmes effets se produire, et si l'on ne peut ralla > 374 DÉGÉNÉRESCENCES DANS L'ESPÈCE . cher d'une manière exclusive à ces excès la manifestalion de certaines maladies autrefois inconnues dans une région , il n'en est pas moins vrai de dire que l'alcoolisme y com plique et y aggrave les maladies ordinaires. L'hérédité s'y exerce dans des conditions d'autant plus désastreuses que les enfants, ainsi que cela se remarque en Suède, con tractent de bonne heure les habitudes de leurs parents. Les médecins suédois affirment que les enfants de huit , dix et douze ans, ont déjà les tendances quenous avons signalées chez les auteurs de leurs jours . Comment n'en serait-il pas ainsi sous l'influence pernicieuse de l'exemple, et comment aussi pourrait- on s'étonner de voir la dégradation intellec tuelle et morale s'unir silót chez ces enfants à la dégrada tion physique ? Rappelons- nous ces paroles de M. le docteur Buchez : « que la puissance intellectuelle résultanıdel'union du corps et de l'âme , n'est rien de plus qu'un germe qui , comme l'auf renfermé dans l'ovaire, a besoin d'être fé condé pour produire un nouvel étre , et que dans la géné ration intellectuelle , c'est l'enseignement qui est chargé de l'æuvre de la fécondation. Nous ne serons plus surpris alors de voir l'idiotie et l'imbécillité congéniale ou consécutive , sevir avec tant de fréquence dans les pays où règne une cause de dégradation aussi active que l'alcoolisme ( 1 ) . ( 1 ) C'est un fait que les slatistiques conçues dans l'esprit que nous indi. quons, mellent aujourd'hui hors de doute pour lous les pays où l'on reu contre les mêmes éléments dégénérateurs . Dans sa statistique de la Westphalic, le doclear Ruer a déjà fail entrevoir les rapports qui existent entre les excès alcooliques, l'idiotie et l'imbécillité des cnfants. Celle cause est néces sairement plus active lorsque ce vice est parlagé par le père et la mère. M. le docleur Magnus Huss nous apprend encore no fait singulier à propos des meurs suédoises ; c'est que dans ce pays les parents de la classe pauvre et ignoranle ne connaissent pas de meilleure manière de calmer les cris des enfants au berçeau que dc leur donner à sucer un tampon de linge trempé dans l'eau -de- vie . INTOXICATION ALCOOLIQUE EN SUÈDE . 375 << Influence de l'alcoolisme sur la durée de la vie moyenne en Suède. Il est certain que l'alcoolisme abrège la vie, a ne considérer seulement que les maladies qui sont la conse quence de cet usage déplorable. Les fails statistiques vont confirmer dans un instant les prévisions des médecins . Si je voulais, disait Linné, dont l'autorité peut bien être cilée à propos d'une question qui intéresse la nation sué doise, si je voulais faire l'énumération de toutes les ma ladies qui sont dues à l'ivrognerie , ce me serait chose impossible ; » et en admettant même que notre expérience aie besoin d'être complétée, il est de fait que l'exercice de la médecine dans les asiles d'aliénés ne nous laisserait au cun doute à cet égard. Voyons maintenant ce que nou apprend la statistique . La ville d'Erkistuna en Suède possède 3,691 habitants , el on la cite comme une des localités où il se consomme le plus d'eau- de- vie . Dans les années 1848, 1849 et 1850, on y compta 351 décès, ce qui établit une mortalité moyenne de trois pour cent, ou d'un individu sur trente- trois . Si l'on compare ce chiffre avec celui des décès de toute la pro vince de Südermanland où se trouve cette ville , voici les différences qui en résultent. En l'année 1845, le Süderman land renfermait 118,664 habitants . Il y eut en ce pays dans l'espace de cinq années une mortalité de 2,389 personnes, soit deux pour cent, ou un sur 49 individus . Les décès y sont ordinairement plus considérables parmi les hommes que parmi les femmes, par une raison facile à saisir. Dans la ville d'Erkistuna , il y eut un décès sur 30 hommes et un sur 40 femmės ; dans la campagne, un décès sur 47 indi vidus du sexe masculin et un sur 52 du sexe féminin . Ces chiffres n'auraient point par eux -mêmes une grande signification , si on ne les comparait pas avec ceux que fournissent les provinces où il se consomme une moindre 376 DÉGÉNÉRESCENCES DANS L'ESPÈCE . quantité d'eau- de-vie. Or, c'est le calcul auquel se sont livrés les statisticiens en Suède. Dans le Westmanland, où se consomme moins d'alcool que dans la province pré citée , et qui ne possède que 93,775 habitants , il en meurt 1,589 annuellement, et les décès s'établissent dans la pro portion de un sur 54 personnes du sexe masculin, et un sur 63 personnes du sexe féminin . Enfin, dans le Jamtland , province renommée pour la sobriété de ses habitants, peu nombreux du reste , et dont le chiffre s'élève seulement å 49,077 individus, la mortalité moyenne n'est que de 60 per sonnes , ou de une sur 80. Les proportions entre les décès des deux sexes s'y balancent de telle sorte qu'on en compte un sur 78 hommes et un sur 82 femmes ( 1 ) . Aliénation, suicides, délils . Je réunis å dessein ces trois termes si fondamentaux dans nos recherches statistiques . Il existe en effet entre les causes de l'aliénation , du suicide et de la criminalité , de telles analogies, que la fréquence

( 1 ) On comprend la signification de ces chiffres quand on les compare au nombre des naissances dans un pays. Si l'on en croit, par exemple, la sla tistique médicale de M. Hawkins ( Elements of medical statistic ), il y aurait en Suède une naissance par 27 babitants , proportion plus conside rable que pour la France, où d'après la même statistique on compte une naissance par 31 habitants. Le nombre plus considérable des naissances peut donc seul compenser le chiffre plus élevé des décès . Mais ici il y a encore une réflexion importante à faire . On a cité des pays où l'immoralité , l'imprévoyance et l'ivrognerie étaient très - répandues, et où les naissances s'élevaient à un chiffre considérable. J'admels ce fait, mais seulement comme fail anormal ou essentiellemenl transitoire. Je m'explique : 1 ° ces pais sances arrivées dans de pareilles conditions ne sont pas fruclueuses, et beaucoup d'enfants meurent en bas âge ; 2° quand ces fails d'immoralité se généralisent, la stérilité dans la descendance, ou l'impossibilité de repro duire la grande famille do genre humain , est la loi invariable qui domine la siluation . INTOXICATION ALCOOLIQUE EN SUÈDE . 377 plus grande dans les causes de l'aliénation , par exemple, amène une élévation dans les chiffres des suicides , ou ré ciproquement si l'on veut. Quant au rapprochement que j'établis avec la criminalité, je tiens à ne pas être accusé de confondre le crime avec la folie . J'ai fait dans ma vie assez d'efforts pour établir la ligne de démarcation de la folie et du délit. Toutefois, il faut bien reconnaitre que d'une part beaucoup d'individus sont mis en jugement pour des méfails qui leur sont imputés et qu'ils ont commis dans la période d'incubation de la folie ; et de l'autre que l'immo ralité , la misère, la contagion de l'exemple et l'ivrogneric, sont des causes très -actives dans la génération des troubles intellectuels . En Suède, au dire des hommes compétents , l'aliénation dans ces dernières années a augmenté dans des propor tions considérables , mais je n'insisterai pas d'une manière spéciale sur ce fait. Je veux bien admettre la raison , assez banale du reste, qui a été donnée pour d'autres pays, que si le nombre des aliénés s'est élevé à de plus grandes propor lions , cela prouve simplement que l'on s'est occupé davan lage de cette maladie , et que les refuges ouverts à celle classe d'infortunés , ont été accessibles à un plus grand nombre. Je ne me suis pas contenté dans les recherches statistiques auxquelles je me suis livré de mon côté, d'exa miner si l'aliénation allait en progressant , mais j'ai voulu savoir si , étant donné un nombre d'aliénés , l'origine de leur maladie pouvait plutôt étre attribuée aux excés de boissons qu'à toute autre cause . J'ai déjà fourni la preuve que sur mille individus observés par moi à l'asile de Maréville, il en était deux cents au moins dont la dégénérescence congéniale ou consécutive ne reconnaissait pas d'autre point de départ que l'alcoolisme . Ici l'on voit que j'ai exa miné l'influence de l'alcool au double point de vue de 378 DĖGÉNÉRESCENCES DANS L'ESPÈCE . l'hérédité et de l'intoxication directe exercée sur l'orga nisme . Il serait donc important, si l'on voulait appliquer dans cet esprit une pareille statistique à un pays comme la France , de tenir un compte exact de la différence qui existe entre les meurs, les habitudes et l'hygiène de telle ou telle circonscription territoriale et celles de telle autre. Je suis donc loin de donner le chiffre que j'ai trouvé dans le milieu où j'exerce la médecine, comme le chiffre généralement applicable à tous les aliénés renfermés dans les asiles en France et comme propre à donner une idée exacte du nombre des aliénations, soit primilives, soit consécutives produites en notre pays par l'abus des liqueurs fortes ; mais revenons à la Suède. Tout nous porte à croire que, si le nombre des aliénés pris en général n'a pas augmenté d'une manière notable, du moins le nombre de ces malades par suite d'intoxication alcoolique , s'est considérablement accru , la proportion toujours croissante des suicides et des délits va nous en fournir la preuve . Si l'on compare, pour ce qui regarde la Suède, les cinq années de 1836 à 1840, avec les cinq années de 1841 å 1845 , on voit que la différence entre les suicidés de ces deux périodes est assez insignifiante : 1,070 pour la première et 1,087 pour la deuxième, constituent le chiffre de ceux qui se sont volontairement donné la mort ; 1,757 hommes se sont suicidés, de 1836 å 1845 , et 420 femmes dans le même laps de temps ont terminé leur existence de la même manière. Mais il est maintenant un fait qu'il s'agit de faire ressortir. Les suicides qui sont dus en ce pays à l'abus des boissons se rencontrent avec une fréquence plus grande chez les individus de 25 à 50 ans ; il s'agit donc d'établir une proportion entre la totalité des décès pendant ces dix années et la totalité des suicidés ; nous ne ferons entrer en ligne de compte que la population male. INTOXICATION ALCOOLIQUE EN SUÈDE . 379 > Pendant ces dix années , il est mort en Suède 64,212 individus du sexe masculin âgés de 25 å 50 ans, el il s'en est suicidé 1,082 du même age, ce qui établit , à peu de choses prés , un suicide sur 57 hommes. Ce chiffre est énorme; mais , ajoute M. le docteur Magnus Huss, si l'on voulait maintenant considérer comme suicidés par l'alcool , tous les individus morts en état d'ivresse ou des suites de l'in. toxication alcoolique, le nombre atteindrait des proportions si effrayantes que nous trouverions un suicide sur 30 indi vidus décédés de l'âge de 25 à 50 ans . Voyons maintenant quel est le chiffre des délinquants dans ce malheureux pays , où les ravages exercés par l'alcool sont bien de nature à fixer toute la sollicitude de ceux qui dirigent ses destinées . Nous en savons d'abord assez sur les conséquences de l'ivrognerie pour ne pas ignorer que la plupart des délits qui outragent de la manière la plus déplorable et la plus grossière la morale publique , sont dus à cette cause si active de dégradation dans l'humanité . En Suède , le nombre des délinquants renfermés dans les maisons d'arrêt et de correction a augmenté dans des quantités, dont les chiffres suivants font assez ressortir la triste signification . En l'année 1830, 24,054 personnes furent accusées de délits plus ou moins graves , et 19,374 subirent une peine afflictive. La population de tout le royaume s'élevait alors à 2,771,252 individus; ce qui établit les proportions sui vantes : une accusation sur 115 habitants et une condam nation sur 143. En 1845, ces chiffres augmentent d'une manière inquiétante . 40,468 délinquants sont accusés et 35,026 condamnés . La population était alors de 3,316,536 individus, ce qui fait une accusation sur 81 babitants et une condamnation sur 100. Nous voudrions, disent les auteurs de cette statistique qui ont puisé leurs chiffres dans les docu ments officiels,> nous voudrions couvrir d'un voile impéné 380 DÉGÉNÉRESCENCES DANS L'ESPÈCE . trable des faits qui sont de nature å donner une si triste idée de la nation suédoise ! Mais que ces honorables méde cins se rassurent : en signalant le mal qui dévore la Suède, ils ont rendu un véritable service à leur pays ; les gouver nants sont avertis, et c'est à eux de faire leur devoir. Et puis encore, pense- t - on que les faits déplorables que nous apprend la statistique médicale de la Suède soient exclu sifs à ce pays, et que le même genre de recherches dans d'autres contrées ne serait pas de nature å révéler un état plus pitoyable encore ? Personne ne le pense, comme personne non plus ne met en doute l'importance qu'il y aurait à généraliser l'application d'une statistique morale conçue dans l'esprit de celle que nous avons indiquée . Enfin , si nous avons concentré nos recherches en Suède, c'est que les renseignements mis à notre disposition nous permet laient de ne pas nous égarer dans l'interprétation des faits, et d'avoir ainsi un criterium certain pour des études statisti ques analogues entreprises dans d'autres centres infestés par l'alcoolisme . L'ivrognerie, dit M. Quetelel , est un vice sur lequel on devrait avoir des renseignements exacts dans les pays où la police s'exerce avec quelque soin ; cependant il est å regretter qu'ils soient entièrement inconnus à ceux qui ont le plus d'intérêt à en faire usage . Comme l'ivrognerie est une source commune de plusieurs autres vices et sou vent même de crimes , comme elle tend à démoraliser et à délériorer l'espèce, les gouvernements devraient favoriser les recherches des savants qui s'occupent de déterminer l'état des peuples, et qui essaient de le rendre meilleur. L'ivrognerie est influencée par une foule de causes que l'on apprécierait assez facilement, parce que les données né cessaires exigeraient moins de recherches que celles rela tives à d'autres appréciations semblables. Je suis persuadé , INTOXICATION ALCOOLIQUE EN SUÈDE. 381 ajoute ce savant, qu'un travail bien fait, et qui aurait pour objet de reconnaitre les plaies que ce fléau produit dans la société , serait de l'utilité la plus grande, et donnerait l'ex plication d'une quantité de faits isolés qui en dépendent , et qu'on est dans l'habitude de regarder comme purement accidentels ( 1 ) . ” Les faits isolés, et que l'on regarde généralement comme purement accidentels sont , dans l'esprit de l'auteur, ceux qui se rapportent plus spécialement à la criminalité. En éludiant de notre coté les effets de l'intoxication alcoolique, nous tendons incessamment au but signalé dans les premières pages de cette œuvre, c'est- à-dire : jeter un jour nouveau sur des situations intellectuelles encore inexpliquées, et rendre un vérilable service à la médecine légale, à l'éducation et même à la morale, en fixant aux tristes victimes de l'alcoolisme leur véritable place parmi les êtres dégénérés. (Dégénérescence par les intoxicants, p. 80.) Que le lecteur me permette maintenant de me résumer brièvement sur les effets de l'ivrognerie chez d'autres peu ples . Ici , malgré l'absence presque complète des documents statistiques recueillis , il sera facile de voir l'intérêt immense qu'offriraient de pareilles recherches, si on les faisait dans cet esprit de généralisation que nous avons indiqué . Il y a un demi-siècle , dit l'auteur que nous venons de citer, l'Angleterre usait avec excès des liqueurs et des boissons forles ; aussi ses écrivains n'ont- ils pas tardé à reconnaitre combien ce vice apportait de déconsidération et de détriment à la nation , combien la santé de l'homme en souffrait, combien la mortalilé augmentail en même ( 1 ) Sur l'homme el le développement de ses fucullés, ou essai de physique sociale, par le docteur Quetelet, secrétaire perpélucl de l'Académie royale de Bruxelles , elc. Bruxelles, 1836. Tome II , p . 144 . 382 DÉGÉNÉRESCENCES DANS L'ESPÈCE . temps que la démoralisation du peuple. Leurs observations n'ont point été perdues, et la réforme s'est successivement opérée, en commençant par les classes les plus éclairées. Ce défaut autrefois si commun ei dont on tirait presque vanité , ne se trouve plus maintenant que dans les classes inférieures, d'où il disparaitra successivement, autant du moins que le comporte la nature d'un climat humide ou les toniques pris avec mesure ne peuvent produire qu'un effet utile... Quand un climat crée un besoin, il est bien difficile que l'homme n'en fasse pas un abus (1 ) . ( 1 ) Quetelel . Ouv. cité , lome II , p . 145. Jusqu'à quel point les alcoo liques doivent- ils ètre regardés comme des loniques indispensables dans les pays septentrionaux ? C'est là une question qui est diversement résolue, et sur laquelle je n'oserais pas me prononcer d'une manière absolue. M. Magnus Hiss et d'autres médecios suédois rejellent complétement, je ne dirai pas par esprit de réaction , mais par la conscience intime du mal que fait l'alcool , rejellent complétement , dis- je, l'usage de cette liqueur pernicieuse . Les ancêtres des Suédois actuels, dont la force physique et la longévilé élaient devenues proverbiales, n'usaient pas de liqueurs fortes et ne s'en portaient pas plus mal . On prétend encore que l'alcool est indispensable à des eslo macs qui n'ont pour loule nourriture que des aliments grossiers, indigesies ou souvent même insuflisants, mais la nourriture des anciens Suédois , ajontent ces médecins, étail- elle meilleure ?... Je pense que la question des excès alcooliques tient plus qu'on ne le croit à la mauvaise qualité ou à l'in suffisance de la nourriture. Dans les années calamiteuses, et celles que nous traversons en sont un exemple, les excès alcooliques dans la classe ouvrière augmentent avec la cherté des subsistances et le manque à peu près total de vin. Il est bien certain, d'un autre côté , que les toniques pris dans des pro portions modérées ne pourraient ètre que favorables à ceux qui se trouvent dans ces conditions malheureuses . Je tiens de M. le docleur Guislaid , dont l'autorité scientifique est bien connue, que les lempéraments acluels des ouvriers des Flandres et de la Hollande ne pourraient pas se passer d'une manière absolue du fonique de prédilection de ce pays, du genièvre. Il faut faire la part des modifications énormes , que depuis un demi- siècle ont subi INTOXICATION ALCOOLIQUE EN SUÈDE . 383 Il n'est peut- être aucun pays au monde où le danger que faisaient courir à la population les excès alcooliques, ait été aussi vivement senti qu'aux Etats- Unis . Au commence ment de ce siècle , et alors que l'abus des boissons était loin d'être aussi grand qu'il l'a été depuis en ce pays , il avait été démontré que l'usage des liqueurs fortes causait annuelle – ment la mort de 40 à 50,000 personnes, et que l'on devait à cet abus l'extension du paupérisme et le nombre plus grand des délits et des crimes ( 1 ) . les organisations de lous les peuples européens. Cela tient à des causes complexes qui ressortiront de tout ce que nous avons à dire dans ce trailé des dégénérescences. Toujours est-il que la génération aclúelle n'a pas , au point de vue du temperament physique, la force de résistance de celle qui s'est éleinte à la fin du siècle dernier. (1) Voir les lellres sur l'Amérique du Nord , par Michel Chevalier. Paris, 1838. Tome jer , p . 389. Nous aurons occasion, dans la partie de la prophylaxie et de l'hygiène , de parler des sociétés de tempérance , qui n'ont pu èire ridicalisées que par ceux qui ne connaissent pas la force d'énergie du caractère américain . La première de ces sociétés s'est organisée à Boston , en 1826. Elle doit son origine à l'influence morale exercée sur la popula tion des Etats - Unis par celle fraction désignée sous le nom de Yankee, el qui , d'après ce que nous apprend M. Michel Chevalier, est devenue l'ar bitre des mours et des coulumes ; c'est par « elle que le pays a une leiale

  • générale d'austère sévérité , qu'il cst religieux et même bigot ; par elle qne

» tous les délassements , qui sont considérés par nous comme des distractions honorables, sont proscrits ici comme des plaisirs immoraux ; c'est par elle que les prisons s'améliorent, que les écoles se multiplient , que les sociétés » de tempérance se répandent . » Les détails qui suivent sur les sociétés de tempérance me paraissent d'an tant plus dignes de figarer dans la qaestion de l'alcoolisme , qu'on des grands malheurs de la Suède , ainsi que le dit positivement M. le docleur Magnus Hass, est l'établissement des distilleries qui répandent annuellement des flols d'eau-de- vie sur ce malheureux pays . En 1831 , aux Etats - Unis, 3,000 sociétés de tempérance avaient été éla 384 DÉGÉNÉRESCENCES DANS L'ESPÈCE. Quelle que soit donc la contrée où nous examinions les conséquences de l'ivrognerie, quel que soit le degré de blies, dont 13 sociétés d'élats, comprenant plus de 500 mille membres : 1,000 distilleries avaient été fermées, 3,000 personnes avaient cessé le trafic des liqueurs spiritueuses. En 1833, il existait plus de 5,000 sociétés de lempérance, dont 21 sociétés d'états , comprenant plus d'un million de membres : plas de 2,000 personnes avaient abandonné la fabrication des spiritueux , et plus de 600 avaient cessé d'en détailler ; plus de 700 vais seaux naviguaientsans spiritueux à bord ; plus de 5,000 ivrognes s'étaient corrigés. En 1834, le nombre des sociétés de tempérance était de plas de 7,000, comptant au- delà de 1,250,000 membres ; plus de 3,000 distille ries s'étaient fermées, et plus de 7,000 marchands avaient renoncé à la venle des liqueurs fortes ; le pombre des vaisseaux naviguant sans spiri tueux à bord était de plus de 1,000 ; 10,000 ivrognes s'étaient corrigés. Le nombre des sociétés, en 1835, était de 8,000 , dont 23 d'élais ; une pour chaque état , exceplé en Louisiane, elles comptaient plas de 1,500,000 membres ; on avait obleno en tout la fermeture de plus de 4,000 distilleries et de 8,000 boutiques de détail. Le nombre des navires de tempérance excédait 1,200, celui des ivrognes réformés 12,000. On a calculé qu'en outre plus de 20,000 personnes avaient renoncé à la consommation de loules liqueurs enivrantes... Des rapports de sociétés de tempérance, des bro chures, des journaux de même pature, ont été répandus dans toutes les parties de l'Union . Des résolutions portant que le commerce des spirilueux est moralement criminel, ont élé formulées par divers corps ecclésiastiques de différentes dénominations chrétiennes, comprenant plas de 5,000 mipistres de l'Evan gile et plas de 6,000 Eglises. Les mêmes résolutions ont été adoptées par plusieurs sociétés d'états, par la société de tempérance du congrès, et par la société américaine de tempérance, à sa réunion à Philadelphie en 1834, composée par plus de 4,000 délégués des 21 Etats . En admettant avec M. Chevalier , qu'il y a quelqu'exagération dans l'ex posé qui précède, il est incontestable que la société américaine de lempé rance , et les sociétés qui se sonl créées à son exemple, ont rendu de grauds services à l'Union . Un motif particulier m'a engagé à entrer dans ces dé tails . Depuis longtemps , j'ai eu lieu de m'apercevoir que la possibilité du > 2 INTOXICATION ALCOOLIQUE EN SUÈDE . 385 civilisation d'un peuple adonné à ces excès pernicieux, nous voyons se reproduire les mêmes faits déplorables. Je tiens de l'auteur de l'Inde Anglaise, M. de Warren, que le peuple Hindou, chez lequel , comme on le sait , l'hygiène a été irrévocablement déterminée par la nature des institu tions religieuses , n'oublie que trop souvent sa misère en se livrant avec excès à l'usage du vin de palmier et à la fumée enivrante de l'opium . Les Européens, de leur côté, lui don nent malheureusement l'exemple de ces excès , et la par ticularité que nous apprend M. de Warren, à propos de la race des Halfcastes, rentre d'une manière trop particulière dans nos études pour ne pas être citée. Les Halfcastes , mélis ou mulâtres , sont une race née du mélange des con quérants Européens avec les populations indigènes. Vic times des préjugés qui, dans les Indes aussi bien qu'en Amérique, pèsent sur les individus de sang mélangé, les Halfcastes occupent une position sociale supérieure, il est vrai , à celle des indigènes, mais bien inférieure à celle des Européens . Leur nombre peut se monter à 40 ou 50 mille ; il devrait être beaucoup plus considérable en proportion des naissances, mais héritant des vices plus souvent que des qualités des deux races dont ils sont le produit, les Halfcastes ont en général , dit M. de Warren , toute la lubricité de l'Indien et loute l'ivrognerie de l'Anglais, et cette combinai Irailement moral appliqué à une société toute enlière, était regardée par beaucoup de personnes comme une chose d'autant plus irréalisable, que la valeur de ce traitement était mise en doule dans les cas particuliers. J'ai pensé devoir saisir celle occasion pour prouver que si l'élude des dégénéres cences étail de nalure à nous décourager sur l'avenir réservé à telle ou lelle fraction de l'humanité, ce n'était pas une raison pour reculer devant les remèdes à employer pour guérir des plaies sociales aussi profondes. Rai sooner autrement ce serait désespérer de l'avenir de l'humanité. 25 386 DËGÉNÉRESCENCES DANS L'ESPÈCE . son en amène un grand nombre à une fon prématurée el sans reproduction. S'il y a progéniture, celle- ci est chétive, mi sérable, vicieuse , et cette race dégénérée se confond le plus souvent avec les Topassies ou Topas ( 1 ) , pour se perdre à la longue parmi les indigènes . La stérilité des parents et la mort précoce des enfants, sont, en général , les deux symptomes précurseurs de la dé générescence des peuples et de leur décadence imminente . En vain , chercherait on aujourd'hui en Suède la vérification du fait attesté par Rudbeck, auteur suédois cité par Buffon , et qui dit que dans son pays les femmes sont fort fécondes, qu'elles y ont ordinairement huit, dix et douze enfants, et qu'il n'est pas rare qu'elles en aient dix-huit , vingt, vingt qualre, vingt-huit et jusqu'à trente . Il affirme de plus qu'il s'y trouve des hommes qui passent cent ans, que quelques uns vivent jusqu'à cent quarante ans , et qu'il y en a même eu deux, dont l'un a vécu cent cinquante- six et l'autre cent soixante et un ans ( 2 ). On remarquera seulement avec ( 1 ) On appelle Topassies ou Topas des indigènes qui n'ont rien de com mun avec les Européens qu'une partie de l'habillement el le plus souvent un catholicisme plus ou moins éclairé . Ils descendent généralement des anciens mélis Français, Portugais el Hollandais ( de Warren. L'Inde Anglaise . Paris , 1843-44, 2e édition , tome II , p. 71 ) . (2) Ces fails de longévité ne sont pas improbables, et il est possible qu'on les retrouve encore dans quelques parlies de la Suède, de même qu'on les observe dans tous les pays de l'Europe. Il est bien prouvé aujourd'hui que la longévilé peut être un fait héréditaire, et qu'on en retrouve des exemples dans loutes les races humaines , malgré la diversité des climats. Il est cer taines races, la race nègre, par exemple, qui offrent un plus grand nombre de centenaires que les autres, mais il n'en résulte pas moins que la longé vilé la plus prodigieuse est de toutes les races, et que dès lors, comme le pense M. le docteur Prosper Lucas, la race n'en est pas le principe. On pent, pour plus de détails , consulter à ce sujet l'ouvrage déjà cité de M. le CONSIDÉRATIONS ANTHROPOLOGIQUES. CLASSIFICATION . 387 Buffon , que cet auteur est un enthousiaste au sujet de sa patrie, et que selon lui , la Suède est à tous égards le premier pays du monde. L'objection tirée du grand nombre de naissances dans tel ou tel centre de libertinage et de démoralisation , n'a jamais pu être posée sérieusement. Nous avons déjà vu la valeur de naissances pareilles , et les faits ne manquent pas pour démontrer l'excessive mortalité des enfants nés dans d'aussi déplorables conditions. Je sais que ces conditions sont souvent complexes, mais l'ivrognerie est incontesta blement la cause qui domine de semblables situations ; c'est ce que des auteurs ont fait ressortir pour la province de Guanaxato au Mexique, où l'on compte apnuellement 100 naissances pour 1,000 babitants et 100 décès par 1,970 . Encore une fois, les opinions peuvent varier pour les causes, mais ceux qui auront fait une étude approfondie de la manière dont se créent les dégénérescences dans l'espèce, se tromperont rarement dans l'appréciation des faits, et sauront toujours remonter à l'origine du mal qu'il leur est donné d'observer . « Des voyageurs, dit M. D'Yver nois, qui ont observé au Mexique le triste concours d'une excessive mortalité , d'une excessive fécondité et d'une excessive pauvreté, l'attribuent au bananier, qui assure aux Mexicains une alimentation à peu près suffisante ; d'autres en accusent la dévorante chaleur du climat , qui inspire une insurmontable aversion pour le travail , et laisse en quelque sorte les habitants de celle zone d'indolence , insensibles à tout autre besoin qu'à celui qui pousse les deux sexes l'un vers l'autre . De là les myriades d'enfants, dont la plupart docleur Prosper Lucas : Traile philosophique el physiologique de l'hérédité naturelle dans les élais de santé et de maladie du syslème nerveux." Tome jer , S V. De l'hérédilé de la durée de lu vie . 388 DÉGÉNÉRESCENCES DANS L'ESPÈCE . a n'arrivent pas au sevrage, ou n'apparaissent sur les re gistres que pour faire place à d'autres, dont les survivants commencent l'inerte et courte existence de leurs devan ciers , victimes comme eux de la paresse, de l'apathie et des perpétuelles tribulations d'une vie de misère à laquelle ils s'habituent, sans éprouver plus que leurs pères le besoin d'en sortir . Pour se faire une idée de ce qui se passe dans celte république, il faut, ajoute M. D'Yvernois, lire le rap port d'un Suisse qui l'a visitée en 1830. Rien n'égale la masse de souillures physiques , morales et politiques dont il a dressé le hideux tableau . Quoiqu'il ait négligé de s'en quérir du nombre des naissances, il l'a deviné, puisqu'il appelle le Mexique une Chine barbare. On voit dans celte simple relation surgir une cause qui n'a pas manqué d'etre citée dans d'autres circonstances pour expliquer l'indolence, l'apathie et même le défaut d'activité morale de certains peuples , je veux parler de ces admirables conditions climatériques qui rendent la vie ma térielle si facile sous des cieux favorisés ; mais ce serait une élrange manière d'envisager une question que de s'en tenir ainsi à la superficie des choses . Le bananier était aussi un arbre connu des fortunés habitants des iles de l'Océan Pa cifique, et cependant la dépopulation de ces îles n'est arrivée que lorsque les Européens eurent inoculé à ces insulaires, avec leurs maladies , la funeste babitude de boire de l'eau - de- vie . Il est un fait, qu'à la honte de l'Europe civilisatrice il est impossible de cacher : c'est que la domi nation de la race conquérante chez les indigènes du nou veau monde s'est établie plus impitoyablement par la pro pagation de l'eau- de-vie que par la force des armes. On sait que beaucoup d'établissements, formés par le zèle des missionnaires au sein des populations américaines, n'ont pn résister à ce dissolvant moral, dont l'action est d'autant CONSIDÉRATIONS ANTHROPOLOGIQUES. CLASSIFICATION . 389 plas funeste que les races se rapprochent davantage de l'état de première enfance. Nous pourrions citer des milliers d'exemples de la funeste influence des liqueurs fortes chez les indigènes de l'Amérique, soit que ce goût pernicieux leur ait été communiqué par les Européens, soit qu'ils aient appris eux- mêmes à se servir de ces boissons ou de ces substances loxiques ébriantes dont nous avons déjà raconté les singuliers effets . Chez les peuples du Sud de l'Amérique, par exemple , l'usage de la liqueur fermentée provenant de la racine de manioc est très - fréquent. L'ivresse , dit M. d'Orbigny, dans son histoire de l'homme Américain , est le bonheur suprême de ces races . Elles poussent si loin celle passion , ajoute cet auteur, qu'il a vu une Indienne vendre son fils, pour s'assurer trois jours d'orgie à elle et à sa famille. Les Yuracares, circonscrits au sein de leurs forêts, immolent souvent leurs enfants pour s'épargner la peine de les élever, et seuls parmi les indigènes, ils connaissent le suicide et le duel . Nous n'avons pas besoin d'autres preuves pour démon trer que l'usage des substances toxiques ébriantes amène dans la race les mêmes effets pernicieux que chez l'indi vidu . Ces effets ont invariablement le même caractère sous toutes les latitudes . Ils se produisent avec une instantanéité d'autant plus grande, avec une efficacité d'autant plus for midable dans une société déterminée , qu'il y existe déjà d'autres causes dégénératrices, et que le degré moins avancé de civilisation où est parvenue cette société , ne peut y développer, comme contre- poids à des tendan désordonnées, l'action salutaire et conservatrice de la mo rale et de l'éducation . Sous l'influence d'une cause de dégradation aussi active que l'usage immodéré des boissons fermentées, par exem ple, et des substances toxiques ébriantes , il se produit des 390 DÉGÉNERESCENCES DANS L'ESPÈCE . maladies nouvelles, et les affections anciennes y revêtent une forme particulière de nocuité ; le lerme moyen de l'existence diminue, et la viabilité des enfants nouveau nés est de moins en moins assurée ; les troubles de l'ordre intellectuel et moral se signalent enfin par le chiffre plus élevé des aliénés , des suicides et des criminels . La statis tique nous aide à vérifier ces faits, et l'on peut sans crainte d'erreur généraliser l'influence d'une cause perturbatrice, dont on a d'une manière certaine apprécié les effets dans le cercle plus restreint de l'individu ou de la famille . Lorsque nous transportons cette élude au sein d'une société où ces excès tendent à devenir une partie pour ainsi dire constitutive des meurs, des usages et des habi ludes, nous retrouvons les mêmes transformations dégéné ratives que celles qui ont déjà fait le sujet de nos recherches antérieures. Ces transformations sont représentées par des catégories diverses . Dans la première nous classons les individus, ou agglo mérations d'individus qui sont les victimes directes de l'in toxication alcoolique, et qui après avoir subi , tant au point de vue physique qu'au point de vue moral , toutes les pbases pathologiques de cet empoisonnement , terminent tristement leur existence dans l'hébèlement et la paralysie. La deuxième comprend une classe très- nombreuse d'élres demoralisés et abrutis, qui se signalent par la dépravation souvent très-précoce de leurs instincts , par l'obscurcisse ment de leurs facultés intellectuelles et par la manifestation des actes qui outragent le plus grossièrement la morale. La paresse et le vagabondage forment les attributs princi paux du caractère de ces malheureux . Ils deviennent par fois , pour le médecin légiste , le sujet de problèmes très -difficiles à résoudre, quant à l'appréciation des actes répulés criminels. Les types de ce genre se trouvent fré > CONSIDERATIONS ANTHROPOLOGIQUES. CLASSIFICATION . 391 quemment dans les grandes cités , dans les centres indus triels surtout ; ils peuplent les maisons de détention, les dépots de mendicité, les prisons, et ils arrivent en défini tive dans les asiles d'aliénés, après avoir été souvent pour la société un sujet incessant de trouble, de scandale et de danger. Les transformations dégénératives fixes et irremediables s'observent chez les descendants de ces types dégradés , et il en résulte deux variétés dégénérées qui nous offrent des caractères distincts . La première variété comprend ces natures qui seraient in définissables si on ne les rattachait à leur véritable origine. Les individus nés dans ces conditions fatales se signalent de bonne heure par la dépravalion de leurs tendances. Ils sont bizarres, irritables , violents, supportent difficilement le frein de la discipline et se montrent le plus souvent ré fractaires à toute éducation ; ils se livrent instinctivement au mal , et leurs actes nuisibles et pervers sont à tort , en beaucoup de circonstances, désignés sous le nom de mono manies. Un des caracteres intellectuels qui distingue essen tiellement ces variétés dégénérées, c'est que certaines ap titudes remarquées dans le jeune âge s'évanouissent pour ainsi dire subitement. Les individus tombent dans une dé mence précoce et leur existence intellectuelle est limilée . Au point de vue physique, ils sont d'une constitution frèle et chétive. Leur stature est peu élevée , leur léte petite et mal conformée. La fréquence et la gravité des convulsions de l'enfance chez ces êtres dégénérés produisent le stra bisme ou les difformités des extrémités inférieures , ainsi que des anomalies ou des arrêts de développement dans la structure intime des organes . La surdi-mutité congéniale se rattache dans quelques cas à cet état dégénéré ; plu sieurs sont incapables de se reproduire. Quant à ceux qui 392 DĖGÉNÉRESCENCES DANS L'ESPÈCE . ne sont pas tout à fait impuissants, il est inouï, à moins de conditions exceptionnelles de régénération provenant de la femme, que les descendants de ces individus soient viables . Ils deviennent les victimes précoces des différentes lésions du système nerveux, et sont fatalement soumis à la loi de la succession des phénomènes pathologiques qui se com mandent et s'engendrent successivement. Dans d'autres cir constances, enfin , bien plus nombreuses qu'on ne pourrait le croire, ils rentrent dans la classe de ceux que poursuit la vindicte des lois et ils augmentent la population des prisons et des bagnes. La deuxième catégorie des transformations héréditaires dans les races comprend ces étres dégénérés, vulgairement désignés sous les noms d'imbéciles el d'idiots . Leur dégé nérescence est fixe et irremediable. Ils forment dans l'es pèce une variété maladive complète. Les caractères de l'ordre physique et de l'ordre moral qui leur appartiennent sont des plus significatifs et présentent une ressemblance et une analogie frappantes sur tous les points du globe où cette variété s'observe . Nous décrirons ultérieurement celte variété maladive en donnant l'explication des types qui forment la partie iconographique de cet ouvrage. Enfin , à la question qui pourrait m'être adressée sur la distribution géographique des variétés dégénérées, qui doivent leur origine à l'action des agents intoxicants, je répondrai par une réflexion si simple que le lecteur n'aura pas déjà manqué de la faire . Il existe, et ceci se comprendra encore mieux lorsqu'on aura sous les yeux l'ensemble des faits qui dominent la gé nération des races maladives, il existe des variétés irrévo cablement fixées dans tel endroit plutôt que dans tel autre . Il en est dont le développement sur un point déter miné du globe est en rapport avec la prédominence d'une CONSIDÉRATIONS ANTHROPOLOGIQUES. CLASSIFICATION , 393 > cause qui n'y régnait pas autrefois, et l'on y remarque en dernière analyse des maladies, et partant des dégénéres cences dans l'espèce qui sont le résultat d'un ensemble de causes que j'ai déjà désignées en aliénation sous le nom de causes mixtes. La recherche de ces causes, l'étude de leur influence spéciale sur l'individu et sur l'espèce, sont des plus impor tantes . Elles ouvrent à l'observateur le champ de l'im prévu , et lui font découvrir des maladies d'une nature caractéristique. Enfin , lorsqu'on poursuit altentivement l'évolution des phénomènes pathologiques et leur enchai nement successif , on retrouve de véritables dégénéres cences, dans tel ou tel milieu où l'on ne soupçonnait pas qu'il pouvait en exister . Il suffira d'énoncer quelques faits généraux pour justifier ces trois propositions : 1 ° Dans les contrées marécageuses, dans celles où la constitution géologique du sol agit sur l'organisme humain d'une façon délétére , on observe des variétés dégénérées propres au milieu dans lequel ces variétés se développent et dont le type invariable n'est créé que dans des milieux identiques. Exemple : les races maladives des pays à ma rais et les crétins . 2° Toutes les affections qui dérivent de l'excès des boissons alcooliques, de l'altération de certaines céréales , telle que le maïs, ont pris dans quelques régions de l'Eu rope un caractère de généralisation qui constitue l'endemi cité . Dans ce cas encore, il ne sera pas difficile de fixer aux variétés dégénérées leurs milieux de prédilection . C'est là qu'on les retrouvera, soit à l'aide de l'observation di recte des faits pathologiques, facilement compréhensibles pour les médecios qui auront étudié l'action des causes dégénératrices ; soit à l'aide des moyens d'investigation que la statistique morale, comme nous l'avons comprise,

394 DÉGÉNÉRESCENCES DANS L'ESPÈCE . met entre les mains de ceux qui recherchent sincèrement la vérité, et qui ne tentent pas de déduire de celte étude des conséquences improbables ou impossibles . 3 ° Le classement des variétés dégénérées provenant des causes mixtes , la désignation du milieu de prédilection qu'elles habitent , sont une chose plus difficile ; cela se comprend aisément puisque plusieurs éléments de l'ordre physique et moral , capables à eux seuls de déterminer un élat de dégénérescence, interviennent également dans la question . Il n'est pas toujours facile de faire la part exacte qui revient aux excès de boissons, à la mauvaise éduca - tion, aux conditions malsaines de logement et de nourri ture, à l'hérédité, etc. , etc. , lorsque ces causes agissent dans la simultanéité de leur action. J'ai néanmoins remar qué, que le type de la dégénérescence était ordinairement en rapport avec la cause prédominente, et qu'il était même possible en beaucoup de circonstances de suivre son action chez les descendants des individus soumis à l'influence de génératrice d'un groupe déterminé de causes mixtes. Il me suffit pour le moment d'avoir signalé celle difficulté, et il serait prématuré de poser, au point où nous en sommes arrivé, des règles fixes qui ne pourront se déduire que de l'ensemble de nos études . SIV. - Dégénérescence dans l'espèce sous l'influence des préparations toxiques ébrianles . De l'opium chez les Orientaux . Influences dégéné ratrices comparées. Manière d'appliquer l'étude des causes mixtes aux diverses civilisations. La dégénérescence de l'espèce dans les contrées ou se consomment l'opium et les diverses substances ébrianles dont il a élé fait mention au chapitre deuxième, sont plus difficiles à déterminer dans leurs relations avec la cause génératrice . La raison en est dans la difficulté plus grande OPIUM CHEZ LES ORIENTAUX . 395 d'arriver à l'appréciation exacte des fails au moyen de la statistique morale, dans la manière différente aussi, dont on doit juger chez les nations Orientales les actes qui , d'après nos idées religieuses ou philosophiques , sont enta chés de crime ou d'aliénation. L'aperçu de ce qui existe sous ce rapport dans une des contrées que nous avons signalées comme étant le plus exposées aux conséquences funestes de l'intoxication par l'opium , va nous fournir la preuve de celle assertion . On conçoit que, si le nombre plus considérable des délits et des crimes , si la fréquence des suicides sont , ainsi que nous l'avons vu, à propos de la Suède, des moyens de constater dans l'état actuel des sociétés européennes l'in fluence d'une cause dégénératrice , la même statistique morale appliquée à d'autres contrées, à la Chine, par exem ple , pourrait, sous ce point de vue au moins, nous entrai ner à des erreurs. En effet, si l'on parcourt le fameux livre intitulé : Si - Yeun (lavage de la fosse ), et qui renferme toute la médecine légale des Chinois, on demeure convaincu que le nombre des attentats contre la vie des hommes est très-considérable en ce pays , el que le suicide y est très commun. Toutefois, pour se rendre compte d'un fait qui chez nous se rattacherait incontestablement à la fréquence plus grande de l'aliénation , il est bon d'examiner sous quelle influence les Chinois se livrent à cet acte de folie ou de suprême désespoir. Nous citerons à ce propos l'opi nion d'un témoin oculaire des plus recommandables. « On ne saurait, dit M. l'abbé Huc, se faire une idée de l'extrême facilité avec laquelle les Chinois se donnent la mort ; il suffit quelquefois d'une futilité, d'un mot pour les porter å se pendre ou à se précipiter au fond d'un puits , ce sont les deux genres de suicide les plus en vogue . Dans les autres pays , quand on veut assouvir sa vengeance sur un 2 396 VÉGÉNÉRESCENCES DANS L'ESPÈCE. ennemi>, on cherche à le tuer ; en Chiue, c'est tout le contraire, on se suicide. » « Celle anomalie tient à plusieurs causes, dont voici les principales : d'abord la législation chinoise rend respon sables des suicides ceux qui en sont la cause ou l'occasion. Il suit de la que lorsqu'on veut se venger d'un ennemi, on n'a qu'à se luer et on est assuré de lui susciter une affaire horrible ; il tombe entre les mains de la justice qui , tout au moins , le torture et le ruine complétement si elle ne lui arrache pas la vie . La famille du suicidé obtient ordi nairement dans ce cas des dédommagements et des in demnités considérables ; aussi il n'est pas rare de voir des malheureux , emportés par un atroce dévouement à leur famille, aller se donner stoïquement la mort chez des gens riches . En luant son ennemi, le meurtrier expose, au contraire, ses propres parents et ses amis, les déshonore, les réduit à la misère, et se prive lui-même des honneurs funèbres, point capital pour un Chinois, et auquel il tient par- dessus tout ; il est à remarquer, en second lieu , que l'opinion publique , au lieu de flétrir le suicide , l'honore el le glorifie. On trouve de l'héroïsme et de la magnanimité dans la conduite d'un homme qui attente à ses jours avec intrépidité pour se venger d'un ennemi qu'il ne peut écraser autrement ; enfin , on peut dire que les Chinois redoutent bien plus les souffrances que la mort ! Ils font bon marché de la vie, pourvu qu'ils aient l'espérance de la perdre d'une manière brève et expéditive ; c'est peut-être celte considération qui a porté la justice chinoise à rendre le jugement des criminels plus affreux et plus terrible que le supplice même ( 1 ) . » Nous pourrions à propos de ce pays citer d'autres ( 1 ) M. Huc. L'empire chinois , tom . fer1, chapitre VII , pag . 509. OPIUM CHEZ LES ORIENTAUX . 397 exemples qui prouvent la diversité du point de vue où il faut se placer, quand on veut appliquer à une nation aussi étrange par ses contrastes, les principes qui dominent la statistique intellectuelle , physique et morale des peuples Européens. On commettrait néanmoins une grande erreur si l'on pensait que la différence des civilisations modifie à tel point la vie morale des pations , ou , en d'autres termes , obscurcit d'une manière si radicale chez les individus la notion différentielle du bien et du mal , qu'il soit impossible de juger les peuples les plus dissemblables par leurs meurs, par leur religion et leurs habitudes, les peuplades même les plus abandonnées , en appliquant à leurs actes le criterium de la morale qui est celle de l'humanité touto entière. C'est ainsi que, pour en revenir à la Chine, il est certain qu'aux yeux même des moralistes éclairés de ce pays, bien moins immobile qu'on ne le pense en Europe, la plupart des actes qui se rattachent dans les masses ignorantes à des idées erronées en morale ou en religion , sont consi dérés comme des infractions à la loi qui dirige la con science de tous les peuples de la terre. Je ne cilerai , en passant, que l'infanticide si commun en celle contrée, sui vant ce qu'on en croit généralement en Europe. Cet acte, un des plus horribles sans aucun doute qui se puisse ima giner, et sur la perpétration duquel l'opinion que peuvent s'en former les Européens a besoin encore d'être édifiée par la connaissance plus exacte des faits, est jugé diver sement par ceux qui ont eu l'occasion d'en être témoins ( 1 ) . ( 1 ) L'infanticide ou l'exposition des enfants sont-ils en Chine des actes aussi fréquents qu'on le croit communément ? A quelle idée erronée en morale ou en religion est- il possible de rallacher une détermination aussi horrible de la part des parents ? Telles sont les questions sur lesquelles 398 DÉGÉNERESCENCES DANS L'ESPÈCE . Quelle que soit l'interprétation, qui selon la diversité des meurs, des habitudes, des croyances religieuses, puisse vous sommes mieux renseignés aujourd'hui. Il est un fait certain, c'est que l'état extrême d'abjection où sont les femmes en Chine, exerce une grande influence sur l'exposition des enfants et principalement sur l'abandon des filles . Celle abjection repose sur l'idée généralement répandue que les femmes n'ont pas d'âme on possèdent une âme d'une aulre espèce ; de là dérive un état de servitude et de mauvais traitements, qui n'a son analogie que dans la société indienne . D'autres idées superstitieuses viennent encore nous rendre compte d'un pareil état de choses . D'après ce que raconle un lémoin bien digne de foi, Monseigneur Delaplace, vicaire apostolique dans les missions de la Chioe, chaque province de ce singulier pays a pour ainsi dire sa langue , ses coutumes et ses superstitions propres . C'est ainsi que dans le canlon de flo -Nan où ce missionnaire a particulièrement exercé son zèle, il existe une croyance à la métempsycose qui repose sur l'idée que chaque homme a son esprit, son génie désigné sous le nom de Iouen . Co Houen , génie plus ou moins malfaisant, résume en sa personne une espèce de trinité. A la mort de chaque iodividu , un de ces Houen transmigre dans un corps , un autre reste dans la famille, c'est comme le Houen domestique ; enfin , le troisième repose sur la tombe . Chacun de ces gépies reçoit un culle particulier qui consiste principalement en repas funèbres et en l'inci nération de bois de senteur. Quant aux enfants, l'usage de permet pas de leur élever des tablelles , ui de leur rendre un colte quelconque, parce que leur Houen n'est pas aussi parfait. On se débarasse en conséquence des enfants moribonds en les jetant à l'eau , ou bien on va les exposer ou les enlerrer dans un lieu écarlé ; dans d'autres circonstances, les parents croiront assouvir la vengeance des génies malfaisants en luant leurs eufants moribonds. Néanmoins, de pareilles atrocités sont loin d'être générales en Chine. M. Huc cite plusieurs édits très - sévères du gouvernement, dans le but de réprimer un usage aussi barbare que celui de l'exposition des enfants. Le même missionnaire de pie pas au reste que le paupérisme qui dévore la nalion chinoise ne soit une cause fréquente d'infanticides, cause bien plus commune sans contredit qu'en aucun pays du monde. D'an autre côté, d'a près ce que nous apprend le même 'auteur, il n'existe pas en Chine comme OPIUM CHEZ LES ORIENTAUX . 399 etre donnée aux faits anormaux de l'ordre intellectuel ou i moral qui se passent dans tel ou tel pays , nous ne possé dons pas moins des moyens certains de rallacher ces faits à des causes qui indiquent la décadence intellectuelle , morale et physique des peuples, ou en d'autres termes leur : dégénérescence . Il existe sous ce rapport, chez les nations Orientales, et particulièrement en Chine, des symptômes de la plus baute gravité , et si l'abus extraordinaire qui s'y fait des substances ébriantes, telles que l'opium , est une cause dégénératrice des plus actives, quant à ce qui re garde les individus, il est incontestable que ce poison opère dans le même sens sur l'espèce , et que son action se fait sentir chez les descendants des malheureux livrés à celle passion déplorable. S'il n'en n'était pas ainsi , la transmis sion héréditaire du principe dégénérateur chez les enfants de ceux qui s'adonnent à l'alcoolisme chronique pourrait être mise en doute ; or, nous avons prouvé par de nom breux exemples que les faits relatifs à cet ordre de phé nomènes se déduisent avec une rigueur trop désespérante en Europe de cimetière commun . Chaque famille enterre ses morts sur son terrain propre, d'où il résulle qu'une sépullore est ordinairement très coûteuse, et que les personnes per aisées sont souvent très -embarrassées pour reodre les honneurs funèbres à leurs proches. On ne se fait aucun scrupule à l'égard des enfants pauvres surtout, de les envelopper à leur mort de quelques lambeaux de natte, puis on les abandonne au courant des eaux , dans les ravios, sur les montagnes isolées ou le long de quelque sen tier . On peut done , ajoute M. Huc, rencontrer assez fréquemment dans les campagnes des cadavres de pelits enfants ; quelquefois même ils deviennent la pålure des animaux ; mais on aurait tort de conclure que ces enfanis étaient encore vivants quand ils ont été ainsi jelés et abandonnés . Cela pent cependant arriver assez souvent, surtout pour les petites illes dont on veut se défaire et qu'on expose de la sorte, dans l'espérance qu'elles seront peut èlre recueillies par d'autres . (Huc, ow , cité, tome II, p . 403. 400 DÉGÉNÉRESCENCES DANS L'ESPÈCE . de la cause productrice, pour ne pas reconnaitre de frap pantes, je dirai même de nécessaires analogies entre les conséquences de l'intoxication alcoolique et les consé quences de l'intoxication par les autres substances ébriantes . J'admets maintenant que les relations des Européens, à propos de l'usage de l'opium chez les Orientaux, soient exagérées, et qu'il existe aux Indes et particulièrement en Chine d'autres causes dégénératrices, mais ceci n'in firme en rien la thèse que je soutiens. Je m'empresse au contraire de répondre à celle double objection, les argu ments que j'aurai à produire me donneront l'occasion de faire ressortir l'influence des causes que j'ai désignées sous le nom de causes mixles, et dont l'intervention doit de toute rigueur être admise, lorsqu'on étudie l'influence d'un élément dégénérateur dans les grandes aggloméra tions d'individus constiluant les nationalités et les races. Les détails que nous connaissons sur l'influence de l'opium aux Indes et à la Gbine nous sont parvenus par les Européens, qui ont eu l'occasion d'en étudier les funestes effels, soit sur les indigènes, soit malheureusement sựr, leurs propres personnes . Nous savons que la facilité avec laquelle s'impatronise celte déplorable habitude, n'est éga lée que par la difficulté extrême d'en interrompre le cours ; mais nous n'ignorons pas non plus que la classe aisée peut seule assouvir une passion qui ne laisse pas d'élre très- dispendieuse. Il est très-probable encore que le long des cotes où la contrebande s'exerce avec une licence extrême, et que dans les villes du littoral où les Européens ont le droit d'établir leurs comptoirs, l'usage de l'opium soit devenu plus général , et que le peuple innombrable qui fourmille dans ces grands centres d'activité commerciale, soit plus facilement entrainé par l'incitation de l'exemple ; toutefois, il est impossible de conclure à la généralisation OPIUM CHEZ LES ORIENTAUX . 401 d'un mal qui ne laisse en perspective que l'extinction totale de la race . C'est la conclusion à laquelle, ainsi que nous l'avons vu , se sont arrêtés les médecins Anglais qui ont étudié les funestes effets de l'opium, et leur conclusion était légitime puisqu'elle se déduisait des faits dont ils étaient les témoins ; mais encore une fois il est permis de croire que ces faits ont été exagérés dans leurs consé quences sur les masses : plusieurs motifs nous portent à le penser. Premièrement, malgré l'état de décadence de la nation chinoise, décadence dont nous allons dans un instant exa miner sommairement les causes principales, ce peuple se montre néanmoins doué d'une activité trop grande pour qu'il soit permis de conclure que le mal soit aussi univer sellement répandu que quelques voyageurs l'ont affirmé. Secondement, le besoin de stimuler l'imagination au moyen de substances enivrantes ou narcotiques, besoin que nous avons vu exister chez tous les peuples de la terre et sous les applications les plus diverses, reçoit aussi sa satis faction en Chine par l'emploi très- général du tabac, ainsi que le constate un auteur dont nous avons plusieurs fois déjà invoqué le précieux témoignage. « L'usage du tabac est devenu universel dans tout l'em pire, dit M. Huc ; hommes, femmes, enfants, tout le monde fume, et cela presque sans discontinuer. On vaque à ses occupations , on travaille, on va, on vient, on chevauche , on écrit , on cultive les champs avec la pipe à la bouche. Pendant les repas , si on s'interrompt un instant , c'est pour fumer; pendant la nuit si on s'éveille on allume sa pipe... On comprend combien doit être importante la culture du tabac dans un pays qui doit en fournir à trois cents millions d'individus , sans compter les nombreuses tribus de la Tartarie et du Thibet qui viennent s'approvisionner sur les 26 402 DÉGÉNÉRESCENCES DANS L'ESPÈCE . a marchés chinois. La culture du tabac est entièrement libre, chacun a le droit d'en faire venir en plein champ et dans les jardins en aussi grande quantité qu'il lui plait... Les feuilles avant d'être livrées au commerce, subissent di verses préparations suivant les localités . Dans le midi on a l'habitude de les couper par filaments extrêmement dé liés ; les habitants du nord se contentent de les dessécher, puis de les broyer grossièrement et d'en bourrer ainsi les pipes ( 1 ) . Ce fait de l'usage aussi illimité que possible du tabac, suffirait déjà à lui seul pour prouver que les ravages cau sés par l'opium sont concentrés dans certaines classes de la société orientale. L'expérience constate en effet que les individus adonnés à l'opium ne trouvent aucune satisfac tion dans l'usage du tabac , et les Anglais qui ont contracté cette funeste habitude dans les Indes nous en offrent un exemple convaincant. Au reste , cette appréciation du fait n'enlève rien à la nocuité absolue d'un agent intoxicant de quelque nature qu'il soit , et il est facile de prévoir quel les pourraient être les conséquences de l'usage de l'opium , si l'habitude de fumer cette drogue devenait malheureu sement un jour une partie constitutive des mæurs européen ( 1 ) Huc, ouv . cilė , tom. I , page 222. Le tabac en poudre dont l'usage est loin d'élre aussi généralisé, est cependant très- répanda parmi les Tarlares Mantchoux et Mongols, el parmi la classe des Lettrés el des Mandarins. L'usage du tabac à priser a été introduit en Chine par les missionnaires, et c'est encore aujourd'hui le tabac français qui jouit d'une vogue tout à fait spéciale. Le tabac à priser indigène ne subit aucune fermentation, el de peut être étudié comme le nôtre au point de vue de ses effets directs el sur l'individu qui en fait usage, et sur l'ouvrier qui manipule celle substance. Les Chinois se contentent de pulvériser les feuilles, de lamiser la poudre jusqu'à ce qu'elle acquière la finesse de la farine, et de la parfumer ensuite avec des fleurs et des essences. OPIUM CHEZ LES ORIENTAUX . 403 ves. Je ne crains pas d'affirmer que ces conséquences seraient plus désastreuses encore que celles que nous observons dans les pays orientaux. Les raisons que je pourrais en donner se déduisent en partie de nos études antérieures, et en partie aussi de celles qui nous restent à faire pour établir l'action dégénératrice des causes dans leurs rapports avec l'usage et l'adaptation chez les indi vidus. Cette dernière question se rattache même d'une manière si intime, d'une part, à l'étude de l'anthropologie, et de l'autre , au domaine encore peu exploré de nos jours d'une certaine partie des sciences physiologiques, que je suis obligé de réclamer toute l'attention , en même temps que l'indulgence du lecteur pour les considérations qui suivent. Les efforts que fait la nature pour adapter la constitu tion des individus au climat dans lequel ils sont destinés à vivre, amènent chez eux une aptitude spéciale , désignée généralement sous le nom d'acclimatation ; ceci est un fait d'une connaissance vulgaire, mais ce qui est moins connu , ce sont les conditions intimes de l'organisation chez les races modifiées de manière à ce qu'elles puissent résister à des éléments qui seraient destructeurs, ou tout au moins nuisibles pour d'autres races . Or, celle aptitude, que nous désignons sous le nom d'acclimatation , se retrouve aussi chez les individus soumis à telle ou telle hygiène, ou voués par état å telle ou telle industrie . Ceci est encore un fait du domaine des connaissances ordinaires. On sait parfaite ment que l'hygiène des uns ne peut être suivie impunément par les autres , et que les ouvriers adaptés organiquement par suite de l'habitude à une industrie, ne se livrent pas impunément non plus sans transition à une autre industrie moins nuisible en apparence dans ses résultats généraux sur la race . Les expériences sous ce rapport ne sont pas à faire, elles se sont répétées sous mille et mille formes di 404 DÉGÉNÉRESCENCES DANS L'ESPÈCE . verses, dans le chômage des exploitations industrielles. On sait que l'ouvrier employé au travail insalubre du tissage ne peut aller travailler sans inconvénient dans les mines ; que le mineur privé de lumière et d'air pur supporte diffi cilement, dans le principe, le travail réparateur et essen tiellement utile des champs; que d'un autre côté l'ouvrière de nos campagnes adonnée sans relâche à l'industrie séden taire et automatique de la broderie, comme j'en ai vu des milliers d'exemples dans nos départements de l'Est , devient anémo-chlorotique , ressent des désordres radicaux dans les fonctions nutritives , et transmet à ses descendants ces constitutions cachecliques qui sont le point de départ de dégénérescences ultérieures dans les races humaines. L'observateur qui a suivi de près l'évolution de tous ces faits, jusques dans le développement successif et pro gressif des phénomènes pathologiques qui se commandent et s'engendrent réciproquement, est lui-même étonné des conséquences qui se produisent, et il craint que l'on n'ac cuse ses assertions d'être entachées de paradoxe. Il se demande comment il est possible que des individus puis sent s'acclimater à un milieu intoxicant, et vivre d'un ré gime qui amènerait inévitablement la mort de ceux qui n'y seraient pas façonnés. Ne voit-on pas en effet des ouvriers finir par s'accoutumer aux émanations délétères des fabriques où se préparent les sels de plomb ? et , quant à ce qui regarde le régime diététique , n'avons-nous pas sous les yeux l'exemple d'hommes intempérants qui con somment journellement pour leur part des quantités d'al cool qui en empoisonneraient plusieurs autres, de labou reurs enfin , dont la maigre alimentation serait insuffisante au cénobite le plus rigide , et å plus forte raison au sybarite de nos grandes villes , et même à l'homme le plus sobre occupé de travaux de cabinet ? Ces faits, encore une fois, OPIUM CHEZ LES ORIENTAUX . 405 sont bien connus, mais ce qui l'est moins est précisément ce qui forme l'objet de nos recherches . Il s'agit de déter miner les modifications organiques qui s'opèrent chez ceux qui subissent les lois de l'acclimatation , ou si l'on aime mieux de l'adaptation à tel ou tel milieu climatérique ou industriel , å telle ou telle nouvelle condition diététique ; il importe de savoir comment et dans quelles circonstances ces conditions nouvelles jouent vis-à-vis ceux qui y sont exposés, et vis-à- vis leurs descendants, le rôle de causes dégénératrices . J'ai déjà formellement exprimé mon opi nion sur l'impossibilité de la propagation indéfinie des races maladives, lorsque surtout le même ordre de faits tend à modifier d'une manière nuisible les générations qui suivent ; mais je n'ai pas eu l'occasion d'insister sur l'acti vité différentielle de tel ou tel agent intoxicant chez des races qui n'étaient pas accoutumées à son usage, et chez lesquelles les meurs, les habitudes , le temperament, pré sentaient des dissemblances notables, sans compter l'in fluence spéciale exercée par la nature du climat ; les considérations dans lesquelles je vais entrer serviront à éclairer cette partie si importante de nos études ( 1 ) . ( 1 ) On pourrait croire que rien n'est si facile que de déterminer les con ditions dégénératives chez les descendants de ceux qui sont soumis à une cause spéciale délétère, mais en réalité celle étude offre des difficultés extrêmes qui tiennent tant à la nature d'un sujet encore neuf, qu'à la ma nière dont les fails sont produits ou expliqués par ceux qui ont un intérêt plus ou moins direct à ce que l'alarme ne soit pas répandue sur les consé quences d'une industrie nuisible . On en jugera par l'exemple suivant . Il m'a élé , on ne peut plus difficile de me procurer des renseignements sur les conditions dégénératives des descendants d'ouvriers livrés à certaines indus tries dangereuses ; je ne citerai que la fabrication des sels de plomb . Encore ces renseignements sont- ils si incomplels que je ne crois pas devoir en faire usage dans l'état actuel de la question . Je me suis adressé à M. le docteur 406 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. S V. - Influence différentielle des agents intoxicants selon les climats et la civilisation . Causes mixtes. Déviation de la loi morale. Conséquences . Exemples de dégénérescences dans diverses races . J'ai énoncé que les ravages causés par l'opium chez les Orientaux ne devaient pas être jugés d'une manière abso lue, au point de vue de l'effet produit sur les Européens, et que l'exagération du mal venait peut - être de ce que l'on était sorti de cette appréciation . Il n'est besoin pour s'en convaincre que de recourir aux notions les plus simples en médecine générale, en physiologie spéciale et en philoso phie de l'histoire . En effet, nous savons tous que l'usage progressif et fréquemment répété d'un poison, amène non Tanquerel des Planches, et j'ai fait appel à son expérience pour savoir ce qu'il connaissait sur l'état dégénéré des enfants issus de parents alleiols d'intoxication saturnine, et sur l'aptitude plus grande de ces mêmes enfants à contracter les maladies spéciales aux ouvriers en plomb . Voici ce que me répond ce juge si compelent en celle matière . « Depuis la publication de mon ouvrage, j'ai eu l'occasion de constater : 1º que les enfants provenant de parents atteints d'intoxication saturnine primitive, ou cachexie saturnine ou anémie saturnine, paraissaient quel quefois atteints en venant au monde de plusieurs des accideuts caractéris tiques de cet état d'empoisonnement qui se révèle au dehors par la teinte ardoisée des gencives , un teint plombé, l'amaigrissement, etc. Ce n'est que dans un petit nombre de cas qu'il m'a été donné de constater l’iufluence salurpine des parents sur les enfants ; 2° je n'ai pu vérifier par moi - même si les enfants nés de parents saturnins et non affectés de cachexie saturnine contractaient plus souvent les maladies satornines . On me l'a souvent affirmé. Quant aux enfants nés avec les signes de la cachexie salurnine, ils sont sans cesse sous l'influence du développement de la maladie. Ils ont une dispo sition tout à fait particulière à être alteints par la colique, par l'arthralgie, par la paralysie et l'encéphalopathieplombique, (CAUSES MIXTES) RACE PORTUGAISE EN MALAISIE. 407 seulement une tolérance plus grande de l'agent intoxicant, mais la possibilité d'en absorber relativement des quantités énormes ; ce que nous avons vu pour l'alcool , par exemple, peut également s'appliquer à l'opium . D'un autre coté, il est logique de supposer que la prédominance du tempérament lymphatique, le développement moindre de la sensibilité générale, l'indolence et l'apathie plus grande des Orien taux, et en particulier des Chinois, l'absence enfin de la plupart des motifs qui surexcitent les fonctions cérébrales chez les Européens , produit une différence notable dans l'action d'un poison déterminé sur l'économie humaine. C'est en nous plaçant à ces divers points de vue que nous sommes autorisé à conclure à la nocuité plus grande de l'opium sur les tempéraments des Européens, et celle conclusion n'est pas une simple hypothèse . Elle est l'ex pression bien véritable de ce que l'observation nous en seigne, la manifestation la plus palpable de cette loi pré servatrice qui fait que , sous toutes les latitudes , la nature non-seulement s'efforce d'adapter la constitution des indi vidus au climat, mais encore aux produits qui y naissent, et cela en dépit des passions , des erreurs et des mau vais instincts qui ne poussent que trop souvent l'homme en dehors de la voie tutélaire que la nature lui a tracée . Sans doute , il est un terme qu'il ne peut franchir sans danger pour lui et pour ses descendants, et le lecteur, déjà familiarisé avec les idées qui nous guident, entrera sans peine dans toute l'intimité de notre pensée . Nous ne prétendons pas que l'habitude enlève aux agents intoxicants leurs propriétés délétères , et que la loi dont nous nous plaisons à faire ressortir la sagesse , préserve à tout jamais l'humanité dans la personne de ceux qui la violent incessamment par leur ignorance, leur incurie et trop souvent aussi par la dégradation de leurs meurs . Il y 408 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES . a dans la question qui nous occupe un côté physiologique et 'un coté moral qui se rattachent, l'un et l'autre , aux destinées les plus chères de l'espèce humaine. Nous ne sommes pas faché au reste de faire ressortir à quel point l'étude des causes dégénératrices chez les individus tend à s'agrandir lorsqu'on la transplante au sein des races, et qu'on l'examine dans ses rapports avec la médecine géné rale, la philosophie et la morale, en d'autres termes avec tous les éléments en dehors desquels il est impossible de comprendre le mal dans l'humanité et la possibilité d'y porter remède. L'opium, qui exerce une influence plus funeste sur les tempéraments des Européens, est pareillement pour les Orientaux une cause active de dégradation , et les excès auxquels ils se livrent sous ce rapport finissent à la longue par déterminer les mêmes résultats funestes que l'alcool chez les Européens. On ne pourrait non plus conclure à la nocuité moins grande des boissons alcooliques, par la raison que l'habitude amène une tolérance plus considé rable chez ceux qui en font usage. Le contraire est facile à prouver, et ceci est encore un fait du domaine physiolo gique. Il est certain que dans tous les lieux où les Euro péens ont introduit l'usage de l'alcool , les conséquences en ont été désastreuses pour les peuples qui n'étaient pas accoutumés à celle boisson enivrante. Ces rapprochements entre l'action différentielle de l'opium et de l'alcool sont si simples que je n'y insisterais pas, si on ne pouvait les généraliser et les appliquer aux influences climatériques, à tout ce qui constitue en un mot l'hygiéne générale des nations , leurs habitudes , leurs industries et leurs mæurs, et j'ajouterai même leurs maladies. C'est pour n'avoir pas compris ces notions si simples en apparence que, dans leurs rapports avec les peuples du nouveau monde, les (CAUSES MIXTES) RACE PORTUGAISE EN MALAISIE. 409 Européens ont failli, dans la plupart des cas, à leur mission civilisatrice. Il est arrivé qu'au lieu de s'assimiler les indi genes par l'élément intellectuel et moral qui tend à régé nérer les races et à les relever de leur déchéance, ils leur ont imposé des habitudes incompatibles avec l'état de pre mière enfance, dans lequel ils les ont trouvés ; ils ont dé veloppé chez eux des désirs dangereux à satisfaire, et suscité la convoitise des appétits les plus grossiers. On con nait assez les conséquences d'un pareil système qui a trouvé des défenseurs au nom des prétendus intérêts du commerce et de l'industrie , et qui s'est abrité même sous l'égide de cette philosophie étroite qui a poursuivi jusque dans les forêts du nouveau monde l '@uvre de civilisation commencée par nos missionnaires ( 1 ) . Il est triste d'ajouter que la science des anthropologistes du xviº siècle a contri bué au résultat , en s'obstinant à classer dans une espèce nouvelle des races dont l'infériorité était une chose rela tive , et chez lesquelles les dissemblances physiques , intel lectuelles et morales, devaient étre étudiées au point de vue des causes qui modifient d'une manière naturelle ou d'une manière maladive les races humaines ... Le contact des ( 1 ) On connaît le sort des missions du Paraguay et de l'Amérique du sud , lorsque la tutelle religieuse à l'ombre de laquelle se développait la transformation morale des indigènes du nouveau monde eût élé violemment brisée. Les uns se sont replongés dans leurs forêts et sont devenus les ennemis naturels de leurs prétendus civilisateurs , les autres n'ont adopté que leurs vices et les ont surpassés dans leurs habitudes d'ivrognerie. Il n'est pas jusqu'à la Californie où des races, qui paraissaient indomptables, avaient élé amenées à vivre en commun sous une même loi morale, à culti ver la terre et à marcher progressivement vers la véritable civilisation . On se ferail difficilement une idée de l'abjection où sont retombés les indigènes de celle partie du globe devenue le réceptacle de toutes les mauvaises passions des babilants de l'ancien monde à la recherche de l'or . 410 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. peuples de l'ancien et du nouveau continent, a même dans un grand nombre de circontances produit des résul tats tellement malheureux, que plusieurs auteurs pensent encore aujourd'hui que lorsque deux civilisations diffé rentes sont en présence, l'assimilation ne peut être opérée dans les conditions ordinaires du progrés dans l'humanité, et ils s'expliquent ainsi l'anéantissement de plusieurs des races qui ont habité l'Amérique, et le retour des autres à la vie sauvage avec des instincts plus dépravés même que ceux qui les dominaient autrefois. Ces auleurs trouvent encore la preuve de ce qu'ils avancent dans la présence au milieu des Européens des tristes débris de ces anciennes ra ces qui n'ont jamais pu être assimilées complétement å notre civilisation, ou qui n'en ont pris que les vices et les maladies, en d'autres termes les éléments les plus propres à les faire dégénérer de plus en plus ( 1 ) . > ( 1 ) Je trouve cette idée exprimée dans un ouvrage qui , sous une forme légère, contient néanmoins des aperçus pleins de sagacité et reporte l'espril du lecteur vers les questions les plus importantes en anthropologie. Voici ce que j'ai le regret de lire dans l'ouvrage du docteur Yvan : « S'il est vrai » que lous les peuples doivent être soumis aux mêmes lois morales, à la » même civilisation , il est sûr que certaines races humaines doivent dispa » raître de la terre. Plusieurs d'entre elles possèdent seulement des aptilades » compatibles avec certaines phases sociales : un ordre nouveau doit amener » leur anéantissement. Les espèces animales créées pour un milieu spécial » ont disparu au fur et à mesure que les conditions atmosphériques de notre planète se sont modifiées. Les phases sociales par lesquelles passe l'huma n nité sont pour l'homme ce que les révolutions du globe ont été pour les animaux dont nous trouvons les restes dans nos terrains stratifiés ; les

  • populations barbares ou sauvages s'éteignent dans l'atmosphère sociale que

» crée la civilisation, de même que les anoplothérium et les ichtyosaurus v de l'ancien monde, ont péri en changeant de milieu . » ( D. Yvan . De France en Chinc. Paris, 1855, p . 34.) Je ne discuterai pas ici une théorie qui s'appuie sur des analogies aussi » ( CAUSES MIXTES ) RACE PORTUGAISE EN MALAISIE . 411 Comme toutes les opinions extrêmes, celle- ci ne manque pas de preuves confirmatives. Elle exprime au reste un fait qui n'est que trop réel , celui de la destruction de peuples autochtones, mais sans que l'on puisse invoquer la théorie de deux civilisations dont l'une ne peut dominer sans l'anéantissement de l'autre . Je ferai remarquer mainte nant que les idées que nous avons précédemment émises sur les causes dégénératrices dans les races , nous expli quent assez ce fait de la dégradation des individus dans l'antagonisme de deux civilisations différentes ; mais si le contact des Européens a été funeste aux races du nouveau monde lorsque les seuls éléments civilisateurs ont été l'intérêt du commerce, l'imposition d'habitudes démorali satrices , incompatibles avec la nature des peuples enfants, il est vrai de dire que les premiers ont subi à leur tour l'influence fatale du contact des Orientaux lorsqu'ils n'ont contestables , quand elles s'appliquent à l'espèce humaine . Je crois être dans le vrai en scutenant que l'antagonisme des civilisations, ainsi que la destruc tion des individus qui représentent un élal social inférieur dans ses moyens d'action, lient évidemment aux causes qui constituent pour nous l'histoire des dégénérescences dans l'espèce. Les colonisaleurs modernes dont il est permis de contester les facultés civilisatrices , ont cru dans la plupart des circonstances qu'il suffisait d'imposer violemment aux races conquises ou asservies les meurs et les habitudes Européennes . Ils ne se sont pas fait faute de leur côté de prendre aux peuples de l'Iode el de l'Orient tout ce qui pouvail Naller leurs tendances sensuelles. Ils n'ont suivi daos celte cir constance aucune des conditions hygiéoiques que leur prescrivaient les condi lions climatériques nouvelles. A plus forte raison ne se sont- ils laissés guider par aucune des prescriptions de l'hygiène morale. On sait quelle a été an point de vue dégénératif l'influence des échanges entre deux civilisa lions différentes, et c'est ce que la thèse que nous soutenons en ce moment tend à faire ressortir. Pour en revenir à l'ouvrage de M. le docteur Yvan , il me serait facile de trouver chez lui-même les meilleurs arguments pour réſuler la citation que j'ai reproduite. 412 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. pris à leur civilisation que les éléments qui pouvaient leur être nuisibles . Je ne connais pas en histoire naturelle de question qui soit plus digne d'intérêt et plus en rapport avec l'étude des dégénérescences dans l'espèce que celle des modifications amenées dans les races par les causes que j'indique. Cette question examinée au point de vue de la physiologie, de la médecine et de l'histoire, nous rend compte de la manière dont agissent les causes dégénéra trices , soit dans leur isolement , soit dans leur complexité. C'est ainsi que la seule influence du climat n'explique pas suffisamment les modifications subies par les races euro péennes transplantées dans les lndes , en Afrique ou en Asie ; il faut étudier ces changements dans les conditions nouvelles amenées par la conquête, par la colonisation , par l'immoralité, par l'ensemble de toutes les causes que j'ai désignées sous le nom de Causes mixtes. Lorsque je disais que telle ou telle cause dégénératrice d'une manière relative pour les Orientaux, devait être con sidérée à un point de vue plus fàcheux pour les nations occidentales, j'émettais une assertion qui ne repose pas seulement sur une vérité physiologique incontestable, mais sur ce que l'observation directe des faits bistoriques nous présente de plus certain et de plus convaincant. Ici encore l'expérimentation opérée sur une vaste échelle peut venir en aide à la théorie . Nous savons que dans la race européenne elle-même , il y a des différences à établir selon l'intensité plus grande avec laquelle les causes dégénératrices ont pesé sur telle fraction de cette race, plutôt que sur telle autre ; les Espagnols et les Portugais surtout nous offrent un exemple à citer dans l'intérêt de nos études. Il y a dans l'histoire des conquêtes des Espagnols et des Porlugais un fait remarquable que je ne puis exami ner ici dans ses causes diverses, c'est celui de la fatalité (CAUSES MIXTES) RACE PORTUGAISE EN MALAISIE. 413 qui a poursuivi les peuples asservis par ces premiers et bardis conquérants du nouveau monde. Le contact de ces races avec les Européens leur a été funeste; on sait quel a été le sort des malheureux Mexicains, et la chétive et inoffensive population de Cuba a aussi bien disparu, que la nation valeureuse des Guanches qui peuplaient les Ca naries, et qui ont été exterminés jusqu'au dernier. Dans les pays où les Espagnols sont restés les maitres absolus, ils n'ont pas tardé de leur côté à dégénérer, et leur mélange avec la population indigène n'a produit qu'une race abalar die dont l'avenir ne présente aucun élément de perfectibilité. Les métis ont généralement hérité des mauvaises qualités de leurs ancêtres, et leur état physique et moral est loin de répondre áà ce qu'il est généralement permis d'attendre de l'entrecroisement des races . C'est au Brésil et surtout dans la Malaisie que ce phénomène se montre sous le coté qui nous représente le plus tristement la dégradation et la dégénérescence dans l'espèce humaine. « Il existe à Malacca, dit M. le docteur Yvan, environ trente mille habitants . Cette population se compose, de Portugais , de Hollandais , d'Anglais , de Malais et de Chinois. Parmi les habitants d'origine Européenne les Por tugais sont les plus nombreux. Ce sont pour la plupart les descendants des anciens conquérants de la Malaisie . Leurs péres furent les compagnons de Vasco de Gama et d'Al buquerque . Mais semblables aux monuments qu'élevèrent leurs aïeux et qui couvrent le sol de leurs ruines, eux aussi ont été atteints par la dégradation et la vétusté. Au milieu de la population Malaise avec laquelle ils se sont depuis fort longtemps alliés , les trois mille descendants des an ciens Portugais sont ce qu'il y a de plus laid physique ment, et moralement de plus dégradé . On ne saurait les confondre avec les Malais d'origine pure ; ils n'ont pas 414 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. dans le regard, dans l'attitude la sauvage énergie de ces hommes. On dirait plutôt qu'ils ont emprunté le caractère qui les distingue, aux races éthiopiennes ; leurs traits ont quelque chose de bestial , en un mot, ils portent sur leur front rétréci et huileux le signe d'une chute morale. Les pauvres gens n'ont aucune idée de leurs glorieux ancêtres. La tradition , souvenir consolateur des races déchues, s'est effacée de la mémoire du peuple. La plupart portent des noms illustres , et ils ignorent quels furent leurs péres et quel rayon du passé perce leur obscurité ( 1 ) . » Les détails dans lesquels entre l'auteur sur l'état phy sique et moral des anciens conquérants de ce pays , inté ressent au plus haut point les études que nous poursuivons. Pourquoi maintenant la dégradation dont parlé M. le doc teur Yvan a- t - elle plutot atteint la race Portugaise que les races Anglo - saxonne et Batave , qui possèdent à leur tour ce pays ? Celte question est certes assez importante pour fixer un moment notre attention . Constalons d'abord avec le médecin français que cet état de déchéance pour ce qui regarde la race Portugaise a parcouru toutes ses phases, et qu'elle est parvenue à ses dernières limites . Il est vraiment effrayant, dit M. le docteur Yvan , de dres ser le bilan des perles que ces hommes ont faites. Dans l'espace d'un demi- siècle peut- êlre , religion , morale , tradition , transmission écrite de la pensée, se sont effa cées de leurs souvenirs. La paresse la plus hideuse et l'absence de tous besoins se sont substituées aux jouis sances laborieusement acquises... » Celte dégradation se présente sous ses formes caractéristiques : rabougrisse ment de la taille , laideur physique, défaut de viabilité chez les enfants, intelligence obtuse, instincts pervertis, ( 1 ) D'Yvan . Ouvr . cile, p . 224. (CAUSES MIXTES) RACE PORTUGAISE EN MALAISIE . 415 succession progressive de transformations maladives attei gnant en résultat final les extrêmes limites de l'imbécillité . Celle dernière forme dégénérative ressort assez des descrip tions de M. le docteur Yvan , et je préfère citer ses propres paroles plutôt que de résumer sa pensée, qui exprime d'ail leurs d'une manière si vive, si originale, et toute empreinte, il faut le dire , de couleur locale , la triste position de cette race dégénérée . « Il existe aux environs de Malacca , dans la direction du Mont-Ophir, un petit Campon situé au milieu des jongles . Les habitants de cette espèce de hameau sont dans un état de dénûment affreux ; ils ne cultivent pas, ils vivent en dehors de toutes les lois sociales , n'ayant ni prêtre pour les marier, ni cadi , ni juge, ni maire pour régler leurs différends. Leurs demeures sont des espèces de cabanes en joncs, couvertes de feuilles de latanier, et leur seule in dustrie consiste à aller chercher dans les bois la cire pro duite par les abeilles sauvages, à laver les sables stanni fères, ou à recueillir la résine qui suinte le long des arbres . , On m'avait souvent parlé de cette population ; pendant une de nos relâches à Malacca, un prêtre des missions étrangères me proposa d'aller la visiter . Nous partimes á cheval , et après cinq heures de marche à travers des ri zières, des jongles et de vastes terrains couverts de plantes saccharifères, nous arrivâmes au pied d'une petite éléva tion sur laquelle le village est établi . Rien n'annonçait le voisinage d'un endroit habile ; aucun des bruits accoutumés n'interrompait le silence des solitudes ; on n'entendait ni les cris joyeux des enfants, ni le chant du coq. » Les signes auxquels on connait la présence de l'homme n'existaient même pas dans ce lieu sauvage. On ne voyait aucune trace de culture. On n'apercevait pas même entre les arbres ces blanches spirales de fumée qui signalent 416 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. ordinairement la plus humble demeure. Les sinuosités battues, qui fuyaient en serpentant à travers la forêt, res semblaient plulot aux empreintes laissées sur le sol par des bêtes fauves qu'à des sentiers fréquentés par des hommes . ... Au reste , ce que j'appelle fastueusement un village était une réunion de cases délabrées, de l'aspect le plus mi sérable ; toutes ces bultes étaient ouvertes au premier arrivant; on voyait que les habitants ne cachaient rien à leurs voisins ; mais on comprenait immédiatement que s'ils mettaient tout en commun, ils ne jouissaient guère que de la misère commune. Lorsque nous arrivâmes, les femmes étaient accroupies autour des cases , les unes mâchant du bétel sans rien faire, les autres tenant suspendus à leurs mamelles affaissées quelques avortons débiles. » « Les trois ou quatre hommes que nous trouvâmes dans les campons étaient couchés à l'écart , fumant de gros ciga ritos de maïs et chiquant le siri comme les femmes. Tout ce monde était nu ou peu s'en faut. Le teint des enfants était presque blanc ; celui des hommes et des femmes avait la couleur de la suie. Ils avaient les lèvres grosses, les yeux noirs et grands, le nez droit et saillant , et les cheveux rudes et longs. Ils étaient tous petits et maigres . On aurait dit que cette population passait sans transition de l'enfance au déclin de la virilité ; la jeunesse semblait ne pas exister pour ces malheureux ; tous les yeux étaient caves et toutes les chairs étaient flétries. » « Ces groupes silencieux, nous considérant stupidement sans se déplacer, offraient un tableau sombre et fatal ; on sentait au milieu de cette belle nature tropicale que cet abrutissement était volontaire, ou plutôt qu'il pesait sur cette race comme une malédiction . Nos guides , qui étaient des Malais, s'adressérent à quelques femmes, leur deman dant comment on appelait leur village , ou étaient leurs ma ܪ (CAUSES MIXTES) RACE PORTUGAISE EN MALAISIE . 417 ris . Mais, après avoir ouï leurs réponses, ils nous déclarérent ne pas comprendre parfaitement ce qu'elles disaient , à cause d'un très-grand nombre de mots qui n'étaient pas malais . Le prêtre qui m'accompagnait descendit de cheval , s'ap procha d'elles et constata que le langage qu'elles parlaient étaient un simple mélange de malais et de portugais ( 1 ) » . Ce langage lui-même était l'expression la plus réelle du triste état mental de ces malheureux. Ils ne savaient ni qui ils étaient ni d'où ils sortaient. Les noms dont ils s'ap pelaient ne représentaient aucuns souvenirs de la famille, car ils vivaient dans une espèce de promiscuité. L'idée du temps était au-dessus de leur faible conception , et la plu part se faisaient remarquer par un tel abrutissement que leurs visiteurs ne pouvaient obtenir aucune réponse rai sonnable, même aux demandes les plus simples. Il est impossible de voir un exemple plus frappant de dégradation dans l'espèce . Il nous montre cette phase terminative de quelques affections mentales héréditaires dans les familles . L'enchainement fatal des phénomènes pathologiques qui s'engendrent et se commandent récipro quement, finit par amener chez les derniers descendants d'une race maladive un élat d'imbécillité et d'idiotisme incompatible avec la propagation normale de la grande famille humaine. Si nous recherchons maintenant les causes d'une pareille dégénérescence, nous serons d'abord tenté de les rapporter au défaut de croisement dans la race . Il incontestable que celle cause joue un rôle considérable dans l'histoire des dégénérescences, mais dans le cas présent elle n'est pas la seule qui agisse dans le sens d'une déviation mala dive du type primitif de l'humanité. La chose est facile à 1 ) Docteur Yvan. Ouvr. cilė, pag . 225, 226 . 27 418 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. constater pour ce qui regarde les différentes variétés de la race Européenne qui se sont établies dans les Indes. Les Hollandais ont occupé Malacca après les Portugais, mais ils n'ont pas, au dire des historiens et des voyageurs, laissé sur le sol des traces vivantes de leur passage aussi nom breuses que leurs devanciers. La race Portugaise dans tous les lieux où elle s'est fixée a couvert le sol de sa nombreuse postérité, et s'est alliée dans des proportions considérables aux races indigènes. Les Portugais et les Espagnols ont eu pour ces unions moins d'antipathie que les Hollandais, les Français et les Anglais , mais la population, qui en a été le produit , est , ainsi que nous l'avons vu, lout ce qu'il y a de plus dégénéré ; les Hollandais, au contraire, ne se reproduisent que très - difficilement sous la zone tropi cale, mais ils le font dans des conditions qui assurent d'une manière plus certaine la propagation normale de l'espèce. Les causes d'une pareille différence s'expliquent par tout ce que nous avons dit sur les lois de l'acclimatation , et sur la manière dont les peuples, appartenant à des races et à des civilisations différentes, agissent les uns sur les autres, lorsqu'ils ne suivent pas, dans l'échange de leurs meurs , de leurs habitudes et de leur hygiène, les véritables principes de la morale et de la raison . Les infractions sous ces différents rapports se font sentir non - seulement chez l'individu mais chez ses descendants ; or, c'est précisément ce qui est arrivé à la race Portugaise malgré ses nombreuses alliances avec les indigènes ( 1 ) . Nous avons vu dans quelle ( 1 ) Je ne puis ètre complétement de l'avis de quelques auteurs à propos des causes qui ont amené une propagation plus grande de l'espèce chez les Portugais que chez les Hollandais. Les Portugais el les Espagools, a - t - il été dit , ont porté à Sierra - Léone, à Manille, à Malacca, à Ceylan , à Goa, un ( CAUSES MIXTES) RACE PORTUGAISE EN MALAISIE . 419 triste situation est leur postérité à Malacca , et si les limites de cel ouvrage ne m'imposaient pas une grande sobriété dans les détails , il me serait facile de trouver l'application de ce principe dans l'histoire générale des colonisations faites par les Européens . Les voyageurs qui ont visité le Brésil n'ont pas manqué d'élre frappés des contrastes que leur offre ce magnifique pays . A coté de cette nature grandiose qui étonne et ravit les yeux de l'étranger par l'exubérance des plus admi rables produits, l'homme de la race Européenne semble frappé d'une espèce d'éliolement ; les fruits memes de notre Europe, Iransplantés sous le ciel tropical , acquièrent un développement inaccoutumé, mais sont privés des qua a sang d'origine africaine qui , sous l'influence da soleil des tropiques, a contracté une pouvelle séve, tandis que ces lymphatiques Hollandais accou tumės aux brumes, n'ont pu habiluer leur nature physiologique , imprégnée d'humidité, à ce contact embrasé. ( Docteur Yvan , p . 231. ) Il est uo fail physiologique bien plus rationnel qui ressort de l'histoire des colonisations, c'est que s'il est vrai de dire que certaines variétés, parmi les races européennes , oot eu plus de difficultés que d'autres à s'acclimater el à se propager sous le ciel des tropiques, il leur a sofli de ne pas allier les excès et les vices qu'ils avaient rapportés de leur mère patrie , à ceux qui régnaient parmi les iodigènes de ces pays brûlaois, pour que la nature leur appliquâi la loi des efforts qu'elle fait pour adapter la constitution des indi vidus aux pays pouveaux qu'ils babitent . Sans doute l'acclimalation a élé difficile en tout élat de choses, et les tempéraments ont dû être modifiés après quelques générations ; les Créoles , comme on le sait , ne ressemblent plus exactement , sous le rapport des fonctions physiologiques , à leurs ancêtres . Mais, encore une fois, ces modifications naturelles , résultat nécessaire de la loi d'adaptation , ne constituent pas une dégénérescence dans l'espèce. La déviation maladive ne s'impalronise que dans les circonstances où la violation successive des lois de l'hygiène et de la morale par les générations présentes, a amené chez les générations suivantes les phénomènes qui sont le point de déparl des transformations dégénératives qui nous occupent. 420 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. lités qui les distinguent dans la mère patrie, et ils dégénèrent. Mais c'est principalement sur la race Portugaise qui habite ces chaudes et splendides contrées que l'ail de l'observateur s'arrête avec tristesse . Ici encore, sous le rapport physique comme sous le rapport moral, tout indique un état de dé chéance qui n'est que l'indice de transformations dégéné ratives ultérieures. Que le même voyageur quitte Rio Janeiro et arrive au Cap, il sera frappé de la différence qu'offre la population Européenne de ce pays. Tout, en ces lieux, nous retraçait la France, dit un auteur ( dont j'ai dû combattre plusieurs assertions , mais qui cette fois est par faitement dans le vrai à propos des causes de la conserva tion normale de l'espèce et même de son amélioration) , tout nous rappelait l'ordre et la sécurité qui règnent dans notre pays ... Certes, nous n'avions rien vu de semblable, ajoute le docteur Yvan, au milieu de la population déguenillée de Ténériffe, ni dans celle de Rio, qui a tous les défauts inhé rents à son âge... Nous avions vu la décrépitude d'une société abrutie par la misère et par la débauche, dans le premier de ces deux pays ; dans le second une activité désordonnée et febrile ... Ici c'est la vie dans sa manifesta tion la plus normale, la vie laborieuse, grave et sensée avec toutes les jouissances et toutes les satisfactions que procure le développement des facultés bien employées. « On ne saurait s'empêcher en arrivant du Brésil au Cap, d'éta blir un parallèle entre les mœurs dissolues des habitants de l'Amérique méridionale qui a conservé l'esclavage , et celles qui honorent cette terre libre où les doctrines chrétiennes sont mises en pratique ... Ce parallèle est tout à l'avantage du dernier de ces pays . » Je me plais à citer cette pensée du médecin français, parce que, dans sa simplicité, elle résume pour ainsi dire les données les plus positives et les plus vraies de la conser (CAUSES MIXTES) RACE HOLLANDAISE AU CAP . 421 vation normale de la race et de son amélioration ultérieure. On ne saurait m'objecter que les conditions climatériques de cette partie de l'Afrique sont éminemment favorables à la colonisalion, et que les Européens qui y sont établis n'ont pas eu à lutter contre l'influence énervante du soleil des tropiques . Une pareille objection n'aurait rien de sé rieux en présence des fails capables de porter la convic tion dans les esprits les moins préparés aux études anthro pologiques. La race Européenne s'est propagée dans ce pays qu'elle a cultivé et fécondé; elle s'y est améliorée par la raison bien simple qu'elle a subi la double et salu taire influence de la loi morale et de la liberté ; elle est même parvenue à s'assimiler des races indigènes qui sem blaient jusqu'alors réfractaires à toute espèce de civilisa tion . Les excellentes traditions implantées par les premiers colons Hollandais , ainsi que par les Français qui sont venus chercher en ces climats lointains la liberté religieuse, se sont conservées chez leurs descendants . Nous n'avons å étudier dans cette terre privilégiée, ni les effets dégénéra teurs de l'intoxication par l'alcool , ni ceux de l'intoxication par l'opium et par les autres substances enivrantes dont nous avons fait l'histoire . Les statistiques modernes , si significa tives quant à la cause de la progression des délits , des crimes et de l'aliénation , ne sont pas applicables à ces populations qui se développent dans le sens de la morale, de la li berté, et qui se livrent de préférence aux travaux agri coles si éminemment propices à la conservation de la santé. Sous l'influence de ces conditions favorables, il est permis d'observer un fait qui , à la première vue, semble en contradiction avec la nécessité de l'entrecroisement des races, et l'on est étonné de retrouver les descendants d'an ciennes familles françaises chez lesquels il est impossible d'observer la moindre condition dégénérative, malgré lo 422 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. cercle étroit dans lequel ont dû se propager leurs al Jiances ( 1 ) . Si l'on ne voulait voir absolument dans ce fait que l'in fluence d'un climat où les Européens ont été favorisés par des éléments de colonisation qui n'existent pas sous le ciel ardent des tropiques, on commeltrait une grave erreur. La question me parait même si importante dans l'intérêt de nos éludes, que pour ne laisser aucun doule dans les esprits , je vais transporter le champ de nos observations dans ces mêmes contrées , où l'on attribue trop gratuitement au climat les dégénérescences qui sont le résultat des in fractions aux lois de l'hygiène et de la morale ; infractions qui, dans les idées qui nous guident , sont des causes bien autrement actives de dégénérescence dans les races que celles qui résultent de l'action énervante des climats tropi caux . Encore une fois, je suis loin de nier l'influence des conditions climatériques , mais je tiens à prouver que ces conditions ne sont pas les seules qui agissent d'une ma nière plus ou moins fatale sur la conservation normale de l'espèce (2) , et qu'élant donnée une cause dégénératrice ( 1 ) L'origine des familles françaises dont on rencontre les types si bien conservés dans ce pays , remoule à l'époque de la révocation de l'édit de Nantes . Un certain nombre de ces expulsés se réfugia d'abord en Hollande , et vint ensuite fonder au Cap un établissement colonial . Quelques-uns se sont unis à des familles hollandaises, et l'on relrouve d'illustres noms his toriques, lels que celui de Mornay - Duplessis, chez quelques- uns de ces colons qui supportent avec une courageuse résignation la loi du travail, el qui eodorent sans dégénérer loules les conséquences de la pauvreté . (2) Dans son célèbre Irailé des Airs, des Eaux et des lieux, Hippo crale , qui fait une si large part à l'influence des conditions climatériques, se pronoace cependant assez clairement sur les causes morales qui modifient la constitution physique des peuples , et qui impriment à leurs facultés intel lectuelles uue direction spéciale . L'Asie diffère cousidérablement de l'Enrope, ( CAUSES MIXTES) RACE HOLLANDAISE AU CAP . 423 d'une nature déterminée, celle - ci eserce son action avec une intensité d'autant plus grande que, d'une part, d'autres éléments nuisibles viennent compliquer la situation et baler l'évolution des phénomènes pathologiques , et que de l'autre les tempéraments des individus ne sont encore habitués, dit le père de la médecine, aussi bien par la nature de loules les productions que par celles des habilants. Tout ce qui vient en Asie est beaucoup plus beau et plus grand, le climat y est meilleur et les peuples y ont un caractère plus doux et plus docile . La cause en est dans le juste équilibre des saisons ; située entre les deux levers du soleil , l'Asie est à la fois exposée à l'Orient el éloignée du froid ... Les hommes y ont de l'embonpoint, ils se distinguent par la beauté de leurs formes , par leur laille avanlageuse , el different très peu entre eux par leur apparence et par leur slalore ... Mais , di le courage viril , ni la patience dans les fatigues, ni la constance dans le travail , ni l'é nergie morale ne pourraient se développer chez des bommes pareils , quelle que soit leur race , indigène ou élrangère, et nécessairement le plaisir l'er porle sur lout le resle. Plus loin , Hippocrate spécialise encore mieux la valore de la cause ainsi que ses effels , tout en faisant une large part à l'influence des saisons. Quant à la pusillanimité et au défaut de courage, dit-il , si les asiatiques sont moins belliqueux el d'un naturel plus doux que les Européens, la cause en est surtout dans les saisons, qui n'éprouvent pas de grandes vicissitudes ni de chaud pi de froid , mais dont les inégalités de sopl que peu sepsibles . Là , en effet, ni l'intelligence n'éprouve de secousse , ni le corps de subit de changements intenses , impressious qui rendent le caractère plus farouche et qui y méleol upe part plus grande d'iodocilité et de fougue qu'une tempé rature loujours égale . Ce sont les changements du tout au lotit qui , éveil lant l'intelligence humaine, la tirent de l'immobilité . Telles sont les causes, d'où dépend ce me semble , la pusillapimilé des Asiatiques ; il faut encore y ajouler les institutions : la plus grande partie de l'Asie est en effet soumise à des rois ; or , là où les hommes ne sont pas maitres de leurs personnes , ils s'inquirlent, non comment ils s'exerceront aux armes , mais comment ils paraitrool impropres au service militaire . ( Hippocrale, quvres complètes, traité des Airs, des Eaux et des lieux . ) Traduction nouvelle , par E. Littré , tome secood , Paris 1840. > 42 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES, ni au milieu nouveau dans lequel ils vivent, ni à la tolé rance d'un agent nuisible de quelque nature qu'il puisse être. L'exemple que je vais citer pour confirmer les idées précédemment émises est peu connu , je le donne dans ses détails pour ne pas altérer l'appréciation de l'auteur. Il s'agit d'une fraction minime, il est vrai , de la popula tion française de l'Ile-Bourbon, désignée sous le nom de Petits Blancs, mais qui nous offre le fait singulier de la conservation normale de l'espèce , malgré son isolement et malgré la nécessité où s'est trouvée cette petite colonie de puiser dans son propre sein les éléments de sa repro duction . Je laisse parler l'auteur auquel j'emprunte le fait. « On appelle Petits Blancs les descendants des anciens co lons , qui vivent loin des villes , dans les étroites vallées du centre de l'Ile, et forment assurément la population la plus originale et la plus intéressante de notre possession . Les premiers aventuriers français qui abordèrent sur cette terre y subirent des chances diverses : les uns, favorisés par les circonstances firent rapidement fortune, les autres moins intelligents et moins heureux, n'ayant pu parvenir à acheter des esclaves et à établir des plantations , se retirèrent dans le haut pays. Depuis près de deux siècles leurs descendants habitent ces lieux sauvages . Ces familles qui constituent la noblesse, la véritable aristocratie coloniale , cachent fière ment leur pauvreté dans ces solitudes . La race qui s'est per pétuée ainsi sous l'influence d'un des climats les plus salubres de l'univers, au milieu de la température égale et fraiche des montagnes , a acquis un degré de beauté remarquable . Les hommes sont élancés et vigoureux , leur teint est légère ment halé , leur front intelligent et large ; ils ont une bouche étroite , des dents magnifiques, et le sourire qui s'épanouit sur leurs lèvres minces a une expression singu lière de douceur et de finesse . Leur contenance est noble, (CAUSES MIXTES) RACE FRANÇAISE A BOURBON . 425 assurée et avec leur pantalon rayé , leur simple jaquette de toile , ils ressemblent tous à des gentilshommes. Leurs femmes aussi sont élégantes ; elles ont de grands yeux bruns, des cheveux châtains qu'elles tordent et relèvent derrière la tête ; leurs formes sveltes , et qui n'ont jamais subi la pression du corset , sont couvertes d'une simple chemise altachée au cou et qui descend sur leurs pieds nus . Ces belles créatures, dont les traits droits et réguliers rappellent les types chers à la statuaire antique, auraient peut-être une physionomie trop fière, trop énergique, si les longs cils qui voilent leurs regards n'en adoucissaient l'expression , et si , lorsqu'elles parlent, un sourire d'une douceur infinie n'éclatait sur leurs lévres roses . » Les meurs des Petits Blancs sont simples et paisibles ; les fenimes se livrent aux travaux du ménage et confec tionnent les pattes, les chapeaux de paille que l'on vend å Saint - Denis . Les hommes s'assujétissent à de légers labeurs pour suffire aux besoins de leur famille . Ils cultivent l'étroit jardin qui environne leur case . Quelques - uns exploitent la forêt et fabriquent le charbon que l'on consomme dans la colonie : d'autres sont de hardis braconniers et d'intrépides chasseurs. Ces petites industries procurent quelque aisance aux Petits Blancs, mais ne les enrichissent jamais. Ils ne possèdent point d'esclaves ; parfois seulement ils louent des Nègres pour les aider dans leurs travaux . Ces familles isolées vivent dans la plus étroite union ... Il se commet peu de délits parmi eux , et un crime est à peu près chose inouïe ... Ce qui est digue de remarque encore , c'est que, malgré leur pauvreté , jamais les Petits Blancs ne se sont associés aux mulatres, aucune considération ne saurait les décider à altérer leur race par une goutte de sang meló ( 1 ) . » ( 1 ) Doctcur Yvan , ouv. cité, pag . 173 cl suiv. 426 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. > Ce fait, choisi entre une infinité d'autres , est digne de fixer l'attention du lecteur ; sans doute, il ne s'agit ici que d'une très- pelile fraction de l'humanité, perdue, pour ainsi dire , dans une des iles du grand Océan ; mais il n'y a pas en histoire naturelle de fait si minime en apparence qui ne puisse servir à l'étude des races humaines. Il n'est pas besoin de sortir de l'Ile-Bourbon pour établir le contraste qui existe au physique et au moral, entre les Pelils Blancs et la population créole du reste de l'ile . Chez celte der nière la modification opérée par les influences réunies du climat , de l'hygiène et des meurs, est frappante, et la conservation normale de l'espèce n'a pu , comme dans d'autres colonies, du reste, s'opérer que grâce aux immi grations successives de la mère patrie ( 1 ) . Mais il est un autre point de vue très-important que j'ai déjà indiqué, et sous lequel doil être examinée la question, c'est celui de l'influence comparée qu'exercent sur des races différentes vivant sous le même ciel , non - seulement le climat, mais l'hygiène physique et morale sous l'empire ( 1 ) Je ne mels pas en doule qu'en dehors des influences climatériqnes que je suis loin de nier, la plupart des affections chroniques, celles du foie entre autres, contractées par les Européens dans les pays chauds , el en particulier aux lodes , de proviennent des infractions aux lois les plus simples de l'hygiène et à la conservation des habitudes d'intempérance apportées de la mère patrie. Ce fait m'a été affirmé par plusieurs Anglais avec lesquels j'ai eu des relations, et qui étaient les premiers à reconnaitre le point de départ des affections chroniques dont ils souffraient. L'@' ivre de la dégénérescence s'établit bien plus promplement encore, lorsque les nouveaux arrivants adoptent sans prévision les meurs et les habitudes hygiéniques des indi gènes , dans ce que ces mæurs et ces habitudes peuvent avoir de perni cieux pour la santé . C'est là précisément la thèse que je soutiens el qui me semble capitale, pour élucider l'histoire des dégénérescences dans l'espèce humaine. (CAUSES MIXTES) RACE FRANÇAISE A BOURBON . 427 de laquelle ces races se développent . A celle question s'en raltache une autre qui soulève un des problèmes les plus difficiles en fait d'hérédité dans l'état actuel de nos con naissances, mais dont la solution intéresse à un haut degré le progrés dans l'humanité ; c'est de savoir quelle est l'in fluence du mélange des races sur l'amélioration de l'espèce, et dans quelles circonstances les variétés déchues peuvent sortir de leur état d'infériorité et remonter l'échelle de progression qui les rapproche d'un type supérieur. Il est un fait qui se trouve déjà établi par ce qui précède, c'est que l'acclimatalion est d'autant plus facile, que les efforts que fait la nature pour adapter la constitution des individus au climal où ils sont destinés à vivre, sont favo risés par les bonnes conditions hygiéniques de l'ordre moral. Sans doute , il faut se garder de tomber dans les exagérations de certains auteurs qui , ne lenant pas un compte assez exact de l'influence réciproque du physique sur le moral , ont attribué aux facultés de l'ame une puis sance trop grande dans la lulle de l'bomme contre l'action du climat. Nous connaissons bien mieux aujourd'hui le role que jouent sur les fonctions physiologiques la chaleur excessive, ainsi que la constitution géologique du sol .. L'ex périence a prouvé que les premiers émigrants européens qui s'établissent dans certaines régions tropicales , ou sur des côtes fertilisées par des alluvions, mais excessivement insalubres, périssent presque tous, et que ce n'est qu'à la troisième ou quatrième génération que l'acclimatation commence à réussir . Dans beaucoup de circonstances les Européens qui , pour des raisons d'intérêt mercantile, n'ont pas, à l'instar des indigènes guidés par leurs seuls instincts , évité ces cotes malsaines, sont devenus les victimes de leur imprévoyance. Il existe même certaines conditions clima lériques tellement pernicieuses, que les individus, nés dans 428 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. A les pays tempérés, n'ont jamais pu féconder ou remuer sans péril le sol de telle ou telle partie du monde où il leur était important de s'établir, et ils ont dû confier ce pénible et dangereux labeur, soit aux races indigènes, soit aux races déjà acclimatées , dans d'autres points du monde, aux éma nations malfaisantes des terrains alluvionnaires ( 1 ) . Ces vérités pour être d'une simplicité extrême n'en ont pas moins été méconnues dans leur application , et ne sont encore que trop négligées de nos jours . On a même lieu de s'étonner que le fruit de tant d'observations intéressantes faites par les navigateurs et par ceux qui, à leurs risques et périls , ont bravé les premiers dangers de l'acclimatation , aient été perdues pour leurs successeurs . Je n'ai pu lire sans un vif intérêt dans le Traité de l'homme et des variétés dans l'espèce humaine, par Buffon , un passage qui prouve que ce grand naturaliste avait déjà porté son attention sur un des points les plus difficiles et les plus délicats de l'in fluence exercée par les conditions climatériques, non-seule ment sur l'homme.adulte, mais encore sur l'enfant nou veau -né. « On ne trouve des Nègres, dit Buffon , que dans les cli mats de la terre où toutes les circonstances sont réunies pour produire une chaleur constante et toujours excessive ; cette chaleur est si nécessaire , non -seulement à la produc tion , mais encore à la conservation des Nègres , qu'on a observé dans nos îles , où la chaleur, quoique très - forte, n'est pas comparable à celle du Sénégal, que les enfants nouveaux-nés des Nègres sont si susceptibles des impres ( 1 ) C'est ce qui est arrivé, quand il s'est agi d’établir le chemin de fer de l'isthme de Panama. Les premiers Européens appliqués aux travaux ont loas péri , el il a fallu y employer des Nègres transportés des divers points da territoire des Etats-Unis. a ( CAUSES MIXTES) RACE NEGRE AUX COLONIES. 429 sions de l'air, que l'on est obligé de les tenir pendant les neuf premiers jours après leur naissance dans des chambres bien fermées et bien chaudes ; si l'on ne prend pas ces précautions et qu'on les expose à l'air au moment de leur naissance, il leur survient une convulsion à la mâchoire qui les empêche de prendre de la nourriture et qui les fait mourir. » Celte simple observation de Buffon dous prouve que la question est immense dans ses détails , et que pour être élucidée sous loutes ses faces, elle aurait besoin d'être élu diée à son origine, c'est - à-dire , au point de vue de l'action que le climat exerce même déjà sur la première enfance . D'un autre côté, pour nous en tenir à la race nègre, qui , dans ce moment, nous met sur la voie des recherches qu'il y aurait à entreprendre dans celle direction , nous ferons remarquer que l'on ne peut appliquer d'une manière abso lue aux Nègres de nos colonies ce qu'il serait juste de dire de la race nègre en général . Il n'est peut- être pas, comme on le sait , en anthropologie de questions aussi débatlues, aussi confuses que celles de l'état intellectuel , physique et moral des Nėgres , et des influences qui ont créé dans cette race, si caractérisée d'ailleurs , plusieurs différences très- grandes . La première de ces questions se rattache à des conside rations de l'ordre philosophique , moral et politique, ainsi qu'à des intérêts de l'ordre matériel qui ont trop profondé ment agité l'Europe , pour que le souvenir en soit effacé. Elle est encore aujourd'hui une des plus graves qui puisse surgir au sein des colonies de l'Amérique et des Indes, et il n'y a pas lieu de s'étonner que les opinions les plus con tradictoires se soient produites sur le degré d'éducabilité que les Nègres sont susceptibles de recevoir. Nous n'avons pas en ce moment à examiner, dans tous ses détails , la 430 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. valeur des controverses ardentes qui ont eu lieu entre les partisans de l'esclavage et les abolitionistes ; nous aurons à y revenir d'une manière spéciale dans la deuxième partie de cel ouvrage où nous traiterons de l'éducalion intellec tuelle et morale applicable aux races dégénérées et aux variétés maladives dans l'espèce humaine . Quant à la seconde de ces questions, celle des influences qui ont créé dans la race nègre elle-même des variétés aussi nombreuses , nous ne sommes pas, il s'en faut, assez renseigné scientifiquement , pour nous prononcer sur la valeur relative de ces influences . Nous savons seulement, en rassemblant les témoignages des voyageurs, qu'il y a autant de variétés dans la race des noirs que dans celle des blancs, et que les poirs, d'après Buffon, ont comme les blancs , leurs Tarlares et leurs Circassiens . Cet auteur a même cru nécessaire de diviser les noirs en différentes races , et il lui semble qu'on peut les réduire à deux prin cipales, celle des Nègres et celle des Cafres. Dans la pre mière, il comprend les noirs de Nubie, du Sénégal, du Cap-Vert, de Sierra-Leone, de Gambie, de la Cote- d'Or, d'Angola et de tous les pays qui s'étendent jusqu'au Cap Nègre . Dans la seconde, il met tous les peuples qui sont au- delà du Cap-Nègre, jusqu'à la pointe de l'Afrique, où ils prennent le nom de Hollentols, ainsi que tous les peuples de la cote Orientale de l'Afrique, y compris ceux de la terre de Natal , de Sofala, de Monomolapa , de Mozam bique, etc. Les Nègres de Madagascar seraient aussi , d'a prés Buffon , des Cafres et non pas des Nègres . Ces deux espèces d'hommes noirs se ressemblent en effet plus par la couleur que par les trails du visage ; leurs cheveux, leur peau , l'odeur de leur corps, leurs mæurs et leur naturel sont aussi très - différents. Ensuite, ajoute Buffon , en exa minant en particulier les différents peuples qui composent (CAUSES MIXTES) RACE NÈGRE AUX COLONIES. 431 chacune de ces races noires, nous y verrons autant de va riétés que dans les races blanches , et nous y trouverons loutes les nuances du brun au noir, comme nous avons trouvé dans les races blanches toutes les nuances du brun au blanc . Il est certain maintenant que ces variétés , si dissembla . bles par leurs qualités morales et intellectuelles , supportent plus ou moins facilement les inconvénients d'un change ment de climat. Il est non moins évident que les tendances dégénératives plus prononcées que l'on a remarquées dans telle variété de Nègres plutot que dans telle autre, que leurs aptitudes intellectuelles plus ou moins développées, que leurs bonnes comme leurs mauvaises qualités , sont également en rapport avec des dispositions qui sont le propre de telle variété, modifiée congénialement par les in fluences spéciales dont nous parlons . On peut facilement s'en convaincre en lisant la description où Buffon , résumant avec la sagacité qui le distingue les opinions des voya geurs, s'exprime ainsi : « Les Nègres du Sénégal , de Gambie, du Cap- Vert, d'An gola et du Congo, sont d'un plus beau noir que ceux de la cote de Juida , d'Issigni , d'Arada et des lieux circonvoisins. Ils sont tous bien noirs quand ils se portent bien ; mais leur teint change dès qu'ils sont malades : ils deviennent alors couleur de bistre , ou même couleur de cuivre . On préfère dans nos iles les Nègres d'Angola à ceux du Cap-Vert pour la force du corps ; mais ils sentent si mauvais , lorsqu'ils sont échauffés, que l'air des endroits par où ils ont passé en est infecté pendant plus d'un quart d'heure . Ceux du Cap-Vert n'ont pas une odeur si mauvaise, à beaucoup prės, que ceux d’Angola , et ils ont aussi la peau plus belle et plus noire, le corps mieux fait, les traits du visage moins durs, le naturel plus doux et la taille plus avantageuse .

432 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES . Ceux de Guinée sont aussi très- bons pour le travail de la terre et pour les autres gros ouvrages. Ceux du Sénégal ne sont pas si forts ; mais ils sont plus propres pour le ser vice domestique, et plus capables d'apprendre des métiers. Le P. Charlevoix dit que les Sénégalois sont de tous les Nègres les mieux faits, les plus aisés à discipliner et les plus propres au service domestique ; que les Bambras sont les plus grands, mais qu'ils sont fripons ; que les Aradas sont ceux qui entendent le mieux la culture des terres ; que les Congos sont les plus petits , qu'ils sont fort habiles pe cheurs , mais qu'ils désertent aisément ; que les Nagos sont les plus humains, les Mandongos les plus cruels, les Mimes les plus résolus, les plus capricieux et les plus 'sujets à se désespérer ; et que les Nègres créoles, de quelque nation qu'ils tirent leur origine, ne tiennent de leurs pères et mères que l'esprit de servitude et la couleur ; qu'ils sont plus spirituels, plus raisonnables, plus adroits, mais plus fainéants et plus libertins que ceux qui sont venus d'Afrique. Il ajoute que tous les Nègres de Guinée ont l'esprit extrêmement borné, qu'il y en a même plusieurs qui paraissent être tout à fait slu pides ; qu'on en voit qui ne peuvent jamais compter au - delà de trois , que d'eux-mêmes ils ne pensent à rien , qu'ils n'ont છે point de mémoire, que le passé leur est aussi inconnu que l'avenir ; que ceux , qui ont de l'esprit , font d'assez bonnes plaisanteries et saisissent assez bien le ridicule ; qu'au reste, ils sont très- dissimulés, et qu'ils mourraient plutot que de dire leur secret ; qu'ils ont communément le natu rel fort doux ; qu'ils sont bumains , dociles , simples, cré dules et même superstitieux ; qu'ils sont assez braves, et que, si on voulait les discipliner et les conduire, on en ferait d'assez bons soldats . » Je relèverai d'abord dans cette citation , cette phrase significative : que les Nègres créoles, de quelque nation ܪܐ ( CAUSES MIXTES) RACE NÈGRE . 433 > qu'ils tirent leur origine, ne tiennent de leurs pères et mères que l'esprit de servitude et la couleur ; que s'ils sont plus spirituels , plus raisonnables, plus adroits, ils sont aussi plus fainéants et plus libertins que ceux qui sont venus d'Afrique. Il résulle donc qu'en dehors des prédispositions dégénéralives qui peuvent exister dans telle variété de Nègres plutôt que dans telle autre, les enfants de ceux qui sont nés dans les colonies ne tiennent de leurs pères que l'esprit de servilude et la couleur... Ils sont en général plus fainéants el plus liberlins que ceux qui sont venus d'Afrique. L'observation directe des faits vient confirmer ce triste diagnostic, et il est bien constaté que, si la race nègre a pu s’acclimater sans trop d'inconvénients dans nos colo nies , et s'y multiplier même dans une progression souvent inquiétante pour les possesseurs des pays à esclaves, il n'en est pas moins certain que la déchéance intellectuelle et morale de ceux qui ont subi le contact de la civilisation européenne, est un contraste aussi singulier que pénible avec l'état de ceux qui n'ont pas quitté le sol nalal. Je tiens à prouver que l'influence climatérique n'est pas la seule qui agisse , dans des circonstances déterminées , d'une manière fatale sur l'espèce humaine, mais que l'hy giène physique et morale, déviée de son véritable but, est une cause plus active de dégénérescence que les inconvé nients et les dangers inseparables de l'acclimatation . La dégradation de la race nègre dans nos colonies est un fait qui ne peut être nié que par ceux qui ont intérêt à vouloir nous persuader que le traitement , qu'ont subi les Nėgres jusque dans ces dernières années, a toujours été à la hau teur des améliorations réclamées depuis si longtemps, par les amis de l'humanité . Il n'en est rien cependant , et le tableau qu'a tracé Buffon, de la situation malheureuse de ces esclaves, il y a de cela près d'un siècle, peut se rappro 28 434 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. cher de celle qu'en a faite un témoin oculaire qui a visité nos colonies en 1844 , et dont je citerai les paroles. « Quoique le sort des esclaves soit évidemment fort mal heureux, leurs maitres ne sauraient en convenir ; mais il suffit de visiter quelques- unes des misérables cases qu'ils habitent, pour se convaincre de l'affreux dénument dans lequel ils vivent. Un haut dignitaire colonial nous disait sou vent, pour nous convaincre de l'excellence de l'esclavage, que les Nègres étaient mieux nourris , mieux vélus , mieux soignés que la plupart des paysans de nos provinces . Nous ne demandions pas mieux que de voir par nos yeux ; nous allâmes donc visiter la propriété de ce colon. Nous devons le dire , jamais l'aspect d'une misère plus profonde, plus hideuse que celle dans laquelle vivent ses esclaves, ne nous avait autant affligés. Ces malheureux ne recevaient pour toute nourriture, qu'une faible ration de riz de Bengale, le moins chargé de tous les riz en substance nutritive ; la plupart étaient nus, ou bien ils portaient de si misérables baillons, que nos chiffonniers eussent hésité à les recueillir dans le ruisseau . La demeure de ces créatures humaines ne renfermait ancun meuble, pas de lit , pas de table , pas le moindre ustensile de ménage ; il n'y avait que quelques vases de grés, la plupart ébréchés ; le sol mal nivelé était humide et puant ; la toiture crevassée laissait passer la pluie et le soleil . Tel était le spécimen de la vie aisée des Negres, le modèle de ces cases confortables qu'on nous avait vantées ( 1 ) . » Mais ce n'était pas seulement au point de ( 1 ) Docteur Yvan , ouvr . cilė , p . 187. « La population esclave de Bourbon ne se composait pas seulement à celle époque de Nègres , mais encore de Malais , de Bengalis , de Malabars et mème de Blaucs . Celle dernière asser tion étonnera sans doute, dit l'auteur de de France en Chine. On ne saurait uéanmoins designer autrement ces hommes, aux formes accusées, el à l'épi (CAUSES MIXTES) RACE NÉGRE. 435 vue de la privation de nourriture et des mauvaises condi tions de logement, que la position des Nègres offrait le spectacle de toutes les misères ; les mauvais traitements dont on les accablait, l'absence de toute éducation intel lectuelle et morale, la débauche et l'ivrognerie (1 ) étaient derme d'une blancheur égale à celle des plus purs délégués coloniaux ... Les Malais , les Malabars , les Bengalis , retenus en esclavage, ont été amenés dans la colonie, par ces hardis aventuriers qui jadis pourvoyaient notre établissement de travailleurs... Le troupeau humain qu'ils ramenaient de leurs courses de forbans, était vendu sur-le-champ aux planteurs de Bour bon et de l'Ile- de- France, qui ne s'inquiétaient nullement des différences physiques qui existent entre les individus de ces races intelligentes, el les Nègres abrutis d’Angole et de Mozambique . On peut au reste comparer la situation des Nègres restés esclaves, avec la description qu'en a faite Buffon dans son traité des variétés dans l'espèce humaine, et l'on verra que leur position physique et morale est loujours aussi misérable. » (1 ) Nous avons déjà eu occasion de faire ressortir que les alcooliques et les autres substances ébriantes agissent d'une manière bien plus fatale sur les tempéraments inexpérimentés. Ce que nous avons dit des effets plus désastreux de l'opium sur les Européens , peut également s'appliquer à l'alcool pour ce qui regarde les races Africaines. L'ivresse a chez elles quel que chose de bestial ; on peut en juger par le récit qui suit . « Nous nous acheminions un jour, dit le médecin de la Sirène, vers de chéliſs ombrages qui bordaient la plaine . Alors un spectacle inouï frappa nos regards ; une douzaine de Nègres et de Négresses faisaient fète en ce lieu ( ceci se passait à l'Ile - Bourbon en 1843) . Les hommes couchés sur le sable, les paupières appesanties par l'ivresse, le corps immobile, semblaient se baigner avec une volupté nonchalanle dans les efflaves qu'exhalait cette gie africaine. L'un d'eux saisissait par intervalles une bouteille de rhum, en abreuvait ces com pagnons et répandait ensuite sur leur tête l'excédant de la libation , afin que l'atmosphère qui les environnait en fût tout imprégnée. Il y avait en ce moment sur le visage de ces malheureux une expression qui n'est pas habi tuelle chez le Nègre ; leurs yeux somnolents dardaient des éclairs ; leurs lèvres épaisses s'entr'ouvraient avec un rire silencieux , et leur front étroit , légèrement contraclé , semblail annoncer la vague et terrible exaltation que 436 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. les éléments dégénérateurs sous l'influence desquels se formait le caractère menteur, perfide, vindicatif, qui sem ble faire l'apanage de celle race dégradée . Aussi , les inté ressés à la question de l'esclavage ont -ils pu faire ressortir que l'émancipation des Nėgres était prématurée, que leur éducation intellectuelle ne se prêtait nullement aux bien faits de la liberté , et que leur position antérieure ne peut se comparer comme bien- être physique, à ce qu'il est ac tuellement, les Nègres n'étant pas , vu leur état de dégrada tion et de paresse, capables de prévoyance ( 1 ) ... Je sais tout ce qui a été dit sous ce rapport , et je n'ignore pas que l'émancipation des Nègres n'a pas été et n'a pas dû elre, en beaucoup de circonstances, couronnée de succès. Pour nous, qui faisons une étude particulière des dégéné rescences dans l'espèce humaine, nous nous rendons par faitement compte des insuccès que l'on a signalés . Nos procurent l'opium et le haschich . Les femmes ivres aussi , dapsaient furieuses autour de ces hommes anéantis par une débauche prolongée ; elles dansaient celle pantomime licencieuse, la Bambola, à laquelle rien ne peut se compa rer en Europe... Les orgies les plus immondes des gens du peuple en France ne sauraient donner une idée de celle scène étrange, pendant laquelle les hommes foudroyés par l'ivresse , et les femmes excitées par des danses obscènes présentaient un contraste hideux . » Les relations les plus modernes, celle entre autres de M. Max Radiguet , Souvenirs de l'Amérique Espagnole, nous représentent des faits analogues chez les Nègres de cette partie du nouveau monde. ( 1 ) La même objection s'est reproduite à toules les époques de l'histoire contre loutes les aspirations des races opprimées vers un meilleur ordre de choses. Le sort des serfs russes paraît encore, à beaucoup de personnes, préférable à celui de nos paysans qui n'ont que trop souvent à lulter contre la misère et à se roidir contre les préoccupations du présent et de l'avenir . Celte opinion a été propagée par des auteurs qui semblent avoir désespéré de l'humanité , et qui oublient que le véritable progrès est incompatible avec l'absence de morale et de liberté . ( CAUSES MIXTES) RACE NÈGRE . 437 éludes antérieures nous autorisent déjà à conclure qu'pne race déchue et dégradée ne remonte pas subitement vers un type supérieur, et que l'enchainement successif des causes dégénératrices amène des effets qui se commandent et qui deviennent à leur tour des causes nouvelles de dé gradation ultérieure , jusqu'à ce que le cercle fatal soit accompli et que la race ou la variété disparaisse. Le tem pérament des individus s'adapte, jusqu'à un certain point, à ces conditions anormales d'existence ; et les manifesta tions de l'ordre intellectuel et moral sont en rapport avec ce triste état de décadence . En effet, les races déchues et les variétés maladives dans l'espèce n'offrent pas seule ment, quant à l'expression de la figure, un type spécial, ainsi que nous avons déjà pu nous en convaincre ; mais il existe dans leurs habitudes , dans leurs mæurs et dans leurs instincts , des conformités que l'on ne peut expliquer que par l'influence des mêmes causes dégénératrices . Ce fait que nous cherchons à élucider scientifiquement dans ses données les plus difficiles et les plus complexes, a été souvent entrevu et signalé comme un danger perma nent pour les sociétés européennes. Il faut moraliser les masses, a été le cri de tous ceux qui n'avaient pas une confiance absolue dans l'action répressive de la loi ; mais il est facile de voir que la moralisation des masses n'est pas une chose qui puisse se réaliser à la manière dont s'exécutent les grands travaux d'utilité publique . C'est un travail lent et difficile que celui de la transforma lion morale des peuples, et l'époque n'est pas éloignée peut- être ou la science médico- psychologique pourra jeter un jour pouveau sur ce problème difficile. Il s'agira de démontrer l'action , tantôt lente el progressive , tantôt rapide et parfois instantanée de certaines causes désorganisa trices, el d'établir les rapports qui existent entre ces causes 438 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. et les transformations dégénératives chez l'individu et chez les descendants. Lorsqu'il sera bien prouvé pour tous, que sous l'influence des agents nuisibles dont nous étudions les effets sur l'état intellectuel , physique et moral de l'espèce humaine, il se produit dans l'organisme des modifications profondes, permanentes et transmissibles par l'hérédité , alors il sera plus facile de comprendre les résultats déplo rables d'une pareille situation . Aux yeux du médecin et du moraliste, l'état physique et mental de beaucoup d'indi vidus ne sera plus regardé, dans tous les cas, comme une de ces maladies ordinaires, qui a sa panacée dans les officines pharmaceutiques, ni comme l'expression d'une de ces mauvaises tendances dont le châtiment est fixé par les dispositions pénales de nos codes judiciaires . On com prendra que les individus auxquels je fais allusion sont les tristes représentants de variétés maladives dans l'espèce, et que les anomalies de leur organisation physique, ainsi que celles de leurs facultés intellectuelles et morales doivent être étudiées à un autre point de vue, et quant à leur origine, et quant aux remèdes qu'il s'agit d'y apporter. Pour en revenir à la race négre, il est juste de dire, que tous les auteurs n'ont pas partagé les préjugés de ceux qui avaient intérêt à les faire passer pour une race tellement dégénérée, que l'on devait à tout jamais perdre l'espoir de la faire remonter vers un type supérieur. Il y a déjà plus d'un siècle que Buffon a dit , que, quoique les Négres aient peu d'esprit , ils ne laissaient pas d'avoir beaucoup de sen timent ; qu'ils étaient gais ou mélancoliques, laborieux ou fainéants, amis ou ennemis, selon la manière dont ils étaient traités . Lorsqu'on les nourrit bien et qu'on ne les maltraite pas, ajoute l'auteur de l'Histoire de l'homme et des variétés dans l'espèce humaine, ils sont contents , joyeux , prêts à tout faire, et la satisfaction de leur ame est ( CAUSES MIXTES) RACE NÈGRE . 439 peinte sur leur visage ; mais quand on les traite mal , ils prennent le chagrin fort à ceur, et périssent quelquefois de mélancolie... Ils sont donc fort sensibles aux bienfaits et aux outrages, et ils portent une haine mortelle à ceux qui les ont maltraités ..... Lorsqu'au contraire ils s'affec tionnent à un maitre, il n'y a rien qu'ils ne fussent ca pables de faire, pour lui marquer leur zèle et leur dé vouement... Ils sont naturellement compatissants et même tendres pour leurs enfants, pour leurs amis , pour leurs compatriotes; ils partagent volontiers le peu qu'ils ont avec ceux qu'ils voient dans le besoin , sans même les connaitre autrement que par leur indigence . Ils ont donc, comme on le voit , le cæur excellent , ils ont le germe de toutes les ver tus ( 1 ) . Or, je demande qu'a - t-il été fait dans l'intérêt de l'amélioration morale de cetle race ? Quels moyens ont été employés pour développer ce germe de toutes les verlus, signalé par Buffon, et qui a été reconnu par des hommes dont les préjugés et les opinions préconçues se sont éva nouis devant l'observation des faits ? La réponse à ces questions est connue de tous, et les mauvais traitements dont les Negres ont été accablés , ne sont excusés aux yeux de beaucoup de personnes que par le sombre et triste ta bleau où l'on exagére leurs mauvaises qualités , leurs vices, leur abrutissement et leur état d'infériorité . Bien loin de s'améliorer au contact des Européens, ils se sont dégradés 2 ( 1 ) Ces mêmes idées ont été développées avec une grande puissance de logique, par M. le docteur Serres , dans son cours d'Anthropologie au jardin des planles . Le savant professeur a pu déduire de l'étude comparée des races humaines, des considérations philosophiques d'une haute porlée, qui lendent non- seulement à prouver l’anité de l'espèce humaine, mais qui ont pour but de rectifier bien des erreurs touchant les fonctions de l'ordre physiologique , intellectuel el moral chez les différentes races . 440 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. en adoptant leurs vices et en se livrant surtout aux excès alcooliques . Le croisement des races, qui peut être le point de départ de la régénération de l'espèce, lorsque les unions sont fécondées par l'éducation intellectuelle et morale donnée aux enfants, n'a produit dans ce cas, ainsi que nous le verrons dans un instant, que des faits déplorables . Toutefois, je suis heureux de signaler un essai qui a été lenté avec succès, et dans la relation que je vais en faire, on trouvera l'exposition des véritables principes appli cables à l'amélioration intellectuelle , physique et morale des races déchues. Je craindrai d'autant moins d'entrer à ce sujet dans quelques détails , que ce.sera une occasion de faire voir que l'étude des dégénérescences ne se borne pas seulement à signaler les causes de dégradation dans l'espèce, et à classer ces variétés maladives selon les carac lères prédominants des lésions de l'ordre physique et de l'ordre moral , mais qu'elle nous amène encore aux vérita bles indications prophylactiques et curatives, qui placent la médecine à la bauteur de l'influence qu'elle doit exercer sur les destinées du genre humain . En 1835 , la Guiane française était peut- être celle de nos colonies où la question de l'émancipalion des noirs se présentait sous le jour le plus défavorable. En effet, les noirs libérés étaient loin de répondre aux espérances que l'on avail conçues : la paresse , l'insouciance et surtout l'ivrognerie , neutralisaient tous les efforts qu'on aurait pu faire pour relever le Nègre å ses propres yeux , et l'initier à la vie sociale que d'ardents philanthropes avaient rêvée pour lui . On paraissait donc avoir tout à craindre de l'avenir , lorsque l'esclave devenu libre pourrait assouvir ses haines contre ses oppresseurs, et se venger des mau vais traitements qu'il avait endurés . Les résultats heureux obtenus dans les colonies anglaises ne rassuraient que (CAUSES MIXTES) RACE NEGRE . 441 très-incomplétement nos planteurs , et l'on avait la con science que chez nous rien n'avait été tenté pour élever progressivement le Négre, du point d'abjection où il était tombé, à la hauteur de la vie nouvelle que lui créait la liberté. On en était à cette époque de pénibles et dangereuses transitions , lorsqu'une femme dont le souvenir est resté cher aux Negres de la Guiane française, conçut le plan de régénérer celle race dégradée . Madame Javoubey, supé rieure des Sæurs de Saint- Joseph de Cluny, puisait dans son propre cour et dans les inspirations d'une religion éclairée, les principes qui seuls pouvaient apporter une solution au difficile problème qu'il s'agissait de résoudre ( 1 ) . Celle respectable dame connaissait de longue main le ca ractère, les habitudes et les tendances des Negres . Elle savait par expérience à quel point l'éducation morale et religieuse , ainsi que la douceur dans les procédés, modi fient d'une manière favorable les temperaments de cette race. Plusieurs jeunes Nègres et Négresses avaient été libé rés par elle , puis envoyés en France où ils avaient été instruits, et tout le monde était resté frappé des excellentes dispositions intellectuelles et morales que l'on avait remar quées chez eux . Aussi , lorsqu'en 1841 , Mme Javoubey adres sait au Ministre de la marine et des colonies son rapport sur l'établissement de Mana dont elle était la directrice , n'hé sita- t- elle pas à considérer la régénération future des ( 1 ) Les détails qne l'on va lire me sont fournis par des témoins digoes de foi, dont quelques -uns ont connu et secondé Madame Javouhey dans sa mis sion civilisatrice . Je m'appuie d'un aulre côté sur le rapport officiel de M. le Gouverneur de Cayenne, et sur un autre document non moins pré cieux qui m'a été communiqué, l'original de la lettre écrite par Madame la Supérieure de l'ordre de Saint- Joseph de Cluny , à M. le Ministre de la Marine et des Colonies . 442 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. Nègres de Cayenne comme un fait indubitable, si l'on pou vait placer dans une colonie agricole les enfants des Negres libérés, et développer dans un milieu moral les aptitudes particulières de cette race . Le gouvernement ne crut pas devoir souscrire à ce projet et, dans ses irrésolutions, il s'en tint à l'établissement agricole de Mana où l'on avait réuni plusieurs catégories de noirs, les unes composées de libérés et les autres d'esclaves, qui devaient recevoir leur libération après un temps déterminé . Il existait dans la colonie un certain nombre d'enfants, et l'on y avait placé les Nègres que nos croiseurs avaient capturés sur les bâtiments deceux qui se risquaient encore à faire la traite . Les difficultés qu'il y avait å diriger des individualités aussi disparates vers un but commun de perfectionnement sont faciles à comprendre . Les Nègres esclaves étaient déjà pour la plupart arrivés à un grand état de dégradation , et les autres arrachés au sol natal ne comprenaient pas notre langue et nourrissaient dans leur cæur cette sombre mé lancolie qui les rend dans le principe si refractaires à tout élément d'ordre, de discipline et de travail . « On devra donc » pour ceux qui sont parvenus à un certain dge se contenter , de leur donner une éducation exclusivement morale, > simple et entièrement en rapport avec leurs besoins. On » leur enseignera l'amour du travail et la fuite de l'oisiveté ; , on les portera à s'aimer et à s'entr'aider ; on les habituera » à l'obéissance et à la soumission , non à cette obéissance pénible qui n'est exigée que par la force brutale, mais à » cette obéissance douce et filiale, qui est obtenue par la ► bienveillance et par la conviction pour tous les devoirs » qu'impose la société. On leur dira qu'ils sont libres , et » par conséquent qu'ils doivent agir comme des hommes libres , c'est- à- dire , s'entretenir d'eux - mêmes dans la > paix et le bon ordre, sans qu'il soit nécessaire d'em (CAUSES MIXTES) RACE NÈGRE. 443 >> ployer à leur égard les moyens violents qui les régissaient » autrefois, et qui répugnent autant à mon cœur qu'au » système que j'ai adopté . » Les difficultés encore une fois sont grandes, et Mmo Ja vouhey comprend parfaitement que les moyens d'éducation pour les esclaves deviennent nuls, tant que les maitres ne sont pas contraints å y coopérer d'une manière efficace. Aussi réclame- t-elle l'intervention du gouvernement pour isoler les enfants, les soustraire aux milieux vicieux dans lesquels ils se dépravent, et former ainsi une génération nouvelle chez laquelle s'éteindra peut-être un jour celle haine qu'elle a vouée aux blancs . Ce fait d'une si baute va leur psychologique suffit pour inspirer cette réformatrice dévouée, et les considérations de son rapport méritent d'autant plus d'être connues, que cette femme aussi mo deste que pleine de foi dans les destinées de l'humanité, ne se doute pas que les principes de la haute philosophie morale qui font la force de ses convictions, sont également applicables aux vieilles sociétés en décadence qu'il s'agit de régénérer, qu'à celles qu'il faut tirer de la barbarie pour les appeler à une vie nouvelle . « Je crois , dit-elle , en s'adressant au Ministre, vous avoir posé ici une question d'une bien grande importance > locale et d'un intérêt à venir non moins grand. Je sens que de jour en jour les circonstances se développent plus > pressantes et que l'on ne peut trop tenter, si l'on ne veut » se laisser prévenir ; car de quoi s'agit-il en effet, sinon de » s'assurer les dispositions d'une classe nombreuse, long » temps opprimée, longtemps froissée, aussi ignorante que jalouse, et que l'on veut tout à coup élever à un rang » supérieur, alors qu'elle n'a pas la conscience de ses de > voirs sociaux? .. Pense-t-on qu'en multipliant les gardes o et les voies coërcitives , l'on pourra se flatter d'en être >> 444 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. > ► longtemps les maitres ? Non , l'on ne fera que multiplier les embarras, car la discipline a peu de pouvoir, lorsque la » conviction du devoir n'existe pas dans le coeur , et les exem ples ne sont pas rares, qui nous prouvent qu'avant de cher » cher à se rendre maîtres d'un peuple, il faut se l'attacher » par les sentiments. » Après avoir ainsi posé les véritables principes de toute civilisation et de toute amélioration dans les races, l'au leur qui ne se fait pas illusion sur les difficultés de l'entre prise, s'écrie dans un de ces élans de ferme confiance aux destinées ultérieures d'un peuple abruti par le malheur et dégradé par l'esclavage : « Oh. ! qui me donnera de voir » s'élever du milieu des forêts de la Guiane, comme du » sein de la seule nature, appuyée d'un coté sur la reli ►gion et de l'autre sur la morale et l'amour du travail , » cette population d'enfants dirigée par la piété et par la » douceur, animée du désir de bien faire et forte contre la » séduction et le vice... Elle montrera à la terre que le » christianisme seul est capable de produire ces grands ► effets de civilisation que la philanthropie se contente de » rêver dans son impuissance. » Voyons maintenant quel a été le résultat de cet essai de régénération tenté par les Sæurs de Saint- Joseph dans la colonie de Mana. Les détails que nous allons citer nous sont fournis par le rapport officiel de M. le Gouverneur de la Guiane , chargé d'inspecter la colonie en 1838 ... M. Ducamper constate qu'à cette époque l'établissement se composait de 479 Nėgres et Négresses, Négrillons et Négrilleltes , appartenant à deux catégories distinctes . La première est celle des Nègres que l'on prépare à l'acte de leur affranchissement, la deuxième est formée par les esclaves que nos croiseurs ont capturés sur les bâliments des négriers. Quelques- uns sont mariés légitimement et (CAUSES MIXTES) RACE NÈGRE . 445 d'autres sont célibataires ;ܪsi l'on ajoule à ces 479 indivi dus, 39 noirs ou négresses affranchis par Madame la Supé. rieure , on aura avec les divers employés ou préposés , une population de 561 individus vivant dans les conditions d'une colonie agricole dirigée par un réglement commun. L'agriculture est la principale occupation de la colonie. Dans un terrain très- bien choisi pour y faire prospérer les produits de ce pays si admirable par sa fertilité, mais en même temps si malsain pour les Européens , les Nègres cul tiventavec succès le manioc , la banane et le riz ; ils y font prospérer d'une manière remarquable la canne à sucre, le café et le cacao. Le climat de Mana est comme celui du reste de la Guiane, très- chaud et fort humide pendant six mois de l'année que dure la saison des pluies, et l'on a pu constater que là où les essais de civilisation avaient été fatals aux Européens qui n'ont pu résister à la puissance du soleil et à l'influence des émanations délétères d'un terrain formé par des alluvions successives, la race nègre avait fini par s'acclimater ( 1 ) . Le rapport de M. le Gouver neur fait aussi ressortir un fait précieux dans l'intérêt de nos études ; il nous apprend que, si dans le principe l'accli matement a fait aussi des victimes parmi les Nègres , c'est que les premiers arrivants avaient apporté dans ce milieu des habitudes d'intempérance que l'éducation nouvelle à laquelle ils ont été soumis a fini par faire disparaitre. ( 1 ) Il est un fait qui est pareillement aujourd'hui du domaine de la phy siologie , c'est celui des dangers que fait courir l'acclimalement aux Négres transportés en Europe . La colonie de Mana avait envoyé en France , pour y faire leur éducation, des noirs de l'un et de l'autre sexe , sur lesquels on avait légitimement fondé les plus belles espérances. La plupart, malheureu sement , ont été enlevés par la phthysie pulmonaire. J'ai entre les mains des productions lilléraires de ces enfants de l'Afrique, qui démentept lout ce que l'on a dit de l'état d'infériorité absolue de celle ruce . 446 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. Au reste, M. Ducamper s'exprime d'une manière caté gorique sur l'influence de la moralité, au point de vue de la régénération de l'espèce . « Plusieurs hommes fort re commandables, dit- il, qui ont longtemps travaillé à créer des établissements philanthropiques, et qui ont écrit sur la matière, ont fini par convenir qu'à moins d'avoir com mencé par réformer la moralité des hommes, l'on échoue rait toujours dans de semblables entreprises, et qu'il valait mieux agir par des théories religieuses que par celle des pratiques ordinaires . L'un d'eux, bien connu en Angleterre, a ajouté que la religion n'avait pour objet que l'exercice d'une bienveillance mutuelle, et le désir sans cesse crois sant de se rendre heureux les uns les autres, sans distinc tion de sang, de race ni de couleur... Ces idées sont pré cisément, ajoute M. Ducamper, celles que les Sæurs de Saint-Joseph, sous la direction de la Supérieure générale, ont mises en euvre envers la nouvelle population de Mana. La douceur la plus constante a agi avec efficacité sur ces individus, dont un grand nombre était connus pour avoir de grands défauts, unis à des inclinations vicieuses très prononcées . » Aussi voyons-nous que celle population composée de tant d'éléments hétérogènes, se soumet sans murmure à la loi du travail , de l'ordre et de la discipline. Les moyens de coërcition sont supprimés, et les délits si peu nombreux et si peu importants que l'on a pris le parti de les référer à un jury composé de noirs. Ces hommes dont la moralité antérieure se ressentait de la dégradation de l'esclavage , et dont la conscience était si obscurcie, ont cependant conservé dans leurs cæurs le sentiment du juste et de l'injuste, mais l'on est obligé de rectifier leurs décisions pénales qui outre passent toujours le châtiment mérité ( 1 ) . ( 1 ) Les conclusions de M. le Gouverneur sont on ne peut plus favorables (CAUSES MIXTES) RACE NÉGRE . 447 La tendance beureuse de ce peuple enfant å se laisser civiliser par l'élément religieux se retrouve chez d'autres races, que les Européens avaient regardées dans le principe comme tellement inférieures, que la possibilité de les rele ver de leur état de dégradation avait été niée par beaucoup de voyageurs et de colons . Je rapprocherai un fait impor tant, cité par le gouverneur de la Guiane, de ce qui s'est passé sous ce rapport dans les possessions bollandaises du Cap. La colonie de Mana avait été visitée , en 1838 , par un jeune prêtre des missions qui avait produit sur l'esprit des Nègres un effet si extraordinaire, que lorsque ces derniers eurent été mis à même d'exposer dans une pétition leurs plaintes ou leurs besoins, ils ne demanderent qu'une chose, c'est que ce missionnaire dont la présence et les discours avaient ouvert leurs cæurs à des impressions si nouvelles, fùt de nouveau renvoyé parmi eux. Or, voici maintenant ce qui s'est passé au Cap dans des circonstances à peu près semblables . « Lorsque la colonie du Cap, dit le docteur Prichard, dans son Histoire naturelle de l'homme, passa au pouvoir des Anglais, les bons effets de l'instruction donnée par les Frères Moraves étaient si évidents, ils se manifestaient d'une manière si marquée par l'amélioration survenue dans aux résultats obtenus dans la colonie . Malheureusement le gouvernement ne procéda jamais dans la voie des réformes qu'avec un esprit de défiance. Ma dame Javouhey mourut en 1851 , et l'établissement fut confié depuis à des maios séculières ; la période de transmission amena un grand état de souf france. Un dernier Irait caractérise les Nègres , que Madame Javouhey appelait de grands enfants. Lorsqu'en 1848 ils furent appelés à participer au suf frage universel , on ne put jamais leur faire comprendre qu'ils ne pouvaient pas élire Madame la Supérieure, et son nom sortit invariablement de l'urne électorale. 448 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES . les mæurs et dans l'industrie des Hottentots , que les mis sions obtinrent sans difficulté l'appui et la faveur du gouvernement. La première tentative d'introduction du christianisme fut faite par un missionnaire nommé Schmidt, homme zélé et de grand courage qui entreprit cette tache dans les premiers temps de l'Eglise Morave, en 1737. Di verses circonstances ruinèrent plus tard cet établissement connu dans le principe sous le nom de Bavians Kloof, et plus tard sous celui de Gnadenthal ( vallée de la Gráce) . A cette époque Gnadenthal était devenu un établissement populeux , qui offrait les plus beaux résultats agricoles , el était occupé par de nombreuses et heureuses familles de cultivateurs . Ces hommes, sortis de leur étal de dégrada tion morale et physique antérieure , obtenaient de riches produits d'un sol sur lequel leurs ancêtres avaient erré pendant des siècles, sans jamais essayer de l'améliorer. Pour agrandir cet établissement, le gouvernement donna aux Frères Moraves une autre partie du pays qui reçut le nom de Groene -Kloof. Dans l'espace d'une année le dé sert avait disparu , et avait fait place à une terre couverte d'abondantes moissons . La transformation intellectuelle de cette race, sous l'influence de cette période d'incubation des sentiments moraux , se révélait par le changement complet de leurs habitudes . Ils étaient autrefois nomades el parcou raient le pays par hordes de trois ou quatre cents individus, jusqu'à ce que le besoin de trouver de nouveaux patu rages les poussát dans d'autres directions . Un manteau de peaux de mouton cousues , dit le voyageur Kolbe, for mait leur vêtement ; leurs armes consistaient en un arc avec des flèches empoisonnées , et une légère javeline ou assagaie. Ils étaient en guerre perpétuelle les uns contre les autres et plusieurs tribus en élaient réduites à toutes les extrémités de l'existence des sauvages, celle des Bos (CAUSES MIXTES) RACE AMÉRICAINE . 449 > chimans entre autres, chez laquelle on ne trouve même pas cette prédominence des forces physiques, que l'on a considérée comme formant un des caractères des peuples qui vivent en debors de tout élément civilisateur. Il est bien avéré au contraire, que ces malheureux , vivant dans un état d'inquiétude , de privations et de miséres continuel. les, résument dans leur état organique et mental , la dégra dation physique et morale de l'espèce. » Toute leur religion consistait à adorer la June, et å » l'époque de son plein ou de son renouvellement ils lui >> offraient des sacrifices d'animaux avec toutes sortes de » grimaces, des contorsions, poussant des cris , jurant, frap , pant du pied , chantant et dansant , et accompagnant » toutes ces bizarres cérémonies de nombreuses prosterna , tions et de paroles appartenant à un jargon inintelligible . ” La différence amenée par l'influence d'une civilisation moralisante, va changer toutes ces habitudes , et les mission naires rapportent que , même dans la conduite des affaires temporelles, les Hottentots témoignaient de leurs tendances régénératrices. « Ils se portaient avec ardeur au travail , » soit pour construire leurs hultes , soit pour cultiver leurs terres, et Dieu bénissait l'ouvrage de leurs mains. » Quelques-uns des fermiers hollandais exprimèrent leur sur prise des changements qu'ils voyaient s'opérer chez ce peuple. « Ils étaient émerveillés, disent les missionnaires, » de voir que lorsque ces misérables ivrognes arrivaient å › Gnadenthal et entendaient la parole de Dieu , ils rece vaient véritablement la grâce et devenaient de tous autres » bommes. » Je suis parfaitement de l'avis du docteur Prichard, quand il dit que rien n'est peut- être plus remarquable dans l'his toire de ces établissements, que le fait de la profonde 29 450 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. sensation produite par le spectacle de la prospérité dont jouissaient les nouveaux convertis ; celte sensation était non seulement générale dans la nation Holtenlote, mais elle élait également partagée par les tribus appartenant à d'autres peuples , et partout accompagnée d'un désir d'ob tenir les mêmes avantages. Des familles entières de Hot tentots et même de Boschismans partirent des frontières de la Cafrerie, et firent des voyages de plusieurs semaines pour venir s'établir á Gnadenthal . Des individus de la na tion Tambucki, et quelques-uns appartenant à la nation des Damaras, qui est au -delà du pays des grands Namaquois, se rendirent à Groene-Kloof, et y fixèrent leur demeure. Le fait singulier dans l'histoire de ces races, fait que je liens å rapprocher de ce que nous avons vu chez les Négres de la colonie de Mana, est celui que l'on rapporte des sau-. vages Boschismans, adressant de leur propre mouvement au gouvernement du Cap, qui travaillait alors à les réconcilier avec les colons, une sollicitation très- pressante pour qu'on leur envoyát des instructeurs semblables à ceux qui avaient résidé longtemps avec les Hottentots à Gnadenthal. « C'est, » dit l'historien de la mission , un cas que l'on a dù rare » ment observer que celui d'un peuple sauvage qui , traitant » avec une puissance chrétienne, demande comme une des » conditions de la paix qu'on lui envoie des missionnaires chargés de l'instruire dans les vérités du christianisme. » Celle observation est loin d'être aussi rare que le pense l'historien de la mission . Nous pouvons non-seulement en voir la justesse pour ce qui regarde les Nègres de la colonie de Mana, mais les indigènes de l'Amérique nous offrent de nombreux exemples des aplitudes plus ou moins spéciales qu'ils ont montrées pour accepter l'influence de la civili sation chréttenne. Le sombre tableau que trace le savant voyageur allemand Martius des indigènes de l'Amérique >> ( CAUSES MIXTES) RACE AMÉRICAINE . 451 du Sud ( 1 ) , ne peut s'appliquer à la race américaine, considérée dans l'ensemble de ses variétés . Il est même å regretter que cet auteur n'ail pas généralisé ses obser vations, et basé sa critique sur les rapports qui s'établissent entre le moral et le physique chez les races modifiées dans l'origine par les causes qui font le sujet de nos éludes. Ajoutons encore qu'il ne suffit pas seulement d'étudier telle ou telle variété de l'espèce humaine dans son élat présent, mais qu'il faut encore, lorsqu'il est possible de re monter à l'origine de la déchéance de cette variété, faire la part des mauvaises conditions intellectuelles et morales qui , se transmettant par l'hérédité, constituent chez les descendants ces instincts cruels et féroces, celle déprava tion extraordinaire , et celle ineptie des facultés mentales, toutes conditions que nous avons déjà regardées, dans nos réflexions générales sur le sens à donner au mot lésion, comme de véritables maladies de l'ordre moral . La théorie de M. le docteur Martius, qui considère les nations Américaines comme tombées d'un baut état de cul. ture intellectuelle dans l'état de barbarie, est développée d'une manière trop séduisante pour que j'essaie de la com baltre ; cependant je ne puis partager le découragement de cet auteur à propos de la possibilité d'améliorer les indigenes américains. J'admets que chez eux une certaine vigneur, et une certaine énergie de caractère sont unies a une tendance à la cruauté , à un esprit déterminé de vengeance, et que les affections sociales paraissent avoir ( 1 ) Entre autres ouvrages de M. le docteur Martius, on consollera avec fruit les suivants : Reise in Brasilien : Voyage au Brésil par MM . Spix et Marlius . Ueber die Zukunft und Vergangenheit des americanischen Volkslamme : De l'avenir el du passé de la race Américaine . Munich , 1832, 452 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. moins d'influence sur eux que sur la plupart des races humaines ; mais , de là à la conclusion d'un état d'incurabilité ou de dégénérescence complète , la distance me parait grande. « Tous ceux , dit le docteur Prichard, qni ont observé ces espèces de brutes que l'on trouve encore dans quelques coins reculés de l'ancien continent, ces sauvages stupides uniquement occupés du soin de satisfaire les appé. tits grossiers, et incapables de fixer sur quelque autre chose que ce soit leur attention , tous ceux, dis-je, qui ont observé attentivement ces hommes , et les ont comparés aux indigènes du Nouveau-Monde, ont été frappés de la supériorité des Américains sous le rapport de la profon deur et de l'énergie des sentiments, de la vigueur de l'es prit, de l'aptitude à la réflexion , du courage et de la perse vérance. Ce qui les a non moins vivement étonnés, c'est la taciturnité et le défaut de sociabilité de ces bommes, l'absence chez eux de presque tout sentiment affectueux , l'orgueil qui se montre aussi bien dans leur affectation d'indifférence pour les objets capables d'éveiller leur curio sité , que dans leur apparence d'insensibilité au milieu des douleurs ; c'est la profondeur de leur haine, l'ardeur de leur soif de vengeance , la dissimulation sous laquelle ils cachent leurs projets infernaux, enfin, toutes ces qualités odieuses qui ont porté quelques personnes à supposer que les descendants du premier meurtrier étaient allés cher cher un refuge dans les sombres forêts de l'Amérique, loin des yeux des hommes, loin des êtres bienveillants ( 1 ) . » ( 1 ) Prichard, ouv. cilé , 1. II , p . 83. Dans mes Etudes cliniques, t . I , p . 70, je me suis déjà étendu sur la nécessité de se placer à un point de vue plus élevé que celui des influences climatériqnes et hygiéniques, pour expli qner la nature de certaines dépravations de l'intelligence . J'insistais déjà à celle époque sur les conséquences pathologiques de l'erreur, de l'ignorance (CAUSES MIXTES) RACE AMÉRICAINE. 453 Examinous rapidement quelques-unes des nuances que les mœurs, les habitudes el la transmission béréditaire el des mauvaises passions pour comprendre l'obscurcissement de l'intelligence, la dépravation des instincts et même la dégénérescence physique de l'homme. Je ne puis m'empêcher ici de citer les réflexions très -judicieuses de Buffon , sur la manière de juger les meurs et les habitudes de certaines nations sauvages. « Je ne crois pas, dil Buffon , devoir m'étendre beaucoup sur ce qui a rapport aux coutumes de ces nations sauvages . Tous les auteurs qui en ont parlé, n'ont pas fail altention que ce qu'ils nous doppajent pour des usages constants pour les meurs d'une société d'hommes, n'étaient que des actions particulières à quelques individus souvent déterminées par les cir constances ou par le caprice. Certaines nations , dous disent-ils, mangent leurs ennemis, d'autres les brûlent, d'autres les mutilent . Les unes sont perpétuellement en guerre ; d'autres cherchent à vivre en paix. Chez les unes, on lue son père lorsqu'il a alteint un certain åge ; chez les autres, les pères el mères mangent leurs enfants. Toules ces histoires sur lesquelles les voyageurs se sont éleodus avec tant de complaisance, se réduisent à des récits de faits particuliers, et sigoifient seulement que le sauvage a mangé son ennemi, tel autre a brûlé ou mangé son enfant, el lout cela peut se trouver dans une seule nation de sauvages , comme dans plusieurs nalions ; car loule nation où il n'y a ni règle, ni loi , ni maître, ni société habituelle, est moins une dalion qu'un assemblage lumultueux d'hommes barbares el indépendants qui n'obéissent qu'à leurs passions particulières, et qui pe pou vant avoir un intérêt commun, sont incapables de se diriger vers un mème but et de se soumeltre à des usages constants, qui lous supposent une suite de desseins raisonnés el approuvés par le plus grand nombre... Autant donc il est inutile de se trop étendre sur les coutumes et les mæurs de ces pré lendues nations , autant il serait peut- elre nécessaire d'examiner la nature de l'individu : L'homme sauvage est en effet de lous les animaux le plus singulier, le moios coonu et le plus difficile à décrire ; mais nous distio guons si peu ce que la nalure seule nous a donné, de ce que l'éducation, l'imitation , l'art el l'exemple, nous ont communiqué, ou nous le confondons si bien , qu'il ne serait pas élonnant que nous nous méconnussions lotalemen ! au portrait d'un sanvage , s'il nous était présenté avec les vraies cuuleurs et 454 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. d'instincts dépravés ont établies entre les variétés appar tenant à une même race . La race Américaine indigène qui va faire le sujet des réflexions qui suivent, ne sera pas considérée par nous au point de vue si difficile de son origine ; il vous suffit de savoir que son existence comme race distincte et isolée, date probablement de cette époque si reculée, où les habi tants de l'ancien monde, se séparérent en plusieurs pa tions, et où chaque branche de la grande famille prit un langage et une individualité propres. Telle est au moins l'opinion des principaux naluralistes, et en particulier du docteur Pricbard . Il est un autre point sur lequel la plupart des anthropologistes sont d'accord au jourd'hui, c'est celui des liens de parenté qui réunissent les peuples divers répandus sur cel immense territoire , et les

les seals trails uaturels qui doivent en faire le caractère. » ( Buffon . Variėlės dans l'espèce humaine, page 203 de l'édition citée . ) Je suis de l'avis de Buffon : les variétés dans l'espèce humaine désignées sous la dépomination de sauvages se reconoaissent aux seuls traits naturels qui doivent en faire le caractère. Ce sont précisément ces traits naturels qu'il s'agit de melire en relief afin de pouvoir distinguer les variétés modi fiées d'une manière plus ou moins fàcheuse par les influences de l'ordre physiqne et de l'ordre moral , mais capables de remonter vers un type supé rieur, des variétés maladives dégénérées qui ne sonl -modifiables que dans les conditions caratives enseignées par la médecine, si tant est que dans certaines circonstances elles ne soient pas complélement INCURABLES. Buffon lui - mème n'a pas élé à même d'établir la distinction qui nous sert de guide. Ainsi, lorsqu'il parle du sauvage, absolument sauvage, tel que l'enfant élevé avec les ours que cite Connor, du jeune homme trouvé dans les forêts de Hanovre, ou de la pelile fille rencontrée dans les forêts de France, il fait évidem ment confusion . Tous ces prétendus sauvages , y compris celui de l'Aveyron, n'étaient que de malheureux imbéciles ou idiots , abandonnés par leors pa rents, ou échappés des maisons de détention où ils étaient renfermés à celle époque. ( CAUSES NIXTES) RACE AMÉRICAINE . 455 preuves sur lesquelles s'appuie celte opinion, sont de celles qui font le plus d'honneur à l'esprit d'investigation des sa vants modernes. Ils ont parfaitement compris en effet que les indications spéciales tirées de la couleur de la peau et même de la forme de la tête, ne suffisaient pas pour réunir dans un même groupe ou rattacher à une même famille des peuples séparés non-seulement par de grandes distances territoriales , mais encore par la différence de leurs mæurs et de leurs habitudes. C'est ainsi que la désignation de peaux rouges est loin de convenir à tous les indigènes de l'Amérique. Il existe , comme le fait très-bien remarquer le docteur Prichard , en Afrique et dans la Polynésie, des tribus également rouges, el qui même méritent peut- être mieux encore cette épithète ; d'un autre coté, les Améri cains ne nous offrent pas tous, il s'en faut, cette teinte rouge ou cuivrée. Quelques tribus sont aussi blanches que beaucoup de nations Européennes ; d'autres sont brunes ou jaunes, d'autres sont noires, et les voyageurs les dépeignent comme ressemblant beaucoup aux Nègres d'Afrique ; c'est ce que l'on a remarqué pour les indigènes de la Californie. Enfin, il est bien avéré aujourd'hui que la couleur de la peau que l'on avait souvent donnée comme un signe ca ractéristique de la différence des races , n'est parfois que le résultat des pratiques particulières à ces peuples pour s'enduire le corps de différentes matières grasses ou colo rantes (1 ) . ( 1 ) L'observation suivante du capitaine Dixoa pent s'appliquer à plusieurs variélés de la race Américaine . « Les naturels du port Malgrave, dit - il , ont la peau lellement couverte de peinture, qu'il nous était à peu près impossible d'en distinguer la couleur ; mais étant parvenus à déterminer une de leurs femmes à se laver les mains et le visage, nous fùmes confondus du change ment produit chez elle par celle ablution . Son teint avail la vivacité de celui 456 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES . Les formes spéciales du crâne dans la race Américaine ne suffisent pas non plus, comme le fait très-bien remar quer le docteur Prichard, pour constituer la forme cranéenne américaine qui est généralement arrondie. Celle partie si importante de l'anthropologie sera du reste pour nous l'objet d'une étude spéciale, lorsque nous aurons á compa rer la forme des fêtes chez les variétés naturelles avec ce qui existe sous ce rapport chez les variétés maladives . On trouve parmi les Américains des formes de tête variées, et les causes les plus diverses produisent ces différences, sans compler la cause par excellence, celle qui consiste à dé former artificiellement le crâne des enfants. Il ne serait pas possible non plus de tirer des indications d'une conforma tion corporelle qui serait commune à lous ; le genre de vie ne pourrait davantage amener à établir un caractère ethno logique spécial , et cela se comprend facilement, vu la di versité des habitudes et des maurs. Tous les naturels de l'Amérique ne sont pas chasseurs ; il y a parmi eux beau coup de tribus de pêcheurs ; il y a des tribus nomades, d'autres qui s'appliquent à la culture de la terre et qui ont des demeures fixes. Une partie de ces peuples étaient agri culteurs avant l'arrivée des Européens ; d'autres ont appris de leurs vainqueurs à labourer la terre , et ont changé les d'une laitière anglaise, et te vermillon de ses joues faisail on contraste char mant avec la blancheor de son cou . Son front était si poli , et la peau en était tellement transparente qu'on pouvail distinguer au travers les moindres rameaux veineux . » Ces renseignements sont parfaitement d'accord avec ceux qu'ont doonés Langsdorf et Rolio . Ce dernier était allaché en qualité de médecin et de naluraliste à l'expédition de l'infortuné Lapeyrouse, et il nous apprend que les cheveux de cette race étaient presque châlains . « La couleur de leur

  • peau est très - brupe, parce qu'elle est sans cesse exposée à l'air ; mais in leurs enfants naisscot aussi blanes que les pôlres. » ( Lapeyrouse .)

(CAUSES MIXTES) RACE AMÉRICAINE . 457 anciennes habitudes de leur race, ce qui prouve que ces habitudes n'étaient pas un résultat nécessaire de leur orga nisation, ou la conséquence d'un penchant instinctif, irré sistible (1) Mais il est une preuve plus péremptoire et plus décide ment marquée de la parenté qui existe entre ces nations, c'est celle qui résulte de la structure caractéristique de leur lan gage . On ne peut sous ce rapport assez rendre hommage, comme je le disais plus haut , aux travaux pbilologiques des modernes, et en particulier à ceux du docteur Smith Barton , de Philadelphie, qui le premier a fait une tenta tive sérieuse de classification pour les langues de l'Amé rique du Nord. Humboldt et Vater ont continué son æuvre sur une plus grande échelle et avec d'autres ressources. Toutefois, c'est à M. du Ponceau, dit le docteur Prichard, que nous devons les éclaircissements les plus importants sur ce sujet. Nous ne pouvons au surplus en pareille matière nous appuyer sur une autorité plus importante que celle de M. de Humboldt. « En Amérique, dit ce savant, depuis le pays des Esqui maux jusqu'aux rives de l'Orénoque, et depuis ces rives brûlanles jusqu'aux glaces du détroit de Magellan, les langues mères entièrement différentes par leurs racines, ont pour ainsi dire une même physionomie. On reconnait les analogies frappantes de structure grammaticale, non-seule ment dans les langues perfectionnées comme la langue de l'Inca , l'Aymara , le Guarani , le Mexicain et le Cora , mais aussi dans les langues extrêmement grossières. Des idiomes ( 1 ) D. Prichard , ouv . cité , t . II , p . 74. Nous pouvons ajouler encore que plusieurs nations de l'Amérique du Sud opt adopté le christianisme , el que le changement complet de leurs mæurs et de leurs habitudes est de pature à produire d'importaples modifications organiques . 458 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. dont les racines ne se ressemblent pas plus que les racines du Slave et du Basque, ont des ressemblances de méca nisme intérieur qu'on trouve dans le sanskrit , le persan , le grec et les langues germaniques. Dans le deuxième volume de son Archeologia americania , M. Galaltin confirme, au moyen de recherches plus élen dues, les réflexions faites il y a longues années déjà par M. de Humboldt. « . Au milieu de la grande diversité que présentent les langues américaines, quand on les envisage seulement sous le rapport de leurs vocabulaires, il existe entre elles , dit cet auteur, relativement à la structure el aux formes grammaticales, une ressemblance qui a été aper çue et signalée par les philologues américains . Le résultat de leurs recherches párait confirmer l'opinion déjà soute nue par MM . du Ponceau, Pickering et autres écrivains, sa voir que les langues parlées en Amérique, non-seulement par nos Indiens, mais encore par toutes les peuplades indi gènes que l'on rencontre depuis l'Océan Arctique jusqu'au Cap Horn , ont un certain cachet qui leur est commun á toules , et qui ne permet de les assimiler à aucune des langues connues de l'ancien continent. » Ces considérations établissent assez pour nous que la race américaine appartient à une même famille. Nous n'a vons pas , encore une fois, à nous préoccuper de savoir á quelle époque remonte son origine, et si d'après la théorie du docleur Martius , ce peuple représente une ancienne civilisation éteinte , comme semblent le faire croire beau coup de restes de sculpture et d'architecture ancienne ré pandus dans le Mexique, le Yucatan et le Chiapa dans la haute plaine de Quilo, et dans d'autres parties de l'Amé rique méridionale, ainsi que les grands ouvrages d'art, tels que les fortifications et les vestiges de temples ou de palais , dans le Tenessi, ainsi que dans l'intérieur du Nou veau-Mexique, non loin de la rivière de Gilo... (CAUSES MIXTES) RACE AMÉRICAINE . 459 Notre intention, après nous étre appuyé sur l'homogé néité de la race Américaine, est d'examiner les modifica tions naturelles ou maladives amenées dans cette race par la diversité des influences climatériques, des mœurs et des habitudes ; de poursuivre le problème de l'influence exer cée par les causes mixtes, et de confirmer ce que nous avons dit précédemment de l'antagonisme des civilisations différentes, ainsi que des changements produits dans l'or ganisme par la déviation de la loi morale qui est le seul élément de progrés dans l'humanité . Ces changements orga niques sont eux- mêmes, ainsi que nous l'avons vu,, le point de départ de transformations dégénératives dans les races, par la raison qu'ils sont transmissibles et que, abandonnés à eux -mêmes, ils produisent à leur tour des phénomènes pathologiques qui s'enchainent, se commandent récipro quement et tendent sans cesse, en l'absence des éléments régénérateurs, à suivre une marche progressive . Nous ne pouvons que jeter un coup d'ail rapide sur ces importantes questions anthropologiques, et il nous est de toute impos sibilité de les étendre à l'ensemble des variétés dans l'es pèce humaine . Qu'il nous suffise, en nous appuyant sur des preuves nouvelles, de faire de mieux en mieux comprendre le but et l'utilité de nos recherches ; et si nous ne craignons pas de reporter incessamment l'attention du lecteur vers ce bul tant de fois déjà défini, c'est que l'étude des modi fications palurelles et des modifications maladives dans l'espèce doit , en outre, élre fécondée par cet esprit de saine appréciation médico-philosophique qui peut nous faire en trevoir les nuances parfois si fugitives de la période de tran sition d'une de ces modifications à l'autre . Il est utile de préciser, autant qu'il est possible de le faire, où finit la mo dification naturelle, où commence la modification mala dive, en d'autres termes, la dégénérescence. L'importance 460 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. de cette distinction se comprend d'autant mieux que nous risquerions fort, sans cela , de faire fausse route dans l'ap plication des moyens curatifs , et dans l'interprélation à donner aux faits anormaux de l'ordre intellectuel et moral , Anciens habitants de l'Amérique centrale , Aztèques. Les peuples disséminés sur le vaste continent de l'Amérique du Nord révèlent, par les contrastes que l'on observe dans leur type physique , l'influence que le climat imprime à la nature organique et inorganique. Nulle part ce contraste n'est aussi frappant, si l'on en croit les naturalistes mo dernes , que dans les hautes plaines de l'Anahuac, compa rées aux parties basses de l'Amérique intertropicale. La chaine de la Cordilière, qui au Pérou est divisée en plusieurs cbainons parallèles comprenant entre eux de larges val Jées, devient dans la latitude du Mexique, un massif serré de montagnes qui forme un grand plateau sur la surface duquel sont dispersés des pics de 4 à 5 mille mėlres au dessus du niveau de la mer. « Dans les plaines dénuées d'arbres, des cactus de diffé » rentes formes, le maguey à feuilles piquantes, d'autres plantes étranges d'aspect couvrent le sol où errent le » chien muet et le loup chauve du Mexique, ainsi que des » reptiles sauriens que l'on ne rencontre pas ailleurs ... » Dans ce même pays où le cours des saisons n'amène ni » un hiver, ni un été proprement dit, et où le climat n'est , ni celui de la zone torride, ni celui de la zone tempérée, , les conquérants Espagnols trouvèrent un peuple qui n'a » vait ni la grossière simplicité de la vie sauvage, ni la ► douceur de mours des nations civilisées , un peuple qui » réunissait à des connaissances assez étendues, el å beau > coup d'habileté dans la pratique de différents arts utiles et » agréables, l'insatiable cruauté des barbares les plus féroces . ) J'ai cru utile de ciler celle observation du docteur Pri >> (CAUSES MIXTES) RACE AMÉRICAINE . 461 chard, confirmée du reste par les principaux historiens qui se sont occupés des antiquités mexicaines. Elle nous prouve une fois de plus qu'un développement même con sidérable dans les sciences et dans les arts, ne suffit pas pour assurer la continuation normale de l'espèce . L'absence ou l'inintelligence du devoir, tout aussi bien que l'action funeste exercée par une religion fausse, par la privation ou la perle des sentiments religieux , ont d'autres conséquences funestes. Elles placent les sociétés les plus vigoureuses en apparence sur la pente de cette dégénérescence morale, dont le principe dissolvant finit parimprimer à la constitution physique des individus , des peuples et des races, ce cachet de dégradation qui est le signe de la déviation du type primitif de l'humanité. Je pourrais trouver de nombreux exemples de ce que j'avance, dans les sociétés Européennes modernes, mais je préfère continuer l'observation que j'ai commencée. Chacun sera libre ensuite de déduire de cet exemple des conséquences applicables à cet état de profond malaise moral dont est travaillée la société moderne ( 1 ) . Les Aztèques étaient d'intelligents et laborieux agricul teurs ; ils avaient non-seulement l'art d'exploiter les mines ( 1 ) Celle analogie à établir pourra paraître élrange à première vue ; mais les hommes qui ont profondément réfléchi sur notre élal social me compren dront parfaitement. Ils n'ignorent pas qu'au sein de celle société si civilisée, existent de véritables variétés ( que l'on me pardonne celte expression en rapport avec le genre de nos éludes) , qui ne possèdent pi l'intelligence du devoir , ni le sentiment de la moralité des acles , et dont l'esprit n'est sus ceptible d'élre éclairé ou même consolé par aucune idée de l'ordre religieux . Quelques-unes de ces variétés ont été désignées à juste titre sous le nom de classes dangereuses. Tout ce que nous avons dit jusqu'à présent, et tout ce qui nous reste à dire, lend à démontrer l'importance de l'étude des causes qui amènent chez l'individu ape dégradation physique et morale, constituant pour la société un élai de danger permanent . 462 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. et de préparer pour divers usages les métaux que recelait leur sol, mais encore celui de monter des pierres pré cieuses , et ils exécutaient des ouvrages dont la perfection était , à ce que nous apprend Clavigero , un sujet d'admira tion pour les ouvriers européens ; habiles architectes , ils avaient construit des monuments splendides qui pouvaient rivaliser avec ceux de l'Egypte ; enfin, s'ils n'étaient pas com plétement en possession de cette admirable découverte , la plus grande de celles qu'il a été donné aux hommes de faire (celle de représenter par des signes les sons articulés de la voix) , ils en sentaient du moins la nécessité, ils y aspi raient depuis longlemps , et ils avaient imaginé une mé . thode graphique pour conserver le souvenir des événe ments , et transmettre aux générations suivantes les traits saillants de leur histoire . Les Mexicains étaient même très-avancés dans les sciences, et ils avaient une année solaire avec un système d'intercalations fondé sur le même principe que le calen drier romain . Il parait qu'ils étaient sous l'influence d'un sentiment religieux très - profond , quoique singulièrement perverti . Ils avaient un ordre de prêtres dont la vie était consacrée à la pratique des rites d'un cérémonial imposant, des processions splendides en l'honneur des dieux aux quels ils offraient des sacrifices de la plus effrayanle cruauté, sacrifices inspirés à ce qu'il semble par ce senti ment si général parmi les hommes de la nécessité d'une expiation . Les relations que nous ont laissées les conquis ladores sont à peine suffisantes pour nous donner une idée un peu précise de leur état social ; mais d'après ce que nous en pouvons savoir, il parait que la culture des arts n'avait amené chez les Aztèques civilisés aucune amélio ration morale, n'avait apporté aucune modification à celle sombre cruauté, qui parail commune à toutes les tribus indi (CAUSES MIXTES) RACE AMÉRICAINE . 403 gènes du Nouveau -Monde. Leurs dieux n'ont pas d'attribut de clémence ou de miséricorde ; ce sont des démons, des vengeurs impitoyables du crime, les noires créations d'une mauvaise conscience ( 1 ) . Pour ceux qui sont au courant des annales mexicaines qui remontent à la plus baute antiquité, le fait récemment exploité de l'exhibition des derniers descendants des Az lèques paraitra pour le moins une mystification étrange ( 2 ) . Nous savons parfaitement aujourd'hui que dans les pro fondes vallées des Cordiliéres il se trouve des races crété. nisées qui offrent les mêmes caracteres de dégénérescence que ceux des crétins de notre Europe, MM. de Humboldt et Boussingault ont constaté ce fait, dans des localités qui étaient à 4,000 mètres au moins au-dessus du niveau de la mer . D'un autre coté, les cas de microcéphalisme sont loin d'être rares dans la race américaine, et il est très- probable que l'habitude existant chez certaines variétés de celle race de déformer artificiellement le crâne des nouveaux- nés a amené chez les descendants des dispositions organiques dégénératives ( 3) . . ( 1 ) Prichard , ouv. cité , t . II , p . 91 . ( 2) Voyez les opinions émises par MM. Baillarger et Ferrus lors de la présentation des Aztèques à l'Académie impériale de Médecine ( Bulletin de l'Académie de Médecine. Paris, 1838, T. XX, p . 1156) . (3) Voir dans la partie iconographique de cet ouvrage, planche II , fig. II , le portrait d'unc jeune microcéphale âgée de 22 ans, parfaitement bien con formée da reste, el qui nous donne l'exemple d'une dégénérescence dans l'espèce , avec une expression de figure qui dénote l'intelligence quoiqu'il y ait chez celle jeune fille absence complète de facultés. Il n'existe chez elle que la mobilité et la turbulence que l'on a pu remarquer chez ces petits élres incomplets ou arriérés que l'on nous a montrés comme les derniers repré senlauls des Aztèques, et qui sont des défauts communs aux enfants arriérés ou imbéciles, M. Baillarger a présenté récemment à l'Académie impériale de 464 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. Les portraits des anciens Aztèques, d'après ce que dit M. de Humboldt, sont remarquables par la dépression du front, d'où résulte la petitesse de l'angle facial, et les figures de leurs divinités nous offrent la même expression typique; c'est une forme qui parait avoir appartenu au beau idéal de la race, et que beaucoup de nations améri caines ont cherché à imiter au moyen d'une compression artificielle de la tête . Le même savant auteur remarque qu'il n'y a sur tout le globe aucune race chez laquelle l'os frontal soit aussi ſuyanl, et le front aussi petit ; il fait ob server cependant que le peu de hauteur du front, est jus qu'à un certain point compensé par la largeur qui est en général considérable. Le front plat était considéré par un grand nombre de tribus comme une beauté, et celte étrange idée a conduit principalement à l'babitude de mouler la tète , par les moyens que nous avons signalés. Mais encore une fois, nous aurons à revenir sur celle question dans l'examen comparé des déformations du système osseux chez les races modifiées naturellement ou artificiellement, avec les mêmes déformations chez les races modifiées d'une manière maladive ( 1 ) . Esquimaux. Les Esquimaux qui , sous le rapport phy sique forment un contraste si étrange avec la race mexi caine, ont néanmoins été raltachés à cette race å cause de l'idiome dont ils se servent. Ils doivent être compris, d'a > Médecine une microcéphale offrant les mêmes caractères ( Bulletin de l'A cadémie de Médecine, 1836, T. XXI, p . 650, 684) . ( 1 ) Ce que je dis de la traosmission héréditaire d'une difformité orga pique est un fait qui peut être confirmé par de nombreux exemples. Dans le portrait des Mexicains de notre temps , donné par Clavigère , nous voyons qu'ils sont assez grands et que leur laille est ordinairement au -dessus de la moyenne, mais qu'ils ont en général le front élroil. (CAUSES MIXTES) RACE AMÉRICAINE . 465 près M. du Ponceau, dans la catégorie des nations parmi lesquelles fut originairement répandue la forme ancienne des langues propres au Nouveau -Monde. Ils appartiennent à la souche américaine, quoique différant par plusieurs caractères très- saillants de la majorité des autres tribus . Du reste , elles ne sont pas les seules nations du Nouveau Monde, qui d'après le docteur Prichard , présentent de pareils exemples de déviations, et la forme pyramidale de leurs têtes , ainsi que la proéminence de leurs maxillaires supérieures dénotent un mélange de sang tartare. Les caractères physiques et moraux de cette race ictyophage qui , d'après l'expression de Lapeyrouse, préfère l'huile au sang, ont frappé tous les voyageurs, et il n'est peut-être aucun peuple de la terre chez lequel le climat, les meurs, les babitudes et l'isolement de toutes les autres nations, aient réalisé des modifications naturelles aussi frappantes. « Il est certain , dit Charlevoix , que de tous les peuples connus de l'Amérique, il n'en est point qui remplisse mieux que celui-ci la première idée que l'on aa eue en Europe des sauvages. Il est presque le seul où les hommes aient de la barbe (1 ) , et ils l'ont si épaisse jusqu'aux yeux , qu'on a peine à découvrir quelques traits de leur visage. Ils ont d'ailleurs , je ne sais quoi d'affreux dans l'air , de petits yeux effarés, des dents larges et fort sales, des cheveux ordi nairement noirs, quelquefois blonds, fort en désordre et tout l'extérieur fort brut. Leurs mæurs et leur caractère > ( 1 ) Celle partic de la description de Charlevoix ne s'accorde pas avec celle de Cranız , qui dit qu'ils ont lous les cheveux épais, roides , et d'un noir de charbon , mais point de barbe parce qu'ils se l'arrachent. Nons ferons remarquer en passant que l'absence ou la rareté de la barbe chez quelques races indigènes de l'Amérique, peut pareillement être le résultat d'une trans mission héréditaire; lenrs ancêtres ayant eu l'habilude de se l'arracher. 30 466 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES . » ne démentent point cette mauvaise physionomie . Ils sont féroces, farouches, défiants, inquiets, toujours portés à faire du mal aux étrangers ( 1 ) . » a Les babitudes des Hyperboréens, dit Lesson , sont છેà peu près les mêmes partout où on les a soigneusement obser vés . Vivant sur des points du globe où la nature semble expirante, ensevelie sous les glaces éternelles du pole, leur industrie s'est tournée vers la chasse et la pêche, leurs seules ressources pour se nourrir ; aussi y ont-ils acquis une grande habileté . La rigueur du climat pendant les longs hivers les a ſorcés à se creuser des abris souterrains et å y entasser des vivres pour l'époque où la pêche et la chasse sont impraticables . Dans leurs longues nuits polaires qu'éclairent à peine les aurores boréales , ensevelis sous la glace et la neige dans des yourtes profondément creusées sous terre, les Esquimaux vivent de poisson sec , de chair de cétacés et boivent avec plaisir l'huile de baleine qu'ils conservent dans des vessies . Ils cousent avec des nerfs leurs vêtements d'hiver qui sont faits de peaux de phoques dont les poils leur servent de fourrure ; ceux d'été sont taillés dans les intestins des grands cétacés, et ressemblent à des étoffes vernissées... Superstitieux à l'excès, ajoute le même écrivain, la race polaire, à cela près de quelques nuances , a présenté dans toutes les tribus des idées religieuses iden tiques ; mais une morale très-reláchée a fait adopter aux hommes la polygamie, prostituer sans pudeur leurs femmes et leurs filles, qu'ils ne considèrent que comme des créa tures d'un ordre inférieur dont ils peuvent faire ce que bon leur semble . » ( 1 ) Charlevoix. Histoire et description générale de la nouvelle France ( Paris , 1744) . Il est bon d'ajouter qu'il faut généralement accepler avec des réscrves les jogements du P. Charlevoix . (CAUSES MIXTES) RACE AMÉRICAINE. 467 Si je reporte maintenant mes souvenirs à l'époque où , il y a quelques années déjà, je m'occupais de l'état intellectuel et moral des divers peuples de la terre dans ses relations avec les influences exercées par le climat, les maurs, les habitudes, je me vois forcé de rectifier des jugements qui ne répondent plus à la manière dont j'ai dû comprendre depuis les modifications naturelles et les modifications ma ladives dans l'espèce humaine . La race des Esquimaux, à s'en tenir exclusivement aux récits de quelques voyageurs, serait non -seulement une race inférieure, ce que nous pouvons admettre sans bles ser la vérité pour ce qui regarde ces peuples si pen favo risés par le climat des régions hyperboréennes , mais elle serait encore une race maladive au point de vue du peu de développement du sens moral , de l'impossibilité d'être assimilée à une civilisation plus élevée , et de remonter ainsi vers un type supérieur. Celle dernière conclusion , å la quelle je m'étais arrêté antérieurement , ne serait cependant pas exacte si l'on se rappelle les lésions de l'ordre phy sique, intellectuel et moral qui forment les caractères principaux des races maladives, et si l'on adopte ma ma nière de voir à ce sujet. En effet, les idées erronées répandues par les premiers voyageurs qui nous renseignèrent sur les habitudes et les meurs des habitants de ce pays, ont été mieux appréciées depuis , et il m'importe de prouver , dans l'intérêt de la question, que tout individu capable de subir sous l'influence de l'enseignement une évolution intellectuelle, physique et morale, indice d'une rénovation qui peut se transmettre par l'hérédité, n'est pas un étre maladivement dégévéré. Or, ce qui est vrai pour l'individu ne l'est pas moins pour la race ou telle variété dans la race . J'appelle sur ce point l'attention du lecteur ; il s'agit des conditions curatives de 468 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. l'ordre moral applicables à l'espèce en général. Je conserve à ces conditions curatives la désignation de traitement moral, que dans un sens plus restreint nous appliquions jus qu'à présent aux aliénés, et je tiens à démontrer que nos études sur les dégénérescences dans l'espèce impriment un but plus élevé à l'action que nous sommes appelé à exercer sur les destinées de l'humanité souffrante . Les Esquimaux, qui fixent dans ce moment notre alten tion , appartiennent à la même variété de l'espèce humaine qui se trouve répandue le long des cotes de la mer polaire. Les premières relations des voyageurs nous représentent ces peuples, ainsi que nous l'avons dit , comme formant une race tellement abrutie, que l'on devait perdre à tout jamais l'espoir de l'améliorer et de l'assimiler à ces idées générales qui forment la base de la civilisation euro péenne, et qui constituent les véritables éléments du pro grės dans l'humanité . Cependant, å dater de 1721 , des hommes, dominés par une foi vive, résolurent d'implanter dans ces régions désolées les notions du christianisme . Leurs premiers efforts furent infructueux, et l'historien des missions moraves, Crantz, avoue que tout le zèle déployé par ces hommes dévoués était resté sans résultat. Jusqu'à ce moment, dit-il , nos missionnaires n'avaient pu décou vrir la trace d'aucune impression qn'auraient faite les vé rités qu'ils s'efforçaient de propager. Les Groënlandais, qui venaient de cantons un peu plus éloignés, étaient des hommes stupides, ignorants, incapables de réflexion , et le peu qu'on pouvait leur dire dans une courte visite , même quand ils l'avaient écouté avec quelqu'attention, s'éva nouissait bientot dans leurs perpétuelles pérégrinations. Ceux qui, vivant dans le voisinage des missionnaires, avaient reçu d'une manière suivie leurs instructions pendant plu sieurs années, n'en étaient pas devenus meilleurs ; ils étaient (CAUSES MIXTES) RACE AMÉRICAINE . 469 fatigués, blasés, endurcis contre la vérité... Les pressait on de prêter leur attention aux vérités du christianisme, ils témoignaient ouvertement leur répugnance, et leurs réponses évasives se formulaient à peu près en ces termes : « Montrez-nous le Dieu dont vous nous parlez, alors nous » croirons en lui et le servirons ... Nous l'avons invoqué » quand nous manquions de vivres et quand nous étions , malades, et rien ne nous montre qu'il nous ait entendus... · Nous pensons que ce que vous dites est vrai , mais puis » que vous le connaissez mieux que nous, faites en sorte par vos prières qu'il nous donne suffisamment de quoi , manger. Il nous faut un corps exempt de maladies, une » maison sèche , c'est tout ce dont nous avons besoin, tout » ce que nous désirons de lui ... Il nous faut des veaux ► marins, des poissons, des oiseaux, sans lesquels notre » & me ne pourrait pas plus subsister en paradis que notre » corps sur la terre ... Nous voulons descendre dans le sé jour de Torngarsuk, où nous trouverons en abondance , tout ce dont nous avons besoin , et sans qu'il nous en » coûte aucune peine . » Ces raisonnements et d'autres analogues indiquaient un peuple enfant, mais chez lequel existaient cependant cer taines idées d'une vie future, où ils ne pouvaient transpor ter, il est vrai, que les notions qui se rapportent à la vie matérielle et aux besoins incessants de chaque jour. Mais, d'un autre coté , l'avenir démontra aux Frères Moraves eux-mêmes qu'ils avaient eu tort de désespérer des condi tions régénératrices qui pouvaient exister au sein d'une population aussi misérable. Ces conditions ne se dévelop pent en tout état de choses que d'une manière lente et progressive. Elles subissent , que l'on me passe le terme, une période d'incubation . Elles n'atteignent le degré qui est l'indice de la véritable civilisation, que lorsque les gé 470 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. nérations se sont successivement transformées, el que celles qui se sont éteintes ont légué à celles qui suivent des aptitudes intellectuelles et organiques, sans lesquelles on ne peut comprendre les progrès dans l'humanité. Ceux qui ont jugé l'état intellectuel , physique et moral de certaines races , en dehors de ces idées si simples, ont oublié le point de départ des peuples Européens qui marchent aujourd'hui à la tête de la civilisation . Les mæurs des anciens Germains, telles que les a dé crites Tacite, leurs habitudes, leurs tendances et le degré de leurs aptitudes ne différaient pas, que je sache, de ce que l'on raconte de l'état intellectuel et moral des peuplades désignées sous le nom de sauvages, et l'assimilation succes sive des peuples occidentaux à la civilisation dont ils ont raison de se glorifier aujourd'hui, donnerait le démenti le plus formel à l'historien romain s'il avait considéré ces races comme incapables d'être régénérées, vu leur état extrême d'abrutissement et de misère ( 1 ) . Le même jugement appliqué aux races qui font l'objet de nos études actuelles , trouverait probablement sa con damnation dans l'avenir. L'ordre d'idées que nous abor dons a précisément pour but d'éclairer un des côtés les ( 1 ) Il est cependant un fait frappant pour quiconque étudie les conditions de l'ordre intellectuel , moral et physique qui président à la transformation successive des peuples . Ce fait est celui de la transformation héréditaire de certaines tendances qui constiluent, pour ainsi dire, le caractère des individus et des races , tendances qui ne se perdeat jamais complétement, el que l'on peut retrouver dans l'état de la civilisation la plus avancée . Le duel , par exemple, qui était un fait anormal dans la civilisation grecque el romaine, existait , comme on le sait , chez les peuples dont Tacile nous donne la des cription , et je n'ai pas besoin de dire où nous en sommes aujourd'hui sons le rapport d'une habilude qui a un véritable caractère de sauvagerie, el qui fait l'étonnement des peuples que nous regardons comme barbares. (CAUSES MIXTES) RACE AMÉRICAINE. 471 plus importants, et les plus pratiques de l'histoire des dé . générescences dans l'espèce humaine , puisqu'il s'agit d'en arriver à la déduction scientifique des principes qui doivent nous guider dans les essais de régénération applicables aussi bien aux races déchues qu'aux variétés maladives dans l'espèce. Pour en revenir à la race hyperboréenne , si abrutie et si misérable, nous apprenons dans les rela tions des Frères Moraves que le premier individu de cette nation qui se soit converti , était un homme d'une capacité intellectuelle vraiment extraordinaire pour l'état social dans lequel il vivait, et les missionnaires en parlent comme d'une personne qui était à tous égards extrêmement remar quable ; son nom était Kajarnak : « Cet homme est pour » nous, disent - ils , un sujet d'étonnement, surtout quand » nous nous rappelons quelles sont la paresse d'esprit et la stupidité des Groënlandais en général . Pour lui , ajoutent » ils , il est rare qu'il ait besoin d'entendre deux fois une » chose , il la retient dans sa mémoire et dans son cæur . » Il témoigne pour nous une extrême affection, un grand » désir d'être instruit , de sorte qu'il ne laisse pas perdre → un des mots qui s'échappent de notre bouche, et nous » prêle une altention que nous n'avions pas trouvée jus » qu'ici, même à un moindre degré, dans aucun de ses . n compatriotes ( 1 ) . . > ( 1 ) Il est un fait psychologique qui mérite d'être relevé dans l'histoire comparée des civilisations naissantes , c'est celui de l'apparition de ces hommes exceptionnels qui , grâce à une intelligence qui n'avait cependant pas trouvé son aliment dans le triste milieu où ils vivaient, ont pu remplir le rôle de précurseurs dans l'oeuvre civilisatrice . Le Groënlandais Kajarnak était un de ces hommes. Il faut lire dans le récit même des missionnaires les détails qui regardent cet homme extraordinaire : ils perdraient à être analysés dans un ouvrage purement scientifique . Je ne puis résister Déan moins au plaisir de relaler la manière simple el louchaole avec laquelle est 472 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES . Il faut rendre cette justice au gouvernement danois qu'il a secondé de tous ses efforts celte cuvre de régénération. On lit dans les Historical sketches, p . 62, que dans toute l'étendue de la cote occidentale, rien n'est plus rare que de trouver des exemples de ces barbaries qui accompa gnent partout la vie sauvage , ou de ces monstruosités qu'autorise ou que commande en quelque sorte le paga nisme partout où il est dominant. Comparé à ce qu'il élait il y a quatre-vingts, ou seulement cinquante ans, l'état du pays est ce qu'on peut appeler un état de civilisation. La nature du sol , le climat, les moyens auxquels doivent avoir recours les habitants de ces malheureuses contrées pour se procurer leur subsistance, sont autant de causes qui s'op posent à l'introduction de la plupart des arts des sociétés civilisées ; il est clair que le Groënlandais dont le pied ne foule qu'un roc stérile , ne pourra jamais se livrer aux tra vaux de l'agriculture ; il est évident que sous un ciel aussi rigoureux, il ne pourra jamais adopter les vêtements de l'Européen, n'aura jamais besoin des produits de nos ma nufactures et ne songera pas surtout à créer des établisse ments de ce genre dans son pays ( 1 ) . > racontée l'initiation de ce païen aux croyances dont il n'avait jamais en lendu parler auparavant. L'on des missionnaires ayant fait à quelques misé rables Groënlandais réunis antour de lui la Darration de la passion et de la mort du Christ , Kajarnak s'avança vers la table , en disant : « Quelles sont » les choses dont vous me parlez ? Redites - les moi encore, car je me sens » un grand désir d'être sanvé . » Depuis celle époque ce nouveau converli devint un des instruments les plus actifs de la propagande religieuse et morale chez ses compatriotes . Il avait l'intelligence très-ouverte, et il soggérait aux Frères qui l'iostruisaient, les mois qui leur manquaient pour rendre leur pensée ; il les corrigeait même parfois quand ils se servaient d'une expression qui n'était pas la bonne, car il les entendait à demi-mol. ( 1 ) Il n'est pas inutile de faire ressortir que la plupart des jugements (CAUSES MIXTES) RACE AMÉRICAINE . 473 Enfin d'après un rapport publié à une époque toute ré cente, les superstitions nationales de ces peuples hyperbo erronés émis par des historiens et des voyageurs sur l'état intellectuel et moral des différents peuples de la terre, tiennent en partie à la manière de juger ces peuples en les observant à travers le prisme de notre civilisation . Nous pouvons nous appuyer sur M. Abel Rémusat , cet apprécialeur si com pétent des institutions asiatiques, afin de réduire à leur juste valeur une foule d'assertions plus ou moins fausses, plus ou moins exagérées qui se sont produites dans ces derniers lemps surlout. La critique de l'auteur des Mė linges asiatiques est peut-être un peu acerbe, mais il faut la pardonner à un homme qui a fait, des meurs et des habitudes des peuples orientaux , l'objet de l'étude de toute sa vie. « C'est, dous pouvons le dire entre nous , » je cite les paroles de M. Abel Rémusat, « ude race singulière que celle race européenne ; el les préven - » tions dont elle est armée , les raisonnements dont elle s'appuie, frappe » raient étrangement un juge impartial , s'il en pouvait exister un sur la terre . Enivrée de ses progrès d'hier, et surtout de sa supériorité dans les » arts de la guerre, elle voit avec un dédain superbe les autres familles » du genre humain ; il semble que toutes soient nées pour l'admirer et la servir , et que ce soit d'elle qu'il a été écrit que les fils de Japhet habite » ront dans les tentes de Sem , et que leurs frères seront leurs esclaves. Il • faut que toules pensent comme elle et travaillent pour elle ... Ses enfants · se promènent sur le globe en montrant aux nations humiliées lears figu » res pour type de la beauté, leurs idées comme base de la raison, leurs imaginations comme le nec plus ultra de l'intelligence ; c'est là leur uni " que mesure . Ils jugent tout d'après cette règle , et qui songerail à en con » tester la justesse ? • Après avoir critiqué sans pitié la civilisation imposée de foules pièces aux ancieos sujets de la reine Obeïra, et aux habitants des îles Sandwich , civi lisation qui consiste à assister le dimanche au prêche en habit de drap poir el a singer d'une manière plus ou moins grotesque quelques -uns de nos osa ges et voire même certaines de nos institutions , M. Abel Rémusal eolre dans quelques détails sur la manière dont beaucoup de personnes comprennent la civilisation , et il ajoute : « Que l'industrie de tous ces peuples ( Chinois , Indoux , Esquimanx, velc, etc. ) cède le pas à celle des Occidentaux ; qu'ils renoncent en notre fa . 474 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. réens ont presque complétement disparu . Les pratiques de la sorcellerie sont, pour ainsi dire, maintenant inconnues tout le long du littoral . Dans les lieux où régnaient jadis la cruauté, la débauche et tous les vices qui les accompagnent, on trouve aujourd'hui, grâce à l'influence bienfaisante du christianisme , toutes les qualités opposées , la charité fra ternelle , la concorde, la modestie, et le degré de civilisa tion qui est compatible avec les circonstances particulières propres au pays. L'esprit des Groënlandais a été cultivé, leur cæur a été attendri et purifié, et quoique leur mode de vie , dit le rapport en question , annonce encore une cer taine rudesse, quoique leurs habitudes soient toujours très . différentes de celles que nous rattachons à l'idée de civili sation , il n'en est pas moins vrai de dire qu'ils forment aujourd'hui un peuple civilisé. Nations septentrionales de l'Amérique. Les belles races au teint cuivré , au sens si exquis que l'on trouvait depuis la baie d'Hudson jusqu'aux Montagnes -Rocheuses, et dont l'histoire se rattache d'une manière si intime aux guerres que nous avons eu à soutenir contre les Anglais au Canada, ont presque entièrement disparu . Ces penples avaient les plus admirables dispositions pour être assimilés d'une ma » veur à leurs idées , à leur littéralore, à leurs langues, à tout ce qui com » pose leur individualité nationale ; qu'ils apprennent à penser, à sentir et à » parler comme nous រ; qu'ils payent ces utiles leçons par l'abandon de leur » territoire et de leur indépendance ; qu'ils se montrent complaisants pour » les désirs de nos académiciens, dévoués aux intérêts de nos négociants, » doux, traitables et soumis ; à ce prix on leur accordera qu'ils ont fait quel » ques pas vers la sociabilité, et on leur permettra de prendre rang, mais » à une grande distance, après le peuple privilégié, la race par excellence, » à laquelle il a été donné de posséder, de dominer, de connaître et d'ins = truire. » ( Abel Rémusat : Melunges asiatiques, p. 244. Paris , 1829. ) (CAUSES MIXTES) RACE AMÉRICAINE . 475 > nière progressive au mouvement de la civilisation , mais leurs guerres intestines , les ravages de la petite vérole, les vices que leur ont inoculés les Européens, l'ivrognerie en tre autres, n'ont plus laissé de ces nations que quelques misérables débris qui errent par de lå les Montagnes-Ro cheuses où elles finiront par disparaitre. D'après l'aveu d'un auteur protestant, M. le docteur Prichard, il n'a pas tenu aux missionnaires catholiques français que ces peu ples ne fussent convertis au christianisme . Les missionnai res francais furent infatigables dans leurs tentatives , dit l'écrivain anglais, et un grand nombre trouvèrent la mort chez les Hurons . Le sang versé pour une cause si noble aurait fécondé cette terre, et ces races cannibales auraient subi une transformation des plus heureuses , si le contact de la civilisation telle que la comprenaient des colons avides et impitoyables, dont le lucre était le seul but d'acti vité , n'avait pas produit les effets dégénérateurs signalés par nous et qui font l'objet de nos études . Dans la partie méridionale du territoire des Etats- Unis, au sud des Lénapes et des Iroquois qui habitaient le Ca nada, vivaient une multitude de nations constituant , d'après le docteur Prichard , des races distinctes . La plupart de ces nations sont éteintes et les causes de leur disparition se rattachent à l'histoire des influences dégénératrices de l'or dre moral . Il suffit que quelques- uns de ces peuples aient survécu , et qu'ils aient subi une transformation radicale pour résoudre le problème des véritables éléments qui amė nent l'amélioration intellectuelle, morale et physique des races . Les Chérokees qui appartiennent à la confédération Creek, nous en présentent un exemple. L'histoire des Chérokees a été faite par M. Gallatin et l'on reste convaincu en lisant son ouvrage ( 1 ) que ces peu ( 1 ) Gallalin. Archéologia - Américania , p . 163. 476 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES . ples étaient admirablement organisés pour remonter vers un type supérieur. Le territoire qu'ils occupent est situé au nord et au sud du prolongement sud- ouest des monta gnes Appalachiennes . Leur population a augmenté , ce qui est déjà une preuve d'amélioration dans l'espèce, et de deux mille et quelques cents guerriers qu'ils étaient autrefois, ils se sont élevés à plus de quinze mille individus, y com pris douze cents nègres qu'ils possèdent comme esclaves. Il est probable, dit le docteur Prichard, que les Cherokees ont élé dans l'origine une branche de la race des Iroquois. Le docteur Barton et M. Gallatin s'accordent pour recon naitre une affinité essentielle quoiqu'éloignée entre les lan gues de ces deux races. Leur idiome est aujourd'hui une langue écrite. Un indien Chérokée nommé Séquoyah, que les Anglo-Américains connaissent sous le nom de Guess, a inventé un système de caractères syllabiques , lequel , sui vant M. Gallatin, est mieux adapté aux mots qu'il est des tiné à rendre que nos caractères alphabétiques . Les Chéro. kees ont maintenant des lois écrites, et paraissent marcher dans la voie de la civilisation ; on est donc fondé à croire, dit l'auteur de l'histoire naturelle de l'homme, qu'ils pourront transmettre leur nom aux siècles futurs, et qu'ils prouveront au monde, contrairement à l'opinion soutenue par quelques hommes prévenus , que les races natives de l'Amérique sont capables de participer aux bienfaits dont le christianisme a été la source pour les populations de l'ancien continent. Nous apprenons par M. Cattlin qui a visité les établisse ments des Cherokees et des Owhas sur la rivière Arkansas, dans la Louisiane, qu'ils ont de belles fermes, des champs immenses de blé et qu'ils habitent des maisons commodes el bien bâties . Il ajoute : « Les Creeks, de même que les Cherokees et les Choctaws, ont des écoles et des églises di rigées par des hommes pieux et d'un excellent caractère lont l'exemple leur sera d'une grande utilité . » ( CACSES MIXTES) RACE AMÉRICAINE. 477 Enfin , pour compléter cet aperçu , nous dirons que la constitution organique de ces peuples répond aux idées que nous pouvons nous faire d'un type parfait dans l'espèce humaine. On ne trouve pas chez eux l'occasion de leur ap pliquer ces dénominations qui , dans le langage des Indiens eux-mêmes, désignent une déviation d'un type normal . On n'y trouve ni la constitution physique des tétes plates, ni celle des pieds-noirs, ni les anomalies étranges que l'on ren contre chez quelques tribus indiennes sous le rapport de la forme de la lète , de la coloration de la peau et des che veux , soit que ces anomalies proviennent de maneuvres artificielles, d'usages particuliers transmissibles par l'héré dité ou qu'elles soient le résultat de quelque disposition organique maladive en rapport avec les habitudes, l'hy giène et les meurs des peuples nomades , chasseurs ou ic tyophages . La description suivante que j'emprunterai à la relation des voyages de Bartram dans l'Amérique, confir mera ce que je viens de dire, et quoiqu'il signale une ano malie spéciale chez les femmes de quelques-unes de ces tribus d'Indiens, il ne parait pas que cette anomalie, qui se rapporte surtout à la petitesse de la taille , ait exercé une influence marquée sur la déviation du type normal de l'hu manité chez les hommes de celte race . « Chez les Chérokees , dit Bartram, chez les Muscogulges et les nations confédérées des Creeks, les hommes sont de haute taille , d'un port noble, avec l'apparence de la vigueur, sans cependant avoir des formes athlétiques ; leurs mem bres sont bien proportionnés, leurs traits sont réguliers et leur physionomie est ouverte, pleine de dignité et d'une douceur qui n'exclut pas l'idée du courage ; au contraire, il y a dans la configuration de leur front, et de leurs sourcils quelque chose qui frappe, au premier abord , comme indi quant la bravoure et même l'héroïsme; leurs yeux, bien 478 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. ܪ qu'un peu petits , sont vifs et pleins de feu , et l'iris en est toujours poir ; leur nez incline vers le caractère aquilin ; dans tout leur extérieur régne un air de magnanimité, de supériorité et d'indépendance ; leur teint est d'un brun rou geatre ou cuivré, leurs cheveux sont longs, droits , assez gros, d'un noir de corbeau, et offrant même, sous certai nes incidences de la lumière, les reflets du plumage de cel oiseau. Les femmes des Chérokees sont grandes, svelles , élancées et délicates de formes ; leurs traits ont une par faite symétrie, leur physionomie est gaie et bienveillante, il y a dans tous leurs mouvements une dignité et une grâce ravissantes. .. Les femmes Muscogulges, quoique remarquablement pe tites , sont bien faites ; elles ont le visage rond , les traits beaux et réguliers, les sourcils hauts et bien arqués ; leurs yeux grands, noirs et languissants expriment la modestie, la réserve et la timidité ; c'est peut- êlre la race des femmes la plus petite qui soil encore connue ; très- rarement elles dépas sent cinq pieds ( mesure anglaise) et je crois que la plupart n'atteignent pas cette taille ; leurs mains et leurs pieds ne sont pas plus grands que ceux des enfants d'Europe à l'âge de neuf ou dix ans ; cependant les hommes ont une stature plus éle. vée que les Européens ; ils sont d'une taille gigantesque, ayant communément de cinq pieds huit ou dix pouces , a six pieds de baut, souvent plus et très - rarement moins. Leur couleur est beaucoup plus foncée que celle d'aucune des tribus du nord que j'ai eu occasion d'observer ... Les Cherokees sont encore plus hauts de taille et plus robustes que les Muscogulgess ;; leur race est à peu près la plus grande et la plus forte de toutes celles que je connais. Leur teint est plus clair , et chez les adultes surtout, il est ce qu'on peut appeler olivâtre ; chez quelques jeunes fem mes, on trouve un teint presque aussi blanc et aussi frais que celui des femmes européennes . » ( CAUSES MIXTES) RACE AMÉRICAINE . 479 Nous ne pouvons, comme on le conçoit, aborder la des cription de toutes les variétés de la race américaine, mais ce que nous avons dit suffit déjà pour établir les dissem blances qui existent entre ces variétés , quand on examine l'influence comparée des causes modificalrices et dégénératrices . Le climat , l'hygiène et les meurs sont toujours les trois points fondamentaux autour desquels se grouperont les observations des anthropologistes, les trois points dont il faut tenir un compte rigoureux dans l'appréciation des cau ses dégénératrices dans l'espèce humaine. Nous avons déjà eu de nombreuses occasions de faire ressortir l'influence des conditions climatériques, et c'est surtout en étudiant les différences qui existent dans l'orga nisation des indigènes de l'Amérique, ainsi que dans la ma nifestation de leurs aptitudes intellectuelles et morales , que celle question du climat acquiert une grande importance. Il n'est peut-être en effet aucune partie du monde, selon la remarque très -juste du docteur Prichard, dont la géogra phie physique se dessine par des traits aussi tranchés que celle de l'Amérique du sud, aucune dans laquelle les diver ses régions se distinguent aussi nellement entre elles par leurs caractères physiques . « L'Amérique du sud, dont la superficie est égale à plus de la moitié de l'Europe , s'étend , dit M. d'Orbigny, depuis la zone torride, jusqu'aux régions glacées de la Terre de Feu . Sa constitution orographique l'élève du niveau de la mer aux neiges perpétuelles ; son sol est on ne peut plus varié dans ses formes et dans son aspect : à l'Occident une vaste chaine de montagnes qui s'élève jusqu'aux nues, suit les rives du Grand Océan ; gla cée à son extrémité méridionale, sous la zone torride, elle offre partout les climats les plus divers ; stérile, sèche et brûlante sur les pentes abruptes de son versant ouest ; tem pérée ou froide sur ses immenses plateaux ; couverte d'une 480 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. végétation sur les pentes légèrement inclinées de son ver sant est . A l'Orient , des collines boisées, bornées par l'Océan Atlantique , présentent une uniformité remarquable d'as pect , de composition, de formes . Au milieu de ces terrains si distincts, des plaines immenses , d'abord froides, arides et sèches sur les parties méridionales , puis tempérées , verdoyantes avec un horizon sans bornes sur les pampas ; brûlantes enfin et couvertes de forêts sous la zone lorride. , Tels sont les trails généraux de la nature dans les lieux dont nous parlons ; et l'influence qu'ils exercent sur les carac tères physiques et moraux des hommes qui peuplent ces parties a été parfaitement définie par M. d'Orbigny , auquel nous avons emprunté cette description topographique. C'est d'après ce même auteur que nous avons pu faire ressortir dans nos prolegomėnes les caractères physiques de la race Quichua, chez laquelle on remarque celte sin gulière anomalie qui consiste dans le développement exa géré des poumons et des cavités pectorales, et les mêmes conditions climatériques impliquent pareillement dans la race Américaine, de nombreuses déviations d'un type phy sique qui serait propre aux habitants d'une autre contrée . Ces déviations se résument dans la diversité de coloration de la peau , et dans la contexture particulière des cheveus , le plus ou moins d'élévation de la taille , le plus ou moins de développement dans l'appareil du système musculaire, et finalement dans la forme de la tête elle-même. Mais cette dernière déviation d'un type primitif n'est pas loujours, comme on sait , le résultat d'une modification naturelle ; l'usage existant, chez les tribus du sud particulièrement, d'aplatir la tête des enfants, se rallache à des idées qui porteut ces peuples à modifier d'autres parties du corps ( 1 ) . ( 1 ) L'habitude de ces déformations artificielles forme un des caractères ( CAUSES MIXTES) RACE AMÉRICAINE. 481 Les différences dans l'hygiène et les meurs ne sont pas moins remarquables dans leurs effets sur la race Améri caine, que sur les autres races . Les tribus de cultivateurs des provinces de Moxos et de Cbiquitos ont montré beau coup plus d'aplitude pour la civilisation que les tribus nomades occupées de chasse et de pêche. Quelques- unes de ces premières tribus ont embrassé le christianisme, et l'intelligence de plusieurs s'est notablement développée. On compte dans l'Amérique du sud , plus d'un million et demi d'indigènes de race pure qui professent le christia nisme. Ces indigènes qui appartiennent aux branches Pé ruvienne, Moxéenne, Brasilo-Guaranienne ont échappé jusqu'à présent aux ravages causés par l'alcoolisme , et il y a tout lieu d'espérer que si ces indigènes parviennent un jour à se croiser avec les Européens dans les conditions morales qui assurent la continuité de l'espèce et son perfec tionnement ultérieur, il en résultera une race nouvelle dont l'avenir sera plus glorieux peut- être que celui des anciennes nationalités de cette partie du monde ( 1 ) . Il existe principaux de la race Américaine . Ce n'est pas seulement la léte que cer laines tribus se déſorment , mais il est encore d'usage chez quelques- unes de s'allonger indéfiniment les oreilles . Parmi les tribus du nord , il existe unc coutume dont il est fait mention dans les récits de tous les voyageurs qui ool visilé celle côle : c'est l'habitude qu'ont les femmes de se pratiquer dans la lèvre inférieure une incision où elles introduisent un ornement en bois . Ces praliques sont- elles le résultat de quelqu'idée religieuse ? Cela est très -douteux. Il est probable que ces singuliers usages , dont quelques-uns peuvent exercer une action si funesle sur l'organisme en général , et sur les facultés intellectuelles en particulier , tiennent à l'idée que se font les peuples d'un type absolu en fait de beauté . La mode des petits pieds chez les Chinoises, et celle des lailles déformées au moyen du corset chez les femmes européennes , ne reconnaissent pas d'autre origine. ( 1 ) Tout démontre , en étudiant l'histoire de celle race intéressante , 31 482 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. une différence très-grande tant au moral qu'au physique entre les tribus agricoles dont nous parlons, et les Péche rais ou ictyophages de la Terre de Feu . Rien ne peut se comparer à leur vie misérable, ainsi qu'à la triste con dition de leurs femmes. Ces malheureuses supportent les l'existence d'un premier état de civilisation . Comment celle civilisation a-t - elle disparu ? A quelle époque faire remonter l'origine des ruines mo numentales trouvées dans les contrées habitées par les nations alpestres de l'Amérique du Sud ? Ce sont là des problèmes bien difficiles à résoudre. Nous savons seulement qu'a l'époque de la conquèle, plusieurs nations Amé ricaines conservaient encore des habitudes qui semblaient se rallacher à an état supérieur de civilisation . Si l'on en croit les auteurs et les voyageurs, plusieurs coulumes remarquables se conservent encore parmi les races allé ghaniennes ; quelques -uns ont cru y reconnaître des institutions du judaisme. Les Chérokees avaient une cité de refuge ou de paix ( Ecotheh ), où même les meurtriers trouvaient pour un temps un asile . On y entretenait un feu perpétuel, et c'était la résidence des hommes bien -aimés, en la présence desquels aucun acte de violence ne pouvait être commis. Quant aux monuments relrouvés dans le pays des Amayras el connus sous le nom de monuments de Tiaguanaco, annoncent, dit M. d'Orbigns, une civilisation plus avancée peal-être que celle de Palanqué. Ils se com posent d'un lumulus élevé de près de 100 pieds, entouré de pilastres ; de temples de 100 à 200 mètres de longueur, bien orienlés à l'est, ornés de socles, de colonnes anguleuses colossales, de portiques monolithes que re couvrent des grecques élégantes ; de reliefs plats d'une exécution régulière, quoique d'un dessin grossier, représentant des allégorics religieuses du soleil et du condor son messager ; de slalues colossales de basalle, char gées de reliefs plats, dont le dessin à tête carrée est à demi- égyptien, et enfin d'un intérieur de palais , formé d'énormes blocs de rochers parfaite ment laillés, dont les dimensions ont souvent 8 mètres de longueur sur 4 de largeur et 2 d'épaisseur. Dans les temples et dans les palais les pans des portes sont non pas inclinés comme dans ceux des Incas, mais perpendicu laires, et leur vaste dimension , les masses imposantes dont ils se composent dépassent de beaucoup, en beauté comme en grandeur, tout ce qui poslé rieurement aa été båti pour les locas . ( CAUSES MIXTES) RACE AMÉRICAINE . 483 privations les plus rudes, et le poids de l'esclavage auquel sont exposées les femmes des nomades, est incomparable ment plus pénible pour elles que pour les femmes des tribus sédentaires, qui demandent au sol leurs moyens d'existence . Cette dernière condition a peut-être une im portance plus grande qu'on ne pourrait le croire sur les dé générescences dans l'espèce humaine ; nous aurons occa sion d'en dire quelques mots en parlant des phénomènes de l'hérédité, ainsi que de la condition des femmes dans les sociétés orientales . Enfin , les influences de l'ordre moral doivent être prises en considération chez les peuples les plus séparés de nous par le mode de civilisation . « Les Guaranis du Paraguay , de Coriente et de Bolivia , soumis presque en esclaves aux co lons, ont, dit M. d'Orbigny, l'air triste , abaltu ; l'indiffé rence se peint sur leurs traits ; ils ne semblent ni penser, ni sentir . Les Guaranis indépendants ou Guarayos, nous montrent une figure douce, intéressante, pleine de fierté ; leur aspect dénote des hommes spirituels . ) C'est pareillement aux influences de l'ordre moral qu'il faut rattacher ces instincts spéciaux de cruauté et d'abru tissement que nous avons déjà signalés , d'après de Hum boldt et M. d'Obigny, chez les Ottomaques, les Iaroures , les luaracares et d'autres peuples dont l'état intellectuel peut être considéré comme une déviation du type normal de l'humanité . Les tendances mauvaises, qui forment le caractère dominant de ces peuplades , se sont transmises héréditairement à leurs descendants, avec certaines condi tions organiques qui doivent être prises en sérieuse consi dération au point de vue des indications curatives. Dans quelques circonstances ces conditions ont été modifiées par l'influence de la civilisation , mais dans d'autres elles ont constitué un de ces états de dégénérescence maladive qui 484 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES . amène inévitablement, dans la théorie qui nous guide, l'ex tinction de la race . C'est ainsi qu'au centre du groupe mé diterranéen de l'Amérique du sud, existait déjà au temps de la conquête une nation qui mangeait ses prisonniers, et qui , par la nature de ses instincts féroces, était redoutée des tribus qui l'environnaient. C'était la nation Canichana qui aujourd'hui encore est la terreur des autres . Les mæurs de ce peuple ont été modifiées, il est vrai , par le régime des missions , mais les récils des voyageurs mo dernes nous apprennent qu'il a conservé beaucoup de ses meurs primitives . Un des caractères auxquels on peut reconnaitre cet état de dégénérescence maladive, est l'isolement dans lequel vivent ces races, et leurs dispositions réfractaires à loul effort d'assimilation sociale . Dans les civilisations euro péennes on les a désignées sous le nom de classes dange reuses ; dans la société Indoue on rencontre pareillement des associations malfaisantes qui, sous l'influence d'impul sions dont on n'a pu encore pénétrer le caractère myslé rieux , sont devenues la terreur des populations Indiennes et des Européens eux -mêmes, par leurs tendances homi cides. Dans le rapport du gouverneur de la Guyanne, que j'ai eu l'occasion de citer à propos de la colonie de Mana, il у est fait mention de tribus indiennes qui vivent dans un état de vagabondage autour des habitations, et qui ne veulent ni se fixer au sol , qu'elles refusent de féconder par le plus léger travail , ni s'assimiler au mouvement civilisa teur dont elles sont les indifférents et stupides témoins. Ces hordes forment des associations de 35 à 40 personnes ; leur petit nombre qui va toujours en diminuant, les rend inoffensifs, mais ils sont d'une indolence sans exemple, et ils font consister le suprême bonheur dans la facullé de (CAUSES MIXTES) RACE AMÉRICAINE . 485 satisfaire leur paresse . Ils vivent de chasse et de pêche et passent leur vie couchés dans leurs hamacs qu'ils portent partout avec eux. Ils ont fui le voisinage des Hollandais qui n'ont pu les civiliser, et l'habitude de boire des liqueurs fortes est tout ce qu'ils ont conservé de leurs rapports avec les Européens. Cette passion dégénératrice à satisfaire est le seul mobile qui les stimule et les fasse momentanément sortir de leur apathie maladive, et ils font tout leur possible pour se procurer celle liqueur pernicieuse qui achèvera immanquablement l'æuvre de la dégénérescence dont ils ont le germe, et dont ils portent le cachet sur leur physio nomie abrutie. Ils n'ont en général pour habitation qu'un grand hangar appelé carbet dans le pays, et ils y suspendent leurs hamacs. Le gouverneur ayant témoigné sa surprise qu'aucun de ces hommes n'ait été converti à la foi catbo lique, ou ramené à nos usages, il lui fut répondu que toutes les tentatives avaient été infructueuses. Ils reconnaissent pour mobile supérieur un génie malfaisant, et croient à mille prestiges ou superstitions qui les portent à se per suader que celle maligue influence les menace incessam ment et les domine. A Dieu ne plaise que je veuille insinuer par ces exemples que ces races soient tombées dans un tel état de dégrada tion maladive, que la dégénérescence soit pour elles un fait acquis, et qu'il faille renoncer à les changer par la double et salutaire influence du traitement moral et du traitement physique. Les faits de guérison que nous avons déjá cités chez certaines tribus Africaines ( 1 ) et Améri ( 1 ) Il est certain que lorsque les Européens curent été pour la première fois frappés de la vue des Boschismans, ils durent concevoir l'idée que celle race dégradée appartenait à une espèce différente . Leurs jambes arquées comme celles des espèces animales qui se rapprochent le moins de nous , 486 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. caines les plus dégradées en apparence , tout en nous don nani l'espoir de pouvoir modifier ces races, nous apprennent l'atrophie des muscles du mollel qui existent à peine chez enx à l'état rudi mevtaire, copsliigenl des déviations frappantes du type normal de l'huma pité ; et encore une fois, l'ensemble de leur physionomie repoussanle était de nalure à faire paitre une répulsion involontaire. Lorsqu'on eut mieux étudié les causes d'une pareille dégradation , on pul concevoir l'espérance d'améliorer ces malheureux , et les physiologistes qui se placèrent au poiol de vue élevé des influences réciproques du physique sur le moral, comprirent bien mieux les effets de la misère el de la persécution sur la race humaine. « Autant elle est belle et puissante, dil le docteur Yvan , au milieu du bien ètre, de l'abondance et de la sécurité, autant elle est hideuse , débile à l'élat de sauvagerie, et dans ce prétendu état primitif qu'on s'avise parfois de nous vanter. » Le même observateur se rattache aux idées que nous avons déjà émises daos nos prolégomèncs sur l'état de dégénérescence de ces malheurcox , et il elablit , d'accord en cela avec les savaots voyageurs qui opt si bien étudié le point de départ de la dégradation des Boschismans, qu'ils sont une ramifi calion de la race hollenlole réduite à la condition la plus misérable par les poursuites dont ils ont été l'objet. « Eulourés de Caffres, de Hottentols qui leur ont voué une baiae implacable, ces malheureux ont eu toutes les peines du monde à perpétuer leur race. Ils n'ont pas eu seulement à se défendre contre ces ennemis cruels, mais encore contre les formidables animaux qui peuplent celle vieille lerre d'Afrique, et pour lesquels ils devenaient une proie d'autant plus facile, qu'ils étaient dénués de tous moyens de défense . Pour échapper à lant de dangers, ils se sont vus contraints d'établir leurs demeures sur les arbres les plus élevés des forêts, dans les antres les plus ipaccessibles, et de soutenir leur misérable existence à l'aide des aliments les plus dégoûlants. Les persécutions et la misère ont rendu les Boschis mans méchants et cruels , et dans leur faiblesse , ils n'ont éladié la nature que pour lui emprunter tout ce qu'elle possède de funeste et de délétère, afia de l'employer contre leurs ennemis . Personne ne connait mieux qu'eux les plantes vénéneuses et les reptiles les plus dangereux , dont ils extraient les principes toxiques pour préparer leurs flèches ; aussi la plus légère bles sure faite avec les armes de ces ètres faibles el chétifs , est -elle loujours mortelle » ( D. Yvan , ouv . cilé , p . 125 ) . > 1 ( CAUSES MIXTES) RACE AMÉRICAINE. 487 en même temps que l'æuvre de la régénération est com plexe, et qu'il faut de toute nécessité établir la théorie de la formation des êtres dégénérés, et préciser les véritables caracteres distinctifs des modifications naturelles dans l'es pèce humaine, et des modifications maladives, afin de pou voir appliquer les remèdes convenables . L'étude de ces phénomènes pathologiques de l'ordre physique et de l'ordre moral qui s'enchainent et se commandent réciproquement, et qui se transmettent par l'hérédité , nous enseigne pa reillement que les causes dégénératrices si fatales pour les individus, le sont également pour la famille et pour l'es pèce. Il n'est pas de société où n'existent des races modi fiées maladivement, dont le contact constitue un état per manent de danger pour les autres parties du corps social . L'ignorance où l'on est le plus ordinairement des carac tères distinctifs de ces variétés maladives, établit une dé plorable confusion dans le traitement . Lå, où l'élément de la thérapeutique morale devrait exercer son influence, ré gne exclusivement la force répressive de la loi ; et d'un au. tre côté, des espérances qui doivent être tristement déçues dans la pratique, dirigent toute l'activité des forces médi cales vers la guérison d'étres immodifiables, ainsi que cela se voit pour les imbéciles , les idiots et les crétins confir més, ces types d'êtres dégénérés qui , la plupart du temps , ne sont déjà plus les représentants d'un état pathologique simple et isolé , mais qui résument parfois dans leurs per sonnes tous les éléments dégénératifs de leurs ascendants ( 1 ) . ( 1) Je signale dans ces quelques lignes un des côlés les plus délicals de la question thérapeutique, telle que nous aurons à la traiter dans la deuxième partie de cet ouvrage. Pour ce qui regarde l'amélioration des condamnés , par exemple, les systèmes se confondent et se heurlent à un point tel , que quelqnes hommes spéciaux out lout à fait perdu l'espoir de moraliser celle -488 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. Des différentes considérations que nous avons émises sur les influences dégénératives comparées, on peut tirer les conclusions suivantes, dont les unes se rapportent au mode d'action de ces influences sur les races humaines, et dont les autres suffisent déjà pour nous mettre sur la voie des indications curatives générales , les indications spéciales devant être l'objet d'une œuvre tout à fait distincte . Les causes de la dégénérescence de l'individu , lorsqu'on Iransporle cette étude dans l'espèce, ne doivent plus être considérées dans leur action isolée, ainsi que nous avons dù le faire en étudiant les effets pathologiques produils dans l'organisme par l'alcool , l'opium , le plomb et les au tres agents intoxicants, mais il est indispensable de faire la part des modifications amenées par les causes mixtes . Nous faisons rentrer dans cet ordre de causes les influen ces générales signalées par les anthropologistes : le climat et les maurs ; nous y rattachons de toute nécessité les in catégorie d'individus . Il n'existe plus , à proprement parler, en France de système exclusif de moralisation dans les prisons ; et les nouveaux établisse ments de ce genre qui se crécnt, sont båtis , il faut bien l'avouer, aulant dans la prévision des systèmes existants, que dans celle des systèmes futurs. Il n'est, à mon avis , qu'un seul moyen de résoudre ce difficile problème de l'a mélioration des races et des variétés maladives dans l'espèce , c'est de bien établir, ainsi que nous cherchons à le faire , les différences qu’on observe entre les modifications naturelles et les modifications anormales dans l'espèce humaine , et d'en arriver ainsi à bien préciser les indications répressives et les indications curalives . Il existe, dans loute accumulation de prisonniers don née, des catégories diverses qui foules , au point de vue de la moralisation, réclament des traitements répressifs et moralisateurs divers . Je ne ſais pas sculement allusion à ceux que l'on doit considérer comme de véritables aliénés, mais à ceux encore qui, sous le rapport des influences héréditaires , et du milieu social dans lequel ils ont élé développés , forment des varié lés spéciales sur lesquelles j'aurai à m'expliquer. Ce serait prématuré quc de le faire en ce moment. DÉDUCTIONS PRATIQUES . 489 fluences particulières qui sont plus spécialement encore du domaine des sciences médicales . Ces influences , dont le degré plus ou moins considérable de nocuité est en rapport avec la constitution géologique du sol, avec les conditions de logement, de profession , d'industrie, de nourriture, sont pour beaucoup d'individus un second climat, et créent chez eux une seconde nature. Chacune de ces influences prise isolément suffit pour modifier d'une manière normale les races humaines, en ce sens que l'organisme finit par s'adapter au mode nouveau de l'existence qui lui est faite ; elle peut aussi, dans le cas d'intoxication surtout, les modifier d'une manière maladive et les faire dégénérer. Elle crée dans tous les cas des apti tudes organiques qui se transmettent par l'hérédité, et qui forment les caractères distinctifs des races humaines et des variétés maladives dans ces races . Mais de la combinaison des diverses causes réunies, (causes spéciales et causes mixles) résultent des modifications complexes, qui constituent l'histoire pathologique toute en tière du genre humain, non - seulement au point de vue des maladies ordinaires et des dégénérescences de l'ordre phy sique, mais encore au point de vue des lésions d'un ordre supérieur. Ces lésions se révèlent à l'observateur par des signes non moins certains que ceux qui consistent dans le rabougrissement de la taille , l'éliolement général, la con formation vicieuse de la tête , les arrêts généraux ou partiels de développement, l'improductivité et tous ces phénomènes extérieurs qui annoncent aux yeux les moins clairvoyants la dégradation physique de l'espece .... Les signes de dégénérescence de l'ordre moral se ré . sument dans les troubles ou l'affaiblissement des forces intellectuelles , dans la perversité des instincts, dans les manifestations si multiplices, en un mot, du mal moral dans l'humanité . 490 INFLUENCES DÉGÉNÉRATRICES COMPARÉES. La loi de succession des faits pathologiques qui se com mandent et s'enchainent réciproquement, se retrouve avec toutes ses conséquences fatales dans l'ordre moral, aussi bien que dans l'ordre physique. Les mauvaises tendances et les instincts pervertis, les erreurs et les préjugés sont également transmissibles par l'hérédité, et constituent ces phénomènes maladifs d'un ordre supérieur qui sont les signes précurseurs de la décadence des peuples, lorsque le mal tend à se généraliser ( 1 ) . ( 1 ) La séparation que nous établissons ici entre les dégénérescences phy. siques et les dégénérescences morales, repose plutôt sur le besoin de faciliter les côtés si multiples et si divers de celle difficile étade, que sur un principe absolu . J'ai déjà eu l'occasion de démontrer dans mes Eludes cliniques que l'homme, ce composé de matière et d'esprit, doit élre considéré comme unene unilė , qui ne peut dégénérer dans sa constitution physique, sans dégé nérer dans sa constitution intellectuelle et morale, et réciproquement. Mais il importe ici de prévenir une objection des plus graves, ou plutôt de pré munir conlre les conséquences que l'on pourrait déduire des principes que je viens d'émellre, si on leur donnait une application trop large au point de vue de la moralité des actes bumains , et de la responsabilité encourue par ceux qui violent les lois , et qui sont passibles de la justice humaine. Le principe en vertu duquel se transmeltent héréditairement les disposi tions organiques , intellectuelles et morales des parents , est irrefragable . Mais ce qui ne l'est pas moins , c'est la création de certaines variétés maladives dans l'espèce humaine qui résument dans la personne des individualités qui les composent, les déviations soit physiques, soit morales du type normal de l'humanité, qui font l'objet de nos études . Que chez la plupart de ces indi vidus les fonctions physiologiques ne s'exerceat plas dans la plénitade de leur action, et que d'un autre côté leurs intelligences soient plus réfractaires aux notions da progrès, leurs conscicoces p! us obscurcies et moins capables de s'assimiler les principes de toute justice et de loute morale, ceci est encore le résultat de leur condition dégénérée . Mais s'ensuit- il pour cela que tous les individus atteints de dégénérescence en soient également arrivés à ce point ex trème qui implique, vu l'absence complète des phénomènes de la conscience, l'irresponsabilité des acles ? Non certainement et nous avons déjà établi DÉDUCTIONS PRATIQUES . 491 Les données scientifiques au moyen desquelles il nous est possible d'établir l'action des causes dégénératrices , et la classification des êtres dégénérés , reposent sur l'obser vation des faits pathologiques de l'ordre intellectuel , phy sique et moral , tels que nous les fournissent l'histoire des différentes civilisations , ainsi que la statistique morale applicable à ces mêmes civilisations . Dans les anciennes sociétés fortement constituées, les va riétés dégénérées se retrouvent plus facilement à l'aide des moyens d'investigation que nous fournissent les statistiques des faits anormaux, qui intéressent le développement et l'action des forces administratives dans les pays européens . Ceci ne veut pas dire que toutes les causes des dégéné rescences dans l'espèce y soient parfaitement appréciées, et nous avons eu occasion de faire ressortir que là , où les dans nos prolégoinènes qu'il y a une distinction à faire entre les dégéné - rescences parlielles et les dégénérescences générales . En dehors de ce fail de classification, qui a son importance pour ce qui regarde la valeur des acles moraux chez les individus, il en est encore un autre qu'on doit admellre, à moins de porter alleinte à toutes les notions que nous pouvons avoir du juste el de l'injuste , du bien et du mal dans l'humanité ; c'est le fait de la compatibilité du mal moral avec un organisme sain , et celui d'un or ganisme défectueux ou maladif avec l'exercice vormal des facultés intellec luelles ou affectives : chacun peut trouver des exemples à l'appui de celle double proposi