De l'influence des femmes sur la littérature française  

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"Les femmes menoient un genre de vie réglé, sédentaire; au lieu de chanter, de jouer des instrumens, de préparer et de donner des concerts, elles passoient une grande partie de leurs journées à leurs métiers, occupées à broder ou à faire de la tapisserie: pendant ce temps, une demoiselle de compagnie lisoit tout haut; les visites, beaucoup moins fréquentes, suspcndoient la lecture, et non le travail. Quand les femmes entreprenoient, comme une chose fort simple, de remeubler à neuf, de leurs mains,une grande maison ou un vaste château, les longues lectures ne les effrayoïent pas. Ces éternelles conversations qui, dans les ouvrages de mademoisellede Scudéri,suspendant la marche du roman, nous paroissent insoutenables, étaient loin de déplaire." --De l'influence des femmes sur la littérature française (1811) by Madame de Genlis

English translation:

"Women led a stereotyped and sedentary kind of life. Instead of singing, playing, and getting up concerts, they spent a great portion of the day at the embroidery frame, plying their needle in embroidery or tapestry, while one of the company read aloud. ... It was the most natural thing in the world for them to renew the upholstery of mansion or castle, and there was no desire to be short of reading during these lengthy tasks. Those eternal conversations in the works of Mademoiselle de Scudery which suspend the progress of the story and appear to us so unwarrantably irrevelant, were by no means unwelcome."

--Translation by John Davies found in Koerting

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De l'influence des femmes sur la littérature française (1811) is a book by Stéphanie Félicité, comtesse de Genlis.

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DE L'INFLUENCE DESFEMMES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. Il DE LIMPRIMERIEDE CELLOT. DE L'INFLUENCE DES FEMMES SUR LA LITTÉRATURE FRANÇAISE, COMME PROTECTRICES DES LETTRES ET COMME AUTEURS; ou Piufcia DE L'HISTOIRE DES FIJIMI. rHAHÇlISES LES PLUS GiLiBRES. PAR MADAME DE GENLIS. Je Juui. des travaux qui surpasent les mieni. La lUin. CIIEZ MARADAN, LIBRAIRE, RUE DES GltAUDS-ÀUGUSTIXOe NO, Q. 1811. AVERTISSEMENT. ON a donné au public plusieurs ouvrages volumineux, contenant l'histoire des femmes auteurs; mais la plus grande partie de ces auteurssont très-médiocres, ou même toutà fait dénués de talent, et les trois quarts de ces femmes célèbres portent les noms les plus obscurs et les plus oubliés. On a fait cet ouvrage sur un plan très-différent:on n'y parlera que des femmes qui ont eu quelqu'influence sur la littérature française, parce que cette recherche est par elle - même intéressante, curieuse et neuve, qu'elle ramenera souvent à la peinture des mœurs du temps où ces femmes ont écrit, et qu'enfin elle produira surtout à cet égard une foule d'observations nouvelles. Les protectrices des lettres ne devoient pas être omises dans cet ouvrage, puisqu'elles ont eu nécessairement une grande influence sur la littérature, en encourageant, en récompensant des talens qui, faute d'appui, n'auroient pu souvent ni se développer ni se perfectionner. On ne parlera que des femmes qui n'existent plus. On a tâché d'offrir dans cet ouvrage, non un tableau, mais une esquisse légère de la littérature française, et des progrès de la décadence et de la renaissance du goût et des bons principes. Ou a indiqué l'origine et les causes du mauvais goût qui trop long-temps a obscurci l'éclat de cette brillante littérature, que tant de chefs-d'œuvre ont élevée si haut. Enfin cette histoire rapide est précédée par desréflexions sur les femmes en général,et particulièrement sur Usfemmes auteurs. RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES SUR LES FEMMES. LES — hommesdellrttres f ont sur les femmes auteurs une supériorité de fait qu'il est assurément impossible deméconnottre et de contester:tous les ouvrages de femmes rassemblés ne valent pas quelques belles pages de Bossuet, de Pascal, quelques scènes de Corneille, de Racine, de Molière,etc.; mais il n'en faut pas conclure que l'organisation des femmes soit inférieure à celle des hommes. Le génie se compose de toutes les qualité qu'on ne leur conteste pas, et qu'elles peuvent posséder au plus haut degré;l'imagination, la sensibilité, l'élévation de l'Ame. Le manque d'études etlvëduca'tion ayant dans tous les temps écarté les femmes de la carrière littéraire, elles ont montré leur grandeur d'ime, non en retraçant dansleurs écrits des faits historiques, ou en présentant d'ingénieuses fictions,mais par des actions réelles; elles ont mieux fait que peindre, elles ont souvent, par leur conduite, fourni les modèles d'un sublime héroïsme.Nulle femme, dans ses écrits, n'a peint la grande AIne de Cornélie; qu'importe, puisque Cornélie ellemêmen'est point un être imaginaire, et n'avons-nous pas vu, de nos jours, durant les tempêtes révolutionnaires, des femmes égaler les héros par l'énergie de leur courage et par leur grandeur d'âme? Les grandes pensées viennent du cœur (i), et de la même source doivent ( quand rien ne s'y oppose ) résulter les mêmes effets. On répète, pour prouver l'infériorité des femmes, que nulle d'elles n'a fait une 1)nnc tragédie, ou un beau poëme épique. Une multitude, innombrable d'hommes de lettres ont fait des tragédies, et nous ne comptons que quatre grands poëtes tragiques, et c'est beaucoup; nulle (1) Vauvenaranci. autre nation n'en peut compter antant. Nous n'avons qu'un seul poëmeépiquef et ilfautavouer qu'il est extrêmement inférieur au Paradis perdu et à la Jérusalem délivrée. Cinq femmes seulement parmi nous ont essayé defaire des tragédies, et non-seulement aucune n'a éprouvé comme tant d'auteurs, le chagrin d'une chute honteuse, mais tonles cestragédies curent un grand succès dans leur nouveauté(i). Les jeunes gens au collège, nourris de la lecture des Grecs et des Latins, font presque tous des vers; et pour peu qu'ils aient de talens, ils forment le désir ambitieux de travailler pour le théâtre. On doitconvenir que ce n'est, pas une idée qui puisse se présenter aussi (i)Ârric et Petus, demademoiselle Barbier, eut seize représentations; toutes ses autres pièces furent de même reçues avec de grands applaudisscmens. Laodnmic, de mademoiselle Bernard, cul vingt représentations; Brutus, de la même, eu eut vingt-cinq. Lo Amazones, de madame du Bocage, eurent aussi un grand nombre de représentations. Son poëme dpique , la Colornbiude, eut beaucoup de succès, et fut traduit en plusieurs langues. naturellement à une pensionnaire de couvent, et à une jeune personne qui entre dans le monde. Dira-t-on que nul des rois, des grands capitaines, des hommes d'état, n'a eu de génie, parce qu'aucun d'eux n'a fait une tragédie, quoique néanmoins plusieursd'entr'euxaient été poëtes? Dira-t-on que les Suédois, les Danois, les Russes, les Polonais, les Hollandais, ces peuples si spirituels , si policés, ont une organisation inférieure à celle des Français, des Anglais, des Italiens, des Espagnols et du Allemands, parce qu'ils n'ont pas produit de grands poëtes dramatiques? Nous ne pouvons exceller dans un art que lorsque cet art est généralement cultivé dans notre nation, et dans la classe où le ciel nous a placés. Le peuple le plus célèbre dans l'histoire, les Romains, n'ont point eu de bons poëtes tragiques. Des millions de porte-faix, et des milliers de religieuses et de mères de famille auroient pu, avec une éducation différente, et dans une autre situation, composer d'excellentes tragédies. La faculté de sentir et d'admirer ce qui est grand, ce qui est beau, et la puissance d'aimer, sont les mêmes dans les deux sexes: ainsi l'égalité morale est parfaite entr'eux. Mais si trop peu de femmes ( faute d'études et de hardiesse ) ont fait des tragédies et des poëmes pour avoir pu s'égaler aux hommes à cet égard, elles les ont souvent surpassés dans plusieurs ouvrages d'un autre genre. Aucun homme n'a laissé un recueil de lettres familières que l'on puisse comparer aux Lettres dit madame de Sévigné et à celles de madame de Maintenon;la Princesse de Clives y les Lettres Péruviennes , les Lettres de madame Riccoboni, les deux derniers romans de madame Cotin sont infiniment supérieurs à tous ceux des romanciers français, sans en excepter ceux de Marivaux, et moins encore les ennuyeux et volumineux ouvrages de l'abbé Prévôt. Car Gilblas est un ouvrage d'un antre genre; c'est la peinture des vices, des ridicules produits par l'ambition, la vanité, la cupidité, et non le développement des sentimens naturels du cœur;l'amour, l'amitié, la jalousie, la piété filiale, etc. L'auteur, si spirituel et souvent si profond dans ses plaisanteries, n'avoit étudié, et ne connoissoit bien que les intrigans subalternes et les ridiculesde l'orgueil; quand il quitte son pinceausatirique,ildevient commun;tous les épisodes de Gilblas qu'il a voul u rendre intéressans et touchans, sont fluhs et mal écrits. Madame Deslioulières n'a point de rivaux dans le genre de poésie dont elle a laissé de si charmans modèles. Les hommes qui assignent les rangs dans la littérature, puisqu'ils en dispensentles honneurs et en distribuent les places, dont toutes les femmes sont exclues, donnent souvent de la célébrité à des talens fort médiocre. Par exemple, si d'Alembert nYiU été ni géomètre, ni académi- cien , malgré son acharnement contre la religion, son mépris pour les rois et pour la France, ses écrits sont si froids, si dénués de grAce, de pensées et de naturel, qu'ils seroient oubliésdéjà. Une femme qui auroit eu le mallieur de composer la plupart de ses éloges académiques, ne paroitroit à tous les yeux qu'une précieuseridicule (a). Cependant l'académie reçut d'Alembert comme le littérateur le plus distingué. Et l'auteur d'Ariane et du Comte d'Essex, frère du créateur parmi nous de la tragédie et de la comédie, ne fut élu qu'après la mort du grand Corneille; mais on reçut le Marquis de Saint-Aulaire pour un madrigal, tandis que le fils du grand Racine, auteur lui-même d'un beau poërne, ne fut jamais admis dans son sein! Cette même académie fit la plus injuste critique du Cid-, le premier chef-d'œuvre qui ait honoré la scène française, et elle prit (tt) Voye%la note à la fin des Réflexions préliminaires* le deuil à la mort de Voiture! S'il existait une académie de femmes, 011 ose dire qu'elle pourroit sans peine se conduire mieux et juger plus sainement. Il est difficilede concilier entr'eux les jugemens universellement portéssur les femmes; car ils sont, ou contradictoires, ou vides de sens: on leur accorde une extrême sensibilité, on dit même qu'elle est plus vive que celle des hommes, et on leur refuse de l'énergie; mais qu'est-ce qu'une extrême sensibilité sans énergie; c'est-à-dire une sensibilité qui ne rendroit pas capable de tous les sacrifices et^|m grand dévouement i* Et qu'est-cc que l'énergie, sinon cette force d'âme, cette puissance de volonté qui, bien ou mal employées, donnent une constance inébranlable pour arriver à son but, ou fait tout braver, les obstacles, les périls, la mort même, pour l'objet d'une passion dominante? La ténacité de volonté des femmes pour tout ce qu'elles désirent ardemment a passé en proverbe: ainsi donc on ne leur conteste pas ce genre d'énergie qui exige une extrême persévérance. Qui pourroit ne pas reconnoftre en elles l'énergie qui demande un courage héroïque? en manquoit-elle, cette princesse infortunée qui vient de se précipiter au milieu des flammes pour chercher sa &llc?— Et parmi tant de nobles victimes de la foi, parmi tant de martyrs qui ont persisté dans leur croyance avec une énergie si sublime, et malgré l'horreur des plus affreux supplices, ne compte-t-on pas autant de femmes que d'hommes?. On prétend que les femmes parleur organisation sont douées d'une délicatesse que les hommes ne peuvent avoir; ce jugementfavorablene me paroît pas plus fondé que tous ceux quileursontdésavantageux: plusieurs ouvrages faits par des gens de lettres, prouventque ce mérite n'est nullement exclusif chez les femmes; mais il est vrai que c'est un des caractères distinctifs de presque tous leurs écrits. Cela doit être , parce que l'éducation et la bienséance leur imposent la loi de contenir, de concentrer presque tous leurs sentimens, et d'en adoucir toujours l'expression: de-là ces tournures délicates, cette finesse exercée à faire entendre ce que l'on n'oseexpliquer; ce n'est point de la dissimulation; cet art en général n'est point de cacher ce qu'on éprouve; sa perfection au contraire estde le faire bien connoitre sans l'expliquer, sans employer des paroles que l'on puisse citer comme un aveu positif: l'amour surtoutrend cette délicatesseingénieuse; il donne alors aux femmes un langage touchant et mystérieux, qui a quelque chose de céleste , car il n'est fait que pour le cœur et l'imagination; les paroles articulées ne sont rien, le sens secret est tout, et ne peut être bien compris que par l'âme à laquelle il s'adresse. Indépendamment de tous les principes qui rendent la pudeur et la retenue si indispensables dans une femme, que de contrastes résultent de cette timidité d'un côté, et de cette audace, Je cette ardeur de l'autre! que de grâces dans une femme jeune et belle, lorsqu'elle est ce qu'elle doit être ! tout en elle est d'accord; la délicatesse de ses traits, de ses formes et de ses discours; la modestie de son maintien et de ses longs vétemens, la douceur de sa voix et de son caractère; elle ne se déguise point, mais elle se voile toujours; ce qu'elle dit d'affectueux est d'autant plus touchant, que loin d'exagérer ce qu'elle éprouve, elle doit l'exprimer sans véhémence; sa sensibilité est plus profonde que celle d'un homme, parce qu'elle est plus contrainte, elle se décèle et ne s'exhale point'; enfin, pour la bien connoltre et pour l'entendre, il faut la deviner; elle attire autant par l'attrait piquant de la curiosité que par ses charmes. Quelmauvais goût il faut avoir pour dévoiler tout ce mystère , pour anéantir toutes ces grâces, en présentant dans un roman, ou dans un ouvrage dramatique, une héroïne sans pudeur, s'exprimant avec tout l'emportement de l'amant le plus impétueuxI c'est cependant ce que nous avons souvent vu depuis Quelques années. En transformant ainsi les femmes, on a cru leur donner de réntlrp, on s'est trompé: nonseulement on ne pouvoit les dépouiller de leurs grâces naturelles sans leur ôter toute leur dignité, mais ce langage véhément etpassionné leur ôte epcore tout ce qu'elles avoient de véritablement touchant. Si l'on veut réfléchir aux situations et aux scènes qui, dans les ouvrages d'imagination et au théâtre, produisent le plus d'effet, on verra toujours que ces grands effets sont dus aux réticences et aux sentimens contraints, c'est-à-dire aux sentimens que l'on n'ose montrer ouvertement, 011 que l'on voudroit cacher. Lorsqu'Orosmane dit: Je ne suis point jaloux, si je l'étoi. jamais. il fait frémir, parce qu'il parle à l'ima- gination qui se représente aussitôt à la fois et vaguement des vengeances terribles et des excès inouis; et si Oroamane eût déclaré qu'il seroit capable de tuer sa maîtresse, il n'auroit fait aucune impression. Lebeauversde situationdesTroyennes: Cet farouches soldats, les tailles-voui ici ? ne fait une si vive sensation que parce que cette mère tremblante pour son fils qu'elle vient de cacher, n'ose demander ouvertement qu'on éloigne ces soldats; elle contraint sa frayeur pour ne pas trahir son secret,tl'on frémit avec elle; car le spectateur qui connoit sa situation, croit lire dans son Ame, il y découvre une inquiétude déchirante que nul langage ne pourroit exprimer. Quand, dans Bajazet, Roxane dit: Ecoutes, Bajatet, je sent que je vous aime, elle fait infiniment plus d'effet que si elle employoit l'expression la plus pas- sionnée. Si elle s'écrioit je t'adoref le spectateur resteroit froid; mais on voit que, voulant intimider ttajazct, et redoutant de lui donner des armes contre elle, son dessein est de cacher sa passion, et que,même dans ce mouvement qui la décèle, elleen contraint l'expression: alors ce mot si simple, surtout dans une femme naturellementsi emportée, si violente,je sens que je vous aime, est mille fois plus théâtral que ne pourroient l'être le retour et les transports d'amour les plus véhémens. Dans Phèdre> l'intérêt de la belle scène entre Hippolyte et Thésée, n'est fondé que sur la contrainte que s'impose le jeune prince qui ne veut point se justifier en accusant Phèdre. Une des plus belles scènes de Zaïre est celle dans laquelle Orosmane veut cacher à Zaïre sa jalousie et sa colère. Il scroit facile de multiplier à l'infini ce genre de citations, qui prouvent que la contrainte et la retenue qui, dans mille occasions, donnent aux sentimens tant de délicatesse, leurpeuventdonner aussi souvent beaucoup plus d'énergie que les expressions les plus fortes, et que le langage le plus passionné. Le caractère naturel des femmes offre toutes ces ressources, tous cep moyens dramatiques;il présente de plus le contraste le plus agréable ou le plus touchant avec celui des hommes: c'est donc une grande maladresse de le dénaturer, et qui décèle une extrême ignorance de Fart d'émouvoir et de plaire. Aussi les anciens et les modernes du bon temps n'ont faitparler avec véhémence que des femmes capables de commettre des crimes (i):Hermione, Phèdre, etc. Mais quel doux langage dunslessituations les plus violentes, que celui d'Andromaque, d'Iphigénie, de Josabet, de Zaïre, etc.! et comme elles savent aimer! quelle profondeur dansleurssentimens!. Josabet craint pour sa religion et pour (t) Ou née. clies des barbare., ou peucivilisées encore. ienfant qu'elle aime uniquement; mais quel contraste admirable perdu, si, dans ses discours, elle avoit la force et la véhémence du graàd prêtre! On reviendra h la nature et à la vérité, c'est toujours par un défaut de réflexion et de goût qu'on s'en écarte. Ici une objection se présente: Lesfemmes parmi nous sidifférefntes dessàuvages,sontelles réellement ce qUe la nature a voulu qu'ellesfussent,etcequ'ellesdoivent êtrePOtii, parce que les sauvages ne sont que dans un état de dégradation et d'anarchie. Dieu qui n'a rien fait en vain, n'a pas donné à l'homme tant de facultés intellectuelles pour que ces facultés admirablesrestassent enfouies. Lesdévelopper, les étendre, c'est remplir le vceu de la nature. L'homme est évidemment fait pour vivre en société, pour avoir un culte, des lois, et pour cultiver les sciences et les arts. Chez les sauvages, toutes les lois de la nature sont outragées, tous les droits usurpés au hasard , parce qu'ils y sont méconnus: de profondes réflexions, l'expérience des siècles, l'accord unanime de tous les peuples civilisés, ont fixé les idés sur la véritable destination des femmes, et par conséquent leur état dansla société. Les femmes, plusfoibles physiquement que les hommes, et dépositaires des enfans, ne sort pas destinéespar la nature à combattre, à porterles armes; et quine peut défendresn'est pas fait pour commander et pour régner. Par la même raison, elles ont droit à la protection; la force généreuse doit les dédommager par les égards et toutesles déférences, du pouvoir que la raison leurrefuse; beaucoup de princesses ont gouverné avec génie, avec succès, mais cMes auraient acquis plus de gloire encore si elleseussent été des hommes. Les grâces sont si nécessaires à un être Itlcmt le véritable empireest fondésnr l'amour, que ni la morale, ni lapolitiquen'empêcheront les femmes d'attacher un grand prix à ce frivole avantage; on n'en trouveraitpeut- être pas une seule de vingt ans (ij, qui, possédant une éclatante beauté, consentit ( si l'échange étoit possible) à la perdre, pour acquérir un trôna. Et dans une souveraine, quels pernicieux résultata peut avoir cette frivolité 1 ce fut une rivalité de figure etd'agrément,qui décidaElisabeth, reine d'Angleterre, à violer tousles droits sacrés de l'hospitalité, de la justice et de la royauté, en faisant périr sur un échafaud, au bout de dix*neuf ans de captivité, la reine infortunée qui étoit venue volontairementse remettreentre ses mains et lui demander un asile. Il faut donc convenir qu'en généralles femmes ne sont faites ni pour gouverner, ni pour se mêler des graves intérêts de la politique. Doit-on en conclure qu'en elles la supériorité de l'esprit est un malheur? Non, sans doute, puisque, épouses et mères, elles peuvent en faire un utile usage par l'ascendant de t'amouiy de l'a- (1) Ar«*ceplioudç9recluie». mitié, etpar l'autorité maternelle. Enfin, - pourquoi leur seroit-ilinterditd'écrire et de devenir auteurs ? Je connois tous les raisonnemens qu'on peutopposer à cette espèce d'ambition,je lésaimoi-même employés jadis avec cesentimentdejustice qui fait souvent pousser l'impartialité jus. qu'à l'exagération; maintenant, à la fin de ma carrière, je puis à cet égard parler plus librement, parce que je me sens tout à fait désintéressée dans une cause que je ne regarde plus comme la mienne. L'argument le moins profond t le plus vulgaire, mais le plus fort aux yeux de tout le monde, contre les femmes auteurs est celui-ci: que le goût d'écrire et le désir de la célébrité leur donnent du dédain pour la simplicité des devoirs domestiques : comme ces devoirs, dans une maison bien ordonnée, ne peuventjamaisprendre plus d'une heure par jour, cette objection est absolument nulle. Dans le siècle où les gens de lettres mènent la vie la plus dissipée, dans le siècle où l'on voit ni peu dauteurs laborieux, on feint de croire que, pour cultiver la littérature, il faut écrire sans relâche depuis l'aurore jusqu'au milieu des nuits : les personnes actives et sages trouvent sans peine le moyen d'accorder leurs devoirs avec des goûts nobles et utiles. S'il faut qu'une femme, après avoir le matin réglé ses comptes, et donné ses ordres à ses gens, se concentre ensuite dans cette pensée pendant tout le reste du jour, il' faut non - seulement lui défendre de cultiver les arts, mais lui interdire aussi la lecture. Ce ne sont pas des goûts sédentaires qui peuvent distraire les femmes de leurs devoirs; laissons-les écrire, si elles sacrifient à cet amusement les spectacles, le jeu, les bals et les visites inutiles. Voilà les dissipationsdangereusesquiempêchent de bien élever ses enfant, qui désunissent et qui ruinent les familles. L'abus d'une chose jette toujours dansl'extrémité opposée. On a voulu faire de toutes les jeunes personnes des artistes célèbres; aujourd'hui l'on soutientqu'uneignorance absolue est tout ce qui leur convient. On doute que cette manière de simplifier l'éducation répande beaucoup de ebarmes dans l'intérieur des ménages; les dons de la nature sont si précieux, qu'on ne doit en rejeter aucun: ainsi toutes dispositions véritables, tpute aptitude non douteuseà un art, méritent d'être cultivées, parce qu'alors ou a la certitude de donner un grand talent, c'est-à-dire la plus noble de toutes les ressources dans l'adversité, et l'amusementle plus agréable et le plus innocent dans toutes les situations de la yie. Qu'on ne donne de maîtres de chant et d'instrument qu'aux jeunes personnes qui ont de la voix, de l'oreille et le sentimentfie la musique; qu'on n'eiiseigne te dessin qu'à celles qui ont le goût de cet art, et le nombre des amQleur" sera intiment restreint, et l'on ne rencontrera plus cette foule de petits taltn. à grandes prétentions, qui jettent taot d'ennui dans la société. La même règle peut s'appliquer aux élèves qui annoncent, un esprit très-distingué. On doit mettre un soin particulier à former, à orner leur mémoire, et même à leur enseigner les langues savantes. Celles-là, par la suite, deviendroientvraisemblablementauteurs, mais ellesentreroient dans cette carrière avec lavantage immense que peuvent donner de bonnes études. Les femmes ignorantes et sans talent n'oseroient lutter contre elles avec cette inégalité de fait: on ne lescompare pointaux hommes, elles bravent leur supériorité; mais elles craindroient celle des personnes de leur sexe: de sorte que le nombre effrayant des femmes auteurs seroit excessivement réduit, et il n'yen auroit. plus de ridi. cules.Mais il faut que les femmes sachent à quelles conditions il leur est permis de devenir auteurs, i* Elles ne doivent jamais se presser de faire paroitre leurs productions; durant tout le temps de leurjeunesse, elles doivent craindre toute espèce d'éclat, et mêmele plus honorable; a0. toutes les bienséances leur prescrivent de montrer invariablement dans leurs écrits le plus profond respect pour la religion, et les principes d'une morale auslèrr; 3°. elles ne doivent répondre aux critiques que lorsqu'onTait une fausse citation, ( u lorsque la censure est fondée sur un fait imaginaire. Une femme qui, dans ces réponses, prendroit le ton violent de la colère, ou qui se permettrait la moindre personnalité, auroit beaucoup plus de tort qu'un homme, parce que son sexe lui impose plus de délicatesse, de modestie et de douceur. Je n'exhorte point les femmes à jouer un rôle de victimes;m contraire,je lesinvite à prendre un avantage immense sur la plus grande partie des critiques modernes, par un ton noble et sérieux quand rironie est déplacée, et par des égards et une bienséance qui seroient aujourdhuitres-rcmarquablesdansles discussions littéraires. Les femmes, par la finesse d'observation dont elles sont capahles, par la grâce et la légèreté de leur style, seroient elles* mêmes ( avec des études et de rinstruction ) d'excellens critiques des ouvrages d'imagination: mais ce genre a des règles comme tous les autres;il n'est pas inutile de les rappeler brièvement ici. La critique aujourd'hui n'est qu'un éternel persifïlage plus ou moinsspirituel , et toujours plus ou moins usé; car depuis les Lettres provinciales, création et chef-d'œuvre de ce genre de critique, les auteurs ont pris un tel goût pour la moquerie, qu'ils en ont adopté le ton, même dans leurs propres fictions.Voltaire et ses imitateurs ne savent conter qu'en se moquant de ce qu'ils disent, de leurs personnages, de leurs héros, de leurs propres principes. Cette manière peut avoir de la grâce dans une courte narration, mais cette continuelle ironie, dans une multitude de contes, y jette une monotonie. que l'esprit seul de Voltaire pouvoit faire pardonner. Comme il y auroit autant d'inconlê- quence que d'impolitesse à se moquer d'une personne qu'on estime, il n'est ni plus honnête, ni plus convenable de prendre ce ton insultant, en rendant compte d'un ouvrage estimable, et qu'on reconnoit pour tel. La censure alors doit être sérieuse; la sévérité n'est pointoffensante, la raillerie l'esttoujours dans cette occasion; l'ironie, c'est-à-dire la moquerie, n'est bien placée que lorsque l'on critique un ouvrage ridiculement écrit, ou qui contient des principes dangereux, ou lorsque l'auteur, en parlant de lui-même, montre sans pudeur un orgueil révoltant. Car, comme le dit un ancien cité par Pascal: Rien n'est plus dit à la vanité que la risée; hors ces trois cas, il est injuste, il estde mauvais goût de joindre de petites moqueries à des élogts mérités: maison veut être toujours pi. quant, on n'a qu'une manière, et l'on est commun. Après les injures, rien fie nuit à l'effet de la critiquecomme le ton de mal- veillance, et l'ironie le donne toujours. Plus la critique est délicate, polie, plus elle paroifcménagée, et plus elle porte coup. Le lecteur va beaucoup plus loin que le critique, s'il peut croire qu'il ménage celui qu'il censure;une teinte d'exagération aux éloges mettroit le comble au poids des critiques; ce soin de les contrebalancer les rendroit plus piquantes. Je ne propose point un art perfide, je propose d'adopter, dans les écrits, la grâce, l'urbanité, la politesse dont rien ne dis* pense dans la société et dans la conversation. Il est étrange que dans une classe où l'éducation a été plus soignée, où les études ont été meilleures, des hommes bien nés, et distingués par leur esprit et leurs connaissances, se permettent, en écrivant, ce qu'ils rougiroient de se permettre dans de simples entretiens, et ce qui, en effet, ne pourroit être toléré en bonne compagnie. S'il existoit un état où l'on eût, impunément et sans consé- quence, la liberté d'injurierpubliquement ceux qu'on n'aime point, d'attaquer~Î sans ménagement ceux dont on n'a point à se plaindre, et de manquer d'égards à tout le monde,cet étatscroit bienméprisable; heureusement il n'en est point de tel. L'état de journaliste, très-honorable et très-utile aux lettres, demande autant de qualités morales que de talenslittéraires. Il est même nécessaire qu'un journaliste ait l'usage du monde,afin qu'il puisse contredire sans impertinence, décider sans prendre un ton doctoral, et critiquer sans offenser : celui-là réservera les traits piquans, pour ridiculiser le vice, le mauvais goût; il emploiera la raillerie, la moqueriecontre l'orgueil et les sots présomptueux, et il aura assez d'occasions d'en faire usage. Le bon goût, les vrais principes de la littérature bien médités, suffiraient pour établir,parmi les gens de lettres, des égards, une délicatesse qui auroient une grande influence sur les sentimens; le res- pect pour soi-même, l'intérêt personnel lès emploieroient; mais l'esprit, le talent ygagheroient,étmoitié la morale et les mœurs. L'auteur, critiqué sans être outragé, seroitforce de répondre sans humeur; on ne verroit plus de ces querelles grossières, aussi ridicules que scandaleuses,quifont triompher les sots, toujours charmés de pouvoir se persuader qu'on mànque de savoir-vivre et d'honnêteté dès qu'on se consacre à la littérature. Chez toutes les nations civilisées, le pouvoir suprême des formes remporte presque toujours, dans la société, sur le fond desehoses. Il semble que nos procédés, inspirés par l'exemple et par des principes reçus,nous appartiennentmoins quenos manières qui nous sont propres. C'rst ainsi que la recorinoissance et l'amitiénaissentmoins des bienfaits que des iormés qui les accompagnent; et de même, ce n'est pas la critique qui nous blesse et qui nous irrite, c'est la manière dont on la fait. N'oserois-je parler des égards particuliers que des gens de lettres, des Français, doivent aux femmes qui sont entrées dans la même carrière?pourquoi le craindrois-je? On peut faire librement ces réflexions quand on écrit depuis trente-cinq ans. Je dois être accoutumée au ton de critique dont je suis l'objet. Je reconnois même avec plaisir que souvent j'ai eu lieu d'en être contente: ainsi je m'oublierai, sans aucuntffort, dansl'examen que je vais faire. J'ai lu dans un journal cette étrange sentencecontrôlesfemmesauteuraqu'ellesne méritent aucun égard, parce qu'endevenant auteurs, elles abjurent leursexdt et renoncent à tous leurs droitl, etc. Cet arrêt est d'autant plus foudroyant, qu'il est formel, absolue sanè adoucissement, sans aucune exception. Quoi! madame de la Fnyette, madame de Lambert, madame de Grâffigny, cet femmes charmantes, d'une conduite si irréprothable, d'un talent si distingué* abjur èrent leur sexe en devenant auteurs, et ne méritoientplus d'égards! On ne peilsoit pas ainsi dans le temps où elles ont vécu. A quoi doivent donc s'attendre les femmes auteurs qui n'ont ni ce rare mérite, ni cette considération personnelle?Ellesseront donc poursuivies, injuriées, bafouées impitoyablement et sans relâche! Et celles qui auroient eu le malheur de faire de mauvais ouvrages, et d'yinsérer des erreursrépréhensibles, quel seroit leur sort? On les lapideroit apparemment. Si l'on disoit que celuiquia prononcé une telle sentence contre les femmes, abjuroit dans ce moment son sexe et sa patrie, ce jugement rigoureux seroit approuvé de tousles Français. Une femme qui n'a écrit que des ouvrages moraux ou utiles, et avec succès, mérite tous les égards dus à son sexe et tous ceux que l'on ne peut refuser aux auteurs estimables: celle que son imagination égareroit et qui publicroit un ouvrage condamnable, en mériteroit moins sans doute; mais il faudroit encore, en la critiquant, se rappeler toujours que l'auteur est une femme, elle n'auroit point abjuré son sexe; un écart n'est point une abjuration. Enfin, on veut au vrai nous persuader que, dès qu'une femme s'écarte de la route commune qui lui est naturellement tracée, alors mémé qu'elle ne fait que des choses glorieuses, et qu'elle conserve tontes les vertus de son sexe, elle ne doit plus être regardée que comme un homme, et qu'elle n'a aucun droit à un respect particulier: par conséquent, madame Dacier, qui traduisitHomère avec une si profonde érudition;la maréchale de Guébriaut, qui remplit les fonctions d'ambassadeur, et qui en eut le titre, n'étoient au vrai que des espècesde monstres!De toustsles carrières, celle qui convient le moins aux femmes est assurément celle des armes. Néanmoinsles hérm ont cru devoir se montrer plus magnanimes envers desfemmes guerrières qu'avec des ennemis de leur sexe. Hercule, qui vainquit les Amazones, leur rendit les plus grands honneurs; dans les combatslittéraires de nos jours, on ne voit rien de semblable; les journalistes n'ont ni la massue d'Hercule, ni sa générosité. Dans le siècle de Louis XIV, ou l'on vit tant d'hommes d'un talent éminent, où l'on vit briller tous ces génies sublimes qui ont à jamais illustré la littérature française, dans ce siècle où les mœurs furent infiniment plus graves que les nôtres, il y eut une multitude de femmes auteurs dans tous les genres et dans toutes les classes; et non-seulement les gens de lettres ne se déchatnèrent point contre elles, ne déclamèrent point contre les femmes auteurs, mais ils se plurent à les faire valoir et à leur rendre tous les hommagesàÊÊestime et de la galanterie. Cette conduite, ces pro- cédés n'ont rien qui doiventsurprendre. Alors nulle rivalité d'auteurs ne pouvoit raisonnablement exister entre les hommes et les femmes, rr l'on sait que t. supériorité incontestable est toujours indulgente, et que la force est toujours généreuse. NOTE de tapage ix. (a) Quaud on sVxpose à ncandaliser les faibles, il faut prouver par des faitt l'opiniun qu'on énonce. Quelle estla femme auteur, quel est même l'admirateur .lcs écrits de M. d'Alembert,qui voulut avoirécrit le morceau suivant, morceau important, médité avec soin, fait avec grande prétention,enfin un parallèle de trois grande écrivain» ( RAcine, fioileau, Voltaire)? On a dû employer tnitteb les ressources de son imagination et tout son talent pour composer un tel morceau;le voici: « Ne seroit-il pas possible de comparer ensemble A nos trois grands maîtres en poésie, Despréaux, »> Racine et Voltaire ? Ne pourroit-on pas dite, pour » exprimer les différences qui les caractérisent, que n Despréaux frappe et fabrique très-hrureusement ses » vers; que Racine jette les siens dans une espèce Il de moule parfait, qui décèle la main de l'artiste, » sans en conserver l'empreinte ; et que Voltaire , lais- » sant comme échapper des vers qui coulent de source, » Hemble parler saus art et sans étudeM langue nar turelie ? Ne pourroit-on pas observer, qu'en lisant » DelpréAux, on conclut et on sent le travail; quu » dansRacine on le conclut sans le sentir, parce que, » si d'un cotela facilité continue en écarte l'apparence, n de l'autre la perfection continue en rappelle sans » cesse l'idée au lecteuri qu'enfin dans Voltaire le w travail ne peut ni. se sentir, ni se conclure, parce n que les vers moins soignés qui lui échappent par in- » tervalles, laissent croire que les beaux vers qui préo cèdent et qui suivent n'ont pns coûte davantage nu a poëte ? Enfin. ne pourroit-on pas ajouter, en cher- » chant dans les chefs-d'ceuvre des beaux-arts un objet n sensible de comparaison entre ces trois grands ccri- » vains, que la manière de Despréaux, correcte, ferme n et nerveuse, est assez bien représentée par la belle » statue âuGladiateur;celle de Racine, aussi correcte , Il mais plus moelleuse et plus arrondie, par la rému de J) Médicisy et celle de Voltaire, aisée, sveltc et toun jours noMe, par XApollon du Belvétere? nEloge de Desprfaux. Il est inutile d'insister sur le ridicule inoui de cet étrange galimatias , qui nous apprend que Racine jette ses vers dans une esjyèce de moule parfait ; qu'n lisant Despréaux, on sent et on conclut le travaily que dans Racine, on le conclut sans le sentiry que dans Voltaire, on ne peut ni le sentir, ni le conclure; quenfin, la manière de Despréaux ressemble à la statue du Gladiateur ; celle de Racine, plus arrondie, à la Vénus de Médicisy celle de Voltaire, plus svelte , à rApollon du Belvédère. D'Alembert, dans ce même éloge, dit que dans la partie du sentiment, il numquoit à Dcspréaux une espice desens. Car, ajoute l'orateur, si 1'inmgination, qui est pour le poète conune le sens de lavue, doit lui représenter vivement les objets et les revêtir de ce coloris brillant dont il alaimc ses tableallx, la sensibilité, espèce d'odoratd'une Jinesse exquise, va chercher profondément dans la substance de tout ce qui s'offre à elle., ces émotionsfugitives, tuais délicieuses 1 dont la douce impression ne se fait sentir qu'auxt'hnes dignes de l'éprouver;c'est-à-dire que cette espèce d'odorat qui,dans toutes les substances, cherche profondément ce qui s'offre h elle, la sensibilité, ne se,fait sentir qu'aux âmes sensibles.Voilà un beau raisonnement, et une définition bien claire et Lion éloquente! On l'a ditsouvent, nt il est toujours utilede le répéter, on peut trouver dans les ouvrages d'un bon écrivain des pages foihlcs, d'un style froid et négligé; on y peut trou. ver des incorrections,deslongueurs, mais on n'y trouvera jamais des galimatias aussi absurdes et aussi ridicules , etles éloges .tH M. d'Alembert en sont remplis. Quelle femme ( parmi celles qu'on peut citer) voudroit avoir montré dans ses écrits aussi peu de goût et de raison 7 S'il rit est auxquelles on apu reprocher le manque de naturel ri de clarté , du moins il y a toujours dans les passages défectueux de leurs livres de l'esprit, ou quelque chose de brillant qui peut séduire; mais les galimatins de M. d'Àlembert «ont aussi insipides qu'incompréhensibles, et il y a de plus dans tous ses éloges un ton doctoral, une pédanterie , un mélange d'hypocrisie et d'insolence , et une haine pour la France, un acharnement à dépriser son pays, qui les rend véritablement ndieux. Quand on connoit toutes les déclamations des philosophes modernes contre l'intolérance du gouvernement, on ne revient pas de son étonnement en lisant ces éloges, en se représentant M. d'Alembert disant dans une séance publique: « Que la place de censeur roysd est proprement un » emploi de commis àladouanedespensées. Que cette » place n'est guère plus agréable, soit pour ceux qui i l'exercent, soit pour ceux, qui en souffrent, que la » métier de commis à la douane des fermes. Un een- » leur royal doit se regarder comme une espèce d'ile- » quisiteur subalterne, quise trouve à tout moment » dans la nécessité ou de se rendre odieux aux auteurs » qu'il mutile, ou de se compromettre par son indulw genee.» — ElogedeCousin. Ces inquisiteurs n'étaient pourtant pas bien dangeroux, puisqu'on pouvoit en public montrer un tel mépris pour eux, et parler ainsi d'un emploi nommé par le roi, et portant par cette raison le surnom de royal. C'est ce même d'Alembert qui, dans une autre séance publique, en parlant des grands globes de Coronelli, offertsjadis à Louis XIV, et qu'on venoit de placer récemment dans la Bibliothèque du roi, dit

« On

Y, ajoute que le malheur des circonstances avoit cm- » péché de faire les dépenses nécessaires pour placer » ces globes dans un lieu oit la nation et les étrangers 9 désiroient de les voir. Gémissons d'une si fâcheuse 9 excuse; mais respectons-la dans notre douleur, si » le malheur des circonstances n'a pas permis des dé- » penses plus onéreuses et plus inutiles. » — Éloge du cardinald'Estrées. En se récriant sur la barbarie du langage gothique de nos édits, d'Alembert fait cette réflexion

«

C'est a bien assez que nos lob soient quelquefois atroces » et absurdes, sans leur prêter encore un jargon inin- » telligible, comme si l'on vouloit joindre la barbarie » de la forme à celle du fond. » Dans quel pays permet-on et peut-on permettre ces injures, procréespubliquement contre le gouvernement et les lois de son pays ? et néanmoins l'auteur vécut paisible , heureux, et même honoré dans cette patrie qu'il méprisoit si ouvertement. On formeroit plusieurs volumef de citations de cette espèce, tirées des ouvrages de cet auteur, surtout si l'on y ajoutoit toutes les invectives contre les rois, les nobles , les ministres, tous les gens en place, et contre la France en particulier. Mais l'auteur ne se regardoit pas comme Français; aussi dit-il dans ses lettres: « Je rononce- » rois sans regret a une patrie qui ne veut pas l'être.» De quoi donc avoit-il à se plaindre ? non-seulement iln'a jamais été persécuté ni dans sa personne , ni dans ses ouvrages; mais il fut admis dans toutes les académies du royaume, il eut des pensions du gouvernement, il ne reçut du public que des témoignages de bienveillance; d'où viennent donc cette morosité, ce mécontentement, qui percent dans tous ses écrits, et cette haine envenimée contre sa patrie ? Grâce au ciel, aucune femme auteur jusqu'ici n'a montré dans ses ouvrages cette odieuse inconséquence et cette basse ingratitude. DE L'INFLUENCE DE L'INFLUENCE DES FEMMES 91)A LA LITTÉRATURE FRANÇAISE, COMME PROTECTRICES DES LETTRES ET COMME AUTEURS. RADEGONDE, Femme de Clotaire l" (i). Ex faisant des recherches sur la vie des protectrices des savanset des gens de lettres, on voit ce qu'on ne pourrait trouver chez aucune autre nation, une suite non interrompue, depuis le commencement de la monarchie jusqu'à nos jours, de reines et de princesses qui ont encouragé, protégé tous les talens, et même cultivé la littérature avec succès: 11 ir ——i m (î) On place au nombre des femmes française*, celle. qui le sont devenues par adoption, en épousant des princes français. On a dû les mettre dans cette classe,afin de parler des plus illustres protectrices des gens de lettres, car presqùe toutesles reines de Francs furent des princesses étrangères, ainsi l'influence des femmes dans ce genre a dû être plus marquée et plus heureuse en France que partout ailleurs. La première reine, amie des muse.J qui se présente, est IUdegonde, fille de Berthaire, roi de Thuringe, née en 519; elle se trouva au nombre dei prisonniers faits par Clotaire 1er, après la défaite des Thuringicns. Radegonde, encore enfant, fut élevée avec soin, par les ordres de Clotaire, dansle château d'Athiès, en Verinandois. Sa beauté toucha le cœur de ce roi barbare , qui lit périr ses enfans: Clotaire Tépousa (1). Radegonde ne put se trouver heureuse sut un tfAbé occupé par un prince (1) On vitencore* depuis, ua second exemple d'atte captive élevéelurk trbne de France. Bathilde,esclave saxonne, fut achetée par Archambaud, un seigneur français, qui voulut l'epouser: délirant se consacrer lt Dieu, elle refusa la main;la Providence la destinoit à une plul haute élévation. BRe épousa Clovii j deux ansaprès k mort de ce ptincé, elle devint régente , et gouverna avec sagesite durantla minorité orageuse de Clotaire 111 , son fils. Elleabolit l'usage d'avoir des esclaves,réprima la simonie et fit plusieurslois bienfaisantes. Elle fonda l'abbaye de Corbie et celle de Chelles; elle se retira dans ce dernier monastère, et s'y fH religieuse. Elle mourut en 680. Cotte sage et vertueuseprincesse futcanonisée par le pape Nicolas1". féroce, mnurtrier de son fils et de toute sa famille;elle obtint la permission de se retirer dans un cloître, et prit le voile A Noyon, de la main de Saint Médard: cet instituteur de la Rosière de Snlency, qui posa sur la tête innocente d'une jeune vierge la première couronne de roses, prix champêtre de la vertu , fut appelé pour détacherlediadème du front d'une reine sa souveraine, et pour substituer à sa couronne royale l'humble bandeau de religieuse. Radegonde fonda à Poitiers le fameux monastère de Sainte-Croix; loin d'y vouloir commander, elle y fit élire une abbesse , et y vécut simple religieuse jusqu'à sa mort. Elle eut le mérite, si rare dans ces temps de barbarie, d'aimer les sciences et la littérature; elle écrivoit en latin. Elle protégea plusieurs savans, entr'autres Fortunat et Grégoire de Tours. Clotaire avoit pour elle une telle estime, qu'il lui conserva toute sa confiance, malgré une séparation à laquelle il n'avoit consenti qu'avec un extrême regret. Radegonde ne se servit de son ascendant sur lui que pour adoucir sa férocité; les malheureux trouvoient en elle une pitié tcndre, active, et presque toujours une protection efficace. Ils devoient à ses sollicitations quelquefois leurs biens ou leur liberté, et même souvent la vie. Elle frémissoit dès qu'elle entendoit parler de guerres, ou de discordes entre les grands; alors, elle mettoit tout en usage, lettres, vœux, prières, pour écarter ces fléaux. Elle écrivoit, dans ces occasions, au roi son époux, à ses ministres, aux évêques; ange tutélaire d'un royaume malheureux, gouverné par une main foible et cruelle, et déchiré par l'ambition des grands, son âme élevée vers les cieux, ne se détachoit de cette douce etsublime contemplation que pour veillersur le bonheur de la France: ayant renoncé à toutes les pompes du monde, elle vouloit en ignôrerles plaisirs et les joiestrompeuses; elle n'écoutoit que les récits de l'infortune, dans l'espoir de soulager le malheur ou de prévenir de grands désastres. Clotaire fournissoit avec générosité aux dépenses qu'exigeoit son immense charité. Son monastère devint le refuge des pauvres et de tous les êtres souffrans; chaque douleur, chaque infortune y trouvoit des secours et des consolations. Le sentiment que Clotaire avoit pour elle, ressembloit à la foi religieuse; il étoit forcé d'admirer ses vertus, de reconnoltre la vérité, l'utilité des principes de cette femme angélique, quoique tout en elle fût en opposition avec ses penchans et son caractère. Cette princesse, qui honora également son sc"œ, le trône et le cloître, mourut vers 587. Elle f , , é a été canonisée. GISELLE, Sœur de Charlemngne. Giselle, sœur de Charlemagne, seconda ce grand prince dans la protection qu'il accorda aux savans et aux gens de lettres, de concert avec Rotrude, fille aînée de Charlemagne. Elle engagea le célèbre Alcuin à composer divers ouvrages; Alcuin dédia à ces deux princesses son Commentaire sur Saint Jean. Giselle mourut vers l'an 810. MARGUERITE DE PROVENCE, Femme de Saint Louis, roi de France. Marguerite, fille aînée du comte de Provence , épousa Saint Louis en 1234; elle fut l'une des plus belles princesses de son temps, et digne par ses mœurs, sa piété, ses vertus et son esprit, de partage" le trône et de posséder le cœur d'un si grand roi. La reine Blanche, mère de Louis, ne vit pas sans jalousie la vive affection de son fils pour sa jetuto épouse; et Louis sut compatir à cette foiblesse maternelle. Il pensa avec raison qu'il n'est point de condescendance qu'un fils reconnaissant ne doive avoir pour celle qui lui a donné le jour, et Blanche étoit la meilleure des mères. Le roi n'eut plus avec Marguerite que des entrerues mystérieuses: il avoit dressé un chien à l'avertir, par ses aboiemens, lorsque Blanche snrvenoit inopinément chez la jeune reine; alors Louis se sauvoit par une porte dérobée: ces craintes, ces précautions ingénieuses, contribuèrent à resserrer les nœuds sacrés d'une union si tendre. Ainsi l'amour le plus légitime et le plus pur s'accrut encore par les ménagemens touchans de la piété filiale. On admiroit, à cette cour, un jeune roi d'une piété exemplaire, et deux princesses, Blanche et Marguerite, également célèbres par leur beauté, leurs vertus etleur sagesse. Aussi, à cette époque mémorable, si l'on eut voulu chercher le tableau enchanteur des mœurs de rAge d'or, on ne Fent trouvé parfait qu'à la cour. La vertu dans les champs rt dans les chaumières est le fruit d'une habitude heu- reuse, et le résultat d'une vie obscure, exempte de tentations et de piéges dangereux; mais ornée de la pourpre et du diadème, entourée de toutes les séductions humaines, il semble qu'elle soit personnifiée; on la voit dans toute sa perfection, victorieuse au milieu de ses plus beaux triomphes, revêtue d'une puissance divine, et de tout l'éclat qui doit l'environner. La cour de Saint Louis oflfroit la réunion et le modèle de toutles sentimens les plus touchans, et de toutes les vertus les plus sublimes; la tendresse maternelle, la piété filiale, l'amour conjugal, l'amitié fraternelle, la justice, la clémence, la bonté, la douce et populaire affabilité. Là les courtisans, toujours imitateurs, n'avoient qu'un noble moyen de parvenir aux honneurs et à la fortune, celui de conformer leurs mœurs à celles de leur souverain. Pour plaire à Louis, il falloit faire tout ce qui plait à la Divinité; son autorité se confondoit avec celle de la conscience. Cette cour ne fut ni triste, ni même austère; il y régnoit une noble liberté, et les Mémoires de Joinville nous font connottre que Louis aimoit la conversation et les bons mots, qu'il en disoit souvent lui-même, et qu'une douce galté formoitle fonds de son caractère. Blanche et Margueriteprotégeoieut les savons et les gens de lettres; Marguerite, surtout, avoit beaucoup de goût pour la poésie: elle attira à la cour, et sut récompenser tous les auteurs célèbres de ce temps; mais elle vouloit que leurs productions fussent chastes et pures comme les muses qu'ils invoquoient. Un poëte provençal, ayant osé lui dédier un poëme dans lequel se trouvoient quelques vers licencieux, elle le fit etiler aux lies d'Hières. Marguerite suivit Louis en Egypte, laissant sa fille Isabelle sous la garde de la reine-mère; elle mit au jour, à Dainiette,unfils qu'elle surnomma Tristan, parce qu'il vint au monde trois joursaprès la triste nouvelle de la captivité du roi.Le jour même de la naissance de cet en* fant, les troupes pisancs et génoises, qui étoient en garnison à Damiette, voulurents'enfuir,sous prétexte qu'on ne les payoit pas. La reine fit venir au pied de son lit les principaux officiers, et leur parla avec tant de noblesse et de fermeté, qu'elle les fit renoncer à ce lâche dessein; de telles troupes, défendant la place, ne devoient pas inspirer une grande confiance: aussi la reine, pénétrée de terreur, en songeant avec quelle facilité les Sorrazins pou- voient s'emparer de Damiette, fit veiller dans sa chambre un brave et vieny. chevalier de quatre-vingts ans. Unjour, elle le conjura de lui promettre qu'il lui couperoit la tête, si les Sarrazius se rendoient maîtres dela ville: Mtldalne, répondit le chevalier,j'ypensois avant que vous m'en eussiez parlé. Ce fut dans la Palestine qu'elle apprit la mort dela reine Blanche: quoiqu'elle n'eut pas Heu de J'aimer, elle pleura beaucoup, et ce lut avec sincérité. Joinville qui vit couler ses larmes, lui dit avec sa liberté naïve, qu'on avoit bien raison de ne pas se fier aux pleurs des femmes.Sire de Joinville, répondit la reine avec autant de bontéque de franchise, ce n'est pas pour elle que je pleure, c'est parce que le roi est très-affligé, et que ma fille Isabelle est restée en la garde deshommes. Marguerite survécut à Louis. Elleavoit une raison si supérieure et une telle réputation do droiture, que plusieurs fois des princes la prirent pour arbitre de leurs différendsj hommage que son époux avoit déjà obtenu, et de ses ennemis même. Marguerite mourut à Paris, en 1285, à soixante-seize ans. JEANNEDE FRANCE ET DE NAVARRE, Femme de Philippe le Bel. Cette princesse, aussi courageuse que spiritnclle, étoit fille unique et héritière de Henri Ier, roi de Navarre et comte de Champagne. Le comte de Bar étant venul'attaquer en Champagne, elle se mità la tte d'une petite armée, le força de se rendre, et le retint long-temps en prison. Le titre de gloire le plussolide et le plus durable de cette princesse, est d'avoir fondé le fameux collége de Navarre. Cette maison offrit successivement, pendant plusieurs siècles, une suite d'élèvesillustres. Pour éterniser la rcconnoissance due au bienfait de cette fondation, il suffira de dire que Bossuet fut élevé dans ce collége ( i ). (i) Let femmes, dans tous les temps, et dans tous les pays, ont formé des établissemens de ce genre: en France encore, madame de Maintenon fonda SaintCyr. Presque tousles collèges d'Oxford, en Angleterre, sont fondés par des femmes; beaucoup de collèges en Irlande le sont aussi par elles. En Russie, l'impératrice Catherine II a fondé des maisons pour l'éducation des jeunes personnes; et depuis sa mort, cet écoles impériales ont encore été perfectionnées par les soins bien- Jeanne de Navarre mourut àVinccnnes , le 2 avril J305, à trente-trois ans. MARGUERITE D'ÉCOSSE, Première femme de Louis XI. Marguerite d'Écosse ne fnt point reine de France: elle mourut en i vingt-m ans; Louis XIn'étoit pas encore surle trône. Marguerite aima la littérature avec passion; faisansdel'impératrice-mère. EnAutriche,l'impératrice Marie-Thérèse a fondé beaucoup d'écoles d'éducation. Wne infinité de princesses et de femmes ont eu la gloire d'êtrelesseules institutrices de leurs mfan., devenus par la suite de grands hommes. L'impératrice romaine Julie Mamtnée donna elle-même une excellente éducation à son fils Alexandre Sévère. En Angleterre , Alfred le Grand fut élevé par sa mère, ninsi que notre roi Saint Louis et Philippe-Auguste. Saint Ambroise, Saint Augustin et Saint Bernard, ces éloquens pères de l'église, durent aussi leur éducation à leurs mèret. Le fameux don Juan d'Autriche, fUs naturel de Charles-Quint, fut élevéà la campagne par la femme de Louis Quitada. Jeanne d'Albret dirigea seule l'éducation de Henri IV. Lcibnitt perdit son pire dans sa première enfance, et fut élevé par sa mère qui, par son esprit, ses vertum et son érudition, étoit diçue de former un tel disciple. et tant qu'elle vécut, ses bienfaits attirèrent et fixèrent A la cour les gens de lettres et les savans. Son admiration pour Alain Chartier, grand politique, bon pofte et moraliste, passa de beaucoup les bornes de celle qui peut honorer une princesse et même une femme, du moins s'il en faut croire les historiens, qui rapportent que, trouvant un jour Alain Chartier endormi sur une chaise, elle lui donna un baisersurla bouche. Les seigneurs de sa suite, ajoutent leshistoriens,s'étonnant qu'elle eût appliqué sa bouche sur celle d'un homme aussi laid (quoique la beauté, dans ce cas, n'eut pas rendu l'action moins surprenante) , la princesse répondit qu'ellen'avoitpas baisé l'homme, maisla bouche de laquelle étoient sorties tant de belles choses! Dans aucun temps, une telle action d'une jeune princesse n'a pu paroître excusable. Nous voyons, dans des histoires beaucoup plus modernes, tant d'anecdotes fausses, qu'il est bien permis de révoquer en doute un trait aussi bizarre. C'est par une protection sage,éclairée, que les princesses peuvent honorer leslettres, et non par un enthousiasme indécent et ridicule. Au reste, cette princesse eut à cet égard une heureuse influence sur son siècle; elle inspira au sombre et farouche Louis XI le goût des sciences et de la littérature: ce prince, oppresseur des nobles et du peuple, protégea toujours avec éclat les artistes, les négocians industrieux , les savans et les poëtes. Il fit recueillir les Cent Nouvelles nouvelles; il paya les imprimeurs allemands que le prieur de Sorbonne avoit fait venir de Mayence;il établit des manufactures, et les postes aux lettres jusqu'alors inconnues en France;il fonda des universités: ce fut sous son règne que se fit la première opération de l'extraction de la pierre sur un archer condamné à mort, auquel il accorda sa grâce, à condition qu'il subiroit l'opération , qui réussit parfaitement.Voilà de grandes choses; mais que sont-elles dans uu roi, sansla justice et la bonté? ANNE DE BRETAGNE. Cette princesse, fille unique et héritière de François Il, dernier duc de Bretagne, naquit à Nantes, le 26 janvier 1467; son éducation fut confiée à Françoise de Dinant, dame de Laval, qui eut la gloire de former en elle une princesse accomplie, recherchéepar tousles princesde l'Europe.Anne épousa CharlesVIII, roi de France. Elle eut le mérite de maintenir à la cour le goût des lettres durant le règne de Charles VIII, prince très-insouciant a cet égard. Anne étoit spirituelle, éloquente; elle savoitle latin; elle répondoit avec grâce et facilité à ceux qui la haranguoient;elle combla de bienfaits les savans et les poëtes. Jean Marot, père de Clément, prenoit la qualité de poëta de la magnifique reine Anne de Bretagne, EUe fut aussi recommandable par sa piété et par la pureté de ses mœurs, que par son esprit. Elle fit un grand nombre de fondations charitables. Charlel, en partant pour aller faire la conquête da royaume de Nuples, osa confier les rênes de l'état à la jeune reine, à peine âgée de dix-hait ans; et cette confiance de l'amour auroit pu être rlfet du discernement le plus sûr. Anne, durant l'absence de son époux, gouverna avec une sagesse parfaite. Charles VIII mourut en >498. La première épouse de Louis XII, Jeanne de France, fille de Louis XI, victime auguste d'un amour légitime, s'itnmolant aa bien de l'état et au bonheur de répoux qu'elle adoroit,consentit a son divorceavecLouis XII, et s'ensevelit dans un clottre, et Louis XII épousa Anne de Bretagne. Ce prince, si justement surnommé le père du peuple ê partagea le noble goût de son épouse pour les sciences et les beaux - arts: il appela auprès de lui les plus savans hommes d'Italie, leur donna des pensions, les combla d'honneurs, et en éleva plusieurs aux premières places. Ce fut sous ce règne mémorable et paternel que Ton commença à enseigner le grec dans l'université. Enfin,Louis XII prépara en partie tout ce que son successeur fit avec plus d'éclat pour les lettres. Anne mourut au château de Blois, le 9 janvier 1514. LA DUCHESSE D'ANGOULÈME. Il est bien juste de placer à la tête des protectrices les plus illustres et les plus utiles des gens de lettres, la princesse qui fut mère et institutrice de François 1er, le restaurateur de la littérature et des beaux - arts. Ce fut elle qui inspira à son fils ce goût brillant qui répandit tant d'éclat sur un règne si malheureux. La duchesse remplit tous les devoirs d'épouse, de mère et de régente. Devenuo veuve dans la fleur de l'âge, elle se consacra entièrement à l'éducation de ses enfuns: tant que ses soins leur furent nécessaires, l'amour maternel la préserva de toutes les passions; durant tout cet espace de temps, une affection dominante , et non des principes raisonnés, la retint dans la route heureuse do la vertu. Quand son fils monta sur le trône, sa vie remplie d'innocence étoit exempte de tout reproche, sans que son Ame fut affermie dans la vertu. N'ayant fait jusqu'alors que suivre le penchant de son cœur, elle n'avoit pu contracter la salutaire habitude d'en combattre les mouvemens. Et comment l'acquérir au faite de la grandeur,lorsqu'avec un caractère impérieux, on n'a jamais cherché à réprimer ses défauts, qu'on est tout à coup environnée de toutes les séductions réunies, et que venant de quitter un genre de vie sédentaire, dont tous les instans étoient occupés par l'exercice des plus doux devoirs, ou se trouve subitement transportée au milieu d'une cour trompeuse, et livrée à tous les dangers de la flatterie et de l'oisiveté? Le désœuvrement la jeta dans l'intrigue; d'ailleurs elle se fit de la juste reconnaissance du roi, un droit de gouverner; elle n'avoit eu jusqu'à ce moment qu'une ambition relative, la seule qui convienne à une femme; elle en prit une personnelle, et bientôt le sentiment le plus violent et le plus malheureux acheva de dénaturer son caractère: son funeste penchant pour le connétable de Bourbon priva la Krance d'un grand homme, et causa tous les désastres de cc règne. On n'outrage pas uno jeune personne ru ne partageant point ses sentimens, mais l'amonr déçu d'une femme de quarante-cinq ans est toujours un amour méprisé;le ressentiment est la suite ordinaire d'une passion extravagante et ridicule à tous les yeux. Celui de la duchesse d'Angoulême fut atroce: une persécution inouie jeta l'infortuné connétable dans une révolte qui lui ravit sans retour sa patrie, sa vertu, sa gloire et le repos. La mort tragique de Semblançai est encore une tache ineffaçable dans la vie de la duchesse. Tailleurs cette princesse ne pouvoitmanquer de seconder h; roi dans la protection qu'il accordoit aux arts, puisqu'elle lui en avoit inspiré le goût. Elle fut excessivement louée par les poètes; mais les plus beaux vers n'immortalisent point les princes quand leurs actions les contredisent. La duchesse d'Angoulême mourut, en i53i, à cinquante-cinq ans (1). (1) Sous le règne de François 1" vivoitLouiseLabbé, MARGUERITE DE VALOIS, Reine de Navarre, sœur de François t"\ Marguerite de Valois, reine de Navarre, sœur de François 1er, et fille de Charles d'Orléans, duc d'Àngoulême, et de Louise de Savoie,naquit à Angoulêine , en 149'1. Elle épousa en premières nocesCharles, dernier duc d'Alençon, premier prince du sang, et connétable de France, aprèsla défection du malheureux Bourbon. Le duc d'Alençon, prince sans qui épousa un riche cordicr de Lyon, ce qui la fit surnommer la belle Cordière. Elle fut célèbre par son humeur belliqueuse, sa beauté et ses vers. A peine âgée de seise ans, elle suivit son père au siège de Perpignan, déguisée en homme;elle y combattit et y montra un courage intrépide. Elle a fait beaucoup de vers t très-bons pour ce temps; mais sa plus ingénieuse composition est celle qui a pourtitre: Le rlSbatde folie et d'amour; cette pièce est en prose. La Fontaine en a pris le sujet d'une de ses plus jolies fables, et le Bon homme se sarda bien d'avouer ce larèin. Quelles que soient la bonhomie et la candeur d'un auteur, il sait que, par une loitacite , mais universelle, il est toujours dispensé de convenir qu'il doit à une femme une idée heureuse. Danscecas seulement, le plagiai et le silenco sont également légitimes. caractère, fut l'ennemi du cofinétable de Bourbon : il mourut à Lyon, en J52,1, après la bataille de Pavie, où il 6e conduisit lâchement. Marguerite épousa en secondes noces Henri d'Albret, roi de Navarre; Jeanne d'Albret, mèrede Henri le Grand, fut l'heureux fruit de cet hymen. Margueritonon-seulement aima et protégea les lettres, mais elle les cultiva. Elle écrivoit en vers et en prose; elle excelloit,dit-on, dans l'art de faire des devises, et les mit àla mode dans cette cour galante et frivole. Il est sans doute désirable que les princes ayent assez le goût des lettres pour être en état du les protéger avec discernement; mais ce goût, lorsqu'il est passionné, est rempli d'inconvénicns pour eux. Les princes alors attachent trop de prix aux simples productions de l'espritj ils peuvent trop facilement se laisser séduire par des sophismes ingénieux et pardes opinions dangereuses soutenues avec éloquence. La manie du bel-esprit fait souvent admirer des bons mots répréhensibles, des productions condamnables; elle rend superficiel, parce qu'elle no s'attache qu'à l'écorce, et que des formes agréables etspirituelles lui font tout excuser. Le vrai génie des princes est beaucoupmoins dans l'imagination que dans la parfaite justesse des idées; il n'est pas nécessairequ'il soitbrillant, il fautsurtout qu'il soit solide. Marguerite eut desmœurs très-pures,quoique les ouvrages qui nous restent d'elle semblent prouver le contraire. On ne conçoit pas que la main d'une femme, d'une princesse, ait pu écrire des contes si licencieux; mais le désir de montrer de l'esprit et de l'imagination lui fit oublier toutes les bienséances de son sexe et de son rang. Cette manie égara Marguerite d'une manière beaucoup plus coupable; elle fit un petit ouvrage sur la religion, intitulé: Le Miroir d. tdmepécheresse, quifut censuré parlaSorbonne. Cette condamnation la révolta , et l'amour-propre d'auteur, profondément blessé, lui fit adopter en secret les nouvelles opinions; elle eut des conférences avec des théologiens protestans; et tandis que le roi son frère, avec un zèle odieux que l'évangile réprouve, poursuivoit inhumainement les protestans, Marguerite qui n'auroit dû que les protéger contre une persécution barbare, se livroit à leurs erreurs. Cependant, sur la fin de sa vie, elle ouvritles yeux, et revint sincèrement à la vérité. La même prétentionà l'espritlui fit aussi pousser beaucoup trop loin la complaisance que peut avoir une SœtH', une amie. Ce fut elle qui, Ala prière de FrançoisJrr, composa toutes les devisesd'amourdes bagues et des bijoux, dont ce prince fit présent à la comtesse de Chateaubriant. Parla suite, la duchesse d'Etampes, nouvelle favorite, voulut avoir ces belles devises, devenues célèbres à la cour, etle galant FrançoisIereutla cruauté de les faire demander à la comtesse: celle-ci s'engagealà les rendre le lendemain; elle fit fondre tous ces bijou\, sans respect pour les devises que l'inconstance destinoit à sa rivale, et elle n'envoya au roi qu'un lingot d'or. François Ier acquit aussi le talent de faire des vers : on dit que, se trouvant un jour dans le château d'Arthus Gouflier de Boissy, autrefois songouverneur, il s'amusa à feuilleter un livre dans lequel madame de Boissy avoit dessiné les portraitsde plusieurs personnesillustres. Le roi fit des devises pour chaque portrait, et il composa et écrivit sous celui d'Agnès Sorel ces vers si connus: Gentille Agnès, plus d'honneur tu méritr. La cause étant de France recouvrer, Que ce que peut dedans un cloître ouvrer, Close nonain ou bien dévot hermite. Cette cour si brillante par la galanterie, la bravoure chevaleresque et la galté, en attirant en France les savans, les poëtes et les artistes étrangers , répandit le goût des arts, des fêtes et des plaisirs de l'esprit, et commença à former le caractère national. L'exemple d'une reine jeune et charmante eut une grande influence sur les femmes qui, depuis cette époque, cultivèrent davantage leur esprit. L'Europe entière convint que la cour de François Ier eflaçoit toutes les autres par sa politesse et ses agrémens, et que le peuple français étoit le plus aimable de la terre; le caractère loyal et Rénéreux, les saillies, la gatté et les exploits de Henri le Grand contribuèrent à affermir cette opinion, que la fin du ;ègne de Louis XIII et le règne entier de Louis XIV achevèrent de fixer. François Ier et Marguerite, sa sœur, commencèrent à donner aux Français cette réputation de grâce et d'agrémentqu'on ne leur a jamais contestée depuis;maisilsleurdonnèrent aussi celle d'une extrême frivolité. HenriIV, par sa droiture, et ce mélange à la fois admirable et piquant de vaillance et de bonté, de clémence et de* justice, d'héroïsme, de galté et de popularité, donna au caractère national quelque chose d'aimable et de généreux qui dis- lingue particulièrement les Français. I/un eut plus d'influence sur les manières et sur la cour, l'autre en eut davantage surle peuple et sur lu nation entière. Une femme célèbre par ses vastes connoissnnees et sa profonde piété, Claudine de Bectox, ahbesse du monastère de Saint-Honoré de Tarascon, vivoit sous ce règne

Marguerite et

François Ier l'honorèrent d'une protection particulière. Cette religieuse savoit parfaitement le latin, et publia plusieurs ouvrages français et latins en vers et en prose. François Ier lui or. donna de lui écrire; il faisoittant de cas de ses lettres, qu'il les portoit souvent, dit-on, sur lui, et qu'il les montroit aux dames desa cour comme des modèlesdans ce genredécrire. Etant à Avignon, il alla à Tarascon avec sa sœur Marguerite, uniquement pourvoir cette religieuse et s'entretenir avecelle. Marguerite eut pour son frère une affection touchantelorsqu'il fut prisonnier en Espagne, elle alla à Madrid et contribua beaucoup à sa délivrance. Cette princesse mourut avec beaucoup de piété, le a décembre 1549,àcinqnante-sept ans. mahoveiute de FRANCE. Une fille de François Ier dcvoit aimer les lettres : aussi cette princesse, A l'exemple du roi son père,répandit-elle ses bienfaits sur les savans et sur les gens de lettres. Elle épousa, en 1550, Emmanuel- Philibert, duc de Savoie. Elle fit fleurirles arts àfa cour. Cette princesse savoit le grec et le latin; elle fut aussi pieuse que spirituelle et savante, et cc qui vaut mieux que tous les éloges des poëtes, elle se fit adorer de ses sujets qui la surnommèrent la Mère du peuple.Elle mourut eu 1574, à cinquante-un ans. JEANNE D'ALBRET. Cette princesse, fille de Henri d'Albret, roi de Navarre, fut mariée à Moulins, le ao octobre 1548, à Antoine de Bourbon. Jeanne d'Albret développa, dans tout le cours de sa vie, un caractère plein de courage et d'énergie. Elle eut la gloire d'éleverson fils Henri IV, de choisir ses instituteurs, de diriger son éducation, et de formerl'esprit et le cœurde ce grand prince.Jeanne embrassa le parti des huguenots, par haine contrele pape qui avuil enlevéà son pèrele royaume de Navarre, en publiant une bulle appuyée des armes de l'Espagne.Jeanne se distingua dans ce parti par sa fermeté, et dans toute l'Europe par son goût pour les lettres. Elle mourut deux mois avant le massacre de la Saint-Barlhélemi, en 1579. La princesse de Navarre, Catherine de Bourbon, fille de Jeanne d'Albret et sœur de Henri IV, eut aussi beaucoup de mérite et d'esprit

elle faisoit, dit-on, des vers, dès râgecIe douzeans.HenriIVla maria, eni5nt au duc de Bar. On prétend que ce fut contre l'inclination de la princesse qui aimoit le comta de Soissons. Cette anecdote a fourni à mademoiselle de la Force le sujet d'un roman historique. CATHERINE DE MÉDICIS. C'est à regret que l'on place parmi tant de noms illustres, un nom déshonoré par la plus honteuse superstition, et par une politiqueartificieuseetsanguinaire.Catherine, indifférente à toutes les religions, excita de sang-froid toutes les fureurs du fanatisme: sans croire à l'immortalité de l'âme, elle croyoit cependant à l'astrologie judiciaire, et même à la magie. Mais cette princesse, iudigue de régner, sut récolule penser avec magnificence le mérite qui ne pottvoit lui causer d'ombrage; elle protégea avec éclat les savans,leslittérateurs et les artistes; elle fit venir des manuscrits précieux de Grèce et d'Italie; on éleva par ses ordresles Tuileries, l'hôtel de Soissons etbeuucoupd'autres édifices. Une chose bizarre, c'est que celle qui conseilla le massacre de la Saint-Bartbélemi, prie pour devise un arc-en-ciel, avec ces mots: J'apporte la lumièiv* et la tranquillité. Ce qui n'est pas moins curieux, c'est qu'il reste une lettre de cette princesseà son filsCharlesIX, danslaquelle elle lui donne des conseils poursefaire aimer, et l'exhorte à suivre les traces de* Louis XII!. Ilfaut pourtant convenir queCatherineparut avoir l'intention de donner une excellente éducation à ses enfans; elle leur choisit pour gouvernante une femme d'un mérite rare, la duchesse de Retz, sicélèbre par son esprit et son érudition

la duchesse savoit, dit-on, les mathématiques , le latin, le grec; elle parlbit avec mcuité plusieurs langues étrangères. Elle joignoit le courage àla science: pendant l'absence de son époux, lesligueurs menacèrentses terres; elle assembla destroupes à ses frais, se mit à le*tr tête, et força les factieux à prendre la fuite. En 1573 elle répondit publiquement en latin, pour Catherine de Médicis, aux ambassadeurs polonais qui apportèrent au duc d'Anjou le décret de son élévation à la couronne de Pologne. Catherine de Médicis mourut, en 1589, H soixante-dix ans. MARIE STUART. Cette belle et malheureuse princesse étoit fille de Jacques V, roi d'Écoue et de Marie de Lorraine. Elle épousa, en 1558, François, dauphin de France, fils et successeur de Henri II. Elle apporta d'un pays barbare alors, un espritcultivé, des talens et des grâces qui la rendirent l'ornement de la cour la plus aimable de l'Europe: son goût pour les beauxarts et pour la poésie l'attachasi étroitementà la France, qu'en la quittant pour retourner en Ecosse, elle crut s'arracher de sa véritable patrie ;elle exprima sa douleur, d'une manière touchante, dans cette romance qui nous est restée

Adieu, plaisnnt paya de France, 0 ma patrie La plus chérie, Qui a nourri me jeune enfance? Adieu Franco , »clicti mes btmix. jour. ! Ln IIrf flui déjointnos unour*, N'oum de moi que la moitié; ffrc part te reste,elle eut tienne, je In (in à tun amitié, l'our 'l'te cJ, l'iuitre il te souviemif. De retour en Ecosse, cette reiiieeliai-inaiite, faîte pour cultiver les arts, et pourembellir une cour brillante, se trouva an milieu des factions les plus turbulentes, et se crut exilée dans une terre étrangère. Elle épousa en secondes nocesHenri Sttiart-Daruley,soncousin. Ce prince, d'uncaractèreviolent et féroce, la fit bientôt repentir de son choix; il assassina, tous ses yeux, David Rizzio, tin musicien qu'elle protégeoit. La reine, justement irritúe, donna sa confiance au comte Bothwell, homme dangereux, dont on n'estimoit ni le caractère ni les moeurs. Peu de temps après, uneconjurationsecrètefitpérir Henri Darnley. Ce prince habitoit une maison isolée, que les conjures firent sauter, au moyen d'une mine. Bothwell fut universellement accusé d'avoir commisce régicide,mais cependantsans preuves positives. Marie, dénuée d'expérience, n'ayant aucun appui, environnée de complots, de dangers, ne vit pour elle de ressources que dans l'attachement de Bothwell, auquel elle ottppo. soit un génie et des talens qu'il n'avoit pas. Il parolt que Bothwell conçut dès lors l'espoir de l'épouser, et qu'ensuite il crut la violence nécessaire. La reine étant allée voir son fils, Bothwelll'enlève, etl'entraîne à Dumbar.Là, nonseulement il appaise sa juste colère, nAis profitant de ses craintes, de son embarras, de ses terreurs, il la décide à l'épouser. Marie, sans doute, en donnant sa main à celui qu'elle croyoit un grand homme d'état, crut sauverle royaume et sa personne;mais Bothwell étoit accusé d'avoir fait périr son époux; elle ne pouvoit l'ignorer; cette union malheureuse flétrit justement la réputation de la reine, et souleva FEcossa entière. Tous les historiens répètent que Marie fut entraînée par une passion violente. S'il étoit vrai qu'elle eut été déterminée par l'amour, et non par de faux calculs politiques, des embarras pressans et des craintes sinistres, on pourroit en effet la soupçonner d'avoir eu part au meurtre de son époux. Mais tous les historiens qui l'accusent cachent une circonstance qui seule suffit pour la justifier; c'est que Bothwel étoit uneteillard, il avoit plus de soixante ans; et il - impossible de croire qu'une princesse charmante, dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, ait éprouvé pour un homme de cet Age une passion capable de l'entraîner dans un tel crime, malgré la douceur de mœurs et de caractère qu'elle aconstamment montrée avant et depuis cette époque funeste. Marie, épouvantée par le nombre de ses ennemis, fut la victime de la foiblesse, de son inexpérience et de la haute opinion qu'elle s'étoit formée des talens et du courage de Bothwell; ellesepersuada qu'au milieu de ces factionssanglantes, il pouvoit seul la sauver, elle ne chercha et ne vit en lui qu'un défenseur. Marie, abandonnée de son armée, céda la couronne à son fils

on lui permit de nommer

un régent 1 elle choisit le comte de Murray,son frère naturel, qui devintson persécuteur; l'humeur impérieuse du régent procura à la reine un parti;elle se mit à la tête de six mille hommes, mais elle fut vaincue. Après cette déroute, Bothwell s'enfuit enDanemarck; ily fut arrêté et renfermé dans une étroite prison, pendant dix ans; ilymourut en 1577. La reine, de son côté, obligéede chercher un asile, se réfugia en Angleterre : au lieu d'une généreuse hospitalité, elle ne trouva que des fers et la redoutable inimitié d'une rivale. Elisabeth, avec du génie et de grands talens, avoit toutes les prétentions et toutes les petitessesd'une femme ordinaire

depuis long-temps le bruit des gi-Aces rt de la beauté de Marie l'importunoit. La politique auroit pu conclure un traité avec la reine d'Ecosse, l'envie ne sauroit faire un calcul raisonnable, toutes ses pensées sont puériles et cruelles.L'infortunée Marie, après dix-huit ans d'une dure captivité, fut condamnée à mort. Élisabeth, par cette barbarie, viola toutesles lois de l'hospitalité, de la justice et de l'humanité; en même temps elle attentaaux droits sacrés des souverains, elleflétritsa propre gloire, et elle illustra la victime qu'elle immoloit:la mort héroïque de Marie fit oublier son imprudence et ses foiblesses; l'Europe attendrie ne songea plus qu'à son malheur, à sa beauté, à ses talens, à la protection dont elle avoit honoré les lettres etles arts, et à sa piété touchante : tandis qu'une sentence inique ternissoit l'éclat du trône occupé par Élisabeth , toute la majesté royale environnoit l'échafaud d'une reine opprimée ! Marie, dans les derniers jours de son existence, montra une résignation religieuse, un calme, un courage et en même temps une sensibilité qui subjuguèrent l'admiration de ses persécuteurs même. Elle distribua ases domestiques tout ce qu'elle possédoit; elle écrivit en leur faveur à Henri III et au duc de Guise. Elle demanda qu'ilsfussenttémoins de sonsupplice;le comte de Kentle refasoit; Marie insista en ajoutant: Malgré mon malheur, vous ne devez pas oublier que je suis cousinede votre souveraine, et du sang de Henri FIIII quefat été reinedeFrance , et sacrée reine d'Ecosse. Quoiquo le duc filt armé de toute l'insensibilité d'un courtisan qui croit faire sa cour en montrant de la dureté, il permit cependant à Marie d'être accompagnée d'un petit nombre de domestiques. Elle fit choix de quatre hommes et de deux femmes

au lieu de lui donner un confesseur catholique qu'elle demandoit, on lui envoya un ministre protestant, qui la menaçoit de la damnation éternelle, si elle ne renonçoit pas à sa religion. Cessez de voua agiter, lui dit-elle, vous Wd. branlerez point mafoi, vous n'affoiblirez pas les consolations qu'elle meprocure. Le 18 février 1587, s'étant levée deux heures avant le jour, pour ne pas retarder l'heure de l'exécution de l'arrêt, elle s'habilla avec plus de soin qu'à l'ordinaire; et ayant pris une robe de velours noir:J'aigardé, dit-elle, cette robe pour ce grandjour. Elle rentra ensuite dans ion oratoire, où,après avoir lait quelquesrrières , elle se communia elle-même avec une hostie consacrée, que le pape Pie V lui avoit envoyée. Lorsque les commissaires entrèrent, elle les remercia de leurs soins; et comme ils ne purent s'empêcher de lui témoigner l'admiration que leur causoient sa douceur et sa sérénité:Je regarde,leur dit-elle,comme indigne Je lafélicitécéleste, une âme tropfoible pour soutenir le corps dans cepassage au séjour des bienheureux. Elle se leva pour aller au supplice avec un maintien calme et touté la dignité que peuvent donner le rang su* préme, la piété et le courage, au milieu de la plus horribleoppression. Les personnes de sa suitel'escortoient en fondantenlarmes.Adieu, mon cher Melvil, dit-elle à l'un de ses secrétaires, lu vas voirletermedemes malheurst publie queIIIsuismorteinébranlabledansla NbgiolJ, et queje demandeau Ciellepardon de ceux qui sontaltérés démon sang dis à monfils qu'ilsesouvienne desa mère, et quejelui défends de songer à me venger. On la conduisit dans une salle où l'on avoit élevé un échafaud tendu de noir. Touslesspectateurs furent frappés d'admiration, et saisis d'un profond attendrissement, en voyant cette reine infortunée, dont la beauté parut plus touchante que jamais, s'avancer d'un pus ferme, avec un visage tranquille; elletcnoil un crucifix serré contre sa poitrine. L'impitoyable comte de Kent lui dit qu'il fallait avoir le Christ, non dans les mains, mais dans le civar. Marie lui répondit avec une douceur augenque, que la vue de cette image ne pouvoit que fortifier l'amour dû au Sauveur. Ellemonta sur l'échafaud, et lit placer ses femmes derrière elle pour recevoir son corps. Dans ce moment, qui offroit un spectaclcrsi frappant et si terrible de la fragilité des grandeurs humaines, on entendit dans toute la salle un murmure confus et général de sanglots et de gémissemensl Marie se mit à genoux, en élevant les mains et les yeux versle ciel; et après une fervente et courte prière, elle tendit sa tête sans donner le moindre signe de frayeur. Elle étoit dansla quarante-sixième année de son Age. Sa tête ne fut séparéedu corpsqu'au second coup. MARGUERITE DE FRANCE, Première femme de Henri le Grand.» Marguerite, fille de Henri II, née en ijfo, épousa eu 157a, le prince de Béarn, si cher depuis à la France sous le nom de Henri IV , union formée sous les plus noira auspices! Le mussacre de la Saint-Barthélemi fut concertt au milieu des fêtes données à la cour pour ces noces! Le pape Clément IX cassa ce mariage en 1500' Marguerite y consentit pour le bien de l'état; elle exigea pour toute condition le paiement de ses dettes. Cette princesse joignit à un esprit très-cultivé, une âme noble, sensible et généreuse. Elle eut pour son frère> le duc d'Alençon, la tendresse la plus touchante et la plus courageuse. Marguerite, à ce sujet, rapportedans ses mémoiresle trait suivant: Le duc d'Alençon, devenu suspect au défiant et foible Henri 111, fut arrêté à la cour; on lui donna des gardes avec défense de le laisser sortir de son appartement: dans ce premier moment, le duc demanda si l'on avoit arrêté Marguerite, on luirépondit que non 1 a Cela soulage » beaucoup ma peine, dit-il, de savoir ma » sœur libre; mais je m'assure qu'elle m'aime n tant, qu'elle préférera se captiver avec moi, a à vivre libre sans moi. » Et il pria M. de Lorre, qui l'avoit arrêté, d'obtenir du roi que Marguerite partageAtsa prison, ce qui lui fut accordé.Marguerite,en contant ce trait, ajoute: « Cette croyance qu'il eut de la grandeur et » fermeté do mon amitié, me fut une obliga- » tion si particulière, bien que par ses bons » offices il en eût acquis plusieurs grandes sur » moi, que j'ai toujours mis celle-là au premier » rang. » Marguerite couruts'enfermer avec son frère: elle lui obtint la permission de sortir de son appartement, mais non celle de sortir du palais. Marguerite un jour fit sauver le duc par la fenêtre de sa chambre, et s'exposa par-là à toute la colère du roi, qui lui en fit sentir les effets par des persécutions de tout genre. On reproche à Marguerite quelques égaremens de jeunesse, que l'on doit juger avec indulgence, en songeant à la licence extrême de ces temps de factions, et surtout à celle de la cour. Parvenue à l'Age mûr, elle vint se fixerÀ Paris, où elle fit bâtir un beau palais entouré de vastes jardins; elle y partagea son temps entre les exercices d'une piété sincère et la société desgens de lettres; elle mourut, le 27 mars 1615, à soixante-trois ans. Ce fut la dernière princesse de la maison de Valois, dont tousles princes moururent sans postérité. Marguerite a laissé des poésies et des mémoires. LOUISEDE LORRAINE, Princesse de Conti. Louise, princesse de Conti, étoit fille du duc de Guise surnommé le Balafré. Elle naquit en 1574» et mourut en 1631. On lui doit les Amoursdu grandAlcandre:c'est une histoire satirique des amours de Henri IV. Cette princesse aimala littérature, etprotégea avec discernement ceux qui la cultivoient. MARIE DE MtDICIS. Fille do François II deMédicis , grand duo de Toscane, et femme de Henri le Grand, Marie de Médicis naqui. à Florence l'an 1573; son mariage avec Henri IV fut célébré en 1600. Le caractère impérieux, jaloux, et l'ambition de Marie, causèrent tous ses malheurs;avec un esprit plus étendu, elle auro pu jouer un grand rôleaprès la mort de Henri le Grand; elle avoit du courage, de l'élévation,sinon dans le caractère, du.moins dans les idées, qualités inutiles ou dangereuses dans une princesse régente, qui manque de discernement et de lumières. Marie vouloit gouverner, mais elle n'en avoit pas la capacité elle plaça mal sa cour fiance et son amitié, et In haineque Ton eut pour ses amis retomba surelle. Lepublic, toujours plus équitable qu'on ne le croit communément, ne rend point les princes responsables des fautes de leurs ministres, quand ils les ont choisis par des motifsd'utilité publique; on leur pardonne alors de se tromper, tnais on ne les excuse point lorsqu'ils élèvent à une place importante un favori sans mérite et sans talens, pareb qu'on suppose que, dans cette occasion, ils dnt moins agi pour l'intérêt de l'état,que pour satisfaire uu penchant particulier, qui n'est, dans ce cas, qu'une foiblesse toujours coupable et souvent ridicule. Le président Hénault a dit, sur Marie de Médicis, un mot frappant et terrible, malgré la modération si sage de l'expression. Elle ne parut, dit-il, ni assez surprise, ni assez affligée de la mort tragique de l'un de nos plus grande rois. C'est tout ce que l'histoire, manquant de preuves, pouvott se permettre de dire; elle doit ajouter que la vie entière de Marie de Médicis pourroit mettre cette princesse à l'abri d'un soupçon qui fuit frémir1 Si elle eut participé au plus horrible des attentats et avec préméditation, seroit-il possible qu'elle n'eût commis que ce seul crime? Marie, en se laissant gouverner long-temps par le maréchal d'Ancre et son épouse, perdit l'amour du public et la confiance deson fils. Ce maréchal , arrêté par Tordre de Louis, se dé.. fendit et fut tué. On sait que son cadavre fut exhumé par la populace, traîné dans les rues, coupéen mille pièces; que ses entrailles furent jetées dans la Seine, ses restessanglans brûlés "ur le Pont-Netrf; qu'un homme lui arracha le cmitr, le fit cuire sur des charbons, le mangea publiquement; qne cette action futapplaudir par une multitude innombrable Cependant ce peuple, plus féroce que les cannibales, redevint un peuple aimable, généreux et distingué entre tous les autres par son urbanité. Un moment de délire , quelqu'affreux qu'il puisse être, ne corrompt point une nation,quand les idées morales ne sont point perverties, c'està-dire quand les principes religieux subsistent toujours. La mort de l'infortuné maréchal et le supplice inique de son épouse , éteignirent la guerre civile. Marie fut reléguée à Blois, d'où elle se sauva A Angouléme. Richelieu, alors évoque de Luçon et depuis cardinal, réconcilia ensemblelamère et le fils. Marie, mécontente de Finexéetttion du traité, ralluma la guerre; elle fut bientôt obligée de se soumettre; mais le favori du roi, le counétable de Luynes, enne- mi de la reine, mourut, et Marie reprit sur l'esprit du foible Louis XIII un grand ascendant. Elle fit entrer au conseil Richelieu, son surintendant. Elle prétendoit régner par lui, et Richelieu vouloit régner pour le bien de l'état et pour la gloire de la France. On s'est beaucoup récrié sur l'ingratitude de Richelieu ; mais la reconnotssance exige t-elle d'un miniitre le sacrifice de ses lumières ? en voulant partager l'autorité de la place qu'il a fait obtenir, le bienfaiteurcesse de l'être; iln'a rien donntJ# il acompté vendre et faire seulement un marché avantageux. D'ailleurs, si Richelieu devoit à la reine son entrée au conieil, la reine lui avoit dû plus anciennement sa réconciliation avec son fils. Les obligations étoient égales de part et d'autre: cependant Marie se plaignit et menaça; elle résolut de perdre l'ami qui refitsoit de devenir sa créature;le génitfde Richelieu sut déjouer toutes les intrigues du dépit, de la haine et de l'ambition. Néanmoinslecardinalmit tout en usage pour adoucirles injustes ressentimens de la reine. Redevenu tout-puiltant, il tomba plusieurs fois à ses pieds;la reine fut inflexible. Richelieu, ne trouvant plus en elle qu'une implacable ennemie, ne songea plus qu'à l'éloigner pour jamais de la cour. Mais,après avoir épuisé jadis auprès du roi tousles raisonnemens qui peuvent engager à rapprocher de lui une mère même coupable, après avoir fait valoir et détaillé tous les droits sacrés d'une mère et tous les devoirs de la piéto filiale, comment engager Louis à bannir cette même reine ? Richelieu prit, dans cette occasion, la tournure la plus artificieuse et la plus adroite. On assembla un conseilsecret dans lequel Bichelieu prononça un long discours:il commença par convenir que l'invincible inimitié de la reine pour lui ôtoit tout espoir de rétablir la tranquillité intérieure; il ajouta qu'un souverain ne pouvoit balancer entre sa mère et son ministre, qu'il s'attendoit à être sacrifié, qu'il y consentait, qu'il ofTroit sa démission, qu'il n'emportoit qu'un regret, celui de laisser l'état ditsla situation la plus critique; il fit ensuite une exposition si vive et si frappante des dangers que couroit la France, que Louis XIII en conclut naturellement que celui qui montroit avec tant de sagacité tous les maux que l'on avoità craindre, pourroit seul les prévenir.Il fut unanimement rélOu dans ce conseil, d'éloigner la reine, du moins pour un temps. On donna à Marie le choix, u 1 lieu qu'elle devoit habiter. On exila, ou l'on à la Bastille toutes les personnes qui lui étoient attachées: ces persécutions furent odieuses et par conséquent maladroites, car la politique par- fait est toujours généreuse; elle doit avoir touteslesformes de la justice et de la grandeur, puisqu'elle est l'expression des principes, de la morale et dessentimensdu prince. Ces rigueurs arbitraires et révoltantes jetèrent de l'intérêt sur la cause de la reine. On ne l'aimoit pas,et depuis cette époque on la plaignit;la compassion ne rend point la considération perdue, mais elle rend toujoursla taveur publique. On ne vit plus en Marie qu'une reine et une mère opprimée. Louis 1111 donna une dédaration adressée aux parlemens et aux gouverneurs des provinces, pour justifier cette conduite et celle de son ministre; c'étoit l'abaisser et montrer le dcrritl* degré de foibleue. H est digne d'un bon roi de rendre compte à son peuple des motifs d'une guerre ou d'une grande opération politique; mais il doit jeter un voile sur l'intérieur de sa famille; il manque de dignité, lorsqu'il donne une publicité inutile aux évènemens qui IfY passent On ne peut chercher à se justifier d'éloignerse mère et d'attenter à sa liberté, qu'en se plaignant grièvement d'elle, et cela seul est un tort qui ne permet guère d'ajouter foi à la justification. Enfin, si Louis XIII eut connu ses droits et ses devoirs, il auroit respecté sa mère, et repris l'autorité royale sans bruit et sans éclat. Marie, détenue à Compiègne,s'évada et se retira à Bruxelles en 1631. Depuis ce moment, elle ne revit ni son fils, ni Paris qu'elle avoit embelli par des monumens qui éterniserontsa mémoire. Epouse importune et jalouse, mère et régente ambitieuse, princesse imprudente, violente et vindicative, Marie soutint cependant dignement la gloire du nom de Médicis, si cher aux muses et aux amis des arts. On bâtit par ses ordres le beau palais du Luxembourg; elle fit élever de superbes aqueducs, ouvrages inconnus jusqu'alors en France; elle fonda des monastères. Onluidoit, et la promenade qui porte encore le nom de Cours de la Reine, et l'admirable galerie des tableaux peints par Rubens, qui contient entr'autres chefs-d'œuvre le tableau dans lequel Minerve conseille A Henri le Grand de s'unir à Marie, et celui qui représente cette princesse venant de mettre au jour Louis XIII) sa tête est entièrement en face, position qui naturellement est sans grâce, et néanmoins toute la figure en est remplie; on voit sur son visage deux expressions parfaitement distinctes, les restes des souffrances de l'enfantement, et la joie maternelle de contempler l'enfant qui vient de naître!. Enfin, Marieprotégea le père de notre poésie, elle sut apprécier les vers de Malherbe. Cette princesse, veuve de Henri le Grand, mère d'un roi de France, belle-mère de deux rois, aïeule de Louis le Grand, mourut dans l'indigence à Cologne, le 3 juillet 1642. Le dénûment affreux dans lequel se trouva cette malheureuse princesse, durant les dernières années de sa pénible existence, sera toujours une tache ineffaçable dans la vie de Louis XIII. On ne conçoit pas que, même indépendamment de tout sentiment filial, un souverain, un roi de France ait eu assez peu d'élévation d'âme pour laisser sa mère dans une telle situation; cet abandon monstrueux blesse autant la majesté royale, qu'il outrage la nature. Le prélat Chighi,alors nonce,et depuis pape lui - même sous le nom d'Alexandre VII, assista Marie à la mort, et lui demanda si elle pardonnoit à ses ennemis, et surtout au cardinal de Richelieu?Elle répondit: Oui, de tout mon cœur. Le nonce lui proposa d'en- voyer au cardinal, comme le gage d'une clémence entière, un bracelet qu'elle portoit à son bras; la reine lui répondit:C'est un peu trop 1 réponse qui eut été bien naturelle dans tout autre moment. Marie aimoit les devises; elle avoit pris, en 1608, celle-ci:Une Junon appuyée sur son paon, avec ces mots : Viro partuque beata. Après la mort de Henri, elle prit un pélican couvrant le sein pourses petits, et ces paroles: Tegit virtute minores. Cette princesse avoitles passions si violentes, que sa colère alloit jusqu'à la fureur; on dit qu'elle pleuroit avec tant de véhémence, que ses larmes ne couloient pas; elle les dardoit d'unemanière effrayante. LA DUCHESSE D'AIGUILLON, Nièce du cardinalde Richelieu. Cette duchesse WAipMon fut la première femme de la cour dont la maison ait été ou* verte à tous les gens de lettres. Ilétoit naturel quecesderniersfussent accueillisainsi parla nièce du fondateur de l'Académiefrançaise. Là, tous les académiciens, et tous ceux qui, par leurs talent, pouvoient espérer de le devenir, se trouvoient réunis avec les plus grands seigneurs de la cour; et le goût de l'esprit remportant sur le préjugé de la naissance, commençoit à former entre ces diverses personnes cette égalité sociale, qui depuis a rendu les Français si aimables. On nedissertoit point sur cette égalité, on n en faisoit point un des droits de l'homme , mais on l'établissoit comme une conquête légitime, à laquelle on devoit applaudir , parce qu'elle étoit faite par le mérite, le savoir et les talena. Ces assemblées eurent une grandeinfluence surles mœurs françaises; mais, dansles commenceuiens,ce prtmiêrbureaud'esprit, établi en France, offrit beaucoup de scènes bizarres et ridicules; on ysou* lenoit gravement des thèses il'a.Q" 1 on s'en dégoûta bientôt, et l'on fit alors ce qui se pratique aujourd'hui, des lectures et la conversation. La duchesse avoit beaucoup d'esprit, de piété, et âme la plus généreuse.Après la mort du cardinal de Richelieu, elle se mit sous la direction de Saint Vincent de Paule, et prit part à toutes ses bonnes ouvres. Elle dota des hôpitaux, racheta des esclaves, délivra des prisonniers, entretint des missionnaires dans les parties sauvages de la France et dans les pays lointains. Ce siècle si pieux fut celui des actions les plus touchantes et les plus Kroïques. Dans ce même temps, les jeunes dames de la cour, entrainées par les prédications de Saint Vincent de Paule, vendoient leurs diamans pourfonderl'hâpital des Enfans-Trouvés; elles alloientà l'Hôtel-Dieuservirlesmaladesetformer ù cessaints exerciceslessœursde laCharité.Une jeune et belle veuve, la présidente Goussault, consacroit une grande fortune à ces pieux devoirs; une sainte, fondatrice de ces respectables sœurs grises( madame le Gras), étendoit son immense charité jusque sur les fous et les galériens.Le commandeur de Sillery, qui avoit été ambassadeur à Rome, vendoit son hôtel, set tableaux,ses meubles, sesbijoux,pouremployer tout cet argent aux établissemens formés par Saint Vincent de Paule; en outre, il avoit renvoyé tous ses gens avec des pensions, s'é. toit réduit au plus strict nécessaire, afin de donner tout son revenu, durant tout le reste de sa vie, à l'Hôtel-Dieu. Tels étoientles fruits de la charité chrétienne. Que citera-t-on de comparable de la bienfaisance philosophique ? La duchesse d'Aiguillon mourut en 1675. ANNE D'AUTRICHE, Épouse de Louis XIII et mère de Louis le Grand. Louis XIII, mauvais fils, mauvais frère , ami foible et peu sur, fut un époux sévère, farouche et défiant. Il épousa Anne d'Autriche, fille ainée de Philippe II, roi d'Espagne. Cette princesse avoit de la beauté, une âme élevée, de l'esprit et des manières remplies de grâces. Elle ne put gagner le cœur de son époux, qui ne sut apprécier ni ses charmes ni ses vertus. Anne fut accusée, sans aucune preuve, d'être entrée dans le complot de Chalais contre le cardinal de Richelieu, ce qui établit une mésintelligence durable entrelle et le roi: durant tout ce règne, elle supporta avec courage et dignité une infinité de persécutions, que lui suscita successivement l'inimitié du cardinal. Après la mort du roi, elle eut la régence du royaume, pendant la minorité de son fils: le parlement la lui donna, et cassa le testament de Louis XIII. La reine mit sa confiance dans le cardinal Mazarin, et Ton doit l'en louer: elle ne fut point entraînée en ceci par une affection particulière; elle se laissa guider uniquement par l'intérêt public. Loin qu'à cette époque Mazarin eût part à sa faveur , cite aurait pu le regarder comme un de ses ennemi, puisqu'il avoit été l'ami de Richelieu, et dévoué à ce ministre, ainsi qu'an roi. Louis Xlll, a la sollicitation de Richelieu, avoit fait revôtir Maxarin de la pourpre: aprèsla mort de Richelieu, le roi le nomma conseillerdétat, et l'un de ses exécuteurstestamentaires. Muzarin avoit montréde grands talens comme négociateur et comme homme d'étut. Anne d'Autriche, en le mettant à la tête des aHaires, n'eut que les intentions les plus pures et les vues les plus sages: elle dut même politiquement le soutenir contre la haine et la révolte. Quand les fureurs de parti forcent un souverain a renvoyer ou à sacrifier un ministre, l'autorité royale est avilie et perdue. Si le malheureux Charles ler n'eut pas abandonné le comte deStraford, ses ennemis n'auroient pas eu la mesure de sa foiblesse, la dignité royale eût conservé toute sa grandeur; etsi le roi eut succombé, il n'auroit pas alors entraîné dans sa chute celledutrône. La royauté n'existe plus, quand la protection souveraine ne suffit pas pour garantir des persécutions de l'envie et de la haine. Ainsi Anne d'Autriche ne pouvoit ni ne devoit céder aux clameurs séditieuses élevées de toutes parts contre Mazarin. Ce ministre n'avoit ni l'audace ni l'étendue de génie du cardinal de Richelieu, mais il possédoit tous les talens d'insinuation, la prudence, la patience, la finesse et la douceur: n'attachlnt nul prix à l'opinion publique, Mazarin ne se vengeoit point;il n'étoitsensible ni à la haine, ni même au mépris. Richelieu avoit été vindicatif parcalcul et par politique; Mazarin fut clément par une heureuse insouciance qui lui tint lieu de grandeur d'Ame. La Providence plaça ces deux hommes aux époques où leur genre de talens et leur caractère pouvoient seuls sauver la France. L'esprit remuant, séditieux et novateur des cal. vinistes, contenu sous le règne de Henri IV , se montra sans crainte après sa mort a il falloit, sous Louis XIII, un homme assez hardi pour saisir les rênes abandonnées et disputées de l'état, assez fort pour les retenir d'une main ferme, et pour intimider les mécontens et les rebelles, et assez grand pour justifier le despotisme par d'éclatans succès. Richelieu régna malgré son souverain, malgré les grands du royaume, et non malgré la nation, dont il accrut la considération et la grandeur. Les Français lui pardonnèrent des actions d'une justice inflexible, dont la rigueur odieuse res- sembloit à la cruauté, parce qu'on le vit toujours entouré de complots et de conspirateurs et snrtont, parce qu'en immolant ses ennemis, il abaissa tons ceux (im la France. L'admiration qu'il inspira étouffa la haine, fit taire les mécontens, et satisfit l'orgueil national; mais il n'eut que des rivaux et des ennemis vulgaires. Il n'en fut pu ainsi de (lazarin, qui eut à combattre le grand Condé dans tout l'éclat de sa jeunesse et de ses victoires. Condé, trop honnête homme pour avoir conçu la pensée de détrôner son roi, mais trop fier et trop ambitieux pour ployer sous l'autorité d'un ministreimpérieux et absolu,Condé n'auroit supporté ni les hauteurs, ni l'empire de Richelieu:il eut été jaloux de son génie, de sa réputation; et deux hommes de cette force n'auroient jamais pu cesser de se craindre, de se haïr et de se persécuter. Mazarin, plus hardi et plus brillant, eût été bien moins assuré dans sa place: rien ne pouvoit mieux l'y maintenir, que des talens utiles et l'apparence de la médiocrité. Condé n'envia point une puissance sans éclat, une telle puissance n'en fut mêmepas une à sesyeux; ilne vit jamais un mettre dans l'homme que l'on chansonnoit, que l'on tournoit en ridicule, et qui ne se vengeoit point. cependant Mnzarin régna avec autant d'autorité que Richelieu. Au reste, ce règne mérite les plus grands éloges;l'autorité royale y reprit tous ses droits, et elle se montra constamment généreuse. L'amnistie fut universelle et le pardon sincère, la vengeance ne fit pas verser une goutte de sang. Anne d'Autriche, née avec l'âme la plus élevée et la plus généreuse, n'auroit pas souffert une conduite opposée: cette princessepardonnoit* non-seulement avec sincérité , mais avec la grâce la plus aimable. On sait que mademoisellede Montpensierfut du parti de la fronde, et qu'elle fit tirer le canon de la Bastille sur les troupes du roi;cependant, lorsqu'aprèsles troubles, elle vit pour la première foisla reine, elle en fut reçue à bras ouvertsjAnne voulut la conduire ellemême chez le roi, auquel elle dit en la lui présentant : Voilà une demoiselle qui a étébien méchante> mais quiprometd'être bien 8age à Vavenir. Ily a quelque chose de sublime dans cette douce plaisanterie sur une rebelliou si formelle, si sérieuse, et doublement coupable dans une femme, et dans une princesse du sang. Le roi embrassa Mademoiselle, qui lui dit qu'elle devroit tomber à ses genoux: C'el'Ill'; réponditLouis XIV, qui doit me mettre aux vôtres , quandje vous entends parlerainsi. Que résulta-t-il de tant de grAce et de bonté ? L'oubli de toutes les discordes, et la conquête la plus douce et la plus glorieuse, celle de tous les cœurs. Mademoiselle de Montpensier et madame de Motteville, dans leurs Mémoires, racontent une infinité de traits semblables d'Anne d'Autriche. Cette princesse, aussi aimable que vertueuse, eut sur les Français l'influence qui convient le IDieuxà une femme; elle acheva, par le bon goAt de son ton et de ses manières, de polir la cour de France, et de donner à la nation cette politesse et cette élégance de moeurs, qui furent portées dans ce siècle au plus haut point de perfection. Ce fut à elle que LouisXIV dut le charme et la nobJhe de manières qui le distinguèrent entre tous les rois. On s'est beaucoup récrié sur la mauvaise éducation que reçut ce prince;il eût été désirable sans doute qu'on lui eut donné plus d'instruction t mais peut-on dire qu'un jeune roi a été mal élevé, lorsqu'en sortant des mains deses instituteurs,il a des idées justes, de la bonté, de l'affabilité, la représentation la plus majestueuse; lorsqu'il sait parler avec pureté,facilité, agrément; qu'il a dans le M* ractèrc de la grandeur, de la droiture, de la fermetéj qu'il aime les taletis et les arts, qu'il annonce le goût du travail

et qu'il est sensible, reconnoissant,filstendre et respectueux,

et qu'enfin il connoit et remplit tous ses devoirs envers ses parens, son frère, ses instituses amis et ses domestiques? Mazarin avoit beaucoup plus de cupidité que d'ambition; néanmoins, en découvrant l'amour du roi pourmademoiselle de Mancini , ilne fut pas insensible à l'idée de voir s* nièce sur le trône de France:voulant A cet égard sonder la reine, il feignit de craindre que Louis n'épousAt celle qu'il aimoit d'une manière si tendre et si romanesque. Anne lui réponditavec fermeté: Si. le roi en étoit capable , je me mettrois mec mon secondfils à la tête de toute la nation contre lui etcontre vou,. Anne, durant la régence la plus otaseUle, montra des talens et du courage t après le rétablissement de la paix, elle fit admirer sa clétnence et sa grandeurdame. Elle futla meilleure des mères, et n'eut que l'ambition de rendre à son fils le trône avec tous ses droits: elle no se réserva rien de l'autorité suprême qu'elle remit entre ses mains; et depuis cette époque, elle ne se mêla d'aucune affaire. Pendant tout le temps qu'elle gouverna la France, elle ne fut guidée que par des vues d'intérêt public et par son amour pour son fils; rien ne le prouve mieux que le trait suivant: Se trouvant à Ruel peu de temps après la mort de Louis XIII, et regardant un portrait du cardinal de Richelieu, elle dit à ceux qui l'accompagnoient

Si ce grand homme d'état etlt vécujusqu'à cette heure, il auroit été, sous ma régence, pluspuissant que jamaia. Par ces paroles si remarquables, Anne rendoit une entière justice aux talens d'un ennemi, et elle déclaroit qu'elle auroit sacrifié au bien de l'état tous ses ressentimens particuliers. Anne joignit à la piété la plus exemplaire le goût des beaux-arts et de la littérature. On sait qu'elle permit à l'auteur du Roman comique de prendre le titre de son malade, qu'elle lui fit une pension, ainsi qu'à La Calprenède et À plusieurs autres gens de lettres. C'est elle qui disoit à un homme de lettres qu'elle encourageoit à écrire l'histoire avec véracité 1 Travail. lez sans crainte;faites tant de honte aux vices,qu'ilne reste que de la raison et dit la vertu surla terre. Anne d'Autriche fit bâtir la magnifique égliseduVal-de-Grâce.Elle mou- rut d'un cancer, le tao janvier 1666, à l'âge de soixante-quatre ans. Le cardinal de Retz, dans ses Mémoires, a été d'une extrême injustice pour cette princesse. Ce prélat turbulent, plein de talens et d'esprit, rabaissa son caractère et son génie par mi invincible goût pourle mouvement et pour J'intrigue: agir fut pour lui un besoin plus impérieux que celui de dominer; et pour le satisfaire, il n'eut dans ses projets ni plan, ni combinaisons; il ne causa que du désordre, il ne fit que du bruit, et il resta fort au-dessous de ce qu'ilauroitpu être. Dans lescommencemens de la régence , il conçut l'espoir de gouverner la reine: pour y réussir, il feignit même d'être amoureux d'elle. Anne méprisa cette audace ridicule, et le ressentiment jetale cardinal dans la cabale puissante des frondeurs; il y porta non les desseins profonds d'nu factieux fait pour devenir le chef d'un parti, mais tout le dépit d'un courtisan déçu. Le cardinal, dans ses Mémoires, dit que la reine avoitplusd'aigreurque de hauteur, plus de hauteur que degrandeur,plus de manière quedefonds, plusd'application à l'argent que de libéralité , plusd'attachement que depassion, plus dedureté que de fierté,plus d'inten- tiort depiété que de piété, plus d'opiniâtreté que defermeté, etc. Ces Mémoires seroient assurément un détestable ouvrage, s'ils ctoient écrits d'un bout à l'autre de cette étrange manière; mais ce n'est pas ainsi que l'auteur a tracé les beaux portraits du grand Condé, du duc de Bouillon et de plusieurs autres. La haine jamais ne pourra bien peindre, parce qu'elle ne cherche et ne veut employer que de fausses couleurs:la noble impartialité est aussi utile à tout écrivain, que peuventl'être le savoir et les talens. Parmi les auteurs de ces temps, on doit distinguer une personne dont le nom est tout à fait inconnu, et qui cependant devroit avoir une grande célébrité; ce fut mademoiselle de Calage, poëte toulousaine: elle composa un poëme de Judith" dédié à Anne d'Autriche, et rempli de très-beaux vers. Voici quelques citations qui feront juger de son talent; on trouve une belle image dans ces deux versLe front couvert de cendre et les larmes aux yeux La face contre terre et le cœur vers les cieux. Un grand poëte s'est rencontrédepuis avec MUe de Calage; M. Delille a dit: Et le corps sur la terre et l'esprit dans les cieux. Voici, dans le poëine de Judith, la description charmante d'un ange, sous une forme humaine: D'un rayon lumineux il couronne8atête. Et tous ses traits font voir son jmmortalité. Du haut du firmament il se trace une voie; A peine il l'œil du jour son aile le déploie, Que le Cielréfléchit ses brillantes couleurs. Les airs sont parfumés des plus douces odeurs. rius prompt que la pensée, au milieu des éclairs, Il a franchi les cieux et traversé les airs. Judith, veuve et vêtue de deuil, veut se parer pour aller au camp d'IIolopherne; elle passe dans l'appartement qu'elle habita dans des temps plus hcureux, elle va quitter ses vêtemens de deuil

Elle touche et cent fois elle arrose de larmes, L'habit dont son époux voulut parer ses charmes, Quand, aux yeux des Hébreux s'avançant a l'autel, Tous deux se sont jurés un amour éternel. Qu'un soin bien différent l'agite et la dévore ! Ah! ce n'est pas pour plaire a l'objet qu'elle adore, Que Judith a recours a cesvains ornemcns!. Elle entend tout a coup de longs gémissemens: Son bras, avec effroi, comme enchaîné s'arrête j Elle frémit, soupire , et détourne la tètei D'un nuage confus son œil est obscurci , D'un tremblement soudain tout son corps estsaisi. A la pAle lueur d'unesombre lumière , Un fantôme eUrayant vient fripper sa paupière; C'estMntiassès qui s'offre à son cœur attendri, Tel que seM yeux l'ont vu , quand cet époux chéri, Exhala dans ses bras son Ame fugitive. L'auteur compare le cœur d'ilolopherne à un labyrinthe: Il se chorehe lui-mètne , rt ne se trouve plus. Racine,depuis, a fait dire à llippolytc; Moi-même, pour tout fruit de mes soins suporflus, Maintenant je me cherche et ne me trouve plus. Holopherne,plongé dansl'ivresse, est profondément endormi; Judith, au moment d'exécuter son terrible dessein: Son courage redouble; un feu divin l'embrase, Ce n'est plus cet objet dontle charme vainqueur, Du farouche Holopherne avoit séduit le emur; Sa démarche et ses traits n'ont rien d'une mortelle, Une sombre fureur en ses yeux étincelle, Ses cheveux sur son front semblent se hérisser, Un pouvoir inconnu la force d'avancer. Elle voit sur le lit la redoutable épée, Qui dans le sang hébreu devoit être trempée, Elle hâte ses pas, et prend cuire ses mains Ce fer victorieux, la terreur des humains: Observe avec horreur ce conquérant du monde, S'applaudit en voyant son ivresse profondef Puis- soulève le fer, l'arrache du fourreau, Et ln cœur euflamme par un transport nouveau , Croit entendre la voix du Ciel qui l'encourage: « Tu le veux, Dieu puissant, achève ton olivrtigf.»- Elle dit, et d'un bras par Dieu même affermi, Frappe , d'un fer tranchant, son superbe ennemi. Il est bien extraordinaire que de tels verssoient restés dansle plus pvofoud oubli, qu'on ne sachepas même qu'il ait existé un poëmedeJudith, etqu'on se souvienneencoredes mauvais poëtnes d'Alaric, de Clovis, etc. Tout favorise la réputation littéraire des hommes; celle des femmes se forme beaucoup plus difficilement. Il est convenu que,même en prenantdes passages de leurs ouvrages, on ne doit jamais les citer, et que pour l'intérêtdes bonnes mœursi on doit encore moins les encourager, afin de les rendre aux travaux du ménage; car on sent combien il seroit avantageux à la société r de décider une femme qui auroit fait un beau poëme, à tricoter le reste de sa vie, au lieu d'écrire. Ainsi l'injustice à leur égard, dans ce genre,n'est jamais qu'une louableaustérité de principes; c'est pourquoi le nom de mademoiselle de Calage est resté dans une telle obscurité.Si un homme eût fait ce poëme de Judith, ilseroit certainement très-connu. LA MARQUISE DE RAMBOUILLET. La postérité, toujourséquitable dans l'estime qu'elle accorde aux ouvrages anciens, est quelquefois injuste dans ses censures; on n'usurpe point son admiration, mais On peut craindre d'elle un jugement trop sévère. Tel estcelui qui nous est transmis sur ce fameux hôtel de Ramhouilict, que plusieurs lettres précieuses de Voiture et les prétentions de quelques pédans ont fait tourner en ridicule, avec plus de succès que de justice. La malignité se plut à juger la société entière sur deux ou trois personnages dont on pouvoit en euet se moquer. D'ail. leurs tous les sots durent être ligués contre une maison qui mit l'esprit à la mode, et dont la maîtresse , par son mérite et son noble goût pour les arts et pour les talens, eut, sur les mœurs de son temps, l'heureuse influence de faire préférer au jeu le charme de la conversation. Mais, à cette époque, les hommes et les femmes les plus illustres composoient cette société qui fitl'ornement de la cour la plus brillante de l'Europe. Catherine de Vivonne, épouse de Charles d'Angennes, marquis de Rambouillet, étoit aussi spirituelle que vertueuse; sa maison, ou- verte à tous les gens de lettres , devint une espèce de petite académie; on y fit successivement, pendant plus d'un demi-siècle, la lecture de tous les ouvrages nouveaux qu'on n'avoit pas encore livrés au jugement du public. Le salon de cet hôtel fut à jamais illustré par la première lecture de Polieuete, du grand Corneille: Thomas Corneille y lut aussi toutes ses y pièces de théâtre. Ce fut là encore que l'on amenaBossuet inconnu, Agé de seize ans; et madame de Rambouillet eut la gloire de prédire que cet enfant deviendroit un grand orateur; on le lui présenta comme un jeune homme engagé déjà dans l'état ecclésiastique, et quiavoit une étonnante facilité pour parler de tête. On donna au jeune prédicateur un sujet, et il débita sur-le-champ un sermon qui enthousiasma tous les auditeurs. Il étoit près de minuit, ce qui fit dire à Voiture qu'il n'avoitjamais entenduprêchersi tdt nisi tard. On a fait un tort À madamu de Rambouillet d'avoir admiré les talens de Voiture et de Balzac; mais ce tort fut celui de tous les contemporains de ces deux hommes célèbres, dont on peut dire ce qu'on a dit du poëte Ronsard, qu'ils furent trop loué" pendant leur vie, et tropdédaignés après leur mort (1). D'ailleurs ces deux hommes n'étoient assurément pas sans mérite; on a justement reproché à Balzac de l'enflure et de l'cmphose; cependant on trouve souvent dans cet auteur de grandes pensées, noblement exprimées; des pages très-éloquentes et une morale toujours parfaite. Les lettres de Voiture manquent en général de naturel, et par conséquent de grAce et de goût, mais elles sont toujoursspirituelles et remplies de traits ingénieux. Il a fait de jolis vers; son épltre au grand Condé est charmante; ou sait que Voltaire, dans un morceau de ce genre, n'a pas dédaigné d'en imiter le ton et d'en pren. dre les idées. Enfin Voiture, ainsi que presque tous les gens de lettres de ce temps, avoit 1rs qualités les plus estimables et les plus attachantes. Voici le billet qu'il écrivit un jour à son ami Gostar: « Envoyez-moi, jevous prie, (t) On asiure que l'académie française, après la mort de Voiture, prit le deuil; honneur qui n'a jamais été rendu qu'àlui. Quoique le fait soit consigné dans tous les dictionnaires historiques, il puroit absolument incroyable que la renommée de Voiture ait obtenu un hommage que l'on n'a pus rendu à celle du grand Corneille et de tant d'autres génies qui ont à jamais illustré la Fruncc, » promptement deux cents louis dont j'ni be- » soin; si vous ne lesavez pas, empruntezles; » si vous ne trouvez personne qui veuille vous « les prêter, vendez tout ce que vous avez, car » absolument il me faut deux cents louis. » Un engagement signé de rendre l'argent à une certaine époque, étoit jointàce billet; Costar envoya l'argent avec cette réponse : « Je n'aurois jamais cru avoir tant de plaisir » pour si peu d'argent. Je vous renvoie votre » promesse; je suis surpris que vous en usiez » ainsi avec moi, après ce que je vous vis faire » l'autre jour pour M. Balzac (i). » Telle étoit l'amitié dans ce temps, telle étoit l'union des gens de lettres entr'eux. On sait quelle fut celle de Despréaux, de Racine, de Molière,de La Fontaine, el". On sait aussi que tousces grands écrivains, ainsi que le grand Corneille et son frère, furent ausii respectables par leur caractère et leurs mœurs, qu'ils étoient dignes d'admiration par leurs sublimes talens. Ce beau siècle n'a pas produit un seul homme de génie qui ne fut en même temps un honnête homme, (1) Voiture avoit généreusement prêté à Balzac une somme considérable, en refusant de recevoir la reconnoissance par écrit do Balzac. oumême éminèmment vertueux. C'est qu'ilg curent tous les mêmes principesde morale; ces principes qui régloient leur conduite, sontencore ceux qui assurent l'immortalité à leurs ouvrages. La marquise de Rambouillet eut pour fille cette belle Julie, dont tous les poetes, amis de sa mère, célébrèrent à l'envi les charmes, et quiépousa le vertueux duc de Montausier. LA DUCHESSE DE LONGUEVILLE, SoeurdugrandCotidiC Un grand malheur pour une femme nëe avec un espritsupérieuret'un rang élevé danw le,dociétèe c'èst d'avoir passé une partie de'sa jeunesse dans un temps de factions) 11esc prèsqu'impossible,qu iiid toutes les têtes sonif enfermentation, quand' on n'entend parler que d'une seule chose,et quand on n'a pas lat réflexionet la prudence de l'âge mûr, de conserver tout le calme d'âne raison parfaitê. Gomment alors une jeune femme, vire et spw rituelle, n'auroit-elle pas une opinion; et Comment se défendre de la soutenir, quand on sent qu'on le peut faire avec un grand avari ta;;e'l On est emporté, à cet égard, pour des opinionsindifférentes dans lua conversations ordinaires; que sera-ce lorsqu'il s'agit des intérêts les plus importans? Cependant, des qu'une femme se permet de disserter, de décider sur les affaires publiques, elle s'y engage, elle s'attire la haine du parti contraire; la voilà citée, déchirée; elle ne craint plus de se mettra en scène; l'injustice et le ressentiment l'attachent plus fortement à son parti ; elle se contentoit de parler, maintenant elle brûle d'agir, c'est une vengeance. Rien n'altère dans une femme cette pudeur délicate et timide, qui se soumet à toutes les bienséances, comme les calomnies extravagantesdes factions ennemies; on estime moins les qualités que l'on possède encore, lorsqu'elles sont méconnues, on même disputées. Dans la jeunesse, surtout, la vertu a besoin de justice; 011 attache plus de prix à la réputation qui doit honorer un long avenir,enfin, au milieu d'un grand détordre et d'un mouvement universel, où l'on n'est occupé que d'un seul intérêt, où l'estime et la louange, dans chaque parti, ne sont aocordées qu'en proportion de l'ardeur que l'on montre pour la cause qu'on défend, la lt. s'enflamme, on se passionne, on se jette dans rintrî^Ue, dans toutes les fausses démarches et tous les écarts qu'elle entraîne. Telle fut la conduite de plusieurs femmes de la cour d'Anne d'Autriche, et entrautres de la duchesse de Longueville, sœur du grand Condé. Elle étoit fille de Henri, prince de Condé, et de Marguerite de Montmorency. Elle épousa Henri d'Orléans, duc de Longueville , dont la fctnillâ devoit son origine au brave comte de nnnois (1). Le duc, avec de l'esprit, de la valeur et beaucoup de vertusf n'aimoit quo le repos> mais la duchesse l'entraîna dans le parti de la fronde; il partagea la prison du grand Condé: dès qu'il en fut sorti , il renonça pour toujours aux affaires> se retira dansses terres, où il se fit adorer de ses vassaux et de ses voisins. C'est lui qui répondit à quelqu'unqui vouloir l'engager à défendre la chasse sur ses terres, aux gentilshommes du voisinage t J'aimemieux des amis que des lièvres. La duchesse de 'Longueville, d'un caractère bien différent, se livra avec ardeur et (1) Jean d'Orléans, comte de Danois, étoit fils naturel de Louis, duc d'Orléans, assassinépar le duc de Bourgogne. Charles VII lui donna le comté de Longueville. Ce héros mourut en 1468. persévérance au parti dont elle devint l'hét roïne par sa beauté, sa naissance et la haro diesse de ses démarches. Elle étoit, dans ce parti, ce qu'avoit jadis été, dans celui de ft ligue, la fameuse duchesse dt Montpensier, soeur du«duc de Guise qcri fntaMMstfté A Blois. Mais l'etprit de la ligue n'eut rien de-commun avec celui dela fronde; degrands' ciitnes.,, sous les règnesdeCharlesIXetdeHenriIII,avoient produit de grands réssentimens; ce n'étoitpas alors un ministre qu'on attaquoit,c'étoit un -roi quel'on voulott renverser du trône; la 'haine et l'esprit d'indépendance- avoiehtexalté 'toutes lestêtes, emporté toutes lesidées à l'extrtmè; on ne parloit que de meurtres et dV mour;l'amitié étoit une passion, et l'amour-et la bravoure une fureur. On se liok par des sermens terriL!.; on juroit de fie- jâmais sV bandonner,de suivre toujours le même parti. L'absence d'unami 1 occasionnbit un deuil; sa utort danslescombatsimposoit iine vengeance (i); les femmes exigeoient,dès preuves (t) On en a vu, pour cetteseule caused'une absente de (jtieltjUès mois, laisser droitre leur barbe, se revêtir d'habits à* dèuil, et se refuser & tout les plaisirs.P'ay&z i'Esprit d'la Ligue d'/ftiçketil", et tousles Mémoires 8e ce templ. féroces d'amour; elles ordonnoient à leurs amans de se précipiter dans la mêlée, de leur écrire avec le sang de l'ennemi, ou avec celui de leurs propres blessures.On se plaisojt à fairo revivre toutes tes folles , toute l'audace etl les excès) mais en même temps toute la générosité de l'ancienne chevalerie. On manquoit de raison etde modération; cependant tout pouvait se réparer encore etpromptemcnt.Onavoitde la bonne foi etde la grandeur d'âme. Le règne admirable de Henri IV appaisa les violentes animositus, et contint les mécontens, que la main de fer de Richelieu acheva de comprimer, tandis que l'éclat de son règne conservoitl'orgueil national, le seul orgueilqui soit utile, pance qu'il n'a rien,d'àgoiste; ensuite 1" culture des lettres, sur d'excellens principes, propageales idées sainesetjustes,, par conséquentunemorale parfaite, et rendit iaraison tellementliée aux lois, aux principes, à l'autorité royale., aux bienséances,au goût, et si vulgaire dans toutes les classes, que, pour,1'1 détruire, par la jsuite, il a fallu refaire, pouu Iles littérateurs, uneaouvelle poétique,bouJeverser tous-les états, etrompretouslesijene. La duchessede Montpensieravoitformé J, ligue; elle se distingua 1 t\?Gs\œ parti, par Fac- tivité, la hardiesse d'un chefde rebelles, et par touteslesfureurs de la haine et de la vengeance. La duchesse de Longueville n'attacha point cette importance à la cause qu'elle soutenoit, et elle ne mit dans sa conduite ni cette impétuosité ni ces emportemens. Elle fit, sans beaucoup d'efforts, de grandes conquêtespour lé parti de la fronde, celles de Turene et du duc de la Rochefoucauld.Turenne, séduit un moment, n'employa qu'à regret et foiblement son génie à combattre les troupes de son roi; il perdit une bataille, près de ChAtel, contre le maréchalDuplessis-Praslin.Interrogé, longtemps après, sur cet événement par un sot impertinent, qui luidemandoit comment ilavoit perdu cette bataille, il répondit simplement 2 Par mafaute. Il quitta promptement le parti de la fronde, et fit sapaix avec lacour, en 1651. Le duc de la Rochefoucauld ( auteur du livre desMaximes) persista danssa révolte, jusqu'à la fin des troubles, ce qui ne l'empêcha point, par la suite, d'obtenir les bonnes grâces et la faveur du roi. On connolt, par l'application qu'il s'en fit à lui-même et à sa passion pour la duchesse de Longueville, ces deux vers de la tragédie d'Alcyonée

Pour mériter son tœul', pour plaire & ses beaux yeux + J'ai fait,la guerre aux rois,je l'aurois laite aux dieux. La duchesse, pour assurer la confiance du peuple de Paris pendant le siège de cette ville, alla faire ses couches à l'Hôtel-de-Ville; le corps municipal tint, sur les fonts de baptême, son enfantqui reçut les noms de Charles Paris (1). Quand le feu des guerres civiles fut éteint f la duchesse rentra en grâce comme tous les autres rebelles; la démence de la conr, la bonne foi de ce temps, qui rendit si loyale la réconciliation des differents partis, ne laissèrent aucun nuage, aucune rancune dissimulée dans la société; les royalistestriopmphans ne s'enorgueillirent point de leur fidélité; le pardon de la cour fut regardé comme une absolution divine qui effaçoit tout, qui rélhblissoit, entre les errans et lesfidèles, une parfaite égalité; la société reprit toute son aménité, tout son charme, et devint méflae plus brillante que jamais.. Le goût des plaisirs de l'esprit, et par conséquent celui des lettres,, contribua beaucoup à cette heureuse et noble réunion; l'esprit de faetion, qui survittoujours à la haine, aux dissensions, se porta tout en- (1) Ce prince, & l'âge de vingt-quatre ans fut tue au passage du Rhin. tier sur la littérature, dont cette paix aoheva 'ame.ner cesbeaux jours qui devaient jeter sur la France unéclat si prodigieux.Le siècle immorteldeLouisXIVétoit, il est vrai, commencé, oa avoit vu cept-deenterle Cid, les Horaces; onavoit vu déjà le grandCondé pleurantaux vers du grand Corneille ; mais.Racine,MolièreBoileau, Pascal, Bos6Utl. FénéloQ)La Fontaine,Quinault n'avoient encore rien produit (.),ou nfavoient fait encore aucun de leurschefs-d'œuvre. La duchesse de Longueville.-semitàla tétè de ceux fui combatoientpourle,sonnetd'Ur. nie par.Voiture, contre celui de Job parBen* serade, que défendoit le princede Conti. Le destin de la,duchesse étoit de soutenir de mauvaises causes;ily avoit de l'élégance et de rla poésie danslesonget deVoiture, mais celui deBenserade, qui finitpar une pensée exprimée avec tant degrâce et 4e délicatesse, étoit Je meilleur. .E:nAp, dégoûtée de toute discussion ,la du* ebesee se borna à protéger des gens de lettres, avectoutela vivacité d'un caractère arpent, et (1) Dumoins à Parjs. Le.prellÙèrc8 pièces de Mplivrc ttt.jouées en province» toutes les lumières d'un esprit très-étendu; on la vit prendre une célébrité plus désirable que celle qu'elle avoit eue jusqu'alors, et s'unir à ses illustresfrères, le grand Condé et le prilice de Conti: pour encourager les taiens naissans, et pour donner au mérite reconnu d'éclatantes marques d'estime,la piétéla plus sincère achev. de calmerson âme. Après la mort du duc de Longueville, elle quitta la cour, pour se consacrer à la retraite et auxaustérités de la pénitence. Elle fit bâtir une maison à Port-Royal des Champs pour s'y retirer;c'étoitrenoncerauxpompes et à la dissipation du monde, et non A la société, et au charme des entretiensles plus solides et tes piusintéressans;on ne trouvoit ia que des pénitens qui avoient laissé une grande réputation dans le monde;.ils s'étoieut voués à la solitude,sans pouvoir s'ensevelir dans l'obscurité: malgré l'humilité chrétienne, la gloire humainelessuivoit dansleur désert, et avec d'autant plus d'éclat que, loin de la chercher, ils la dédaignoient, et c'est alors qu'elle n'est plusdisputée. La duchesse deLongueville mourut, le i5 avril1679, à soixante-unans; elle ne laiifa point d'enfans. LA PRINCESSE DE CONTI. Mademoiselle de Blois, fille de Louis XIV et de la duchesse de la Vallière, épousa LouisArmand de Bourbon, prince de Conti, frère de celui qui fut élu roi de Pologne, et aussitôt supplanté par l'électeur de Saxe, nommé par un autre parti. Louis-Armand mourut de la petite vérole;la princesse, sa veuve, fut également célèbre par son esprit et sa merveilleuse beauté. On assure que Muley-Ismaël, roi de Maroc, devint amoureux d'elle, en voyant son portrait entre les mains d'un armateur français. Dangeau, dans ses Mémoires, dit que ce roi la demanda solennellement par un ambassadeur. Rousseau fit à cette occasion les vers suivans

Votre beauté, grande princesse, Porte les traitA dont eUe blesse, Jueques aux plus sauvageslieux: L'Afrique avec vous capitule , Et les conquêtes de vos yeux Vont plus loin que celles d'Hercule. Ce même portrait, porté en Amérique, inspira au fils du vice-roi de Lima une violente passion. Enfin, on lit encore dans les Mémoiresde Dangeau, que ce portrait quipro- duisit tantd'évènemensromanesques,fut perdu aux Indes, et trouvé par des sauvages qui en firent l'objet de leur culte, et l'adorèrent sous le nom de la déesse Monas. Cette histoire, ajoute Dangeau, eut beaucoup de succès à la cour. La princesse de Conti aima les lettres, et protégea toujours les gens de lettres distingués par leurs talens. Elle mourut au commen* cernent du dix-huitième siècle. MADAME HENRIETTE D'ANGLETERRE. Fille de l'infortunée Charles Ier qui périt sur un échafaud, petite-fille de Henri le Grand qui fut assassiné , cette princesse aimable, qui fit unmoment l'ornement dela courde France, et dont la mère et la grand'mère terminèrent leurs jours dans le malheur et dans l'exil,Henriette d'Angleterre, abandonnéequinze jours après sa naissance, tombée au pouvoir des rebelles, sauvée ensuite par sa gouvernante, mourut subitement, à vingt - six ans, en se croyant empoisonuée (1). Elle épousa, en 1661,Philippe de France, duc d'Orléans,frère (t) Et par la suite sa fille, reine d'Espagne, mnurut empoisonnée su même Age. de Louis XIV, mais ce mariage ne fut pas heureux. Le roi, charmé de sa grâce et de SOD esprit, eut avec elle une liaison qui fut toujours innocente, mais qui jeta quelques alarmes dans la lumille royale; Madame, protectrice éclairer des talcns et-des arts, se composa une société intime etbrillante, danslaquellc furent admis plusieurs gens de lettres: ce futlà surtout que Louis XIV, dans sa jeunesse, acheva de former ce hou goût, et prit cette finesse, cette envie de plaire, qui donnèrent tant de charme à sa dignité personnelle et à la majesté 4e sonrang; ce fut là qu'il acquit cette £tûsqance de séduction, qui n'a rien de frivole dan& un souverain, parce qu'elle obtient de fymour et de ls'enthousiasme ce que souvent la puistance royale n'oseroit commander.. Les mémoires de ce temps disent qu'Hen. nette ne fut pas insensible à la passion qu'elle inspira au comte de Guiche, mais il pprolt qu'on n'a pu lui reprocher à cet égard que quelques imprudences; le comte portât suc qon sein, renfermé I'S uneboite d'or,leportrait de cette princesse, çt ce portrait luisaiwç la vie dans une bataille, en le garantissant d'ug poup qui auroit dû lui percer le cœur.Mçt* dnme eut la gloire de négocier et de conclure untraite important avec l'Angleterre contre la Hollande. Elle avoit un grand ascendant sur Charles II son frère; chargée par Louis XIV du secret de l'état, elles'embarqua -à Dunkerque, passa la mer, trouva son frère à Cnntorbéry, et obtint de lui, en peu de jours, tout ce que la politique etd'habilesnégociateurs sollicitoient en vaindepuis long-temps. Peude temps après son retour, Madame, dontlasantédéjà paroissoit affoiblie, fut toutà coup atteinte de douleurs aiguës, après avoir bu un verre d'eau dechicorée; elle se crut empoisonnée, ce qui dut aggraverson mal. On ac* cusa dececrime le chevalier deLorraine, fa* ..-on de Monsieur, maissans aucune preuve, et même contre toute vraisemblance.Cette prin* cesse mourut- àSaint-Cloud,len 1670. Bosuet immortalisa: sa mémoire en faisantson oraison funèbre. On sait que, lorsque ce sublimo ora. teur prononça ces paroles: « 0 nuit désas- » treuse! nuit effroyable! où retentit tout à %)1Coup, comme un éclat de tonnerre , cette »nouwHe accablante, Madame se meurt, »Madameestmortel », toute la cour fondit en larmes. Cette princesse fut universellementregrettée et digne deMtee. MADEMOISELLE DE MONTPENSIER. Comme protectrice des lettres et comme atileur, on doit mettre mademoiselle de Montpensier au premier rang des princesses qui ont aimé et cultivé la littérature. Fille de Gaston, duc d'Orléans,frère de Louis XIII, elle naquit en 1627 ; elle joua, dans les guerres de la fronde, un rôle célèbre, qui ne fut celui ni d'une femme ni d'une princesse du sang; on la vit à la fois amazone, et rebelle à l'autorité royale. Elle fut entraînée dans le parti de la frondepar son admirationpour le grandCondé; elle rendit à ce prince des services dont il auroit dû conserver une éternelle reconnoissance, et qu'il oublia promptement quand il m'eut plus besoin d'elle. C'est néanmoins ce même prince qui écrivoit à Lennet, chargé de négocier sa paix avec la cour: Sacrifiez , sfil le faut, tous mes intérêts, maisne cédez rien sur ceux de mes amis, c'est-à-dire les hommes qui l'avoient suivi dans sa révolte. Mais ces sentimens généreux s'appliquent rarement aux femmes, l'ingratitude avec elles est presque toujours sans conséquence. Mademoiselle eut un courage que l'on trouve rarement dans les personnes de son sexe; elle en donnades preuvesbrillantes durantla guerre de la fronde, entr'autres dans la ville d'Orléans, de l'apanage de sontpere. Elle se présenta sans troupe devant cette ville, et l'on refusa de lui en ouvrir les portes. Mademoiselle fit faire par ses gens une brèche à la porte, passa seule par un trou, harangua les habitans et s'empara de la ville. On y tint des conseils de guerre, auxquels elle.assistait, en donnant ses avis que l'on suivit souvent. Elle dit àce sujet, dans ses Mémoires:J'assure qu'en cela le. bon sens, comme en toute autre circonstance, réglé tout; et que, Lorsqu'on en a avec du courage, il n'y a point de dame qui ne com. manddt bien dei arméef» C'ètoit beaucoup présumer des damet, mais telle étoit l'opinioa de toutes les héroïnes du parti de la fronde* Elles pensoient que l'audace et le goût de Fintrigue et du mouvement donnaient tous les ta* leus politiques et militaires. On a dit que Mademoiselle, en faisant tirer le canon de la Bastille sur les troupes du roi , avoittuéson mari, parce que, sans cette action, Louis XIVl'auroit épousée. Ce bon mot, répété par Voltaire, est dénué de toute raison. Nos rois, pour former des alliances utiles,ont presque toujours préféré des princesses étraa- gères. La politique et lésliens du sang forcofont désirer, depiiis lohg-temps, à la veine Anne d'Autriche, l'union de son fils avec l'infâme d'Espagne. Enfin Mademoiselleavoit onze eni de plus que Louis XIV; unetelle disproportion d'âge eût seule suffi pour empêcher ce mariage. Mademoiselle, belle, spirituelle, vertueuse, etl'héritière de biens immenses, fut recherchée par beaucoup de princes, et même par del-Tois. Attachée à la France, à sa famille, àsadiberté, elle rejeta toutes ces propositions, et elle para vint ainsi à rAge de quarante-quatreans; Cefut alors qu'une passion fatale lui ravit le repas' et bouleversa sa destinée. On voit, pat les Mémoires de mademoiselle de Montpensier, que le comte de Lauzun eut avec elle la conduite la plus adroite et la plus dissimulée. Mademoiselle n'avoit jamais aimé, et jusqu'alors sa fierté et la pureté de ses mœurs avoient éloigné d'elle toute espèce de galanteriej elle manquoit d'expérience en ce genre, et le comte avoit toute celle d'un homme à bonnes fortunes. S'il eût osé faire une déclaration, Mademoiselle l'auroit pour jamais banni de sa présence. Il étudia la caractère de celle qu'il vouloit subjuguer, et il vit une hauteur et un orgueil donr rien ne bornoitles prétentions. Par exemple, il vit cette princesse se promenant pu Cours dela Reine, trouver la comtesse de Fiesque d'une insolence inouie, parce qu'étant dans sa disgrâce, elle ne s'en alloit pas sur-le-champ. Mademoiselle lui fit donner l'ordre de quitter la promenade (i). Elle exigeoit la même chose, lorsqu'elle la rencontroit dans une salle d'un spectacle public; la comtesse, fût-elle à l'extrémité de la salle, devoit sortir aussitôt qu'elle apercevoit laprincesse. Le comte comprit que l'onne pourroit trouver qu'à force de soumission et de démonstrations de respect, le chemin du cœur d'une telle princesse. Il fut très-assidu à lui faire sa cour, et se fit bientôt distinguerpar ce respect profond et sévère qui sembloit lui inter- ( l) Cet ordresi dur et si étrange marquoit le caractère impérieux et linutnin de Mademoiselle, mais il étoit fondé sur un usage auquel le respect profond pour le sang royal ne permettoit pas de manquer. Toute personne dansla disgrâce d'un prince du sang, devoit, en le rencontrant s'éloigner de lui, ou du moinsavoir l'air de se cacher a sa vue, et non se placer en évidence. Ce respect, diminué sousles règnes suivans , ne s'étendoit plus aux promenades et aux salles d'assemblées publiques ; mais il avoit encore lieu dans les maisons et dans les salons particuliers. dire toute idée de galanterie et toute espérance de plaire. Cependant il plaisoit, on le lui témoigna, il n'eut pas l'air de s'en apercevoir, on vouloit pourtant qu'il le sût, il fallutle lui dire clairement. Le duc parut ne voir, dans ces premières avances, qu'une moquerie affligeante et cruelle. Comment laisser dans cette erreur un homme qui montroit un attachement si pur et si respectueux! On s'explique d'une manière plus positive et plus tendre encore, le comte s'obstine à se plaindre doucement d'une ironie qui l'accable; il n'aura donc jamais la témérité, non-seulement d'élever ses vœux si haut) mais de soupçonner qu'il est aimé t. Un sentiment semblable mérite un véritable retour, voilà l'amour que l'on rouloit inspirer: quelle sera sa surprise, sa joie, sa reconnoissance, quand ilsaura qu'on le partage. Mau pour l'en instruire, il faut parler sans nul déguisement; on s'y décide enfin. Unsoir, Mademoiselle dit au comte qu'elle aime en secret un homme de la cour, elle avoue qu'elle ne peut se décider à prononcerson nom et le prie de le deviner; le duc, très-étonné, se creusant en vain la tête, et Mademoiselle voyant que le respect lui ôte toute sa pénétration, et laisse sur ses yeux le voile le plus épais, lui dit qu'elle va écrire ce nom; elle se lève, et sur une glace couverte de poussière;, elle traça avec le doigt le nom de Lauzun. Mademoiselle, dans le temps même où elle écrivoit ses Mémoires, conte tous ces détails avec la plus grande naïveté, croyant encore que le comte n'avoit mis aucun art dans saconduite avec elle. H est impossible, avec de l'esprit, de pousser pIns loin la bonne foi, l'ingénuité de l'inexpérience et de l'amour. Mademoiselle va se jeter aux pieds du roi, lui confie ses sentimens, et avec toute l'éloquence et tout le pathétique que peut inspirer une première passion, le conjure de lui accorder la permission d'élever jusqu'à elle celui qu'elle aime. Le roi, touché, consent à tout, et autoriseMademoiselleà le déclarer publiquement. Mademoiselle, au comble de la joie, proclame hautement son bonheur" elle reçoit lescompliinens de toute lacour;ellefaitdresserle contrat de mariage, elle donne au comte de Lauzun tous ses biens estimés vingt millions, quatre duchés, le palais du Luxembourg; elle ne se réserve rien, et se livre avec transport à l'idée enivrante de faire, pour la fortune et l'élévation de ce qu'elle aime, ce que nul de nos souverains (jusqu'alors) n'avoit fait pour un sujet ! On a reproché à Mademoiselle, comme une imprudence ridicule, d'avoir perdu quatre ou cinq jours en préparatifs de noces; mais sa sécurité parfaite honoroit son caractère; la parole du roi étoit à ses yeux la meilleure de tontes les sûretés. Cependant Louis XIV rétracta son consentement, et quelques plaintes trop fondées, échappées à Lauzun, furent tyranniquement punies par dix années de captivité. On n'a guère vu d'exemples d'une chute plus rapide et plus déplorable. Dans l'espace de peu de jours, Lauzun se vit élevé au rang de prince du sang; et disgracié, dépouillé de tout, perdant à la fois la faveur, l'amitié de son roi, la plus auguste alliance, une immense fortune et sa liberté ! Cette malheureuse histoire finit comme elle avoit commencé, d'une manière peu honorable pour la cour. Mademoiselle, au bout de dix nns, n'obtint la liberté de Lauzun qu'en cédant au duc dii Maine la souveraineté de bombes et le comté d'Eu. Cette princesse, Agée alors dé cinquante-quatre aus, n'auroit dû voir en Lauzun que l'ami le plus cher; elle crut retrouver un amant, elle fit la folie d'épouser secrètement un homme aigri par une détention aussi longue qu'injuste. Elle fut traitée avec un dédain que l'ambition n'engageoit plus à dissimuler. Mademoiselle, qui n'avoit pas sur le mariage des idées bien saines et bien morales, exigeoit un amour passionné et du respect: ne trouvant ni l'un ni l'autre, elle oublia les devoirs d'épouse, pour se rappeler seulement les droits de sa naissance, et elle dit un jour à Lauzun qu'elle lui dcfendoit de paroltre désormais en sa présence. Ainsi fut dissous par le dépit, un hymen mal assorti,formé par le caprice. Mademoiselle chercha des consolations dans la littérature,qu'elle avoit toujours aimée et cultivée. Elle étoit intimement liée avec plusieurs gens de lettres, elle s'attacha, en qualité de gentilhomme, le pocte Segrais, qui resta vingt-quatre ans dans sa maison, et qui, dorant ce temps, fut comblé par elle de marques d'estime,de confiance et même d'amitié.Au bout de ce temps, Segrais donna à Mademoiselle de sages conseils sur son union projetée avec Lauzun, mais la passion écoute rarement de tels conseils; ce malheur produit presque toujours un refroidissement inévitable entre les princes et leurs confidens, et même entre les amis vulgaires, surtout quand l'événement a prouvé que les conseils étoient bous, parce qu'en général ceux qui les ont reçus prennent de l'humeur, et que ceux qui les ont donnt triomphent, se vnotent, et par cette conduite blessent tous les devoirs de rattachement et de l'amitié. Segrais quitta Mademoiselle, qui en conserva une sorte de ressentiment qu'elle montre dans ses Mémoires; en y parlant de Segrai, elle l'appelle une manière de bel-esprit. D'Alembert, dans son Eloge de Segrais, venge le bel-esprit, en disant que cette phrase est un jugementcieprincesse, et queMademoiselle étoit une femme dédaigneuse et bornée. Il est assurément fort étrange que, sous un gouvernement monarchique, un académicien, dans une séance publique, dans un discours imprimé, se permette de parler ainsi des princesses du sang:tel étoit alors le ton philosophique. Voltaire a rendu plus de justice à Mademoiselle;matsenlouantson caractère et l'élévation de son Atne, il invente l'ancdote la plus ridicule (i). Il dit qu'à la mort de (i) Daim le ïl'clt! de Louis X/Y. L'auteur de cet ouvrage a relevé cette fausseté, il y a vingt-cinq ou vingt-six ans (fausseté que jusqu'alors personne n'avoil remarquée ): on a depuis profité de cette critique dnnt une nouvelle édition du Siècle de Louis XIV, en sup primant l'anecdote. Cromwell, la cour prit le deuil, et que ltlademoiselle seule eut lecouragedeparottre, le soir même, au cercle de la reine, en couleur; et Mademoiselle dit, dans ses Mémoires, qu'à la mort de Cromwell, la cour ne prit point le deuil, parce qu'elle le portoit d'un prince étranger. Mademoiselle ajoute, en supposition, que si la cour eut pris le deuil pour cet usurpateur régicide, elle croit qu'elle auroit eu le courage de se dispenser, ce soir-là,d'aller au cercle de la reine. Outre ses Mémoires, Mademoiselle a écrit un Recueil de portraits de personnages de son temps, deux petits Romans, l'un intituléla Relation de l'îleimaginaire, et l'autre la Princesse de Paphlagonie.Onaencore, de cette princesse, des Lettres adressées à madame de Motteville. Tous ces écrits montrent de l'espritet des sentimens élevés. LesMémoires sont remplis de faits intéressans et d'anecdotes curieuses; et, comme la plupart des Mémoires de ce temps, ils ont le ton de la bonne foi et de lavérité. Mademoiselle de Montpensier mourut, en 1693, à soixante-six ans. Lauzun lui survécut long-temps; il passa en Angleterre en 1689, pour aider Jacques II A reconquérir son royaume.Ce monarqucluiobtint de Louis XIV le titre de duc de Lauzun. Après la mort de Mademoiselle, Lauzun se remaria;il épousa la fille du maréchal de Lorges. Il mourut dans une grande dévotion, au couvent des PetitsAugustins, à Paris, en 1723, à l'âge de quatre-vingt-onze ans. Cet homme, célèbre par des aventures extraordinaires, eut un caractère très-remarquabledans tousles temps, mais surtout dans celui où il vécut. Né avecbeaucoupd'ambition,de l'adresse, de la finesse, une grande connoissance du monde et des hommes, et une tournure d'esprit romanesque, il imagina de se distinguer par des singularités qui ne pouvoient manquer d'attirer et de fixer sur lui l'attention. On a vu avec quel artifice ilengagea et subjugua mademoiselle de Montpensier. Il s'attacha surtout à plaire à Louis XIV; il avoit naturellement des manières froides et réservées, et il étoit souvent emphatique avec le roi, non en discours, mais dans des actions auxquellesil don > noit le tour le plus original. 011 les racontoit, on en rioit; le roi lui-même en plaisantoit, mais au fond il lui en savoit gré: Lauzun soutint cette conduite, elle lui réussit Il est, jo crois, le seul courtisan qui ait bravé le ridi- enle, ou du moins ce qui en approche, par calcul et avec succès. Ce fut ainsi qu'après sa sortie de Pignerol, admis dans le cabinet du roi, il jeta à ses pieds ses gants et son épée, et tentadil madame de la Fayette (1), toutes les choses qu'il avoit autrefois mises en usage pour luiplaire. Madame de la Fayette ajoute que le roifit semblant de s'en moquer. Ce mot si fin exprime parfaitement que le roi avoit le bon goût de trouver ces démonstrations ridicules, et la foiblesse (trèsexcusable) d'en être flatté. MADEMOISELLE DE SCUDÉRI. Madeleine de Scudéri naquit au HAvre-deGrâce,en1607; dès sa jeunesse elle vint à Paris, où les agrémens, la solidité de son es* prit, et ses qualités attachantesla firent rechercher par les personnesles plus distinguées de la cour et de la ville. Elle fut accueillie, comme elle méritoit de l'tre, à l'hôtel de Rambouillet. Madame Henriette d'Angleterre l'admit dans son intérieur le plus intime. Mademoiselle de Scudéri,dénuée de toute (1) Mémoire. de la cour de France. espèce d'aglémens extérieurs, se lia de la pltn tendre amitié avec le célèbre et vertueux Polislon, l'homme le plus laid de son temps. On n'auroit dû voir dans cette liaison que l'union innocente de deux belles âmes, mais on se persuada que celle qui avoit tant de fois peint l'amour, ne pouvoit être elle-même à l'abri d'une grande passion. Fidèle à la reconnoissance, mademoiselle de Scudéri partagea avec Pélisson la gloire de défendre Fouquet opprimé; elle travailla avec Pélisson à cette apologie généreuse, qui doit les immortaliser l'uu et l'autre; et LouisXIV,malgré ses préventions et son animosité contre lesurintendant, fut assez grand pour apprécierle vertueux courage des défenseurs de ce malheureux ministre. Quand mademoiselle de Scudéri commença sa carrière littéraire, on admiroit toujours VAstrée, roman du marquis d'Urfé (i), où l'amour est peint avec une si folle exagération et des couleurs si fausses, qu'il seroit impossible de comprendre comment il a pu exciter tant d'enthousiasme, si l'on ne savoit pas qu'il est rempli d'anecdotes de la cour de Henri IV, (1) Honore d'Urfé, mort en 1625. ce qui devoit alors jeter un grand intérêt sur l'ouvrage, dans lequel on trouve, d'ailleurs, de l'imagination et quelques traits agréables. LaCalprenède, depuis d'Urfé, avoit donné des romans historiques plus volumineux encore que rAltrée; il existoit et écrivoit toujours lorsque mademoiselle de Scudéri entra dans le monde: émule et rivale de La Calprenède,elle travailla dans le même genre avec plus de talent et de succès, sans exciter sa haine ou son envie. Elle écrivit infiniment mieux que lui, et elle mit dans tous ses ouvrages une excellente morale. Elle est le premier auteur qui ait ennobli ce genre, avant elle si frivole, en le rendant instructifà beaucoup d'égards. Cette route ouverte, il n'étoit pas difficile d'imaginer, comme on l'a fait depuis, de donner un but moral à l'ensemble de ces compositions, ce qui n'eût pas été possible lorsqu'elles avoient dix ou douze volumes de mille pages: car comment suivre un but, dans cette multitude d'évènemens, d'épisodes et de personnages? Mademoiselle de Scudéri eut d'illustres partisans parmi les gens de lettres, entr'autres Segrais et le savant évêque d'Avranches, qui, dans son Origine des Romans, dit d'elle qu'en écrivant ses ouvrages, elle travaillait à la gloire de la nation (i). Les plus graves et les plus vertueux personnages do ce temps ne cachoient point leur goût et leurcrime pour ce genre d'ouvrages. Au rapport de Huet, Saint François de Sales, qui vivoit sous le règne de Henri IV, faisoit ses délices de la lecture de XA&tréet et dans un entretien de ce saint avec le marquisd'Urfé, on convint que la Philothée, roman de SaintJean Datnascène, étoit le livre des dévots, et XAstrêe le brê- (i) Huet, dans ce même ouvrage de l'Originedes Romans, cite des prêtres, des évdques ( entrautres Héliodore , évêque de Trieste, auteur dc" Amours de Théagène et Chariclé, un Saint Jean Damascène ), et même un pape ( Pie n ), qui ont fait des romans : ce pape écrivit les Amours d'Euryale et de Lucrèce. En cherchait la première origine des romans , Huet croit la trouver chez les PCflet et dans les Fables milésiennes. Les Milésietis étoient des peuples de l'ionie, qui les premieM apprirent des Perses l'art de taire des romans. Ces Fables milésiennes formoient un recueil d'historiettes , de petits contes, etc., la plupart très licencieux et de différent auteurs. Le temps a consumé tout ces ouvrages: on saitseulement que le plus célthrr des romanciers, qui avoit écrit plusieurs livres de ces fables,s'appeloitAristide, siaire des courtisans: singulier titre (lonné à une pastorale. Cette estime pour les romans étoit fondée sur les senlimens élevés qui , se trouvent dans dans les ouvrages de LaCalprenède, et surtoutdansceux de mademoiselle de Scudéri. Cegenre étoit encore pur et irréprochable aux yeux des moralistes et de. "ens religieux. « Le divertissement du lecteur (ditl'évqêue pi d'Avranches) , que le romancier habile sem- » ble se proposer poqr but, n'est qu'une fin » subordonnée à la principale, qui est l'ins- » truction de l'esprit et la correction des moeurs; » et les romans sont plus ou moins réguliers, 1) selon qu'ils s'éloignent plus ou moins de n cette définition et de cette fin. » L'évêque d'Avranches, en insistant surl'uti. lité morale des romans (tels qu'on les faisoit alors), ajoute « que, suivant la maxime d'Aris* » tote, établie avant lui par Platon, et suivie » après lui par Horace, Plutarque et Quinti- » lien, le poëte est plus poëte par les fictions » qu'il invente, que par les vers qu'il com- » pose, et qu'on peut mettre les romanciers au » nombre des poëtes. » Tant d'admiration pour les romans, dans un siècle si grave et si religieux, explique parfai- tement ce qui nous paroit aujourd'hui peu convenable et très-étrange , cest qu'un savant évêque ait alors mis un discours plein d'éruditionà la tête d'un roman fait par une femme (a); qu'il ait écrit et fait imprimer une longue lettre sur l'Astrée, adressée à une autre femme (m), et qu'un archevêque ait peint les fureurs de la passion violente de Calypso, les amours de Télémaque et d'Eucharis, et les séductions des courtisanues de l'île de Chypre (3). Ces peintures sont aussi décentes que l'âme de l'auteur étoit pure; mais, dans le siècle qui vient de s'écouler et dans celui-ci, nul évêque n'auroit osé et n'oseroit faire des ouvrages de ce genre, parce que les opinions et les mœurs ne sont plus les mêmes, et que tant de romans d'une inconcevable platitude, et quelques autres d'une funeste célébrité, enfin tant de productions également impies et licencieuses, ont effrayé tous les bons esprits, et déshonoré ce genre aux yeux des gens austères qui, faute de ré- (1) Ce discours sur l'origine di-s romaneimpntnR d'abord à la tête du roman de Zai'de, de madame de la Fayette. (2) Mademoiselle de Scudcri. (3) L'archevêque de Cambrai. flexions, ne songent pas que condamner sans restriction tous lesromans, c'est proscrire Téléntaque,Clarisse, et plusieurs autres qui sont certainement d'excellens livres de morale. Le succès prodigieux des romans de mademoiselle de Scudéri, est la chose du monde qui montre le mieux combien, depuis ce temps, Ifs mœurs et le genre d'esprit des gens du monde ont changé. Nous ne pouvons concevoir qu'il fût possible de lire de suite, et avec plaisir, des ouvrages si volumineux, des romans qui sont presque tous en dix volumes in-8o. de six ou sept cents pages, d'une impression fine et trèsserrée; on ne comprend même pas qu'avec la meilleure volonté du monde, on edt le temps de lire de telles productions: mais il y avoit alors peu de spectacles, les femmes n'avoient point de loges à l'année, peu d'auteurs écrivoient, et parconséquentles nouveautés étoient rares. Les femmes menoient un genre de vie réglé, sédentaire; au lieu de chanter, de jouer des instrumens, de préparer et de donner des concerts, elles passoient une grande partie de leurs journées à leurs métiers, occupées à broder ou à faire de la tapisserie: pendant ce temps, une demoiselle de compagnie lisoit tout haut; les visites, beaucoup moins fréquentes, suspcndoient la lecture, et non le travail. Quand les femmes entreprenoient, comme une chose fort simple, de remeubler à neuf, de leurs mains,une grande maison ou un vaste château, les longues lectures ne les effrayoïent pas. Ces éternelles conversations qui, dans les ouvrages de mademoisellede Scudéri,suspendant la marche du roman, nous paroissent insoutenables, étaient loin de déplaire. On avoit alors le goût des entretiens ingénieux et solides, non-seulement à l'hôtel de Rambouillet,mais à la cour, chez Madame, chez mademoiselle de Montpensier, chez la duchesse de Longueville, chez mesdames de la Fayette, de Sévigné, de Coulanges, de la Sablière, chez le duc de la Rochefoucauld, et dans toutes les maisons où se rassembloient des gens d'esprit. On voit danr. les Lettres de madame de Sévigné, que, durant tout un hiver, chez le duc de la Rochefoucauld, on passoitlessoirées entières à disserter sur une ou deux maximes composées le matin;on les examinoit, on les critiquoit, on les retournoit, et souvent on ne les trouvoit justes qu'en leur donnant un sens absolument opposé à celui qu'elles avoient présenté d'a- bord(i); enfin,onaimoit les dissertations,les discussions morales et littéraires. Ce goût, qui seroit déplacé aujourd'hui,ne rétoit point alors, puisqu'it étoit général; car la véritable pédanterie est de vouloir établir un genre de conversation hors d'usage, et dans lequel on auroit un avantage particulier dont les autres seroient tout à fait privés. Des savans, parlant de sciences entr'eux, ne sont nullement pedans; et ils le deviennent lorsqu'ils en parlent devant des ignorans. Le comble de la pédanterie, c'est de parler et d'écrire avec emphase, et d'une manière inintelligible. Rien de tout cela n'existoit dans le dix-septième siècle;on avoit alors beaucoup moins le désir de briller par la vivacité de son imagination, que celui de montrer la solidité de son jugement; on pensoit qu'il n'y a point de véritable esprit sans raison. On brille par un trait vrai ou faux; le bon sens a moins de précision et de laconisme, (t) C'est ainsi, entr'autres, que cette maxime fut retournée : Nous n'avons pas assez de force pour employer toute notre raison ; nous n'avons pas assez de raison pour employer toute notreforce. Cette dernière maxime, retournée par madame de Grignan, vaut beaucoup mieux que celle du duc de la Rochefoucauld parce que, pour montrer tout ce qu'il vaut,ila besoindedéveloppemens, il ne peut que gagner à être approfondi. La solidité de nosaïeux n'excluoit cependant pas la finesse, comme le prouvent assez les lettres, les mémoires, et tant d'ouvrages charmans produits dans le siècle de Louis XIVt d'ailleurs on sait que les meilleurs bons mots, les réparties les plus délicates et les plus ingénieuses que l'on puisse citer, sont encore de ce même temps. Cette habitude d'approfondir les sujets traités daus la conversation, se perdit avec la morale et les mœurs; par la suite, ceux qui vouloient vivre et se conduire sans principes dans aucun genre, dûrent craindre l'examen sérieux de leurs opinions. L'espritdevintsuperficiel, parce qu'il devint faux; les sarcasmes tinrent lieu de raisonnemens, la galté nationale perdit son innocence et sa grâce;elle ne fut plus employée qu'à combattre la mison et la vérité: mais à l'époque où vivoit mademoiselle de Scudéri, elle dut trouver des lecteurs, puisqu'elle avoit un esprit juste, étendu, de l'instruction et les plus nobles sentimens. Voici la liste de ses ouvrages: Clélie, roman historique, dont lesujet est tiré de l'histoire romaine, dix volumes ênor- mes iti-80. Ou ne faisoit, dans ce temps, que des romans historiques; on n'airnoit alors que des sujets héroïques: de grands noms et de grands faits consacrés par l'histoire, intéressoient davantage que de pures fictions: mais on ne trouve, dans aucun de ces ouvrages, la peinture des mœurs des siècles antiques qu'ils prétendentretracer, et moins encore des héros qu'ils représentent. Mademoiselle de Scudéri n'eut même pas l'intention de les peindre; elle avoit sous les yeux d'autres modèles aussi nobles, qu'elle a préférés: elle a fait dans ces romans le portrait du grand Condé et de plusieurs autres personnages illustres de ce temps. Ses autres romans sont: Artamène, ou le grand Cyrus, dix gros volumesin-8°.;Almahide, ou l'Esclave reine, huit volumes ln-Bo.; Célanire, ou la Promenade de Versailles, qui a le mérite de n'être qu'un in-12. Mathilde d'Aguilar n'est qu'un in-8°., ainsi que Célinthe. Ibrahim, ouVillustre Bossa, est en quatre volumes in-8°. ; c'est l'un des meilleurs romans de cet auteur:il commence par le spectacle le plus frappant etle mieux décrit;le sujet est intéressant,etles épisodes ne le sont pas moins. Le sujet de MustaphaetZéangir, qu'on a mis au théâtre, en est tiré. On se plaint, avec raison, que dans ces ouvrages et dans beaucoup d'autres, les épisodes coupent et interrompent désagréablementl'histoire principale, et dans les situations les plus intéressantes, qu'ils laissent suspendues; ce qui, loin d'être un art, n'est qu'une maladresse; car c'en est une grande, de distraire le lecteur au moment où l'on a pu l'intéresser vivement; il se refroidit, il oublie mille petits détails nécessaires, il n'est plus initié dans tous les secrets des héros, et leurs aventures le fatiguent plus qu'elles ne le touchent. Il faut placer l'épisode de manière à laisser de la curiosité sur l'histoire principale, mais non dans une situation attachante, à laquelle on reviendroit avec moins de plaisir, parce que tout l'art des préparationsseroit à peu près perdu, et qu'enfin l'épisode venunt mal à propos, seroit lu avec dégoût;il ne s'agit pas d'impatienter le lecteur, il faut au contraire suivre une marche qui lui plaise toujours. Il est encore très-nécessaire que l'épisode ne soit pas trop long, afin que l'on puisse reprendre l'histoire des héros, sans avoir besoin du moindre effort de mémoire. La perfection de tout épi- sode seroit qu'il offrit un contraste agréable ou intéressant avec l'histoire qu'il interrompt, et que surtout, par les évèncmens et les caractères, il présentât de grandes leçons à celui auquel ce récit s'adresseroit. Par exemple, il faudroit qu'un homme, heureux par des goûts simples et par la modération, contât ses aventures à un ambitieux, ou qu'un sage qui a trouvé le repos dans des sacrifices vertueux, fit ce récit à un homme prêt à s'égarer par des passions violentes, et alors le lecteur s'intéresseroit doublement à ces narrations, et par leur intérêt propre, et par l'impression qu'il sentiroit qu'elles doivent produire sur ceux qui les écoutent. Ces épisodes seroient ainsi beaucoup moins étrangers au fond du sujet; leur composition seroit à la fois plus ingénieuse et plus utile. On a très-peu réfléchi sur cette partie des poëmes et des romans, et mademoiselle de Scudéri, comme tant d'autres, en prodiguant les épisodes dans les situations les plus intéressantes, n'a guère sougé qu'à contrarier le lecteur. * Le style de mademoiselle de Scudéri, en général assez correct, est traînant, sans couleur, sans harmonie, et rempli de négligences; cependant (comme on le prouvera dans l'article suivant) mademoiselle de Scudéri écrivoit moins négligemment que plusieurs auteurs de ce temps, qui ont aujourd'hui beaucoup plus de réputation qu'elle; et ses ouvrages, ainsi que tous ceux de ses contemporains, sont exempts de ce galimatias devenu si commun de nos jours. A cette heureuse époque, il y avoit dans les moeurs, les manières et le caractère des gens du monde et de la cour, non de la bonhomie qui ne peut exister avec une politesse raffinée, mais un naturel, une franchise qu'on a bien rarement vue depuis. On n'avoit alors à cacher ni des opinions dangereuses, ni les desseinssecrets desaper les fondemens de l'autorité rnyalc, et de détruire la religion; il résuitoit de cette espèce de simplicité quelque chose de franc et de vrai dans toutes les conversations et dans tous les écrits, charme inimitable et perdu pour longtemps! Le gouvernement étoit sans défiance, parce qu'il n'existoit ni fermentation sourde dans les esprits, ni penchant à la révolte dans aucun ginre; aussi u'a-t-on jamais écrit avec plus de liberté que sous ce règne. Une parfaite droiture d'intention laissoit aux auteurs tout eur Béuie; ils u'avoiunt jamais à craindre de fâcheuscs interprétations. 11 y a mille passages dans les sermons de Bossuct, dans les tragédies de Corneille, qui auroient paru séditieux sous les règnes de Louis XV et de son successeur. Sous ces mêmes règnes, si la pièce de Tartufe eut été créée, et que Voltaire, par exemple, en eût été l'auteur, jamais on n'en auroit permis la représentation, et avec raison:les opinions bien connues de l'auteur n'auroient laissé voir lans les beaux passages en faveur des vrais dévots, que de l'adresse et de la ruse; lii pièce manquant alorsdescorrectifs nécessaires, eût été le plus dangereux des ouvrages. C'est à cette bonne foi de tous les grands écrivain* du siècle de Louis XIV, que leurs écrits doivent la touche franche, libre et pure, qui caractérise le style de leurs immortelles productions. La finesse dans leurs ouvrages est à la fois ingénieuse et innocente; et elle n'a été, en sénéral, dans le siècle suivant, que de l'artifice et de la duplicité. On n'osoitparler clairement dans des ouvrages mis sur la scène, ou lus publiquement dans des séances académiques; il falloit trouver des tournures pour insinuer demillemanières ce qu'il étoit impossible de professer. De-là vint ce style obscur et entortillé, auquel de certains noms et de mauvais ouvrages ont donné tant de vogue (t). L'habitude de dire à demi produit la délicatesse;l'art insidieux d'insinuer le contraire de ce qu'on paroit exprimer, produit le galitnatias et la fausseté. Nul des écrivains qui, dans le siècle dernier,s'appeloient eux-mêmesphilo. sophes , n'a possédé, comme d'Alembert, cet art hypocrite dont ses Éloges académiques sont le chef-d'œuvre. Il ne dit jamais franchement dans ces éloges ce qu'il veut dire; tout y est dissimulé, chaque phrase renferme non-seulement un sens caché, mais opposé à ce qu'elle semble énoncer; partout on y trouve une intention secrète et perfide; l'ironie même, timide, mais profonde, y est voilée comme tout le reste; partout la haine de la religion, des rois, des princes et desgens en place, se manifeste sous les formes les plus adroites et les plus artificieuses (a). Ces discours si froids, (1) M. de Voltaireconserva seul dansson parti un stjle naturel,parce qu'il*5toitplus vieux,moinsloi» du bon temps, que d'ailleurs, dérivant souvent sou* d'autres noms et en paysétrangers, il ne gardoit aucun ménagement:il eut perdu ce naturel, s'il eut écrit à Paris, et s'il eut prononcé des discours & l'académie française. (2) Les notes de ces éloges s'expriment plus claire- dont le style est tout à la fois incorrect, obscur et précieux, ont du coûter un- travail prodigieux, et sont le fruit des plus savantes combinaisons. Lorsqu'on est initié dans ces mystères, on est étonné de l'art et de l'adresse do l'auteur: il faut convenir qu'il a, dans ce genre, tout le talent que l'hypocrisie et la plus profonde fausseté peuvent donner a un homme d'esprit: malheureux talent, à tous égards, et qui sera toujours dénué de grâce, de charme , de sensibilité, et de tous les grands mouvemens produits par une âme élevée ! Ainsi donc, à ne considérer ( comme on le fait ici) la séditieuse et fausse philosophie du dernier siècle, que sous ses rapports avec les lettres, elle a eu la plus fâcheuse influence sur la littérature, en introduisant une manière d'écrire obscure, alambiquée; en faisant perdre à lalangue française son principal mérite, la clarté. Ce style, imité par une foule d'écrivains médiocres qui ment, parce qu'on ne Ici lisoit pas dans les se-anceq publiques. Au reste, on n'accueera pas de légèreté le jugement qu'on vient de porter, puisqued'Aleinbert lui. même le confirme, et s'en fait gloire dans ses Lettres. Grâce aux correspondances de ces philosophes, on a la satisfaction de ne les peindre que d'après eux-mémes. n'étoient d'aucun parti, devint le style presque général. Dans cet oubli dn bon ijoAt et et abandon du naturel, les écrits emphatiques, mêlés de trivialités, se multiplièrent; on prit l'enflure peut de la noblesse, l'affectation pour de la finesse et de la grâce, et l'extravagance pour du génie. On ne peut reprocher ces défauts, et surtout le manque de raison, aux écrivains, même du second ordre, du siècle de Louis XIV. Mais ce qui distingue ceux - ci plus honorablement encore, c'est l'amour de la patrie, qui se montre dans tous leurs écrits, et de-là vint surtout cet enthousiasme unanime pour Louis XIV. Qnand on aime son pays, il est naturel de louerle souverain qtri en augmente l'éclat et la gloire; on ne pourroit, dans ce cas,soupçonner de flatterie que les mauvais citoyens. 11 est vrai, Corneille,Racine, Boileau, Quinault et tousles gens de lettres de ce temps, ont loué Louis le Grand:ils s'enorgueillissoient d'être sujets d'unprince qui humilioit les ennemis dela France; mais ils n'ont pas prodigué d'indignes louanges à une courtisanne en fareur, et l'on sait avec quelle bassesse M. de Voltaire écrivit à madame Du- barry(1 )!. Aucun des grands hommes qneles philosophes modernes accusent de flatterie, n'a souillésoncaractère et sa plume; mais ils étoient bons Français, c'est ce que les 'I:.; losophes ne pouvoient leur pardonner; eux qui, par une inconcevable manie, n'étaient occupésqu'à rabaisser leur nation, et qu'à louer nos ennemis a ses dépens. MademoiselledeScudéri a fuit un grand nombre de petites pièces devers, remarquables par leur délicatesse et la finesse de leurspensées. Les conversations de ses romans avoient tellement réussi, qu'elle a fait un ouvrage à part, en quatre grosvolumes iD-Ho, qui ne contient que des conversâtiorssur divers sujets de morale: cet ouvrage est justement estimé. Il est dilFus comme tous les écrits de son auteur, mais il renferme tant d'idées sages, et de si bonnes définitions, qu'en l'e réduisant à deux volumes,on en pourroit faire un livre agréable et utile pour la jeunesse. On y trouve, d'ailleurs, des détails très-curieux sur les mœurs, (1) Et à madame de Pompadour, et à tant de grands seigneurs, entr'aulres ait maréchal de Richelieu , qu'il nppeloit mon héros, et que dans ses lettres à ses amis, il 'ppcloit le maître du tripot. sur la couret sur l'étiquette de ce temps; surtout dans la conversation qui a pour titre

De la Magnificence et de la Magnanimité (ce volume tuf, dédié à Louis XIV). Dans cette Ii" conversationil est question, d'abord , de ce qu'on appeloit alors à la cour l'appartement (i).C'étoit une assemblée nombreuse, et cependant sans étiquette sévère, qui avoit lieu trois fois la semaine dans les apparteinens de Versailles. Malgré la présence du roi, on y jouissoit de la plus grande liberté; il n'y avoit point de cercle, le roi se promenoit dans la galerie et dans les salons; il causoit ou il jouoit au billard; les princesses dansoient sans hommes avec les jeunes dames de la cour;les antres personnesformoient, sans ordre, différens groupes; les unes jouoient à de petites tables, les autres, en plus grand nombre, faisoient la conversation. Mademoiselle de Scudéri ajoute que, dans le dernier appartement, une de ses amies et (i) Sous lesrégnessuivans, on n'a donné le nom d'appartement qu'à une assemblée extraordinaire de toute la cour, en très-grande cérémonie, à l'occasion seulement des mariages des princes de la famille royale d des princes dusang. On n'y fuisoit point de conversatiensj on s'y montroit et on y jouoit. deuxhommes s'entretinrent, pendant toute cette soirée, sur la différence qui se trouve entre la joie etl'enjouement.Voilà des mœurs dont nous n'avons plus d'idées. Mademoisellede Scutléri reprenant sa descriptiondel'apparte/nont: « C'est là, poursuit - elle, où le roi » a rassemblé tout ce que l'art et la nature ont » de plus éclatant, tous les amusemens que » la vertu permet, tous les plaisirs de toutes » les saisons en une seule; où la magnificence » règne partout, où l'ordre se trouve au mi- » lieu de la foule, où les vertus se mêlent » avec tous lesplaisirs, etc. » Mademoiselle de Scudéri , en décrivant la magnificence de l'appartement, appelle la galerie une allée luminouse, parce que, dit-elle, cette immense galerie est éclairée par une infinité de lustres de cristal de roche, et qu'elle est remplie d'orangers dans de brillantes caisses d'argent. Dans ce même volume, aprèas avoir dit que la magnanimité consiste à mépriser le péril, à vaincre, à pardonner, à donner la paix quand on est vainqueur, l'auteur trace ce portrait du magnafaime; portrait si frappant, que l'on croiroit qu'il a été fait dans un moment d'inspiration: .L cc Il me paroit qu'une des plus iÉJÉtielles »marques du magnanime est une certaine »confiance au - dessus de la raison, qui lui »fuit entreprendre les choses les plus dimcile, Msans craindre de n'y pas réussir, et qui le »fait parler quelquefois comme s'il étoit as- »sure des évenemens. Si, pour de grandes »entreprises, il n'y avoit pas de grands pré- » paratifs, une longue méditation, une infi- »nité de choses extraordinaires assemblées » pour ces évènemens extraordinaires, ce ne »seroit pas maRDanimité, ce ne seroit qu'une »hardiesse téméraire. Maissi, avec tout cet as- »semblage et tous ces préparatifs, il n'y avoit » pas aussi beaucoup de hasards à courir; si un » jour, une heure de plusou de moins, un ac- » cident fortuit, ne pouvoient pas renverser

  • toute la machine, ce ne seroit pas non plus

»magnanimité,ce ne seroit qu'habileté simple. »On ne peut pas être un homme extraordi- »naire en ces sortes de choses, sans une conD fiance en soi-même, qui est plutôt inspirée » que naturelle. C'est Dieu qui transporte les »empires; les couquéruns sentent une main »quiles mène, qui les conduit et qui les assure; »ils semblent être d'accord avec le ciel, avec » le danger, avec la tnot^tnâme;elle n'oseroit » les approcher. » Conversations nouvelles sur divensujets, dédiées au roi, tome premier 1 par mademoiselle de Scudéri. Ces conversations, très-curieuses et très-instinctives, renferment beaucoupde critiques, de ridicules et même de caractères. Il en est une qui prouve combien la modestie étoit délicate, et commune alors parmi les gens du monde: c'est dans la conversation sur la politesse, l'unedes meilleurede l'ouvrage. L'auteur y dit avec raison que dans la conversion, les louanges qui peuvent blesser la modestie, sont embarrassantes, et par conséquent impolies. Elle cite, à ce sujet, le trait suivant: Un homme de ses amis, faisant de jolis vers, mais n'étant point auteur, se trouva dans une maison avec une dame qu'il connoissoit peu, et qui lui parla, avec de grands éloges, d'une de ses chansons, en lui demandant s'il n'en avoit pas fait d'autres depuis. Mademoiselle de Scudéri trouva cette femme très-malélevée, parce qu'elle devoit penser que la modestie qui empchoit l'auteur de se faire imprimer, lui rendroit pénibles des louanges adressées en face, devant du inonde. Ces délicatesses-là sont bien passées de mode. Les auteurs aujourd'hui sont beaucoup plusindulgens sur ce genre d'impolitllsslle Mademoiselle de Scudéri écrivit sans interruption pendant plus de quarante ans; ses ouvrages, imprimés aujourd'hui,fourniroient en. viron cent quarante volumes in-8°., et le double in-12. On a fait des abrégés très-agréables des longsromans de LaCalprenède; il est étonnant que l'on n'ait pas eu la même idée pour ceux de mademoiselle de Scudéri. Cette femme illustre a eu , sur ce genre d'ouvrages, une influence utile. Ses romans comme on l'a dit, manquent de Mk, et leur longueurdémesurée ne permettoit guère d'en avoir un; mais elle est le premier auteur qui ait tâché de rendre les romans instructifs et moraux. Le succès le plus éclatant de la vie de mademoiselle de SCttdéri, est d'avoir obtenu le premier prix d'éloquence que l'académie française ait donné, victoire mémorable remportée sur tous les littérateurs de ce temps; et ce qui n'est pas moins remarquable, c'est que ce triomphe ne fit point d'ennemis à l'auteur;il y avoit alors, et surtout parmi les gens de lettres, une élévation d'âme et une droiture qui, en général, les préservoient des injustices de la haine et de l'euvie. Les femmes auteurs, contemporainesde mademoiselle de Scudéri, pensèrent que la cou- ronne qu'elle obtcnott lionoroit toutes les personnes de son sexe; mademoiselle de la Vigne, sur ce prix remporte, adressa à mademoiselle deScudéri une ode qui fut alors ttès-admirée, et que Pélisson fit impritner, avec la réponse de mademoiselle de Scudcri, à la suite de l'histoire de l'académie française. Mademoiselle l'Héritier de Villaodon, autre poëte qui fut plusieurs fois couronnée par l'académie des jeux floraux de Tonlouse, et qui composa un grand nombre de romans;, ftt aussi beaucoup de vers à la louange de mademoiselle de Scudéri, et un petit poëme en vers, intitulé: Le Triomphe de madame Deshouliàres,reçue dixième muse au Parnasse. Madame de la Roque-Montroune , poëte et géomètre, a composé une élégie sur la mort de mademoiselle deScudéri. Mademoiselle de Louvencourt, auteur des plus belles cantates que l'on ait faites,aprèscelles de Rousseau,fit, pour mademoiselle de Scudéri, des vers qui finissent ainsi: Le Ciel dut Aristote au siècled'Alexandre ; Il ne donna Suplio qu'ausiècle de Louis. Tous ces traits doivent aujourd'hui paroitre bien gothiques. Le discours surla gloire, de mademoiselle de Scudéri, est sage et bien pensé, mais il est froid et faiblement écrit, et le sujet exigeoit qu'il fût extrêmement brillant. Mademoiselle de Scudéri mourut à Paris, le a juin 1704, âgée de quatre-vingt-quatorzeans. Les gens du monde et ses rivaux même la surnommèrentlaSapho de son siècle; l'académie des Ricovrati, de Padoue, se l'associa, Louis XIV, la reine Christine de Suède, le cardinal Mazurin, le chancelier Boucherat, lui firent des pensions. Le célèbre Nanteuilla peignit en pastel; elle l'en remercia par ces vers : Nanteuil, en traçant mon image, A de ton art divin lignalé le pouvoir; Je haii IDe, train danimon miroir, Je les aime dans son ouvrage. MADAME DE LA FAYETTE. Il n'est pas possible de croire que l'on ait méprisé les lettres et le titre d'auteur, dans un siècle où l'on a tant aimé la littérature, tant honoré les littérateurs; dans un siècle où l'académie française venoit d'être fondée; dans un tiède enfin où les plus grands seigneurs de la cour briguoient des places à lacadénuj , et l'honneur d'être admis, sans aucune distinction de rang et de naissance, dans cette société de gens de lettres. Ainsi la modestie seule pourvoit engager à taire son nom, en publiant un ouvrage. Mademoiselle de Scudcri ne mit point le sien à son premier roman, et l'autour de la Princesse de Clèves imita cet exemple. Marie-Madeleine Pioche de laVergne, comtesse de la Fayette, étoit fille d'Aymar de la Vergne, maréchal de camp, gouverneur du Havre-deGrâce. Elle reçut la meilleure éducation; Ménage et le père Rapin lui enseignèrent la langue latine. On assure qu'au bout de trois mois de leçons,elle concilia ses deux maîtres sur un passage difficile, auquel ils donnoient une interprétationdifférente.Elleépousa, en 1655 , François, comte de la Fayette. Elle réunissoit chez elle tous les gens de lettres les pins distingués de ce temps, le savant éveque d'Avranchel, son admirateurle plus passionné, Ménage, La Fontaine, Segrais:lorsque ce dernier quitta mademoiselle de Montpensier, l'amitié lui procura, chez madame de la Fayette, une retraite aussi agréable qu'utile. Mais l'ami le plus intime de madame de la Fayette fut le célèbre duc de la Rochefoucauld ; elle disoit, eu parlant de lui: Il m'a donné de Vesprit, maisj'airéforméson cœur. Ce langage étoit d'autant pius modeste, que madame de la Fayette a réformé aussi un grand nombre de maximes de son ami, et l'évêque d'Avranches dit formellement, dans ses Mémoires, qu'elle eut bonnepart à cet ouvrage. Ce fut à la tête du joli roman intituléZaïde, que Huet mit son discours sur l'origine des romans ; aussi madame de la Fayette lui disoit: Nous avonsmariénos enfansensemble et personne n'en fut surpris, et ne critiqua cette union d'une production très-agréable, mais légère et frivole d'une femme, avec uu discours plein de recherches curieuses d'un grave et savant eveque. Zaïde, roman moins diffus et plusintéressant que ceux de mademoiselle de Scudéri, est cependant à peu près dans le même genre; mais la Princesse deClèves étoitàcette époque un ouvrage sans modèle et tout à fait original. C'est le premier roman français où l'on ait trouvé dessentimenstoujours naturels, et des peinturesvraies.Ce mérite éminent élèvera toujours madame de la Fayette au-dessus de tous les romanciers de sa nation, hommesetfemtnes. Madame de la Fayette a ouvert une nouvelle route aux auteurs qui écrivent dans ce genre, et elle a su tracer cette route avec tant d'intérêt et de vérité, que l'on n'a jamais pu la surpasser que par la manière d'écrire et par les intentions morales. La fiction de la Princesse de Clèves est attachante; mais loin d'être morale, elle rend très-dangereuse pour les jeunes personnes, la lecture de cet ouvrage. On y représente comme un modèle de raison, de prudence et de vertu, une femme qui, s'unissant avec un cœur parfaitement libre à un homme aimable et vertueux dont elle est adorée, ne peut néanmoinss'attacher ai lui, et prend une passion invincible pour un autre. Elle veut cacher à jamais cette passion criminelle, mais elle ne se fait nul scrupule de s'en occuper et de la nourrir en secret: aussi la conserve-t-elle toujours. Voilà leplus dangereux tableau que l'on puisse offrir à la jeunesse:il est môme faux; car une femme, trop foible pour chercher par tous les moyens possibles à se distraire d'un penchant coupable, n'aura pas la force de le cacherlong-temps à celui qui en est l'objet. La véritable vertu ne se livre point à des sentimens qu'elle réprouve; elle en est trop effrayée pour y trouver un charme secret; elle les combat dès leurnaissance, et elle en triomphe. Ses plusdouces victoires, celles dont elle jouit le mieux, sont surtout au fond de son cœur; comment y conserveroit-elle, avec lapaix, des pensées condamnables et desvaux criminels? Malgré un défaut si capital dans la conception de ce roman, on y sent, d'un boutà l'autre, un goût sincère de la vertu; la belle Ame de l'auteur s'y peint sans emphase et toujours avec charme. Le style de la Prin. cesse de Clèves a quelquefois de la grâce, mais il est dépourvu de correction et d'élégance; on n'écriroit pas aujourd'hui une simple lettre avec tant de négligence. Comme cet ouvrage, toujours estimé, est fort peu lu maintenant, on ne croit pas inutile, et il est du moins très-curieux de faire connoltre comment 1 est écrit: en voici quelques échantillons pris absolument au hasard; les passages qu'on va lire sont entiers, on n'en a pas supprimé un seul mot. Elle dit du duc de Nemours: « Peu de celles à qui il s'étoit attaché, se

pouvoient vanter de lui avoir résisté, et » même plusieurs, à gui il n'avoit point té- » moigné de passion, n'avoient pas laissé n d'en avoir pour lui; il avoit tant de dou- » ceur, etc. » Voici le portrait de Henri II

« Ce prince alloit jusqu'à la prodigalité pour

  • ceux qu'il aimoit. Il n'avoit pas toutes les

n grandes qualités, mais il en avoit plusieurs, »et surtout celle d'aimer la guerre et de l'en- »tendre: aussi avoit-il eu d'heureux succès; Met si 011 en excepte la bataille de Saint- » Quentin, son règne n'avoit été qu'une suite

de victoires. Il avoit gagné en personne la

  • bataille de Renti, le Piémont avoit été con-

»quis, les Anglais avoient été chassés de n France, et l'empereqrCharles-Quint avoit J). vu finir sa bonne fortune devant la ville de N Meiz, qu'il avoit assiégée inutilement avec ntoutes les forces de l'Empire et dt Espagne. » Néanmoins, comme le malheurdeSainfn Quentin avoit diminué l'espérance de nos » conquêtes, et que depuis, la fortune avoit »semblé se partager entre les deux rois, ils »se trouvèrent insensiblement disposés à la H paix. La duchesse douairière de Lorraine navoit commencé à en faire des proposi- »tions, etc. M En parlant dit roi, elle dit: « Qu'en un raccommodement entre lui et »madame de Valentinois, ily avoit quelques » jours, sur des démêlés qu'ils avoient eus » pour le maréchal de Brissae, le roi lui avoit u donné une bagne, et Vavoit priée de In n porter; que pendant qu'elle s'babilloit pour » venir À la comédie, il avoit remarqué qu'elle » n'avoit pas cette bague, et lui en avoit de- » mandé la raison; qu'elle avoit paru étoqnée » de ne la pas avoir; qu'elle l'avoit demandée » à ses femmes, lesquelles, par malheur ou » faute d'être bien instruites, avaient répondu » qu'il y avoit quatre ou cinq jours qu'elles » ne Pavoient vue. » Ces répétitions, si étrangement multipliées, se renouvellent continuellement dans tout l'ouvrage; elles sont beaucoup moins communes dans les romans de mademoiselle de Scudéri, qui connoissoit mieux l'art très-difficile de les éviter en faisant un récit. Au reste, ce qui doit excuser madame de la Fayette, c'est qu'on retrouve cette même négligence dans dest vrages plus importans,plus célèbres, faits après le sien, mais dansce môme siècle: par exemple, dans Ttllthnaque. Cependant un poeme demande surtout un style soigné, harmonieux, et assurément rien ne déplait davantage à IV reille que les éternelles répétitions du même mot dans une demi-page ou une page.Aussi ladouceur et l'harmoniedu stylede Têlémaque nesont-elles nullement soutenues dans tout le poëme. M. de Voltaire a dit injustement que la prose de ce bel ouvrage est un peu tralnante, car cette prose est ravissante dans tous les morceaux véritablement intéressans; mais dans tous les autres, qui sont toujours en grand nombre dans un long ouvrage, elle est infiniment trop négligée. Par exemple, voici le début du livre lit « Les Tyroiens, pur leur » fierté, avoient irrité contre eux le grand roi » Sésostris, qui régnoit en Egypte, et qui » avoit conquistant de royaumes;les richesses » qu'ilsont acquises parle commerce, et lu force » de Timprenable ville de Tyr,située dans la » mer, avoient enflé le cœur de ces peuples. » Ils avoientrefusé de payer à Scsostris le tri- » but qu'illeur avoit imposé en revenant de » ses conquêtes, et ils avoient fourni des » troupes à son frère,qui avoitvoulu le mas- » sacrer à son retour, au milieu des réjouis- » sances d'un grand festin. Sésostris avoit M voulu, etc. » L'auteur, livre IX, décrit ainsi l'inspiration du grand prêtre Théopbane: « Son regard étoit farouche, et ses yeux » étincelans; ils sembloient voit d'autre objets » que ceux qui paroissoient d:"al:t lui; son » visage étoit enflammé; il étoit troublé et m hors de lui-même; ses cheveux étoient htf.. »risses, sa bouche écumante, ses bras levés »et immobiles; sa voix émue étoit plus forte » qu'aucune voix humaine; il étoit hors d'iia- »leine,etc.» Ces mêmes répétitions déparent l'adanirable description du Tartare

« Surtout on traitoitrigoureusement lesrois » qui, au lieu d'être bons et vigilans pasteurs » des peuples, n'avoientsongé qu'à ravager le »troupeau, comme des loups dévorans. Mais »ce qui consterna davantage Télémaque, ce »fut de voir dans cet abime de ténèbres et » de maux, un grand nombre de rois qui »avoient passé sur la terre pour des rois assez J8 bons:ils avoient été condamnés aux peines » du Tartare, pours'être laissé gouverner par » des hommes mécbans et artificieux:ils étoient » punis pour les maux qu'ils avoient laissé »faire par leur autorité. La plupart deces rois »n'avoientéténi bons ni méchans, tant leur »foiblesse avoitétégrande; ilsn'avoient ja- »mais craint de ne counoltre point la vérité; Mils n'avoient point eu le goût de la vertu, »et n'avoient point misleur plaisir à faire du bien.» Fin du livre XVIII* Voici le détail de la mort de l'impie Astarbé, livreVIII « Elle avala du poison qu'elle portait tou- » jours sur elle, pour se faire mourir, en "Ii » qu'on voulût lui faire souffrir de longs tour.. à mens. Ceux qui la regardoient, aperçurent » qu'elle souffroit une violente douleur; ils h voulurentla secourir, mais elle ne voulut » jamais leur répondre,et elle fitsigne qu'elle

  • ne voulolt aucun soulagement. #

Voici deux autres passages: « S'ils sont trompés, du moins ils ne le sont » guère dans l'essentiel;ils sont au-dessus des » petites jalousies, qui marquent un esprit » borné et une Ame basse; ils comprennent M qu'on ne peut éviter d'être trompé dans les M grandesaffaires, puisqu'il faut s'y servir des 1 hommes qui sont si souvent trompeurs. m On perd plus dans l'irrésolution où jette la » défiance, qu'on ne perdroit à se laisser un » peu tromper. On est trop heureux quand » on n'est trompé que dans les choses mé- » diocres; les grandes ne laissent pas de s'ache- » miner, et c'est la seule chose dont un grand » homme doit être en peine. Il faut réprimer » sévèrement la tromperie quand on la dé-

  • couvre; mais il faut compter sur quelques

» tromperies, si on ne veut point être véritamblementtrompé. » Livre XXII. « Le commandant phénicien, arrêtant ses » yeux surTélémaque, croyoit se souvenir de » l'avoir vu1 mais c'étoit un souvenir confus »qu'il ne pouvoit démêler. Souffrez,lui dit-il, » que je vous demande si vous vous souvenez n de m'avoir vu autrefois,comme il me semble » que je me souviens de vous avoir vu. Votre » visage ne m'est point inconnu;il m'a d'abord mfrappé, mais je ne sais où je vous ai vu. »Télémaque lui répondit avec un étonne- »mentmêlé de joie: Je suis, en vous voyant, » comme vous êtes à mon égard;je vous ai mvu, je vous reconnois, etc. »Livre VIII• Je pourrois multiplier à l'inflni ce genre de citations. Qu'on ouvre Télémaque au hasard, on y trouverapresqu'à chaque page ces étranges répétitions. Ce défaut n'est pas aussi léger qu'il pourroit le pAroltre; car il faut beaucoup d'art, d'habitude et de travail pour éviter cette assommante monotonie, en conservant une diction naturelle. Qu'on essaieduretrancher ces répétitions de tous les morceaux qu'on vient de lire, on verra qu'il faudra les récrire entièrement, trouver d'autres tours, et former d'antres phrases. En se permettant toutes ces ré- pétitions, il est très-aisé d'avoir un style simple et naturel; mais il n'appartient qu'à un trèspetit nombre d'écrivains d'unir ce même naturel à une élégance soutenue. Dans un temps où la langue française se formoit et s'éternisoit par des chefs-d'œuvre quisubjuguoient si justement l'admiration universelle, de semblables critiques n'eussent paru que de petites chicanes; mais, par la suite, on dut être plus sévère pour des écrivains d'un mérite moins éminent. Des grands préceptes, tous donnés d'une manière sublime dansles ouvrages des créateurs de la littérature, on descendit aux petits détail., on raisonna sur la propriété des expressions ( i), et l'on convint qu'il falloit, surtout dans les ouvrages d'un grand genre, enfin dans le style poétique, éviter avec soin les répétitions, ainsi que les rimes en prose. On se soumit unanimement à ces règles, dont la transgreuion pouvoit frapper tous les yeux, et (t) Sur laquelle on devint beaucoup plus difficile dans le siècle suivant , que ne l'éloient les grands analtret, On pourroit citer de Ttlémaque une infinité d'expressions que l'on ne passeroit pas aujourd'hui, et iiVuc raison, parce qu'elles manquent de justesse t par eieinple , on ne diroit pas: Setyeux sont pkllll d'un feu dpre etfarouche. Qu'est-ce qu'unfeufarouche ? donner lieu aux critiquésles plus facilesà faire; car un sot peut, tout aussi bien qu'un homme d'esprit, compter un mot dix ou douze fois répété dans une demi-page. Les écrivains doués d'un goût sur et délicat,etobligés alors ."i travailler davantage leurs compostions, surent donner à la langue française de nouveaux tours pour varier leurs phrases, et par conséquent plus de flexibilité, de grâce, et une harmonie plus soutenue; enfin, ce charme d'élégance dont la prose de Massillon nous offre un si parfait modèle. Mais ce même travail, fait négligemment et sans goût, produisit l'affectation, des tournures bisarrea, et le style obscur et précieux qu'on a vu si long-temps à la mode. J'ai pensé qu'on me pardonneroit cette digression, dont le motif principal étoit de justifier la négligence du style de madame de la Fayette; et que d'ailleurs ces réflexions, qu'on n'a jamais faites, pourroient être de quelqu'uti. lité aux jeunes littérateurs. Télémaque contient des descriptions ravissantes, beaucoup de morceaux écrits d'une manière enchanteresse, des beautés sans nombre; on y trouve un fonds admirable de sagesse, de vertu, d'humanité; enfin ce livre, aussi beau qu'utile, a justement immortalisé son auteur : mais le style en est excessivement iiégligéon le trouvera tel, même en le comparant à celui des grands écrivains de ce temps. Bossuet, plus hardi, écrit en général avec beaucoup plus de soin; il y a de l'inspiratioid dans sa hardiesse, dans tous ses grands mouvemens, et le travail nécessaire dans les morceaux moins élevés: néanmoins on risqueroit de s'égarer, en voulant imiter cette manière d'écrire si nerveuse, si rapide, si hardie. On doit lire et relire Bossuet, pour bien sentir jusqu'où l'on peut porter la sublimité de l'expression et l'élévation des idées; mais pour connoitre la perfection continue du langage, c'est Massillon, et surtout Buffon, qu'il faut étudier. On fit une critique pleine de politesse et de goût de la Princesse de Clèves; voici ce que Fontanelle en dit: « La fameuse Princesse de Clèves ayant » paru, M. de Valincourt en donna une cri- »tique, non pour s'opposer à la juste admira- »tion du public, mais pour lui apprendre à mne pas admirer jusqu'aux défauts, et pour »se donner le plaisir d'entrer dans des dismeussions fines et délicates. Ce dessein inté- »ressoit le censeur à faire valoir lui-même, » comme il a fait, les beautés à travers les- » quelles il avoit su démêler les imperfections. » 11 répand dans son discours une gaité agréatble, et peut-être seulement pourrait-on croire qu'il va quelquefois jusqu'au ton de » l'ironie, qui, quoique léger, est moins res- » pectueux pour un livre d'un si rare mérite, » que le ton d'une critique sérieuse et bien » placée. On répondit avec autant d'aigreur J) et d'amertume que si on avoit eu à défendre » une mauvaise cause. M. de Valincourt ne » répliqua point;les honnêtes gens n'aimant » point à s'engager dans ces sortes de combats, » trop désavantageux pour ceux qui ont les » mains liées par les bonnes mœurs et par les » bienséances, etc.» Fontenelle aimoit tellement ce roman, que l'on assure que, lorsqu'il parut, il lelut quatre fois de suite, honneur qu'iln'a jamais fait à aucun autre ouvrage. Cette mauvaise réponse, faite à l'excellente critique de Valincourt, eut pour auteur Charnes, doyen du chapitre de Villeneuve-lès-Avignon, et qui a donné quelques autres ouvrages fortmédiocres. Voltaire parleavec éloge des romansde madame de la Fayette, dans son Templedu Goût, il dit que« Segrais voulut un jour entrer dans » le sanctuaire en récitant ce vers de DesM préaux: Que Segraii dans l'églogue enchante les forêt.. »Mais la critique ayant lu, par mulheur pour v lui, quelques pages de son Enéide en vers » français, le renvoya assez durement, et »laissa venir à sa place madame de la Fayette, ?qui avoit mis sous le nom de Segrais le ro- »man aimable de Zaïde et celui de la Princessede (lèYls (1). » Ce dernierouvrage sera tou jours mis au nombre des meilleurs romans français; l'auteur a su tirer le parti le plus ingénieux d'une foule de petits incidens, et ce roman offre une situation, qui seule auroit suffi pour en assurer le succès, celle où madame de Clèves, pourse soustraire aux dangers qu'elle redoute, se jette aux pieds de son inari , et lui fait l'aveu de sa passion pour le duc de Nemours; tandis que ce dernier, caché, écoute cet entretien, et apprend ainsi qu'il est aimé. L'auteur n'a pas tiré tout le parti possible de cette situation, qui n'est pas assez préparée. Le duc, avant (1) En effet, madame de la Fayette fit paroilrc d'abord cet deux romans tous le nom de Segraii; mais bientôt die l'en avoua l'auteur. cette scène, se doutoit qu'il étoit aimé: l'intérêt seroit doublé,si, jusqu'à ce mOlnent, il n'en avoit eu aucun soupçon; d'ailleurs, la conversation de madame de Clèves et de son mari est extrêmement froide, comme toutes celles de cet ouvrage. Si madame de la Fayette avoiteuplus de sensibilité, ce roman laisseroit bien peu de chose à désirer. Madame de la Fayette a fait aussi la Princesse de Montpensier, et la Comtesse de Tendey romans agréables, mais fort inférieurs aux deux précédens. On a d'elle encore l'onvrage suivant: Histoire de Henriette dÀa. gleterre, belle-sœur de Louis XIV. On dévoile, dans cet ouvrage, beaucoup d'imprudences et même de foiblesses de cette princesse. L'auteur qui avoit été admis dans son intérieur le plus intime, auroit du mieux respecter sa mémoire. On est fâché aussi que l'auteur parle avec si peu de ménagement de plusieurs femmes, nommant leurs amans, détaillant leurs intrigues les plus criminelles. La plume d'une femme ne doit jamais retracer de telles choses. A moins de preuves positives, irrécusables,et de raisonsmorales,fondéessurl'intérêt public, c'est sans doute une lâcheté d'attaquerlesmorts quine peuvent se défendre; mais 1rsécrits imprimas qu'on laisse après soi appartiennent au public, qui a toujoursle droit de les juger; ce ne sont que les personnalités, dénuées de preuves et de motifs utiles, qui dans ce cas sont doublement odieuses. Est-il moins condamnable d'écrire des anecdotes scandaleusesque l'on n'oseroit publierdeson vivant, et de les laisser dans son porte-feuille à ses héritiers ? C'est profaner le repos inviolable de la tombe, ou pour mieux dire, c'est eu abuser. Une siml)le réflexion eût suffi à une personne aussi estimable que madame de la Fayette, pourlui faire sentir qu'un tel ouvrage étoit indigne d'elle. Il est vrai qu'elle dit dans une préface, qu'elle a écrit cette histoire par les ordresmême de Madame. Maissi cette princesse étoit assez imprudente pour désirer que la postérité fut instruite de ses intrigues avec Vurdes et le comte de Guiche, madame de la Fayette ne devoit pas céder A un désir si déraisonnable. D'ailleurs, rien n'obligeoit l'auteur à diffamer plusieurs femmes qu'elle déshonore dans cet ouvrage. Enfin, madame de la Fayette a continué cette histoire après la mort de la princesse, puisqu'elle y rend compte de cette mort. Madame de la Fayettedevoit alors brûler ce manuscrit. Les Mémoires dela cour de France, du même auteur, contiennent peu de traits intéressans. On voudroit pouvoir y retrancher tout ce que l'auteur y dit de madame de Maintrnon, entr'autrcs choses le passage suivant, sur l'admirable établissement de Saint. Cyrt « Cet endroit qui, maiutenant que nous » sommes dévots, est le séjour de la vertu et » dlapiété, pourra,quelque jour, sans percer M dans un profond avenir, être celui de lu » débauche et de l'impiété. Car, de songer que » trois cents jeunes filles, qui y demeurent jus- » qu'à vingt ans, et qui ont à leur porte une » cour de jeunesgens éveillés; de croire, disje, » que de jeunes filles et de jeunes hommes » soient si près les uns des autres, sans sauter » les murailles, cela n'est presque pas raison- » nable. » Quand la haine ne peut pas médire dans le momentactuel, voilà comme elle prophétise. Ainsi les couvens et les pensions sans clôture, placés au milieu des grandes villes, sont donc le séjour de la débaucheet de Pintpiété, puisqu'ils sont immédiatement* entourés d'un beaucoup plus grand nombre de jeunesgens éveillés! Est-il.convenablequ'une femme d'un si rare mérite puisse imaginer que des courtisans escaladeront les murs d'un monastère, spécialement protégé par l'autorité royale, afin d'aller corrompre les jeunes filles sous la garde de deux cents religieuses ? Pour aimer A rendre justice à ses ennemis même, il suffiroit de connottre jusqu'à quel point peut faire déraisonner la haine, lorsqu'on a le malheur de s'y livrer. Le caractère de madame de la Fayette est attaqué dans quelques mémoires, surtout dans ceux de Gourville, qui l'accuse d'être inégale, impérieuse, etc. Mais sa liaison avec le duc do la Rochefoucauld prouve qu'elle étoit capable d'éprouver et d'inspirer un attachement solide et vertueux; enfin madame de Sévigné fut son amie, et ne parle jamais d'elle à l'objet de toute sa connance, qu'avec la plus parfaite estime, et voilà le témoignage que l'on doit croire. On cite beaucoup de bons mots de cette femme illustre: c'est elle qui comparoit les sots traducteurs à des laquai, qui changent en sottises les chosesqiïon les charge de dire. Ceux qui vivoient avec elle disoient qu'elle avoit Ú jugement au-dessus de son esprit, et qu'elle aimoitle vraien toutes choses 1 éloge parfait, mais qui paroltroit bien froid an- jourd'hui; cependant on n'a pas roccasion c. le prodiguer. Madame de la Fayette mourut en 1G93, MADAME DE SÉVIGNÉ. Il n'est, dans la longue française, qu'un seul ouvrage que l'on n'ait jamais critiqué, et qui, Mtns exciter l'envie, ait dans tous les temps réuni tous les suffrages, et cet ouvrage fut écrit par une femme. Les lettres de madame de Svignéoffriront toujours un modèleparlait du style épistolaire, et un modèle unique, nonseulement par le naturel , la grâce, l'esprit, l'imagination et la sensibilité qui les rendent si brillantes et si supérieures à tout ce qu'on connoit dans ce genre, mais encore par l'intérêt qu'inspirent, et la femme estimable et charmante qui les écrivit, et les temps qu'elle retrace et les personnages dont eHe parle. Qui pourroit disputer la gloire la mieux fondée à celle qui n'y prétendit jamais, et qui même ignora toujours qu'elle y eût le moindre droit? Voilà donc un mérite supérieur, que l'envie n'a jamais tenté d'attaquer et d'obscurcir!Il est vrai que tant de louanges n'ont été données qu'aprèsla mort de celle qui en est l'objet; elle en fut plus heureuse et plus aimable. Cette ignorance de son talent et du prix de ses lettres, donne à ses écrits et n son caractère une naïveté touchante: on lui sait tant de gré de charmer ainsi en laissant aller sa plume, sans combinaison, sans réflexion, et sans imaginer qu'un lecteur indifférent dut jamais la juger on trouver quelqu'intérèt dans le détail de ses sentimens 1. Marie de Rabtitin, dame de Chantai et marquise de Sévigné, fille de Celse-Bénignede Rabutin, baron de Chantal, et de Marie de Coulanges, naquit le 5 février1626 elle perditson père l'annéesuivante, à la descente des Anglais dans File de Rhé, où il commandoit l'escadre des gentilshommes volontaires. Elle épousa, en 1644, le marquis de Sévigné. Sa figure man.. quoit de régrlarité et pouvoit s'en passer; elle avoit de l'éclat, de la fraîcheur; et toute la vivacité, toutes les grâces de son esprit se peignoient sur sa physionomie. Le marquis de Sévigné fut tué en duel, l'an 1651 , par le chevalier d'Albert. Madame de Sévigné, veuve jeune et charmante,refusa plUIt sieurs partis avantageux qui se présentèrent, afin de se conserver tonte entière à l'éducation de sel deux enfans, un garfon et une tille. Elle fut également heureuse comme institutrice et comme mère.Scsenfans profitèrent de l'éducation parfaite qu'elle leur donna; le marquis de Sévigné devint l'un des hommes de la cour le plusaimable, le plus instruit, et fut toujours le fils le plus tendre. Sa mère n'eut à lui reprocher qu'un égarement de peu de durée pour Ninon. Mais cet égarement causa de justes inquiétudes à madame de Sévigné, qui écrivoit à sa fille: « Qu'elle est dangereuse » cette Ninon ! si vous saviez comme elle dog- » matise sur la religion, elle vous feroit hor- » reur.» D'ailleurs, madame de Sovigné connoissoit d'elle des traits de noirceur et de méchanceté, qui devoient ajouter aux craintes que lui eausoit lu dépravation de ses principes et de ses mœurs. M. de Sévigné avoit confié à Ninondes lettres de la Champmélé; Ninon vouloit les envoyer à l'amant de cette comédienne, afin de la brouiller avec lui. M. de Sévigné, par le conseil de sa mère, reprit ses lettres de force et les brûla:tel étoit le caractère de cette Ninon, que les philosophesont tant louée, parce qu'ellenavoit pas volé un dépôt. SaintEvremond l'a comparée A Caton, éloge confirmé parVoltaire, d'Alembert, etc.) faut-il s'en étonner ? on a vu de quelle manière Ninon dogmatisait (i). (i) On n'a pas le déplaisir d'être forcée depincer comme auteur parmi les femmes, l'ornement de leur siècle et riionnenr de leur sexe , cette femme dépravée , qui disoit qu'elle n'avoit jamais fait que cette prière à Dieu: Faites-moi ta grâce d'avoir leg qualité* d*un honnête homme, et de ne jnmllÎ, devenirhonnête femme, l.c souhait étoit d'autant moins ambi'icu*> qu'elle croyoit que toute la perfection d'un twnnc'lr homme se bornoit à ne pas voler, et que d'ailleurs il pouvoit sans scrupule faire des noirceurset des mérhancetés. Ninon ne fut point auteur, les lettres si insipides qu'on lui attribue ne sont point (l'ellc. Il n'y eu a qu'une d'authentique, qui se trouve dans les œuvres de Saint-Evremond. Cette lettre contient un trait précieux: Ninon, après avoir parlé du genre de vie qu'elle a toujoursmené, dit qu'ellen'a jamais été heureuse, et elleajoute: Qui m'auroit proposé une telle vie, je me neroi* pendue.Voilà un excellent trait de morale! si le vice avoit souvent cette ingénuité, il instruiroit mieux que les exhortations de la vertu. Ninona fait une jolie parodie de quatre vers faits contre elle. Le grand prieur de Vendôme, irrité de la préférence qu'elle accordoit à un autre fUDant, laissa sur su toilette ces vers: Indignede mes feux, indigne clft mes larmMi, Je renonce sans peinek tes faibles appui t Monamour te prétoh des charmes, Ingrate, que ta n'avois pas. Parlusuite, le marquis deSévigné, rendit à la vertu, à la piété la plus sincère, et jeune encore, se livra avec ardeur à son goût pour les lettres. Il montra beaucoup d'instruction, d'esprit et de finessc, dans une dispute qu'il eut avec Dacier, sur le vrai sens d'un passage d'Horace. 11 mourut en 1713. Madame de Sévigné maria sa fille, en 1669, au comte de Grignau, commandant en Provence, et qui emmena son épouse avec lui. MadamedeSévigné, durant ces absences si douloureuses pour elle, chercha des consoNinon répondit ainsi

Insensible à les feux, inaenaibte à te. larme*, Je le vin renoncer il met foible. appas; Mai* sil'amour prête de* charmes, Pourquoi n'en ettapruistoit-tu put Ninon, par IOn esprit, sa dépravation et ses liaisons, eut la plus funeste influence sur les mœurs. Ce fut chct elle que Voltaire reçut ses premiers principes; ce rut ches elle que se forma cette secte d'épicuriens, dont les dogmes effrayèrent plus d'une fois Louis XIV, portèrent ensuite la corruption dans la cour du régent, et firent enfin la base de la philosophie du dix-huitième siècle.Ainsi, par un enchaînement fort naturel, une courtisanne fut le premier chef d'une prétendue philosophie qui ne tendoit qu'à détruire les mœurstla religion, et toutes les autorités M$itim«. laiions dans cette correspondance intime et suivie qui fait aujourd'hui nos délices. C'est en se livrant au plus pur de tout les sentimens , et à la plus tendre affection de son cœur, que madame deSévigué s'est immortalisée

elle est la seule personne de son sexe d'une grande célébrité, qui n'ait du la gloire qu'aux qualités les plus aimables, et aux vertus les plus touchantes qui puissent caractériser une femme. Quel charme dans ses lettresI quel intérêt ! quelle variété ! on y trouve souvent une éloquence énergique et frappante, une sensibilité profonde, des tours d'une originalité piquante, qui n'ont jamais rien de hasardé dans l'aimable abandon d'un commerce épistolaire; une manière de conter inimitable, uti enfantillage d'esprit, plein de grâce et de gaité;une raison parfaite. Jamais on n'a eu, avec autant degoût,plus de tons différena, une imagination plus brillante, des idées plus justes. Nul ouvrage ne contient autant d'anecdotes intéressantes, et ne transporte mieux au temps que retracent les récits de madame de Sévigné: car on croit avoir entendu ou vu tout ce qu'elle raconte, on connolt tout ce qu'elle a peint. Tout ses lecteurs sont R", l' dansM société la plus intime

il semble qu'on ait vu entrer chex soi mille fois, comme un éclair, les Faqueviller; qu'on ait passé sa vie avec les Lavardin, le duc et la duchesse de Chaulnes , la Madnattebeauté, la provinciale et précieuse Duplessis , M. et madame de CouldnlflJ., madame de la Fayette , M. dela Rochefoucauld,le coadjuteur, etc. On a voulu vainement de nos jours imiter la légèreté du style de madame de Sévigné. Quand on compte sur l'etprit et la finesse de ceux auxquels on parle, on a cette légèreté, on ne s'appesantit point pour expliquer, pour faire comprendre le sel d'une plaisanterie: c'est ce qu'on voit dans toutesles lettres du bon temps de la littérature. Alors on discutoit longuement lonqu'il falloit raisonner, mais on ne plaçoit jamais mal à propos les dissertations. On ne s'appesantit inutilement que lorsqu'on a de la prétention, et qu'on estime beaucoup plus son esprit que celui des autres; on craint de n'avoir pas été eatrndu, on revient sur ce qu'on a dit, on appuie, on répète, on est lourd. Les soulignés pour faire sentir la valeur eu l'ironie d'un mot, sont d'une nouvelle invention

dansle temps où vivoit madame de Sévignéf on n'avoit pas besoin de ces Midi- cations; une finesse, une vivacité d'esprit, entièrement perdues, faisoient tout comprendre à demi-mot et sur-le-champ. On a beaucoup reproché à madame de Sévigné ses étranges jugemens sur les pièces de Racine; mais avec autant de goût naturel, si elle avoit eu moins d'élévation dans l'Ame, elle auroit eu moins d'admiration pour le grand Corneille, et plus d'équité pour Racine. Ou excusera cette injustice, en songeant à l'en. thousiasme que devoit exciter alors le sublime créateur de la scène française. Corneilles'étoit emparé de toute l'admiration dont les grandes âmes étoient susceptibles; nul auteur tragique, durant sa vie, ne pouvoit étonner, car il avoit épuisé l'étonnement;il fulloit du temps pour apprécier Racine: aussi ce poëte admirable n'a-t-il été bien jugé, même par le public, qu'après sa mort. Toutes les lettres de madame de Sévigné, qui prouvent avec tant de charme son affectionpour sa fille, attestent aussi la tendresse de madame de Grignan pour elle. On ne conçoit pas pourquoi l'on a prétendu généralement que madame de Grignan, si vertueuse , si spirituelle, élevée avec tant de soins, aimée d'une manière si touchante, n'avoit pas pour une telle mère tous les sentiinens qu'elle lui devoit. Cependant madame de Scvigné vante sans cesse la vive reconnoissance de cette fille chérie: « Vous ne me cachez rien (lui dit-elle) n de l'amitié la plus parfaite qui fut jamais ». Voici sur ce sujet d'autres passages qui se trouvent dispersés dans plusieurs lettres: « Jamais personne n'a jeté des charmes » dans l'amitié comme vous faites. » Il semble que ma santé ne songe qu'à » vous plaire, tant elle est de suite et parw faite. » Aimez-moi toujours, ma fille, mais ne » mesurez jamais les autres amitiés à la vAtre; » vous avez un cœur du premier ordre, » dont nul autre ne peut approcher.* A la réception d'une lettre de madame de Grignan, sa mère s'écrie: « Bon Dieu! de quel ton, de quel cœur » (car les tons viennent du cœur), de quelle M manière m'y parlez-vous de votreten- » dresse tt) Madame de Grignan, très-malade, et voulant le cacher à sa mère, lui écrivoit toujours,malgré de vives souffrances, de trèsIongues lettres. Dans un des voyages en Provence de ma- dame de Sévigné , madame de (îrignan écrivant à Coulauges, lui disoit, en parlant de sa mère: « Oui, nous sommes ensemble, nous aimant, »nous embrassant de tout notre cœur. Moi, »ravie de voir ma mère, venir courageuse- »ment me chercher du bout de l'univers, et » du couchant à l'aurore;il n'y a qu'elle ca- »pable d'exécuter de semblables entreprises, »et d'être auprès de son enfant, tout comme »Niquée auprès de son amant.» L'amie la plus' parfaite, la mère la plus tendre, eut un genre de mort qu'un romancier auroit choisi pour elle, et qui termina dignement une vie consacrée depuis si longtemps à l'amour maternel. Dans son dernier voyage à Grignan, madame de Sévigné veilla Il fille durant une longue et dangereuse maladie; elle la vit convalescente, mais elle succomba à la fatigue et aux inquiétudes déchirantes qu'eHe avoit éprouvéesà une fièvre continue l'emporta en peu de jours : elle mourut le 14 janvier 1696. On lit, avec un extrême intérêt, les lettres de Coulanges qui parlent d'elle après sa mort; on aime à s'atlliger avec l'ami qui la pleure 1 Combien on désireroit que ces lettres fussent plus détaillées! on y cherche en vain les dernières paroles de cette victime de la tendresse maternelle. Elle a laissé un souvenir si tou. chaut, que l'un des écrits le mieux accueilli du beau siècle où elle a vécu, seroit une lettre bien authentique, qui contiendroit le détail de sa maladie, et de ses derniers adieux à sa fille. Tel est le degré d'estime et d'intérêt que peut obtenir la réunion si rare des vertus, de l'esprit sans prétention, de la grâce, du naturel et de la sensibilité. MADAME DE LA SABLIÈRE. L'amie, la bienfaitrice du bon La Fontaine, doit trouver une place distinguée parmi les protectrices des lettres. Madamede la Sablière eut, comme on Ta dit ailleurs(1), une carrièreentièrementpoétique; elle épousa un poëte, elle fut beaucoup trop sensible aux poésies de la Fare, et elle eut pour ami intime La Fontaine, qui demeura vingt ans chez elle. L'art de plaire fut toujours avec elle l'art de faire de jolis vers. Elle eut beaucoup de part à ceux de son mari; on sait que, (t) Mftdam* de Maintenon, parmi ces madrigaux pleins de délicatesse, il ni est plusieurs de madame de la Sablière. Le goût de la Fare pour la basscttc (jeu de hasard très-à la mode alors) fut regardé par madame de la Sablière comme une lnnlilité, Sans reproches, sans explication et sans éclat, elle so retira dans un couvent: elle se donna toute entière à Dieu, et consacra le reste de sa vie au pieux devoir de soigner les malades de l'hôpital des Incurables. Il est remarquable que, dans ce siècle religieux, toutes les foiblesses des femmes furent expiées par des conversions sincères. Ainsi le scandale même n'avoit pas sur les mœurs une aussi funeste influence que de nos jours; on le voyoitconstamment réparé par une austère pénitence. La foi religieuse, en inspirant de généreux sacrifices, offrait un refuge aux malheureuses victimes des passions; elle les délivroit du tourment des remords, elle rétablissoit le calme dans des Ames déchirées, elle suppléoit à rinnocence;elle redonnoità des coupables la dignité de la vertu, aux yeux même du monde. Ces exemples éclatans de repentir et d'expiation ôtoient au vice son plus grand danger, et maintenoient toute l'utile autdrité de la morale. MADAME DESHOULIÈRES. Toute personne qui excelle dans un art, doit avoir eu del'influence sur cet art, puisqu'elle doit servir de modèle. Non-seulement madame Deshoulières a fait des idyllesd'un mérite supérieur, mais nul auteur français n'a pu l'égaler dans ce genre. AntoinetteDeshoulières,filledeMelchiordu Ligier,seigneur de la Garde, et chevalier de l'ordre du roi, naquit à Paris, l'an I633. On donnoit alors beaucoup plus de soins à réducalion des jeunes personnes, qu'on n'a cru devoir en donner dans le siècle suivant. Toutes apprenoient l'italienet l'espagnol, et un très-grand nombre étudioient la langue latine dès leur enfance. On enseigna ces trois langues A madame Deshoulières, qui montra de bonne heure du talent pour la poésie. Son esprit, ses grâces et sa beauté Axèrent le coeur deM.Deshoulières, qui reçutsa main en 1651. M. Deshoulières,attaché au grand Condé, s'engagea dans sa rébellion

par une suite de cette

action, madame Deshoulières, en l'absence de son mari, fut arrêtée et enfermée dans une prison d'état. M.Deshoulières apprend cet événement, quitte tout pourvolerA son secours. l'introduit, avec quelques soldats, dans la forteresse, délivre sa femme et l'emmène. Le roi offroit alors une amnistie, les deux époux en profitèrent. M. Deshoulières obtint un emploi dans le service, et madame Deshoulièresse livra à son goût pour la poésie. Elle a fait des ballades, des chansons, des dialogues, des églogues, des élégies, des épigrammes, des épltres, des rondeaux, des sonnets, des madrigaux, des stances, des idylles, des odes et des tragédies. Ily a, dans ses idylles, une harmonie, une facilité, une douceur, que Fonte* nelle et Lamotbe ont vainement tâché d'imiter; on trouve aussi, dans ses poésies, un grand nombre de belles pensées. Elle est 4 seule femme dont les œuvres offrent une foule d'excellens vers passés en proverbes, En voici quelques-uns. En décrivant le printemps avec une élégance remarquable, dmsla charmante idylle des Oiseaux , elle dit

OU brilloient les glaçon., on voit naître les roi", , , , , Et jamais dan. les boil on n'a vu les oorbeaux, Des rossignols emprunter le ramage. Et dans la fameuse idylle des Moutons t Celte Rère raison , dont on fait tant de bruit, contre les paMiODl n'est pas unsûr remède) Un peu de vin la trouble, un enfant la séduil, Et déchirer un cœur qui l'appelle la ton aide , Est tout l'effet qu'elle produit: Toujours impuissante et sévère, Ëfle s'oppose & tout et ne surmonte rien, etc. Ces vers sont d'une grande beauté, tout le monde les sait par cœur. Néanmoins il est assurément très-faux que la raison soit inutile et toujours impuissante: en même temps le précepte de Boileau n'en est pas moins juste: Rien i n'est beau qllc le vrai, le vrai seul est aimable. Si ées veVs de madame Deshoulières se VrouVoîéntdatis un ouvrage offert comme un ouvrageihoral, on ne pourroit en louer que k précision étlàtournure; et d'ailleurs, on diroît que l'essentiel y manque, la justesse de la pensée, et lesbons esprits n'admireroient pas de telsVers. Mais dans cette idylle, c'estune personne mélancoliqueetmécontente qui parle; on settt que, sous ces allégories, elle exhale le chagrinsecret d'un amour malheureux et mal combattu; alorselle exprime safoiblesse,et cesmêmes vers, qui seroient mauvais et répréhensiblesdans un oucvrage de morale, sont naturelset vrais dans la bouche d'une femme qui vettt'oéderfcu penchant qui la domine.Ce ton d'humeur contre tout ce qui s'oppose à l'amour, rend cette idylle plus poétique: madame Deshoulicres a du le prendre; c'est une espèce de fiction qui ne fait aucun tort au caractère de l'auteur; elle n'a p< l t eu le projet de faire parler une personne raisonnable; toutes ses idylles ne sont que des rêveries d'un cœur foible et sensible. Voici encore quelques vers de madame Deshoulières, aussi beaux , et d'une morale irréprochable: Pourquoi l'applaudir d'être belle ? Quelle erreur fait compter la beauté pour un bien! A l'examiner, il n'est rien Qui cause autant de chagrin qu'elle le tait que aur les cœurs ses droita sont absolut, Que tant qu'on est belle on fait naître Des désirs, des transports et des soins assidus; Mais on a peu de tempsàl'être, Et long-tempsà ne l'être plus. L'amour-propre est, hélas! le plussot des amours; Cependant des erreurs il est la plus commune. Quelque puissant qu'on toit en richelle, en crédit, Quelque mauvaissuccès qu'ait tout ce qu'on écrit, Nul n'eat content de sa fortune, Ni mécontent de son esprit. Les plaiairl sont amers, sitôt qu'on en abuic; U est bon de jouer un peu, Mais il faut seulement que le jeu nous amnaet Un joueur, d'un commun aveu, N'a rien d'hiimain que l'apparence, Et d'ailleurs il n'est pas si facile qu'on pense, D'être fort honnête homme et de jouef gros jeu Le désir de gagner, qui nuit et jour occupe, Est un dangereux aiguillon , Souvent, quoique l'esprit j quoique le cœur soit bon On commence par être dupe, On finit par être fripon» Deux chemins différens et presqu'aussi battus, Au temple de Mémoire également conduisent Le nom de Pénélope et le nom de Titus , Avec ceux de Médée et de Néron s'y lisent t Les grands crimes immortalisent, Ainsi que les grandes verlu., Madame Deshoulières eut le malheur inconcevable de protéger Pradon contre Racine. Lorsque la Phèdre de ce dernier parut, elle fit, au sortir de la première représentation, le sonnet si connu et si peu digne d'elle, qui commence ainsi : Dans un fauteuil doré> Phèdre, tremblante et blême) Dit des vers oh d'abord personne n'entend rien. Sa nourrice lui fait un sermon très-chrétien, Sur l'horrible dessein d'attenter à loi-atm.. Une grosse Aride, etc. Ce sonnet étoit moins une satire de la pièce qu'une mauvaise plaisanterie, qui Avoit surtout pour objet l'actrice qui jouoit Àricie.L'auteur répandit ces vers sans se nommer, et 011 les attribua généralement au duc de Nevers, qui s'étoit déclaré contre Racine. Les amis do Racine, dans cette erreur,parodièrent le sonnet d'une manière injurieuse pour le duc de Nevers, et pour la belle Hortense, duchesse de Mazarin, sa sœur. Damun palais doré, Damon, jaloux et blême, Fait iites vert où jamais personne n'entend rien, etc. Le duc ne douta point que cette outrageante parodie n'eut été faite par Despréaux et Racine, quoiqu'ilsla désavouassent hautement; le duc, dansles premiers transports de sa colère, déclara qu'il feroit assommer les deux poètes: un prince, ami des lettres, le fils dit grandCondé, pritRacine et Despréaux tous sa protection;il fit direau duc de Nevers, qu'il regarderait comme faites à lui-même, les insultes qu'ons'aviserait de leur faire; en même temps il écrivit aux deux amis pour leur offrir un asile dans son palais: Si vous êtes innocens, leur disoit-il, venez-y ; et si vousêtes coupables, venez-y encore. Au milieu de ce tumulte, on sut que le chevalier de Nantouillet,le comte de Fiesqne, Manicamp et quelques autres, avoient faitdans un repas cette sanglante parodie, et que madame Deshoulières étoit l'autenf du sonnet contre Phèdre;le plus grand tort de madame Deshoulières est de n'avoir pas déclaré la vérité dès le premier moment de la querelle: ilestinexcusable de laisser un instant retomber sur un autre le ressentiment causé par une satire dont on est l'auteur. Au reste, cette affaire, qui avoit fait craindre des suites si fft. cheuses, n'en eut aucune (i). Il seroit sans (1) Ce duc de Nevers, ami de madame Deshoulières, et grand-pde de M. le duc de Nivernois, avoit du talent pour la poésie. Ses meilleur" vers sont ceux qu'il fit contre l'abbé de Rancé, réformateur de la Trappe, qui avoit réfuté plusieurs passages du livre intitulé: Maximes des Suints, de Fénélon: Cet abbé , qu'on croyoirpétri de sainteté, Vieilli dans 14-si déserts et dans l'humilité, Orgueilleux de ses croix, boum de sa souffrance , Rompt ses sacrés statuts, en rompant le silence j Et contre un grand prélat n'animant aujourd'hui, Dit fond de ses déserts déclame contre lui; Et moins humble de cœur que fier de sa doctrine, Ose enfin décider ce que Rome examine. Bancd ne rompaite point le silence en écriant, rt sur des erreurs dangereuses; et il n'en ftloit pas moins tm doute à désirer que madameDeshoulières n'eût l,as fait ce mauvais sonnet, mais un seul impromptu de ce genre ne prouve rien contre le caractère; pourquoi seroit-on plussévère pour cette muse si charmante qu'on ne l'est pour le prudent Fontenelle, qui a fait contre Racine la plus indigne et la plus absurde épigramme (i) ? MadameDeshoulières, épouse fidèleet bonne mère, eut des mœurs irréprochables.Le grand Condé fut en vain au nombre de ses adorateurs. La tragédie de Gênseric attira à masaint en combattant un mauvais livre: mais ces vers sont beaux. D'ailleurs Rancé avoit composé son ouvrage avant l'examen des Maxime. des Saints. (1) La voici:c'est au sujet d'Athalie. Gentilhomme extraordinaire, Vrai suppôt de Lucifer, Pour avoir fait pin qu'Esther, Comment diable as-tupu faire 1 Une personne qui ne connoissoit pas cette honteuse t'pigramme, et à laquelle onlalisoit tout haut, la retourna sur-le-champ de la manière suivante : Génie extraordinaire, Esprit plus pur quel'éiher, Pour avoir fait mieux qu'Esther, Comment donc .tu pu faire ? dame Deshoulières des vers satiriques, mieux fondés et mieux faits que les siens en ce genre, et qui se terminent ainsi: Auteur de qualité, Vous vous cachez en donnant cet ouvrage, C'ct fort bien fuit de se conduire ainsi; Mais pour agir en personne bien sage, Il nous falloit cacher la pièce aussi. Madame Deshoulières mourut en 1694 On a lois au bas de son portrait, à la tête de ses œuvres, ces quatre jolis vers: Si Corine en beauté fut célèbre autrefois, Si des vers de Pindare elle effaça la gloire, Quel rang doivent tenir au temple de Mémoire, Les vers que tu vas lire et les traits que tu vois ? MademoiselleDeshoulièresfit aussi des vers, mais très-inférieurs à ceux de sa mère. Ou admira encore, dans ce siècle, les talens poétiques de madame la comtesse de la Suze. Mademoiselle de Scudéri a fait d'elle un grand éloge dans son roman de Clétie. Hésiode, endormi sur le Parnasse, voit les muses en songe: Calliope lui montre les poëtes qui naîtront dans la suite des temps, et s'attache surtout à fixer son attention sur la comtesse, dont l'auteur trace le portrait le plus flatteur. Malgré ces éloges, les élégies de madame de la Suze sont fades et ennuyeuses. L'auteur affecte de se montrer très-passionné;ses vers n'en sont pas moins froids, et cette prétention leur ôte le ton de pudeur, de retenue, et la délicatesse qui feront toujours le premier charme des écrits d'une femme. Madame de la Suce étoit fille du maréchal de Coligny: elle vécut en fort mauvaise intelligence avec son second mari, le comte de la Suze; elle se sépara de lui. Ils étoient tous deux protestans; madamede la Suze se fit catholique, afin, dit la reine Christine de Suède, de ne voir son mari, ni en ce monde, ni en l'autre; par la suite elle fit casser son mariage. On conte que madamedelaSuze,plaidant au parlementcontre madame de ChAtillon, se trouva près d'elle, dans la salle du Palais. M. de la Feuillade, qui donnoit la main à madame de Châtillon, dit à madame de la Suze, qui étoit accompagnée de Benserade: Madame, vous avez la rime de votre côté, et nous avons la raison du nôtre. Aussi ne dira-t-on pas, répondit madame de la Suze, que nous plaidons sans rime ni raison. Les autres femmes de ce temps, qui se distinguèrent par leurs talens littéraires, furent en grandnombre : les principales sont madamela comtesse de Brégi, qui a laissé plusieurs petits ouvrages, et qui fit des questionsd'amour, auxquelles Quinault répondit en vers, par ordre de Louis XIV; madame la comtesse de Murât, qui a fait des contes et de jolis vers; mesdemoisellesl'Héritier,Serment, dela Vigne, de Louvencourt; madame de Saint-Onge, auteur de plusieurs opéras, entr'autres du ballet des Saisons, qui eut beaucoup de succès; mademoiselleCbéron, dans laquelle on admira une rare réunion de talens

son poëme en vers

des Cerises renversées est un charmant petit ouvrage, écrit avec autant d'esprit que de naturel et de galté. MademoiselleChéron joignoit au talent de la poésie celui de la peinture; elle peignoit également bien le portrait et l'histoire. Lebrun la fit associer à l'académie de peinture et de sculpture; ses tableaux les plus célèbres sont 'une Fuite en Égypte, Saint Thomas d'Aquin, Jésus-Christ au tombeau, un grand portrait de Péréflxe, archevêque de Paris, qui fut placé dans les écoles des Jacobins de cette ville; Cassandre interrogeant un génie sur les destinées de Troie:le seul portrait qui soitrestéde madameDeshoulièresest de la main de mademoiselle Chéron, Cette personne extraordinaire savoit parfaitement le latin; elle étoit bonne musicienne, et jouoit de plusieurs instrumens. Elle épousa, A soixanteans, un homme de son Age , M. Lchay , ingénieur du roi: elle mourut en 1711. L'abbé Bosquillon fit, pour mettre au bas de son portrait, ces quatre.vers: De deux talcns exquis l'assemblage nouveau Rendra toujours Chéron l'ornement de la France; Rien ne peut de sa plume égalerl'excellence, Que les grâces de son pinceau. Mademoiselle Descartes, nièce du célèbre philosophe René Descartes, soutint dignement l'honneur de ce beau nom; elle écrivoitingénieusementton vers et en prose. On vanta beaucoup, surtout, deux pièces de sa composition; Tune adressée à mademoiselle de la Vigne, son amie (dont on a déjàparlé , et intitulée: L'Ombre de Descartes à mademoiselle de la Vigne;l'autre, qui a pour titre: Relation de la mort deDescartes, en vers et en prose; il y a de fort beaux détails dans cet ouvrage. L'auteur dit que la nature, irritée que Descartes eût osé lever le voile qui la couvre, hâta sa mort pour s'en venger; voici comment elle exprima cette idée ingénieuse et poétique: La nature étonnée, Se sentant découvrir , en parut indignée. Téméraire mortel , esprit audacieux, Apprends qu'impunément on ne voit pointles dieux.? Telle que dans un bain, fière et belle Diane, Vous parûtes aux yeux d'un trop hardi profane, Quand cet heureux témoin de vos divins appas, Paya ce beau moment par un si prompt trépas, Telle aux yeux de René, se voyant découverte, La nature s'irrite et conjure sa perte, etc. MademoiselleBernard, amie de Fontenelle, a fait quelques romans, loués à l'excès par Fontenelle; le meilleur est Éléonore d'Yvrée. Mademoiselle Bernard fit jouer Laodamie, sa première tragédie, pièce très-foible d'invention et de style, mais qui eut cependant vingt représentations. Mademoiselle Bernard montra beaucoup plus de talent dans Brutus» sa seconde tragédie, qui tut vingt-cinq représentations. Il y a dans cette pièce, comme dans le Brutus de Voltaire, un envoyé de Tarquin, qui parle dans le sénat avec beaucoup de hardiesse et de noblesse; cette tirade finit ainsi Les Romains sont en proie à leur aveuglement, Ils ne consultent plus les lois , ni lajustice, Un caprice détruit ce qu'a fait un caprice. Le peuple, en ne suivant que sa légèreté, Se flatte d'exercer sa fausse liberté, Et par cette licence impunément soufferte , Triomphe de pouvoir travailler à sa perte. Le plus grand mérite de cette pièce est d'avoir donné à Voltaire l'idée d'en faire une sur le même sujet. Brutus est peut-être la meilleure tragédie de ce grand poëte, qui n'a pas dédaigné de prendre dans la tragédie de mademoiselle Bernard, un mot d'une très-grande beauté. Voici les deux passages ? BRUTUS. N'acheve pas;dansl'horreurqui m'accable, Ali!laisse encor douter & mon esprit confus, S'il me demeure un fils, ou si je n'en ai plus. TITUS. Non, vous n'en avezpoint. Dans la pièce de Voltaire, Brutus dit: De deux fils que j'aimois les dieux m'avoient fait père, J'ai perdu l'un; que dis-je ! ah malheureux Titus! TITUS.. Non, vous n'en avez plus. Mademoiselle Bernard a laissé beaucoup de jolies pièces fugitives envers; on cite entr'autres celle qui a pour titre: L'Imagination et le Bonheur. Mademoiselle de la Force, auteur de plusieurs romans;le plus agréable est la Reine de Navarre. Madame de Villedieu, qui a fait une multitude de romans. Madamede SaintAnge,porte aimable, dont plusieurs jolies chansons ont passé jusque nous. Madamela comtesse d'Aulnoy, à laquelle les enfaus doivent tantde contes de fées. Madame la comtesse de Caylus, qui a laissé de si cliarrnans Souvenirs. Mesdemoiselles de la Charce, filles du marquis de la Cliarce, qui ont célébré en vers les exploits de LouisXIV. La duchesse de la Vallière, qui écrivit do si touchantes réflexions sur la Miséricorde de JOieu. La durhesse de Netnoul's" à laquelle nous devons d'excelleus Mémoires sur lafronde. Madame de Motteville,qui en a fait de si véridiques sur la régence d'Anne d'Autriche. La marquise de Villars,ambassadrice en Espagne, qui a laissé aussi des Mémoires trèsagréables sur l'Espagne. Mirie-ÉléonoredeRohan, fille d'Hercule de Rolian-Guéménée, duc de Montbazon, abbesse deMalnoue, qui fut à la fois et une sainte religieuse et un savant auteur; elle composa, sous le titre de Morale de Salomon, une paraphrase sur les psaumes de la pénitence, avec des exhortations remplies de force et d'onction. Cette illustre et pieuse abbesse mourut en 1681. Mademoiselle de Razilly, surnomméeCalliope, parce qu'elle n'a traité que des sujets héroïques. Louis XIV lui fit une pension. Ou pourrait placer encore une multitude de femmes auteurs dans cette nomenclature; maisc'en est assez pour prouver que, sans compter cellesquiont eu sur la littérature française une véritable influence, les femmes dans le siècle de Louis XIV ont plus généralement cultivé les lettres, que dans le siècle qui vient de s'écouler, et surtout les femmes placées dans les premières classes de la société. MADAME DE MONTESPAN. Les préceptes de la morale, tracés par une main divine, ne forment point deux codes différens, l'un pour les hommes, et l'autre pour les femmes:le suprême législateur prescrit les mêmes vertus et les mêmes devoirs aux deux sexes; il demande seulement à l'homme plus de bravoure, parce qu'il lui a donné plus de force physique: il nous demande à tous le niânic courage d'esprit, parce que nous avons tous des Ames également susceptibles de sentimens nobles,élevés et généreux; maisl'homme, dominateur de la sociélé, a fait un autre code particulier pour lui, qu'il a nommé les lois de l'honneur;loissouvent injustes et bizarres, et desquelles on a retranché les devoirs les plus difficiles à suivre et les préceptes les plus austères. Ainsi, par exemple, les écarts et les erreurs de l'orgueil et de la vanité n'entraînent point les hommes dansla route du déshonneur; et souvent même des folies coupables, dans ce genre, jettent de l'éclat sur leur existence; ils peuvent, enfin, se passionner pour une fausse gloire sans perdre l'estime publique. En même temps, ils it voulu que les femmes demeurassent touj" .rs assujéties à ces lois inflexibles et divines, qui ne souffrent ni adoucissement, ni composition: ainsi c'est entre les mains des femmes qu'ils ont confié le dépôt sacré de la véritable morale; et en effet, parmi eux, le petit nombre de ceux qui veulent vivre en sages, sont forcés d'adopter les principes et les mœurs des femmes vertueuses. Mais cette morale austère et parfaite ne pourroit se soutenir, si elle n'étoit pas contenue par la plus puissante autorité; il lui falloit pour bue la religion : il est donc nécessaire que les femmes aient des sentimena religieux; celles qui n'en ont point, deviennent bientôt, avec plus ou moins de retenue, ce que Ninon appeloit une femme honnête homme. Athènes de Rochechouart , marquise de Montespan, avoit de la fierté dansle caractère, de l'élévation dans rAme; mais elle dirigea mal ces nobles sentimens, qui dégénérèrent en vanité puérile. Elle oublia que la dignité personnelle d'une femme vertueuse, placéemême dans les rangs secondaires de la société, doit être aussi imposante, à certains égards, que celle d'une souveraine environnée de toutes les pompes de la royauté , et àlaquelle nul de ses courtisans n'oseroit dire qu'elle est belle: telle est la délicatesse et la plus grande marque d'un profond respect; une femme irréprocbable , quelle que soit sa naissance, peut l'obtenir aussi bien qu'une reine. Madame de Montespan vouloit deslouanges; elle préféra un encenssi commun, si prodigué, aux hommages de l'estime et de l'admiration. La tournure originale et piquante de son esprit séduisit Louis XIV, autant que sa beauté. Elle régnalong-tempssur le cœur de ce monarque; mais son humeur impérieuse r en bannit peu à peu. Louisse livra à un sentiment plus solide et plus digne de lui, pour madame de Maintenon:il ordonna à madamede Montespan de quitterla cour, en 1680; elle avoit alors quarante ans. Elle avoit eu à la cour le mérite d'aimer les talens et lu littérature, et la gloire d'avoir protégé Molière et Quinault. Belle encore lorsqu'elle quitta la cour, elle se jeta de bonne foi dans les bras de la religion, et elle fit une pénitence austère, qui dura jusqu'à la fin de ses jours, c'est-àdire plus de vingt ans. Dès les premiers momens de sa conversion, elle offrit au marquis de Montespan de se remettre entre ses mains, ou de se confiner dans le lieu qu'il voudroit indiquer. Cet époux, si justement irrité, répondit qu'il ne vouloit ni la recevoir, ni lui rien prescrire, ni entendre parler d'elle. Ainsi cette Ame hautaine, perdue par la vanité, essuya toutes les humiliations, les rebuts d'un époux outragé, l'abandon du fils qu'elle avoit eu de lui ( le duc d'Antin), les froideurs de ses enfansillégitimes et les insolences de ses domestiques. Ses femmes lui manquèrent souvent de respect; elle s'étoit fait une lui de le souffrir comme une expiation de sou orgueil passé. Elle ennoblit aux yeux du mondecet abaissement volontaire par une charitésansbornes.Réduite au simple nécessaire,elledistribuoit des sommes Inuneiises aux pauvres, elle ne travailloit que pour eux; ellemultiplia les jeûnes , les prières; elleimagina un genre de macération aussi ingénieux que cruel: pour se punir du plaisirqu'elle avnit trouve jadis à porter des parures mondaines, elle fit faire des colliers , des bracelets , des ceintures et des jarretière de crin avec Je petites pointes de fer, qu'elle porta constamment tous les jours, jusqu'à la mort. C'étoit un moyen certain de maudire à toute heure les inventionsdu luxe et de la coquetterie. Elle mourut aux bains de Bourbon, en1707, ilgéc de soixante-six ans. Marie-Madeleine-Gabrielle sa sœur,abbesso de Fontevrault, eut un mérite supérieur; elle savoit le grec et le latin, elle laissa un grand nombre de manuscrits. Elle mourut à cinquante-neufans, en 1704. L'esprit étoit héréditaire dans cette famille; le maréchal de Vivonne, frère de madame de Montespan, fut très-célèbre par ses bons mots. MADAME DE MAINTENON. J'ai donné au public, il y a cinq ans, un ouvrage, dans lequel j'avais rassemblé avec beaucoup de soins, de temps et de recherches, tout ce que l'histoire et les mémoires du temps, même ceux de Dangeau, qui sont manuscrits, peuvent offrir de relatif a madame de Maintenon;les particularités de sa vie, qui ne pouvoient entrer avec agrément dans un roman, étoient placées dans des notes à la fin du volume, rien n'étoit omis de ce qui la concerne; ainsi je m puis présenter dans l'article qu'on va lire, qu'un extrait et un résumé de cet ouvrage, et dans lequel j'insérerai seulement quelques réflexions nouvelles. Peu de mois après la publication de Madame de Maintenon, on fit paroltre une nouvelle édition de ses Lettres. On rendit compte de ces Lettres dans le Journal de lEmpire, d'une manière si ingénieuse, et en même temps si honorable à la mémoire de madame de Maintenon,que j'insérai ce morceau dans la préface de la troisième éditiondeMadame de Maintenon,qui paroissoit dans ce moment. Je vais le donner encore ici, non parce qu'il renferme un suffrage flatteur pour moi, mais parce qu'il contient sur madame de Maintenon des réflexion» remplies de finesse et de solidité. L'auteur, après avoir annoncé les Lettres de madame de Maintenon , continue ainsi: « Ce recueil de lettres est un monument à »la fois historique etlittéraire, qui achèvera » de donner une haute idée du tulent épisto- » laire des femmes: ce scroit la partie la plus »brillante et la plus intéressante peut-être de » la collection que nous avons annoncée plu- »sieurs fois, si le caractère de madame de »Maintenon étoit mieux connu et plus justc- »ment apprécié(i).Peut-être aussi la »pureté de ses vertus trouve-t-etle anjour- » d'hui moins d'admirateurs que d'incrédules, » quoiqu'on n'ait aucun motif d'en clouter

on

»croiroit dansle monde manquer de pénétru- »lion, si l'on ne supposoit des défauts habinlement déguisés, qui rabaissent ces qualités »extraordinaires. Les méchans se croient »malins, et ils prennent la malignité pour » de la finesse. Il y a bien des gens dont tout » l'esprit consisteà croireles autres corrompus, »et qui ne se garantissent d'être dupes qu'en »supposant tout le monde fripon: c'est ce » qu'ils appellent la connoissancedes homme?. 11 étoit réservé à une femme de connoitre »lemérite tout entier de madame de Main- (t) Les points indiquent tics lacuDes, cc morcenn n'étant qu'un entrait. » tenon, et d'en faire le portrait le plus na- » turel, le plus vrai et le plus incroyable. Puur » en prendre l'idée que madame de Genlis en » a donnée dans son ouvrage, il faudroit oser » croire A la perfection de la vertu; et cette » foi est aussi rare que la perfection même. » parce qu'elle en est le plus noble principe. » Je ne sais quel honneur on peut trouva » dans cette espèce d'incrédulité; car appa- » rernmcnt on ne nieroit pas dans les autres » ce qu'on trouveraiten soi-même, et l'étendue » de la foi est ici la mesure de la grandeur » d'Ame. Tout homme qui refuse de croire »une action sublime, parce qu'il la juge im- » possible, se juge le premier, et s'avoue in- »capable de la faire. On ne peut se déshonorer »plus finement. Madame de Maintenon dit » dans une de ses lettres: Oh 1 non assuré- » mllnt, je ne me suispas mise DÛ je suis, » jene Vauroisnipu, nivoulu; mais voilà »commeles hommesjugent Je suis où vous »me voyez sansVavoir désiré, sans l'avoir »espéréy sans Vavoirprévu. Il y a là un »caractère de bonne foi qui est évident pour » tout homme qui connott le monde. Tarn » qu'on n'y réussit pas, on se fait gloire de »n'avoir aucun projet; mais lorsqu'on est ar- » rivé à ses fins, qui est-ce qui ne s'attribue » pas quelque chose de sa fortune? Quelle » vraie philosophie que celle qui mettoit ma- » dame de Maintenon au- dessus même d'une J) vanité si naturelle et si délicate! Qui pou- » voit l'empêcher de se laisser attribuer de la » prévoyance, des desseins, de la force d'es- » prit avec des vues légitimes, si ce n'est la » vérité et la candeur de son Ame? Sa gloire, » il faut l'avouer, est d'une espèce bien extraor- » dinaire! et si Ton est forcé de reconnoîtrc » qu'elle n'a employé A la cour d'autre habileté » que celle d'une conduiteirréprochable et » d'unepiétésincère, sa fortune est le plus m bel éloge de Louis XIV, je dirois même de » la vertu. Ce qui distingue l'esprit de ma- » dame de Maintenon, c'est la solidité et la » justesse. Son style étoit formé par le bon » sens; il est si plein de raison, de goût et de » décence, qu'on peut dire que c'est avoir » beaucou p profité que d'y trouver de l'ngré- » ment. Je ne crains pas d'avancer qu'il est » plus classique que celui de madame de Su- » vigné; s'il est moins étincelant d'imagination » et de gatté, la pureté et la correction qui le » distinguent, sont accompagnées de tant de » grâces, qu'elles semblent moins des qualités » acquises que des dons naturels. » — Feuilleton signé de la lettre Z. du Journaldel*Empire. Samedi 28 juin 180G. La nature ne produit ni des monstres, ni des Ames tellement fortes et pures, qu'elles soient à l'abri de tout égarement. La scélératesse et la perfection tiennent à de mauvais penchans, ou a d'heureuses dispositionsque l'éducation et de certaines circonstances ont concouru à développer. Tout sembla se réunir pour donner à madame de Maintenon ces prin. cipes invariables, cette sensibilité pour les malheureux, et cette perfection de caractère qui la rendirent la personne la plus accomplie de son siècle. Elevée par une mère remplie de raison et de piété, sa première éducation fut excellente; ensuite l'école utile et sévère du malheur acheva de former son cœur et son esprit. Elle souffrit toutes les inégalités, toutes les hauteurs que les caractères impérieux et durs font supporter a ceux qui sont dans leur dépendance; elle prit l'habitudede la patience, et l'aversion des caprices. Après cette épreuve, elle devint la compagne et la garde-malade d'un homme infirme, et licencieux dans ses discours ainsi que dans ses écrits. Le mauvais ton de Scarron contrastoit trop avec le sien, et avec toutes ses habitudes, pour ne pas affermir en elle le goût de toutes les bienséances. Parvenue à l'Age mûr, elle vit dans madame de Montespan les agitations, les remords du vice, alors même qu'il paroit être heureux; elle vit l'abus de la faveur, et toutes les manœuvres de l'intrigue; enfin elle eut l'avantage d'étudier long-temps la cour sans y jouer un rôle, sans y être remarquée, sans y causer d'ombrage. Quand elle y régna, elle en connoissoît les mœurs, tous les personnages, tous les intérêts; elley portala prudence, la sagesse, les vertus que doivent donner une grande pénétration naturelle, une observation suivie, le mépris de l'intrigue et de la flatterie, l'horrear de l'injustice et de la mauvaise foi. L'adversité avoit à la fois élevé son âme, et assoupli son caractère; et c'est ainsi qu'elle parut, et qu'elle fut en effet supérieure à tout ce qui l'entonroit, et à sa fortune. Françoise d'Aubigné, marquise de Maintenon, petite-fille de Théodore-Agrippa d'Aubigné, naquit le 8 septembre i635, dans une prison de Niort, où étoient renfermes Constant d'Aubigné son père, et Anne de Cardillac su mère, fille du gouverneur du ChAteau-Trompette à Bordeaux. En 1639, madamed'Aubigiio obtint l'élargissement de son mari, qui passa aux Iles avec sa famille. Durant le trajet, lu jeune Françoise, Agée de quatre ans, tomba dangereusement malade:au bout de quelques jours, on la crut morte, on alloit rattacher sur la planche fntale pour la plonger dans la mer; madame d'Aubigné voulut l'embrasser encore une fois; elle prit dans ses bras ce corps inanimé, et en le pressant contre son sein, elle sentit un foible battement de cœur. C'est ainsi que fut sauvée cette enfant, à laquelle le ciel réservoit de si hautes destinées. n'Anbigné fit fortune a la Martinique; maistou jours incorrigible, sa passion pour le jeu le ruina promptement. Il mourut, et ne laissa que des dettes; sa femme revint en France, et succomba bientôt à ses chagrins. Mademoiselle d'Aubigné, orpheline et dans l'enfance encore, fut recueillie par sa tante, madame de Neuillant, qui la traita avec une extrême dureté, et qui ne put réussir à lui faire abjurer le calvinisme, dans lequel on l'avoit élevée. On la mit au couvent; elle prit en amitié une religieuse, qui obtint d'elle, par la douceur et par la raison, ce qu'elle avoit obstinément refusé aux menaces et A la rudesse. A seize ans elle épousa Scarron, et ce fut une fortune pour elle: son esprit, ses grâces, sa modestie et sa douceur attirerent chez elle la bonne compagnie; elle réforma le ton de cette maison, elle y établit l'ordre et la décence. La société des personnes les plus aimables de la cour et des gens de lettres les plus distingués,lui donna cette politesse, ces manières nobles, ce goût pour la conversation et pour la littérature, qui la rendirent aussi remarquable par ses agrémens, qu'elle étoit supérieure à toutes les femmes de son temps, parsa profonde connoissance du monde et des hommes, sa prudence, sa raison et la solidité de son esprit. Par le plus heureux enchaînement d'idéeset d'évènemens, chaque incidentde sa vie devint pour elle une expérience utile, chaque réflexion produisit dansson esprit une lumière de plus, et servit à l'affermir dans ses principes. Eufin, elle fit le bonheur de l'homme impotent qui l'avoit choisie pour compagne. Ses soins assidus et son attachement adoucirent pour lui des maux intolérables, et lui firent supporter la plus pénible existence. Devenue veuve, madame Scarron retomba dansla misère et se retira dans un couvent: elle n'en sortoit que l'été pour aller de temps en temps passer quelques jours à la campagne chez ses amis. Ces établissemens passagers chez les autres, sont pour les gens riches des préférences dont on leur sait gré, mais pour les personnes entièrement dénuées de fortune, 011 les regardecomme une hospitalité généreuse qui doit inspirer de la reconnoissance. Madame Scarron connoissoit trop bien le monde pour n'avoir pas fait cette remarque, et elle avoit trop d'élévation d'âme pour ne pas chercher à s'affranchir de cette espèce d'humiliation; elle en trouva le moyen en se rendant utile aux amies qui la recevoient, et surtout à la marquise de Montchevreuil chez laquelle, tous les uns, elle passoit la plus grande partie des étés. Madame Scarron, qui possédoit tous les agrémens et toutes les perfections d'une femme, étoit d'une adresse extrême, elle savoit broder d'une manière inimitable: elle fit pour la marquise de Montchevreuil un meuble tout entier, et afin de le terminer promptement, elle se levoit tous les matins avec le jour, et elle y trarailloit sans relâche. Dans cette situation, un homme de qualité, très-riche et jeune encore, devint amoureux de madame Scarron, et lui offrit sa main, qu'elle refusa sans hésiter, parce qu'il étoit sans principes et sansesprit.Ses amis blAmèrent ne refus qui, danssa détresse, faisoit tant d'hon- lieur à son caractère

maisles protecteurs, ennuyés des sollicitations,voudroient que les protégés acceptassent toujours à tout prix ce qui pourroit leur donner de la fortune, et par conséquent leur tenir lieu des grâces qu'ils demandent. Cependant on sollicitoit en vain une pension pour madame Scarron; ayant perdu l'espoir de l'obtenir, elle alloit accepter les propositions d'une princesse étrangère,et se disposoit à partir pour le Portugal, lorsqu'elle eut une entrevue avec madame de Montespan, qui lui fit donner la pension, et le voyage de Portugal fut rompu. Peu de temps après, madame Scarron, choisie pour élever secrètement les enfuns du roi et de madame de Montespan, vint à la cour; le roi avoit beaucoup de prévention contre elle, parce qu'il la croyoit précieuse et pédante. Ce qui pouvoit le mieux détruire ces préventions, étoit le déndment absolu de prétention, d'ambition et de desseins. Madame Scarron n'aspiroit qu'au repos, elle ne vouloit que s'assurer une douce indépendance:la fortune la servoit malgré elle, et à son insu elle lui préparoit des chaînes éternelles et le sort le plus éclatant. Sa simplicité parfaite, sa franchise etsa modestie étonnèrent le roi, qui s'étoit fait d'elle une idée si diM" rente. L'étonnement dans ce genre est unesorte d'admiration; c'étoit commencer mieux que par l'estime: l'amitié qui suit ordinairement un tel sentiment, doit avoir plus de solidité et plus d'ascendant que l'amour. Madame de Montespan se livra bientôt à toute la colère d'une bienfaitrice qui se croit trahie, et à tous les emportemens d'une favorite qui craint de se voir supplantée. Sa jalousie servit peut-être à éclairer le roi sur une passion que l'Age de madame Scarron devoit l'empêcherde s'avouer, et même de reconnoltre au fond de son cœur. L'amour est si bizarre,que souvent l'idéed'une impossibilité chimérique l'éteint avant qu'il ait pu se développer: c'est un feu ardent et fugitif, qu'un peu de cendre, une foible poussière étouffe dèssa naissance, ou dont unsouffle léger fait un incendie. Madame Scarron, tranquille au milieu de ces agitations, n'employoit son crédit naissant qu'à rapprocher le roi d'une épouse estimable trop long-temps négligée. Louis trouvoit un charme secret en écoutant la voix du devoir, c'étoit céder à celle de l'amitié; tout étoit nouveau pour lui dans ce nouvel attachement. Fatigué de tant de conquêtes faciles, ayant épuisé toutes les séductions de la galanterie, il entre- » yoyoit d'autres plaisirs, une autre source de bonheur, enfin, ce qui vnloit mieux encore pour un homme qui, dans ce genre, devoit être blasé, il prévoyoit de grands obstacles. Toutes ces idées furent long-temps vagues et confuses dans sa tête; mais le premier voyage à Barrège, de madame Scarron, contribua surtout à les fixer. Elle conduisit aux eaux le jeune duc du Maine, fils du roi et de madame de Montespan, et boiteux depuis sa naissance.Le roi ordonna à madame Scarron de lui écrire régulièrement pendant toute la durée du voyage;il demandoit des lettres; madame Scarron n'écrivit que des bulletins: elle eut le bon goût de sentir qu'elle devoit paroltre croire que le roi, en donnant cet ordre, n'avoit désiré que recevoir régulièrement et avec détail des nouvelles de son fils. Une femme ordinaire n'eût pas manqué de saisir cette occasion de chercher à montrer de l'esprit. Il falloit une bien grande supériorité pour être audessus d'une prétention si naturelle, ou pour la sacrifier. Le roi fit aisément ces réflexions, et d'autant plus qu'il n'ignoroit pas que personne n'écrivoit mieux que madame Scarron;il loua même cette modestie délicate et respectueuse. Le duc du Maine fut malade; madame Scar- ron passa plusieurs nuits de suite; elle avoit un sentiment si profond de ses devoirs, quelle ne songea même pas à faire valoir de tels soins, elle n'en parla point: mais le médecin en instruisit le roi, en lui apprenant que madame Scarron, dans une autre maladie beaucoup plus ancienne de son jeune élève, s'étoit conduite de même. La reconnoissance paternelle de Louis acheva ce que l'estime et l'inclination avoient commencé. Madame Scarron, à son retour deBarrège, fut reçue de manière à surprendre, à inquiéter tous les courtisans, et A désespérer la favorite. On ne concevoit rien à un sentiment toujours tendre et retenu dont tous les témoignages étaient des marques de considération, et qui ne se trahissoit que par une confiance intime. Madame de Montespan, dévorée de jalousie, n'avoit ni des prétextes pour la faire éclater, ni le droit de se plaindre. On ne donnoit point de fêtes, on ne prodiguoit que des preuves d'estime: qu'opposer à un tel attachement?lesséductions de la coquetterie? on apprenoit tous les jours à les mépriser:la fraîcheur de la jeunesse et de la beauté? on préféroit à tout leur éclat, la raison , la douceur, l'esprit, et des grâces simples et naturelles. Madame Scarron reçut de Louisycomme gouvernante de ses enfnns, des gratifications, et doutant plus honorables, qu'elles étoient méritées par des soins et un dévouement sans bornes. Le premier usage que madame Scarron fit de son aisance, fut d'établir à Neuilly une école, composée d'abord de vingt pauvres orphelines, qu'elle porta peu de temps après à quarante, en la transférant à Noisy. La charité n'a point d'espions, on fut long-temps sans connoltre cette bonne œuvre; enfin le roi la découvrit et voulut s'y associer:le nombre dei jeunes orphelines fut plus que double; leur bienfaitrice ne fit plus alors un mystère de cet établissement, afin d'en donner tout l'honneur au roi. Jugez de mon plaisir( écrivoit elle à une de ses amies), quandje reviens lelongdè l'avenue , suivie de cent vingt.quatre demoiselles qui sont présentement à Nohy. On voit, par les Mémoires de mademoiselle d'Aumale, qu'elle alloit en outre presque toutes les semaines, ou au moins deux fois par mois, visiter les chaumières de ces environs et y porter des vivres, de l'argent et des vête. mens. Toujours mise avec la plus grande simplicité, défrayée de tout à la cour, comme gou* vernante des enfans du roi, elle pouvoit faire ces aumônes immenses, quoiqu'elle eut un revenu très-borné. Elle acheta la terre de Maintenon, et le roi décida qu'elle en prendroit le nom. Cependant madame de Maintonon , toujoursinvariable dans sa conduite ainsi que dans ses principes, ne voyoit le roi qu'entourée de ses enfuns ou chez la reine. Elle devint l'objet des hommages et de la teneur des courtisans. Un tel empire préparoità de grandesréformes dans les mœurs. Tandis que madame de Maintenon élevoit de pauvres enfans abandonnés, tandis qu'elle alloit porter la joie sous le toit de J'indigent, on l'accusoit d'hypocrisie, on calomnioit sa jeuuesse avec atrocité dans une multitude de libelles, on faisoit contre elle des chansons infâmes : sous prétexte de dénoncer au roi ces vils écrits, on les mit sousses yeux; il répondit froidement: Cela ne mérite que du mépris. Madame de Maintenon n'ignora pas ces noirceurs; on lui conseilla des vengeances, elle rejeta ce conseil avec horreur. On ne triomphe de la calomnie qu'en la dédaignant, disoit-elle

maxime vraie sous le règne d'un prince éclairé, et qui fut également justifiée parsa conduite et par sa fortune. Madame de Montespan, pressée par les exhortations de Bossuct, et surtout avertie par les froideur» du roi, préparait péniblement sa retraite de la cour. Madame de Maintenon n'avoir point changé de langage avec elle

dès les premiers temps de leur liaison mutuelle , elle lui avoit parlé avec une entière liberté sur le désordre de sa vie. Mais alors elle ne donnoit que des conseils, et maintenant ces mêmes discours sembloient être d'irrévocables arrêts. Enfin, n'ayant plus à rompre des liensdénoués depuis IOIlK-temps, madame de Montespan quitta la cour, pour n'y plus reparaître ; et Louis,cédant à l'ascendant sublime de l'amie qui n'nvoit acquis un tel empire sur sa grande âme qu'en lui parlant de ses devoirs, retourna sincèrement à la reine, et ne s'en éloigna plus. Madame d., Maintenon, à ce haut point de considération et de faveur, éprouva tout ce que l'ingratitude a de plus sensible;la duchesse de Richelieu et la comtesse d'Heudicourt, ses anciennes amies.t se liguèrent contre elle, et mirent tout en usage pour la perdre dans l'esprit de la reine et de madame la dauphine. Le roi découvrit CtR. indignes manœuvres;il voulut exiler la duchesse et la comtesse, et leur dter leurs places. Madame de Maintenon, avec une bonne foi, un zèle, une générosité admirables, appaisa la- colère dut'omet obtint "rAce entière. Elle avoit •u jadis, dans sa jeunesse, des obligations a ces deux personnes, et les méchancetésles plu! noires etles plus réfléchies ne purent le lui faire oublier. Elle forma à la cour une association de Dames de la Cbarité, elle en fit la duchesse de Richelieu supérieure. Peu de temps après, la reine mourut. Le roi resta enfermé à Marly seul avec madame de Maintenon, pendant plusieurs jours. Après la mort de la duchesse de Richelieu, qui arriva dans ce même temps, le roi offrit à madame de Maintenon la première place dela cour, celle de dame d'honneur de madame la dauphine, que madame de Maintenon refusa avec autant de fermeté que de modestie et de respect. Quant à Vhonneur que meferoit cetteplace, ajouta-t-elle, ne l'aije pas tout entier dans Voffre que daigne mefaire votre majesté? De tonte la dépouille de la duchesse de Richelieu, madame de Maintenon ne retint qu'une place sans appointemens, celle de supérieure des Dames de la Charité. Cette femme, qui crnignoit tant l'ennui, les visites et les sollicitations des courtisans, ne se trouva point importunée par les indigens qui venoient en foule, deux fois par le- maine, assiéger son appartement, ])our lui présenter des placets on pour lui demander des secours. Madame de Montcspan allant la voir un de ces jours d'audience, et trouvant chez elle tous ces pauvres qui attendoientleur tour pour entrer: on ne peut mieux , dit-elle, parer une anti-chambre pour une oraison funèbre. Souvent madame de Maintenon ulloit recevoir ces pauvres dans la pièce où ils se rassemblent

un matin qu'elle leur donnoit audience de cette manière, un vieil ecclésiastique

perçant la foule, s'approcha d'elle, et lui dit tout haut

Il y a trente-six ans, madame, que je ne vous ai vue. Vous sotnient-il qu'à votre retour des Iles, vous vous rendiez tous les jeudis à la porte des jésuites de la Rochelle , où Irs pères distribuoicnt des alimens aux pauvres ? Employé à cette distribution, je vous distinguai parmi tous les autres mendians; je fus frappé de la noblesse de votre physionomie, j'observai votre embarras, j'en eus pitié et j'envoyai les alimens chez vous.Pendantcet étrange discours,qui pour toute autre eût été si maladroit et si déplacé, tous les yeux étoient fixes sur madame de Maintenon, et l'on ne put temarquer en elle ni la plus légère émotion, ni la moindre nuance d'embarras; eUe ne rougit point, elle écouta d'un air attentif et calme: ensuite, quand le vieillard eut cosse de parler, elle répondit qu'elle se rappeloit parfaitement tout ce qu'il venoit de dire, elle l'appela son bienfaiteur, et après l'avoir remercié avec attendrissement,elle remmena dansson cabinet, comme pour lui épargner à son tour l'humili..- tion d'exposer tout haut ses besoins; là, elle le pria d'accepter une tourse qui contenoitcent pistoles, en lui annonçant que tous les ans elle la rempliroit dela metnesomme.Le roi entrant chez elle dans ce moment, elle lui présenta cet ecclésiastique, en lui disant: Voilà mon père nourricier; et vous ne serez plus surpris, Sire , que je vous importune quelquefois pour les orphelins. Ce même sentiment de reconnoissance fit rechercher soigneusement à madame de Maintenon toutes les personnes qui lui avoient rendu quelques services dans sa jeunesse; elle n'oublia pas une blanchisseuse qui jadis lui avoit prêté des meubles: après beaucoup de recherches, elle la trouva dans une grande misère ; elle allaelle-même la tirer d'un galetas, elle la conduisit dans un joli logement, et lui assura une pension. Insatiable dans l'ambition defaire du bien, elle établit des manufactures à Maintenon; elle appela des tisserands de Normandie, qui fabriquèrent de belles toiles; elle fit venir des ouvriers flamands, qui travaillèrent à de superbes dentelles; elle établit des filatures, elle fit beaucoup de plantations, et par tous ces soins, elle employa des millions de bras, bannit la fainéantise et la mendicité de sa terre, dont elle doubla le revenu. Tel fut l'usage que fit de la fortune, une femme qui passa tout à coup do la misère à l'opulence, seul exemple peut-être d'une personne qui, ayant été privée jusqu'à trente-six ans de toutes les superfluités de la vie, et qui même ayant langui jusqu'à cette époque dans une véritable pauvreté, devenue riche subitement, n'ait jamais eu que du mépris pourle luxe et la magnificence, qu'elle appeloit la passion des dupes. Sa véritable passion fut de donner, de secourir les infortunés; et ce qu'il y eut de plus rare encore et de plus admirable, c'est que pour la satisfaire, elle ne passa point les bornes qu'elle avoit elle-même prescrites à sa fortune. Son immense charité ne se ralentit jamais, sa pitié pour les pauvres alloit jusqu'à la tendresse, elle n'avoit point de pauvres à Maintenon, parce que cette terre lui appartenoit; tout le monde y travailioit et y vivoit dansl'aisance et le bonheur. Mais elle alloit en chercherà Avron, où elle en avoit unemultitude. Mademoiselled'Aumale,quila suivoit dans ces courses, dit que ces pauvres étoient si familiers avec elle, qu'ils l'entoul'oient, la poussoient, se jetoient dans ses jupes, et surtout lespetitsenfans, qui ne l'importunoient jamais. Madame de Maintenon, disoit

« Le roi prétend que je me tue a

» Avron, cependant un de mes plus grunds » plaisirs est de voir mes paysans; jYtme tout » à fait leurs maisons, leur conversation est » délicieuse, un rien les soulage et les ravit; » cela nevautil pas mieux que de perdre sou t) temps à écouter les médisances de ces dames, » ou les plaintes des généraux contre les mi- » nistres ? » Elle faisoit distribuer du pain, du potage, descouvertures, des habits aux pauvres de Versailles, elle cherchoit elle-même des nourrices pour de pauvres enfuns, elle leur donnoit des gratifications, lorsqu'elles les lui rapportaient en bonne santé. Elle faisoit tous les ans une grande quantité de mariages dans les environs de Versailles et de Fontainebleau. Obligée, depuis son mariage, de faire tous les soirs la partie du roi, elle donna constamment aux pauvres l'argent qu'elle gagnoit au jeu. Elle avoit la mêmesensibilité pour la pauvre noblesse. Afin de la soulager, elle vendit ses rhevaux, ses bijoux, une partie de ses habits; l'indigence unie à la beauté, n'essuya jamais ses refus. Elle pnyoit dans des couvens les pensions de plusieurs jeunes filles, que leurs charmes eussent exposées, sans ces secours, à toutesles séductions du monde. Elle alloit souvent incognito à Paris, avec le fidèle Manceau, son domestique de confiance, délivrer des prisonniers, ou faire en secret d'autres bonnes œuvres. Enfin cette inépuisable bonté s'étcndoit jusqu'aux objets que la vertu même se croit autorisée à repousser; des gens vicieux, qu'elle connoissoit pour tels, mais dans la dernière détresse, eurent souvent part à ses bienfaits. « Il faut toujours, disoit-elle, espérer » la conversion du vice malheureux, il ne faut » pas, quand on peut le secourir dans un » pressant besoin, le laisser mourir de faim, » mais ce n'est qu'après avoir engraissé la j vertu. » Pour fournir à tant de libéralités, elle n'avoit, sans compter sa terre, que quarante-huit mille francs de pension du roi, et seulement depuis son mariage, elle négligea même de la faire assurer. Loin de s'enorgueillir du bien immense qu'elle faisoit, elle n'y troa. voit aucun mérite. « Pour bien faire l'aumône, disoit-elle, il » faut souffrir du soulagement qu'on donne » aux autres: ma place cinpêche les privations » personnelles,mescharités sont pour moi un » si graud plaisir, qu'elles ne sauroient être un » mérite. Que je me trouvcrois heureuse, si je » pouvois devenir pauvre à force de secourir » les pauvres! » Quand mademoiselle d'Aumnte lui disoit qu'il seroit à désirer qu'avec sa libéralité elle fût plus riche,ellerépondit qu'elfe pourroit l'être, mais qu'elle ne le vouloit pas. « Les revenus du roi appartiennent an » royaume, ajoutoit - elle; ils doivent être » employés aux besoins des peuples, et non n au luxe d'une femme;je dis luxe9 parce » que dans l'état où je suis, ne pouvant jamais » parvenir à prendre sur mon nécessaire,toute » mes aumônes ne sont qu'une espèce de luxe,

  • bon et permis à la vérité, mais des actions

» sans mérite; et voilà les inconvéniens de ma » place, il y a des vertus qui y deviennent » impossibles. » C'est ainsi qu'elle jugeoit de telles actions! La piété seule pouvoit lui donner le sublime sentiment qui ne lui laissoit voir dans cette admirable charité qu'un luxe permis. Combien elle avoit raison de dire que la dévotion rendle cœurtendresurle malheur des hommes, et l'esprit éclairé surles objets de la véritable gloire ! sa vie entière prouve la vérité de cette belle maxime. Qu'on ajoute à tout ce qu'on vient de lire rétablissement de Saint-Cyr, et l'on aura peine à concevoir qu'une seule personne ait pu faire autant de bien. Quel beau jour pour madame de Maintenon, que celui où récole de Noisy fut transférée à Saint-Cyr 1 que dut-elle éprouver en entrant dans ces vastes bâtimens, suivie de deux cent cinquante jeunes personnes dont elle assuroit l'existence, et qui devoient être à jamais successivement remplacées par un nombre égal! Quelle dut être sa reconnoissance pour le souverain qui lui donnoit cette puissancedivine!..Le roi, présent à cette cérémonie, étoit avec elle. On alla d'abord à l'éslise, où le saint évêque de Chartres monta en chaire et prononça un discours plein d'onction. On se rendit ensuite dans la salle de communauté, et là madame de Maintenon, présentant au roi un livre blanc, dans lequel elle se proposoit d'écrire une espèce de journal, elle le supplia de tracer quelques lignes sur le premier feuillet; le roiy mit ces paroles remarquables: Choisirdebonssujetsetmaintenirla règle, est toute la science de tout bon gouverne- ment. Le lendemainl'évéque de Chartres déclara par un décret que l'intention du roi el la sienne comme évêque diocésain, étoit que madame de Maintenon lfût supérieure de ctaé communauté, tant pour le spirituel que pour le temporel. Les dames de Saint-Cyr lui présentèrent une croix d'or, semée de fleurs de lis émaillées, et sur le revers (le laquelle étoient gravés ces deux vers de Racine: Elle est notre guide fidèle, Notre félicité vient d'cll. allusion ingénieuse à lu croix et à celle qui devoit la porter. Le roi lui donna un brevet par lequel illui attribuoit tous les droits, honneurs ot prérogatives de fondateur. Elle fut nommée malgré elle dans les lettres patentes: elle obtint qu'elle ne le seroit point dansîamédaille; maisle roi eut l'intention de l'y désigner, et ce fut d'une manière aussi délicate que glorieuse pour elle. Il fit représenter sur cette médaille la piété personnifiée; il voulut que cette figure eut une taille majestueuse, et qu'elle fut entièrement voilée. Madame de Maintenon parvint à ce point d'élévation et de véritable gloire, sans intrigue, tans cabale, sans se faire un parti, sans être soutenue ou conseillée par un seul des nmisdu roi; elle les eut même tous contr'cllc ainsi que les ministres: Louis la vengea de leur inimitié en les faisant travaillerchez elle, en lui demandant des avis sur des affaires d'état. Pendant ces séances, elle se tenoit modestement à l'écart,elle filoit et ne rompoit le silence vue lorsque le roi l'intcrrogeoit. Au milieu des aftuires les l IlS importantes, madame de Maintenon ne dédaigna jamais les occupations natnrelies des femmes. Elle filoit ou travailloit A la tapisserie en dictant ses lettres, et même seule avec le roi. On voit encore, parmi les meubles de la couronne, un superbelittravaillé en soie, en or, en perles fines et petites pierreries, fait par madame de Maintenon pour LouisXIV. Elle pensoit que ce goût du travail étoit une qualité nécessaire à une femme; elle le donna à toutes ses élèves, et il s'est perpétué à SaintCyr jusqu'à nos jours. Le roi l'aima uniquement, parce qu'il étudia sa conduite, son caractère, et qu'il sut apprécier son esprit et ses vertus: aussi madame de Maintenon, devenue l'épouse de son souverain, disoit: Rien n'est plus habile qu'une conduite irréprochable. Ce mot faisoit à la fois son éloge et celui de LouisXIV.Ce prince, peu de temps avant son mariage, vit à sa cour un grand déchalnementt contre madame de Maintenon : il répondit à ces clameurs de la manièrehi plus étrange et la plus inattendue; il fit entrer deux fois au conseil madame de Maintenon: on fut atterré, on se tut. Madame de Maintenon ne voulut plus retourner au conseil. Avec sa franchise ordinaire, elleécrivoit là-dessus à la marquise de Montchevreuil: « On m'a demandé le secret; mais on a exa- » miné des objets si peu importans, les avis de » ceux qui les ont discutés m'ont paru si faux » et si ridicules, que ce secret est bien plus » utile aux ministres qu'aux affaires. n Avec une discrétion parfaite, madame de Maintenon n'eut jamais ce ton mystérieux et ministériel, que les gens en place ou les favoris prennent si facilement. Impénétrable pourtous les vrais secrets, elle n'attachoit point d'importance aux petites choses;les affaires et la faveur ne lui étèrent jamais le naturel et la simplicité la plus aimable. On a déjà vu des traits de sa grandeur d'âme; en voici encore un qu'on ne peut omettre, même dans un court abrégé de sa vie. Louvois étoit depuis douze ans l'ennemi de madame de Maintenon;il avoit intercepté un paquet de lettres des fils du duc de la Rochefoucauld et du maréchal de Villeroi, du cardinal deBouillon, et de plusieursautres persotines en correspondance avec les princes de Conti, qui faisoient alors la guerre en pays étranger, sans permission du roi. Ces lettres contenoient les moqueries les plus outrageantes sur le roi et sur madame de Maintenon. Parmi ceslettres, il s'en trouvoit une de la jeune et belle princesse de Conti, la fille bien-aimée du roi et de madame de la Vallière: cette princesse, mariée depuis deux ans, écrivoit à son mari. Elle se permettoit des railleries insultantes sur madame de Maintenon, et en même temps elle parloitdu roi d'une manière peu respectueuse. Ces torts étoient inexcusables: le roi étoit le meilleur des pères, et madame de Maintenon avoit donné à la jeune princesse, avant et depuis son mariage, les preuves du plus tendre attachement. Une seule lettre, cachée sousles autres, n'avoit point encore été ouverte; le roi l'aperçutj et Louvois fut cruellement puni de sa délation, en reconnoissant l'écriture du marquis de Courtanvaux son fils. L'ambition fit taire en lui la nature. Sire, dit-il sur-lechamp, si mon fils a manqué à Votre Ma. testé, je la conjure d'avance de le punir avec la dernière sévérité, je ne demanderai pointsagrâce. D'autres la solliciteront, reprit madame de Maintenon, indignée de ce premier mouvement d'un courtisan consommé, Louis lut la lettre qui étoit aussi criminelle que les autres. Madame de Maintenon ne s'occupa que du soin d'adoucir la juste colère du roi, qui étoit extrême surtout contre la princesse de Conti. Il vouloit l'exiler: madame de Maintenon demanda grâce et l'obtint; mais le roi désirait la confondre en lui montrant lui-même la lettre qu'elle avoit écrite. Ah! Sire, dit madame de Maintenon, elle scroitfoudroyée d'un seul de vos regards. Vous ne devez annoncer qued'heureuses nouvelles, chargez-moi du triste soin de porter les mauvaises. Ne revoyez la princesse que pour lui annoncersonpardon. Eh Lien!reprit le roi, voyez-la, dites-lui seulement que je lui défends de paroitre devant moi jusqu'à nouvel ordre. Madame de Maintenon obéit. La jeune prine cesse (qui n'avoit que dix-sept ans) vint chez elle;madame de Maintenon, loin de lui faire dns reproches, la consola, lui donna les conseils les plus utiles: la princesse, pénétrée de repentir et de reconnoissauce, fit des pro- messes touchantes et les tint toutes par la suite. La jeune princesse fut siaffligée d'avoir si justement encouru la disgrâce du roi, qu'elle tomba dangereusement malade. Madame de Maintcnon vola chez elle: au bout de quelques minutes elle disparut, et revint trois quarts d'heure npres avec le roi: le pardon fut accordé avec toute la tendresse paternelle.La princesse, baignée de larmes, baisoit les mains du roi en répétant, je suis guérie; mais le coup étoit porté, la maladie fut longue et très-grave. Madame de Maintenon, tant que dura la fièvre, ne quitta point le chevet du lit de la princesse, elle passa toutes les nuits et ia servit comme une garde-malade.Le grand Condé, la voyant se dévouer ainsi sans consulter ses forces et sans songer à sa santé, lui dit: Courage, madame, ceci vous obtiendra peut•être enfin tamitié du roi. En effet, madame de Maintenon se conduisoit toujours comme si elle eût eu à gagner le cœur qu'elle possédoit depuis si long-temps et si souverainement. Ce dévouement causa à madame de Iuintenon une fièvre qui, sans être alarmante, dura long-temps, et pendant laquelle le roi et la jeune princesse de Conti lui prodiguèrent les plus tendres soins. Madame de Maintenon conserva dans tous les instans cette bonté sublime et cet esprit de conciliation; elle s'occupoit sans cesse à maintenir ou a rétablir la paix et l'union dans la famille royale: quoiqu'elle sût que le duc d'Orléans, qui avoit des moeurs si licencieuses, ne l'aimoit pas et ne pouvoit l'aimer, elle lui rendit d'importans services. Le duc d'Orléans se moquoit dans sa société de l'austérité de ses principes; mais au fond il estimoit son caractère et le prouva par la suite. On trouva parmi les papiers de madame de Maintenon un billet très-remarquable du duc d'Orléans, de l'année 1706, et conçu en ces termes: « Quand je » pourrai vous dire sans hypocrisie que je u suis dévot, j'aurai une joie parfaite à vous » faire ma confidente; ceux qui sont parfaite- » ment dévotssont si vraisetsigénéreux,qu'un m honnête homme a plus de dispositions qu'uu » autre à le devenir. >1 Madame de Maintenon fut l'amie la plus fidèle et la plus tendre, et elle le fut également pour les amis qu'elle eut dans sa jeunesse et ceux qu'elle acquit depuis son élévation. Le marquis et la marquise de Montchevreuil, ses anciens amis, lui durent leurs places à la cour. Elle fit la fortune du marquis de Dangeau, de Barillon., et d'une infinité d'autres qui jadis lui avoient montré de l'amitié. Fénélon lui dut la place de précepteur des enfans de France. Elle obtint pour son frère, que le roi n'aimoit pas, un gouvernement,des pensions et l'ordre duSaint-Esprit.Elle maria mademoiselled'Aubigné au duc de Noailles, et les bienfaits du roi facilitèrent ce mariage. On reproche à madame de Maintenon de n'avoir pas donné sa nièce, mademoiselle de Murçay (fille de son cousin-germain, depuis madame de Caylus) au duc de Boufilers qui la lui demanda. « Ma nièce, monsieur, ré- » pondit-elle, n'est point un assez grand parti » pour vous; je n'en sens que mieux ce que » vous voulez faire pour moi; je ne vous la » donnerai point, mais a l'avenir je vous re- » garderai comme mon neveu.» Le duc de Boufflcrs n'insista point, ce qui prouve qu'il ne vouloit que faire sa cour; et alors madame de Maintenon edt abusé de sa situation en acceptant cette proposition. Elle fit donc l'action la plus noble etla plus généreuse; elle resta l'amie intime du duc de BoufUers, et lui rendit d'importans services. Elle a fait pour sa famille tout ce qu'on ponvoit atténdre de la meilleure parente; mais en s'occupant constamment du bonheur de tout ce qui lui appartenoit et de celui de ses amis, elle n'a voulu ni servir une ambition démesurée, ni satisfaire des prétentions ridicules et une insatiable cupidité. Elle a, dit-on, aban. donné dans leur disgrâce Fénélon et l'archevêque de Taris (lecardinal de Noailles)

comment une femme et une sujette auroit-elle pu

conserver des liaisons intimes avec ceux contre lesquels son époux et son souverain étoit irrité? Madame de Maintenon fit tout ce qu'elle pouvoit faire, elle parla vivement et à plusieurs reprises, elle montra même une telle affliction que le roi lui dit: Elt bien! madame, faudra-t-ilpour cela vous voirmourir? Le mari le plus imbécille et le plus foihle a quelquefois une volontéA lui, et l'on suppose que Louis XIV se laissoit tellement mener par madame de Maintenon qu'il ne pouvoit lui rien refuser;il avoit tant fait pour elle, qu'elle devoit avoir une extrême retenue dans ses demandes: d'ailleurs, Louis XIV étoit jaloux de son autorité, et madame de Maintenon devoit surtout sa faveur à la douceur et a la modération de son caractère. Fénélon étoit si aimé , si digne de l'être , que tout ce qui le connoissoit blAma Louis XIV de sa rigueur envers lui, et depuis, tous les lecteurs de Fénélon ont porté le même jugement : cependant Louis XIV eut-il dans cette occasion un si grand tort ? C'est un point historique qui n'a jamais été discuté; et comme il n'est point étranger à l'histoire de madame de Maintenon , je vaisl'examiner rapidement. Louis XIV avoit l'esprit éminemment sage, il trouva celui de Fénélon systématiquey il dit de lui qu'il étoit l'homme leplus chimérique de son royaume. Nous verrons tout à l'heure que, si Télémaque ne justifie pas cette opinion, du moins il la motive un peu dans beaucoup de passages. La chose du monde qui fait le mieux l'éloge de Fénélon, c'est que sa vive amitié pour madame Guyon, et les querelles sur la quiétisme, n'aient altéré en rien l'opinion qu'on avoit de ses mœurs, et ne l'aient pas couvert de ridicules.Il falloit avoir une vie aussi pure, un caractère aussi estimable, un mérite aussi éminent pour ne pas perdre toute considération en se montrant si attaché de cœur et d'esprit à une femme jeune, belle, d'une extravagance inouie, et qui prétendoit être si gonflée de l'amour divin, qu'il fallait la délacerî Ces folies durent paroître incxrusables à Louis XIV. Mais comme les qniétistes partaientbeaucoup ejtamollr , cet fcalnge de sensibilité jeta de l'intérêt sur leur cause aux yeux de tous ceux qui ne se soucioient nullement de connoltre les détails de ces disputes (et c'étoit le grand nombre): les partisans de Fénélon , et de plus, les ennemis de toute saine doctrine, ont répété et répètent encore que Fénélon fut condamné pour avoir soutenuqu'ilfaut aimer DieuJcomme si Bossuet, et les autres prélats eussent dit qu'il est inutile d'aimer Dieu!Ils ont dit seulement que l'amour de Dieu, loin d'excuser tout, et de tenir lieu de tout, comme le prétendent les quictistes, n'est véritable que lorsqu'il inspire le désir de se soumettre à tous les préceptes , et qu'il donne la force de les suivre avec une scrupuleuse exactitude; qu'enfin, l'amour n'est rien sans les actions méritoires, et sans la parfaite obéissance. Cette doctrine est telle que l'opinion opposée ne sauroit être qu'une illusion produite par la sensibilité, et que l'on ne peut regarder le quiétisme que comme l'égarement le plus étrange de l'esprit et de l'imagination. Il est triste, sans doute, que l'un des plus beaux ouvrages dont puisse s'honorer la littérature française, qu'un ouvrage qui sera toujours de la plus grande utilité aux princes, et même à tous les hommes, que Télémaque enfin ait complété la disgrâce (le son auteur. Mais il faut en convenir, ce bel ouvrage dut blesser sensiblement Louis XIV. On ne peut se dissimuler qu'il est rempli de critiques piquantes et d'allusions fâcheuses contre le roi. Ce prince ne trouva jamais mauvais la liberté avec laquelle Bossuet tonnoit en chaire contre la guerre et les conquêtes, parce que ces choses dites en général tiennent A des principes que personne ne conteste, que l'orateur qui les dit publiquement, prouve par cela même qu'il n'a point d'intentions particulières; et qu'enfin ces généralités n'empêchent nullement d'admettre des exceptions, par lesquelles les guerres sont légitimes, et les conquêtes nécessaires à la sûreté, et même au salut des empires. Mais des portraits trop ressemblans, les allusions critiques les plus claires, des principes tout à fait républicains , des plans de gouvernement très-chimériques,. et toutes ces choses dans un ouvrage écritsecrètement à l'insu du roi! Et pour qui ? pour son petit- fils; et par qui? par l'hmnme de confiance choisi, place par le souverain même!. Comment une telle lecture n'auroit- elle pas fait sur l'esprit du roi la plus fâcheuse impression ? Pourquoi Fénélon n'avoit-il pas montré un ouvrage de cette importance au roi ? pourquoi n'avoit-il pas prié madame de Maintenon, dont il étoit l'ami , de le lire ? C'étoit un bon juge à consulter;il avoit, avec raison, la plus haute opinion de son jugement et de son esprit; pourquoi ce mystère ?. Quand on ose trouver quelques torts à Fénélon , il faut donner des preuves; en voici dans plusieurs passages extraits de Télémaque t mais pour les bien juger, que l'on se mette à la place de Louis XIV faisant cette lecture: Mentor conseille aux Crétois de prendre pour roi le vertueux Aristodème, d'une naissance obscure, et qui n'a aucun droit au trône. « On lui déclara qu'on le faisoit roi, il Y> répondit Je n'y puis consentir qu'à trois » conditions; la première, que je quitterai la » royauté dans deux ans, si je ne vous rends M pas meilleurs que vous n'êtes, et si vous ré- » sistez aux lois (i). La seconde, que je serai (i) Cet espace de temps est uu peu court pour régéaérerlinonatioli. » libre de continuer une vie simple et fru- » gale (i). La troisième, que mes enfans n'au- » ront aucun rang, et qu'après ma mort on » les traitera sans distinction, selon leur mé- » rite, comme le reste des citoyens ». - Livre VI* Il faut remarquer que ce trait n'est point historique, qu'il est de pure inven^on: ainsi voilà le gouvernement électif bien préféré, ce qui dut choquer Louis XIV. La peinture chimérique et charmante que l'auteur fait des peuples de la Bélique étoit pett utile au jeune prince qui devoit gouverner le peuple le plus civilisé de l'Europe. En voici un passage : « Ils ont horreur de notre politesse. Ils » vivent tous ensemble sans partager les ter* » res, chaque famille est gouvernée par son » chef qui en est le véritableroi. Ils sont » tous libres, tous égaux. On ne voit parmi » eux aucune distinction que celle qui vient M de l'expérience des sages vieillards, ou de la » sagesse extraordinaire de quelques jeunes (1) Voilàla pompe et la magnificence royale condamnée, ce qui ne doit plaire à aucun roi, et ce qui dut surtout déplaire à Louis XIV. J, hommes qui égalent les vieillards consommés » en vertu.» — Liv. YIII. Il n'est pas étonnant que cette démocratie, ces terres en commun, cette parfaite égalité, ce mépris des arts, fruits de l'imagination de l'auteur et présentés par lui comme le modèle de la perfection, ayent déplu à un souverain jaloux de son pouvoir et fier de son autorité, soutenue par tant de gloire. Les lois de Salente parurent sans doute A Louis XIV un code très- chimérique et une critique indirecte, mais très-frappante, deson gouvernement, et il n'eut pas tort s'il y trouva de l'inconséquence avec des idées libérales beaucoup trop étendues quelquefois dans le cours de l'ouvrage, et même sur d'autres points; par exemple, l'auteurveut souvent que la naissance soit comptée pour rien, et il veut que dans sa ville chérie de Salente, elle soit la véritable distinction. Mentor dit à Idoménée: « Mettez au premier rang ceux » qui ont une noblesse plus ancienne et plus » éclatante.» — Liv. XII. Voici des réglemens qu'il est probable que Colbert n'eât pas approuvés. « Il ne faut permettre à chaque famille, dans » chaque classe, de pouvoir posséder que l'é. » tendue de terre absolument nécessaire pour »nourrir le nombre de personnes dont elle »sera composée. Cette règle étant invariable, »les nobles ne pourront faire d'acquisition sur »les pauvres. Tous auront des terres, mais »chacun en aura fort peu. » —- Liv.XII. « Mentor établit des magistrats, à qui les »marchands rendoient compte de leurs af- » faires, de leurs profits, de leurs dépenses, » de leurs entreprises. Il ne leur étoit jamais »permis de risquer le bien d'autrui, et ils ne » pouvoient même risquer que la moitié du » leur.w — Ihid. Avec tous ces comptes rendus, ces délais, ces retards, cette impossibilité de hasarder et de profiter d'une heureuse occasion, avec de telles entraves,il n'y auroit point de commerce. L'auteur dit que Mentor « régla les habits, mla nourriture, les meubles, la grandeur et »l'ornement des maisons pour toutes les con- »ditions différentes. Il bannit tous les orne- »mens d'or et d'argent. On ne souffrira jaHmais aucun changement ni pour la nature ?des étoffes, ni pour la forme des habits. » — Ibid. Dans ce même livre, Mentor dit à Idotndnée: « Je ne connois qu'un seul moyen de » rendre votre peuple modeste dans sa dem pense, c'est que vous lui en donniez vous- » même l'exemple.» Louis XIV ne donnoit pas cet exemple -là; et quelroi peut le donner ? Mentor veut encore que le vin soit réservé comme une espèce de remède ou de liqueur très-rare, employée pour les sacrifices, et que le roi donne aussi Vexemple de l'observation de cette loi; et avec ces réglemens pour hi nourriture, pour l'intérisur, la grandeur, l'ameublement des maisons, etc. que devient la liberté? Toutes ces petites violences seroient odieuses, si elles n'étoient pas impraticables. Donner aux lois unesifrivole extension,c'est compromettre leur majesté et utilité salutaire. Et combien toutes ces choses devoient blesser le roi le plus magnifique et le plus fastueux de l'univers 1 Louis XIV n'approuva sûrement pas davantage ce qui suit: « Il borna toute la musique aux fêtes dans » les temples, pour y chanter les louanges des » dieux et des héros qui ont donné l'exemple » des plus rares vertus. Il ne permit aussi » que pour les temples les grands ornemens » d'architecture, tels que les colonnes, les Je frontons, les portiques. La peinture et « la sculpture parurent A Mentor des arts qu'il »n'est pas permis d'abandonner.Il ne faut, »disoit-il, employer les sculpteurs etles pein- »très que pour conserver la mémoire des »grands hommes et des grandes actions, c'est » dans les bâtimens publics et dans les tomn beaux qu'on doit conserver des représen- »talions de tout ce qui a été fait avec une »vertu extraordinaire pour le service de la M patrie. » Ainsi voilà retranchés à jamais les paysagistes, les peintres de fleurs, d'animaux, de inarino! etc. Mais dansle seul genre historique, comment auroit-on de grands artistes s'ils ne travailloient que pour les monumens publics? Ces monumens faits et ornés, pour qui travailleroient-ils ? On ne bAtit pas tous les ans de belles églises, on n'élève pas souvent drs tombeaux à de grands hommes. Toutes ces choses sont très-chimériques. L'auteur sans doute ne proposoit pas sérieusement à son élève de réaliser la république de Salente. A quoibon ces descriptions, ces lois imaginaires ? ne valoit-il pas mieux offrir à ce jeune prince le détail des choses qu'il auroit pu exécuter un jour ? Louis XIV ne dut pas être plus satisfait de la peinture de la cour, des courtisans, de la manière dont on parle à un roi vieux et malheureux, et moins encore de celle dont ce roi parle de lui-même: qu'on en juge par les passages suivans: « 0 Idoménée ! Vous dites que les dieux ne » sont pas encore las de vous persécuter; et moi » je dis qu'ils n'ont pas encore achevé de vous » instruire.» Louis XIV, à la fin de ses prospérités, voyoit ses généraux battus, et toute l'Europe soulevée contre lui. « Tant de malheurs que vous avez soufferts » ne vous ont point encore appris ce qu'il faut a faire pour éviter la guerre. » Louis XIV faisoit toujours la guerre. u Une mauvaise honte et une fausse gloiro » vous ont jeté dans ce malheur. Vous avez » craint de rendre l'ennemi trop fier, et vous » n'avez pas craint de le rendre trop puissant, » en réunissant tant de peuples contre vous » par une conduite hautaine et injuste. m Louis XIV avoit montré une grande fierté, une extrême hauteur de caractère. « A quoi servent ces tours que vous vantez » tant, sinon à mettre tous vos voisins dans n la nécessite de périr ou de vous faire périr n vous-même, pour se préserver d'une servi- » tude prochaine. Vous n'avez élevé ces tours n que pourvotre sûreté, et c'est par ces tours » que vous êtes dans un si grand péril. » Louis XIV avoit fait élever d'immenses fortifications. « Le rempart le plus sûr d'un état est la jus- » lice, la modération, la bonne foi, et l'assu- » rance où sont vos voisins que vous êtes » incapabled'usurper leurs terres. »-Liv. X. Louis XIV avoit conquis beaucoup de provinces. Sans doute la justice est le meilleur soutien d'un état; mais pour en maintenir les droits, l'art des Vauhann'est pas tout à fait inutile. « Quand vous avez trouvé des flatteurs, les m avez-vous écartés? vous en êtes-vous défié? n Non, non, vous n'avez point fait ce que font m ceux qui aiment la vérité et qui méritent de » la connottre. Voyonssi vous avezmaintenant » le courage de vous laisser humilier par la n vérité qui vous condamne.Je disois donc que » ce qui vous attire tant de louanges ne mérite » que d'être blâmé: pendant que vous aviez h au-dehors tant d'ennemis qui menaçoient » votre royaume, vous ne songiezau-dedans tt de votre nouvelle ville, qu'à y faire des ou- » vrages magnifiques Une vaineambition m vous a poussé jusqu'au bord du précipice; » à force de vouloirparoltre grand , vous avez » pensé ruiner votre véritable grandeur. » — Liv. XII. Mentor parle toujours à ce roi, à ce vieilléird, comme un maître sévère à un jeune écolier. Tous les reproches de cette tirade (dont on n'a supprimé que de longues leçons d'agriculture) tombent directementsur Louis XIV. 11 avoit fait des ouvrages magnifiques, les finances étoient en mauvais état, le royaume se irouvoit en danger, etc. Idoménée dit à Mentor: « J'étois fatigué de me trouver entre deux » hommes que je ne pouvois accorder, et dans » cette lassitude j'aimois mieux par foiblesse » hasarder quelque chose aux dépens des af- » faire.. et respirer en liberté: je n'eusse osé » me dire à moi-même une si honteuse raison » du parti que je venois de prendre; mais cette » honteuse raison que je n'osois développer, u ne laissoit pas d'agir secrètement au fond de » mon coeui*e et d'être le vrai motif de tout ce » que je faisois. » — Liv. XIII. Un homme capable de réfléchir avec autant de finessesur lui-même, ne peut être un homme (bible; d'ailleurs on n'avoue point toutes ces choses, on y cherche toujours quelqu'excuse surtout quand on est roi. Idoménée conte à Mentor que, croyant coupable le fidèle Philoclès, il donna l'ordre de le tuer en trahison; que Philoclès se sauva dans Tile de Samos, « où il vit tranquillement dans » la pauvreté et dans la solitude, travaillant à »faire des statues pour gagner sa vie, ne vouhlant pas entendre parler des hommes tromM peurs et injustes, surtout des rois qu'il »croyoit les plus malheureux et les plus aveu- »gles des hommes. » — Liv. XIli. Tous ces aveux et ces traits contre les rois ont-ils de la vraisemblance dans la bouche d'un roi? Mentor lui demande s'il ne se défit pas des calomniateurs de Philoclès? « Hélas ! reprit Idoménée, est-ce, mon cher « Mentor, que vous ignorez la foiblesse et » l'embarras des princes ? Quand ils sont une »fois livrés à des hommes corrompus et hardis, » qui ont l'art de se rendre nécessaires, ils ne » peuvent plus espérer aucune liberté. Ceux » qu'ils méprisent le plus sont ceux qu'ils »traitent le mieux et qu'ils comblent de bien- » faits. » Mentor répondit ainsi à Idoménée: « Quoi M donc! vous avez été foible jusqu'à vous » laisser tyranniser pendant tant d'années par » deux traîtres dont vous connoissiez la tra- » bison ?. Vous reconnoissez bien, ô Ido- » menée, que les hommes trompeurs et liar- » dis qui sont présens, entraînent les princes » foibles ; mais vous deviez ajouter que les » pinces ont encore un autre malheur qui » n'est pas moindre, c'est celui d'oublier fa- » cilement la vertu, et lesservices d'un homme m éloigné. La vertu les touche peu, parce » que la vertu, loin de les flatter, les contredit » et les condamne dansleurs foiblesses. Faut-il » s'étonners'ils ne sont point aimés, puisqu'ils » ne sont point aimables, et qu'ils n'aiment » rien que leur grandeur et leurs plaisirs» ? Jamaisroi n'a souffertqu'un étrangerobscur, qui n'a aucun droit sur lui, le mette ainsi dans la poussière, et surtout un roi dans sa vieillesse. C'est Minerve qui parle; mais elle veut se cacher sousles traits d'un homme vulgaire, et ce langage s'accorde mal avec un tel dessein. Qu'on se représente Louis XIV, lisant des leçons si dures !. Idoménée ordonne à Hégé. sippe d'aller arrêter le traître Protésilas. « Pro- » tcsilns étoit alors dans un salon de marbre, » couché sur un lit de pourpre, avec une » broderie d'or. Les plus grands de l'état »étoient autour de lui rangés sur des tapis, ncomposant leur visage sur celui de Proté- »silas, dont ils observoieut jusqu'au moindre »clin d'oeil. A peine ouvroit - il la bouche, » que tout le monde se rccrioit pouradmirer »ce qu'il alloit dire. Un des piiucipaux de la Mtroupe lui racontoit avec des exagérations ri- »dicules, ce que Protésilaslui-même avoit fait » pour le roi. (i).Protésilas écoutoit toutes » ces louanges d'un air sec, distrait et dédai- » gneux. Ily avoit un flatteur qui prit la »liberté de lui dire quelque chose à l'oreille: »Protésilas sourit; toute l'assemblée se mit n aussitôt à rire, quoique la plupart ne pus- » sent point encore savoir ce qu'on avoit dit. »Mais Protésilas reprenant bientôt son air »sévère et hautain, chacun rentra dans la »crainte et dans le silence; plusieurs nobles »cherchoient le moment où Protésilas pour- »roit se retourner vers eux et les écouter:ils » paroissoient émus et embarrassés, leurs pos- »tures suppliantes parloient pour eux;ils paMroissoient aussi soumis qu'une mère aux (t) On supprime les flatteries des poëtel qui sont sans bOrd". » pieds des autels, lorsqu'elle demande aux » dieux la guérison de son fils unique. Tous » paroissoient content, attendris , pleins d'ad- »miration pour Protésilus, quoique tout eus- »sent contre lui dans le cœur une rage ima placable. Dans ce moment, Hégésippe entre, »saisitl'épéede Protc'silas, etlui déclare, de M la part du roi , qu'il va l'emmener duns Die » de Samos. A ces paroles, toute l'arrogance » de ce favori tombe comme un rocher qui se ndétache du sommet d'une montagne ecar- » pée. Le voilàqui se jette, tremblant et »troublé,auxpiedsd'Ilégésippe; ilpleure,il » hésite, il bégaie,iltremble, il embrasse les »genoux de cet homme qu'il ne daignoit pas »une heure auparavant honorer d'un de sesre- »gards:tous ceux qui l'encensoient, le voyant » perdu sans ressource, changèrent leurs flat- »teries en des insultessans pitiè'».-Liv.XIV. Ces peintures ne sont que des caricatures bien peu dignes d'un tel pinceau ! Où a-t-on vu des bassesses et des lâchetés si grossières et si révoltantes ? C'est bien mal armer un jeune prince contre les séductions et les artifices de la flatterie, que de lui présenter de semblables tableauxt comme ils ne se réaliseront jamais pour lui, il en tireroit une con- clusion très-fausse, celle qu'il n'y auroit pas un seul flatteur dans sa cour. Il vaudroit beaucoup mieux lui désigner les flatteurs sous des traits fins et délicats; car la flatterie qui n'est qu'une persuasion corruptrice, ne peut plaire et tromper qu'avec un langage et des manières nobles, et en imitant le ton de la vérité

c'est ainsi qu'elle s'insinue dans des lieux on l'intérêt, l'habitude, et même l'abus d'une politesse raffinée, en ont fait un art profond: c'est ainsi qu'elle existe dans les cours; un œil observateur, et surtout exercé, peut l'y découvrir, mais elle ne s'y montre jamais avec bassesse ou maladresse. Voici des critiques plus directes encore: Idoménée ( Livre XXIII) se plaint de l'embarrasoù le jettentplusieursaffAires departiculiers danslesquelles on le prend pour arbitre; la réponse de Mentor est très-longue, on n'en citera que quelques traits. « Ne vous chargez jamais (dit Mentor ) de » jugerles causes particulières., vous seriez »accablé, et les petites affaires vous dérobe- »roient aux grandes, sans que vous puissiez »suffire à régler le détail des petites, etc. » On me presse encore, disoit Idoménée, de » faire certainsmariages, etc. » Mentorlui répond: « Ce seroitmettre toutes » les familles dansle plus rigoureux esclavage, » vous vous rendriez responsable de tous les » malheursdomestiques de vos citoyens,etc.» Un roi ne met point touteslesfamillesdans leplusrigoureux esclavage , parce qu'il arrangequelques mariages,en comblant de grâces, de bienfaits et d'honneurs ceux qu'il marie. Mais on sait, et l'on ;voit surtout dans les Mémoires de Dangeau, que Louis XIV avoitfaitplusieursmariages, et qu'il daignoit souvent être l'arbitredes affaires particulières sur lesquelles on avoit recours à lui. Il étendoit même cette bonté royale et paternelle sur des gens qui n'étoient pointdela cour,et quin'avoient jamais eu l'honneur de l'approcher; c'est ainsi qu'il a réconcilié plusieurs enfans avec leurspères, etqu'il a prévenu beaucoup de scandales et de procès. Dans le Livre XVIIIjl'auteur dit qu'aux enfers, « On remarquoit que les plus méchans m d'entre les rois, étoient ceux à qui on avoit » donné les plus magnifiques louanges pen- » dant leur vie. » Ou a tant loué Louis XIV, que l'auteur n'auroit pas dâse permettre ce trait. D'ail- leurs ride manque de justesse, et le fait est faux. Qui mérite mieux qu'un grand roi d'être loué? Aussi les poëtes et les peuples ont-ils loué à l'envi les uns des autres tous les souverains (r'* ont honoré le trône par d'éminentes qualités. Auguste, Trajan , etc., chez les Romains furent excessivement loués; ainsi que, parmi nous , François Ier, HenriIV, Louis XIV, etc. Louis XIV pouvoit mieux qu'un autre sentir ces défauts, et de plus il en étoit personnellement blessé. Il est vraisemblable qu'il ne trouva pas plus de vérité dans la peinture d'une passionviolente,dont voici quelquestraits: « Il(Télémaque)demeuroitsouventétendu »et immobile sur le rivage de la mer. pous- »sant des cris semblables aux rugissement » d'un lion;il étoit devenu maigre; ses yeux »creux étoient pleinsd'un feu dévorant. tan Liv. VII. Calypso avoit les yeux rouges et Menflammés. ses joues tremblantes étoient »couvertes de taches noires et livides. La »déesse troublée ressemble à une furie infer* »nale. Eucharis brûle d'un feu plus crue » que toutes les douleurs de la mort; toutes wles nymphes jalouses sont prêtes à s'entre- »déchirer, et voilà ce que fait le traître amour » qui parolt si doux!. L'amour rassemble lct » nymphes, et leur dit: Télémaque est encore » en vos mains,hâtez-vous de brûler ce vaisn seau que le téméraire Mentor a fait pour m s'enfuir. Aussitôt elles allument des flam- » beaux, elles accourent sur le rivage, elles » frémissent,elles poussentdes hurlemens,etc.>» A la fin de ce chant, Calypso rentre dans sa grotte,qu'elleremplitde hurlemens, Liv. Vil, Dans quel temps l'amour a-t-il imprimé sur les joues des taches noires et livides? dan quel temps a-t-il fait hurler et rugirt dans quel pays policé a-t-on vu des rivales s'entrsdéchirert etc. Aquoi bon ces étrangesexagérations? Peut-il être utile d'attribuer à l'amour cette puissance horrible et chimérique? Doit-on s'étonner que Louis XIV n'ait pas aimé ce livre, qu'il ait cru y trouver des allusions fâcheuses, et que le mystère surtout tembloit rendre plus criminelles, puisqu'elles i'adressoient en secretàson petit-fils,à l'enfant qu'il avait confie à l'auteur ? Ou sait qu'un valet de chuuibre prit une copie de cet ouvrage,et que le secret fut ainsi divulgué. Louis XIV le lut manuscrit, il en défeudit l'impression: ce beau poëme u'a été publl qu'à la mort de ce prince. L'âme si pure et l'espritsiéclaire de Fénélon n'ont jamais conçu le dessein de représenter Louis le Grand sous le notn du foible et coupable Idoménée; mais cependant plusieurs traitsdésagréables de cette peintureconviennent à Louis XIV, qui n'a sûrement pas manqué de s'en faire l'application. Fénélon a probablementen l'intention, en traçant le beau portrait du grand Sésostris, de peindre Louis XIV dans M vieillesse: le portrait est digne du modèle et du peintre, mais il est terminé par une censure, juste peut-être, et par-là même plus piquante; le respect et la reconnoissance auroient dû se la refuser, surtout en offrant ce tableau au petit-fils du grand roi qu'il représente. Voici ce portrait: « II(Sésostris) étoit sur un trône d'ivoire, » tenant en main un sceptre d'or. Il étoit déjà » vieux, mais agréable, plein de douceur et » de majesté; il écoutoit tous les jours les » peuples avec une patience et une sagesse n qu'on admiroit sans Batterie: après avoir II travaillé toute la journée à régler lesaffaires » et à rendre une exacte justice, il se délassoit » le soir A écouter des hommes savans et à » converser avec les plus honnêtes gens qu'il M savoit bien choisir pour les admettre dans tt sa familiarité. On ne pouvoit lui reprocher » en toute sa vie que d'avoir triomphé avec n trop de faste des rois qu'il avoit vaincus, et » de s'être confié à un de ses sujets que je vous » dépeindrai tout à l'heure. » On croit que dans ce sujet Fauteur a voulu peindre Louvois: on se trompe sans doute, car ce portrait satirique seroit injuste: rct homme abuse Sésostris; sur quoi l'auteur fait cette réflexion: « Oh! qu'un roi est malheureux » d'être exposé aux artifices des méchans! il est » perdu s'il ne repousse la flatterie, et s'il » n'aime ceux qui disent hardiment la vérité!» Il faut avouer que cet ouvrage dut déplaire à Louis XIV: mais comme la morale en est admirable, il eût été digne de ce prince d'en permettre l'impreuion malgré sesressentimens particuliers, d'autant plus qu'il auroit dû sentir qu'on ne supprime point de tels livres; l'autorité ne pouvoit qu'en suspendre la publication, elle ne pourra jamais anéantir un chef-d'œuvre. En connoissant bien tout ce que Louis XIV, qui n'avoit jamais goûté l'esprit de Fénélon, pouvoit lui reprocher d'ailleurs, doit-on être surpris que madame de Maintenon n'ait pu l'adoucir à cet égard? Dans les choses graves, et celles-ci l'étoient aux yeux du roi, le cou- rage de l'amitié consiste à tâcher de justifier un accusé par tous les moyens possibles, et avec force et persévérance; dans ce cas, la justification étoit impossible; la critique sous toutes les formes et sans cesse répétée du gott. vernement du roi, les allusions piquantes et fâcheuses, les censures amères et outrées, les principespolitiques, souvent chimériques, ne pouvoient pas plus se nier que les extravagances de madame Guyon. Madame de Maintenon fit tout ce qu'on pouvoit attendre d'une amie véritable; elle parla, supplia, s'uflligea. Au reste,Fénélon fut disgracié et non opprimé; le renvoi d'un archevêque dans son diocèse n'est point une persécution.Enfin, madame de Maintenon, forcée de convenir des torts et des erreurs de Fénélon,devoit-elle, pour un homme auquel elle ne devoit rien et quiluide* voit sa fortune, montrer de l'humeur et parottre trouver injuste celui qui étoit à la fois son bienfaiteur,son maître, son souverain et son époux ? à M. de Voltaire adit d'elle: Du mêmefonds de caractère dont elle étoit incapable de rendre service, elle l'etoit aussi de nuirt1.Voilà unesingulière phrase, et une étrange injustice !. Madame de Maintenon étoilincapable de servir! elle qui, comme on la vu, a fait la fortune de tous ses amis et de tous ses parens ! Elle n'a sans doute jamais nui, même à ses plus grands ennemis, même à Lnuvois; mais que de services n'a-t-elle pas rendus à ceux qu'elle aimoit, et aux gens de lettres! que de pensions, que de grâces obtenues par elle, et toujours pour les autres! Le duc de Richelieu ,fils de la duchesse qui dutà madame de Maintenon sa place de dame d'honneur, devint Coupable de rapt;le roi vouloit absolument le livrer à toute la rigueur des lois; madame de Maintenon, implorant en vain sa grâce, eut enfin la hardiesse de dire au roi: Comment oserez-vous , sire, punir dans ce malheureux jeune homme le crime que vous avez jadis commis vous-même à la face de toute la Francef Par qui madamede Montespan fut-elleenlevée à son mari 1 Est-ce la parler Íoiblemerlt1 Le duc de Richelieu eut sa grâce. Il faut admirer madame de Maintenon d'avoir et toujours dans les occasions importantes ce courage pour servir ses amis etles opprimés , et de ne l'avoir pas follement prodigué pour satisfaire de rPolit. intérêts de vauiLé. Voltaire,qui prétend que madame deMaintenonétoit incapable de renareservice, lui reproche d'avoir fait nommer Chamillard ministre. Chamillard plaisoit personnellementau roi, qui de lui-même pensa à l'élever au ministère : Chamillard avoit beaucoup d'esprit et une probité parfaite; madame de Maintenon ctoit son amie, devoit-elle lui nuire ? Elle n'indua sur aucune autre nomination : peuton raisonnablement lui reprocher celle-là ? Mais, dit-on, depuis la faveur de madame de Maintenon l'éclat de ce beau règne a toujours été en décroissant.Rien n'est moins vrai; la faveur de madame de Maintenon a duré trente-cinq ans , elle a vu quinze années de gloire et de bonheur; et si, à la fin d'un règne si long, tout a décliné, c'est que Louvois, Colbert, Turenne, le grand Condé n'existoient plus, c'est que Louis XIV vieillissoit; maisson attachement pour madame de Maintenon ne lui fit rien perdre de sa grandeur d'âme: tout le monde convient qu'il ne montra jamais plus de magnanimité que dans ses revers. On a écrit et répété que madame de Maintenon ne voulut rendre le roi dévot que pour s'ouvrir le chemin du trône;imputation bien absurde, car elle employa tout son ascendaut, pendant plusieurs années, pour le ramener à la religion durant la vie de la reiae, qui étoit plus jeune qu'elle, et qui jouissoit d'une santé parfaite; rien alors ne pouvoit lui faire prévoir sa future élévation.Elle tâcha de rendre le roiparce qu'elle avoit elle-même la piété la plus sincère, et jamais on ne fut plus exempte de toute espèce de bigoterie. Un jour, à SaintCyr, un prêtre italien dit la messe, en prononçant d'une manière ridicule. Après la messe, la maltresse de claue dit à madame de Maintenon qu'elle alloit mettre toutes les pensionnaires en pénitence, parce qu'elles avoient ri de la prononciation de ce prêtre. Eh bien 1 répondit madame de Maintenon,mettez-ymoi donc aussi , car j'ai ri tout autant qu'elles. Madame de Maintenon eut une telle perfection de caractère et de conduite, que naturellement on se la représente sous des traits austèresqu'elle n'eut jamais: avec une piété d'ange elle n'eut aucun rigorisme,elle aima tous les arts, surtout la poésie et la musique; jusqu'à la mort du roi on jouoit chez elle la comédie, on y faisoit de la musique tous les soirs, et des mascarades pendant tout le carnaval; on y dansoit des ballets. Avec l'esprit le plus orné, elle conserva le naturelle plus aimable et une gaité pleine de charme. fi'apel'ce,.nt que ses élèves de Saint-Cyr de- venoient méluphysicieuues, elle mit tous ses soins à bannir de Saint.Cyrlesprétentions à l'esprit;elle y parvint

aussi la maîtresse dela grande classe lui dit un jour: Soyez contente, madame, les rubans jaunes n'ontpas le sent commun (1). Madame de Maintenon avoit naturellement un grand fonds de gaîté; elle lit dans sa jeunesso beaucoup de jolis vers, qui tous montrent ce caractère. L'abbé Têtu, bel-esprit de ce temps, avoit beaucoup vécu dans la société de Scarron; il étoit fort laid , et on lui reprochoit tout le commérage d'une femmelette.Madame de Maintenon, alors fort jeune, ayant vu dans un village une enseigne de la Madeleine, qui ressembloit à l'abbé Tétu , fit surle-champ ces deuxcouplets, adressés à l'abbé

Est-ce pour flatter ma peine, Que dans un vieux cabaret, Croyant voir la Mndelrine, Je trouve votre portrait? La marque d'amour me touche. J'en aime la nouveauté 5 On vous a fait femme et louchej Sans nuire à la vérité. (t) Toute. les duues étoient diatÎlIguée. par des rubans de diverses couleurs. Les jaunes étoient ceux des pensionnaires les plat àgées. La gaîté doit s'altérer à lacour, surtout avec la contrainte d'une représentation continuelle. Cependant on retrouve souvent dansleslettres de madame de Maintenon cette aimable disposition; elles sont parsemées de traits rapideset gais, et d'excellentes plaisanteries (i). L'indulgence de madame de Maintenon égala sa vertu. Combien n'en eut-elle pas pour madame de Caylus sa nièce, qui se conduisitsouvent avec une extrême légèreté, et pour la duchesse de Bourgogne son élève 1 Cette jeune princesse, remplie d'esprit et de qualités attachantes, eut quelques défauts, dont les conseils de madame de Maintenon la corrigèrent; elle aima le jeu et fit souvent des dettes que le roi paya. Un jour elle confia à madame de Maintenon qu'elle avoit perdu la veille vingt-cinq mille francs, et qu'eUe n'osoit plus s'adresser au roi. Madame de Maintenon emprunta cet argent sur sa terre; le lendemain, madame la tlauphiite trouva dans son cabinet ces vingtcinq mille francs, avec ce billet: « Voilà, ma. 1 (1) C'est elleaussi qui composa pour le duc de Rh chclicu celte jolie épitaphe i Ci-git Armand. L'utnour, pour faire pièce aux belle», Lui donua RUla carquois, ion lourlre et HI ailes. n dame, de quoi acquitter votre dette et soum lager votre âme; l'unique reconnoissance » que je vous demande, c'est de ne m'en pas u remercier ». La princesse ne joua plus; elle se corrigea aussi de la coquetterie qu'on lui avoit reprochée. Elle disoit à madame de Maintenon : « Je voisaujourd'hui que je vous ai des M obligations infinies; vous avez eu la patience » d'attendre ma raison. » On sait quel fut le noble et rare désintéressement de madame de Maintenon: pour la prouver, il suffira de dire qu'après avoir été trente ans l'épouse de Louis XIV,ellen'avoit, à sa mort, pour toute possession qu'une petite terrede9,000 livres de rente, qu'elle tenoit de lui avant sa faveur comme gouvernante de sesenfans. Depuis son mariage, elle n'accepta du roi qu'une pension de tigooo francs, qu'elle ne souffrit jamais qui fût augmentée, et qu'elle ne se fit point assurer. Après la mort de Louis XIV, le régent assura cette pension par un brevet au nom du jeune roi; et ces paroles honorables furent mises dans le brevettPension que son désintéressement lui a rendue nécessaire. Et comme institutrice, quels éloges ne mérite-t-ele pas 1 Qu'on relise ce qu'elle a con. seillé sur l'éducation du duc de Bourgogne et sur celle de Louis XV, Fénélon n'a jamais rien dit de plus solide. Et Saint-Cyr ! Le plan de cette éducation publique est si parfait, qu'on ne fera jamais rien de bon dans ce genre sans l'adopter. Madame de Maintenon unissoit à tant de vertus sublimes, à tant de gloire, la modestie la plussincère.Racine vouloitlui dédierEsther, elle refusa cet hommage éclatant. Elle fit pour Saint-Cyr l'ouvrage que l'on nomme VEsprit de l'Institut. Elle le composa en entier; mais pour qu'il ne portât jamais son nom, elle le fit signer par l'évêque deChartres et par le roi. Les religieuses de Saint-Cyr désirant qu'elle le signât aussi, elle répondit:Il vaut mieux que celles qui vous suivrontlecroient d'un évéque que d'unefemme. Il est impossible de parler avec un peu de détail de madame de Maintenon, sans avoir l'air de faire un panégyrique; mais cependant on ne lui donne pas une seule louange qui ne soit appuyéesur des faits irrécusables. On tia rien exagéré; car, loin d'éprouver l'envie d'orner un portrait qui, malgré son exacte ressemblance, paroltra toujours au commun des lecteurs^/ttJ beau que nature, on auroilpres- que désiré pouvoir découvrirquelques petits défauts, quelqueslégerstorts, qui eussent jeté un peu de variété dans cette peinture uniforme du caractère le plus accompli que puisse avoir une femme. Mais toute recherche à cet égard est infructueuse: madame de Maintcnon fut toujours parfaite,parce qu'à toutes les époques de sa vie, elle eut les mêmes principes et les mêmcs sentiment. Le reproche le plus inique que les ennemi de la vertu ayent pu faire a madame de Maintenon, c'est d'avoir persécuté les protestans: tousles mémoires et toutes ses lettres prouvent précisément le contraire. Elle parla même un jour au roi si fortement en leur faveur, que le roi ne put s'empêcher de dire: Votrediscours, madame,mefait de la peine;ne seroit-ce point un reste d'attachementpourvotreancienne religion t Dans ses lettres à son frère qui commandoit en province, elle dit: « Jevous ricom- » mande les catholiques, et je vous prie de » n'être pas inhumain aux huguenots. » Dans une autre lettre elle lui dit t « Ayez pitié de gens plus malheureux que » coupables. Ilenri IV a professé la même » religion, et plusieurs grande princes; ne les » inquiétez donc point. Il faut attirer les liom- » mes par la douceur et par la charité. Jésus- » Christ nous en a donné l'exemple, et telle » est l'intention du roi. Il faut convertir, » et non pas persécuter. » Toutes ses lettres sont remplies de traits semblables. Un fait beaucoup plus frappant encore, non - seulement la justifie pleinement à cet égard, mais prouve incontestablement qu'elle s'étoit déclarée protectrice des malheureux huguenots, et qu'elle étoit universellement.regardée comme telle. C'est la tragédie $Entier, faite pour elle, et avec l'intention de la peindre sous le nom à'Esther 1 de cette femme si douce, si intéressante, amie du peupleopprimé, qu'un ministre barbare veut exterminer , et qu'elle défend avec tout le courage d'une pitié généreuse ; de cette femme qui, par le double ascendant de l'amour et do la vertu, fléchit le grand roi en faveur de tant d'infortunés persécutés depuislong-temps à son insu. On sait que Louis XIV, éclairé surtout par madame de Maintenon , n'apprit qu'avec horreur les barbaries ordonnées par ses ministres, et exercées contre les huguenots, et qu'il déclara hautement qu'il n'y avoit point eu de part. Il fut le réparateur de ces cruautés, en donnant des secours, des dédommagemens, des pensions à une grande quantité de huguenots qui persistaient dans leurs erreurs; enfin les ministres, vrais persécuteurs des protestans, étoient les ennemis mortels de madame de Maintenon. Comment est-il donc possible que, contre toute vraisemblance, et malgré de tels faits, les écrivains du siècle dernier aient o&é faire une calomnie si extravagante? Mais ils n'aimoient pas Louis XIV, ils détestoicnt dans madame de Maiotenou une femme tout à fait dépourvue de principes philosophiques; c'était un moyen certain de la rendre odieuse; on ne lisoit plus que leurs ouvrages, on n'examinoit rien, ou les croyoit sur parole a cette calomnie eut un plein succès. On en a lait bien d'autres aussi absurdes, qui ont réussi de même. Et ce sont des littérateurs qui ont calomnié madame de Maintenon ! Cependant jamais femme n'a mieux mérité leurs hommages; jamaisfavorite, princesse ou reine, n'a protégé les lettres avec plus d'utilité» plus d'éclat et plus de gloire: elle fut la protectrice, l'amie de Fénélon, de Racine, de Iloileau, et elle a fait faire Athalie. Elle honora tellement la littérature,qu'elle voulut inscrire sur la liste des auteurs son élève le duc du ftJuine, un fils de Louis XIV. Elle fit iiiiprimer et vendre publiquement les première* compositions de ce jeune prince, sous le tilro d'OEuvres d'un jeune auteur de huit ans: c'éloit lui faire prendre rengagement ( qu'il a bien tenu depuis) d'aimer les lettres , et d'honorer ceux qui les cultivent. Ce fait est très-remarquable. Louis XIV approuva cette idée, et personne ne la critiquo. Cependant, sous les deux règnes suivans, et surtout SOli" le dernier, déclarer un prince dusangauteur, eùt paru trèspeu convenable et fort ridicule, et avec raison, parce que les lettres avoicut perdu toute la dignité que la saine morale peut seule leur donner. Les talensleur donnent de l'éclat, mais c'est la vertu qui les ennoblit. On doit à madame de Maintenon les belles fables de La Fontaine, et les poésiessacrées de Rousseau , qu'elle fit faire pour l'éducation dit duc du Maine, et pour celle du due de Bourgogne. Elle obtint du roi une pension pour mademoiselle de Scudéri et pour madame Dacier. Elle établit Racine et Boileau dans l'intimité de Louis XIV ; et en protégeant les talens, voulant ignorer les inimitiés qu'il, produisent, tandis qu'elle nccucilloit Racine d'une manière ti éclatante, elle faisoit donner par laroi, à son ennemie, madame Deshonlièrcs, une pension et des gratifications. Son admiration et son amitié pour Boileau ne l'empêchèrent pas d'apprécier les taletisdeQuinault; ce grand poëtc lyrique ne composa jamais un opéra, sans apporter an roi plusieurs plans de poëmes, et le choix du monarque fixoit toujours la sien. Unsoir,clir» madame de Maintenon, il présenta deux snjets d'opéra: Armide , et Macarte,fi/ie £Hercule.Arnide fut préférée par madame de Maintenon; et peu de temps après,on vit paroitre le plus beau poëme de Quiiiault. Nous devons cet ouvrage, ainsi que tant d'autres chefs-d'œuvre en tout genre, au goût exquis de madame de Maintenon. Duché, et plusieurs autres poëtcs , encouragés et récompensés par elle, travaillèrent pour Saint-Cyr,etdonnèrent sous ses auspices Jphté , AbSfzlofl , Débora , etc. Les premières lectures (ï£stjpr et .tluzlitl furent faites dans son cabinet. On sait qu'elle sentit seule alors toute la grandeur, toute la beauté d'Athalie; et malgré la longue injustice du public à cet égard, elle persista tonjours à trouver cette pièce sublime. Quel titre de gloire littéraire ! Sil'amour-propre eut influé sur les jugemons de madame de Maintenon, elle auroit préféré Esther à Athalie c'étoit le goût général, et Esther avoit été faite pour elle. Cette pièce étoit remplie d'allusions qui dovoient, la flatter, on y reconnut son portrait; cependant clic n'hésita point à soutenir qu'Athalie étoit le chef-d'œuvre de Racine ; et retirée à SaintCyr, long-temps aprèsla mort de Louis XIV, elle écrivoit à sa nièce: J'ai le malheurdo penser toujours qu'Athalie est une pièce admirable. Il falloit une grande supériorité d'esprit pour juger ainsi, en dépit de l'opinion contraire si généralement répandue: aussi avoit -elle un esprit également étendu, juste et profond. Louis XIV lui disoit

On donne aux papes le titre de sainteté, aux rois celui de majesté; pour vous, madame, vous avez taàit de raison , que l'on devroit vous appeler votre solidité* Fénélon Jisoit , en parlant d'elle , que c'étoit la Sagesse s'exprimant parla bouche des Grâces.L'autère Bourdaloue la peignoit sous de plus noblestraits: Un rien luisuffit, disoit.il,pour éleverson âme auxplus hautespensées. Cet éloge n'étoit pas suspect de flatterie: Bourdaloue n'avoit point d'ambitionj on sait qu'il ne voulut être ni évêque, ni directeur de madame de Maintenon. Dans ce même temps, le caustique Boileau loua dignement aussi madamedeMaintenon dans sa Satire desfemmes. 11 disoit qu'il en connoissoit une Humble dansles grandeurs, sage dans la fortune, Qui garnit, comme Esther, de sa gloire importune. C'est elle encore qu'il avoit en vue, enparlant de celle qui ne veut pas Qu'à lVglisc jamais, devant le Dieu jaloux, Un fastueux carreau soit Nit sous ses genoux. Un jour chez elle, en présence du roi, Boileau déclamant contre la poésie burlesque: Heureusement, njouta-t-il, ce goût est passe: on ne lit. plus Scarron, même en province. Racine se hâta de détourner la conversation

et quandil se trouva seul avec Boileau: Perdezvous la tête? lui dit-il;hier c'étoit Dont Japhet, aujourd'hui le Virgile travesti, et toujours Scarron t ignorez-vous donc l'intérêt qu'elle y prend? Hélas 1 non, répondit Boileau, mais en la voyant, en l'écoulant, c'est la première chose que j'oublie. En effet, tout en elle étoit si noble et de si bon goût, que rien ne pouvoitrappeler sa première situation. Quelqu'éloge que l'on puisse faire de madame de Maintenon, il sera toujours au-dessous do Vidée que doivent donner d'elle ses écrits. LVs- pècc de mémoire, ou l'instruction qu'elle Coma posa pour Chamillard, est admirable d'un bout à l'autre. On a déjà parlé des comcils qu'elle écrivit pour l'éducation du duc de Bourgogne, conseils profonds, excellens, et donnés avant ceux de Fénélon; ses dialogues pour Saint. Cyr sont charmans: et ses lettres t la raison y domine toujours; mais avec quel charme et quel naturel ! C'est la seule plume qui ait su donner de l'éclat au bon sens. Ses penséessont si justes que l'on s'étonne qu'elles ne soient pas devenues communes, et elles montrent une finesse d'observation qui a quelque chose de frappant; elles sont à la fois solides, sages et brillantes. Et quelle élévation dame, quelle bonté, quelle sensibilité, quelle profonde connoissance de la cour et ducoeur humain 1. Il estbien digne d'admiration que, dans ceslettres écrites avec tout l'abandon de la confiance, madame de Maintenon ne se plaigne jamais del'envie,de l'injustice, de l'ingratitude, qu'elle n'y dise jamais un seul mot contre ses ennemis, qu'elle ne se permette pas un trait de médisance. Ceslettres sont aussi pures qu'elles sont spirituelles et instructives; car elles méritent d'être étudiées par toutes les p#sonnes qui feulent bien écrire dans ce genre et bien con- noltre le monde. Avec quel bon goût et quelle délicatesse madame de Maintenon sait louer ceux qu'elle aime! avec quelle légèreté elle sait conter des bagatelles1 comme elle parle sensément sur les afTuires les plus sérieuses! ses lettres à l'abbesse de Gomer-Fontaine sont det chefs-d'muvre. Elles ne contiennent que des conseils sur la formation d'une maison religieuse; mais on y trouve des observations fines et des maximes excellentes, qui peuvent s'appliquer à mille autres choses. Il est d'autant plus étonnant que ceslettressoient écrites avec tant de pureté et d'élégance, que madame de Maintenon nedisposoit nullement de son temps, et qu'elle écrivoit toujours à la bâte ou à la dérobée. Madame dé Maintenon, après la mort dit roi, se retira à Saint-Cyr, dans cet asile honorable qu'elle s'étoit préparé avec tant de gloire; elle conserva des amis; sa famille et les élèves qu'elle laissa dans le monde furent reconnoissantes. liais elle voulut vivre dans la plus profonde retraite: elle ne reçut que le duc et la duchesse de Noailles, mesdames de Dangeau et de Caylus. Jusque dans h vieillesse la plus avancée, sa conversation eut un charme infim Le temps avoit respecté son ouie et ses yeux et l'on peut juger par ses dernières lettres, qu'elle écrivoit et pensoit avec toutes justesse de ses belles années. Le ctar Pierre le Grand ne voulut pas quitter la France sans avoir vu madame de Maintenon. Il alla à Saint-Cyr; elle étoit dans son Ht: pour la mieux voir, il tira lui-même le rideau du lit, il la considéra attentivement, elle rougit, et les dames de Saint-Louis qui la virent en ce moment, assurèrent qu'elle dut lui paroitre encore belle. Madame de Maintenon survécut quatre ans au roi; elle passa tout ce tempsdans une maison qui lui devoit tout, révérée, adorée, soignée comme la mère la plus chérie, entourée des dames de Saint-Louis choisies et formées par elle, et parmi lesquelles il s'en trouvoit plusieurs dignes de sa confiance et de son amitié par leur esprit et leur mérite ; environnée d'une multitude de jeunes personnes dociles et reCODDOillantea, qu'elle regardoit comme ses enfans; exerçant là un empire plus sûr, plus doux quoique moins envié, que celui dont elle avoit joui à Versailles, puisqu'elle commandoit librement, sans contrainte, sans esdaviage, et qu'eUe ne régnoit que par la seule puissance des bienfaits. Elle recueillit jusqu'au dernier soupir le prix de sa vertu et de sa bonté. L'âge ne diminua point son zèle pour les jeunes demoiselles de Saint-Louis: ne pouvant plus monter aux classes, ellevoulut en avoir un certain nombre dans son appartement ; les maîtresses firent de cette distinction les récompenses du mérite. L'indulgence et la douceur de madame de Maintenon étonnoient les religieuses les plus patientes. Rien n'est moins raisonnable, disoit cette parfaite institutrice, que de vouloir que des en/ans le soient. La détention du duc du Maine, l'objet de sa plus vive affection,lui porta un coup mortel; elle s'évanouit en l'apprenant. La fièvre lui prit aussitôt et ne la quitta plus. Madame de Caylus, le duc et la duchesse de Noailles vinrent s'enfermer avec elle (i). Sa maladie fut longue, mais elle souffrit peu. Elle en connut tout le danger, elle vit la mort avec ralme, sa piété fut sublime. La surveille de sa mort, elle dit à mademoiselle d'Aumale: « Quoique je sois » bien mal, il ne faut pas négliger nos bonnes à ouvres, envoyons nos pensions, tIlces pauvres (t) La duchesseétoit lit itiéte, fille de Ion tière, le foatt d'àubipé. » gens les recevront ainsi avant t'échéantM Ce fut la premièrefois de sa vie qu'elle ne fit pas ses comptes elle - Inêlue. Llle dit ensuite: « Je viens d'avoir un grand plaisir, j'ai payé » mes pensions d'avance, je ferai du moins » encore l'utimàiie après ma mort.» Le 14 avril, on célébra la messe à minuit dans sa chambre

elle y communia en viatique, ensuite elle reçut rextremeoncttott

pendant la cérémonie, elle répondit d'un ton ferme et doux à toutes les prières. Son confesseur lu pria de donner sa bénédiction à toute la communauté assemblée, elle répondit ce mot touchant

J'en suis indigne. Il insista, elle obéit. Son agonie fut si douce qu'elle avoit l'air d'uue personne qui dort tranquillement. Elle s'étei. gnit A six heures du soir, le i5avril 1719, âgée de quatre-vingt-quatre ans. Elle laissa 3o,ooo francs d'argent comptant; ses meubles et sa vaisselle d'argent furent estimés 15,000 francs. Durant la vie du roi, elle avoit vendu ses bijoux et ses diamana, pour en donner l'argent aux pauvres. On ne trouva à sa mort qu'un seul diamant d'une médiocre valeur, quilui venoit du roi , cw'elle pnrtoit toujours et qu'elle laissa à la tlumse de Noailles. Sa pension s'éteignoit avec eue. Aiusi elle ne laissoit que sa terre de Maintenon, qu'elle avoit assurée par contrat de mariage à sa nièce. Telle futla succession de la veuve de Louis le Grand! Son testament fut touchant, sage, édifiant. Elle demanda à être enterrée sans ancune cérémonie dans le cimetière: ce fut la seule de ses volontés que l'on n'exécuta point; on fit faire un caveau au milieu du chœur de l'église des religieuses, pour y déposer le corps embaumé dans un cercueil de plomb. Si l'on etit respecté le vœu modeste de la fondatrice, il est probable qu'une humble fosse dans le cimetière commun n'eût point excité l'indignâtion des démagogues révolutionnaires, et que ces cendres, si dignes de vénération, n'eussent point été profanées. Chose bien étrange1 La plus illustre protectrice des lettres fut trente ou quarante ans après sa mort, indignement calomniée par tous les littérateurs, et, dans ce même siècle, ses ossemens furent arrachés du séjour où tout retraçoit ses bienfaits, et traînés avec ignominie dans les rues de Versailles par les petitsenfans des pauvres, dont l'objet de cette aveugle rage avoit jadis tant de fois soulagé la misère. Car ce fut pour soulager les indigens de Versailles et des environs, qu'elle vendit ses chevaux, ses bijoux et ses diamansl L'abbédeVertot fitson épitaphe en français: cette épitaphe est fort belle; on la grava sur le marbre de sa tombe; des mainsimpies en ont brisélescaractères, mais l'histoire en a confirmé tous les éloges. Telle fut madame de Maintenon, la seule femme dont on ait pu dire que sa conduite a été aussi sage que les évcneniens de sa vie ont été bizarres, extraordinaires et romanesques ; la seule encore qui, sans intrigue et sans ambition, ait fait une haute fortune, et qui uit inspiré une grande passion à l'homme le plus délicat, sans le secours des charmes de la jeunesse, et par l'unique ascendant que peuveut donner l'estime et l'admiration. Comment est-il possible qu'en général madame de Maintenon ne soit point aimée ? c'est que la perfection n'inspire rien de tendre; elle excite l'enthousiasmedequelques belles Aines, mais les autres affectent de la confondre avec la pruderie, la pédanterie,etmême avec lhvpo crisie.D'ailleurs, il estassez naturel de craindre un peules personnes d'une conduite parfaite, irréprochable; on sait que leur indulgence n'ôte rien à la rigidité de leurs principes, qu'elle ne tombe que sur les personnes, et non sur les foiblesses qu'elle condamne souvent da- vantage par une vertueuse incrédulité, que par une censure austère. Madame de Maintenon, si pieuse, si vertueuse, n'a pas du trour de partisans parmi les gens sans religion et sans moeurs; et les athées et les déistes ont eu pendant cinquante ans une si puissante influence surl'opinion publique1 Quand le pliilosophisme a commencé, le nom de madame de Maintenon étoit révéré comme il devoit l'être. Bienfaitrice de toute la noblesse pauvre de France, de tous les enfans des vieux militaires ruinés, madame de Maintenon étoit adorée dans les provinces. Les vieillards de la cour honoroient sa mémoire par un juste tribut d'éloges: on se rappeloit encore à Saint-Cyr les instructions qu'on avoit reçues de sa bouche. Mais bientôt elle fut attaquée dans des livres nouveaux : ces litresse multiplièrent et devinrent la seule lecture de la dation. Au bout de trente ou quarante ans, madame de Maintenon, tournée en ridicule par les uns, calomniée parles autres, fut méconnue de tous. Mais sa justification, et l'éloge le plus complet de ses vertus, de son esprit et de sa conduite, se trouveront toujours dans ses lettres , qui doivent être regardées comme le monument historique le plus inté- ressaut et le plus digne d'admiration qu'une femme ait jamais laissé. LA DUCHESSE DU MAINE. Un géomètre bel-esprit, auteur d'un grand nombre déloges satiriques, et qui, dans ses discours académiques, s'est attaché surtout À tourner en ridicule et à rendre odieux les courtisans, les ministres, les nobles, les princes et les rois, d'Alembert, dans son éloge du marquis de Saint-Aulaire, dit que madame la duchesse du Maine, quoiquefemmeetprincesse, aima les lettres.Le mérite de cette épigramme n'est assurément pas dans sa justesse; car, depuis Radegonde, femme de Clotaire Ier, jusqu'à nos jours, toutes les princesses, toutes les reines ont protégé les lettres avec éclat, et un grand nombre les ont cultivées avec succès. D'ailleurs , tousles siècles de notre monarchie ont produit des multitudesdefemmes aul.ulit qui, presque toutes, étoient des femmes de la cour; et ce goût pour la littérature ne paroissoit pas s'affaiblir dans le temps où d'Alembert écrivoit cette phrase étrange. Comment a-t-il pu se permettre un trait si singulièrement injuste ?lui qui ne pouvoit ignorer que madame de Tencin aimoit et cultivoit les lettres; lui contemporain de madame de Graffigny ; lui qui eut plusieurs obligations àdeuxfemmes,dont les noms ne sont connus que par leur goût pour la littérature, mesdames du Défiant et Geoffrin;lui qui eut des liaisons de société trèssuivies avec beaucoup de femmes qui aimoient et cultwoient leslettres, entr'autres madame Riccoboni, madame Necker, etc.; lui enfin, qui eut pour amie intime une femme passionnée pour les lettres, mademoisellede l'Espinasse ? Il faut convenir que la géométrie et la philosophie n'empêchentquelquefoisni d'être inconséquent et irréfléchi, ni de déraisonner complètement. Anne-Louise-Bénédicte de Bourbon, duchesse du Maine, petite-fille du grand Condé, naquit en 1676: elle fut mariée, en 1G93, à Louis-Auguste de Bourbon, duc du Maine , fils deLouisXIV et de madame de Montespan, néen 1670. Il parolt que la duchesse du Maine ne protégea d'abord leslettres que parce qu'elle étoitfemme et princesse, et surtout épouse d'un prince qui les aimoit passionnément; car elle eût naturellement préféré la politique à la littérature. Après la mort de Louis XIV, elle disoit an duc du Maine qui ne s'occupoitqu'àtraduire l'AntiLucrèce t fous trouverez un beau matin, en vous éveillant, que vous êtes de Vacadémie , et que M. le duc d*Orléans a la régence. Ce fut eUe qui, un an avant la mort de Louis XIV, engagea ce monarque à faire ce fameux testament, qui appeloit les princes légitimés à la succession à la couronne. Ce testament fut cassé: la duchesse, outrée contre le régent, entra dans la conjuration du prince de Cellamare. Elle fut arrêtée en j7iB et conduite au château de Dijon, et son époux à celui de Dourlens; ils ne recouvrèrent leur liberté qu'en 1720. Le duc du Maine mourut en 1736, à soixante-six ans. Ce prince joignoit à une grande piété, à toutes les vertus que donne la religion, un esprit éclairé, cultivé, un caractère noble, le goût de la retraite et de l'étude; mais il n'avoit ni assezd'ambition, ni assez d'énergie pourl'emportersur un prince actif, entreprenant, et qui avoit sur lui L'avantage d'une naissance légitime. Après la mort de. son époux, la duchesse du Maine se forma une existence brillante,ense deelaraut protectrice des scienccs, des arts et des talens. Elle embellit, avec autant de goùà que de magnificence, les jardins de Sceaux; elle s'entoura de savans et de beaux-esprits; sa cour devint célèbre par les personnages distingués qui la composèrent, par des fêtes ingénieuses, et par une multitude de jolis vers composés A sa louange. On voyoit là Fontenelle, Lamothe, Chaulieu,Saint-Aulaire, le savant Malezieu, grand mathématicien, et qui faisoit de jolis vers de société; Tourreil, le traducteur de Démosthène; Valinoour, protégé par Bossuet et ami de Racine (i)

l'abbé Gencst, auteur de Pénélope;la marquise de Lambert; madame de Staal, qui nous a laissé de si charmans mémoires, et la joliecomédie intitulée l'Engouement. Cependant on s'eimuyoit quelquefois dans cette société si spirituelle, queles personnes qui n'y étoient (t) Auquel il succéda dans la place d'historien de Louis XIVsil travailla avec Boileauà l'histoire de ce prince; mail l'incendie qui consuma sa maison de Saint-Cloud, anéantit les fragment de cet ouvrage, ainsi que plusieurs autres manuscrits. On a de lui des lettres critiquesfortestiméessur la Primatede Clèvet , la vie de François de Lorraine le Balqbodue de Guise; des observations sur VŒdipe de e, des traductions en versde quelques odes d'Horace, des stances et plusieurs contai. 11 Ílat, ainsi que Tourreil, de l'académie française. point admises appetoient lesgalères de Vasprit, parce qu'il falloit toujours y montrer de l'esprit, obligation souvent fatigante, quiinspira au marquis de Saint-Anlaire ces jolis vers adressés à madame de Lambert: Je .uis las de l'esprit, il me met en eourroUI:, 11 me renverse la cervelle ; Lambert, je vais chercher un asile chez vous Entre Lamothe et Fontenelle. Les gens de lettres ont beaucoup déclamé contre let flatteries des courtisans; néanmoins il faut convenir que, lorsqu'ils ont eux-mêmes été admis dans les cours, ils ont toujours surpassé les grands seigneurs, sinon dans l'art, du moins dansl'exagération de la flatterie. Les beaux-esprits de la cour de Sceaux poussèrent la flatterie jusqu'au ridicule:la duchesse n'avoit point un beau visage et elle étoit contrefaite, et les vers faits pour elle ne lui parloient que de l'amour qu'elle inspiroit et de sa beauté. Un jour, qu'elle quittoit sa toilette, un de ses poêles lui dit qu'elle faisoit, dans ce moment, une qui suipassoit en courage toutes cellesd'exandre, celle de s'éloigner de son miroir. Un autre disoit, en parlant de son regard : Il défend tout ce qu'il inspire. La- motlle, qu'elle appeloit son berger,luiccrivoit deslettres passionnées, et lui demandoit en vers un baiser sur la bouche (i). Il y avoit peu de dignité dans cette étrange galanterie. La princesse, avec de l'esprit et beaucoup d'instruction, manquoitsouvent de goût, et c'est le défaut de toutes les femmes qui ont la manie du bcl-esprit. Ses lettres à Lamothe sont absolument dépourvues de naturel et de grâce. Voici les plus jolis vers que Lamothe ait faits pour elle; il lui parle de l'amitié qu'elle lui a promise, et il ajoute: 1 Je veux que, délicate, elle se fasse un crime De ne me pas ouvrir le fond de votre cœur; Elle a comme l'amour sa dernière faveur, C'nt ion secret le plus intime. L'impromptu du marquis de SaintAulaire est trop célèbre pour l'omettre ici. Ou jouoit à de petits jeux d'esprit, dans l'un df'juels on devoit demander un secret: la duchesse faisant à M. de Saint-Aulaire cette demande, il lui répondit ainsi: La divinité qui s'amuse A me demander mon eecret, (i) 11 est vrai que Lamothe étoit vieux, ce qui rend cette singulière liberté moins choquante. Si jVioisApollon,unscfoit pasmamuse, Ellesoroit Thétis,etlejourfiniroit (t). La duchesse du Maine mourut dans les scn. timens religieux qu'elle avoit toujours eus, en 1753, dans la soixante-seizième année do son Age. Ellelaissa deux enfans, I,OIÛS..ÂlIgllilt' de Bourbon, prince de Dombes, mort en 1755 à cinquante-cinq ans; et Louis-Charles de Bourbon, comte d'Eu, mort, en 1775, à soixante-quatorze ans, l'un et l'autre sans avoir été mariés. MADAME LA MARQUISE DE LAMBERT. Cette femme, si distinguée par son esprit et pnr sa raison supérieure, fut aussi l'amie rt la protectrice des gens de lettres, et même avec plus de discernement que la princesse dont on vient de parler. Elle rassembla chez elle une société moins nombreuse, et par conséquent plus choisie et plus agréable. Anne-Thérèse de Marguenatde Courcelles, (tt.,Ijfcuand il seroit Apollon , il n'auroit pas le pouvoirtela transformer en Thétis. Il faut de laraison même dans les fictions podliques, et celle-oi en est tout à fait dépourvue. marquise de Lambert, naquit à Paris, en iCt/tf. EI1 perdit son père à l'Age de trois ans; sa mère épousa en secondes noces l'ingénieux Bachaumont (1), qui se plut a cultiver les heureuses dispositions de sa belle-fille. Elle épousa,en1666,Henri de Lambert, marquisde Saint-Brès, qui mourut en 1686, etlui laissa deux enfans, un fils et une fille, qu'elle éleva avec toute la tendresse d'une excellente mère, et toutes les lumières, tous les talens d'une parfaite institutrice. Madame de Lambert eut pour amis Lamolhe et Fotitenelle, mais son ami le plus intime fut Louis de Sacy (avocat au parlement, et l'un des quarante de l'académie française) (2), auteur d'un Traitéde l'amitié, dans lequel tous les procédés et tous les devoirs de l'amitié sont détaillés avec une méthode qui répand sur un tel sujet une extrême sécheresse. Madame de (1) C'est lui qui fitt avec Chapelle, ce joli Foyage en vers et en prose, auquel le naturel et la Salté ont donné autant de réputationqu'une bagatelle peut eu avoir. (t) Qu'il ne faut pas confondre avec Louis-ïsaac d" Sacy le Mattrc , directeur des solitaires et <1es religieuses de Port-Royal, et auteur d'une traduction de la Bible. Sévigné avec sa grAce, sa modestie et sa justesse d'esprit ordinaire, s'abstient, dit-elle, de prononcer sur cet ouvrage, et cependant elle le juge parfaitement en deux mots : J'ai lu, ditelle, le Traité de l'amitié, qui m'a paru rempli d'esprit;maisje ne l'aime point, je Hais les dans l'amitié. Il est singulier que madame de Lambert, malgré l'intimité de sa liaison avec Sacy, ait fait aussi un Traité de l'amitil; elle a fait encore un Traité de la vieillesse; des liéflexions sur lesfemmesi des portraits, nu petit roman intitulé la Femme hermite.On trouva dans tous ces écrits beaucoup de raison et d'esprit; mais les meilleurs ouvrages de madame de Lambert sont les Avis d'une mûre à sonfils et d'une mère à sa fille. Il y a dans ces excellens conseils une sagesse, une connoissance du monde, une finesse et une sagacité d'observation, qui en rendront toujours la lecture de la plus grande utilité à la jeunesse. Les pères, les mères et les instituteurs doivent à madame de Lambert une véritable reconnoissance, et d'autant plus que nul homme de lettres n'auroit pu faire, et avec cette précision, un ouvrage qui deinandoit une étude si approfondie du monde. Cette femme, si justement célèbre par ses talens, et si respectable par l'usage qu'elle en a fait, et par ses vertus, mourut, en 1733,à quatre-vingt-six ans. MADAME DACIER. Cette savante illustre par son érudition, ses travaux immenses et ses nombreuses traductions, a eu sur la littérature française une glorieuse influence, en faisant connoître tous les trésors littéraires de l'antiquité, et en inspirant le goût des études approfondies et sérieuses. Anne-Lefebvre Dacier-,fille de TanneguiLefebvro, naquit à Sanmur, en 1051j elle hérita des lalens et de l'érudition de son père, qui ne découvrit, dit-on, que par hasard les heureuses dispositions dont elle étoit douée. 11 donnoit des leçons à son fils dans la même chambre où mademoiselle Lefebvre, Agée de onze ans, travailloit A la tapisserie; elle écoutait attentivement, mais en silence, et elle s'instruisoit en secret. Un jour que le jeune écolier répondoit mal, sa sœur lui suggéra tout bas ce qu'il devoit dire:le père l'entendit avec autant de surprise que de joie, et de cc moment il partagea également ses soins entre son fils et sa fille. Elle apprit le latin, le grec, et l'étude de la langue italienne ne fut pour elle qu'un délassement. A l'âge de vingt-un ans, et avant son mariage, elle donna plusieurs traductions qui lui firent une grande réputation. André Dacier avoit étudié sous TanneguiLefebvre.Lesjeunes disciples, unis d'abord par leurs goûts, leurs études, le furent bientôt par leurs sentimens; leur mariage se célébra en tOS3; alors ils travaillèrent quelquefois ensemble aux mêmes ouvragés. Boileau mettoit cependant la femme fort au-dessus de l'époux: dans leurs productionsd'espritfaites en commun. disoit - il, madame Dacier est le père. Il trbuvoit que le mari, dans ses notes, faisoit souvent des interprétationssi singulières qu'illes appeloit les révélations de M.Dacier. Les deux époux abjurèrent la religion protestante en i685, et ce fut avec toute la bonne foi de leur caractère; l'un et l'autre ont été aussi recommandables par leur piété et leurs vertus que par leur science. Le premier ouvrage de madame bacier fut une édition de,Callimaque enrichie de doctes remarques. EHe étoit dans la première fleur .Ic la jeunesse. Le duc de Moiifniisier la mit sur la liste des savansdésignés pour commenter les anciens auteurs à l'usage du dauphin. Madame Dacier eut la gloiredeprécéder lotis les savans chargés de celte laborieuse entreprise. Florin parut en iG;4, Jurelius Victor en 1681, Eutrope Cil 1û81, Dictis de (,.,)/e en 1684. Ainsi, dit Bayle, voilà notre sexe hautement vaincu par cette savante j puisque dansle temps queplusieurs hommes n'ontpas encoreproduitun seultUlteur,madameDacierenadéjàpubliéquatre. Voilà des aveux d'un autre siècle, et d'une franchise bien gothique..11 est permis de douter qu'on en fit de semblables de nos jours, alors même qu'il existeroit parmi nous une savante d'un mérite aussi éminent. Madame Dacier traduisit trois comédies de Piaule, des comédies de Térence, deux pièces d'Aristophane, le Plutus et les Nuées; ce fut la première traduction que l'on ait olé faire de ce poëte comique grec. Elle traduisit aussi Ânacréon (1) , Sapho , et enfin l'Ilicade et (1) Boileau disoit que personne ne devoit entreprendre de traduire le chantre de Tlufos, pas tuémt en vers, après madame Dacier. Il ectnMe cependant VOdyssée d'Homère. On a fait depuis des traductions plus élégantes de ces deux poèmes; mais celles de madame Dacier sont le fruit de tant de recherches, de tant d'érudition, et d'un travail si estimable et si savant, qu'on ne se dispensera jamais de les lire. Tous les savans, tous les gens de lettres rendirent d'éclatans hommages au mérite de madame Dacier. Ménage lui dédia son histoire latine desFemmesphilosophes.Le marquis d'Orsi lui adressa des Réflexions, écrites en italien sur un ouvrage du P. Bouhours (i) : Bayle répéta plusieurs fois son éloge; Baillet l'a placée au rang des plusillustres critiques; Voltaire a dit d'elle: Ses traductions de Térence et d'Homère luifont un honneur immortel. Lamothe fit, sur sa traduction d'Anacréon, une jolie ode. Il en fit encore une autre à sa louange, qu'il prononça dans une séance publique de l'aca- '* que l'harmonie des verssoit absolument nécessaire & ce genre de composition;toutes ces petites pièces ont besoin du charme de la poésie, elles ont bien peu de grAce, et ellesparoissent bien frivoles lorsqu'ellessont en prose. e (1) De la manière de bien penser dans les ouvrages d'esprit. demiefrançaise; honneur qui n'a été accordé i aucune autre femme, et que celle qui honora son siècle et sa patrie par des travaux si extraordinaires , étoit bien digned'obtenir Voici la quatrième strophe de cette odea O ministre, dont les ouvrages Egaleront le cours des mis, Fonda, pour éclairer les âges t Ce sanctuaire de savans. A ce sexe qui, sur ses tracesf Veut inoins de muses que de grAces t Il ferma cet auguste lieu; Mais il t'eût réservé ta placet Si les oracles du Parnasse T'avoient prédite à Richelieu. MadameDacier, que riennepotivoit adoucir ou désarmer quand il s'agissoit de la gloire d'Homère, oublia tous ces hommages , ou du moins les compta pour rien, lorsque, dans la dispute sur le mérite des anciens et des modernes, Lamothe n'hésita point à se déclarer pour les derniers. Madame Dacier éclata sans ménagement,elle prit avec la même ardeur le parti des dieux qu'Homère avoit chantés. Les critiques de Lamothe sur ce point sont néanmoins excellentes:Homère, dit-il, appelle Jupiter le père des dieux ; cependantJu piter n'est le père ni de Saturne, ni de Cybèle, ni de Junon et de ses frères, ni des nymphes qui prirent soin de son enfance, ni de Mars, ni de Cérès, ni de Vesta, ni de Flore, ni des géans, ni des hommes. Et qu'est-ce, ajoute Lamothe, qu'est-ce que des dieux qui n'ont pas créé l'homme? Homère conte que Jupiter chassa la Discorde du cicl; Lamothe dit à ce sujet: Pourquoi donc les dieux se querellentils sans cesse ? Madame Dacier trouve que toutes ces remarques,si ingénieuses et si justes, sont des blasphèmes; elle accuse Lamothe d'envie, de malignité, de mauvaisefoi. Elle dit qu'il estfroid et plat,ridicule, imper» tinent,d'une ignorance grossière;qu'il est plein d'orgueil, qu'il n'apas le sens commun. Elle conte quAlcibiade donna un grand sottfflet à un rhéteur qui n'avoit aucun ouvrage d'Homère, et elle ajoute: Queferoit-il aujourd'hui à un rhéteur qui lui liroit tlliade de M. de Lamothe (i)? A cela La- (1) Que Lamothe avoit mis en vers sans savoir le grec ; traduction qui n'étoit ni poétique, ni savante. Mais ce qui surtout irritoit madameDacier, étoit ce qu'il y avoit de mieux dans ce travail, c'est-à-dire les discours, les réflexions, etc. 1nothe répond seulement: «Heureusement que » lorsque je récitai un de mes livres à madame » Dacier , elle ne se souvint pas de ce dernier » trait, n Durant cette querelle , Lainothe conserva cette douceur aimable et de si bon goût. Dans ses Réflexions sur la critique, et surl'admirationfanatiqued'Homère(ouvrage si digne d'être lu ), il répond toujours avec autant de charme que d'esprit aux injures de madame Dacier; il ne s'écarte jamais un instant du respect et des égards dus au sexe, aux talens, et aux nobles travaux de son adversaire:il fait mieux, loin de retracer ou d'afloiblir les ancienneslouanges qu'elle a reçues de lui, il les rappelle pour les confirmer et pour lui en donner de nouvelles. Cette équité généreuse, ce calme, cette modération d'une âme supérieure, obtinrent tous les suffrages, et rendirent à tous les yeux madame Dacier inexcusable. Madame Dacier n'étoitcapable d'emportement que lorsqu'on attaquoit les grands poètes de l'antiquité; elle étoitd'ailleurs remplie de bonté, et même de modestie.Un seigneur allemand l'ayantpriée de s'inscrire sur son album, elle s'en défendit modestement; mais vivement pressée, elle y mit son nom avec ce vers de Sophocle: Lesilence est l'ornement d"iinefemme. Madame Dacier et son mari étoient si passionnés pour tout ce qui avoit rapport à l'antiquité, qu'ils faillirent à s'empoisonner un jour en mangeant d'un ragoût dont ils avoient pris la recette dans Athénée;ilsauroient trouvé sans doute quelque gloire daus ce genre de mort savant et classique. Louis XIV donna à madame Dacier une pension et plusieurs gratifications. La reine Christine voulut vainement l'attirer à sa cour; Madame Dacier, honorée dans sa patrie, heureuse dans son intérieur, ne quitta jamais la France. Elle < m. un fils et deux filles: le fil& donnoit à ses parent les plus belles espérances; car, dès l'Age de div ans, il disoit qu'Hérodote était uti grand enchanteur, et Polybe un hommedegrandsens. Maisil mourut en I6q4; une de sessœurs mourut aussi dans sa première jeunesse, et l'autre prit le voile. On prétend que lorsque Molière eut donné son Amphitryon, madame Dacier fit une dissertation pour prouver que célùtdé Piaule valoit mieuxj mais qu'ayant appris que Molière travuilloità une comédie surles Femmessavantes , elle supprima sa dissertation. Cette anecdote a peu de vraisemblance. Molière ne pouvoit tourner en ridicule que des prétentions mal fondées: se moquer de madame Dacier, eut été se moquer de la science même. 11 étoit impossible de lui supposer un tel projet. Madame Dacier mourut, le 17 août 1720, dans sa soixante-neuvième année. L'abbé Fraguier a consacré une élégie à sa mémoire, et La Monnoye a fait son épitaphe en vers. M. Dacier ne mourut qu'en 1722. MADAME LA MARQUISE DE TIBERGEAU. Sœur du marquis de Puisieulx, et nièce chérie du duc de la Rochefoucauld, auteur des Maximes(1),Mademoisellede Sillery montra, (1) L'auteur de cet ouvrage enoit de l'héritagede madame la maréchale d'Estrées , fille du dernier marquis de Puisieulx, une grande quantité de lettreR charmantea, inédiles et manuscrites du duc de la Rochefoucauld à mademoiselle de Silleryj elle y avoit même ajouté quelques notes, et coniptoit les faire imprimer. En partant de France, en 1791 , avec des passe-ports pour aner aux eaux de Bath, elle laissa ce manuscrit k Belle-Chatte avec plusieurs autres;il a été perdu pourelle, ainsi que beaucoup d'autres. des son enfance, un goût décidé pour la poésie et uti esprit très-distingué. Ce fut à elle que La Fontaine adressa plusieursfables, ce fut elle qu'il désigna par ce vers: Qui dit Sillcry , dit tout. Elle épousa le marquis de Tibergtan, et elle fut COllstamtnent, jusqu'à sa mort, l'amie et la protectrice des gens de lettres. Ce fut elle qui encouragea Destouches à travailler pour le théâtre, et qui engagea M. de Puisieulx à le prendre pour secrétaire, lorsqu'il fut nommé ambassadeur en Suisse. Destouches consultoit madamede Tibergeau surles plans de ses pièces, et reconnoissoit qu'il devoit beaucoup de corrections heureuses à son goût et À ses conseils. Madame de Tibergeau conserva tout son esprit jusqu'à la fin de sa longue carrière; elle fit, comme Saint-Aulaire,un impromptu charmant, à l'Age de quatre-vingts ans. Etant à Sillery avec son frère, ses jeunes nièces et leurs maris, elle alloit habituellement se coucher de bonne heure. Un soir, la conversation tomba sur l'amour, et l'on disputa long-temps pour savoir s'il étoit plus tendre d'écrire à sa maltresse en vers, ou de lui écrire en prose. On convint de s'en rapporter à la décision de ma- dame de Tibergeau : on alla aussitôt la réveil1er, pour lui soumettre cette importante question. Madame de Tibergeau demanda son écritoire, et écrivit sur-le-champ ce joli quatrain : Non, ce n'est point en vers qu'untendreamours'exprime: Il ne doit point rêver pour trouver ce qu'il dit, Et tout arrangement de mesureet de rime, Ote toujours au cœur ce qu'il donne à l'esprit. MARIE LECZINSKA, ÉPOU80 de Louis XV. Cette princesse, fille de Stanislas, roi de Pologne duc de Lorraine, et de Catherine Opalinska, naquit, le 23 juin1703. Étant encore au berceau, elle fut, dit-on, dans Tune des fuites de son père, oubliée trois heures dans l'auge d'une écurie. Quand son père, oblige de quitter la Pologne, se réfugia à Weissembotirg en Alsace, elle l'y suivit. Elle vivoit depuis six ans dans l'obscurité, lorsqu'elle fut demandée en mariage par Louis,XV. Elle épousa ce prince, le 5 septembre 1725. Épouse soumise, indulgente et fidèle,mère tendre et vigilante, toujours occupée de l'éducation de ses enfans, auxquels elle inspira les seutimens les plus re- ligieux; rciuc pieuse, prudente, bienfaisante, ennemie de l'intrigue et protectrice des talims utiles, elle offrit surle trône le modèle de toutes les vertus chretiennes. Cette princesse étoit si bienfaisante, qu'un jour son trésorier lui représentant que l'argent de sa caisse pouvoit à peine suffire à son immense charité pour les pauvres: Tout le bien d'une mère, répondit la reine, n'appartient-ilpas à ses enfans 1 Elle joignoit à cette bonté touchante un esprit fin et délicat, et un très-bon jugement

un acteur ayant joué devant elle le rôle d'Auguste avec le ton d'une familiarité ridicule, lu reine dit

Je savois qu'Auguste étoit cltiment, maisj'ignorais qu'il file un bonhomme. Elle protégea tons les gens de lettres qui firent de leurs talens un digne usage , Crébillon, Gressât, Pompignan, Moncrif, le président Hénault. Mais il auroit fallu que le roi eût comblé de grâces et d'honneurs ces vertueux écrivains: c'est ce que ne fit point l'indolent LouisXV, qui, par instinct, haïssoit lesnovateurs, et qui,en faisant brûlerleurs ouvrages impies, licencieux et séditieux,leur donnoit des places et toutes les dignités litté- raires:loin d'opposer à ces hommes insolent et turbulens des gens de lettres aussi sages que distingués par leurs talens, on laissa le peintre le plus piquant et le plus spirituel desridicules et des moeurs, l'auteur duMéchant, se rouiller en province et dans l'obscurité. Quel parti l'on auroit pu tirer de cette plume ingénieuse , facile et brillante I. Une éclatante protection eut soustrait aux plus injustes ridicules l'auteur de Didon, et de tant de vers admirables

nous

aurions beaucoup d'excellens ouvrages de plus, et beaucoup de libelles et d'ouvrages pernicieux de moins. Il n'est jamais nécessaire, et il est toujours maladroit, de sévir contre les écrivainssans principes

lu véritable punition pour eux sera, dans tous les temps, de les mépriser, et d'accorder aux gens de lettres bons citoyens, c'est-à-dire amis des lois, du gouvernement, de l'ordre et des mœurs, toutes les couronnes et toutes les grâces littéraires. La reine et son fils le dauphin sentoient parfaitementle danger des nouvelles doctrines. « On nécrit presquo » plus (disoit le dauphin) que pour rendre » la religion méprisable et la royauté odieuse; » ilne paroît presque point de livres, ou la rc- » ligion ne soittraitée desuperstition et du » chimère, où les rois ne soient l'eprésentéi » comme des tyrans, et leur autorité comme » lUI despotisme insupportable. Les uns le dt- » sent ouvertement et avec audace ( 1 ), les » autres se contentent de l'insinuer adroitement, etc. (a) » La paresse de Louis XVle rendoit incapable de faire de pareilles réflexions (3). La reine admettoit souvent dans son intérieurdeux hommes de lettres estimables, Mpncrif et le président Hénault;elle voyoit sans cesse ce dernier chez la duchesse de Luynes, dont il était l'ami. Un jour, en entrant chez (1)Ils avoient de l'effronterie, mais ils n'avoient nulle audace , car ils n'y risquoient rien. (a) Voyez la vie de ce prince par M. Villiers, M. l'abbé Proyart, et des Mémoires sur sa vie, parle pèreGriffet. (3) Quand M. de Pompignan fut reçu à l'académie, il eut le courage de dire, dans son discours, que le sage chrétien méritoit seul le nom de philosophe, et qu'en jugeant plusieurs littérateurs modernes d'après cette définition, on ne pouvoit voir en eux qu'une fausse littérature et une vaine philosophie. Louis XV, en parcourant ce discours, dit seulenfent que toutes cet choses-là étoient déplacées à l'académie, oit il y avoit tant de philosophes. Ainsi ce discours qui plaidoit le cause de la religion et des rois, n'obtint du souverain qu'une critique. la duchesse, au moment où celle-ci écrivoit au président, la reine mit au bas du billet: De. vinez la mainqui voussouhaite ce petit bon jour. Le président Hénault ajouta à sa réponse ce quatrain : Ces mot" trncds par une main divine, Ne m'ont causé iltie trouble et qu'embarras; C'est troposer si mon comtte devine, C'est être ingrat que ne deviner pas. Combien cette reine, qui aimoit les lettres, eût aimé Fauteur de Zaïre, d'Alzire, de Brutus, etc. , s'il n'eût pas souillé sa plume par tant d'écrits scandaleux et si indignes de son rare talent! Et l'on sait que Voltaireavoit déjà montré toute son impiété sous le règne du régent. Cependant l'indulgente bonté de la reine daigna lui accorder une protection particulierc , dans une occasion où l'on auroit pu la lui refuser sans dureté. Voltaire, ayant appris qu'on avoit fait une parodie de sa tragédie de Sémiramis, écrivit à la reine, qu'il se jetoit à sespieds avec la plus vive douleur, pour la conjurer de ne pas souffrirque le spectacle fdt déshonoré par cette odieuse satire. Il ajoute que le cœur de sa majesté est tropjustepour ne pas se laisserIOllcherpar sesprières, etpourfaire mourirde honte et de douleurunancien serviteur (i). Et, en effet, l'indulgente princesse eut pitié de la douleur du poëte; elle fit défendre de jouer la parodie. M. de Voltaire, prodiguant les flatteries à madame de Pompadour, lui disant que son âmeétoitpure comme sa beauté, qu'elle avoit unpetitfonds de philosophie, fut un moment protégé par elle; mais ces bassesses lui furent peu utiles: cette favorite, il est vrai, n'avoit pas assez de bon sens et de raison pour sentir le danger des contes de Voltaire , mais elle n'avoit pas assez d'esprit pour apprécier celui de cet homme célèbre: aussi ne peut-on la mettre au rang des protectrices des lettres. Elle n'eut ni l'instruction, ni le bon goût, ni l'espèce d'amour-propre qui les font aimer ou qui engagent à les protéger. Il est très-remarquable que, de toutes les maltresses de nos rois, madame de Montespan soit la seule qui ait aimé la littérature, tandis que toutes les princesses et toutes nos reines ont accordé aux gens de lettres une protection si éclatante1 C'est qu'en général ce goût dans les femmes (1)Cetteétrange lettre se trouve dans l'édition stéréotypé du théâtre de Voltaire, à la suite de la tragédie de Sémiramis. Rallie bien rarement avec une vie scandaleuse et des penchans vicieux. Marie Leczinska fut aussi sensible quevertueuse. La mort prématurée du dauphin son fils, suivie bientôt après de celle du roi son père, la pénétra d'une si vive douleur qu'elle y succomba, le 24 juin 1768, à l'âge de soixantecinq ans. Dans les derniers jours de sa maladie, les médecins lui proposant de nouveaux remèdes, rendez-moi , leur dit-elle, mon. père et mes enfans, et vousmeguérirez. Cetteprincesse, si digne des regrets de la France, eut de Louis XV dix enfan., deux fils et huit Elle.. MADAME DE GRAFFIGNY. Françoise d'Issembourg d'Happoncourt de Graffigny, naquit à Nanci , vers la fin du dix-septième siècle. Elle étoit fille d'un major de la gendarmerie du duc de Lorraine, et d'une petite-nièce du fameux Callot (1). Elle (1) Callot, fameux graveur, naquit, en 1693, à NanciJ il étoit d'une famille noble. Sujet du duc de Lorraine, il fut également fidèle à ton souverain et & sa patrie. Appelé en France par Louis XIII, il grava pour ce prinre le Siégé de la Rochelle et celui de L'iie de Rhé; mai4 il refusa de faire celui de la ville de épousa François Hugues de Graffigny, chambellan du duc de Lorraine, homme d'un caractère bizarre et violent, dont la brutalité fit le malheur de madame de Grafligny, et mit plus d'une fois sa vie en danger. Après avoir souffert pendant un grand nombre d'années, avec une patience héroïque, elle en fut séparée juridiquement. Cet époux, si indigne d'elle, finit ses jours dans une prison où l'avoient fait renfermer ses emportemens et sa mauvaise conduite. Madame de Graffigoy, dégagée d'une chaîne si pesante, vint à Paris, chercher au sein des muses l'oubli de ses longues douleurs; eHen'étoit plus jeune, et elle entra fort tard dans une carrière qu'elle devoit parcourir avec éclat. Son premier ouvrage est une nouvelle intitulée: Le mauvais exemple produit autantde vertus que de vices. Ce titre, ou plutôt cette maxime, est trop vague pour offrir une pensée juste , car il faudroit beaucoup d'explications pour le justiOer. Quand la corruption est presque générale, les mauvais exemples sont contagieux, les grands caracNanci, dont LouisXIII s'étoit rendu maître; Callot dit: Qu'il aimeroit mieux te couper un pouce que d'immortaliser le malheur de ton prince et de ta pa< Vie. Et Louis XIII l'en estima davantage. tères seuls y résistent, et ils sont toujours en petit nombre; les autres n'étant plus retenus par l'opinion publique , cèdent au torrent et se laissent entraîner : mais, dans tous les cas, les mauvais exemples ne produisent des impressions salutaires, lorsqu'ils ne sont pas grossièrementchoquans, que sur les esprits justes et les belles âmes;ils ébranlent toujours un peu les gens médiocres qu'ils ne dépravent pas. Voilà ce qu'il étoit utile de peindre. On ne pourroit tracer un tableau plus moral, plus intéressant que celui d'une jeune personne spirituelle, réfléchie, bien née, mais dont l'éducation, entièrement négligée, n'auroit pu lui donner un seul principe arrêté , et qui, tombée en de mauvaises mains, se perfectionneroit chaque jour par son dégoût naturel pour le vice, la fausseté; par sa pénétration, la justesse d'un esprit observateur, ses réflexions et la force de son caractère. Untel sujet qui exigerait de grands développemens, ne pourroit être traité dans une nouvelle, il faudroit en faire un roman (1). Le fonds de cette idée appartient à Mme de Grafligny; mais elle n'en (1) J'ai entrepris cet ouvrage il y a long-temps, IOUJ ce titre: Les Réfutations. Je compte le finir dans le coprant de l'anuée prochaine. n pas tiré un parti heureux dans sa nouvelle, dont les évènemenssemblent même n'offrir aucun rapport avec te titre. Madame de Graffigny, peu d'années après, donna nn ouvrage qui réunit tous les suffrages ; elle lit paroure les Lettres péruviennes, roman charmant, digne de sa réputation , et le premier ouvrage de femme écrit avec élégance. Ces lettres dont le style a tant de douceur et d'harmoniej sont remplies de pensées délicatcs, exprimées avec grâce et sensibilité , et d'idéesingénieuses; l'auteur, pourcaractériserla vivacité et la légèreté des Français, dit qu'ils s'échappèrent des mains du Créateur avant d'être entièrement achevés, et au moment ou le Créateur n'avoit encore assemblé pour l'organisation de l'homme que le feu et l'air. L'auteur dans ce même ouvrage a tracé, avec autant de charme que de vérité, quelques scènes du grand monde. Ces lettres,si justement célèbres,sonttraduites dans toutesles langues. Madame de Grafligny donna ensuite l'intéressante comédie intitulée Cénie, qui eut le même succès. Madame de Graffigny est la seule femme qui ait fait 'une pièce en cinq actes restée au théâtre. Malgré tous ces titres de gloire, elle ne reçut aucun hommage dans son pays, et elle essuya beau- coup de critiques; mais l'académie de Florence se l'associd, et l'empereur et l'impératrice l'honorèrent d'une bienveillance particulière. Madame de G..amny mourut à Parisf en 1758, à l'âge de soixantequatre ans. Ignace llugari de la Marche - Courmont , ancien chambellan du margrave de Bareith , et attaché au service de France, auteur de plusieurs ouvrages auxquels la littérature doit la première idée du Journal étranger, a fait un roman médiocre , intitulé: Les Lettres dAza, pour servir de suite aux Lettrespéruviennes. MADAME LEPRINCE DE BEAUMONT. Elle eut une influence utile sur notre littérature; ce fut elle qui la première s'occupa avec détail, et une grande suite, de l'éducation de l'enfance et de la première jeunesse, et qui donna l'idée de travailler dans ce genre; elle composa une petite bibliothèque pour ces deux Âges. Elle a donné successivement: Le magasin des enfans t 4 vol. in-11. Le magasin des adolescensJ 4 vol. in-11. Le magasin des artisansetgens dela campagntl, a vol. in-i*. Instructions pour les jeunes dames qui entrent dans le monde, 4vol.in12. Le manuel de la jeunesse a vol. in-la. Avec des retranchemens, et quelques corrections, on pourroitfaire deces ouvrages une nouvelle édition, en 9ou 10 vol.in-12, qui seroit agréable et fort utile. Madame de Beaumont en a fait beaucoup d'autres, mais inférieurs àceux-ci. Elit u donné aussi des contes et des romans. Cette femme estimable qui naquit à Rouen, en 1711, mourut en 1780. Elle étoit sœur de Leprince , fameux peintre de paysages et de sujets dans le genre de Téniers: cet artiste de l'académie de peinture étoit aussi excellent musicien, et d'une très-grande force sur le violon. S'étant embarqué en Hollande pour aller à Pétersbourg , il fut pris par des corsaires.Les vainqueurs, s'abandonnant au pillage, se partageoient le butin, lorsque Leprince, prenant son violon, se mit à jouer, et sans doute l'adagio le plus touchant; car les corsaires étonnés suspendirent aussitôt le pillage, écoutèrent avec ravissement le nouvel Arion, et lui rendirent tout ce qu'ilslui avoient pris. 11 auroit pu par un autre talent immortaliser ce triompbe, en peiguant cette scène singulière. Mn.. CLAUDINE-ALEXne GUÉRIN DE TENCIN. Servir les gens de lettres, employer pour eux son crédit et ses amis puissans, c'est sans doute lesprotéger; mais le titre de protectrice des lettres n'appartient véritablement qu'à celle qui sait aussi les honorer, à celle qui traite avec considération ceux qui les cultivent; car il est naturel de relever et de chercherà ennoblir ce qu'on estime et ce qu'on aime. La protection que l'on accorde aux littérateurs est un hommage aux lettres, elle doit donc avoir de la dignité; protégerle mérite et la gloire est un emploi si noble de la puissance et de la richesse, que cette protection doit avoir, dans tous ses procédés, un charme particulier, et dans tous ses bienfaits, une délicatesse ex- quise. D'après cette définition, madame de Tencin n'a été que la protectrice de quelques littérateurs, et noncelle des lettres. Elle rassembla chez elle un cercle de beaux-esprits qu'elle traitoitavec une légèreté familière, qui jeta sur eux beaucoup de ridicules. Elle les appeloit ses bêtes;onsait bien qu'elle comptoit dire une contre-vérité, mais ce sobriquet prêtoit à des épigrammes. Comme il n'est pas impossible de faire des livres et d'être un sot, ses amis appelèrent sa société la ménagerie de madame de Tencin; on se moqua, avec plus de raison encore, des étrennes si peu nobles qu'elle donnoit à ses hAles, et tout l'esprit du monde ne sauroit trouver une bonne réponse contre les critiques fondées du mauvais goût. Madame de Tencin, dans sa première jeunesse , avoit pris l'habit religieux dans le monastère de Montfleuri, près de Grenoble; mai3 bientôt, dégoûtée du clokre, elle le quitta, devint chanoinesse de Neuville, près de Lyon, rentra dansle monde et vint à Paris. Les agrémens de son esprit lui firent beaucoup d'amis, et ses liaisons avec le cardinal Dubois furent très-avantageuses à sa fortune et à celle de son frère qui, par la suite, obtint la pourpre romaine. On dit que madame de Tencin ambitionnoit la réputation d'être amie ardente et fidèle, et ennemieredoutable: c'est laprétention naturelle de tousles intrigans. La société de madame de Tencin fut troublée par plusieurs aventures fâcheuses, entr'autres parlamortde La Frenaye, conseiller au grand conseil, qui se tua chez elle. Madame de Tencin fut arrêtée, on la conduisit d'abord auChâtclet, ensuite on la transféra à la Bastille; enfin elle eut le bonheur d'être acquittée de l'accusation intentée contre elle A ce sujet. Nous avons de madame de Tencin plusieurs romans:le Siège de Calais, dont l'idée principale est révoltante et sans aucune vraisemblance; mais cette idée grossière qui offroit quelque chose de neuf, fit le succès de cet ouvrage d'ailleurs très-médiocre; les Mémoires de Committges; les Malheurs de l'Amour; les AnecdotesdEdouard IL Le style de tous ces romans est fort commun. M. de Pontde-Veyle% neveu de madame de Tencin, travailla avec elle aux deux premiers

mais on dit que madame de Tencin eut part aussi à la jolie comédie intitulée le Complaisant, donnée avec beaucoup de succès à la comédie française, et restéeauthéâtre. On a publié dans ces derniers temps des lettres fort ennnyeuses de madame de Tencin, qui font peu d'honneur à son caractère; elle s'y peint elle-mêmecomme une intrigante. On a été étonné que madame de Tencin, qui a vécu dans le grand monde, ait dans ces lettres un si mauvais ton: mais rien n'est moins singulier, jamais une intrigante, de quelque classe qu'elle puisse être, n'a eu un bon ton. L'intrigue habituelle mrt en rapport avec des gens si bas, elle fait employer si souvent des moyens si vils, qu'elle Ate absolument ce tact de convenances, cette noblesse de sentimens, cette délicatesse d'expressions qui concourent a donner un bon ton et des manières distinguées. Madame de Tencin mourut à Paris, en 17^9, dans un âge avancé. MADAME RICCOBONJ. Avant que,madame Riccoboni eût écrit, 1rs romans de l'abbé Prévost jouissoient d'une grande réputation; mais ceux de madame Riccoboni en ont rendu la lecture impossible, et nul ouvrage de ce genre ne fera tomber dans l'oubli les Lettres de Milady Catesby > Er.. nestine,Jenny , Amélie, etc. Qui pourroit comparer à ces charmans ouvrages les aventures tragiques d'un Homme de qualité, le lourdetdiffus Ctevetand,et même l'ennuyeux DoyendeKillerine 1 Un style traînant, sans correction et sans couleur, des fictions dénuées de toutevraisemblance, des peinturesdu monde sans vérité, des réflexions communes, d'une longueur assommante,sonidesdéfauts querien ne peut racheter lorsqu'ils sont réunis, et ces défauts se trouvent dans tous les ouvrages de l'abbé Prévost. MarieLaborns-Mézières-Riccoboninaquit à Paris, en 171Il. Elle épousa le comédien l.ouis Riccoboni, auteur de plusieurs comédies qui ont eu du succèsauthéâtre italien (1). Cet acteur, le meilleur de lu comédie italienne, quitta le théâtre par dévotion. Madame Riccoboni contribua, par son goût et par ses conr ils, au succès des pièces de son mari. Elle fut comédienne aussi; clic quitta le théâtre en 17G1. Ses meilleurs romans sont ceux qu'on a nommcs au commencement do cet article;le plus agréable de tous estJuliette de Catesby ; il est écrit négligemment, mais avec grâce, légèreté; les sentimens en sont vrais et bien exprimés, et il est rempli de détails charmans. 11 y a beaucoup d'intérêt dans (1) Il a fait aussi beaucoup d'autres ouvrages, des Pensées sur la Déclamation , un Discours sur la t^formation du théâtre,des Observations sur la COlllit/ir et sur le génie de Molière, des Réflexions historiques et critiques sur les théâtres de l'Europe, et l'Histoire du théâtre italien, Tous ces ouvrages,publiés avant l'année 1740 , sont estimables dans leur genre, et méritent d'ètre lut. Son fils d'un premier lit, Antoine -François Jenrty et Améliet ce dernier n'est qu'une traduction d'un roman anglais. Tout le monde a lu la jolie nouvelle intitulée Ernestine. Madame Riccoboni a fait beaucoup d'autres romans, maisinférieurs à ceux-ci: L'Histoiredu marquis de Cressy 1 s marqui.t de Cre,,ç éducteur froidement vil ç et coupable, dont la première victime se fait religieuse, et dont la seconde s'empoisonne. Ce suicide est d'autant plus révoltant qu'on l'attribue à une femme douce, sensible et vertueuse; et une telle femme ne s'ôte point la vie!MadameRiccoboni a eu la première la funeste idée de vouloir rendre le suicide intéressant, et c'est un reproche grave que l'on doit faire à sa mémoire. Il n'est permis d'attribuer cet acte affreux qu'à un personnage vicieux et perverti. Les Lettres de la comtesse de Sancerre ont fourni le sujet de la jolie comédie de VAmant Jlvurrlt. Los Lettres de milord Hivers ont eu peu de succès. Les Lettres de Fanny Butter en ont eu davantage; mais on ne trouve dans cet ouvrage auRiccoboni, fut aussi comédien et auteur. Il fit plusieurs jolies pièces avec l'aide de Romagneri et de Domitti<|tu>. Son Art du thétÍlre, qui parut en 1,50, a de la réputation. cune des grâces naturelles de l'auteur, parce qu'elle a voulu peindre une femme véhémente et passionnée, et son héroïne manque absolument de décence et de charme. Cette malheureuse prétention a gâté depuis, et même souillé d'autres ouvrages. Madame Riccoboni a fait encore un joli conte intitulé l'Aveugle; on a tiré de ce conte le sujet d'une petite pièce mêlée d'ariettes, qui a eu du succès. Madame Riccoboni a fait une suite à la Mariane de Marivaux, dans laquelle, avec beaucoup d'art et d'esprit, elle a parfaitement imité la manière et le style de cet auteur. Madame Riccoboni est morte dans la pauvreté, en 1 792, à l'âge de soixante-liuit ans. Par ses talens, son caractère et sa bonté, elle méritoit un sort plus heureux. MADAME LA MARQUISE DU DEFFANT. Il étoit impossible de connoltre madame du DefFant,et d'étudiersoncaractère,sans se confirmer dans l'opinion que la fausse philosophie détend tous les ressorts de l'Arne, flétrit l'imagination et dessèche le cmtir. Madame du Deffant avoit un fonds de bonté; elle étoit obligcaute, généreuse; elle joignoit à beaucoup d'esprit une extrême simplicité dans la conversation; elle fut la seule femme philosophe sans pédanterie et sans prétention, la seule qui n'eut ni le projet de dominer, ni le désir de briller et de se faire des admirateurs

la seule enfin qui n'ait point eul'absurde intolérance de l'impiété. Mais avec trop de justesse dans l'esprit pour s'attacher fortement à des erreurs, et avec trop de foiblesse et d'indolence pour les rejeter, elle vivoit dans l'incertitude la plus péuiblr. Sans ln religion In vieillesse n'a plus d'avenir; ou du moins, si elle en admet un,elle ne peut y jeter les yeux sans effroi

aussi fit-elle, sur la fin de sa vie, des vers qui le terminent ainsi

Quelques plaisirs dnns la jeunesse, Des soins dans ln matnlité, Tous les malheurs dans la vieillesse, Puis la peur de l'éternité. Madame du Défiant,mécontente, inquiète, avoit une grand inégalité d'humeur; son Ame abattue n'était susceptible ni d'un mouvement de joie, ni d'un sentiment vif; mais on trouvoit toujours de l'agrément dans son entretien , parce qu'il y avoit toujours du naturel. Sa maison fut, pendant plus de vingt ans, le rendez-vous de tous les gens de lettres les plus distingués par leurs talens et par leur célébrité. Elle rendit beaucoup de services à un très-grand nombre, et elle trouva parmi eux plus d'un ingrat. Madame du Denant avoit recueilli chez elle une personne très-bienné«, mais sans fortune ( mademoiselle de l'Espinasse), et qui bientôtsupplanta sa bienfaitrice dans sa propre maison, s'y fit une société particulière qui préféroit chaque jour la chambre de mademoiselle de l'Espinasse au salon de madame du Deffant. Cette dernière, blessée de cet abandon, se plaignit: on répondit avec hauteur ; la mésintelligence s'accrut et devint extrême. Enfin mademoiselle de l'Espinasse, parles amis qu'elle s'étoit faits chez madame du Défiant, obtint une pension du roi. C'étoit assurément une grâce fort extraordinaire, car elle n'étoit fondée sur aucune espèce de droit. Aussitôt mademoiselle de l'Espinasse abandonna sans retour celle qui lui avoit donné un asile. Elle forma une colonie de beaux-esprits, déserteurs de la maison de madame dIt Défiant

cette insurrection produisit une petite

république littéraire, où l'on détestoit l'ancien chef, contre lequel on s'étoit révolté, et dont on avoit secoué le joug. Jamais les insurgés américains n'ont été plus animés contre Sa Ma- jesté Britaunlque, quehe l'étoitt. d'Aleinbert (le Washingtonde cette révolte) contre madame du Delfant. M. de la Harpe dit que mademoiselle de l'Espinasse avoit une Am singulièrement aimante:singulièrement, en effet, car elle avoit à la fois deux grandes passions, faculté aimante dont elle seule, je crois, a été douée. M. de la Harpe dit encore que la mort d'un jeune seigneur espagnol, le comte do Mora, accabla de douleur mademoiselle de l'Espinasse, et que ce profond chagrin abrégea ses jours. Ce ne fut pas la seule cause du dépérissement de sa santé; elle avoit, il est vrai, un violent amour pour ce jeune espagnol, mais en même temps elle aimoit avec ardeur M.Guibert, et elle avoit encore un attachement passionné pour M. d'Alembert, confident de ses deux amours, et éperdûment amoureux d'elle. Si l'on succombe si souvent aux tourmens d'une seule passion, il n'est pas étonnant que l'on ne puisse résisteraux étranges anxiétés causées par deux ou trois. Toutes ces choses paroissent au vulgaire des folies honteuses, incompréhensibles, d'une imagination dépravée, et d'autant plus que l'héroïne de ce roman, d'un genre si neuf, avoit plus de quarante ans;mais la philosophie moderne admire cette vaste faculté d'aimer, cette puissance J'alnour si étendue, cette philanthropie amoureuse qui rend pour ses adorateurs le cœur d'une femme énergique et sensible, semblable à celui d'une bonne mère pour ses enfuna. On pourroit écrire au bas du portrait de mademoiselle de l'Espinasse 1 Elle fut la victime la plus intéressante de l'amour, car elle aima également tous ses amans. Ce seroit, en peu de mots, l'extrait et le précis de ses lettres. Madame du Défiant eut le mérite de n'être point aigrie par tant d'ingratitude; elle parloit de mademoiselle de l'Espinasse et de d'Alembert avec une modération pleine de douceur et d'indulgence: c'étoit, sans le vouloir, aggraver leurs torts. Madame du Deffant mourut en 1780, âgée de quatre-vingt-quatre ans; il yen avoit trente qu'elle étoit aveugle. On a publié des lettres d'elle, qui font peu d'honneur à sa mémoire. Il est remarquable que toutes les correspondancesdes philosophes modernes, mises au jour depuis leur mort, soient également scandaleuses , odieuses et déshonorantes pour eux. Fausseté, méchanceté, duplicité, inconséquence , mauvaises mœurs, ambition et vanité démesurées, cabales, haine, basse envie, animosîté, injustice, extravagance, etc., toutes ces choses s'y trouvent prouvées et dévoilées de leur propre main. Telles sont la correspondance de M. de la Harpe avec le grand duc de Russie; les lettres de Vltaire, de iPAlembert, de madame du CAdtelet, de J.-J. Rousseau , de mademoiselle do lEspinasse, de madame du Deffant, etc. Leurs plus grands ennemis, c'est-à-dire ceux qui leur ont porté les plus terribles coups, seront à jamais les éditeurs de leurs letttes et de leurs ouvrages posthumes (i). MADAME GEOFFRIN. Madame GeoffVin , née en 1C99> fut la pro. tectrice de quelques artistes et de tous les philosophes modernes. Elle étoit veuve d'un en* trepreneur de la manufacture des glaces, qui luilaissa de la fortune. Elle recevoit aussi beaucoup d'étrangers. Elleaccueillitsurtout le comte de Poniatowski, qui fut depuis roi de Pologne, et qui l'appeloitsa mère. Dès que ce prince fut sur le trône , il écrivit à madame Geoffrin: (1) LesConfessions«le Jean-Jacques, la Religieuse, le Fataliste, de M- Diderot, etc. Maman, votrefils est roi. Il l'appela près de lui, et elle eut le courage d'entreprendre ce grand voyage, quoiqu'elle eût soixante-neuf ans. A Vienne, où elle passa pour se rendre à Varsovie, l'impératrice lui prodigua les témoignages de bonté les plus flatteurs. Elle fut reçue à Varsovie par le roi, avec autant de grâces que de magnificence. Elle mourut à Paris, en 1777- Elle n'oublia pas sès amis dans son testament ; elle laissa des legs à MM. Thomas et d'Alembert: ce dernier fit paroltre son éloge si peu de jours après sa mort, que si l'on avoit pu douter de la sensibilité d'un philosophe, on auroit cru qu'il l'avoit préparé à tout hasard durant sa maladie. Mais comme impromptu J cet écrit est toujours très-éton.. nant; car on a peine à concevoir qu'un homme plongé dans une profttude douleur, ait eu la faculté d'arranger des phrases, des antithèses, et de se rappeler cette infinité de mots et de petitsfaits qui composentle fond de ce discours. M. d'Alembert venoit de perdre mademoiselle de l'Espinasse, chez laquelle il passoit toutes les soirées; il consacroit ses matinées à madame Geoffrin: de sorte, dit-il, dans l'éloge de cette dernière, que maintenantiln'y a pluspour moi ni soir ni matin. Le roi de Prusse, qui prit souvent la liberté de se moquer des philosophes, a fait plusieurs plaisanteries sur cette phrase. On peut remarquer,à ce sujet, qu'en général il n'est pas de bon goût iL se mettre en scène dans un ouvrage de ce genre, rien n'y doit détourner du dessein defixer toute l'attention du lecteursur l'objet qu'on regrette; toujours un peu de faste entre parmi les pleurs, toujours beaucoup de vanité se méie au projet d'attendrir le public sur sa propre douleur: dans l'éloge d'un ami qui n'est plus, on s'oublie entièrement et sans efforts, ou l'on n'a jamais aimé. C'est pourquoi, dans ces sortes d'écrits, les plaintes, les exclamations, les retours sur soi-même, loin d'augmenter l'intérêt d'un éloge, déplaisent et le refroidissent. Vous qui avez la force d'écrire sur le tombeau d'un objet qui vous fut cher, ne songez qu'à honorer sa mémoire; si je peux vous supposer un instant l'idée de vous faire valoir, je ne verrai plus dans votre élogequ'un prétexte pour vous louer vous-même; et c'est ainsi que le goût se trouve toujours d'accord avec la vérité des sentimens. En mille choses, on est essentiellement faux quand on en manque, Le public, trèsdélicat sur les convenances, approuve raremeut qu'on lui parle de loi-même. La con. fiance sans bornes qu'on lui moutrc depuis trente ou quarante ans, lui paroltra toujours ridicule. Il permet qu'on s'adresse àlui quelquefois pour se justifier d'une calomnie;il doit écouter alors, comme jugesouverain

il permet qu'on l'cntretienne , mais avec mesure, de quelques querelles littéraires, parce que c'est lui parler de littérature. Mais ¡: te permet point qu'on lui parle de ses affections: car la familiarité de ces confidences est très-déplacé. avec ceux pourlesquels on ne peut avoir qua du respect. Toutes ces charlataneries sentimentales ont pu jadis suppléer au talent, en séduisant par leur nouveauté, mais elles sont usées; le goût, la bienséance et la raison les rejettentégalement. M. de la Harpe, qui aimoit madameGeoffrin, dit qu'elle avoit très-peu d'esprit, mais qu'elle étoit obligeante, et qu'elle avaitunepropreté recherchée , parure de la vieillesse. Cet éloge n'est pasemphatique.H parolt qu'au vrai, c'est tout ce qu'on pouvoit dire de cette personne, dont il seroit difficile de concevoir la célébrité, si l'on ne se rappeloit pas qu'elle avoit pour amis les distributeurs des réputations de ce temps. C'éloit assurémentalors avec raison que M. d'Alembert disoit au public (éloge deDangeau) , «qu'il ne sauroit clrc » indifférent, de quelque dignité qu'on soit ») revêtu, de se rendre favorables les hommes » qui, dans leurs ouvrages, distribuentla gloire » et la honte (i). » On citede madame Geoffrin quelques maximes qui ne méritent pas detre rappelées; parmi ces sentences, il s'en trouve une jolie qu'on lui attribue, mais qui n'est pas d'elle

la voici

Il ne fautpaslaisser croître Vherbe sur le chemin tle l'amitié. Cette sentence est tirée de L'Edila. (1) Ceci .tnit adressé AUX académiciens,seigneursde la cour; et dans ce Mêmediscours, on leur expliqunit naïvement la manière de se vendrefavorablescesdistributeurs de la gloire et de la honte , c'étoit d'obtenir pour eux des grâces de la cour. L'auteur ajoute que. plusieurs ont remplice devoir, et nous aimons à croire, poursuit-il, qu'il nc manque à tous tes autres que l'occasionde lesimiter. Ainsi donc, les philosophes, gens de lettrestlisoleiitauxgrandsseigneursreçusparmi eux: « Si vous employez pour nous votre crédit, nous vous » louerons, nous vous donnerons de la gloirejfÎnnn » nous vous tournerons en ridicule, et nous vous 1 couvriront de honte j à et l'on trouvoit cela tout simpleh. Madame Necker a fait un singulier portrait de madame Geoffrin; pu voici quelques traits: « Un cœur sensible est rarement troin- » pc (1) , maisiltrompe moins encore; et qu'eu » faire dans le séjour de l'erreur et de l'ilfi lusion ? Aussi madame Geoffrin (9.)11'é- » prouva jamais ces émotions sans se mettre

  1. en colère; et. c'est quand elle vous humilie

»et vous accable de reproches, qu'elle sent » et partage véritablement tout le poids de »vosmalheurs.,.Madame Geollrin se per- »met de tout entendre et de tout dire , et «cependant elle n'est pointindécente; elle » parle de la galanterie avec le ton simplede » la Bible (3). M Le ton de madameGeoffrin n'est pas tou- » jours assez noble , les grands l'intimident. » Elle a vu tous les hommes illustres de ce »sièclef elle a découvertleurssingularités et »leurs petits défauts, les portraits qu'elle en »fait sont charmans; mais ils tirent leur plus » grand mérite de la partie dont elle ne parle (1) tl semble au contraire qu'un coeur sctmble est touvelit tvompd. (2) Il est difficile de deviner à quoi se rapportecet aussi. (3) La Bible produit lit uu effet trèsinatteiulu. m point,c'est-à-dire dit génie de ses modèles , » et de leur réputation; c'estce continste pi- » quant de gloire et de ridiculequi fait resa sortir le tableau. » Entre les choses qui servent le plus à la m considération, disoit madame Geoffi-iii, l'on m doit compter un bon maintien, se tenir » droite, se présenter bien, se mettre noble- » ment;l'on n'ose pas mal parler d'une per- » sonne qui a tous ces avantages, parce qu'ils » supposent de l'attention, de l'ordre et de la m raison n. — Mélanges extraits des mémoires de madame Necker. Ainsi madame GeofTrin , lorsqu'elle étoit touchée du malheur d'un ami, se mettoit en colère, et l'accabloit de reproches et humiliations; elle parloit de la galanterie avec le ton delàBible; elle se moquoit des hommes illustres qu'elle a tant flattés et cajolés; elle se tenoit droite, afin d'avoir de la considération. Cette célèbre protectrice des philosophes étoit une personne très-originale ! MADAME NECKER. Il est curieux de rechercher comment il est possible, avec beaucoup d'esprit et d'inltruc- tion, do la pénétration, de la finesse, une belle Aine, de la raison, un caractère sage , réfléchi, et les meilleurs principes ; comment, dis-je, il est possible qu'une personne , avec tant de dons naturels, et tant de qualités acquises, mûries et perfectionnées par une étude constante et par l'expérience, n'ait jamais pu écrire deux pages de suite, ou très-agréables, ou parfaitement raisonnables. Ily a pour les écrivains deux genres de prétentions, si fatigantes l'une et l'autre, que jusqu'ici on ne les a pointencorevuesréunies: l'une de soigner tellement son style , qu'il soit nonseulement toujours pur, harmonieux (ce que tout style doit être, du moins en général ), mais qu'il soit absolument irréprochable, et do telle sorte qu'il fût impossible, sans le gAter, d'y ajouter, d'en retrancher ou d'en déplacer un seul mot. Tel est le style de M. de Buffon. Cette prétention est très -bonne et très-utile, parce qu'elle produit une admirable manière d'écrire, qui peut servir de modèle, et montrer jusqu'à quel point de perfection peut s'élever le langage. D'ailleurs, il faut d'autant plus estimer ce travail, qu'il exigé de profondes réflexious sur la propriété des expressions ri des mots, et de plus un grand talent, c'est-à- dire l'oreilledélicate d'un poêle, et un goAt parfait. Ce n'est qu'à ces conditions, qu'avec des travaux infinis on pourroit parvenir à écrire comme M. de Buffon. Mais cette perfection de style qui demande beaucoup de calculs et de combinaisons, ne pourra jamais se trouver, du moins continue, dans les ouvrages d'imagination, ou dans ceux dont la chaleur, le mouvement et l'éuergie, ou seulement la grâce et le naturel, doivent faire le principal mérite; elle y seroit mtme un défaut, parce qu'elley jetteroitnécessairementdelàfroideur. U11 auteur ne doit jamais écrire incorrectement et avec négligence; mais dans les ouvrages de sentiment, il faut, qumid il s'agit d'émouvoir, laisser là tous les calculs, et ne consulter que son cœur.Laméditation pcut produire, comme dans les écrits de M. de Duffon, dt grands résultats, des réflexions frappantes , et ce sont là de belles pensées;mats l'inspiration seule produit les mots sublimes, et c'est au fond de son âme qu'il faut chercherl'expression et le développement des passions et des sentimrus. l'autre prétention, qui ne peut jamais être heureuse, et qui est aussi commune que celle dont on vient de parler est rare , consiste A vouloir placer constamment, à chaque page, deux ou trois pensées neuves et brillantes, et deux ou trois comparaisons ingénieuses. Quand cette surprenante ambition pourroit réussir, il n'enrésulterait qu'un ouvrage fatigant (de quelque genre qu'il fût), qu'il seroit impossible de lire de suite, puisqu'il faudraitréfléchir A c haque Igne, et cet ouvrage serait certainement dénué de vérité dans toutes les choses qui demanderaient une profonde sensibilité. L'esprit veut du repos. Nous cherchons tou jours un peu de délassement dans la lecture,et nous ne voulons pas qu'un livre d'imagination , ou même de morale, nous applique autant que le pourroit faire un livre sur les sciences abstraites. Entraîner doucement le lecteur, et l'étonnerquelquefois, tel est l'effet de tout bon ouvrage;piquer, tourmenter, harceler sans cesse celui dont on désire captiver l'attention, est un mauvais moyen de le tenir éveillé. La fatigue endort, et plus profondément que l'inaction; alors on ne cède point au sommeil, on y succombe. Mais il est absolument impossiblederéussir dafts l'extravagante prétention de remplir toutes les pages d'un livre de traits brillans, de comparaisons et de pensées nouvelles: avec del'esprit on trouvera bien quelques bonnes idées; mais le plus souvent ou son faux,alambiqué, puéril; on tombera dans le néologisme et dans la pédanterie; on aura un style froid et précieux ; et même avec beaucoup de talent, on ne fera, après avoir pris des peineM infinies , qu'un mauvais ouvrage, et mortellement ennuyeux pour tous ceux qui ont dugoût, et qui par conséquent aiment le naturel. Ces réflexions ne sont que trop bien placées dans cet article, et c'est ce qu'ilsera bien facile de démontrer. Madame Necker, fille d'un ministre protestant, reçut l'éducalion la plus soignée. Elle apprit le latin, et fit avec fruit des études sérieuses. Elle acquit une grande instruction, elle avoit beaucoup desprit naturel, les plus nobles sentimens; ses ouvrages, par le savoir et la pureté de la morale, font beaucoup d'honnetir A ses instituteurs, mais sa conduite qui fut toujours irréprochable et parfaite, les honore davantage encore. Elleépousa M. Necker, qui n'étoit alors que simple commis d'un banquier suisse. Quftid M. Necker fut parvenu à la direction des finances de Franca, madame Necker ne se servit de son pouvoir que pour fafreplus de bien. Elle contribua à l'amélioration du régime intérieur des hôpitaux , et elle dirigea ellemême un hospice de charité qu'elle établit A ses frais près de Paris. Elle eut tout ce qui caractérise la véritable vertu : des principes religieux inébranlables, une grande élévation d'âme, une régularité de conduite et des mœurs au-dessus de tout soupçon, et une extrême indulgence. Elle fut bonne mère, amie fidèle, et la plus tenùre, la meilleure des épouses. Cette femme, si digne d'estime et d'admiration, n'cut qu'un défaut; mais ce défaut troubla sa vie, y jeta à la fois du ridicule et de l'amertume, lui fit faire plusieurs inconséquences, et finit par égarer lun jugement et son esprit. Elle eut un goût trop passionné pour la littérature: tant il est vrai que le godt le plus innocent et même le plus noble, quand il n'est pas renfermé dans de justes bornes, peut avoir les plus graves inconvéniens, surtout pour une femme. Cette passion, devenue dominante dans une personne qui avoit le sentiment de sa force, et qui se trouvoit avec raison si supérieure, par l'espritet l'instruction, à toutes les autres femmes, lui inspira un ardent désir d'obtenir une grande célébrité, et pour elle et pour l'objet de sa plus vive affection, et dont la gloire devoit rejaillir sur elle; ensuite sa liaison intime avec M. Thomas donna à ses idées etàson s'yc cetteexagération, cette emphase, qui ont fait dire si plaisamment à un excellent critique

Quoi ! je ne puis trouver Condoreet ennuycux, Dorât impertinent, iVAlemliert pr<:eieu%, Et Thomas tuwotimirinl,epinnd«alourde éloqtieuee, Souvent pour III riendire, ouvre une bouche immense? Madame Necler admiroit trop profondément cet académicien pour ne pas chercher à l'imiter: ntors se forum cette école malheureuse, si féconde en brillansgalimatias;école tin peu décréditéc aujourd'hui, dont M. Thomas a été le meilleur auteur et le chef, etdont madame Ncnlicr fut la mère. M. Thomas avoit sans doute beaucoup de talent, mais il n'étoit ni un grand homme, ni un grand écrivain;il y a dans sa prose et dans ses vers le ton boursoulîlé , les défauts et lesbeautés de Bréhnotifj mais il a en sur la littérature la plus funeste influence

le grand succès de ses Eloges> dans leur nouveauté, a giîté le goût d'une multitude de jeunes littérateurs.L'éloge de Marc-Âurèb porta au comble la réputation de M. Thomas; ce dis- cours est le seul de cet écrivain qui soit encore cité comme une belle chose, on convient qu'il a le ton emphatique et doctoral de tous les autres, mais on admire laforme drainatique que l'auteur a imaginé de lui donner. Cependant le goût et la raison réprouvent en littérature tout ce qui est déplacé dans le genre où l'on écrit, et les formes dramatiques sont absolument déplacées dans un éloge historique, car elles en otent le premier mérite, la vérité: d'ailleurs l'oraleur, malgré Cette licence, toujours gêné par la nature du genre, et n'osant se livrer à toute son imagination , doit rejeter mille fictions qui pourroient embellir son sujet, de sorte que, n'étant ni historien, ni poète, ni romancier, il ne pourra composer qu'un ouvrage imparfait, manqué, dans lequel on ne trouvera ni les beautés d'un drame, ni on ne trouvera ni la sagesse et l'autorité de l'histoire, ni le véritable talent d'ungrand orateur. M. Thomas a déjà perdu la plus grande partie de sa renommée; néanmoins ses anciens partisansle lisent toujours, et pour s'np. proprier ses phrases les plus étranges

par

exemple, M. Thomas dit: Louis X/Y eut dans soit caractère je ne sais quoi d'exagéré qui se répandit sur sa personne comme surtoutson règne (i); ilfutjetépour ainsi dire hors des bornes de la nature. On a appliqué depuis à l'amour cette singulière phrase; on a dit que Vamourjette hors des bornes de ftJzisttlnce. On a pris bien d'autres phrases de ce genre dans les écrits de cet auteur, et tous ceux de ses disciples prouvent que les efforts continuels pour chercher de grandes pensées, altèrent véritablement la raison: il n'y a point de livres dans lesquels on puisse trouver autant de contradictions, d'extravagances; on y trouve même souvent le manque le plus absolu de bon sens. C'est ainsi que M. Thomas dit, dans son ouvrage sur les éloges, qu'il ne parlera point de tous les éloges faits du temps de Fontenclle; il ajoute: Sile public les connoits c'est à lui à les apprécierf s'il ne les connottpoint, ils le sont déjà. Outre la faute de langage si grossière qui se trouve dans cette phrase, il y en a une (i) Ce jugement est bizarre. Louis XIV, si sage f si mesuré dans ses expressions, si décent et si noble dans son maintien, n'eut assurément lien d't'.rnglrt'. fest ce qu'on pourroit dire de Charles Xlt; roi de Suède, l'homme du monde qui eut le moins derap* ports avec Louis XIV. île bon sens trcs-frappante; car alors on ne parlera d'auculn ouvrage, puisqu'ils sont tous, ou contins ou inconnus ; et d'aiUeurs l'auteur parle longuement de ceux de Fontenelle qui étoientappréciés. On conviendra que les ouvrages de ceux qui ont un style naturel,n'offrent jamais de semblables contresens. Il est bien malheureux de forcer son talent, et de se donner tant de peine pour écrire de telles choses. Madame Necker fut, ainsi que madame GeofFrin, amie et protectrice de tous les philosophes; mais ce qui étoit fort simple dans madameGeonrin, étoit, dans madame Necker, nécessairement une inconséquence, puisqu'elle avoit des sentimens rengieux,l'indulgence ne nous prescrit nullement de composer notre société de tous les gens qui ont des principes entièrement opposés aux nôtres; diverses circonstances pcuvrnt bien former une ou deux liaisons de ce genre, mais il est biurre de les recherchertoutes, et de n'eu paslaisser échapper une seule. Madame Necker, très-religieuse, n'étoit (et par son choix) habituellement entourée que de déistes et d'athées. Avec la vertu la plus pure, elle écrivoit comme elle auroit écrit àBossuet,àl'auteurscandaleuxdesbijoux indiscrets, du SupplémentauVoyagede llollgainyil/eJ et de mille articles atroces contre les rois, les prêtres et la religion; elle l'appcloit un grand homme, etle félicitoit sur son génie (i). Elle disoit qu'il y a en Suisse de meilleures mœurs et beaucoup plus de vertus qu'à Paris; mais comme il y a infiniment plus de beaux-esprits à Paris, elle avouoit que par cette raison elle s'enuuyoit en Suisse, quoiqu'elle y eût tous ses parens, une terre charmoute, et qu'elle y fut avec tout ce qu'elle aimoit (a). Cettefemme,née pour tous les goûts simples que donne la vertu, ne pouvoit supporter la campagne, entourée même de tousles objets qui lui étoientchers; il lui l'alloit une cour de littérateurs. Tiop raisonnable pour dédaigner les occupations de son sexe, elle étoit incapable de s'y livrer: semblable à tant d'égards à la femme forte de l'Ecriture, on n'a pu la louer d'avoirfilé le lin avec des mains (i) tt malgré ces pompeuses cxpressions, après la mort de Diderot,elle dit dums ses 3fdLmgP8i « Diderot » étoit le Garriek de la philosophie; son plus grand is talent cnmistoit dtinn la pantomime.» (a) Voyez Kxlvail de ses Mélanges. sages etingénieuses> et.même on n'a pu dire d'elle: , l/aigniUcSOtlR!t('!'! doit, Rivale dit pinceau, nous trompe mille Ibis. La fureur du bel-esprit lui ôta tontes les grâces naturelles d'une femme. Elle avoit un besoin inépuisable de conversationssavaitles et spirituelles. Elle n'a jamais joui du p]aisiL' dedire des riens et tie s'amuser de bagatelles, ou de tire d'une folie; avec une extremebonté, ellen'ajamais goûté le charme decauser avec bonhomie; enfin elle n'a pointconnule bonleur d'écrire a son ami sans prétention, sans réflexion, tout ce qui passe pur la tète, tout ce qui se présente à l'imagination.11ny a pas une lettre d'ellequ'elle n'ait méditée, corrigée, récrite; elle a gardé des copies de toutes (i). Une femme si chrétienne, une âme si élevée, devoit avoir naturellement de la modestie et de la sincérité; mais l'ambition démesurée d'une célébrité éclatante n'altéra que trop, a cet égard, son goût et son caractère. Pour obtenir des louanges, combien n'en a-t-elle pas prodigué à des ouvrages qu'elle naimoit point, et à des hommes qu'elle ne pouvoit estimer! (1) On les a tiouvéps dan!i ses papiers. Ses Jf('fanges encontiennentlesextraits. Voulant tou jours, par un sentiment très-rcspectable, associer M. Neckcr à ses prétentions de gloire et de renommée, on la voit sans cesse braver tous les usages reçus et tontes les bienséances, pourle louer avec autant d'exagération que de constance et d'intrépidité. Il est vrai que M. Necker le lui a bien rendu. Ces concerts domestiques de louanges données réciproquement en famille, répétées et perpétuées, ces secrets d'un orgueil si surprenant dévoilés et mis au jour par leurs propres auteurs, ont paru la chose du monde la plus étrange dans le siècle même oÙ le public devoit être accoutumé aux confidences intimes et singulières. On doit à madame Necker les ouvrages suivans : Desinhumationsprécipitées;Mémoire sur rétablissement des hospices; quelques petits morceaux traduits de l'anglais; Réflexions sur le divorce. Cet ouvrage est rempli de sentimens vertueux: l'auteur pensoit tout ce qu'il écrivoit,savie entière en est la preuve; et cependant l'expression n'en est presque jamaisvraie, parce que la manie de l'auteur de briller par l'esprit, par les images, les comparaisons, les pensées fortes et touchantes, et surtout le désir de faire valoir sa conduite et son caractère, donnent à tout l'ouvrage une emphase et un ton d'ostentation qui en ôteut tout Fintérêt. Le style en est recherché, précieux; et d'ailleurs, l'auteurse mettant toujours en scène et ne parlant que de sa propre affection, n'emploie aucun raisonnement et ne conclut rien contre le divorce: car il ne s'assoit pas d'examiner si deux époux qui se chérissent ne doivent pas divorcerjil falloit prouver que deux époux qui ne s'aiment pas, peuvent par l'estime et la vertu, par d'heureuses réflexions et pour l'intérêt de leurs enfans, renouer avec le temps des nœuds formés d'abord légèrement ou par l'ambition, et s'assurer ainsi une vieillesse respectable et tévérée L'ouvrage le plus considérable de madame Necker, est celui qui est intitulé: Mélanges extraits des manuscritsdemadame Necker. Il est plus volumineux que les autres, et par cette raison, on y trouve un plus grand nombre de pensées fausses, et de pensées triviaks que l'on a cru rajeunir par des expressionsridicules. « Qu'est-ce (dit Voltaire) qu'un ouvrage » rempli de pensées recherchées et problémata tiques? (1 )«••• Qui ne peut briller par une (i) Que lera-ce donc qu'un ouvrage rempli de peuaies et de comparaisons fausset et ridicule*? » pensée, veut se faire remarquer par un mot: » si l'on oontinuoit ainsi, la langue des Bos- » suet, des Racine, des Pascal, des Corneille, » desBoileau, des Fénélon,deviendrait bientôt »' surannée.Pourquoiéviter une expression qui » est d'usage pour en introduire une qui dit » précisément la même chose (1)1 Un mot J) nouveau n'est pardonnable que quand il. est M absolument nécessaire,intelligible et sonore; » 011 est obligé d'en créer au physique: mais H fait-on de nouvellesdécouvertes dansle cœur n humain? y a-t-il une autre grandeur que » celle de Corneille et de Bossuet? y a-t-il » d'autres passions que celles qui ont été ma- » niées par Racine, effleurées par Quinault? » y a-t-il une autre morale évangélique que » celle de Bourdaloue? Il (1) Comme par exemple, lonque les disciple. de M. Thoma., au lieu de dire,des paroles touchantes, un discourt touchant, ditent, des paroles, un discourt, une voix sensible, etc., ce qui de plus manque de sens commun; car il faut sentir pour être sensible, une voix, un discours n'éprouvent rien. Cette expression ne peut s'appliquer qu'aux êtres animés. Cependant presque tous les gens de l'art l'ont adoptée dans ce genre. C'est ainsi que les mauvais éertvaint, auxquels des partisans peu réfléchis donnent de la vogue, lateDt le langage et le goût. Quelle condamnation de tant d'ouvrages modernes! et par l'homme qui pouvoitle mieux donner à la raison tout l'ascendant et toute l'autorité qu'elle doit avoir, lorsqu'il s'oublioit assez pour n'écrire que d'après sa conscience et ses lumières! L'ouvrage de madame Necker est précédé par des observations de M. Necker, qui se bornent à faire l'éloge de madame Necker. Il dit qu'elle avoit le goût de Vesprit au plus haut degré, mais que ce godt étoit en elle sans aucuneambitiondeparoître,..Il ajoute: « On n'a jamais vu une si grande étendue » dans l'esprit, une si grande liberté dans » l'imagination, avec tant de liens dans la con- » duite. Les facultés de madameNecker lui M permettoient de parcourir un espace indé. » fini. Elle se plaisoit éminemment dans la nsociété des gens de lettres, aucun n'avoit Mtrop d'esprit pour elle. » M. Necker nous fait un détail circonstancié des maux de nerfs de madame Necker; ensuite reprenant son éloge: « Toutefois, dit-il, au » milieu des douleurs aiguës auxquelles elle » fut soumise vers la fin de sa vie, elle faisoit » toujoursle compte de ses prospéritéspassées, » et elle élevoit ses mains vers l'Etre suprême h pour le remercier de sa boulé. Dieu1 quel » exempleL. Oui, je me plais à penser que m c'est nn titre de protection auprès de t'Eire » suprême que d'avoir été appelé à soigner, à h garder sur la terre le bonheur de sa plus » fidèle et de sa plus fervente adoratrice (1). » Ali! combien je la ferois encore mieux cou- » nohre aux hommes, si je la présentois à M leurs regards avec l'ami que le ciel lui avoit » donné, avec le compagnon de sa destinée (2) ! n mais un voile religieux doit couvrir, ce me » semble, les relations domestiques (3). » J'ai beaucoup retranché de cet éloge; les passages cités peuvent suffire:il y a dans cet écrit des vérités incontestables, mais il est permis de croire qu'il y entre aussi un peu (1) On trouvera toujours dans le style recherché les plus étonnantes négligences. Par exemple , que signifie garder ar la terre le bonheur de quelqu'un ? L'incorrection et la trivialité accompagnent toujoursl'emphase, parce qu'il est impossible de ne pas tomber Muvent, quand on veut toujours s'élever trnp haut. (3) Le mot compagne peut s'employer avec élégance. Le mot compagnon au singulier , et surtout d'uu. homme lt une femme, est vulgaire, trivial, et même grivois, et son emploi duns ce style solennel est doublement déplacé. (3) Oui. de reconnoissauce: on en pourra juger par les extraits suivons tires de ces mêmes Mélanges faits par madame Necker. « L'esprit de M. Necker ne fournit ordib) nairement qu'un seul chaînon, mais c'est »aussi le seul qui rejoint la chaîne, et qui la arend indissoluble Un grand homme ne » peut être bien représenté que par une Ame » intimement unie à la sienne, qui ne fit qu'un »avec lui. J'ai donc osé me charger de » peindre M. Necker. 0 toi qui fusseul, dans » tous les temps, l'objet de toutes mes afTcc- »tions;toi qui ne peux me reprocher d'avoir » donné à de vains plaisirs des jours que le » devoir et la tendresse t'avoient consacrés, »souffre, avant que le temps ou la maladie »m'ayent arrachée de ton sein, souffre que h je sois auprès de toi l'interprète de la l'e- »nommée ! Je veux te montrer à tes yeux tel » qu'elle te fera parohre un jour, je veux te »montrer tel que tu es. Viens regarder ton » image dans un coeur qui ne fut jamais rempli » que par elle, viens y lire le tableau ineffa- »çablc de tes rares vertus, et te garfuitir de »tespropresinquiétudes(i). (i) Le voile myitfrieux qui doit couvrir les tria* » M. Necker naquit original en tout; la » forme de son visage est extraordinaire, mais n le génie et la bonté se trouvent exprimés m dans ce tableau vivant. Il est impossible m de le regarder sans l'admirer et sans s'at- »tendrir (i); il a surtout dans le regard, ce » je ne sais quoi de fin et de céleste, que les » peintres n'ont jamais osé exprimer que dans »la figure des aoges. Je l'ai observé dans » des états de langueur, même d'abattement; » jamais les rayons du génie ne pâlissoient au- »tour de sa tête. Ses parens lui donnèrent tatlne excellente éducation, mais ilsle crurent »plutôt un enfant singulier qu'un prodige, ?car il est aisé de s'y méprendre. Cependant Mil se montroit seul en tout par son génie. » Ici l'auteur, après beaucoup de détails sur l'éducation de M. Necker, ajoute: « Ce fut ainsi » que M. Necker devint grand, habile et ver- » tueux. On peut atteindre jusqu'aux homtions domvsti(f\ics , est, comme on voit, tout & fait soulevé duraIcc morceau. (i) Voilà une illusion bien respectable, et qui parolt surtout bien étonnante & tous ceux qui ont vu M. Neckei ou ses portraits ! Mais d'ailleurs, qui jamais a vu une figure que l'on ne peut regarder sans tadmirer et satu slaitembip; » mes qui ne s'élèvent qu'un peu au-dessus des » autres; mais quant aux intelligences qui » planent très-haut sur nos têtes, il faut » qu'elles laissent échapper de grands traits » de lumière pour que nous puissionsles apera cevoir

c'est par la succession des temps » que je me suis formé une idée juste de M M. Necker. (i) M, Necker aime la gloire, il » n'est pas exempt d'amour-propre, si l'on » peut donner ce nom à la conscience raison- » nable de ses facultés. Les qualités de M. » Necker sont franches et bien terminées;je » n'oserois prononcer qu'elles sont parfaites, n mais elles sont entières sans le mélange » d'aucun autre sentiment (2).» L'auteur nous apprend beaucoup de belles actions de M. Necker, récit qu'il termineainsi: (i) On supprime tout le détail du bonheur que M. Necker a procuré à madame Necker, parce qu'on peut s'en faire une idée , par la peinture du bonheur que madame Necker a procuré" M. Necker , et que nous avons vu dans l'éloge de madame Necker, par M. Ncckcr. (a) On ignore la nature desqualités bien terminées } mais on ose prononcer quedes qualités entières , une te mélange d'aucun autre sentiment,sont des qu& lités parfaites. « Enfin M. Necker si grand dans les grndl" » choses , esi comme ce dieu de la fable, » qu'on voit tour à tour régner dans les cieux » et servir sur la terre (i). Ses méditations » le rendent souvent distrait etstérile,comme » ces montagnes qui recèlent un volcan, et » dont le peu de fécondité (a) prouve l'cm", » brasementintérieur. S'il arrive à M. NecM ker de sortir de cette léthargie apparente , ». c'est pour répandre des torrens de flam* Jt mes. Il a deux genres de sensibilité;. » ses affections le précèdent tantôt en colonnes '» de feu, tantôt en nuages. M. Necker a lu » vue trop étendue pour 1111 particulier;. il » voit à la fois toutes les grandes et toutes les » petites choses (3). M. Necker hait l'exa- » gération. Duclos disoit: Mon talent à moi, » c'est l'esprit. M. Necker peut dire: Mon tait lent à moi, c'est le génie. Il n'y eut jamais f 1 11 .1 i» » » 11 ».ni.i (t) M. Ncckcra régné dans les cieux I.- (a) Et la ilistraction, car on a dit que M. Necker étoit disirait et stérile , et par conséquent ces deux choses, pour la justesse de la comparaison, doivent se trouver dans ces montagnes. (3) A la fois! on a cru jusqu'ici que cette faculté tt'appartenoit qu'à DietL » d'esprit plus original, il a toujours creusé » dans son propre fonds, il y trouve des ri- » chesses inépuisables, semblables à ces mines » qu'on découvre au fond de la terre, sans » savoir comment elles s'y sont formées, M quoiqu'elles puissent suffire à nos besoins M et à ceux de toute la postérité (i) » M. Necker a attiré successivement dans ses » réflexions toutes les idées possibles ;. il » trouve des ressources dans les circonstances H les plusdifficiles; il lève les obstaclesdes a) pensées comme ceux des choses, et il ren- » contre le centre au milieu des ténèbres;. » il semble enfin qu'il ait plusieurs sens qui » nous sont inconnus;. les choses les plus » communes oules plus petites s'agrandissent M dans la profondeur de ses pensées; il res- » semble à ces admirables animaux qui chan- » gent l'onde dont ils se nourrissent, en bran- » ches de corail (2). Si les hommes, comme (1) Comme on n'a point connu les pensées secrètes de M. Necker, on ne niera pas qu'elles eussent pu suffire à tous nos besoins et à ceux de toute la postérité; mais la comparaison ne vaut rien, parce que les mines exploitées Unissent toujours par s'épuiser. (?) Est-il bien prouve cpie le corail soit de Tenu métamorphosée ? "on )'la d.it, ont été , '.1des anges avant leur sc- » jour sur la terre, je crois que M. Necker fut » chargé dans son premier état de débrouiller » le chaos, avant que le Créateur daignât y » descendre pour en faire ses mondes, et les » peupler d'êtres sensibles.M. Necker si sen- » sible, si noble, si grand, a l'esprit porté à la » plaisanterie. Les ridicules le frappent et » le charment (i)9 il les rend avec autant de » finesse que de gaité:. D'abord il imite l'im- » bécille dont il se moque; ensuite il voit, d'un » peu plus haut, le ridicule du sot, et il le » peint avec toutesles grâces de l'esprit; enfin » il prend son vol, il n'aperçoit plus la na- » ture humaine que sous l'image de celui qui » l'a créée, et il nous pénètre d'admiration et » d'amour pour elle (a). M. Necker naquit (i) 11 avoitde quoi s'égayer sans aller bien loin. Cependant on soupçonneque souvent les plus étonnans ridicules ne le frnppoient nullement. (2) 11 semble que, dans ce singulier paragraphe, 011 ait passé quelque chose, tant le vol sublime vers le Créateur est inattendu, après l'action de se moquer de l'imbécille et de contrefaire le sot ; mais ce passage , ainsi que tous les autres, est parfaitement exact, cl n'a rien de tronqué) dès qu'on supprime des phrases, on met des points qui indiquent le» icliaiiiheineus. » éloquent;. son style est tout à la fois natu- » rel et original, clair et majestueux; et s'il » est remarquable par une parfaite harmonie, » c'est encore l'ouvrage de la nature sans étu- » des (i). M L'auteur, après avoir admiré de nouveau M. Necker sur sa sensibilité dans les grandes choses et sur sa finesse dans les petites, dit: « C'est ainsi que la nature se fait admirer dans m l'oiseau-mouche et dans l'éléphant, dans la » finesse des détails, dans la grandeur de l'en- » semble (2). Après avoir tAché de faire conn norele génie de M. Necker, après l'avoir » loué par toutes les expressions que h langue » peut me fournir, je crois n'avoir rien fait » encore;il me semble que le modèle que j'en » conserve dans mon imagination, est infini- (t) On ne fera point d'observations sur la clartéet le naturel du style de M. Necker; on dira seulement qu'il est impossible de lui trouver la moindre originalité lorsqu'on a lu M. Thomas. (a) Au lieu de grandeur il folloit grosseur; c'est surtoutce qui caractérise lVlrphant. Enfin voilà M. Necker compnré à la divinité, aux anges, aux montagnes, aux mines d'or etd'argent, aux volcans, aux polypes, à l'éléphant et à l'oiseau-motielie ! Il me semble que, dans tout cela, la gradation n'est pas bien observée. » ment supérieur. n Madame Necker termine ce discours, dont on a supprimé plus des trois quarts, en disant qu'on a vu des orateurs s'exprimer aussi noblement, qu'on a vu des penseurs trouver des idées profondes et ingénieuses, mais que personne, non jamaispersonne, n'eut, autant que M. Necker, cette pénétrante sensibilité qui donne la vie à la vie même, etc. Il résulte de ce discours: 10. Que M. Necker a été le plus beau des hommes, puisque jamais les peintres n'ont osé donner qu'aux anges l'expreuion de sa physionomie;il y ."-oit même dans sa figure quelque chose de très- supérieur au beau idéal; car on tic pouvoit la voir Don-seulement sans admiration, mais sans jattendrir, et jamais la contemplation de l'Antinoiis, ou de l'Apollon du Belvédère, n'a fait verser une larme; a0. Que nulle créature humaine n'a eu le génie de M. Necker, car nulle (exceptélui) n'a pu embrasser d'un seul coup-d'oeil, à la fois, toutes les grandes et les petites choses. Nul homme n'a eu l'éloquence infuse, et le talent d'écrire au plus haut degré de perfection, sans lecture et sans aucune étude. Enfin Dul homme encore n'a réuni à ces dons su- blimes et surnaturels, la galté, la grâce, et avec une bonté parfaite l'esprit malin et moqueur, et le talent de contrefaire. Et ce fut M. Necker qui Ht imprimer un tel éloge, et qui eut la confiance et le courage de s'en déclarer l'éditeur!. Si un ridicule si frappant, si un égarement d'amour- propre si incompréhensible ne ramènent pas tous les jeunes littérateurs au bon goût de la modestie, ilfaut convenir qu'il y a des esprits que rien ne peut éclairer. Si la bienséance ne défendoit pas de si louer ainsi dans les familles, il n'y auroit rien de fade et d'insipide comme la conversation, et rien d'ennuyeuxcommelalittératurej onn'eiitendroit que des louanges exagérées ou fausses; on ne liroit que d'emphatiquespanégyriques: c'est un sentiment très- délicat et très-touchant qui prive du droit de louer mutuellementsans mesure ceux dont les volontés et les Aines doivent être intimement réunies. S'iln'est pas permis de faire son propre cloge, on ne doit pas faire celui d'un autre sui-même, et dont on partage la gloire. De quel poids peut être un éloge qui mnuque nécessairement d'impartialité ? Le seul éloge dans ce genre qui pourroit, non avoir de l'autorité, mais intéresser, seroit celuiqu'inspireroit l'amourfilial,caron excuse ou l'on tolère tout ce qui est produit par la reconnoissance; et que ne permet-on pas à la seule affection humaine que l'on ait honorée du nom de piété ? D'ailleurs l'amourpropre dans ce cas ne sauroit être que relatif; la gloire d'un père ou d'une mère ne peut que rejaillir sur leurs enfans, celle de deux époux leur est commune. Néanmoins chez k nation qui a le tact le plus fin des bienséances , chez celle qui en connoit le mieux toutesles nuances et toute la délicatesse, et dans un temps où l'on mettoit le plus do soin à les observer, l'auteur du beau poëme de la Religion n'a osé louer ouvertement son père; et ce père étoit Racine 1 Après avoir compté au nombre des preuves de l'immortalité de l'âme cette sublimité de talens à laquelle l'homme peut s'élever, après avoir désigné plusieurs grands hommes, il ajoute: Et toi que jen'oie nommer!. Vos eipriti n'étoientili qu'étincellei légère. ? etc. Combien cette pudeur filiale est respectueuse, noble et touchante ! combien elle fait plus d'effet que l'éloge le plus pompeux 1 avec (luel plaisir le lecteur accorde à la mémoire du grand Racine tous ks hommages que son fils n'ose lui rendre, toutes les louanges dont sa modestie contraint l'expression! Tant il est vrai, comme on l'a dit dans cet ouvrage (1), que les sentimens retenus sont toujours ceux qui fout la plus vive impression (a). M. Necker fut un homme de beaucoup d'esprit et d'un très - grand mérite; il eut nonseulement une probité parfaite, mais un d. sintéressctnciit admirable. Dans des temps paisibles, il eût gouverné les finances avec succès et gloire; mais il n'avoit ni la force d'âme, ni la prévoyance, ni le génie que demandent des temps orageux pour réparer de grandesfautesf (t) Discourt sur les femmt", (t) Il faut observer que, dans le même cas, la modestie de bienséance est plus rigoureuse pour un fils que pour une fille mariée, puisque, pour cette dernière, le nom illustre de son père ne seroit plus le sien , et que par conséquent elle auroit de moins un sujet personnel d'amour-propre. On a moins d'indulgence sur leslouanges données aux enfans par leurs parens; nos enfans sont notre ouvrage:louer leurs vertus et leurs talons, c'est nous vanter des soins que nous avons donnésà leur éducation, etc. Quand on réfléchit sur les bienséances, il est impossible de ne pas admirer le goût, la raison, la délicatesse d'esprit et de sentiment qui en ont tracé les IuM. et pour prévenir de grands maux. Aprèsciiuj ans de repos, de retraite, de réflexious, après avoir dèsiré pendant tout ce temps de reprendre la conduite des affaires , il rentra dans le mi< uistère sans avoir formé de plan, et sans autre dessein pour sauver la France, que celui de faire quelques petites réformes économiques. Durant son premier ministère, l'éclat et la pureté de ses vertus inspirèrent un juste enthousiasme; mais au second, ses partisans même furent obligés de convenir qu'il manquoit de caractère, et qu'il étoit absolument dépourvu de génie. Comme écrivain, il n'a aucune es* pèce d'originalité; ils'est approprié, ainsi que madameNecker, le style, la manière de M. Thomas, et il en a aussi fort exagéré les défauts, et surtout le ton d'importance et la pompe, en parlant de soi-même. Il y a dans ses écrits plutôt de belles phrases que de belles pensées (i); on n'y trouve ni ceplan, nicet enchaînement d'idées, cette liaison, cette gradation, qui, dansles bons ouvrages de morale, excitent la curiosité, soutiennent l'intérêt, et eoodui- (t) Ilya dans Pucal de bellef pensées, et non de belles phrase: voilà la différence du génie au b«lr eaprit. sent le lecteur à la conviction. En louant ses intentions, en admirant ses vertus, il faut, pour l'honneur de notre littérature, avoir le courage de dire aux étrangers qu'on n'estime en France que les ouvrages qui sont écrits avec goût et clarté, pureté et naturel,enfin d'après les principes dont nos grands maîtres nous ont laissé ces modèles parfaits qui donnent à la gloire de notre littérature l'éclat, l'élévation, la solidité de celle que les Français ont acquisepar les armes, et par des triomphes de tout genre. La mauvaise école formée par M. Thomas, et propagée par M. et madame Neckcr, n'est pas la seule qui ait contribué à bouleverser tous les principes de la saine littérature;Fontenelle aussi en a formé une, dont M. d'Atembert est devenu le chef dans le siècle dernier. Celle-ci, que l'on ne considérera que sous les rapports littéraires, visoit inoins au génie qu'à l'esprit épigrammatique et lin, et surtout au mérite de voiler avec prudence, et de faire entendre avec adresse ce qu'il étoit impossible encore de dire franchement. Fontenelle avoit tracé le premier modèle en ce genre dansson Histoire des Oraclest d'Alembert depuis a perfectionné cet art, que beaucoup d'autres faiseurs d'éloges ont tâché d'imiter avec plus ou moins de succès ; tout le monde comprenoitle vrai sens de ces ouvrages; mais des qu'ils étoient écrits d'une manière entortillée, et avec une respectueuse obscurité, le gouvernement étoit contcut, et néanmoins on crioit à l'intolérance !. Rousspau et Voltaire n'ont point formé d'écule pour le style , parce qu'il étoit trop difficile du les imiter; maisl'un mit à la mode l'exaltation des sentimens et l'amour désordonné; et l'antre eut une multitude de disciples qui pcnsèrent que lorsqu'on est bien impie, bien licencieux , qu'on a toujours et sur tous les sujets, un ton ironique et moqueur, et que l'on dit à ses ennemis des injures grossières, on est spirituel et plaisant comme Voltaire. Mais ail milieu de ce mauvais g06t, l'honneur de la lit. térature française étoit dignement soutenu par des ouvrages écrits dans le même siède, XHistoire naturellede M. de IIIIffo" , l'Emile, leSièclede Louis XIV, PUiitoit-o XHistoiredede Cliar-h les XII(i), le Voyaged'Anacharsit, etc.Ces écrivains moururent;la révolution vint, l'éloquence des tribunes acheva de tout brouiller et de tout gâter. Aux yeuxdes nouveauxlitté* (i) On ne cite cet ouvroges cumme d'excellent mo. dèles, que relativement au style. rameurs qui s'élevèrent en foule, l'emportement ou l'exagération furent les seuls caractères de la sensibilité, le galimatiasfut appelé de la profondeur, et l'on ne trouva du génie que dans la bizarrerie et l'extravagance. (le déplorable état de la littérature, loin d'avoir produit une véritabledécadence, ne fut qu'une crise salutaire. Les excès politiques de la révolution ont servi à faire mieux sentir le prix inestim ble d'un gouvernement ferme, équitable et paternel; les excès littéraires dont on vient de parler ont ouvert les yeux sur le danger de s'écarter des bons principes. Le Coursde littérature de M. de la Harpe a, sous ce rapport, été fort utile. Si l'on n'eût pas poussé le ridicule aussi loin qu'il pent aller, on auroit marché si loug. temps dans la mauvaise route où l'on s'étoit engagé, que l'on auroit eu des peines infinies pour retrouver le bon chemin. On ne peut mieux faire connoitre à quel point les esprits étoient déjà gdtés, avant même la ré* volution,qu'en citant encore quelques pensées d'une personne remplie de mérite, qui écrivoit tandis que M. de Voltaire vivoit, et qui étoit tous les jours entourée des académiciens les plus célèbres de ce temps: et il faut observer que les femmes auteurs qui passent leur vie dans la société d'un grand nombre de gens de lettres, placent toujours dans leurs écrits beaucoup d'idées recueillies dans la conversation. Voici donc plusieurs traits tirés des Mélanges de madame Necker: te Chaque idée de M. Thomas étoit une » vertu, et chaquemouvement un exemple (1). » L'àme a besoin de se reposer, pour queles » penséespuissent y surnager. » S'il n'y a point de héros pour son valet de » chambre,c'estquelesgrands hommesontdes » branchesgourmandesqui emportentla sève » de tout l'arbre, etc » Toutes les açtions possibles ne sont que » l'ombra projetée sur la terre des âmes nobles » et bonnes. M L'on peut dire, sans vanité, qu'au preM mier coup-eoeil, un sot .nous attriste, et un » homme d'esprit nous rend heureux. » L'opinion est une espèce d'espion gagé » par la vertu, qui n'entre véritablement en » fonction qu'en temps de guerre; maisla reM nommée ne prend jamais de vacance, elle (i) Chaque mouvement!. On se peifuctionnoitdono tM 1. voyant marcher ! » parcourt indifféremment tousleslieux et tous » les siècles. » Le discours de M. de Buffon, sur les diul- » cultes et les beautés du style, enregistra » pour jamais les titres de l'académie dans le » temple de la Renommée (i). » On érige à ses amis abltbl un trône dans » sa pensée, pareil à celui vers lequel les am- » bassadeursse tournent continuellement lors- » qu'ils sont loin de leurs maîtres.» L'auteur dit des personnes d'une humeur inégale, « qu'elles ressemblent aux écre- » visses à qui l'on peut couper une patte, » sans qu'il y paroisse quelques jours après, » parce qu'elles ont plusieurs centres de sensi- » bilité. » Il faut que les mots fassent élever, en » quelque manière, une atmosphère d'idées » accessoires, qui servent d'intermédiaire à la M pensée. (t) Cette manièred'écrire rappelle celle de Bnrth". lemi Graciait, dont M. de Voltaire fait cette citation: « Les pensées partent des vastes cètês de la me. b moire, s'embarquent sur la mer de l'imagination, » arrivent au port de l'esprit, pour être enregistrées à » la douane de l'entendemcnt, » » Le grand homme est dans sa jeunesse »comme le Jupiter do la fable, il ne peut »avoir unsentiment sans que toute la nature »s'ébranle devant luijmais bientôt c'est urt vgéant enchaîné, dont le temps dévore les en- » trailles. » En vain cs genssans idées montrent » de la grâce et même du talent, ils semblent

  • se jouer avec le néant; et l'effet qu'ils pro-

» duisent, comme lui ne laisse aucune trace. » La poétique de M. Marmontel, qui vcontient tous les contes faits en société, pu- »rolt le testament de la conversation. » On se trompe quand on croit faire de i) l'esprit avec de l'esprit;il faut encore autre pchose t les olives ne pourroient rendre de la x bonne huile sans une longue manipulation. »11 faut joindre ses réflexions aux idées des a) autres,afin de leur donner chez soi le droit de i)bourgeoisie. » Voici des conseils donnés aux écrivainst « Pendant un an il ne faudroit lire que de wla chimie, et pendant l'année suivante se » borner à la poésie, ensuite à l'histoire. ?Pendant la première année, on trouvera » dansla chimie des allusions, des comparai- A son, et le coloris de son style (i); la se- »conde, on les trouvera dans les poiites, et » pendant la troisième, dans l'histoire; ainsi » l'on rajeunit sa pensée par de nouveaux mé.. » langes. » On pourroit perfectionner cette nouvelle poétique en ajoutant une quatrième année consacrée à la lecture des ouvrages d'astronomie, une cinquième aux livres de physique, de botanique et d'histoire naturelle; apics toutes ces lectures, la pensée seroit bien plus rajeunie. « Il est impossible de faire aucune impres- »siou avec le profil

c'est de face qu'on peut »s'embellir et s'adoucir; un des meilleurs »moyens, est de se pénétrer d'un sentiment »aimable, et de tâcher de le faire passer sur »sa physionomie. Unparfumeur qui saumroit nous rappeler des idées agréables, se- »roit le premier des poëtes. » Le gouvernement américain est fin et in- » géuieux, le gouvernement anglais est grand »et sublime (a). (i) Cette étude de la chimie, pour bien écrire, a peut*être donné lieu la cette expression figurée: Vu êtyle alambiqué. (3) On supprime une longue explication politique » M. Thomas s'élevoit trop quand il vivoit » seul, parce qu'il cherchoit toujours son ni1 veau. n 11 n'y a rien d'absolu dans la nature ni en » morale (1). n Il y a des enrllCIères qui s'occupent, avec » la même ardeur, d'une bagatelle et d'une » chose importante; ce sont des fours brâlans » qui consument également le ciron et l'élé- » pliant. » L'accompagnement (en musique) est » en quelque manière le prisme de l'oreille. » ou, si vous voulez, le microscope de l'oreille. M Tout l'esprit et tout le caractère » de l'ambassadeur d'Espagne sont dans ses » maximes; c'est une quintessence tirée à » l'alambic; il ne reste plus pour la converde cotfe pensée. Une femme d'un esprit aussi snge devoil-clIf se permettrede disserter sur les gouvernemens ? L'épouse d'uu banquier, en appellant grand et sublime. le gouvernement d'un nation commerçante, ne devoit-ellepas craindre de rappeler ce mot 1 M.Josse, vous êtes orftwc ? (t) Ceci est pis qu'une mauvaise phrase, c'estun mauvais principe t tout est absolu dans la mnralt. Elle ne permet pas de voler un peu, de mentir un peutmême pour an bien, etc. n sation que la Idee-morte, comme dans le » fond d'un vase chimique (i). » Dire, M. Guibert s'intéresse à tous les »sujets, c'est ne faire aucune impression; »mais dire, M. Guibert a cent mille pattes »dans la conversation, qui touchent et attei- »gnent à tout, c'est employer une expression »plus vive, et on se la rappelle. » Les Français favorisent toutes les attaques » qu'on fait aux honnêtes gens. » Unenation qui auroit ce caractère particulier, seroit à la fois odieuse et vile. Nos ennemis même ont toujours reconnu dans la nation française autant de générosité naturelle que de courage. Quand on a quitté son pays pour s'établirdansune terre étrangère, où l'on sollicite, où l'on obtient des places, on est bien inconséquent et doublement coupable, en calomniant cette patrie adoptive que l'on a préférée à la sienne. (i) On voit quel'auteur, en écrivant ce portrait,éloit dant l'année de la lecture des livres de chimie ; mais si l'ambassadeur montroit de l'esprit par cette quintatence, ill'employait donc en parlant, puisqu'il ne faisoit pas de livres; comment ne restoit-il dans la eonversation que la téte-morit? Mais reprenonsl'examen des pensées de madame Necker. « On disoit de cette éloquence coupée et m peusensible de M. ***: Son éloquence ne » procède que par entrechats. n D'où vient ce c harme que nous »trouvons dans la brièveté de l'ex pression ? » de l'horreur du vide; car un mot de trop m fait un vide, et dans ce sens, le superflu »fait toujours vide. » L'ouvrage de M. Necker sur les w Opinions religieuses est sur les bords de » l'infini. » Il faut présenter ses idées en phalanges, » quand on no veut pas qu'on puisse rompre mles rangs. » Dans le monde on aime mieux les victimes » que les personnes qui ne veulcut pas l'être.» Dansl'éloge de M. Thomas, madame Necker dit: « M. Thomas exagère toujours ses ex presnsions, ses expressions exagèrent ses idées, et ses idées exagèrent ses sentimens

mais ses nsentimens sont justes et vrais. M. Thomas »est plus jaloux des siècles à venir que des »siècls passés; c'est dans la postérité qu'il i»découvre ses rivaux. On le croiroit moins t) occupé dp. ses idées que de la crainte d'en M laisser à ses successeurs, et l'on voit bien » que si la gloire éloit une femme, il la poiu gnarderoit avant de mourir, afin qu'elle »n'appartint à personne. M. Thomas veut » que chaque heure lui rapporte l'éternité. M Il écrit tantôt comme Bossuet, tantôt comme » Tacite, et quelqucfoisconiineFontcnelle (i).» Dans Téloge de M. de Mauléon, madame Necker dit: c( Il ne connut jamais le prix de l'argent que » par la crainte qu'il avoit d'en recevoir. n Voici quelques traits pris dans la société. « On disoit d'une jeune femme, dont les » idéessont toujours recherchées

Madame *** » ne vient jamais vers nous qu'en robe dé- » troussée. » Madame de Boufflers disoit d'une dame »entre deux âges, qui faisoit uncavagnole: MElle a tort, il ne faut pas badiner avec des »Couteaux. » M. Guenaud de Montbelliard avoit une M plume d'acier, il prononçoit trop tout ce » qu'ilécrivoit; on lit par exemple, dans son (t) C'étoit faire plus que n'auroit fait Bossuet luimême, qui certainement n'aurait jamais écrit conum ¡'Q'enf'ik.. » histoire du corbeau: Ces oiseaux deproie » se nourrissent de chairscorrompues. 11 » falloit écrire

Et même ces viandes négliM gées, que les plus misérablesanimaux m dédaignent, leur servent de pâture. » Un Allemand se précipitoit d'une fenêtre: M Que faites-vous là? lui dit-on.- Je me fait » vif. » Il vaudrait mieux avoir fait un seul doigt » de l'Apollon du Belvédère, que toute une » statue, car ce doigt seroit la preuve du plus » grand talent (i). n Le baron de Glercen écrivoit d'Angleterre » à madame du Deflant: Il me semble être en » Lapohie, et qu'il neige du vert, etc. n On pourroit prolonger A l'infini ce genre pénible de citations, surtout si l'on donnoit S réflexions de trois ou quatre pages qui, presque toutes, sont inin'elligibles. Quant aux lettres à M. de Buffon, à M. Thomas, et aux autres académiciens, elles se ressemblent toutes-l'auteur donne à chaque personne les mêmes éloges sur son génie, ses ouvrages, etc. et dans le style le plus pompeux, le plus orne de comparaisons, de citations de l'histoire et (t) Un seul doigt, la preuvedit plusgrandtalent!. de la fable. C'est ainsi que, pour demandera M. Thomas des nouvelles de sa santé, elle lui dit: « Je crains que vous n'ayez pu résister à n cette force d'attraction qui eutralne malgré »eux les boulinesde génie; ce sont des comètes mqui s'éloignent quelquefois de leur centre, »mais qui Unissent toujours pars'y consumer. » Les belles pensées qui viennent occuper vos iitêtes, sont comme les perles de l'Inde, l'objet » de l'admiration de ceux qui les regardtnt, ?et la preuve d'une maladie qui fait souffrir »et mourir le poisson qui les produit. Cessez » donc, je vous conjure, d'user votre frêle » machine contre la puissance de votre » génie. » A M. Marmontel, pourlui parler de ses maux de nerfs: m Je dois à l'habitude des abstractions, de » jouir encore du temps de ma maladie. Dans »ce moment même où je vous écris, je sais à n peine si je suis languissante ou en pleine »santé, jeune ou vieille, au commencement »ou à la fin de ma carrière;je sais seulement » que je m'entrerteusavec un ami qui m'estcher, wque je l'appelle auprès de moi par l'effet ma- »gtque de la pensée et de la réflexion. Loin m de vous on n'ose plaisanter avec vous; la » réputation des grands hommes placés a une » grande distance, s'agrandit comme l'ombre n a mesure que le soleil s'éloigne (i). » A M. de Saussure; aprèsuvoirparlé surl'éducation publique, elle ajoute u Vous, monsieur,quiavez,àlafoisla force et » lagrandeur des arbres du Liban, et les perfec- » tions des plantes que nous cultivonsprèsde » nous, vous êtes ainsi plus à portée que perit sonne de prououcer sur ces importantes n questions. » A mylord Stormont, lorsqu'il se retira des, affaires: « Un esprit sage, un esprit aussi excellent » que le vôtre, ne pouvoit regretter les an- » goisses d'une grande place. Les torrenssont » toujours redoutés et mal accueillis dans les » terres fertiles et riantes. » Au même, sur sa rentrée dans le ministère. « Les hommes qui ont un grand caractère » désirent aussi les grandes occupations et les » grandes circonstances; et cependant il leur n convient moins qu'à personne de se mesurer » avec les petites passions qui composent et n qui font naître toujours ces grandes cir- (i) Voilà enfin une belle coiuparaiton; maÎl que de louangti et quelltyle épisloUUrel n constances: ce sont des insectes éphémères M qui font rugir les lions;. l'expérience m'a » donne ledroit de parler ainsi. Unegrande » place est comme le Protée de la fable, un ndieu avant qu'on rapproche, un tigre ou »un serpent (un qu'on le tient embrdssé, et wderechef un dieu quand on l'a laissé »échapper » Si la place de femme d'un contrôleur général des finances donnoit à l'auteur ledroit de s'exprimer ainsi, que l'on imagine,sil'onpeut, quelle eut été la pompe de son style, la multi. plicité des comparaisons,des métaphores qu'elle eût employées, la magnificence des éloges qu'elle auroit prodigués à son époux, si elle eut été à la place de madame de Maintenonl et qu'on se rappelle les lettres de cette dernière ;cette simplicité, cette sagesse profonde et parfaite, ce bon goût, ce calme d'une grande Ame, cette modestie, cet esprit toujours juste, cette raison supérieure unie à la plus grande étendue d'esprit, à la connoissauce la plus approfondie du monde et de la cour!.. Parmi les auteurs, ce n'est pas le manque d'esprit qui produit les défauts de style et les ridiculeslesplus frappans,c'est surtout l'enivrement dessuccès et l'exaltatioo de l'orgueil. Voici encore quelques passages deslettres de madame Necker. A M. Diderot, qui étoit en Russie: « Sous la ligne ou sous le pôle, vous avez a au-dedans de vous un foyer qui ne s'altère

jamais. Nous attendons impatiemment les ii relations de vos voyages, et nou& espérons » bien qu'en passant dans votre tête, elles pren- » dront ce goût de terroir qui les rend plus n précieuses pour les gourmands. Si vos en- » fans le veulent, ils ne perdront rien par le » changement du ministère; votre ombre est »assez grande pour s'étendre sur eux depuis ii Saint-Pétersbourg.Vous avez peint, d'a-

près nature, le génie des poëtes, chacun de » vos mots est un éclair,etchaque phrase un » tableau. Votre extrait baptistaire est dans » vos ouvrages, et non sur le bout de votre a Del(I); c'estdanscesduvragesqu'ilfaut cher- » cher votre véritable durée; et je crois bien » plus à cette éternité qu'à celle de la matière. » An même, pour se plaindre de son silence: « Je me lasse enfin, monsieur, de n'avoir (a) Dans ce style pompeux, quelle. étranges disparates forment ces expressions et ces phrases triviales : le goût de terroir. U» igowwmuk. Ut Itoui de voUt nes » aucune relation avec vous; car la société de » l'homme de génie étend notre existence et »nous fait sentir notre propre grandeur. »S'il faut au grand homme une fibreprédoMminante, illui faut de même, ainsi qu'à la Mvertu, un but prédominant.Jeconserverat »vos feuilles volantes, comme si j'étois la pos- »térité même, etc.,etc. » Voilà le stylefamilier de madame Necker, et comme elle écrivoit à tous ses amis. Cependant c'est ce môme Diderot qu'eik louoit tant sur son génie, dont l'ombres'étendoit de Pclersbourg àParis, dont chaque mot étoit un éclair chaque phrase un tableau; ce Diderot qu'elle appeloit un grand homme, et dont lapostéritédevoit conserver toutes lesfeuilles voianttJ81 enfin ce Diderot quelle a si fort dénigré dans ses Méluuges: elle a dit que son plus grand talent consistoit dans lapantomime, elle a dit encore: « La réputa- » tion de Diderot n'existe plus, les hommes » dont les idées ne se répandent pas dans la nsociété, n'ont que l'apparence du génie. »Diderot passoitsuccessivement des petitesses »aux exHgérations, de la colère à renthou- »siasme; ses yeux étoient égarés, il n'écou- » toit personne, il cherchoit ses phrases pour » y mettre de l'esprit. » Comment une personne si vertueuse pou-* voit-elle se permettre de flatter, d'une manière si outrée, l'homme que non -seulement elle n'admirait pas, mais qu'elle n'estimoit point? CommentM. Necker n'a-t-il passenti, en faisant imprimer cet ouvrage, que, pour l'honneur du caractère de madame Necker, il devoit supprimer ou les flatteries, ou les censures? Mais dans cette société d'académiciens et de philosophes, tout étoit sacrifiéau désir effréné d'ob.. tenir des louanges; il falloit les donner sans mesure si l'on vouloit en recevoir. Aussi l'insipidité de ces lettres en égale le ridicule. Toutes les exagérations, toutes les fadeurs de la flatterie y sont prodiguées sans pudeur;les motsgénitt.,grandoierogloire,,poitdritds.s'y retrouvent à chaque page. Ce n'étoit pas ainsi que Racine écrivoit à Boileau, et que Boileau écrivoit à Racine. Madame Necker, dans ces mêmes Mélanges, parle souvent de Rousseau, et toujours pour le critiquer et le rabaisser; mais dans une lettre à M. Moulton, admirateur passionné de Rousseau, elle a un langage bien différent; elle montre de l'enthousiasme pour Rousseau et pour les choses même qu'elle a le plus critiquées. Ce manque de droiture se retrouve sans cesse dans cet ouvrage. Madame Necker, amie intime de tous les disciples de Voltaire, n'aimoit point ce grand poële, non qu'elle fût scandaliséedosécrits impies, licencieux et satiriques soi tis de cette plume trop féconde; l'espi it à ses yeux excusoit tout: mais Voltaire qui pouvoit aimer la tolérance sans bornes de madame Necker, Voltaire qui ne vouloit pas qu'une femme fût chrétienne, vouloit moins encore qu'elle eut un styleprécieux, et par conséquent dépourvu de grêce et de naturel. 11 haïssoit par-dessus toute chose l'emphase et le galimatias. Ainsi la manière d'écrire de M. Thomas ne pouvoir lui plaire: sans iutérth, sans aucun sujet d'humeur, Voltaire(excellent juge alors) a dit de rElogtl de Colbert fait par M. Necker, « qu'il y a dans cet ouvrage autant de maux vais que de bon, autant de phrases obscures » que de claires, autant de mots impropres » que d'expressions justes, autant d'exagéra- » tions que de vérités. » Et voilà pourquoi madame Necker critique tant Voltaire, et le Siècle de Louis XIr, et tous ses ouvrages; voilà pourquoi elle prétend qu'unAnglaisl'appelott le bouffon du diable Et même ellese permet de conter plusieurs anecdotes au moins iurt douteuses et tios-injurieusesà sa mémoire. Il n'est |jcrniis de citer dans ce genre que des fuitS iriétuàablès. Apres àVoir eu lé déplaisir, pourl'intérêtde la littérattue et de la Vérité, de critiquer une femine si estimable (i), oh trouvera une sorte de dndornftiiigetncnt à citer quelques pensées dignes d'elle. Voici celles qui ont paru Iti meilleures : « Les liàisohs dès personnes qui pensent de N même ne sont jamais nouvelles, il Semble M qu'ellesayent commencé avec leur existence. » Quand je vois M. de BuAbn, mon coeur p me trompe de deux manières qui de contrep diaelu; je crois l'admirer pour la première M fois, et je crois l'avoir aimé toute ma fie. » La franchise est une vertu qui n'est permise » qu'aux personnes qui les ont toutes (*); (i) On auroit pu poiuter cet critique. infiniment plilfl loin, f.. citant de lOhguel tirade., et iei jugelfIen, êttr Racine , lieàueoitp plus injtutei que ceux de madame de i%évignéb et qui maintenant n'ont pllU d'escuses. (2) U falloit dire: Larfanchise n'estpermise qu'aux çchs vertueuxcar qui peut M flatter d'avoir toutes les vertus.? » celles qui manquent de principes n'en sont » pas dignes, elles sont même souvent obligées n à la dissimulation, et ce n'est pas un des n moindres malheurspttaclu's à une couduilo » et il des sentimens peu ts(0), que »dVlre obligé de mettre de grands défauts J) au nombre des moyens de pallier ses fautes, » et je dirpis presqu'aunombre de ses den voirs. n Les personnes faites poqr ce qui est grand » chérissent tout ce qu'elles admirent. » C'est le plus beau privilège des lalpns, do » pouvoir embellir jusqu'aus vprtu$. » Il faut contredire les enfans, comme les » zéphyrs agitent les arbresau printemps,pour » hâter leur verdure et leur accroissement, » sans faire tpmber leurs feuilles ou leurs » fleurs. » A présent que les philosophes sont atl)ces » et fanatiques, et le clergé tolérant, il faut » blâmer les philosopheset approuver le » clergé (a). (t) Cette phrase n'est pas exacte, il falloitsUnetitait. vaise conduite et à des sentiment peudélicats. (s) C'étoit une protestante, et une amie des philoanpbe., qui parloit ainsi avant la r évolution. J) La correspondance de Rousseau achève » de faire counoitre les gens de lettres (i). a Quelle inquiétude d'esprit, quelle osten- » tation de vertu, et quels écarts de morale ! a Saint *Lambert écrivoit à quelqu'un: 0 a philosophesdignes des étrivières,jevous a honoreetje vous respecte, maisje m'a- » perçoisque vous n'êtes aussi que des a hommes (u). » La Rochefoucauld disoit dans le siècle apassé:L'hypocrisie est un hommageque le passé

L-*h » vice rendàla vertu. Et l'abbé Poulie: La a vertu estsi négligée dans ce siècle qu'elle ypoctitoir. Voilà les a nefaitpas même des hypocrites. Voilà les a deux siècles jugés. a Quaud un homme est connu par un caJ) ractère particulier, il ne faut pas qu'ily » manque, sans quoi il ne lui reste plus rien. a Il y a des gens à qui les affaires d'argent les a plus légitimes ne conviennent ras, leur ré- » putation est d'être magnifiques, il faut qu'ils » la conservent. Ou ne peut (en général) sa- » tisfairc son caractère qu'aux dépens de son » bonheur. (t) Jointe à toutes les autres corrreipotidances des beaiix-espriti du siècle dernier. (a) Et c'est un philosophe qui a fait cette exclama- » Dans la conversation, les idées fines, » quand on les prononce du même ton que M les idées communes, passent ordinairement » sans étreaperçues. » Fontenelle disoit qu'il n'aimoit pas la » guerre, parce qu'elle KAte la conversation. » Cet ouvrage ne contenant que des anecdotes connues ou &ans aucun sel, et l'auteur n'ayant nullement le talent de conter, on ne citera que le trait suivant: « Voltaire lié avec Piron, et le rencontrant » un jour dans la galeriedeVersailles, adieu, tion énergique et naïve: 0 philosophes dignes des étrivibes! Si un homme religieux eût osé s'exprimer ainsi, quelscrisd'indignation il cltt escité. ! Mais M. de Saint-Lambert, qui ne veut point ( dans son Catéchisme moral) que l'on donne de religionà un enfant, et qui même a dit nettement que la religion nuitk la morale; M. de Saint-Lambert qui exige qu'un père dite. son filt: Si vous devenez plus instruit que moi, alors c'est vous qui serez mon maître , et je vous obéirai, M. de Saint.Lambert qui a enseigné beaucoup de belles choses de ce genre, doit-il trouver des contradicteurs lorsqu'il s'écrie

0 philosophes dignes des

étrivihres!. Au reste, ce mot rappelle celui duphilosophe Duclos, qui fUsoit, en parlant de ses confrères s Ils en furent tant qu'ils nie rendront dévot* » moitciptir, luidit-il.Ali! répondit Piroil9 m appelle moi ton esprit et non pas ton cmn\» MADAME COTIN. Ilseroit fort difficile de parler d'un auteur célèbre mort depuis peu de temps, et dont 1rs partisans et tousles umii existent, si Ton mon. quoit de droiture ou de courage, si l'on n'étoit pas capable de louer non-seulement avec sincériti, niais avee plaisir, on si l'on avoit la faiblesse de craindre de ridiculesiDterprétation et d'injustes resseutimens. Dans tout ce qui tient à la morale, tous les ménagemetis que ne prescrivent pas la bienséance et le devoir, sont deslâchetés. On n'en aura point dans cet arti 4 de; on doit juger avec sévérité des ouvrages qui méritent d'être lus; une critique réfléchie est un hommage, elle suppose une sorte de méditation qui seule est une marque d'estime, et la critique même ajoute au poids des éloges. Madame Cotin, en la jugeant d'après ses ouvrages, étoit née avec une Ame sensible, élevée, un esprit juste et une raison supérieure. Si rien n'eût combattu ces grandes qualités, si elle en eût suivi la peute naturelle, aucune des taches qui déparent ses romans ne s'y trouve- roit; on sent en la lisant que ses défauts ne peuvent lui appartenir; le véritable esprit, est toujours uni a la raison; des idées étrangères, des exemples corrupteurs peuvent l'égarer momentanément; mais il revient sans effort à 1 vérité,chaque réflexion l'y ramène, c'est avec ravissement qu'il la découvre, ellele met à raise, elle accorde tontes ses pensées, elle lui épargne les vaines subtilités qu'il faut employer poin* déguiser les contradictions de l'erreur, elle développe ses facultés, elle perfectionne toutes ses productions. Madame Cotin composa malheureusement son premier ouvrage t'a Paris versla fin du règne de Robespierre, c'est-à- dire dans un temps où les tyrans avoicut proscrit le bon goût ainsi que les bonnes mœurs, dans un temps ou tout fut détruit ou métamorphosé. On créa un autre langue, une autre poétique, une autre morale. L'amour même ne fut pas épargné, on en fit un dieu digne d'êtreadoré sous l'empire de la terreur, un dieu féroce qui n'inspiroit que des emportemensfrénétiques,et qui coinmandoit toujours le meurtre et le suicide; les écrivains dans un style barbare dénaturèrent tous les mouvemens de l'Ame. Leurs plumes de fer trempées dans du sang ne tra- cèrentplus que de finisses, d'effrayantespeintures; la démence usurpa le nom de la sensibilité; la douce et vague mélancolie ne fut plus qu'une sombre fureur et qu'un désespoirimpie. Au milieu de ce bouleversement universel, madame Cotin,très-jeune encore, fut excusable de prendre (dans ce moment) la manière d'écrire à la mode: cependant, loin de l'exagérer, elle en adoucit le ridicule; mais ce fut elle qui composa le premier roman dans le genrepassionné. Claire c?Albe eut beaucoup de succès, et servit de modèle à tous ceux dont on enrichit depuis la littérature républicaine. Ce d roman està tous égards un mauvais ouvrage, sans intérêt, sans imagination, sansvraisemblance et d'une immoralité révoltante; mais comme il a eu le triste honneur de former une nouvelle école de romanciers, qu'il est le premier où l'on ait représenté l'amour délirant, furieux et féroce, et unehéroïne vertueuse, religieuse,angélique, et se livrant sans mesure et sans pudeur à tous les emportemens d'un amour effréné et criminel, il est impossible de le passer soussilence et de ne pas entrer dans quelques détails à cet égard. L'auteur dit danssa préface qu'elle a fait ce roman en moins de quinze jours; elle ajoute: 11 fèra bien (le public) de dire du millde mon ouvrage S'ill'ennuiei mais s'il tri!ennuyait encore plus de le corriger, j'ai bienfait de le laisser tel qu'il est. Ce n'est là ni un bon style ni un bon ton. Cet ouvrage est en lettres, et c'est toujours l'héroïne qui écrit (1). Cette manière qui sauve la difficulté de varier le style suivant les personnages, est la plus aisée, mais par cela même la moins agréable. Claire d'Albe, mariée à un homme de cinquante ans, est représentéedansles deux premièreslettres comme une femme raisonnable et vertueuse; et dans la troisième,en parlantdu printempsqu'elleappellelepremiernéde la nature, elle ajoute: « Déjà j'éprouve ses douces influences, tout » mon sang se porte vers mon cœur qui bat » plus violemment à l'approcheduprintemps: J) à cette sorte de création nouvelle tout dé- » veille et s'anime; le désir naît, parcourt l'u- » nivers et effleure tous les êtres de son aile » légère, tous sont atteints et le suivent; il » leur ouvre la route du plaisir, tous enchan- » tés s'y précipitent M (1) A l'exception de quelques lettres à la fin du toman. Quel Inngage! quelle lettre d'une jeunet femme vertueuse à son amie 1 M. d'Albe est chef d'unemanufacture; un jeune parent (Frédéric) dont il est le bienfaiteur, vient l'aider dans ses travail*, il lui fait promettre de ne plus le quitterj le jeune Frédéric en présence de Claire d'Albe, épouse de son protecteur , répond avec véhémence en mettant un genou en terre: « Je le jure à » la face de ce ciel que ma bouche ne souilla » jamais par un mensonge(i), et au nom de » cette femme plus angélique que lui. » Plu, angélique que le ciel!. Claire, en faisant le portrait de Frédéric,prétend « qu'on retrouve en lui ces touches larges » et vigoureuses dontl'homme dutêtre formé » en sortent des mains <te la diviité; on y » pressent ces nobles et grandes passions qui » peuvent égarer sans doute, mais qui seules » élèventa la gloire et à la vertu : loin de lui » ces petits caractères saus vie et sans couleur » qui ne savent agir et penser que comme les (1) Up mensonge souille la bouche qui le proféré, mail on ne souille point le ciel. rt autres. et qui ne sont pas même capables » d'une grande faute (i). » Claire se passionne pour Frédéric, et eHe dit de l'amitié: « Jel'écouterai dans les sous que » je rendrai; leur vibration aura son écho dans » mon cœur.,..,. Amitié! tu es tout; la feuille »qui voltige, la romance queje chante, la rose » que je cueille,le parfum qu'elleexhale» L'amitié qui est lafeuille qui voltigp,1 etc. Mais on entendait cela alors. Frédéric lui déclare sou amour, et elle dit à son amie:«Je respirois son souffle, j'en étois f embrasée » Frédéric lui dit: Perdu d'amour et de t". dresse, je sens que tout moi $'éltJnct'J vers toi.- Néanmoins Claire se jette aux genoux de Frédéric (chose encore indispensable dans ces romans) , elle le conjure de la contemplerprosternée,hurnilide à sespieds. C'est sbrtout surtout cette cette actiontionetet ces ces expressions expressions (t) Ainsi point de verite sans de grandes passions, et tout homme incapable de faire Une grandefante est un homme méprisable; en effet, dans ce temps on voyoitlcs passions violentes élever àune si haute vertu, et le* grandesfautes produire de si belles choses, <|u* cette doctrine devoit paroitre bien séduisante. qui constituent une héroïne passionnée: voilà de Vénergie et les touches larges et vigoureuses , dont la femme dut dire formée en lortant des mains du Créateur. La main d'une femme, de quelqu'Age qu'elle puisse être, ne peut copier les scènes cyniques de cet amour adultère, telles qu'on a osé les décrire dans ce roman;la fausseté des sentimens peut seule enégaler l'indécence. Cependant Claire, quia conservé toute sa vertu, ordonne à Frédéric de s'éloigner,afin qu'ilsoit leplus granddeshommes, et qu'elle puisse l'aimersansremords; elle ajoute, pour le décider à fuir: « Si tu es tout pour moi, mon univers,mon a bonheur, le Dieu que j'adore. si c'est » par toi seul que j'existe, et pour toi seul que » je respire (i), si ce cri de mon cœur qu'il » ne m'est plus permis de retenir, t'apprend » une foible partie du sentiment qui m'en- » traîne, je ne suis point coupable; ai-je pu » l'empêcher de nattre ? suis-je maîtresse de » l'anéantir? dépend-il de moi d'éteindre ce »qu'une puissance supérieure allume dans » mon sein? » (t) Cette sensime Claire a def eofanl. On a trouvé ce raisonnement si fort, qu'on l'a employé depuis dans d'autres romans; on a dit: « Toutes les affections véritables » viennent du ciel: peut-il condamner ce qu'il » inspire1J8 Que répondre à cela? Car, dès qu'il est prouvé que c'est le eiel qui inspire un amour adultère, il veut qu'ojis'y livre; il y auroit de l'impiété à repousser ses inspirations. On ne sauroit donc pu pourquoi Claire voudroit se séparer de Frédéric, si elle n'en. donnoit pas une raison: elle a vudeslarmesdanslesyeux de M. d^tll)e%•••• Quand Frédéric est parti, Claire entend sonner l'horloge, elle dit: u Pauvre Frédéric 1 » chaque coup t'éloigne de moi (i), chaque » instant qui s'écoule repousse vers le passé » l'instant où je te voyois encore. » Qui concevra qu'on puisse dire qu'un instant qui découlerepousse un autre instantpassé vers lepassé? Frédéric arrive chez la cousine de Claire, il sourit en l'abordant; mais ses (1) Ce qui ne signifie rienj mais cela est plut neuf que cette phrase usée,chaque pas t'ilolfne, etc. Et voilà avec quel art on rajeunitdevieilles expressions! etc. artères comprimées par la violence de lit douleur se hrisent, et en un instant il est tout couyert de sang.Voilà dans les romans de ce nouveau genre une preuve d'amourabsolument nécessaire, i) faut du sang et des fureurs mutuelles dans l'amour réciproque et de l'aliénation de tête. C'est ainsi que Claire dit à son amie

« Où est donc la verdure des arbres? Les » oiseaux ne chantent plus, l'eau murmure- » telle encore ?..,.. »

Voilà les questions que l'on faisoit alors à sa confidentedans l'absence de son amant ! On dit de Claire: Cette femme,dontchaque pensée étoit une vertu, et chaque mouvementunexemple. On avu dans les Mélanges de madameNecker cette memephrase si ridicule appliquée par madame NeckeràM. Thomas. Et l'ouvrage posthume de madame Necker n'a paru que long-temps aprèsClaire d'Albe: voilà une singulière rencontre, si c'en est une. Claire dansson désespoir s'écrie: « Mais quand la nuit a laissé tomber son » obscur rideau, je crois voir l'ombre du bras » de l'Eternel étendu vers moi. » Ceci est pillé des Nuitsd'Young, seulement on a retranché ce qui donne du prix à cette figure hardie; voici le passade de l'auteur anglais, traduction de M. Letourneur : M Quand la nuit a laissé tomber ton obscur » rideau, je crois voir l'ombre du bras de l'E- » ternel étendu entre l'homme et les vains >1 objets qu'il veut lui cacher ( ).» M. d'Allie, qui savoit tout sans en rien témoiner, s'entend avec sa cousine pour persuader à Frédéric que Claire ne l'aime plus; Frédéric a promis de ne pas se tuer, mais il tombe dans une langueurqui le réduit A l'extrémité ; Claire de son côté est mourante, mais toujours très-dévote, elle attend tout de la bonté de Dieu; c'est là, dit-elle, le manteau, dontlesmalheureuxdoiventréchaufferleurs cœurs (2). EnflaFrédr--ic apprend qu'on le trompe, et que Claire meurt d'amour pourlui; alors il s'échappe, on veut en vin le retenir; dansson.féroce délire , il écrase tout ce qui (t) Madame Colin s'est souvent permis, non-seulement de s'approprier les idées des autres , mais de prendre des passages entiers. C'est ainsi que, dans sa Mathilde, elle a inaéré des morceaux littéralement copiés d'un ouvrage intitule: L'Étude du cœur humain. (a) Voilà une pensée religieuse toute neuve j car on n'a jamais dit que la bonté divine est un inautcau qui réchauffe les cmitro. s'opposeàsafuite.Il retourne chez Claire, il la trouve expirante sur le tombeau de son père, il estlui-mêmemourant,pâle, éperdu > couvertdesueuretdepoussière. Ilssont tous les deux si changés qu'ils ont peine à se reconnoître; et c'est dans cet état et sur une tombe que le vertueux jeune homme s'écrie, et sur-le* champ: « 0 mon Ame!livre-toi à ton amant, » partage ses transports, et sur les bornes de » la vie où nous touchonsl'un et l'autre, goû- » tons, avant de la quitter, cette félicité su- » prême qui nous attend dans l'éternité. » Frédéric dit: et saisissant Claire. Il est impossible de ne passupprimer ici huit lignes. Claire, palpitanteet à demi-vaincue,lui dit

La responsabilité de mon crime retombera sur ta tt". Eh bien,1 je l'accepte , interrompit-il d'une voix terrible } iln'est aucun prix dont je ne veuille acheter lapoîw. sion de Claire, qu'elle m.*appartienne^Êtn instant sur la ttJrrtl) et que le ciel m'é. crasependant i'éternité. Il faut s'arrêter. Non-seulement une femme, mais un homme qui auroit quelque respect pour le puhlic, n'oseroit transcrire la page infâme et dégoûtante qui suit ce discours, dont l'extravagance et l'impiété font toute l'é- nergie. Conçoit-on qu'une femme expirante, faisant sa dernière prière sur les cendres d'un père révéré, soit capable, dans cet instant, de souiller la vie qu'ele va quitter, et de profaner la mort en se livrant aux emportemeiis féroces d'un frénétique? Conçoit-on mieux qu'un amant, mourant lui-même, puisse éprouver ces terribles transports, en revoyant sa maîtresse sur le bord de la tombe? Mais ce qu'il y a de plus incompréhensible, c'est que ce récit ( qui n'est plus en lettres) est tiré d'un manuscrit écrit, après la mort de Claire, par son amie, la sage et prudente Élise, qui a décrit cette scèna pour l'instruction de la jeune Laure, une de Claire, afin de la lui faire lire un jour quand elle sera sortie de l'enfance !. Claire, après s'être déshonorée, rentre chez elle, on la met au lit, elle dit à son époux que ses sens égarés l'onttrahie, etqu'ilestdes crimes que le pardon ne peut atteindre. M. JI.Ál!Je,consterné, lui répond1 Claire, votre faute estgrande sans douteJ mais il vous reste encoreassez de vertuspourfaire mon bonheur. Voilà un mari bien calme et bien généreux! mais c'est l'ulage dans tous ces romanI, les UJarÎs sont aussi flegmatiques que les amaui sont' furieux. Cependant l'auteur, dans l'avant-dernière page de cette coupable et misérable production, consultant enfin sa conscience et ses luinières, fait dire à son héroïne expirante ces belles paroles qu'elle adresse à son amie, en lui recommandant sa fille: ce Qu'elle sache que ce m qui m'a perdue est d'avoir coloré le vice du » charme de la vertu; dis-lui bien que celui » qui la déduise est plus coupable encore que » celui qui la inéconnoît. » Mais à quoi servent quelques lignes raisonnables, lorsque, dans le cours de l'ouvrage, on n'a cherché qu'à colorer le vice du charme de la vertuf D'ailleurs, ce qui gâte un peu cette conversion, c'est que cette femme repentante, après avoir reçu la bénédiction de son mari, expire en prononçantle nom de Frédérie, L'enterrement de Claire termine ce roman: Frédéric apparolt a cette lugubre cérémonie, il s'approche de la fosse, et dit ces mots: A présentje suislibre, lu n'y seras pas longtemps selle. Ainsi le lecteur sait qu'il se tuera. Comme on l'a dit, toutes les règles inva- riables du roman passionné se trouvent dans celui-ci:incorrection de style, phrases inintellisibles, impropriété d'expressions, fureurs d'amour; un jeune homme vertueux forcené; une femme céleste s'humiliant, se prosternant dans la poussière aux pieds de son amant, des adultères parlant toujours du ciel, de la vertu, de l'éternité; tous les confidens et les sages du roman admirant avec enthousiasme ces deux personnages;les passions divinisées, alors même qu'elles font commettre des crimes, et enfin le suicide attribuéauhéros et comme une grande action !. Voilà ce qui compose Claire d'Jlbe, premier modelé du genre qui a produit tant d'autres romans, dans lesquels on a servilement copié toutes ces extravagances. Que dire de ceux qui, n'etant point égarés par leur propre imagination, c'est-à-dire n'inventant rien, ont eu le double mauvais goût d'admirer de telles choses et de les imiter(1)? C'est ici où l'on doit reconnoltre (t) Les Allemands ne peuvent ptUI s'attribuer l'honneur 'd'avoir créé ce genre, ils n'ont inventé que te galimatias mélancolique, suivi du suicide; muis ils ont représenté les femmes nobles et modestes, It\H' héroïnes n'ont rien de commun avec Claire d'Albe et ses imitatrices. la supériorité de l'esprit de madame Cotin. Son roman ent un grand succès,nullecritique ne l'avertit de la monstruosité de cet ouvrage, elle ne fut point enivrée de tant de louanges, toujours si séduisantes quand on débute; ellf ne se pressa point de donner un second ouvrage, elle réfléchit, se jugea et quitta la fausse route qu'elle avoit frayée,sans contradictions, sans aucune censure: se corriger soi*même au milieu d'un triomphe, est un trait de caractère qui prouve autant de profondeur de discernement que de force d'Ame. Quelques années après elle donna Malvina;le fond de cet ouvrage est entièrement pris d'un autre roman (i), mais les détails et beaucoup de scènes ft) Des Vœux téntf '"6. Dans cet ouvrage, l'héroïne ( Constance ) jure, sur le tombeau de son mari, de ne jamais se marier. Malvina fait le même serment, sur la tombe d'une amie. Mulvina parolt coupable nui yeux de son amant, et ne l'est point. Constance innocente paroit coupable aux yeux de son mari. Mulvina apprend que son amant le meutt, elle vole prôs de lui, le trouve en délire, et lui sert de garde-malade, re qui offre un tableau peu décent. Constance apprend que son mari se meurt: exilée par lui, elle retient, le trouve m délire, et lui sert de gat de-malade. Dans Malvinat une vieille paysanne et une enfant, dontMalvinaprend intéressantes appartiennent à madame Cotin, et font le plus grand honneur à son talent. Le style manque souvent de correction et quelquefois de naturel, mais en général l'ouvrage est écrit avec grâces,il est rempli de pensées délicates,de descriptions cliarmantes. DanK son troisièmeouvrage(AméliedeMansfield), l'auteur, par un caprice malheureux, retombe dans le genre crée par elle, l'héroïne est passionnée jusque la fureur la plus extravagante; cet ouvrage est souillé par deux lettres qu'une femme auteur n'auroit jamais dû composer;le dénomment est révoltant,l'héroïne qui porte dansson sein le fruit de sa foiblesse, se jette dans le Danube; son amant se précipite aussi dans le fleuve, mais pour la chercher;il la trouve, la retire; elle vit quelques jours, et meurt sans montrer ni remords de son suicide, ni resoin, produisent des scènes intér ssantes. Dans les Vœux téméraires, une vieille paysanne et une enfant, dont Constance prend soin, produisent des scènes absolument du même genre, etc. Je crois qu'on ne s'est jamais permis de pilier un ouvrage avec plus de détails et moins de déguisementj j'avois déjà fait ces rapprochemens, dans une nouvelle édition du Petit LaBris, au moment où Malvina parut. L'auteur vivoitr et n'essaya pas de se justifier. grets surl'enlaiit qu'elle portait dans son sein , et qu'elle a tué. Son amant se jette sur son cadavre, et au bout de trois heures il expire dans cette attitude, en maudissant quiconque le séparera de sa maltresse. On met ces amans, entrelacés dans les bras l'un de l'autre, dans le même cercueil que viennent en pompe prendre des prêtres. (Quels prêtres pourroient consentir a faire un tel enterrement!) Le seul bon goût devroit apprendre qu'il ne faut mêler au tableau solennel de la mort que des images chastes et pures. Ces conceptions entralnent toujours dans des écarts inconcevables de style; c'est ainsi que l'héroïne dit: « Tandis » que l'air que jo respire,la place que j'ocw eupe, les objets que je touche m'entourent m de son souvenir, et mepressentde sapais. » ,,,nctl. n La musique qui réveille toutes les idées » sensibles, et dispose au regret du iJony heur » (disposer à un tel regret, n'est ni merveilleux ni difficile), « et même au regiwo » delapeine. t) (Ceci estsingulier!) que signi* fient de telles phrases ? Voici dans ce roman comment un amant qui attend dans un rendez-vous sa maîtresse, doit sentir et s'exprimer, même avant que l'heure du rendez-vous soit passée

« A genoux devant la porte d'Amélie, mor- » dant la pierre sur laquelle reposoit ma tète, » dans ma rage impatiente) je déchirois mes » mains eu les appuyant de toute ma force » sur le sable, et ce mal physique que je ne » sentois pas, adoucissoit pourtant mes tour- » mens. L'horloge alors a sonné minuit,chaque » coup entroit dans ma poitrine comme un fer » aigu et brûlant; si cette situation eût duré » une heure de plus, Amélie m'eût trouvé » sans vie à sa porte. » Amélie arrive, et le trouve presqu'évanout et tout en sang. Combien un sentiment exprimé avec profondeur est préférable à toutes ces pantomimes de fureur! Est-celà peindre l'amour ? Non, c'est peindre la rageJa plus insensée, ou pour mieux dire cette peinture est ridicule et glaciale, parce qu'elle manque ab. solument de vérité. Lorsqu'on représente un amant dans un tel état causé par l'attente de l'heure d'un rendez-vous, que lui fera-t-on faire lorsqu'il est forcé de quitter sa maîtresse ou qu'il lacroit infidèle? On s'ôte tous les moyens de montrer de l'énergie lorsqu'il en faut réellement, en prodiguant ainsi les dé- monstrations de fureur et de désespoir. Osons le dire, les amans dans ces romans paroisscnt très-livres à un mal physique qui leur donne une rage sembluble à celle que les animaux féroces éprouvent dans une certaine saison de Tannée. Cette Amélie, égarée deux fois par de criminelles amours, est admirée de tons les personnages pour sa vertu et son innocence, et même après son suicide. C'est elle qui dit à son amant : « Ne me dis pas que je ne suis pas » coupable, il m'est doux de l'être pour toi :. » te livrer mon innocence, perdre peut-être » l'estime publique, voilà les sacrifices que » j'aime à te faire J'e suis coupable, il est » vrai, mais non pas malheureuse; et à quelque » honte que je sois réserve, je la supporterai » même avec joie, puisqu'elle sera la preuve » de mon amour. » On pensoit autrefois que le véritable amour élevoit l'Ame. Eh 1 quel grand sentiment peut inspirer le fto&t de l'ignominie ? quel effet pourroient produire de telles pensées sur l'esprit d'une jeune personne qui auroit le malheur de les admirer?Voici encore un passage plus iépréhensible, parce que c'est un homme vertuenxy et mêmeaustère, qui parlea « J'avoue que j'avois cru long-temps qu'il » n'y avoit point de passions qu'un grand cou- » rage ne pàt vaincre; mais depuis que je suis » ici, mon opinion s'est ébranlée;je sens qu'on » ne dompte pas son coeur comme on le vou- » droit, et qu'il est tel sacrifice dont la vertu » même ne consoleroit peut-être pas. » Et c'est un homme sans passions, un observateur de sang -froid que l'on fait parler ainsi!. Puisse le jeune homme passionné, flotvtant entre le vice et la vertu, ne jamaislire ce passage !. (i) Madame Cotin commence ainsi l'avertissement de cet ouvrage: « J'ai ditdansMalvina, qu'une femme etoit » répréhensible lorsqu'elle faisoit imprimer M ses productions. » Si l'auteur n'eût dit que cela, on eùt pu lui répondre que cette sentence est étrange dans la bouche d'une femme auteur; que d'uilleurs on n'estrépréhensible,enpubliantsesproductions, que lorsqu'oubliant les vrais principes de la (i) On avoit fait paraître dans la Bibliothèquedes Roman, , une partie de ces critiques, lorsque madame Cotin donna cet ouvrage; elle fit depuis une seconde édition de ec roman, peut-être a-t-clle corrigd quelfittes passages. On n'a point lu cette seconde édition. morale, on a le projet de représenter comme des êtres sublimes et célestes des personnages souillés par des égaremensdéplorables, et des héroïnes qui, n'ayant pour tout sentimentqu'un amour effréné, finissent par se tuer. Mais madame Cotin a fait une satire des femmes auteurs beaucoup plus amère ; elle ajoute que se faire imprimer est pour les femmesun tort etunridicule (i), qu'unefemme qui se jette dans cette carrière ne sera jamais qu'unepédante, qu'ilsemble que le temps qu'elle donne aupublic soit toujours pris sur ses devoirs. Ce morceau, fort extraordinaire lorsqu'il est fait par une femme qui a consacré toute sa vie à écrire des romans, est terminé par une critique plus dure encore contre les femmes qui ont écrit sur l'éducation: tout cela est singulier. Au reste, ce roman damélie,nialgrè des défauts inexcusables, contient plusieurs lettres aussi morales qu'intéressantes, et des détails pleins de charmes.Mathilde est le meilleur ouvrage de (1) Oui,un tort bien grave quand on veut renverser tous les principes sacrés de la morale, et uu ridicule bien grand quand on écrit de certaines phrases. madame Cotin. On y rencontre des réminiscences et plusieurs imitations d'autres romans, mais on y trouve aussi des scènes délicieuses, des sentimensnobles, délicats, généreux, et des beautés de détail qui placent cet ouvrage au rang des meilleures productions en ce genre. Il est en général (k l'exception d'un petit nombre de phrases) bien écrit, avec goût et pu* reté.Elisabeth ou les Exilés de Sibérie doit - ajouter encore à la réputation de l'auteur; les sentimens les plus purs, l'amour maternel, l'amour filial y sont exprimés d'une manière touchante. Cependant l'esprit trop souvent y remplace la sensibilité, et de trop jolies phrases trop multipliées affaiblissent l'intérêt, ôtent du naturel et jettent de la froideur sur l'ensemble de ce petit ouvrage dont on ne peut trop admirer les nobles sentimens et l'excellente morale. Le début de ce roman commence par une description des déserts de la Sibérie. Cette description est de la plus grande beauté, elle a un ton sévère parfaitement assorti au sujet; l'auteur est véritablement original dans ce beau morceau, il n'emploie aucun ornement superflu, aucune expression pompeuse; tout est simple, mais grand et d'une telle vérité, que l'on croiroit que le tableau est fait d'après nature. On peut donner les mêmes éloges à toutes les descriptions contenues dans ce roman, entr'autres à celle d'une tempête dans une forêt. Toute cette partie descriptive est admirable. Madame Cotin manquoit d'invention et d'imagination, elle a trop souvent emprunté les idées des autres; mais elle avoit de la sensibilité, de la délicatesse et le talent de peindre. Comme il est-plus facile, avec une belle Ame et beaucoup d'esprit, de renoncer à des erreurs dangereuses quede corrigerun style déjàformé, madame Cotin, en épurantsa manière d'écrire, a néanmoinstoujours conservé trop de recherche et de prétention; on ne trouve que dans son premier ouvrage des phrases ridicules, mais on en rencontre beaucoup dans les autres que le goût voudroit réformer, parce qu'elles manquent de naturel et de vérité. Beaucoup d'autres femmes, dansle sièclequi vient de s'écouler, ont fait honneur à la littérature française: madame du Bocage qui, belle et poëte, etpoëte épique et tragique (i), reçut les plus éclatans hommages, n'essuya (i) Le poëme intitulé: La Colombiade et la Amazones: cette tragédie eut onze représentation*. point de critiques et n'eut point d'ennemis. Neseroit-ce point parce que sesvers n'étaicnt ni ridicules nisupérieurs ? Fontenelle fit ceux-ci pour son portrait: Autour de ce portrait consacré pour la gloire, Je vois voltiger les Amours, Et le temple de Gnide et celui de Mémoire Se la disputeront toujours. Elle alla à Ferney, et Voltaire, en disant qu'il manquoit quelque chose à sacoiffure, y plaça une couronne de laurier. D'autres femmes qui ont eu moins d'éclat, ont eu plus de talent pour la poésie, et surtout madame de Bourdic. Parmi celles qui ont fait des romans, on peut nommer avec éloge mademoiselle de Lussan, madame la comtesse de Fontaine, auteur de deux romans: La Comtesse de Savoie et Âménophis,princesse de Lyhie. Voltaire a pris de la ComtessedeSavoie le sujet de la tragédie de Tancrède. Il adressa à madame de Fontaine une épltre, dont voici quelques vers. Quel dieu, charmant auteur, Quel dieu vous a donné ce langage enchanteur! La force et la délicatesse, La simplicité, la noblesse, Que Fénélon seul avoit joint, Ce naturel aisé dont l'art n'approche point! etc. On ne pourroit rien dire de plus pour un ,ritef-d'cetivre, et cet éloge est fait par le meilleur juge, parl'homme le plus célèbre:cependant bien peu de lecteurs connoissent et l'ouvrage et le nom de Fauteur. Ceux qui entreut dans la carrière littérairenese dotineroient pas tünlùa peine pour obtenir l'approbation des littérateurs célèbres, s'ils étoient bien persuadés de cette vérité,qu'une seul e cliose peut fonder une réputation durable:le suffrage du public. t'étant imposé la loi de garder le silence sur les auteurs qui existent, je regrette de ne pouvoir rendre hommage aux talens de plusieurs femmes qui honorent à la fois leur sexe et la littérature : il en est une surtout dont il me seroit doux de parlerL. C'est une muse sage, - modeste et solitaire, qui, en cultivant l'art dont elle a le génie, n'a songé qu'à se soustraire a la célébrité; elle n'a jamais envisagé de la gloire des poètes que les dangers et le bruit quil'effraient. Au sein d'une famille chérie,dans une retraite paisible, elle a su préférer le bonheur a la renommée. Ses ouvrages, aussi purs que son cœur, immortaliseront un jour son nomet n'aurontpointtroublésavie. Son travail utile et charmant est fait dans l'obscurité, le silence,commecelui de l'insecte précieux qu'elle a chanté (i)Jem'arrête, jedois respecter une modestie si rare et si touchante, mais la devois citer un exempte si sage et si vertueux. Je terminerai cet ouvrage par une remarque qui fait honneur à toutes les femmes auteurs françaises, c'est qdfe toutes ont montré dans leurs ouvrages l'amour de la patrie. Dans ce nombre infini, il n'en est point qui ait eu a ses peu d'élévation d'ime pour louer une nation étrangère aux dépens de la sienne.Toutenation est respectable, parce qu'aucune ne peut lub. sister sans lois, sans police,sans morale et sans vertus. Attaquer, fronder un peuple entier, Fût-ill'ennemi de notre pays, est dans les gens de lettres uii manque intolérable de bienséance. Si l'on doit de tels égardsà des nations étrangères, que ne doit-on pas ala sienne ? Henri IV, disoit : S'enprenitreàmonpeuple,cleçtir-lon prsnarti à moi. to effet, dépriser sa nation, c'estinsulter son souverain, dont la principalo gloire est de régner sur un peuple généreux, capable d'exécuter de grandes choses et d'obéir aveczèle à tout ce qui peut rétever. Cependant presque tous les auteurs célèbres du siècle dernier se sont plus à rabaisser la gloire na- (t) EDe a fait an poème sur h. versàsoie. tionale, et surtout Voltaire et d'Alembert; ils ne partaient que de la frivolité de cette France qui a produit néanmoins plus de savans dans tous les genres, plus de profonds.moralistes, de jurisconsultes jélèbres, d'hommes d'état, de grands capitaines, qu'aucune autre nation. Il est vrai qu'elle a excellé de même dans la littérature et dans les arts; il est vrai que les étrangers même avouent tous qu'elle est aussi la plus aimable de l'Europe; mais tous ces dons brillans, cet agrémetit, ces grâces, loin d'affoiblir le mérite des qualités solides possédéesau mêmedegré, n'en rehaussent-elles pas la gloire ? ne la rendent-elles pas plus éclatante et plus extraordinaire? Le seul orgueil qui soit permis est l'orgueil national, et c'est le seul que les philosophes du siècle derniern'aient pas montré. Leur humilité comme Français, égaloit leur arrogance comme auteurs. Les femmes n'ont jamais eu cette honteuse manie; toutes celles qui ont écrit sont irréprochables à cet égard. Il m'est doux de terminer leur histoire par un éloge, et par l'un des plus honorables que l'on puisse donner à un écrivain. FIN. TABLE DES MATIÈRES. AVERTISSEMENT,pRie. j IRiFLIMI01ÇO PRÉLIMINAIRES sur ICI femmes. iij RADEGONDE,FEMME deClotaire l" 1 GUILLI, SŒUR deCharlemagne 5 MARGUERITE DE Paoysoct, femme de Seint LOUIS..IBID, JEANNE DE FRANGE ET DE NAVARRE, femme de PhilippeleDeI. 10 MAROUERITE D'ÉCOIIE , femme de LOUIS XI • ÎT ARME DE BRETAGNE,femme do LOUIS XII , 13 LA DUCHESSE D'ANGOULÊME,mère de François Itr..i5 -Louise Labbé. MARGUERITE DE VALOII, reine de Navarre, saur deFrançois1" 18 -Cliiudine de Bectoi, religieuse. MARGUERITE DE FRANCE, fille de François I"*• 24 JEANNE D'ALBRET,etCatherinedeBourbon, tafille.Ibid. CATHERINE DE MIDICII..e e & o AS MARIE STV.IT. 17 MARGUERITE SE FRANGE, première femme de HenriIV. 34 LOUISE DE LosiLàixa, PRINCESSE deConti. 37 MAltl DE MiDICII, SECONDE temm, de HenriIV Ibitl. LARichelieu. DUCHKISI D'AIGUILLON, nièce du cardinal de 45 ANNE D'AUTRICHE, femme de Louis XIII. 48 •—Mademoiselle de Calagetpoëtetoulousaine. LA MARQUISE DE RAMBOUILLET 61 LA DUCHESSE DE LONGUEVILLE, soeur du grand COt)(lé., 65 LA PRINCESSE DE COÎITI, FILLE de LOUIS XIV 74 Madame HENRIETTE D'ANGLETERRE 75 MADEMOISELLE DE MOHTPEWSIER 7B Mademoiselle DE SCUDIÊRI» « 89 - Mademoiselle de la rigne. — Mademoiselle VHéritier de Villandon. — Mademoiselle de Louvencourt. — Madame de L bloque - Montroune. MADAMEDELAFAYETTEN4 Madame DE SOIGNE 134 — NINON-LENCHS.— Madame de Grignan. Madame DE LA SABLIÈRE 144 Madame DESIIOULIÈRESÎIJÔ - Mademoiselle Dcshoulibres.- Madame de la Suze. — Madame deBrégi. — Madamede Murat. - • Madame deSaint - Onge. — Mademoiselle Cl'éron. — Mademoiselle Descarte,. — Mademoiselle Bernard. — Mademoisellede la Force. — Madame de rillcdieu. — Madame de SaintAnge. — Madame cfAulnoy. — Madame de Cayhis.—Mesdemoisellesdela Charre.-I,P.%ditchesses de la Valliere et de Nemours. —Madame de Motleville. — La marquise de Fillars.- Marie-Éléonorede Rohan.- Mademoiselle de Batilly. MADAMEDEMOTTTF.SPATI 16. Madame DE MAIKTEHONI65. IIA DUCHESSE DUMAIÎIE244 XAMARQUISE DE LAMBEFTT2T5O MadameDACIER. 253 LA MARQUISE DE TIBEFGEAU 261 MARIE LECZINSKA, épouse de LouisXV263 Madame DE GRAFFIGNY269 Madame LEPRINCE DE BEAUMOKT273 Madame DE TENCIN. 275 MadameRICCOBOKI278 Madame LA MARQUISE DU DEFFAKT281 Madame GEOFFRIN 286 MADAMENECKER29? MadameCOTIN. 344 — Madame deBOllrdic. —MademoiselledeLussan. r» Madame la comtesse de Fontaine. FIN DE LA TABLB DES MATIERES.





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